Les Frères Karamazov (page 24)
Il s’agita sur sa chaise si violemment qu’elle craqua.
— Avez-vous remarqué, dit le procureur, comme s’il ne s’apercevait pas de l’animation de Mitia, en vous enfuyant, si la porte du jardin était ouverte !
— Non, elle n’était pas ouverte !
— Ah ?
— Elle était fermée. Qui aurait pu l’ouvrir ? Bah ? la porte ?… Attendez… continua Mitia en frissonnant, vous avez vu la porte ouverte ?
— Oui.
— Mais qui a pu l’ouvrir, si ce n’est vous-même ?
— La porte était ouverte, et l’assassin de votre père a certainement passé par là pour entrer et pour sortir, dit le procureur d’un ton posé en détachant nettement chaque mot. Cela me paraît très-clair. L’assassinat a été, c’est incontestable, commis dans la chambre, et non pas à travers la fenêtre. Cela résulte évidemment de l’examen que nous avons fait du lieu du crime et de la position du corps. Il n’y a pas de doute à cet égard.
Mitia demeurait abasourdi.
— Mais c’est impossible, messieurs ! Je ne suis pas entré… Je vous dis que la porte est restée fermée durant tout le temps que j’ai passé dans le jardin, je me suis tenu sous la fenêtre, et ce n’est qu’à travers la fenêtre que j’ai vu mon père… Je me rappelle tous les détails. D’ailleurs le signal n’était connu que de lui, de moi et de Smerdiakov, et sans signal mon père n’aurait pas ouvert.
— Quel signal ? demanda le procureur avec une curiosité fiévreuse.
Il perdait tout son sang-froid, il insinuait sa question comme on rampe, pressentant un fait important et encore inconnu et craignant que Mitia refusât de dévoiler ce secret.
— Ah ! vous ne le saviez pas, dit Mitia en clignant de l’œil avec un sourire ironique. Et qu’arriverait-il si je refusais de répondre ? Qui vous dirait la chose à ma place ? Le défunt, moi, Smerdiakov et le bon Dieu sommes seuls à connaître ce mystère. Pour le bon Dieu, il ne vous répondra pas. C’est un point très-intéressant, le diable sait tout ce qu’on en pourra déduire ! Consolez-vous, messieurs, je vais vous le dévoiler, vos craintes sont chimériques. Vous ne me connaissez pas : l’accusé déposera contre lui-même, oui, car il est un chevalier d’honneur ; quant à vous…
Le procureur avala sans faire la grimace ces amères pilules. Il frémissait seulement d’impatience.
Mitia expliqua tous les signaux concertés entre Fédor Pavlovitch et Smerdiakov,
— Maintenant échafaudez là-dessus un nouveau système, conclut-il en se détournant avec mépris.
— Alors votre défunt père, vous et le domestique Smerdiakov, connaissiez seuls ces signaux ? insista le juge.
— Oui, et le bon Dieu. Notez donc le bon Dieu, ça pourra vous servir.
— Donc, puisque vous affirmez que vous êtes innocent, ne serait-ce pas Smerdiakov qui aurait donné le signal pour que votre père ouvrît la fenêtre et qui… aurait fait le coup ?
Mitia jeta sur le procureur un regard ironique, si ironique et si outrageant que Hippolyte Kirillovitch battit involontairement des paupières.
— Vous tendez au renard un nouveau piège, vous lui avez pris la queue dans la porte, hi ! hi ! Je lis dans votre jeu, procureur, vous pensiez que je ne manquerais pas de me lever et de crier à pleins poumons : Eh ! oui, c’est Smerdiakov ! Avouez que vous l’avez pensé, avouez-le si vous voulez que je continue !
Le procureur n’avoua rien, il attendit en silence.
— Vous vous êtes trompé, je ne crierai pas que c’est Smerdiakov.
— Et vous ne le soupçonnez même pas ?
— Et vous, le soupçonnez-vous ?
— Nous le soupçonnions, lui aussi.
Mitia baissa les yeux.
— Parlons sérieusement. Écoutez. Dès le commencement, dès que je suis entré avec vous dans cette chambre, la pensée m’en est venue : c’est Smerdiakov. Je pensais à lui en vous répétant que j’étais innocent de ce crime. Tout à l’heure encore, j’y pensais, j’y ai pensé pendant une seconde, puis aussitôt je me suis dit : « Non, ce n’est pas lui, il en est incapable. »
— Ne soupçonnez-vous pas, alors, quelque autre personne ? dit cauteleusement Nicolay Parfenovitch.
— Je ne sais qui, Dieu, le diable peut-être, je ne sais… Mais Smerdiakov, non ! dit d’un air décidé Mitia.
— Pourquoi affirmez-vous avec tant d’insistance que ce n’est pas lui ?
— Par conviction. C’est mon sentiment. Smerdiakov est d’une nature basse et lâche… et lâche, c’est trop peu dire, c’est un tas de lâchetés, toutes les lâchetés du monde mises debout sur deux pieds. Il est né d’une poule. Chaque fois qu’il avait à me parler, il tremblait de frayeur, s’imaginant que j’allais le tuer, alors que je ne pensais même pas à lever la main. Il tombait à mes genoux en pleurant, il baisait mes bottes en me suppliant de ne pas lui faire peur. Entendez-vous ? de-ne-pas-lui-faire peur ! et je lui ai même offert des cadeaux. C’est une poule épileptique, d’une intelligence très-médiocre ; un gamin de huit ans pourrait le battre. Non, ce n’est pas Smerdiakov ! il n’aime même pas l’argent, il a toujours refusé mes cadeaux…
D’ailleurs, pourquoi aurait-il tué le vieillard ? Il est peut-être le fils naturel de Fédor Pavlovitch, savez-vous cela ?
— Nous connaissons cette légende. Mais n’êtes-vous pas aussi le fils de Fédor Pavlovitch ? Pourtant vous avez dit vous-même que vous vouliez le tuer.
— Encore une pierre dans mon jardin ! Quel ignoble procédé ! Vous ne réussirez pas à m’effrayer. Ô messieurs, n’est-ce pas indigne à vous de me dire cela, quand c’est moi-même qui vous ai confié cette secrète pensée ? Non-seulement j’ai voulu, mais j’ai pu le tuer et j’ai même déclaré tout à l’heure que j’ai failli, un jour, le tuer. Mais je ne l’ai pas tué ! mon ange gardien m’a sauvé ! Pourquoi ne pouvez-vous pas comprendre ? C’est ignoble, ignoble ! Je n’ai pas tué ! je n’ai pas tué ! je n’ai pas tué ! Entendez-vous, procureur, pas tué !
Il étouffait.
— Et que vous a dit Smerdiakov ? reprit-il après un silence. Puis-je vous le demander ?
— Vous pouvez nous demander tout ce qu’il vous plaira, dit le procureur sévèrement et froidement, tout ce qui concerne l’affaire, et je vous répète qu’il est de notre devoir de répondre à toutes vos questions. Nous avons trouvé le domestique Smerdiakov sans connaissance, dans son lit, en proie à une forte crise d’épilepsie, la dixième peut-être qu’il avait eue depuis la veille. Le médecin qui nous accompagnait pense que le malade ne passera pas la nuit.
— Alors c’est le diable qui a tué mon père !
— Nous reviendrons là-dessus, dit Nicolay Parfenovitch ; voulez-vous continuer votre déposition ?
Mitia demanda quelques minutes de répit, qui lui furent accordées avec courtoisie.
Après un long silence il reprit son récit, mais on voyait que cela lui était pénible ; il était las, blessé, troublé jusqu’au fond de l’âme. Le procureur, comme exprès, se mit à l’irriter avec des « futilités ». À peine Mitia eut-il fini d’expliquer comment, étant à cheval sur le mur, il avait asséné un coup de pilon sur la tête de Grigori, puis était redescendu dans le jardin pour examiner le blessé, le procureur l’arrêta et le pria d’expliquer avec plus de détail comment il était assis sur le mur. Mitia fit un mouvement de surprise.
— Mais… à cheval ! une jambe d’un côté, l’autre de l’autre…
— Et le pilon ?
— Je l’avais à la main.
— Il n’était pas dans votre poche ? Vous en êtes sûr ? et avez-vous dû faire un très-grand geste ?
— C’est probable. Pourquoi ?
— Si vous vous placiez sur votre chaise comme vous étiez sur le mur, pour nous bien faire comprendre comment et de quel côté vous avez frappé ?
— Est-ce que vous vous moquez de moi ? demanda Mitia en regardant avec hauteur Hippolyte Kirillovitch qui resta impassible.
Puis il se mit à cheval sur sa chaise, fit un geste convulsif et dit :
— Voilà comment j’ai frappé ! Voilà comment j’ai tué ! cela vous suffit-il ?
— Je vous remercie. Seriez-vous assez aimable pour nous expliquer pourquoi vous êtes redescendu dans le jardin, dans quel but ?
— Eh ! diable !… C’est pour voir le blessé que je suis redescendu… je ne sais pas pourquoi !…
— Malgré votre trouble ? en pleine fuite ?
— Oui, malgré mon trouble et en pleine fuite !
— Vous vouliez lui venir en aide ?
— Quoi ? Oui, peut-être… en aide… je ne me rappelle plus.
— Vous ne saviez plus ce que vous faisiez.
— Pardon, je le savais très-bien. Maintenant encore je me rappelle les plus minces détails. Je suis redescendu pour voir… j’ai essuyé son sang avec mon mouchoir.
— Nous avons vu votre mouchoir. Vous espériez ramener le blessé à la vie ?
— Je ne sais pas… Je voulais tout simplement savoir s’il vivait encore.
— Ah ! vous vouliez savoir ? Eh bien ?
— Je ne suis pas médecin, je n’ai pu me faire aucune conviction et je suis parti en craignant de l’avoir tué.
— Très-bien, je vous remercie, c’est tout ce qu’il me fallait. Veuillez continuer.
Le procureur était satisfait de lui-même. « J’ai poussé à bout cet homme irritable, pensait-il, je l’ai houspillé avec des « futilités » et il a donné dans le panneau. »
Mitia se disposait à continuer, quand Nikolay Parfenovitch l’interrompit :
— Comment avez-vous pu aller chez Petre Iliitch avec votre visage et vos mains souillés de sang.
— Mais je n’en savais rien !
— C’est vraisemblable.
Mitia allait s’étendre sur son dessein de « laisser le chemin libre », mais il ne pouvait se résoudre à parler devant ces hommes de la « reine de son cœur ». Aux questions qu’on lui faisait, il répondait maintenant avec une netteté et une sécheresse imprévues.
— Eh bien, j’étais résolu à me tuer. Que faire désormais ? L’ancien amant de Grouschegnka venait réparer le tort qu’il lui avait fait, derrière moi la honte et puis ce sang, ce sang de Grigori : pourquoi vivre ? Je suis allé dégager mes pistolets pour pouvoir, dès le matin, me loger une balle dans la tête.
— Et, cette nuit, une fête à tout casser ?
— Et cette nuit une fête à tout casser… Que diable ! messieurs, finissons-en plus vite… J’étais décidé à me tuer à cinq heures du matin. J’avais même écrit un petit billet… Il est encore dans ma poche… Je l’ai écrit chez Perkhotine. Le voici, lisez.
Il jeta sur la table le billet plié en quatre. Les juges le lurent avec curiosité, et, comme il va sans dire, l’ajoutèrent au dossier.
— Et vous n’aviez même pas pensé à laver vos mains avant d’entrer chez Perkotine ? vous ne craigniez aucun soupçon ?
— Oh ! quel soupçon ? Qu’on me soupçonnât ou non, ça m’était bien égal. Comme je devais me tuer demain matin à cinq heures, on n’aurait eu le temps de rien faire contre moi. Sans la mort de mon père, vous n’auriez rien su et vous ne seriez pas venus ici ! C’est le diable qui s’est mêlé de tout cela ; c’est lui qui a tué mon père, et c’est lui qui vous a si vite amenés ici ! Car, comment avez-vous pu venir si vite ? C’est un prodige !
— M. Perkhotine nous a informés qu’en entrant chez lui vous teniez dans vos mains… dans vos mains ensanglantées, votre argent… une grosse somme… une liasse de billets de mille roubles. Son groom aussi vous a vu.
— En effet, messieurs, c’est vrai.
— Une petite question, dit très-doucement Nicolay Parfenovitch : Où aviez-vous pris tant d’argent, alors qu’il ressort de l’instruction que vous n’êtes même pas entré chez vous ?
Le procureur fronça les sourcils. Ce système d’interrogatoire direct lui déplaisait.
— Non, je ne suis pas entré chez moi, dit Mitia tranquillement.
— Permettez-moi dans ce cas de vous répéter ma question, insinua le juge : Où avez-vous trouvé une pareille somme, puisque, d’après vos propres aveux, à cinq heures du soir de la même journée… ?
— … J’avais besoin de dix roubles, et que j’avais engagé mes pistolets chez Perkhotine pour avoir ces dix roubles ? Eh bien… je me suis rendu chez madame Khokhlakov pour lui demander trois mille roubles que, d’ailleurs, elle ne m’a pas donnés… Eh ! oui, messieurs, j’étais dans le dénûment le plus complet, et tout à coup… des milliers ! Eh, eh ! messieurs, savez-vous ? je suis sûr que vous avez peur tous les deux maintenant : « Qu’arrivera-t-il, s’il refuse de dire où il a pris cet argent ? » Eh bien, je ne vous le dirai pas, messieurs, vous avez deviné juste : « vous-ne-le-sau-rez-pas », dit Mitia en marquant nettement chaque syllabe.
Un silence.
— Comprenez, Dmitri Fédorovitch Karamazov, qu’il nous est très-nécessaire de savoir… dit doucement Nikolay Parfenovitch.
— Je le comprends, mais je ne le dirai pas.
Le procureur, à son tour, répéta à l’accusé qu’il avait le droit de ne pas répondre, s’il le jugeait utile, mais que, vu le tort qu’il se faisait à lui-même, vu surtout l’importance de cette question…
— Et ainsi de suite, messieurs, et ainsi de suite ! Assez ! j’en ai assez ! s’écria Mitia. Je comprends très-bien l’importance de cette question : c’est le point capital. Pourtant je ne répondrai pas.
— Mais quel intérêt pouvons-nous avoir ici ? dit avec irritation Nikolay Parfenovitch. C’est à vous-même que vous nuisez.
— Voyez-vous, messieurs, j’ai pressenti dès les premiers mots que nous devions nous heurter sur ce point. Mais au commencement de cet interrogatoire tout était devant moi comme dans un brouillard, tout allait de soi-même, au point que j’ai eu la simplicité de vous proposer une confiance mutuelle. Maintenant, je vois que cette confiance était impossible, puisque nous devions arriver à ce mur : et nous y voici, à ce mur maudit ! Du reste, je ne vous reproche rien, vous ne pouvez, et je m’en rends très-bien compte, me croire sur parole.
Mitia se tut. Il était accablé.
— Mais vous serait-il impossible, — sans renoncer à votre décision de ne pas toucher à ce point capital, — de nous parler des circonstances adjacentes, de nous dire, par exemple, les motifs qui vous obligent au silence en un tel moment ?
Mitia sourit tristement.
— Je suis meilleur que vous ne pensez, messieurs. Je vous dirai ces motifs, quoique vous ne valiez guère un si grand sacrifice. Je me tais là-dessus, parce qu’il serait honteux pour moi d’en parler. Cette question, cette question : Où a-t-il pris cet argent ? implique pour moi une honte pire que l’assassinat, pire que le parricide compliqué de vol. Voilà pourquoi je me tais. Quoi ! vous notez cela ?
— Oui, nous en prendrons note, répondit d’un air confus Nicolay Parfenovitch.
— Vous ferez pourtant bien de ne pas mentionner ce que j’ai dit à propos de la « honte »… Je n’ai parlé de cela que par complaisance… Pourtant… écrivez si bon vous semble, ajouta Dmitri d’un air dégoûté, je ne vous crains pas et… je n’abdique pas ma fierté devant vous.
— Ne nous expliquerez-vous pas de quel ordre est cette honte ? demanda Nicolay Parfenovitch avec une sorte de timidité.
Le procureur fronça les sourcils, laissant voir une extrême irritation.
— N-i ni, c’est fini, ne prenez pas la peine d’insister. Je ne me suis que trop avili déjà, c’est assez. J’ai fini.
Mitia prononça ces paroles d’un ton décidé. Nicolay Parfenovitch n’insista plus, mais il comprit aux regards d’Hippolyte Kirillovitch qu’il n’avait pas encore tout à fait renoncé.
— Ne pourriez-vous pas au moins nous dire la somme que vous aviez entre les mains quand vous êtes entré chez Perkotine, c’est-à-dire combien de roubles ?
— Je ne puis pas le dire non plus.
— Je crois que vous avez parlé à M. Perkhotine de trois mille roubles que vous aviez reçus de madame Khokhlakov.
— Peut-être ai-je dit cela, mais n’insistez pas, vous ne saurez pas la somme.
— Soit, passons… Ayez donc l’obligeance de nous dire
comment vous êtes venu ici et tout ce que vous y avez fait.
Mitia hésita, puis consentit et raconta rapidement comment il avait renoncé à se brûler la cervelle « à cause d’événements imprévus ». Ce point intéressait médiocrement les juges.
— Nous reviendrons là-dessus quand se feront les dépositions des témoins, lesquels parleront en votre présence. Pour l’instant, veuillez mettre sur la table tout ce que vous avez sur vous, et surtout votre argent.
— L’argent ? Très-bien, je comprends ; je m’étonne même que vous ne me l’ayez pas encore demandé. Le voici, mon argent, comptez, prenez : tout y est, je crois.
Il retira de sa poche même la menue monnaie, jusqu’à deux dvougrivennik qu’il prit dans le gousset de son gilet. Il y avait en tout huit cent trenfe-six roubles et quarante kopeks.
— C’est tout ? demanda le juge.
— Tout.
— Vous avez dit, tout à l’heure, que vous aviez donné trois cents roubles aux Plotnikov, dix à M. Perkhotine, au yamstchik vingt, — puis ?…
Nicolay Parfenovitch refit le compte, Mitia l’aida, ou se rappela jusqu’aux kopeks dépensés.
— Avec ces deux cents, cela fait près de quinze cents roubles, par conséquent.
— Par conséquent.
— Tout le monde affirme que vous aviez beaucoup plus.
— Soit, qu’on l’affirme !
— Mais vous-même l’avez affirmé.
— Moi-même aussi.
— Nous contrôlerons votre déclaration par les dépositions des témoins. Soyez sans inquiétude quant à votre argent ; il est sous la sauvegarde de la justice et vous sera rendu quand tout… sera fini… s’il est démontré qu’il vous appartient. Maintenant…
Nikolay Parfenovitch se leva et déclara à Mitia qu’il était « forcé et obligé de faire un examen détaillé de vos habits, dit-il, et du reste »…
— Soit, messieurs, je vais retourner mes poches.
— Il faudra aussi que vous ôtiez vos habits.
— Comment ? me déshabiller ? Que diable ! n’est-il pas possible de faire autrement ?
— Impossible, Dmitri Fédorovitch, il faut ôter vos habits.
— Comme vous voudrez, dit Mitia d’un air las ; seulement, pas ici, je vous en prie,… derrière le rideau… Et qui procédera à l’examen ?
— Certainement, derrière le rideau, dit le juge avec solennité.
V
Quelque chose d’inattendu se passa. Mitia n’aurait jamais cru qu’on osât le traiter de la sorte, lui, Dmitri Karamazov : on lui ordonna de se déshabiller complètement. Il obéit par orgueil, avec dégoût.
Outre le juge et le procureur, quelques moujiks avaient suivi Mitia derrière les rideaux.
— Faudra-t-il ôter même ma chemise ? demanda-t-il sèchement à Nicolay Parfenovitch.
Le juge ne répondit pas, tant il était intéressé par l’examen des habits.
— Je vous demande pour la seconde fois s’il faut ôter ma chemise, oui ou non ? répéta Mitia.
— Ne vous inquiétez pas, nous vous informerons à temps, dit Nicolay Parfenovitch d’un ton qui parut impérieux à Mitia.
Les juges causaient entre eux tout en palpant les habits, y cherchant de l’argent. « Comme s’ils avaient affaire à un voleur, et non à un officier ! » grommela Mitia.
On prit note des taches de sang de la redingote.
— Permettez, s’écria tout à coup Nicolay Parfenovitch en apercevant la manche de la chemise de Mitia tachée de sang et retroussée, permettez ! c’est du sang ?
— Du sang.
— Quel sang ? Pourquoi votre manche est-elle retroussée ?
Mitia expliqua que Perkhotine lui avait conseillé de retrousser la manche de sa chemise.
— Il faut ôter aussi votre chemise, elle constitue une importante pièce à conviction.
Mitia rougit de rage.
— Alors je vais rester tout nu ?
— Ne vous inquiétez pas, nous arrangerons cela. Ayez aussi l’obligeance d’ôter vos chaussettes.
— Vous ne plaisantez pas ? Est-ce donc nécessaire ?
— Nous ne sommes pas ici pour plaisanter, dit sévèrement Nikolay Parfenovitch,