Les Frères Karamazov (page 25)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Eh bien… si c’est nécessaire… je… murmura Mitia. Il s’assit sur le lit et se mit à retirer ses chaussettes. Il se sentait affreusement humilié : « nu devant ces gens vêtus ! » Chose étrange : nu, il se sentit comme coupable devant ces gens vêtus ; il se semblait à lui-même dégradé par le fait de sa nudité, dégradé, méprisable.

« lime semble que c’est un rêve, songeait-il ; j’ai vu de telles choses dans mes cauchemars. »

Il lui était particulièrement pénible d’ôter ses chaussettes : elles n’étaient pas très-propres, son linge non plus n’était pas très-propre, et tout le monde l’avait vu ! Surtout, surtout, il n’aimait pas lui-même la forme de ses pieds ; les orteils, on ne sait pourquoi, lui avaient toujours paru monstrueux ; l’un particulièrement lui semblait mal fait, plat, l’ongle recourbé. Et tous le voyaient ! Le sentiment de sa honte le rendit plus grossier : il enleva violemment sa chemise.

— Ne voudrez-vous pas chercher ailleurs encore ? vous n’êtes pas gens à vous effrayer pour si peu !

— Non, c’est inutile pour le moment.

— Alors je vais rester comme cela, nu ?

— Oui, c’est nécessaire… Veuillez, en attendant, vous asseoir ici, enveloppez-vous avec une couverture du lit, et moi… je vais m’occuper tout de suite de cela…

Les juges sortirent, emportant les vêtements de Mitia qui, sous la garde des moujiks, resta là, grelottant sous sa couverture. Il n’avait pu couvrir ses pieds. « Comme ils restent longtemps » ! pensait-il en grinçant des dents. « Ils

me traitent comme un chien ! » Sa colère redoubla quand il vit revenir Nikolay Parfenovitch avec un moujik portant, non pas les habits de Mitia comme il l’avait espéré, mais d’autres habits.

— Voici des vêtements, dit Nicolay Parfenovitch. C’est M. Kalganov qui vous les offre, la chemise est propre. Il avait par bonheur tout cela dans sa malle. Quant à vos chaussettes, vous pouvez les reprendre.

— Je ne veux pas des habits des autres, dit-il avec rage. Rendez-moi les miens !

— Cela ne se peut.

— Donnez-moi les miens, vous dis-je ! Au diable Kalganov et ses habits !

On eut de la peine à lui faire entendre raison.

Enfin, tant bien que mal, on réussit à lui faire comprendre que ses habits tachés de sang devaient être consignés parmi les pièces à conviction. Mitia, morne, se vêtit en silence. Il fit seulement remarquer que l’habit qu’on lui donnait était plus riche que le sien et ridiculement étroit :

— Me voilà mis comme un bouffon : êtes-vous contents ? On le pria de rentrer dans la salle. Il était sombre et évitait tous les regards, se sentant humilié par ces vêtements étrangers. Il reprit sa place en face des juges.

— Maintenant, allez-vous me fouetter avec des verges ? II ne vous reste plus que cela à faire, dit-il au procureur.

Il ne daignait plus adresser la parole à Nicolay Parfenovitch. « Il a trop minutieusement examiné mes chaussettes ! Il les a même fait retourner, le vaurien ! Pour que tout le monde voie qu’elles sont sales ! »

— Maintenant nous allons passer à l’interrogatoire des témoins, dit Nikolay Parfenovitch pour toute réponse à la question de Mitia.

— Oui, dit le procureur d’un air absorbé.

— Nous avons fait, Dmitri Fedorovitch, tout ce que nous avons pu dans votre intérêt, reprit le juge ; mais votre refus si net de nous expliquer l’origine de la somme dont vous étiez porteur nous a obligés…

— En quoi est votre bague ? interrompit tout à coup Mitia, désignant une des bagues qui ornaient la main de Nicolay Parfenovltch.

— Ma bague ?

— Oui, celle-ci, qui porte une pierre veinée, insista Mitia comme un enfant entêté.

— C’est une topaze fumée, dit Nikolay Parfenovltch en souriant… Voulez-vous ? je vais l’ôter…

— Non, gardez-la, dit Mitia furieux, ne l’ôtez pas, c’est inutile… Au diable !… Messieurs, vous avez déchiré mon âme, mais croyez-vous vraiment que j’oserais mentir si j’avais tué mon père ? Mentir, non ! Dmitri Fédorovitch n’est pas de cette trempe. Si j’étais coupable, je vous jure que je n’aurais pas attendu votre arrivée, je n’aurais pas attendu le lever du soleil pour me tuer, je le sens bien maintenant ! Vingt années me donneraient moins d’expérience que n’a fait cette seule nuit, cette nuit maudite ! Aurais-je pu parler comme j’ai parlé ? aurais-je pu vous regarder en face, si j’étais un parricide ? Mais cette mort de Grigori, car je le croyais mort, a suffi pour me troubler ! Pourtant je ne craignais rien. Ce n’est pas de votre châtiment que j’ai peur, messieurs ! Je n’avais pas peur, j avais honte ! honte ! et vous voudriez que, pour vous, aveugles railleurs qui fouillez les faits comme les taupes fouillent la terre, je me couvrisse d’une honte nouvelle en vous révélant encore une de mes vilenies ? Je ne l’aurais pas fait, quand bien même cet aveu eût dû me dérober à vos soupçons ! Non ! mieux vaut le bagne !… C’est celui qui a ouvert la porte de la maison de mon père, c’est celui-là qui a tué et qui a volé. Qui est-ce ? Je me perds dans les conjectures : ce n’est pas Dmitri Karamazov, voilà tout ce que je puis vous dire, et maintenant laissez-moi… Envoyez-moi au bagne ou à l’échafaud, mais cessez de me torturer avec vos questions ! Je me tais, appelez vos témoins.

Le procureur examinait de son regard froid le visage de Mitia. Tout à coup il lui dit, du ton le plus calme, comme s’il s’agissait de choses toutes naturelles :

— Nous avons reçu, précisément à ce sujet, une déposition très-intéressante du vieux Grigori, qui affirme que cette porte était déjà ouverte avant qu’il vous eût vu courir dans le jardin.

Mitia se leva vivement.

— Mensonge ! mensonge ! Il n’a pas pu voir cette porte ouverte, car elle était fermée ! il ment !

— Je dois vous répéter que sa déposition est très-catégorique.

— C’est faux ! c’est faux ! C’est une calomnie ou l’hallucination d’un fou. Sa blessure lui aura donné le délire et il se sera imaginé cela.

— Mais il l’avait remarqué avant d’être blessé, au moment où il était descendu dans le jardin.

— Ce n’est pas vrai, cela ne se peut ! C’est par méchanceté qu’il invente cela… Il n’a pas pu le voir… Je n’ai pas passé par cette porte, dit Mitia haletant.

Le procureur se tourna vers Nikolay Parfenovitch.

— Montrez donc…

— Connaissez-vous cet objet ? dit Nikolay Parfenovitch en montrant à Mitia une grande enveloppe vide et déchirée qui portait encore les trois cachets.

Mitia la considéra avec stupéfaction.

— C’est… c’est l’enveloppe de mon père, murmura-t-il, celle qui contenait les trois mille… Permettez, il doit y avoir une inscription : « À mon petit poulet », c’est cela « trois mille », voyez-vous ? « trois mille… »

— Certainement, nous le voyons, mais nous n’avons pas trouvé l’argent. L’enveloppe était à terre auprès du lit.

Pendant quelques secondes Mitia resta comme abasourdi.

— Messieurs, c’est Smerdiakov ! cria-t-il tout à coup de toutes ses forces. C’est lui qui a tué ! C’est lui qui a volé. Lui seul savait où était cachée cette enveloppe… C’est lui, il n’y a pas de doute.

— Mais vous saviez aussi que cette enveloppe était cachée sous l’oreiller ?

— Je ne l’ai jamais su. Je n’avais même jamais vu cette enveloppe. Je la vois aujourd’hui pour la première fois. Je ne la connaissais jusqu’ici que par Smerdiakov… Lui seul savait où le vieillard la tenait cachée, moi, je l’ignorais…

— Et pourtant, vous-même avez déposé tout à l’heure que l’enveloppe était cachée sous l’oreille du défunt : « sous l’oreiller ». Vous saviez donc où elle était.

— Et nous l’avons noté, confirma Nikolay Parfenovitch.

— C’est une absurdité. Je ne le savais pas du tout. Peut-être d’ailleurs n’était-ce pas sous son oreiller… Je l’ai dit sans y prendre garde… Mais que dit Smerdiakov ? Vous l’avez interrogé ? Que dit-il ? C’est là l’important… J’ai dit cela exprès… j’ai menti sans y songer, et maintenant… Vous savez bien qu’on laisse échapper des mots comme cela, sans intention… Je vous dis que Smerdiakov seul savait cela, lui seul ! C’est lui qui m’en a parlé. Mais c’est lui, c’est lui, c’est incontestablement lui qui a tué ! C’est clair comme le jour ! Arrêtez-le le plus vite possible !… C’est lui qui a tué pendant que Grigori était sans connaissance, c’est clair… Il a fait le signal et mon père lui a ouvert… car il connaissait le signal et sans le signal mon père n’aurait pas ouvert…

— Vous oubliez encore, dit le procureur avec une visible satisfaction, qu’il était inutile de faire le signal, puisque la porte était déjà ouverte quand vous étiez encore dans le jardin.

— La porte, la porte… murmurait Mitia.

Il considéra le procureur silencieusement durant quelques secondes, puis il s’affaissa sur sa chaise. Tous se turent.

— Oui, la porte… C’est fantastique, Dieu est contre moi ! reprit-il les yeux hagards.

— Vous voyez ! dit le procureur. Jugez vous-même, Dmitri Fédorovitch. D’un côté, cette porte ouverte par laquelle vous seriez sorti, — déposition écrasante pour vous ; — de l’autre côté, votre silence incompréhensible, obstiné, relativement à la provenance de votre argent, alors que trois heures auparavant vous aviez engagé vos pistolets pour dix roubles : tous ces éléments de preuve réunis vous permettent de comprendre vous-même à quelle conviction nous devions nous arrêter ? Ne dites pas que nous sommes de cyniques et froids railleurs incapables de comprendre les nobles élans de votre âme… Entrez dans notre rôle… Mitia éprouvait une émotion indescriptible. Il pâlit.

— C’est bien ! s’écria-t-il tout à coup. Je vais vous dire où j’ai pris cet argent… Je vous dévoilerai ma honte, afin que nous ne soyons, ni vous, ni moi, coupables d’un mal pire.

— Et croyez, Dmitri Fédorovitch, s’empressa de dire Nikolay Parfenovitch, que votre sincérité en cet instant peut diminuer de beaucoup le poids des charges qui pèsent sur vous. Et même…

À ce moment, le procureur toucha légèrement le juge sous la table. Nikolay Parfenovitch s’arrêta.

D’ailleurs Mitia ne l’écoutait pas.

VI

— Messieurs, commença-t-il avec émotion, cet argent… je le déclare, cet argent est à moi.

Le procureur et le juge restaient bouches bées, ils ne s’attendaient pas à cela.

— Comment, à vous ? fit Nikolay Parfenovitch. Mais jusqu’à cinq heures du même jour, d’après votre propre aveu…

— Au diable ces cinq heures du même jour et mon propre aveu ! Il ne s’agit plus de cela : cet argent était à moi, à moi, c’est-à-dire… que je l’avais volé… Pas à moi, eneflet, mais volé par moi. Il y avait quinze cents roubles. Je les portais sur moi depuis longtemps…

— Mais d’où vous venaient-ils ?

— Je les portais sur ma poitrine, ici, suspendus, cousus dans un chiffon. Je les portais depuis tout un mois, comme un palpable témoignage de mon ignominie.

— Mais à qui était cet argent que vous avez… que vous vous êtes approprié ?

— Vous alliez dire : volé. Parlez donc franchement ! D’ailleurs je l’ai volé, en effet, — ce que vous traduisez élégamment par « approprié ». Je l’ai volé, mais c’est hier soir seulement que le vol est devenu définitif.

— Hier soir ? Mais vous venez de dire qu’il y a déjà un mois que vous… vous l’êtes procuré ?

— Oui, mais il ne venait pas de mon père. Il venait d’elle. Laissez-moi vous raconter… ne m’interrompez pas… Il m’est pénible… Voyez-vous, il y a un mois, Katherina Ivanovna Verkhovtseva, mon ancienne fiancée, m’appela… Vous la connaissez ?

— Comment donc !

— Je sais que vous la connaissez, une âme noble entre toutes, mais elle me hait depuis très-longtemps, et non sans raison.

— Katherina Ivanovna ? demanda Nikolay Parfenovitch.

Les juges s’étonnèrent.

— Oh ! ne jetez pas son nom dans le flot des noms vulgaires. Je suis un misérable d’oser vous parler d’elle… Oui, je voyais bien qu’elle me haïssait… il y a longtemps… dès le premier jour, dès ce jour… chez moi, dans ma chambre… Mais assez ! assez ! vous n’êtes pas dignes d’entendre cela, c’est inutile. Ce qu’il faut que vous sachiez, c’est qu’il y a un mois elle m’a remis trois mille roubles en me priant de les envoyer à sa mère qui vit à Moscou. Et moi… C’était précisément à cette heure fatale de ma vie, quand je… En un mot, quand je me suis épris d’une autre, d’elle, de Grouschegnka. Je l’emmenai ici, à Mokroïe, je dépensai avec elle la moitié de ces terribles roubles, c’est-à-dire quinze cents. Mais l’autre moitié je l’ai gardée sur moi. Eh bien, ce sont ces quinze cents roubles que je portais sur ma poitrine comme une amulette. C’est hier que j’ai déchiré l’enveloppe et entamé la somme. Les huit cents roubles qui restent sont maintenant entre vos mains, Nikolay Parfenovitch.

— Permettez, mais c’est trois mille, et non pas quinze cents roubles, que vous avez dépensés ici, il y a un mois ! Tout le monde le sait.

— Qui, tout le monde ? Qui a compté mon argent ?

— Mais vous-même l’avez dit ! Vous avez dit que vous aviez dépensé juste trois mille roubles.

— C’est vrai, je l’ai dit à qui a voulu l’entendre, et toute la ville l’a cru, tout le monde l’a répété. Mais je n’ai réellement dépensé que quinze cents roubles, et voilà d’où vient cet argent…

— C’est presque un miracle… murmura Nikolay Parfenovitch.

— N’avez-vous pas parlé de cela, auparavant, à quelqu’un ?… demanda le procureur. N’avez-vous dit à personne que vous aviez gardé quinze cents roubles ?

— Non, à personne.

— C’est étrange ! Vraiment, à personne ?

— À personne ! à personne ! à personne !

— Mais pourquoi ce mutisme ? Qu’est-ce qui vous forçait à faire de cela un mystère ? Ce secret, que vous jugiez si honteux, n’est comparativement qu’une peccadille, car cette appropriation n’était pas définitive. D’ailleurs, la chose s’explique, étant donné votre caractère… C’est une légèreté plutôt qu’une faute… Quoi qu’il en soit, vous n’aviez pas caché que l’argent dépensé ici fût celui de madame Verskhovtseva ; pourquoi donc donner cette allure de mystère au fait d’avoir gardé une partie de la somme ? Il est impossible de croire qu’une telle chose vous coûte tant à dire, au point que vous vous écriiez : plutôt le bagne !

Le procureur se tut. Il s’était échauffé, sans chercher à cacher son dépit, sans même s’occuper de « soigner son style ».

— Ce n’est pas en les quinze cents roubles eux-mêmes que gît la honte, dit avec fermeté Mitia : c’est dans le fait d’avoir divisé la somme.

— Mais qu’est-ce que cela fait ? s’écria le procureur avec irritation. Qu’y a-t-il de honteux dans le fait d’avoir divisé une somme volée ?… Mais à propos, pourquoi avez-vous fait cette division ? Dans quel but ? Pouvez-vous nous l’expliquer ?

— Oh ! messieurs ! mais c’est précisément dans ce but que gît toute l’affaire. J’ai fait cette division par calcul, par bassesse, — car ici le calcul est une bassesse. Et cette bassesse a duré tout un mois.

— C’est incompréhensible.

— Vous m’étonnez… Du reste, je vais m’expliquer davantage ; peut-être, en effet, est-ce incompréhensible… Suivez-moi bien. Je m’approprie trois mille roubles confiés à mon honneur, je fais la noce avec, je dépense toute la somme, le matin je vais chez elle et je lui dis : « Katia, je suis coupable, j’ai dépensé les trois mille roubles. » Est-ce bien, cela ? Non, c’est malhonnête, c’est une faiblesse, une sottise poussée jusqu’à la bestialité, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas un vol, vous devez en convenir, ce n’est pas un vol proprement dit. J’ai gaspillé la somme, je ne l’ai pas volée. Mais voici mieux encore… Suivez-moi toujours ; j’ai peine à fixer mes idées, la tête me tourne… Je dépense quinze cents roubles seulement, c’est-à-dire la moitié du tout. Le lendemain, je vais chez elle, je lui rapporte l’autre moitié : « Katia, je suis un vaurien, prends ces quinze cents roubles, car j’ai dépensé les autres et je suis capable d’en faire autant de ceux-ci. Épargne-moi cette tentation. » Dans ce cas, je suis tout ce que vous voudrez, un animal, un scélérat : pas un voleur, pas un voleur ! Car un voleur se serait nécessairement approprié toute la somme.

— Soit, il y a en effet une nuance, approuva le procureur avec un froid sourire. Il n’en est pas moins étrange que cette nuance devienne à vos yeux une différence aussi considérable.

— En effet, j’y vois une différence énorme, fatale. Tout le monde peut être malhonnête, — et je crois qu’en effet tout le monde est malhonnête, — mais être un voleur, non !… Quoi qu’il en soit, le vol est le dernier degré de la malhonnêteté. Voyez : pendant tout un mois je garde

�� � cet argent, je puis du jour au lendemain me décider à le rendre, et, dès lors, je cesse d’être un malhonnête homme. Mais je ne puis m’y décider, je ne cesse d’y penser et je n’arrive pas à prendre un parti : est-ce bien, cela ?

— J’admets que ce n’est pas tout à fait bien. D’ailleurs, coupons là cette discussion sur ces subtilités ; venez au fait, je vous prie. Vous ne nous avez pas encore expliqué les motifs qui vous ont poussé à diviser en deux parts ces trois mille roubles. À quoi vouliez-vous consacrer la part que vous gardiez ? J’insiste là-dessus, non sans dessein, Dmitri Fédorovitch.

— Ah ! oui, pardon de vous faire languir, car c’est là le principal, et vous allez bientôt comprendre que c’est le but même de mon action qui en fait la honte. Voyez-vous, le défunt ne cessait de tourmenter Agrafeana Alexandrovna, et moi, jaloux, je croyais qu’elle hésitait entre lui et moi. Mais que serait-il arrivé si, un jour, elle m’avait dit : « C’est toi que j’aime, emmène-moi au bout du monde » ? Je ne possédais pas vingt kopeks ; qu’aurais-je fait ? Car je ne la connaissais pas encore, je croyais qu’il lui fallait de l’argent, qu’elle ne me pardonnerait pas ma pauvreté. Alors, de sang-froid, je compte la somme, j’en cache la moitié sous mon linge, et je vais faire la noce avec l’autre moitié : comprenez-vous ? Avouez que c’est ignoble.

Les juges se mirent à rire.

— Il serait au contraire, d’après moi, très-moral que vous n’eussiez pas dépensé toute la somme, que vous vous fussiez retenu à ce point, dit Nikolay Parfenovitch. Qu’y a-t-il donc là de si grave ?

— Mais alors c’est un vol ! je suis effrayé de voir que vous ne me comprenez pas ! Mais, chaque jour, depuis que je portais ces quinze cents roubles sur ma poitrine, je me disais : « Tu es un voleur ! tu es un voleur ! » Cette pensée est l’origine de toutes mes violences pendant tout ce mois ; c’est à cause d’elle que j’ai battu le capitaine dans le traktir et mon père chez lui. Je n’ai pas osé dévoiler ce secret à mon frère Alioscha lui-même, tant j’avais honte ! Et pourtant, je songeais : « Je pourrais encore cesser d’être un voleur… Je pourrais aller dès demain rendre à Katia ses quinze cents roubles. » Et c’est hier soir seulement que je me suis décidé à déchirer mon amulette : c’est alors seulement que je suis devenu un voleur accompli… Avez-vous enfin compris ?

— Et pourquoi avez-vous pris cette décision hier seulement ? demanda Nikolay Parfenovitch.

— Quelle question ridicule ! Mais parce que je m’étais condamné à mort et qu’il m’était indifférent de mourir honnête ou malhonnête. Ce qui me faisait le plus souffrir cette nuit, ce n’était pas le souvenir de mon crime, — quoique je crusse Grigori mort, — ce n’était pas la Sibérie, et cela au moment où mon amour allait être couronné ! Sans doute, j’en souffrais, mais pas autant que de cette pensée : « Je suis désormais et à perpétuité un voleur… » Ô messieurs ! j’ai beaucoup appris pendant cette nuit ! J’ai appris que non-seulement il est impossible de vivre avec ce sentiment qu’on est un malhonnête homme, mais encore ai-je appris qu’il est bien difficile de mourir avec ce sentiment-là… Oh ! non, il faut pouvoir se rendre le témoignage qu’on est honnête pour avoir le courage de bien mourir !…

Mitia était blême.

— Je commence à vous comprendre, Dmitri Fédorovitch, dit le procureur avec sympathie. Mais tout cela… excusez-moi… tout cela vient des nerfs… Vous avez les nerfs malades. Pourquoi, par exemple, pour mettre fin à vos souffrances, nêtes-vous pas allé rendre ces quinze cents roubles ? Pourquoi, ensuite, n’avez-vous pas tenté une combinaison qui me semble toute naturelle ? Vous auriez noblement fait l’aveu de votre faiblesse à cette personne et vous lui auriez demandé à elle-même la somme dont vous aviez besoin ; vu votre situation et surtout le noble cœur de cette dame, elle ne vous aurait certainement pas refusé. N’auriez-vous pas pu lui proposer les gages dont vous parliez à madame Khokhlakov ou au marchand Samsonnov ? Ne considérez-vous pas, maintenant encore, les garanties dont vous parliez alors, comme bonnes et suffisantes ?

Mitia rougit de colère.

— Il est impossible que vous me disiez cela sérieusement ! Me croyez-vous donc descendu si bas ?

— Mais je parle très-sérieusement… Pourquoi ?…

— Mais, c’est ignoble ! Ah ! messieurs, que vous me faites souffrir ! Mais soit, lisez donc au fond de mon âme et soyez-en honteux vous-mêmes : car vous allez voir jusqu’où les sentiments humains peuvent descendre. Sachez donc, monsieur le procureur, que j’avais pensé à cette « combinaison » dont vous me parlez. J’étais résolu à aller chez Katia, tant j’étais malhonnête. Mais lui parler de ma trahison, lui demander à elle-même de l’argent et m’enfuir ensuite avec sa rivale qui l’avait offensée ? Voyons, procureur, vous êtes fou !

— Fou ou non, je n’ai pas tout d’abord pensé… à cette jalousie de femme… Si elle existait comme vous l’affirmez…

— Mais c’eût été une telle bassesse, s’écria Mitia en frappant sur la table, que c’eût été à se boucher le nez ! Elle me l’aurait donné, cet argent, par vengeance, par mépris, car elle a aussi une âme infernale et de grandes colères ! Moi, j’aurais pris l’argent, oh ! certes, je l’aurais pris, et alors toute ma vie… Grand Dieu ! Pardonnez-moi, messieurs, de crier si fort, mais il n’y a pas longtemps que j’avais encore cette pensée… relative à cette combinaison… il y a trois jours… hier encore… jusqu’à cet événement…

— Jusqu’à quel événement ? demanda Nikolay Parfenovitch.

Mitia n’entendit pas.

— Je vous ai fait un aveu terrible ; sachez l’apprécier, messieurs, sachez-en le prix. Si vous n’êtes pas capables de me comprendre, je mourrai de honte d’avoir pu dévoiler de telles choses à de telles gens ! Oh ! je me tuerai… Et je vois déjà, je vois déjà que vous ne me croyez pas… Comment ! Vous voulez le noter ? s’écria-t-il avec effroi.

— Mais oui, dit Nikolay Parfenovitch étonné. Nous notons que, jusqu’à la dernière heure, vous pensiez à aller chez madame Verkhovtseva pour lui demander cette somme… Je vous assure que c’est là un point très-important, Dmitri Fédorovitch, pour nous et surtout pour vous.

— Mais voyons ! messieurs, ayez donc la pudeur de ne pas inscrire au moins cela ! J’ai déchiré devant vous mon âme en lambeaux, vous abusez de ma confiance !

Il se couvrit le visage de ses deux mains.

— Ne vous inquiétez pas tant, Dmitri Fédorovitch, dit le procureur. On lira devant vous tout ce qu’on vient d’écrire et l’on fera au rapport tous les changements qu’il vous plaira. Permettez-moi, pour l’instant, de vous répéter pour la troisième fois une certaine question : Est-il bien vrai que vous n’ayez parlé à personne absolument de votre amulette ? C’est bien incroyable !

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