Les Frères Karamazov (page 26)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— À personne ! je vous l’ai dit, à personne ! Cette question me prouve que vous ne m’avez pas compris. Laissez-moi tranquille.

— Soit, mais réfléchissez. Nous avons peut-être des dizaines de témoins qui affirment vous avoir entendu dire à vous-même que vous avez dépensé — trois mille roubles et non pas quinze cents. Et en revenant ici, vous avez déclaré que vous apportiez encore — trois mille roubles…

— Vous avez entre les mains des centaines de témoignages de ce genre, des milliers ! cria Mitia.

— Vous le voyez par conséquent, on est unanime sur ce point. Et c’est quelque chose qu’un témoignage unanime !

— Ce n’est rien du tout. J’ai menti et tous ont dit comme moi.

— Mais pourquoi avez-vous menti ?

— Le diable sait pourquoi ! Par vanité peut-être… que sais-je ! par gloriole… peut-être pour me faire oublier à moi-même l’argent que je gardais caché… oui, précisément pour me faire oublier… Et diable… Combien de fois m’avez-vous déjà posé cette question… J’ai menti, voilà tout, et, parce que j’avais menti une fois, je n’ai pas voulu me reprendre. Pourquoi ment-on ?

— C’est bien difficile à dire, Dmitri Fédorovitch, répondit le procureur. Mais dites-moi, cette amulette, comme vous dites, faisait-elle un gros paquet ?

— Non.

— Mais, de quelle grandeur, par exemple ?

— Un billet de cent roubles plié en deux, à peu près.

— Vous feriez mieux de nous montrer le chiffon qui entourait les billets : vous l’avez probablement sur vous ?

— Que diable !… Quelle bêtise ! Je ne sais pas où il est.

— Permettez : où avez-vous tiré le paquet de votre linge ? Vous avez affirmé vous-même que vous n’êtes pas entré chez vous.

— C’est en route : en allant de chez Fénia chez Perkotine.

— Dans l’obscurité ?

— A-t-on besoin de lumière pour cela ? J’ai eu bientôt fait de déchirer ce chiffon !

— Sans ciseaux ? dans la rue ?

— Sur la place, je crois.

— Et qu’en avez-vous fait ?

— Je l’ai jeté aussitôt.

— Où ?

— Sur la place, par là, le diable sait où. Mais pourquoi cette question ?

— C’est très-important, Dmitri Fédorovitch. Ce chiffon constituerait une pièce à conviction à votre décharge : ne le comprenez-vous pas ? Qui vous a aidé à le coudre, il y a un mois ?

— Personne.

— Vous savez coudre ?

— Un soldat doit savoir coudre. D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’en savoir long pour cela.

— Et où avez-vous pris ce chiffon ?

— Vous voulez rire ?

— Non pas, Dmitri Fédorovitch, ce n’est pas le moment de rire.

— Je ne me rappelle pas où.

— Il est pourtant facile de se rappeler ces détails !

— Je vous jure que je ne me rappelle pas. J’ai dû déchirer quelque linge.

— C’est pourtant très-intéressant : on pourrait retrouver chez vous cet objet, cette chemise peut-être dont vous auriez coupé un morceau… En quoi était ce chiffon ? en coton ou en fil ?

— Diable sait… Attendez ! Il me semble que je n’ai rien déchiré. C’était du calicot… Je crois que j’avais pris le bonnet de ma logeuse.

— Le bonnet de votre logeuse ?

— Mais oui, je le lui ai chipé.

— Comment, chipé ?

— Oui, je me rappelle qu’un jour je lui avais pris son bonnet pour essuyer une plume. Je le lui avais pris en cachette, c’était un chiffon sans valeur… et c’est dans cela que j’ai enveloppé l’argent : un vieux morceau de calicot mille fois lavé.

— Vous êtes certain de ce souvenir ?

— Oh ! je ne sais pas, il me semble… D’ailleurs je m’en moque.

— Dans ce cas, votre propriétaire pourrait peut-être avoir remarqué la disparition de cet objet ?

— Non, elle ne l’a pas remarqué : c’est un vieux chiffon, vous dis-je, un chiffon sans valeur.

— Et l’aiguille et le fil, où les aviez-vous pris ?

— Assez ! dit Mitia furieux. Je vois clairement que vous ne m’avez cru en rien. C’est ma faute, non la vôtre : je n’aurais pas dû me laisser aller à ces épanchements, car vous vous moquez de moi. C’est vous, procureur, qui m’avez forcé à parler, bourreau ! Soyez maudit !

Il pencha la tête d’un air accablé.

Les juges se taisaient.

Un instant après, il se redressa, ses yeux étaient d’un insensé, son visage exprimait le désespoir.

Sept heures du matin venaient de sonner. Les juges étaient fatigués. Mitia regardait, sans penser, à travers les vitres.

Il pleuvait à verse.

— M’est-il permis de regarder par la fenêtre ? demanda-t-il tout à coup à Nicolay Parfenovitch.

— Tant que voudrez.

— Mitia se leva et s’approcha de la fenêtre.

La pluie battait les vitres ternies. On voyait la route boueuse et, plus loin, à travers le rideau brumeux de la pluie, les rangées d’izbas noires, pauvres, que le temps faisait paraître plus noires et plus pauvres encore. Mitia se rappela le Phébus aux cheveux d’or qui devait, par ses premiers rayons, lui donner le signal du suicide. « Peut-être serait-ce mieux encore par une pareille matinée… » Il sourit amèrement et se retourna vers ses « bourreaux ».

— Messieurs, s’écria-t-il, je vois bien que je suis perdu, mais elle ? Dites-moi, je vous en supplie, est-elle compromise avec moi ? Elle est innocente ! Elle ne savait pas ce qu’elle disait quand elle criait que c’était elle qui avait tout fait ! Ne voulez-vous pas me dire ce que vous ferez d’elle ?

— Tranquillisez-vous à ce propos, Dmitri Fédorovitch, s’empressa de dire le procureur. Nous n’avons, pour le moment, aucun motif pour inquiéter en rien la personne qui vous intéresse tant. Ultérieurement, je ne vois rien qui puisse changer nos dispositions à son égard. Nous ferons d’ailleurs, en sa faveur, tout ce que nous pourrons.

— Messieurs, je vous remercie, je savais malgré tout que vous êtes honnêtes et justes. Vous m’ôtez un lourd fardeau de l’âme… Qu’exigez-vous de moi, maintenant ? Je suis prêt.

— Nous allons passer à l’interrogatoire des témoins, devant vous…

— Si nous prenions du thé ? interrompit Nicolay Parfenovitch. Nous l’avons bien mérité, je crois.

On apporta du thé. Mitia, qui avait d’abord refusé la tasse que lui offrait Nicolay Parfenovitch, la prit ensuite de lui-même et but avec avidité. Il était exténué. « Encore un peu, pensait-il, je perdrais la raison. »

VII

L’interrogatoire des témoins commença.

Le point sur lequel Nicolay Parfenovitch attirait particulièrement l’attention des témoins était celui de savoir si, chaque fois qu’il était venu à Mokroïe, Dmitri Fédorovitch avait dépensé trois mille ou quinze cents roubles. Il est inutile de dire que tous les témoignages démentaient l’affirmation de Mitia.

Pendant tout ce temps, Mitia restait silencieux et sa physionomie exprimait la plus complète indifférence.

Après avoir interrogé Trifon Borissitch, le yamtschik Andrey, Kalganov et quelques moujiks, on en vint à l’interrogatoire des Polonais. Le pane à la pipe, qui déclara s’appeler Moussialovitch, venant à parler de ses relations avec Grouschegnka, étala tant de vanité, tant de fatuité, que Mitia bondit et lui cria :

— Misérable !

Moussialovitch demanda aussitôt qu’on prît note de cette injure.

— Eh bien, misérable ! misérable ! Notez-le tant qu’il vous plaira ! vous ne m’empêcherez pas de répéter qu’il est un misérable.

Nikolay Parfenovitch essaya de calmer Mitia et cessa d’interroger le Polonais sur ses relations avec Grouschegnka. Ce qui intéressa le plus les juges dans la déposition du pane, ce fut la somme de trois mille roubles que Mitia lui avait proposée pour renoncer à Grouschegnka, lui en offrant sept cents tout de suite et le reste le lendemain. À la question du procureur : où Mitia pensait se procurer ces deux mille trois cents roubles, Mitia répondit d’abord en niant le fait, puis se reprit et dit qu’il avait pu dire cela dans l’exaltation de l’instant, comptant s’acquitter au moyen d’un acte par-devant notaire, un acte de renon dation à ses biens de Theremachnia ; comme il l’avait déjà proposé à Samsonnov et à madame Khokhlakov.

— Vous pensez qu’il se serait contenté de cette renonciation ? demanda le procureur avec un sourire ironique.

— Certainement, car il y aurait gagné non-seulement deux mille roubles, mais quatre mille, mais six mille peut-être. Il n’aurait eu qu’à mettre en mouvement tous les hommes d’affaires polonais, ses amis, et les Juifs : ils auraient extorqué du vieillard des sommes considérables.

On consigna soigneusement ces détails, mais on omit de noter que les Polonais avaient triché au jeu, comme les en avait pourtant accusés Trifon Borissitch.

Vint le tour de Maximov.

Nikolay Parfenovitch lui demanda directement combien d’argent il pensait que Dmitri Fédorovitch avait entre les mains.

— Vingt mille roubles, répondit Maximov d’un ton décidé.

— Avez-vous jamais vu auparavant vingt mille roubles ? demanda Nikolay Parfenovitch en souriant.

— Comment donc ! Certainement… Pas vingt mille roubles, mais sept mille, quand mon épouse engagea ma propriété. Il est vrai qu’elle ne me les laissa voir que de loin. C’était une forte liasse de billets de cent roubles. Dmitri Fédorovitch avait aussi des billets de cent roubles…

On passa à l’interrogatoire de Grouschegnka. Mikhaïl Makarovitch l’avait amenée lui-même. Elle était calme, comme rigide. Elle s’assit sur la chaise que lui indiqua Nikolay Parfenovitch. Elle semblait avoir froid et se pelotonnait dans son beau châle noir. Elle produisit sur les juges une très-bonne impression.

En entrant, elle avait jeté sur Mitia un regard furtif : Mitia lui avait répondu par un regard d’inquiétude, mais s’était aussitôt tranquillisé.

Après les questions d’usage, Nikolay Parfenovitch lui demanda quelles étaient ses relations avec le lieutenant en retraite Dmitri Fédorovitch Karamazov.

— C’est mon ami.

Elle expliqua avec franchise que, par moments, il lui avait plu, mais que, jusqu’à ce jour, elle ne l’avait jamais aimé et qu’elle ne l’avait séduit que par méchanceté, comme son père Fédor Pavlovitch.

— D’ailleurs, depuis un mois, je ne m’occupais guère d’eux… J’attendais un autre homme, coupable envers moi… Mais je crois inutile de vous parler de cela, c’est une affaire particulière,

Le juge passa aussitôt à cette question qui l’intéressait tant.

— Combien Dmitri Fédorovitch avait-il d’argent ?

À quoi Grouschegnka répondit qu’elle n’avait pas compté elle-même les billets, mais qu’elle avait souvent entendu Dmitri dire qu’il avait trois mille roubles.

— Mais ne l’avez-vous pas aussi entendu dire, au moins une fois, qu’il avait, à son premier voyage ici, dépensé non pas trois mille roubles, mais une somme moindre, et qu’il avait caché le reste ? demanda le procureur.

— Non, jamais.

— N’a-t-il jamais dit devant vous, demanda tout à coup Nikolay Parfenovitch, qu’il avait l’intention d’attenter aux jours de son père ?

— Oui, dit Grouschegnka, en soupirant, je l’ai entendu.

— Une fois ou plusieurs ?

— Plusieurs fois, mais toujours dans des accès de colère.

— Croyiez-vous qu’il donnerait suite à ce projet ?

— Non, jamais, dit-elle avec fermeté.

— Messieurs, un instant ! s’écria tout à coup Mitia, me permettez-vous de dire, en votre présence, un mot seulement à Agrafeana Alexandrovna ?

— Faites.

— Agrafeana Alexandrovna, dit Mitia en se levant, crois en Dieu et en moi : je n’ai pas versé le sang de mon père.

Mitia s’assit de nouveau. Grouschegnka se leva, fit pieusement un signe de croix devant l’icône.

— Que Dieu soit loué ! dit-elle d’une voix chaude et pénétrante.

Puis s’adressant à Nikolay Parfenovitch, elle ajouta :

— Croyez ce qu’il dit ! Je le connais : il peut, par entêtement, dire je ne sais quoi, mais il ne parle jamais contre sa conscience ; croyez-le quand il affirme qu’il dit vrai.

— Merci, Agrafeana Alexandrovna, tu as relevé mon âme ! dit d’une voix vibrante Mitia.

Nikolay Parfenovitch dit à Grouschegnka que l’interrogatoire était fini, qu’elle était libre et que s’il pouvait lui être agréable en quelque chose, soit en lui procurant des chevaux, soit en l’accompagnant, il était à sa disposition.

— Merci, dit Grouschegnka en le saluant. Je partirai avec le pomiestchik Maximov. Mais si vous le permettez, j’attendrai de savoir ce que vous aurez décidé au sujet de Dmitri Fédorovitch.

Elle sortit.

L’interrogatoire des témoins était fini.

Mitia se leva et se coucha derrière les rideaux, sur une grande malle recouverte d’un tapis. Il s’endormit aussitôt.

Il eut un rêve étrange, sans rapport avec l’heure et le lieu : il voyageait dans les steppes, dans un pays qu’il avait jadis traversé avec son régiment ; un moujik le conduisait à travers l’étendue boueuse… Il fait froid, on est aux premiers jours de novembre, la neige tombe à gros flocons fondus aussitôt que tombés. Le moujik fouette ses chevaux avec énergie ; il porte une longue barbe rousse, c’est un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un cafetan gris. Ils aperçoivent un hameau, de noires, très noires izbas à demi brûlées : ce ne sont que poutres enfumées et débris de toutes sortes. Sur la route, à l’entrée du village, une foule de babas, toutes maigres, affamées, au visage tanné ; une entre autres, osseuse, haute de taille qui paraît quarante ans, — peut-être n’en a-t-elle que vingt : sa figure est longue, émaciée ; elle porte sur ses bras un petit enfant qui pleure ; ses seins sont probablement taris, ils semblent desséchés et l’enfant pleure, pleure toujours, tendant ses petits bras nus, ses petits poings bleus de froid.

— Pourquoi pleure-t-il ? demande Mitia en passant au grand galop de ses chevaux.

— C’est le petiot, répond le yamstchik, c’est le petiot qui pleure.

Et Mitia s’étonne que le moujik ait dit le petiot et non pas le petit. Cela lui plaît, cela lui semble plus miséricordieux.

— Mais pourquoi pleure-t-il ? s’entête à demander Mitia. Pourquoi ses petits bras sont-ils nus ? Pourquoi ne le couvre-t-on pas ?

— Oui, il a froid, le petiot ; mais le froid percerait ses langes, c’est pourquoi il est inutile de le couvrir.

— Comment cela ? demande Mitia sottement.

— Mais ils sont pauvres, leurs izbas sont brûlées, ils manquent de pain…

— Et, répète Mitia comme s’il ne comprenait pas, pourquoi les izbas ont-elles brûlé ? Pourquoi toute cette misère ? Pourquoi le petiot est-il pauvre ? Pourquoi la steppe est-elle aride ? Pourquoi ne tombent-ils pas dans les bras les uns des autres ? Pourquoi ne chantent-ils pas des chansons joyeuses ? Pourquoi sont-ils si noirs ? Pourquoi ne donne-t-on pas à manger au petiot ?

Il sent bien que ses questions sont ridicules, il insiste pourtant, et il sent aussi qu’il a raison d’insister, et il sent encore qu’un attendrissement le gagne, qu’il va pleurer, qu’il voudrait consoler le petiot et sa mère aux mamelles taries, qu’il voudrait consoler tout le monde, tout de suite, sans compter, selon sa nature de Karamazov.

— Je suis avec toi, je ne te quitterai plus, lui dit tout à coup Grouschegnka.

Son cœur s’embrase, il s’élance vers une lumière qui vibre au loin, il voudrait vivre, marcher dans ce chemin que voici, large, suret qui mène à cette lumière lointaine, cette lumière qui l’appelle.

— Quoi ? où ? s’écrie-t-il en ouvrant les yeux.

Et il se dresse sur son séant, un sourire serein détend son visage…

Nikolay Parfenovitch était là, qui priait Mitia de lire et de signer le libellé des dépositions.

À ce moment, Mitia s’aperçut qu’on avait, pendant son sommeil, glissé un oreiller sous sa tête.

— Qui a mis là cet oreiller ? s’écria-t-il avec exaltation ; qui a eu tant de bonté ?

On eût dit que cette attention avait pour lui la valeur d’un réel bienfait.

Il s’approcha de la table et déclara qu’il était prêt à signer tout ce qu’on voudrait.

— J’ai eu un beau rêve, messieurs, dit-il d’une voix étrange.

VIII

Quand Mitia eut signé, on lui apprit qu’il était désormais en état d’arrestation et qu’on allait le ramener à la ville et le mettre en prison. Mitia leva les épaules.

— C’est bien, messieurs, je ne vous en veux pas, je suis prêt… je comprends très-bien que vous faites votre devoir… Mais attendez… Messieurs, nous sommes tous mauvais, c’est à cause de nous que pleurent les mères et les enfants qu’elles portent dans leurs bras. Qu’il soit entendu que je suis le pire de tous ; chaque jour de ma vie je me jurais de me corriger, et chaque jour me voyait faire les mêmes actions infâmes. Je comprends maintenant qu’il faut, aux êtres tels que moi, les coups de foudre de la destinée, et son lasso, une force extérieure qui les maîtrise. Jamais de moi-même je n’aurais pu me corriger, me relever : la foudre a éclaté, j’accepte… J’accepte les tortures de l’accusation, la honte publique : je vais souffrir et me racheter par la souffrance. Croyez-vous que je parviendrai à me racheter, là ? Entendez-moi pourtant pour la dernière fois : je n’ai pas versé le sang de mon père. J’accepte le châtiment, non pas parce que j’ai tué, mais parce que j’ai voulu tuer, — et peut-être aurais-je tué… Je n’en suis pas moins résolu à lutter contre vous, je vous en avertis. Je lutterai jusqu’au bout, et ensuite à la grâce de Dieu ! Adieu, messieurs, ne m’en veuillez pas pour mes violences au cours de l’interrogatoire : je n’avais pas alors toute ma conscience… Dans un instant je serai un prisonnier : que pour la dernière fois Dmitri Karamazov, comme un homme libre, vous tende encore la main. En vous disant adieu je prends congé du monde entier.

Sa voix tremblait. Il tendit la main à Nicolay Parfenovitch qui, d’un geste convulsif, cacha la sienne. Mitia s’en aperçut et tressaillit. Il laissa retomber son bras.

— L’instruction n’est pas encore terminée, dit le juge un peu confus. Elle va se continuer à la ville. Je souhaite qu’elle tourne… à votre justification… En ce qui me concerne personnellement, Dmitri Fédorovitch, je vous ai toujours considéré comme plus malheureux que coupable. Tous ici, et j’espère n’être démenti par personne, nous sommes disposés à voir en vous un homme noble au fond, mais, hélas ! entraîné par ses passions à des actes excessifs…

Le petit juge prononça ces derniers mots d’un ton très-solennel.

— Messieurs, vous êtes bons, humains, voulez-vous me la laisser revoir, lui dire un dernier adieu ?

— Sans doute, mais… en notre présence.

— Soit.

On amena Grouschegnka. L’adieu fut court. Ils parlèrent peu, au grand regret de Nikolay Parfenovitch. Grouschegnka fit à Mitia un profond salut.

— Je t’ai dit que je suis à toi, que je t’appartiens pour toujours, que je te suivrai partout où l’on t’enverra. Adieu, toi qui souffres injustement !…

Ses lèvres frémissaient, elle pleurait.

— Pardonne-moi, Grouscha, de t’aimer, mon amour te fait tant souffrir !

Il voulait parler encore, mais il se tut et sortit. Aussitôt s’empressèrent autour de lui des gens qui ne le perdaient pas de vue.

Deux télègues l’attendaient au bas du perron. Près de la porte cochère s’étaient amassés des moujiks et des babas pour le regarder passer.

— Adieu, gens de Dieu ! pardonnez-moi, leur cria Mitia déjà monté en télègue.

— Pardonne-nous toi-même ! lui répondirent deux ou trois voix.

Les télègues s’ébranlèrent, la sonnette tinta : Mitia était parti.

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE IX IVAN.

I

Depuis deux mois que Mitia était arrêté, Alioscha avait souvent visité Grouschegnka. Elle était tombée gravement malade trois jours après l’arrestation ; elle n’avait pas quitté le lit pendant cinq semaines, elle était même restée pendant huit jours sans connaissance. Elle avait beaucoup changé, beaucoup maigri et pâli, mais elle n’en était devenue que plus sympathique, au jugement d’Alioscha. Elle avait dans les yeux quelque chose de réfléchi, de résolu ; entre ses sourcils s’était creusée une petite ride verticale qui donnait à son visage charmant une expression concentrée, presque sévère. Plus de trace de la frivolité de naguère. Pourtant elle n’avait pas perdu cette joie de la jeunesse ; seulement, la douceur avait succédé à l’orgueil, quoique… quoique ses yeux eussent parfois un éclair de haine quand elle pensait à Katherina Ivanovna qu’elle n’avait pas oubliée même pendant son délire. Grouschegnka était extrêmement jalouse de Katia, bien que celle-ci, alors pourtant que cela lui était permis, n’eût pas une seule fois visité le prisonnier. Grouschegnka n’avait confiance qu’en Alioscha, mais il ne savait quel conseil lui donner.

Un jour, — Grouschegnka revenait de la prison, où, aussitôt rétablie, elle avait obtenu ses entrées auprès du prisonnier, — Alioscha, qu’elle attendait avec plus d’impatience que de coutume, se présenta chez elle. Il y avait sur la table des cartes à jouer, et, sur le divan recouvert de cuir, était dressée une sorte de lit où se tenait à demi couché Maximov, en robe de chambre et en bonnet de coton. Le pomiestchik était malade. Il habitait chez Grouschegnka depuis qu’il l’avait accompagnée, à son retour de Mokroïe : émue de compassion pour le dénûment du bouffon, elle lui avait offert le vivre et le couvert. Sauf Maximov et Alioscha, elle ne voyait personne : le vieux marchand Samsonnov était mort huit jours après l’arrestation de Mitia.

— Te voilà enfin ! s’écria-t-elle en jetant les cartes et en venant au-devant d’Alioscha. Et Maximouchka qui m’effrayait en me disant que tu ne viendrais plus ! Ah ! que j’ai besoin de toi ! Assieds-toi… Veux-tu du café ?…

— Volontiers. J’ai faim.

— Fénia ! Fénia ! du café ! Il y a longtemps qu’il attend, le café… Et des petits gâteaux ! Fénia, des petits gâteaux chauds !… Sais-tu, Alioscha, j’ai encore eu une histoire, aujourd’hui, avec ces gâteaux : je lui en ai porté, et, croirais-tu ? il les a jetés par terre et les a piétines ! — « C’est bien, lui ai-je dit, je vais les laisser aux gardes : si tu n’en veux pas, nourris-toi de ta méchanceté !… » Et je suis partie là-dessus. Et oui, nous nous sommes encore querellés : chaque fois que nous nous voyons, nous nous querellons…

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