Les Frères Karamazov (page 27)
Grouschegnka parlait avec animation.
— À propos de quoi, aujourd’hui ?
— Imagine-toi qu’il est jaloux de mon « ancien » ! « Pourquoi lui donnes-tu de l’argent ? » me dit-il, « tu l’entretiens ! » Il est jaloux.
— C’est qu’il t’aime, et puis il a la fièvre.
— Je pense bien qu’il a la fièvre : c’est demain le jugement ! J’étais justement venue pour lui donner des forces, car il est terrible de penser à ce qui peut arriver demain. Mais tu dis qu’il a la fièvre ? Et moi donc ! Et il parle des Polonais ! Quel imbécile ! Et de Maximouschka, est-il jaloux ?
— Mon épouse était jalouse de moi, dit Maximov.
— De toi !… dit Grouschegnka en riant malgré elle, et à propos de quoi pouvait-elle être jalouse de toi ?
— Mais à cause des bonnes.
— Tais-toi donc, Maximouschka, ce n’est pas le moment de rire. Et ne regarde pas trop les gâteaux, ou bien je ne t’en donnerai pas, ça te ferait mal… Et dire qu’il me faut encore soigner celui-là ! On dirait que ma maison est un hôpital.
— Je ne vaux pas vos bienfaits, je suis de si mince mérite ! dit Maximov en pleurnichant. Vous feriez mieux de prodiguer vos bontés à ceux qui en ont plus besoin que moi.
— Oh ! Maximouschka, tous en ont besoin, et comment savoir qui en a le plus besoin ? Et sais-tu, Alioscha, le Polonais est aussi tombé malade aujourd’hui. Je vais lui envoyer des gâteaux, exprès ! puisque Mitia me reproche de lui en avoir envoyé quand ce n’était pas vrai ! Tiens, voilà Fénia avec une lettre ! C’est cela, c’est de chez les Polonais ; ils demandent encore de l’argent !
En effet, le pane Moussialovitch, depuis quelque temps, écrivait à Grouschegnka de longues lettres accompagnées de billets à ordre signés de lui et du pane Vroublevsky, par lesquels billets ils s’engageaient à rendre à Grouschegnka les roubles qu’elle lui avait prêtés. Le pane Moussialovitch avait commencé par lui demander deux mille roubles, puis, après une série de lettres restées sans réponse, il avait fini par demander un seul rouble, dont le prêt serait garanti par la signature des deux Polonais. Grouschegnka finit par aller le voir, et, le trouvant dans une misère noire, lui donna dix roubles. Depuis, il ne cessait de la bombarder de lettres de demande.
— J’ai eu la sottise de conter cela à Mitia, continua Grouschegnka. Imagine-toi, lui dis-je, que mon Polonais s’est mis à me jouer sur sa guitare les anciennes chansons, pensant que je me laisserais attendrir. Alors Mitia s’est mis à m’injurier… Puisque c’est ainsi, je vais envoyer des gâteaux au pane. Fénia, donne à la petite fille qu’il a envoyée trois roubles et une dizaine de gâteaux ! Et toi, Alioscha, raconte cela à Mitia.
— Jamais ! dit Alioscha. Il sourit.
— Tu penses donc que cela lui ferait de la peine ? Va, il fait semblant d’être jaloux ; au fond, ça lui est bien égal, dit avec amertume Grouschegnka.
— Comment, semblant ?…
— Innocent, va, innocent, malgré toute ton intelligence ! Je ne m’offense pas qu’il soit jaloux de moi ; je suis même ainsi faite, que sa jalousie m’est nécessaire pour que je sois heureuse. Moi-même, j’ai le cœur jaloux. Ce qui me fâche, c’est qu’il ne m’aime pas, c’est qu’il feint d’être jaloux. Suis-je aveugle ? Il parle de Katia, il dit qu’elle a fait venir pour lui un célèbre médecin de Moscou et un des premiers avocats de Pétersbourg !… Il l’aime, puisqu’il en parle tant ! C’est parce qu’il est coupable contre moi qu’il m’accuse…
Grouschegnka s’interrompit et fondit en pleurs.
— Il n’aime pas Katherina Ivanovna, dit avec fermeté Alioscha.
— J’en aurai le cœur net, dit-elle d’une voix menaçante.
Son visage s’altéra.
— Assez de sottises ! reprit-elle. Ce n’est pas pour cela que je t’ai appelé, Alioscha ; qu’arrivera-t-il demain ? voilà ce qui me torture. Il me semble que je sois seule à souffrir. Y penses-tu toi-même ? C’est demain le jugement !… Dis-moi… Mais c’est le domestique qui a tué ! Et l’on condamnera Mitia ! Et personne ne le défendra ! Je crois même qu’on n’a pas inquiété Smerdiakov, hé ?
— On l’a rigoureusement interrogé, et tous sont tombés d’accord que ce n’est pas lui. Il ne s’est pas remis des suites de sa crise, il est très-malade, extrêmement malade.
— Seigneur ! tu devrais aller chez l’avocat et lui raconter l’affaire en particulier. Il paraît qu’on lui donne trois mille roubles.
— Oui, Ivan, Katherina Ivanovna et moi nous sommes réunis pour faire la somme. Elle a fait venir, elle seule, le médecin. Elle lui donne deux mille roubles. L’avocat Petioukovitch aurait exigé davantage ; mais comme l’affaire a du retentissement dans toute la Russie, — car tous les journaux en parlent, — il plaidera plutôt pour la gloire que pour le profit. Je l’ai vu hier.
— Eh bien, que lui as-tu dit ?
— Il m’a écouté sans rien dire. Il a déjà son opinion faite ; pourtant il m’a promis de prendre en considération mes paroles.
— Comment, en considération ? Ah ! les vauriens ! Ils veulent le perdre !… Et le docteur, pourquoi l’a-t-elle fait venir ?
— Comme expert. On voudrait faire passer Mitia pour fou, mais il n’y consent pas.
— Ce serait pourtant vrai, s’il avait tué. Il était fou, à cause de moi, hélas ! misérable que je suis ! Mais il n’a pas tué, pourtant ! il n’a pas tué ! Et tout le monde crie que c’est lui !
— Oui, tous les témoins sont à charge.
— Et Grigori ! Ce Grigori qui prétend que la porte était ouverte !. Je suis allé le voir, il m’a injuriée.
— Sa déposition est peut-être la plus grave.
— Quant à la folie, elle est réelle ; il est fou à cette heure encore, je voulais depuis longtemps te le dire, Alioscha : qu’en penses-tu ? Que dit-il maintenant ? Il me parle d’un petiot. « C’est pour le pauvre petiot que je vais en Sibérie », dit-il, « je n’ai pas tué, mais il faut que j’aille en Sibérie… » Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est que ce petiot ! Je n’y comprends rien. Je me suis mise à pleurer, car il parle si bien ! Il m’a embrassée et a fait sur moi le signe de la croix.
— Je ne puis dire… Peut-être… Rakitine le voit souvent, mais cela ne vient pas de Rakitine.
— Non, ce n’est pas de Rakitine. C’est Ivan qui le tourmente, voilà !
Elle s’interrompit brusquement. Alioscha fit un mouvement de surprise.
— Comment ? Ivan le voit donc ? Je n’en savais rien.
— Eh bien… eh bien !… Vois-tu comme je suis ! Je n’aurais pas dû te le dire… Enfin, Alioscha, ne le répète pas ; puisque j’ai commencé, je te dirai toute la vérité. Eh bien, oui, Ivan est allé chez lui deux fois ; la première, aussitôt après son retour de Moscou ; la seconde, il y a huit jours. Mitia m’a défendu de le dire à personne, car Ivan venait en cachette.
Cette nouvelle impressionna profondément Alioscha.
— Ivan ne m’a pas parlé de l’affaire de Mitia. En général, il m’a très-peu parlé. Il paraissait même mécontent de me voir. Du reste, depuis trois semaines, je ne vais plus chez lui. Hum ! Si en effet il est allé chez Mitia il y a huit jours, c’est qu’alors un changement s’est produit en lui.
— Oui, un changement ! dit vivement Grouschegnka. Ils ont un secret, c’est Mitia lui-même qui me l’a dit, un secret qui le tourmente, lui qui, avant, était presque gai.
— Est-il vrai qu’il t’ait défendu de me parler d’Ivan ?
— Oui, à toi surtout, je ne devrais rien dire ; il a peur de toi. Alioscha, mon cher, va donc, cherche à savoir ce qu’est ce secret et viens me l’apprendre : c’est pour cela que je t’ai appelé aujourd’hui.
— Tu crois donc que ce secret te concerne ? Mais en ce cas, il ne t’en aurait pas parlé.
— Je ne sais ; peut-être n’ose-t-il pas me le dire. Il veut me prévenir, peut-être.
— Mais toi-même, qu’en penses-tu ?
— Je pense que tout est fini pour moi. Ils sont trois contre moi, — car il faut compter Katka. Il veut m’abandonner, voilà tout ce secret. Il m’a dit qu’Ivan est amoureux de Katka et que c’est pour cela qu’il va si souvent chez elle. Est-ce vrai ? Parle-moi en conscience.
— Je ne te mentirai pas. Ivan n’aime pas Katherina Ivanovna.
— Je le pensais ! Il ment ! C’est un effronté ! Il n’a inventé cette histoire de jalousie que pour pouvoir m’accuser ensuite. Mais c’est un imbécile, il ne sait même pas tromper, il est d’une nature trop franche… Il me le payera ! Attends ! Katka aussi aura de mes nouvelles ! Au moment du jugement, je parlerai… je dirai tout…
Elle se mit à pleurer.
— Grouschegnka, je puis t’affirmer qu’il t’aime plus que tout au monde, crois-moi : je le sais. Je n’irai pas lui demander son secret, mais s’il me le dit, je l’avertirai que je t’ai promis de t’en faire part. Il me semble que ce secret ne doit pas concerner Katherina Ivanovna. J’en suis même sûr… Au revoir !
Alioscha lui serra la main, Grouschegnka pleurait toujours. Il lui était pénible de la laisser ainsi, mais il ne pouvait rester davantage auprès d’elle.
II
Il était déjà tard quand Alioscha sonna à la porte de la prison. La nuit allait tomber. Mais Alioscha savait qu’on le laisserait entrer, car tout le monde avait de la sympathie pour lui, les derniers des geôliers avaient plaisir aie voir.
Mitia recevait ses visiteurs dans le parloir.
En entrant, Alioscha se heurta contre Rakitine qui sortait.
Alioscha n’aimait pas se rencontrer avec Rakitine et ne lui parlait presque pas. Rakitine fronça les sourcils et regarda d’un autre côté, semblant très-occupé à boutonner son paletot, puis il se mit à chercher son parapluie.
— Pourvu que je n’oublie rien ! dit-il, pour dire quelque chose.
— Surtout n’oublie pas de laisser ce qui ne t’appartient pas ! dit Mitia en riant.
Rakitine s’enflamma aussitôt.
— Recommande cela à la race des Karamazov, non pas à Rakitine !
— Qu’est-ce qui te prend ? Je plaisantais… Ils sont tous ainsi, dit-il à Alioscha quand Rakitine fut sorti. Il était tout joyeux, et voilà qu’il se fâche. Il ne t’a même pas salué ! Êtes-vous brouillés ? Pourquoi es-tu venu si tard ? J’étais si impatient de te voir !… Mais n’importe…
— Pourquoi vient-il si souvent chez toi ? Êtes— vous intimes ?…
— Avec Rakitine ? Non, je ne peux dire cela. C’est un cochon ! Il me prend pour un misérable. Il ne comprend pas les plaisanteries… Ils sont tous ainsi. Mais il est intelligent… Eh bien, Alexey, je suis perdu déjà ?
Il s’assit sur un banc et montra une place auprès de lui à Alioscha.
— Oui, c’est demain le jugement. Mais n’as-tu donc aucune espérance, frère ?
— De quoi parles-tu ? Ah ! oui, du jugement. Au diable ! Mais c’est une sottise ! Parlons du principal. Oui, c’est demain le jugement. Mais je n’y pensais pas en disant que je suis perdu : ce n’est pas pour ma tête que je crains, c’est pour ce qui est dans ma tête. Pourquoi me regardes-tu d’un air ironique ?
— De quoi parles-tu, Mitia ?
— Des idées ! des idées ! L’éthique ! Sais-tu ce que c’est que l’éthique.
— L’éthique ?
— Oui, une science…
— Oui, je connais… seulement, je t’avoue que je ne saurais dire précisément ce que c’est.
— Eh bien, Rakitine le sait, lui. Il est très-savant. — Que le diable, l’emporte ! Mais laissons l’éthique ! C’est moi qui suis perdu, moi, entends-tu, homme de Dieu ! Je t’aime plus que tous les autres. Mon cœur bat quand je te vois. Qu’est-ce que c’est que Karl Bernard ?
— Karl Bernard ?
— Non, pas Karl… Claude… Un chimiste, je crois ?
— Un savant quelconque, je ne sais rien de plus sur lui.
— Au diable ! Je n’en sais pas plus que toi. C’est quelque misérable probablement. Ils sont tous des misérables… Rakitine fera son chemin, il passerait par le trou d’une aiguille… C’est un Bernard ! Ohl ces Bernard ! y en a-t-il, de nos jours !
— Mais qu’as-tu donc ?
— Il veut écrire un article à propos de moi et commencer ainsi sa renommée. C’est dans ce but qu’il vient me voir… Un article à thèse : « Il ne pouvait pas ne pas tuer : c’est le milieu qui l’y poussait. » Et ainsi de suite. Il y aura une pointe de socialisme dans son affaire… Mais au diable ! Ça m’est égal. Il n’aime pas Ivan, il le hait : et toi non plus il ne t’aime guère. Moi, je le supporte, il a de l’esprit. Je lui disais tout à l’heure : « Les Karamazov ne sont pas des misérables, ce sont des philosophes et tous les vrais Russes sont des philosophes : et toi, tu es un savant, mais tu n’es pas un philosophe, tu es un smerde ! » Il a ri, — méchamment, il est vrai. Et moi je lui ai dit : « De opinionibus non est disputandum. » Tu vois, je suis classique aussi, ajouta Mitia en éclatant de rire.
— Mais pourquoi es-tu perdu, comme tu disais tout à l’heure ?
— Pourquoi je suis perdu ? Hum !… En réalité… Si l’on prend l’ensemble, je plains Dieu, voilà pourquoi.
— Comment, tu plains Dieu ?
— Imagine-toi : tout cela est dans les nerfs, dans la tête, dans l’esprit… Il y a là des fibres… aussitôt qu’elles vibrent… c’est-à-dire, vois-tu, je regarde… pour ainsi dire, quelque chose : aussitôt les fibres vibrent, et, dès qu’elles vibrent, se forme une image… du moins au bout d’un moment, d’une seconde… c’est-à-dire, pas un moment, que le diable emporte ce moment ! mais l’image, c’est-à-dire l’objet… ou bien l’événement… ah ! que diable ! Et voilà comment s’effectue la réflexion, et puis la pensée s’ensuit… Car ce sont les fibres qui vibrent, il n’y a pas d’âme : la création de l’homme à sa ressemblance, quelle bêtise ! C’est Rakitine qui m’expliquait cela hier ; ça m’a brûlé, vois-tu ! C’est une belle chose que la science, Alioscha ! N’empêche, je plains Dieu.
— C’est déjà bien, dit Alioscha.
— Que je plaigne Dieu ? La chimie, frère, la chimie ! « Il n’y a pas à dire votre révérence », écartez-vous un peu, c’est la chimie qui passe ! Il n’aime pas Dieu, Rakitine, oh ! non, il ne l’aime pas. C’est son endroit vulnérable. D’ailleurs, tous ceux qui sont comme lui… Mais ils le cachent, ils mentent. « Eh bien, lui demandais-je, que deviendra l’homme sans Dieu et sans immortalité ? Tout est permis alors, tout est permis ?
— Ne le savais-tu pas ? m’a-t-il répondu en riant. Pour un homme intelligent tout est permis, il sait toujours se tirer d’affaire. Mais toi, tu as tué et tu t’es laissé prendre, et maintenant tu « pourris sur la paille ». C’est lui qui me parle ainsi ! le cochon ! Autrefois, j’aurais mis à la porte un tel homme ! Maintenant, je l’écoute ! D’ailleurs il dit des choses spirituelles et il écrit bien…
Mitia se mit à marcher d’un air soucieux à travers la chambre.
— Frère, je ne puis rester longtemps, dit Alioscha après un silence. Demain est un jour terrible pour toi : l’arrêt de Dieu sur toi s’accomplira… Et je m’étonne qu’au lieu de parler de cela tu bavardes à propos de choses insignifiantes.
— Non, ne t’étonne pas ! Préfères-tu que nous parlions de l’assassin, de ce chien ignoble ? Nous n’en avons que trop parlé ! Qu’on me laisse tranquille ! Assez causé du fils de Smerdiachtchaïa ; Dieu fera justice, tu verras !…
Il s’approcha d’Afioscha et l’embrassa avec émotion.
— Rakitine ne comprendrait pas cela, mais tu comprendras tout, toi : c’est pour cela que j’étais si impatient de te voir. Il y a longtemps que j’aurais voulu te dire… bien des choses entre ces quatre horribles murs. J’ai attendu le dernier jour, il faut que je m’épanche en toi. Frère, depuis deux mois un homme nouveau est né dans mon âme. C’est-à-dire… il était déjà en moi : mais il a fallu un coup de foudre pour l’éveiller. Terrible !… Je taperai du marteau dans les carrières pendant vingt ans ! Et puis, qu’est-ce que ça me fait ? Je ne crains qu’une chose : c’est que l’homme nouveau qui vient de s’éveiller n’aille se rendormir… Là-bas aussi, dans les carrières, sous un habit de forçat et d’assassin, on peut trouver un cœur d’homme. Là-bas aussi on peut vivre, aimer et souffrir… On peut ranimer le cœur engourdi d’un forçat, le soigner, sauver dans ce repaire une grande âme purifiée par la conscience de la douleur, en faire un héros. Il y en a des centaines, vois-tu, qui souffrent pour nos fautes, car nous sommes coupables de leur crime. Pourquoi, en un tel moment, ai-je eu dans mon rêve la vision de ce petiot ? C’était une prophétie. C’est pour lui que je partirai, car nous sommes tous coupables pour tous les vivants ; tous sont des petiots. Il faut que quelqu’un se dévoue pour tous. Je n’ai pas tué mon père, et pourtant j’accepte le châtiment… Ces pensées émanent pour moi de ces murs… Nous ressusciterons à la joie de par notre douleur même, à cette joie sans laquelle l’homme ne peut vivre, à cette joie que Dieu donne comme un privilège. Le bien est proscrit du monde, mais nous cacherons Dieu sous la terre, nous lui ferons un asile souterrain, et nous, les hommes du souterrain, nous chanterons du sein de la terre l’hymne tragique au Dieu de la joie ! et vive la joie de Dieu !
Mitia était pâle, ses lèvres tremblaient, les larmes jaillissaient de ses yeux, il étouffait.
— Non, la vie est pleine, la vie est belle sous la terre aussi ! Tu ne croirais pas, Alexey, à quel point je tiens à la vie, à quel point cette avidité de vivre s’est emparée de moi, ici entre ces murs dénudés ! Qu’est-ce que la souffrance ? Je ne la crains pas, quoiqu’elle puisse être inépuisable. Il me semble que j’ai tant de force en moi qu’il me serait facile de vaincre toutes les souffrances, pourvu que je puisse sans cesse me dire : Je suis ! Je suis si je souffre sous la main du bourreau, j’existe encore… Je ne vois pas le soleil, mais je sais qu’il brille ! C’est déjà la vie, cela, toute la vie. Alioscha, mon chérubin, la philosophie me tue. Au diable ! Le frère Ivan…
— Quoi, le frère Ivan ? interrompit Alioscha. Mitia ne l’entendit pas.
— Vois-tu, auparavant je n’avais pas tous ces doutes, ils fermentaient en moi. C’est précisément pour leur échapper que je me grisais, que je m’enrageais, que je me battais ; c’était pour les faire taire, pour les anéantir. Le frère Ivan n’est pas comme Rakitine : il cache ses pensées ; c’est un sphinx, il se tait toujours. Dieu, l’idée seulement de Dieu me fait souffrir. Quelle est notre destinée, s’il n’y a pas de Dieu ? Que faire si Rakitine a raison, si cette idée de Dieu n’est qu’une imagination de l’homme ? Ce serait donc l’homme qui serait le maître de la terre ? Très-bien, mais sans l’idée de Dieu, comment l’homme restera-t-il vertueux ? Comment vivra-t-il ? À qui chantera-t-il des hymnes ? Rakitine dit qu’on peut aimer l’humanité sans Dieu. Le morveux, il affirme cela ! Pour moi, je n’en crois rien. La vie est impossible pour Rakitine : « Toi, me disait-il aujourd’hui, occupe-toi de conquérir des droits nouveaux à l’homme et d’empêcher le prix de la viande de trop s’élever : par là tu te rapprocheras de l’humanité et tu lui témoigneras plus d’amour que par toute ta philosophie. — Et toi, lui ai-je répondu, si Dieu n’existait pas, tu serais peut-être le premier, l’occasion échéant, à hausser le prix de la viande et à échanger un kopek contre un rouble. » Et en effet, qu’est-ce que la vertu ? Pour moi, je m’en suis fait une idée, mais ce n’est pas celle des Chinois : c’est donc une chose relative. Ou peut-être n’est-elle pas relative… Terrible question ! Tu ne riras pas si je te dis qu’elle m’a empêché de dormir deux nuits durant ?
Je m’étonne qu’on puisse vivre sans y penser. Vanités !
Ivan ne croit pas en Dieu, il a une idée, une idée grande peut-être, mais il ne la dit pas. J’aurais voulu boire de l’eau de sa source, mais il ne parle pas. Une fois seulement il me dit…
— Quoi ?
— Je lui disais : « Alors, tout est permis ? » Il fronça les sourcils : « Fédor Pavlovitch, notre père, me dit-il, était un cochon, mais il avait l’esprit droit. » Voilà tout ce qu’il m’a dit. C’est pourtant mieux que Rakitine.
— Oui, dit amèrement Alioscha. Quand l’as-tu vu ?
— Nous en parlerons plus tard. Je ne t’ai pas encore parlé d’Ivan, je voulais te faire connaître… Je te dirai tout cela après le jugement, c’est une terrible chose… Tu me jugeras… Maintenant il ne faut même pas en parler. Tu disais tout à l’heure : « Eh demain ? » Me croiras-tu ? Je n’y pense pas.
— As-tu parlé à l’avocat ?
— Oui, je lui ai tout dit. C’est une habile canaille de la capitale, un Bernard. Il ne me croit pas, il est convaincu que je suis coupable. « Alors, pourquoi êtes-vous venu me défendre ? lui ai-je demandé. — Je m’en moque ! » Et voilà le médecin qui voudrait me faire passer pour fou ! Je ne le permettrai pas ! C’est Katherina Ivanovna qui a voulu faire jusqu’au bout son « devoir »… Baba ! Et Grigori s’entête à sa déposition, un honnête imbécile ! Il y a beaucoup de gens honnêtes par imbécilité… Ça, c’est du Rakitine. Mais Grouschka ! Pourquoi souffre-t-elle tant ? Elle était là tout à l’heure…
— Elle me l’a dit. Tu l’as profondément chagrinée.
— Je le sais. Que le diable emporte mon caractère ! Je lui ai fait une scène de jalousie, je ne lui ai pas demandé pardon.
— Pourquoi ?
Mitia se mit à rire gaiement.
— Que Dieu te garde, mon cher gamin, de jamais demander à une femme aimée pardon de tes torts, surtout à une femme aimée, et quels que puissent être tes torts. Car qui diable sait ce qu’il y a dans un cœur de femme. Mais je les connais un peu, les femmes… Essaye donc d’avouer les fautes, et tu verras quelle grêle de reproches ! Jamais un pardon simple, franc : elle t’abaissera, t’avilira, te reprochera même des torts que tu n’auras pas eus et te pardonnera seulement ensuite. Encore je ne parle ici que de très-bonnes femmes, tant il y a de férocité en ces anges sans lesquels nous ne pourrions vivre !… Franchement, tout homme convenable doit être sous la pantoufle d’une femme, c’est ma conviction, du moins mon sentiment. L’homme doit être généreux ; cela ne le diminue pas, même s’il est un héros, même s’il est un César ; mais demander pardon !… Rappelle-toi que c’est ton frère Mitia, perdu par les femmes, qui te donne cet enseignement. Je préfère me justifier auprès de Groushka sans lui demander pardon. Je la vénère, Alexey, mais elle ne le voit pas, ce n’est pas assez pour elle de tout mon amour. Elle me rend douloureux cet amour. Auparavant, je souffrais de ses changements, de ses détours ; mais maintenant j’ai pris toute son âme dans mon âme et je suis devenu un homme. Nous laissera-t-on ensemble ? Si on nous sépare, je mourrai de jalousie. Que t’a-t-elle dit de moi ?
Alioscha lui raconta sa conversation avec Grouschegnka.
— Alors elle n’est pas fâchée que je sois jaloux ? C’est bien d’une femme ! « J’ai moi-même le cœur jaloux ! » Oh ! j’aime cela ! Nous aurons des querelles, mais je l’aimerai toujours. Marie-t-on les forçats ? C’est une question. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne pourrai vivre sans elle… Alors elle croit à un secret entre nous trois, en y comptant Katia ? Non, Grouschka, ce n’est pas un secret, tu te trompes… Alioscha, soit… je vais te dévoiler ce secret.
Mitia regarda de tous côtés, s’approcha d’Alioscha et se mit à lui parler tout bas, quoique personne ne pût l’entendre, le vieux geôlier dormant dans un coin et le factionnaire étant trop éloigné.
— Je veux avoir ton avis : Ivan nous est supérieur, mais tu es meilleur… et qui sait si tu n’es pas supérieur à Ivan ! — C’est un cas de conscience que je ne puis décider sans ton conseil. Pour le moment, toutefois, ne me donne pas ton opinion avant que le jugement soit prononcé. Écoute… Ivan me conseille de m’enfuir. J’omets les détails, tout est prêt, tout peut s’arranger. L’Amérique avec Grouschka ! Ivan dit qu’on ne marie pas les forçats : vivre sans Grouschka ! je me briserais la tête contre un mur. Mais de l’autre côté, la conscience ? Je me dérobe au châtiment, je me détourne de la voie de purification qui m’était ouverte. Ivan dit qu’en Amérique, avec de la « bonne volonté », on peut faire plus de bien que dans les carrières. Et notre hymne souterrain ? L’Amérique, qu’est-ce que c’est ? Quelle vanité ! Ivan se moque de mon hymne… Ne parle pas, tu as déjà ton opinion faite, mais grâce ! Attends le jugement, songe que je ne puis vivre sans Grouschka.
Alioscha était très-ému.
— Dis-moi, demanda-t-il, est-ce qu’Ivan insiste beaucoup ? Qui a le premier eu cette idée ?
— C’est lui ! Il insiste ; il ne conseille pas, il ordonne. Il me propose dix mille roubles pour la fuite et dix mille pour l’Amérique.
— Il t’a recommandé de ne m’en rien dire ?
— Particulièrement. Ne lui dis pas que je t’ai fait cette confidence. Il craint que tu ne sois la voix de la conscience, ma conscience vivante…
— Tu ne crois donc pas te justifier demain ? Mitia secoua la tête négativement.