Les Frères Karamazov (page 28)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Alioscha, dit-il tout à coup, il est temps que tu partes. Embrasse-moi, fais le signe de la croix sur moi pour que je puisse supporter mes souffrances… demain…

Ils s’embrassèrent.

— Et Ivan qui me conseille de m’enfuir ! Et pourtant il croit que j’ai tué.

— Le lui as-tu demandé ?

— Non, Je voulais le lui demander, mais je n’en ai pas eu la force. J’ai vu cela à sa manière de me regarder… Allons, adieu !

Ils s’embrassèrent de nouveau ; Alioscha allait sortir quand Mitia l’arrêta de nouveau et le saisit par les épaules. Son visage était d’une pâleur effrayante, ses lèvres se contractaient, son regard semblait percer Alioscha.

— Comme devant Dieu, Ahoscha, dis-moi la vérité : Crois-tu que j’ai tué ? La vérité tout entière !

Alioscha se sentit défaillir.

— Voyons, qu’as-tu ?… murmura-t-il.

— La vérité ! la vérité tout entière ! Ne mens pas.

— Je n’ai pas cru un seul instant que tu sois un assassin, dit Alioscha d’une voix tremblante.

Il leva la main comme s’il prenait Dieu à témoin.

— Merci ! dit Mitia en soupirant comme s’il revenait d’un évanouissement. Tu m’as sauvé. Croiras-tu que je n’osais pas encore te faire cette question, à toi ! à toi ! Va-t’en maintenant, va-t’en ! Que Dieu te bénisse ! va-t’en et aime Ivan.

Alioscha sortit tout en larmes ; la méfiance de Mitia révélait un désespoir si profond ! Une pitié infinie envahissait Alioscha. « Aime Ivan… » Alioscha allait précisément chez Ivan. Ivan l’inquiétait autant que Mitia, — et à cette heure plus que jamais.

III

Chemin faisant, il remarqua de la lumière aux fenêtres de Katherina Ivanovna. Il s’arrêta et se décida à entrer. Il n’avait pas vu Katia depuis plus d’une semaine, — puis il pensait qu’Ivan, à la veille d’un tel jour, serait peut-être chez elle. Dans l’escalier, faiblement éclairé par une lanterne chinoise, il aperçut un homme qui descendait et en qui il reconnut son frère.

— Ah ! ce n’est que toi ? dit sèchement Ivan Fédorovitch. Adieu… Tu vas chez elle ?

— Oui.

— Je ne te le conseille pas. Elle est agitée, tu la troubleras.

— Non ! cria une voix en haut de l’escalier. Alexey Fédorovitch, vous venez de chez lui ? Vous a-t-il envoyé auprès de moi ? Entrez donc, et vous aussi, Ivan Fédorovitch, remontez, je le veux, entendez-vous ?

La voix de Katia était si impérieuse qu’Ivan, après un instant d’hésitation, se décida à monter avec Alioscha.

— Permettez-moi de garder mon paletot, dit Ivan en entrant dans le salon, je ne resterai qu’une minute.

— Asseyez-vous, Alexey Fédorovitch, dit Katherina Ivanovna.

Elle parut à Alioscha plus belle que jamais.

— Que vous a-t-il dit de me transmettre ?

— Ceci seulement, dit Alioscha en la regardant en face : il vous prie de vous épargner… la peine de dire ce qui s’est passé entre vous… au jour de votre première rencontre.

— Mon salut jusqu’à terre… l’argent… dit-elle avec amertume. Est-ce pour lui ou pour moi qu’il craint ? Parlez donc, Alexey Fédorovitch.

— Pour vous et pour lui.

— C’est cela, dit-elle méchamment.

Elle rougit.

— Vous ne me connaissez pas encore, Alexey Fédorovitch. D’ailleurs je ne me connais pas non plus. Peut-être me maudirez-vous demain, après ma déposition.

— Vous parlerez avec loyauté, dit Alioscha, c’est tout ce qu’il faut.

— La loyauté n’est pas toujours féminine, dit-elle en grinçant des dents. Il y a une heure, je pensais encore qu’il me serait odieux de m’occuper de ce misérable… cette vermine… Cependant, il est encore un homme pour moi. Est-ce bien un assassin ? Est-ce bien lui qui a tué ? demanda-t-elle tout à coup à Ivan Fédorovitch… Je suis allée chez Smerdiakov… C’est toi qui m’as convaincue que Dmitri est un parricide ! C’est toi qui m’as convaincue !

Ivan eut un sourire contraint. Alioscha tressaillit à ce toi.

— Assez, interrompit Ivan, je m’en vais, à demain.

Il sortit.

Katherine Ivanovna saisit les mains d’Alioscha.

— Suivez-le ! Rejoignez-le ! Ne le laissez pas seul un instant : il est fou ! Ne savez-vous donc pas qu’il est devenu fou ? Le médecin me l’a dit… Allez ! courez !…

Alioscha se précipita dans l’escalier.

Ivan n’avait pas fait cinquante pas.

— Que veux-tu ? dit-il en se retournant vers Alioscha. Elle t’a dit de me suivre, que je suis fou ? Je le sais d’avance ! ajouta-t-il avec emportement.

— Elle se trompe, sans doute, mais à coup sur tu es malade. Ton visage est défait, Ivan.

Ivan marchait toujours. Alioscha le suivait.

— Sais-tu, Alexey Fédorovitch, comment on devient fou ? reprit Ivan avec douceur cette fois.

— Non, je ne sais ; il doit y avoir différents genres de folie.

— Peut-on s’apercevoir soi-même qu’on devient fou ?

— Je ne le pense pas.

— Si tu as quelque chose à me dire, changeons de sujet de conversation, dit Ivan tout à coup. Je crois qu’elle va prier pendant toute la nuit la Vierge, pour savoir comment elle devra se conduire demain, reprit-il d’un ton méchant.

— Tu parles de Katherina Ivanovna ?

— Oui. Elle ne sait encore si elle doit sauver ou perdre Mitia ; elle me prend pour une bonne d’enfants, elle veut que je la berce.

— Katherina Ivanovna l’aime, frère.

— C’est possible, mais moi je ne l’aime pas.

— Elle souffre… Pourquoi alors lui dis-tu… parfois… des paroles qui lui donnent de l’espoir ?

— Je ne puis faire ce qu’il faudrait, couper court et lui parler franchement ! Je veux attendre qu’on ait fait justice de l’assassin. Si je me séparais d’elle maintenant, elle perdrait par vengeance ce misérable dès demain, car elle le hait, et il sait bien lui-même qu’elle le hait. Tout autour de nous n’est que mensonge. Tant qu’elle espère, elle ne perdra pas cette « bête féroce », sachant que je désire son salut. Oh ! quand donc cette maudite sentence sera-t-elle prononcée !

Les mots assassin et bête féroce avaient douloureusement blessé le cœur d’Alioscha.

— Mais comment pourrait-elle perdre notre Mitia ?

— Tu ne le sais pas encore ? Elle a entre les mains un document authentique, écrit par Mitia, qui prouve qu’il a tué Fédor Pavlovitch.

— C’est impossible ! s’écria Alioscha.

— Comment impossible ? Je l’ai lu moi-même.

— Il est impossible qu’un pareil document existe ! répéta Alioscha avec fougue. Il ne peut pas exister, parce que ce n’est pas Mitia qui a tué le père ! Ce n’est pas lui !

Ivan Fédorovitch s’arrêta.

— Qui donc aurait tué, d’après vous ? dit-il froidement.

Il y avait de la hauteur dans sa voix.

— Tu sais toi-même qui, dit doucement et d’un ton pénétrant Alioscha.

— Qui ? Ah ! oui ! Cette fable sur cet idiot épileptique, Smerdiakov ?

Alioscha tremblait.

— Tu sais toi-même qui.

— Mais qui donc ? qui ? s’écria Ivan avec rage.

Il ne se possédait plus.

— Je ne sais qu’une chose, dit à voix basse Alioscha : que ce n’est pas toi qui as tué le père.

— Pas moi ! Que veux-tu dire ?

— Ce n’est pas toi qui as tué, pas toi, répéta avec fermeté Alioscha.

Une demi-minute de silence.

— Mais je le sais bien que ce n’est pas moi ! As-tu le délire ?

Il regarda attentivement Alioscha. Ils étaient en ce moment dans la lumière d’un réverbère.

— Non, Ivan, tu sais bien que tu disais toi-même que c’est toi qui es l’assassin.

— Quand l’ai-je dit ?… J’étais à Moscou… Quand l’ai-je dit ?… répétait Ivan avec trouble.

— Tu l’as dit à toi-même, quand tu étais seul, pendant ces deux terribles mois, dit Alioscha doucement et comme s’il parlait malgré lui. Tu t’accusais, tu disais que l’assassin n’était autre que toi. Mais tu te trompes, ce n’est pas toi, m’entends-tu ? ce n’est pas toi ! Dieu m’envoie te le dire.

Ils se turent tous deux pendant une longue minute. Ils se regardaient en face, très-pâles. Tout à coup, Ivan tressaillit et saisit fortement Alioscha par l’épaule.

— Tu es allé chez moi ? dit Ivan à voix basse et tout le visage contracté. Tu étais chez moi quand il est venu ?… Avoue-le ! tu l’as vu ? tu l’as vu ?…

— De qui parles-tu ? De Mitia ?

— Non ! Laisse-moi donc avec cette bête féroce ! hurla Ivan. Mais tu ne sais donc pas qu’il vient chez moi ? L’as-tu vu ? Parle !

— Qui, il ? Je ne sais ce que tu veux dire, fit Alioscha effrayé.

— Tu le sais ! tu le sais !… Autrement, comment ?… Il est impossible que tu ne le saches pas…

Il s’arrêta, resta comme absorbé dans sa pensée. Un sourire étrange crispait ses lèvres.

— Frère, dit d’une voix tremblante Alioscha, je te le dis parce que je sais que tu me croiras, et je te le dis pour toute la vie : ce n’est pas toi. Entends-tu ? pour toute la vie. Et c’est Dieu qui m’envoie te le dire, dût dès cette heure la haine nous séparer à jamais…

Mais Ivan Fédorovitch était redevenu maître de lui.

— Alexey Fédorovitch, dit-il avec un sourire froid, je n’aime ni les prophètes, ni les épileptiques, surtout les envoyés de Dieu, vous le savez trop bien. Dès ce moment toutes nos relations sont rompues, et, je crois, pour toujours. Je vous prie de me quitter tout de suite. Surtout, prenez bien garde de ne pas venir aujourd’hui chez moi, entendez-vous ?

Il se détourna et d’un pas ferme s’en alla droit devant lui.

— Frère ! lui cria Alioscha, s’il t’arrive quelque chose aujourd’hui, pense à moi !…

Ivan ne répondit pas.

Alioscha resta quelques instants près du réverbère jusqu’à ce qu’Ivan eût disparu dans l’obscurité, puis reprit son chemin. Ni lui ni Ivan Fédorovitch n’habitaient plus dans la maison de leur père. Alioscha avait loué une chambre meublée dans la maison d’un mechtchanine. Ivan occupait une maisonnette dans un quartier excentrique. Depuis deux mois il s’était plu à rester seul, servi par une très-vieille femme sourde. En s’approchant de sa porte, il prit le cordon de la sonnette, puis tout à coup le laissa. Il se sentait secoué d’un frisson de colère. Il se dirigea brusquement vers une maison située à deux verstes de la sienne et où habitait Smerdiakov.

IV

C’était, depuis son retour de Moscou, la troisième visite qu’Ivan Fédorovitch faisait à Smerdiakov.

Il s’étonnait qu’Alioscha ne voulût même pas soupçonner Mitia et accusât si nettement Smerdiakov d’être l’assassin. Tous les détails de l’interrogatoire, qu’on lui avait communiqué, et ses entrevues avec Mitia avaient convaincu Ivan de la culpabilité de son frère. — Disons, à ce propos, qu’il n’aimait pas son frère Dmitri. C’est tout au plus s’il éprouvait pour lui de la pitié, mêlée à un profond mépris.

Aussitôt après sa première entrevue avec Mitia, Ivan s’était rendu à l’hôpital, où Smerdiakov était alité. Le docteur Herzenschtube et le médecin de l’hôpital Varvinsky, aux questions d’Ivan Fédorovitch sur l’état du malade, répondirent catégoriquement que l’épilepsie avait été constatée, et parurent surpris qu’Ivan leur demandât « si elle n’avait pas été feinte, le jour de la catastrophe ». Ils lui dirent même que c’était une crise extraordinaire, qui avait duré plusieurs jours et mis en danger la vie du malade : ce n’était que depuis peu qu’on pouvait, grâce aux mesures prises, répondre de sa vie. En tout cas, sa raison demeurerait troublée, sinon pour toujours, au moins pour longtemps…

En apercevant Ivan, Smerdiakov eut un sourire méfiant et manifesta même un peu de terreur : du moins cela parut ainsi à Ivan Fédorovitch. Mais cela dura peu. Smerdiakov se calma et, durant toute la visite, fut d’un flegme étonnant. Il semblait vraiment très-malade : maigre et jaune à faire peur ; son visage desséché de skopets s’était ratatiné ; les cheveux en broussaille. L’œil gauche, toujours un peu cligné, rappelait seul l’ancien Smerdiakov. « Il y a plaisir à parler avec un homme intelligent… » Pourquoi Ivan Fédorovitch se rappela-t-il tout à coup ce mot d’adieu de Smerdiakov ?

— Peux-tu me parler ? demanda-t-il : je ne te fatiguerai pas trop ?

— Non, répondit Smerdiakov d’une voix faible. Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu ?

— Je viens d’arriver.

Smerdiakov soupira.

— Pourquoi soupires-tu ? N’avais-tu pas prévu tout cela ?

— Ce n’était pas difficile à prévoir, dit Smerdiakov après un silence. Mais comment aurais-je pu deviner qu’on mènerait l’affaire de cette façon ?

— Quelle affaire ? Ne ruse pas avec moil Comment as-tu pu prévoir que tu aurais une crise ? Tu m’as même annoncé qu’elle te prendrait à la cave.

— L’avez-vous déjà dit au juge ? demanda tranquillement Smerdiakov,

Ivan Fédorovitch se fâcha.

— Non, je ne l’ai pas encore dit, mais je ne manquerai pas de le dire. Tu as des explications à me donner, frère, et sache que je ne te permettrai pas de te jouer de moi, mon cher !

— Pourquoi me jouerais-je de vous ? C’est en vous seul que j’ai confiance, comme en Dieu, dit Smerdiakov sans se départir de son calme singulier.

— D’abord, je sais qu’on ne peut prévoir une crise d’épilepsie ; j’ai pris des renseignements, inutile de chercher à me tromper. Comment donc as-tu pu me prédire le jour, l’heure et le lieu ? Comment pouvais-tu savoir d’avance que tu aurais une crise et qu’elle te prendrait dans cette cave ?

— Mais j’allais plusieurs fois par jour à la cave, répondit avec lenteur Smerdiakov. C’est ainsi qu’il y a un an je suis tombé du grenier. Il est en effet impossible de prévoir le jour et l’heure d’une crise, mais on peut avoir des pressentiments.

— Le jour et l’heure ! tu m’as prédit le jour et l’heure !

— En ce qui concerne ma maladie, demandez des renseignements au médecin ; je n’ai plus rien à dire à ce propos.

— Mais la cave ! comment savais-tu d’avance que cela se produirait à la cave ?

— Ah ! vous en êtes encore à cette cave ? Eh bien, en descendant dans cette cave, j’avais peur, je me défiais… J’avais peur, parce que, vous parti, je n’avais plus personne pour me défendre. Et aussitôt que je fus entré dans cette cave, je me mis à penser : « Voilà que ça va venir… Tomberai-je ? vais-je tomber ? » C’est sans doute cette appréhension qui me donna des spasmes, et je suis tombé. Toute notre conversation de la veille, vous vous souvenez ? près de la porte cochère, et toutes les peurs que j’ai eues en cet instant, dans la cave, j’ai tout dit au médecin Herzenschtube et au juge d’instruction Nikolay Parfenovitch. Le docteur Varvinsky a précisément expliqué que c’était l’appréhension qui avait amené la crise et a consigné le tout dans ma déposition.

Smerdiakov, fatigué par l’effort qu’il venait de faire en parlant, respira péniblement.

— Alors tu as déjà fait toutes ces déclarations ? demanda Ivan Fédorovitch un peu surpris.

Il comptait, pour faire parler Smerdiakov, sur la peur qu’il devait avoir de cette révélation, et voilà qu’elle était déjà faite !

— Qu’ai-je à craindre ? Qu’ils sachent toute la vérité ? dit Smerdiakov à voix haute.

— Et tu as aussi raconté dans tous les détails notre conversation près de la porte cochère ?

— Non, pas dans tous les détails.

— As-tu dit aussi que tu sais feindre une crise, comme tu t’en es vanté avec moi ?

— Non.

— Dis-moi maintenant pourquoi tu m’envoyais à Tcheremachnia ?

— Vous vouliez aller à Moscou… Tcheremachnia est plus près.

— Tu mens ! Tu m’as conseillé toi-même de partir !

— C’était par amitié, par dévouement. Après moi-même, c’est vous qui m’intéressez le plus. D’ailleurs je vous ai dit de vous en aller pour vous faire comprendre qu’il allait arriver un malheur et qu’il fallait rester pour défendre votre père.

— Tu aurais dû me parler franchement, alors, imbécile !

— Mais j’avais peur de Dmitri Fédorovitch ! et puis je n’aurais jamais cru qu’il irait jusqu’à l’assassinat ; je pensais qu’il se contenterait de prendre l’argent… D’ailleurs, qui aurait jamais pu le croire ?…

— Mais alors, puisque tu dis toi-même que personne n’aurait pu le prévoir, comment, moi, l’aurais-je prévu ? Qu’est-ce que toutes ces ruses ?

— Il fallait me comprendre ; je vous conseillais d’aller non pas à Moscou, mais à Tcheremachnia. Cela signifiait que je désirais que vous fussiez le plus près possible.

— Certes, j’aurais dû prévoir… Et en effet je prévoyais une machination de ta façon… Mais tu mens ! tu mens ! s’écria-t-il comme si un souvenir subit lui revenait. Tu te rappelles qu’au moment de mon départ tu m’as dit : « Avec un homme intelligent il y a plaisir à parler » ? Tu étais donc content de me voir partir ?

Smerdiakov soupira plusieurs fois et rougit.

— J’étais content, dit-il en respirant avec effort, de vous voir aller à Tcheremachnia et non pas à Moscou : c’était toujours plus près. Et ce que je vous en ai dit, ce n’était pas un compliment, c’était un reproche ; vous ne m’avez pas compris.

— Quel reproche ?

— Précisément, je vous reprochais de nous abandonner, votre père et moi, votre père à qui il pouvait arriver malheur, et moi qu’on pouvait accuser d’avoir volé les trois mille roubles.

— Que le diable t’emporte !… Attends, as-tu parlé des signaux aux juges ?

— Oui… tout.

Ivan Fédorovitch s’étonna de nouveau.

— Je pensais que Dmitri pouvait tuer, mais non pas voler… C’est toi qui aurais volé… Tu m’as dit que tu sais feindre les crises ; pourquoi m’as-tu dit cela ?

— Par naïveté. D’ailleurs je n’ai jamais essayé de simuler l’épilepsie ; j’ai dit cela par naïveté, par bêtise, et puis parce que j’étais en train de franchise avec vous. D’ailleurs, en vous expliquant toutes mes craintes à propos des signaux connus de Dmitri Fédorovitch, je pensais être assez clair, j’espérais que vous n’iriez pas à Tcheremachnia.

« Tout cela est très-logique, pensait Ivan, où sont donc les troubles cérébraux dont parle Herzenschtube ? »

— Tu ruses avec moi, prends garde…

— Non, je pensais que vous aviez tout deviné, continua Smerdiakov avec bonhomie.

— Mais si j’avais deviné, je serais resté !

— J’ai cru que vous partiez par prudence.

— Tu me pensais aussi lâche que toi ?

— Excusez, oui, je pensais que vous étiez… comme moi.

— Mon frère t’accuse : il dit que c’est toi qui as tué et volé !

— En effet, que lui reste-t-il à dire ? Mais qui le croira ? toutes les charges sont contre lui ! et Grigori qui a vu la porte ouverte ? D’ailleurs, si en effet j’avais pensé à tuer, aurais-je eu la sottise de vous dire à vous, le fils de Fédor Pavlovitch, que je sais feindre l’épilepsie ? Demandez plutôt au juge si les criminels sont si naïfs !

— Écoute, dit Ivan Fédorovitch en se levant, vaincu par cette dernière objection : je ne te soupçonne pas du tout, il serait ridicule de t’accuser… Je te suis même reconnaissant de m’avoir tranquillisé à ton sujet… Je m’en vais, je reviendrai. Prompte guérison !… As-tu besoin de quelque chose ?

— Merci, Marfa Ignatievna ne m’oublie pas.

— Au revoir. Du reste, je ne dirai pas que tu sais feindre la crise, je te conseille aussi de ne pas le dire, dit Ivan comme malgré lui.

— Je vous comprends… Si vous ne le dites pas, je ne rapporterai pas non plus toute notre conversation de la porte cochère.

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