Les Frères Karamazov (page 29)
Ivan Fédorovitch sortit. Il n’avait pas fait dix pas dans le corridor que brusquement il s’arrêta, s’apercevant de l’injure qu’impliquait la dernière phrase de Smerdiakov. Ivan était au moment de revenir sur ses pas, mais il haussa les épaules et continua son chemin. Il se félicitait que Smerdiakov ne fût pas coupable : pourquoi ? Il ne voudrait pas se l’expliquer à lui-même. Il avait du dégoût à fouiller dans ses propres sentiments. Les dépositions, comme nous l’avons dit, affermirent sa conviction. Pourtant, il communiqua à Herzenschtube ses doutes au sujet des troubles cérébraux de Smerdiakov.
— Savez-vous, lui dit le docteur, de quoi il s’occupe maintenant ? Il apprend par cœur des mots français
Ivan Fédorovitch finit par perdre tous ses doutes. Seule, l’assurance d’Alioscha le troublait encore.
Un jour, il le rencontra et ils eurent cette conversation :
— Te rappelles-tu, dit Ivan, cette après-midi, quand Dmitri a assommé notre père ? Je t’ai dit plus tard dans la cour : « Je laisse à mes désirs toute liberté. » Dis-moi, as-tu pensé alors que je désirais la mort de notre père ?
— Oui, dit doucement Alioscha.
— Du reste, ce n’était pas difficile à deviner. Mais, qu’un reptile en dévore un autre, as-tu pensé que par là je voulusse dire que Dmitri tue notre père le plus tôt possible ? Et même n’as-tu pas cru que je ne refuserais peut-être pas de l’aider ?
Alexey pâlit. Il regardait en silence son frère au fond des yeux.
— Parle ! s’écria Ivan, je veux savoir ce que tu as pensé ! Il me faut toute la vérité !
Il était haletant, il y avait de la méchanceté dans l’éclat de son regard.
— Pardonne-moi, j’ai pensé cela aussi, murmura Alioscha.
Il se tut sans ajouter aucune « circonstance atténuante ».
— Merci, dit d’un ton sec Ivan, et il partit.
Depuis, Alioscha s’aperçut qu’Ivan l’évitait.
C’est après cette conversation qu’Ivan avait fait à Smerdiakov une seconde visite.
Smerdiakov n’était déjà plus à l’hôpital. Il demeurait dans une habitation composée de deux izbas réunies par un vestibule. Maria Kondratievna et sa mère habitaient l’une des deux izbas ; Smerdiakov occupait l’autre. On ne savait pas au juste quel genre de relations il avait avec les deux dames ; on le supposait fiancé avec Maria Kondratievna. Ivan frappa à la porte. Maria Kondratievna vint lui ouvrir et lui indiqua la chambre de Smerdiakov : une chambre sordide où les cafards s’ébattaient en liberté. La chaleur était intense. Il y avait une table en bois blanc couverte d’une nappe à dessins roses. Sur les fenêtres, des géraniums. Dans un coin, des icônes. Sur la table, un petit samovar vide, presque hors de service, et deux tasses.
V
Smerdiakov se tenait assis sur un banc, auprès de cette table et écrivait dans un cahier. Il avait le visage plus frais, moins maigre qu’à l’hôpital ; il était peigné et pommadé, vêtu d’une robe de chambre ouatée et multicolore, très-usée. Il portait des lunettes qu’Ivan ne lui avait jamais vues. Ce détail l’irrita. « Une pareille créature porter des lunettes ! »
Smerdiakov dressa la tête sans hâte et regarda fixement son visiteur à travers ses lunettes. Puis il les ôta et se leva paresseusement, sans aucune humilité, comme résolu à s’en tenir à la plus stricte politesse. Ivan remarqua tout cela en un clin d’œil, et surtout le regard mauvais et même hautain de Smerdiakov. Ce regard semblait dire : « Que viens-tu encore faire chez moi ? N’avons-nous pas assez causé déjà ? »
— Il fait chaud ici ! dit Ivan encore debout. Il déboutonna son paletot.
— Ôtez-le, dit Smerdiakov d’un ton de condescendance.
Ivan Fédorovitch ôta son paletot, prit de ses mains frémissantes une chaise qu’il approcha de la table et s’assit.
— D’abord, sommes-nous seuls ? demanda-t-il sévèrement. Ne nous écoute-t-on pas ?
— Personne… Vous avez dû voir qu’il y a un vestibule.
— Au fait, alors ! Qu’est-ce que tu chantais quand je t’ai quitté, la dernière fois, à l’hôpital ? que si je ne parle pas de ton art de feindre l’épilepsie, tu ne rapporteras pas au juge toute notre conversation auprès de la porte cochère ? Que signifie ce toute ? Qu’entends-tu par là ? Était-ce une menace ? Voulais-tu dire que je suis ton complice, que j’ai peur de toi ?
Ivan semblait parler avec une franchise calculée.
Le regard mauvais de Smerdiakov s’accentua. Son œil gauche se mit à cligner. Il répondit aussitôt, avec sa froideur habituelle, comme s’il avait voulu dire : « Tu veux que nous parlions franchement ? Soit » :
— Mais je sous-entendais alors que, prévoyant l’assassinat de votre propre père, vous l’aviez laissé sans défense : eh bien, je vous promettais de ne pas révéler vos prévisions, afin que les gens ne pussent se douter de vos mauvais sentiments ou même d’autre chose.
Smerdiakov prononça ces paroles avec le plus grand calme. Il était maître de lui ; son ton avait même quelque chose d’insolent.
— Comment ? Quoi ? Es-tu fou ?
— Je suis extrêmement sensé.
— Mais est-ce que je savais alors que cet assassinat ?… s’écria Ivan Fédorovitch en frappant violemment la table du poing. Et qu’est-ce que signifie cette autre chose ? Parle, misérable !
Smerdiakov se taisait et considérait Ivan Fédorovitch avec une insolence évidente, cette fois.
— Parle donc, bête puante ! Qu’est-ce que cette autre chose ? hurla Ivan.
— Mais peut-être désiriez-vous vous-même la mort de votre père.
Ivan Fédorovitch sursauta et frappa de toutes ses forces Smerdiakov à Tépaule. Smerdiakov chancela et se retint au mur. Subitement son visage s’inonda de larmes.
— Il est honteux pour vous, monsieur, de battre un homme faible !
Il se couvrit le visage de son sale mouchoir à carreaux bleus et se mit à sangloter.
— Assez ! cesse donc ! dit impérieusement Ivan Fédorovitch en s’asseyant de nouveau. Ne me pousse pas à bout !
Smerdiakov ôta de ses yeux son chiffon. Tous les traits de son visage sillonné de rides exprimèrent une intense rancune.
— Donc, misérable, tu me croyais d’accord avec Dmitri pour tuer notre père ?
— Je ne connaissais pas vos pensées, et c’est pour les connaître que je vous ai arrêté auprès de la porte, quand vous alliez entrer.
— Quoi ? connaître quoi ?
— Précisément si vous désiriez que votre père fût tué. Ce qui exaspérait Ivan, c’était le ton provocant dont Smerdiakov semblait ne vouloir pas se départir.
— C’est toi qui l’as tué !
Smerdiakov sourit dédaigneusement.
— Vous savez fort bien vous-même que ce n’est pas moi, et j’aurais cru qu’un homme intelligent comme vous ne serait pas revenu sur cette question.
— Mais pourquoi, pourquoi avais-tu cette pensée ?
— Comme je vous l’ai déjà dit, par peur. Je me défiais de tout le monde.
— Ah çà ! il y a quinze jours tu parlais autrement.
— À l’hôpital ? Mais je sous-entendais la même chose, je pensais que vous m’aviez compris et que vous éviteriez cette explication.
— Voyez-vous cela ! Mais réponds donc, réponds ! J’insiste : Pourquoi cet ignoble soupçon est-il tombé dans ton ignoble cœur ?
— Tuer vous-même, vous ne le pouviez et ne le vouliez : mais qu’un autre assassinât, vous le vouliez.
— Avec quelle placidité il dit cela ! Mais pourquoi l’aurais-je voulu ?
— Comment, pourquoi ? Et l’héritage ? Vous deviez recevoir quarante mille roubles chacun, à la mort de votre père, et peut-être davantage, tandis que si Fédor Pavlovitch avait épousé cette dame Agrafeana Alexandrovna, vous n’auriez rien eu.
Ivan Fédorovitch avait peine à se contenir.
— C’est bien, fînit-il par dire. Tu vois, je ne t’ai pas battu !… Alors, d’après toi, j’avais chargé mon frère Dmitri de l’action, je m’en reposais sur lui ?
— Certainement ! En assassinant, il perdait tous ses droits à la noblesse, aux dignités et à la propriété, et ce n’était plus quarante mille roubles qui vous revenaient, mais la moitié du tout, c’est-à-dire soixante mille.
— Eh bien, je supporte cela encore ! Mais écoute, misérable, c’est sur toi, non pas sur Dmitri, que j’aurais pu compter pour l’assassinat, et, je te le jure, à ce moment-là, j’ai pressenti quelque ignominie de ta part ; je me rappelle très nettement cette impression.
— Moi aussi j’ai senti que vous comptiez sur moi, dit avec une extraordinaire puissance d’ironie Smerdiakov, et par là même j’ai compris que si, malgré ce pressentiment, vous partiez, c’était comme si vous me disiez : « Tu peux tuer mon père, je ne te le défends pas. »
— Misérable ! tu avais compris cela ?
— Jugez donc vous-même : vous alliez partir pour Moscou, vous aviez refusé à votre père d’aller à Tcheremachnia, et vous déférez aussitôt à l’invitation d’un homme tel que moi ! C’est donc que vous attendiez quelque chose de moi.
— Non, je jure que non ! cria Ivan en grinçant des dents.
— Comment donc « non » ? Vous auriez dû, vous, fils de Fédor Pavlovitch, pour de telles paroles, me mener à la police et me faire fouetter. Au lieu de me battre sur place, vous suivez mon conseil, vous partez au lieu de rester pour défendre votre père. Que pouvais-je conclure ?
Ivan restait sombre, accoudé sur ses genoux.
— Oui. je regrette de ne t’a voir pas assommé alors, dit-il avec un amer sourire. Il est évident que je n’aurais pu te mener à la police : qui m’aurait cru ? Mais je regrette de n’avoir pas fait une kacha de ton museau.
Smerdiakov s’épanouissait de joie.
— Dans les cas ordinaires de la vie, dit-il d’un ton satisfait et doctoral, cette transformation d’un museau en kacha est interdite par la loi. On a d’ailleurs renoncé à ces procédés brutaux. Mais dans les cas extraordinaires, non-seulement chez nous, mais dans le monde entier, même dans la République française, on continue à se gourmer comme au temps d’Adam et d’Eve. Pourtant vous, dans un cas extraordinaire, vous n’avez pas osé.
— Qu’est-ce que cela ? Tu apprends la langue française ? demanda Ivan en désignant d’un hochement de tête le cahier que Smerdiakov avait posé sur la table.
— Pourquoi ne l’apprendrais-je pas ? Je complète mon instruction. D’ailleurs je pense à voir, moi aussi, ces heureuses contrées de l’Europe.
— Écoute, bandit ! éclata Ivan, je ne crains pas tes accusations, tu peux déposer contre moi tout ce que tu voudras. Si je ne t’assomme pas à l’instant, c’est uniquement parce que je te soupçonne du crime, et je veux te confondre devant le tribunal.
— À mon sens, vous seriez plus sage de n’en rien faire, car que pouvez-vous dire contre moi et qui vous croira ? Si vous ouvrez la bouche pour m’accuser, je dirai tout. Il faut bien que je me défende !
— 3Iais tu crois donc que je te crains ?
— Peut-être les juges ne me croiraient-ils pas, mais j’aurais pour moi l’opinion publique.
— C’est-à-dire : il y a plaisir à parler avec un homme intelligent, n’est-ce pas ?
— Précisément, et vous êtes un homme intelligent. Ivan Fédorovitch se leva, tout frémissant de rage, prit son paletot, et, sans plus répondre à Smerdiakov, sans même le regarder, il se précipita hors de l’izba.
Les pensées se pressaient dans son esprit. « En effet, pourquoi suis-je allé à Tcheremachnia ? Certainement je prévoyais quelque chose ! Il a raison ! Oui, j’ai prévu et j’ai voulu ! j’ai voulu l’assassinat !… L’ai-je voulu ? Il faut que je tue Smerdiakov ! Si je n’ai même pas le courage de tuer Smerdiakov, ce n’est pas la peine de vivre… »
Ivan Fédorovitch alla directement chez Katherina Ivanovna, qui fut épouvantée par ses yeux hagards. Il lui rapporta toute sa conversation avec Smerdiakov, dans tous les détails. Elle avait beau parler, il ne parvenait pas à se calmer. Il allait de long en large à travers la chambre, disant des choses incohérentes.
— Si ce n’est pas Dmitri, dit-il en s’arrêtant, et si c’est Smerdiakov, je suis son complice, c’est moi qui l’ai poussé au crime. L’y ai-je poussé ? Je ne sais pourtant… Oui ! Si c’est lui qui a tué et non pas Dmitri, l’assassin véritable, c’est moi !
À ces mots, Katherina Ivanovna se leva sans parler, prit
�� � dans un tiroir un papier qu’elle mit sous les yeux d’Ivan. C’était précisément le document dont il avait parlé à Alioscha, comme d’une preuve matérielle de la culpabilité de Dmitri. C’était une lettre que Mitia avait écrite en état d’ivresse à Katherina Ivanovna, le soir de sa rencontre avec Alioscha sur la route du monastère, une lettre incohérente d’ivrogne, La voici :
« Fatale Katia, je trouverai demain de l’argent et je te rendrai tes trois mille roubles. Adieu, femme violente, adieu aussi, mon amour !… Finissons ! Demain, j’irai chez tout le monde chercher de l’argent, et, si je ne réussis pas à m’en procurer par des emprunts, je te donne ma parole d’honneur que j’irai chez mon père, je lui casserai la tête et je prendrai sous son oreiller l’argent aussitôt qu’Ivan sera parti. J’irai au bagne, mais je te rendrai tes trois mille roubles ! Toi, adieu ! Je te salue jusqu’à terre, je suis un misérable auprès de toi ! Pardonne-moi… Non, plutôt ne me pardonne pas. L’avenir nous sera pour tous deux plus facile à supporter, si tu ne pardonnes pas. Je préfère le bagne à ton amour, car j’en aime une autre, une que tu connais trop depuis aujourd’hui… Je tuerai l’homme qui m’a dépouillé et je vous quitterai tous, j’irai en Orient pour ne plus voir personne, elle non plus, car tu n’es pas seule à souffrir. Adieu.
« P. S. Je te maudis, et pourtant je te vénère, je le sens aux battements de mon cœur. Il y reste une corde qui vibre pour toi. Que plutôt il cesse de battre !… Je me tuerai, mais je tuerai d’abord le maudit, je lui arracherai les trois et je te les jetterai. Je serai un misérable ! mais non pas un voleur. Attends les trois mille… Ils sont chez le chien maudit, sous son matelas, ficelés d’une faveur rose. Ce n’est pas moi qui volerai ; je tuerai l’homme qui m’a volé. Katia, ne me méprise pas. Dmitri est un assassin, il n’est pas un voleur. Il a tué son père et il s’est perdu lui-même, parce qu’il n’a pu supporter ton mépris, et parce qu’il voulait échapper à ton amour.
« P. P. S. Je baise tes pieds. Adieu.
« P. P. S. S. Katia, prie Dieu que les gens me donnent de l’argent : alors je ne verserai pas de sang. Mais s’ils refusent, je le verserai. Tue-moi…
« Ton esclave et ton ennemi,
« D. Karamazov. »
Quand Ivan eut lu ce « document », il parut complètement convaincu. « C’est Dmitri qui a tué, et non Smerdiakov ; si ce n’est pas Smerdiakov, ce n’est donc pas moi. » Cette lettre était, à ses yeux, une preuve irréfutable.
Le lendemain, il songea encore, mais avec mépris, aux railleries de Smerdiakov, et puis il résolut de n’y plus penser.
Un mois se passa ainsi. Il entendit seulement le médecin Varvinsky dire que Smerdiakov mourrait fou. Lui-même se sentait malade et consulta le célèbre médecin que Katherina Ivanovna avait mandé de Moscou. Vers cette même époque, ses rapports avec Katherina Ivanovna se tendirent extrêmement : c’étaient comme deux ennemis amoureux l’un de l’autre. Aussi faut-il dire que parfois Katherina Ivanovna laissait voir des regrets que ce fût Mitia qui eût tué son père, et Ivan détestait pour cela Mitia. Pourtant il lui proposa un plan d’évasion et mit de côté pour l’exécution de ce plan trente mille roubles. Peut-être le mot de Smerdiakov : « qu’Ivan désirait que Mitia accomplît le crime afin qu’il fût frustré de sa part dans l’héritage », n’était-il pas pour rien dans cette détermination d’Ivan. « D’ailleurs, au fond de mon âme, je suis peut-être aussi coupable que lui-même », se disait-il.
La phrase de Katherina Ivanovna devant Alioscha : « C’est toi seul qui m’as assuré que Mitia est coupable ! » décida Ivan à faire une troisième visite à Smerdiakov. C’était elle pourtant qui lui avait prouvé par ce document la culpabilité de Mitia ! Et voilà qu’elle était allée chez Smerdiakov ! Elle n’était donc pas bien convaincue ? Et qu’avait pu lui dire Smerdiakov ?
« Je le tuerai peut-être, cette fois ! » songeait Ivan en se dirigeant vers l’izba de l’ancien laquais.
VI
En lui ouvrant. Maria Kondratievna pria Ivan de ne pas retenir trop longtemps Smerdiakov, parce qu’il était très fatigué. Ivan Fédorovitch entra dans l’izba. Elle était toujours aussi surchauffée. Il y avait quelques changements dans la chambre : on avait substitué à l’un des bancs un grand divan recouvert de cuir avec des oreillers. Smerdiakov, toujours vêtu de sa vieille robe de chambre, se tenait assis sur le divan.
Il échangea avec Ivan un long et silencieux regard. Évidemment, il s’attendait à cette visite. Il était trèschangé, maigre et jaune, les yeux enfoncés, les paupières inférieures blèmies.
— Tu es vraiment malade ! dit Ivan Fédorovitch. Je ne resterai pas longtemps.
Il s’assit sur une chaise auprès de la table.
— Pourquoi ne me parles-tu pas ? Je viens te poser une seule question, mais je te jure que je ne partirai pas sans réponse. La barinia Katherina Ivanovna est venue chez toi ?
Smerdiakov gardait toujours le silence. Puis il fit un geste et se détourna.
— Qu’as-tu ?
— Rien.
— Quoi, rien ?
— Eh bien, elle est venue. Qu’est-ce que cela vous fait ? Laissez-moi tranquille.
— Non, je ne te laisserai pas tranquille. Parle. Quand est-elle venue ?
— Mais je n’y pense même plus ! dit Smerdiakov avec un geste dédaigneux.
Tout à coup, se tournant vers Ivan, il lui jeta un regard profondément haineux.
— Je crois que vous êtes malade aussi. Comme vous avez changé !
— Laisse ma santé et réponds à ma question.
— Pourquoi vos yeux sont-ils si jaunes ? C’est le remords. Il se mit à ricaner.
— Écoute, je t’ai dit que je ne partirai pas sans réponse ! s’écria Ivan irrité.
— Mais que voulez-vous de moi ? Pourquoi me torturez-vous ?
— Tu m’importes peu, que diable ? Réponds et je m’en vais aussitôt.
— Je n’ai rien à vous répondre.
— Je te forcerai bien à parler !
— Mais pourquoi cela vous inquiète-t-il tant ?
Il y avait maintenant plutôt du dégoût que du mépris dans la voix de Smerdiakov.
— C’est parce que c’est demain le jugement ? reprit-il. Eh bien ! rassurez-vous donc : vous ne risquez rien. Allez-vous-en chez vous sans inquiétude et dormez en paix.
— Je ne te comprends pas… Qu’ai-je donc à craindre demain ? fit Ivan étonné.
Tout à coup une peur glaciale l’envahit. Smerdiakov le toisa du regard.
— Vous ne comprenez pas ? Quel plaisir y a-t-il, pour un homme intelligent, à jouer une telle comédie ?
Ivan le regardait sans parler. Ce ton inattendu, hautain, de l’ancien laquais surprenait son ancien maître.
— Je vous dis que vous n’avez rien à craindre. Je ne déposerai pas contre vous, il n’y a pas de preuve. Voyez comme vos mains tremblent : pourquoi donc ? Allez-vous-en, ce n’est pas vous l’assassin.
Ivan tressaillit, il se souvint d’Alioscha.
— Je sais que ce n’est pas moi… murmura-t-il.
— Vous le sa-a-vez ?
Ivan frémit. Il saisit Smerdiakov par l’épaule.
— Parle donc, reptile ! dis tout !
Smerdiakov ne manifesta aucune terreur. Il regarda seulement Ivan avec une haine folle.
— Eh bien ! c’est vous qui avez tué, puisqu’il en est ainsi ! souffla-t-ii avec rage.
Ivan s’affaissa sur sa chaise et sourit d’un air méditatif.
— C’est ta chanson de la dernière fois !
— Eh oui ! Vous la compreniez, la dernière fois, et vous la comprenez aujourd’hui encore.
— Je comprends seulement que tu es fou.
— Quel obstiné ! Nous sommes ici tête à tête : pourquoi nous jouer la comédie l’un à l’autre ? Tenez-vous à me charger, à m’accuser quand il n’y a personne là que vous et moi ? C’est vous qui avez tué ! C’est vous le principal assassin, vous avez inspiré et j’ai accompli.
— Accompli ! Tu as tué ?
Quelque chose comme une brisure se produisit dans son cerveau, un frisson courut tout son corps.
Ce fut à Smerdiakov à le regarder avec étonnement : il était intrigué par la sincérité de l’épouvante d’Ivan.