Les Frères Karamazov (page 30)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Ne saviez-vous donc rien ? dit-il avec méfiance. Ivan resta longtemps à l’examiner silencieusement.

— Sais-tu, j’ai peur que tu sois un fantôme ! murmura-t-il.

— Il n’y a point de fantôme ici, sauf vous, moi et encore un autre qui se trouve entre nous deux.

— Qui ? quel troisième ? demanda Ivan Fédorovitch avec épouvante en cherchant autour de lui.

— C’est Dieu, la Providence. Dieu est ici, près de nous ; mais ne le cherchez pas, vous ne le trouverez pas.

— Tu as menti ! Ce n’est pas toi qui as tué ! cria Ivan avec fureur. Ou tu es fou, ou tu t’amuses à m’exaspérer, comme la dernière fois.

Smerdiakov le dévisagea sans manifester aucune crainte. Il était toujours défiant, il croyait toujours qu’Ivan « savait tout » et qu’il feignait d’ignorer pour rejeter sur son complice tout le poids de la culpabilité.

— Attendez un peu, dit-il d’une voix faible.

Il retira de dessous la table son pied gauche et se mit à retrousser son pantalon. Il était chaussé d’un bas blanc très-montant et d’une pantoufle. Sans hâte, il ôta une jarretière, passa la main dans son bas…

Ivan Fédorovitch le suivait du regard, soudain il tressaillit de frayeur.

— Fou ! hurla-t-il.

Il se leva vivement et fit quelques pas en arrière si précipitamment, qu’il se heurta du dos au mur et resta comme cloué sur place, regardant Smerdiakov avec une terreur folle. Celui-ci, toujours impassible, continuait à fouiller dans son bas comme s’il voulait y saisir quelque chose. Enfin, il trouva ce qu’il cherchait : Ivan Fédorovitch l’en vit tirer des papiers, une liasse de papiers que Smerdiakov posa sur la table.

— Voilà, dit-il à voix basse.

— Quoi ?

— Daignez regarder.

Ivan s’approcha de la table, prit la liasse, la déplia… et laissa les papiers tomber de ses doigts comme s’il eût touché quelque reptile dégoûtant et redoutable.

— Vos doigts tremblent toujours, remarqua Smerdiakov ; avez-vous une convulsion ?

Il se mit à déplier lui-même le paquet des trois mille roubles.

— Ils y sont tous, vous n’avez pas besoin de les compter. Recevez, ajouta-t-il en tendant les billets à Ivan.

Ivan s’affaissa sur sa chaise. Il était pâle comme un linge.

— Tu me fais peur, dit-il avec un étrange sourire.

— Alors vraiment, vous ne le saviez pas encore ?

— Non, je ne le savais pas, je croyais que c’était Dmitri. Ah ! Dmitri ! Dmitri !

Il prit sa tête entre ses mains.

— Écoute… Tu étais seul, sans mon frère ?

— Seul avec vous, avec vous seul. Dmitri Fédorovitch est innocent.

— C’est bien… c’est bien… Nous parlerons de moi plus tard… Mais pourquoi tremblé-je ainsi ?… Je ne puis prononcer un mot.

— Vous qui aviez tant de courage ! Tout est permis, disiez-vous. Et maintenant vous êtes si effrayé ! dit Smerdiakov avec un profond étonnement. Voudriez-vous un peu de limonade ? Je vais dire qu’on en apporte, ça rafraîchit. Mais il faudrait d’abord cacher cela.

Il désignait la liasse. Il fit un mouvement vers la porte puis posa sur l’argent un gros livre jaune ; le titre de ce livre était : Discours de notre saint Père Isaac Sirine.

— Je ne veux pas de limonade. Assieds-toi et dis-moi tout…

— Vous feriez bien d’ôter votre paletot, autrement vous aurez trop chaud en sortant.

Ivan Fédorovitch arracha son paletot et le jeta sur un banc sans se lever de sa chaise.

— Parle, je t’en conjure, parle !

Il semblait calmé, il était sûr que cette fois Smerdiakov lui dirait tout.

— C’est-à-dire, comment la chose s’est passée ? dit Smerdiakov avec un soupir. Mais de la manière la plus naturelle. Les paroles que vous avez prononcées alors…

— Nous reviendrons plus tard sur mes paroles, interrompit Ivan sans colère, comme s’il fût rentré en pleine possession de lui-même. Raconte-moi seulement avec ordre et détail comment tu as agi, n’oublie rien. Les détails, tous les détails, je t’en prie.

— Vous étiez parti : je suis tombé dans la cave…

— Une vraie crise ou bien si tu feignais ?

— Évidemment je feignais. Je suis descendu tranquillement jusqu’en bas, je me suis étendu et aussitôt j’ai commencé à hurler jusqu’au moment où l’on vint me ramasser.

— Arrête ! Et aussi, après, à l’hôpital, tu feignais encore ?

— Pas du tout ; dès le lendemain matin, avant qu’on me portât à l’hôpital, j’ai été pris d’une véritable crise, la plus forte crise que j’aie eu depuis des années. J’ai été deux jours sans connaissance.

— Bien, bien ! continue.

— On me mit alors sur mon lit, dans ma chambre ; j’étais séparé de Marfa Ignatievna et de Grigori par une cloison. Pendant la nuit, je gémissais, mais doucement : j’attendais toujours Dmitri Fédorovitch.

— Comment ? tu l’attendais ? Tu croyais qu’il viendrait chez toi ?

— Pourquoi chez moi ? J’attendais qu’il vînt à la maison ; j’étais sûr qu’il viendrait précisément cette nuit. Puisque je ne pouvais plus lui servir d’intermédiaire, j’étais sûr qu’il franchirait la clôture pour se renseigner par lui-même.

— Et s’il n’était pas venu ?

— Alors rien ne se serait passé.

— Dieu ! Dieu ! Parle sans te presser, n’oublie aucun détail.

— Je m’attendais donc qu’il viendrait tuer Fédor Pavlovitch, j’en étais sûr… car je l’avais bien préparé pour cela… durant les derniers jours.

— Arrête ! Mais s’il l’avait tué, il aurait pris aussi l’argent ; c’est ainsi que tu devais raisonner. Quel intérêt avais-tu donc à ce qu’il tuât ?

— Mais il n’aurait pas trouvé l’argent. C’est moi qui lui ai dit que l’argent était sous le matelas, ce n’était pas vrai. Comme Fédor Pavlovitch ne se fiait qu’à moi au monde, je lui avais conseillé de cacher son argent derrière les icônes, car personne n’aurait pensé à le chercher là, surtout dans un moment de hâte. Fédor Pavlovitch avait suivi mon conseil. Si donc Dmitri Fédorovitch avait assassiné, ou bien il serait parti le plus vite possible au moindre bruit, comme font toujours les assassins, ou bien il aurait été surpris et arrêté. J’aurais donc pu, le lendemain ou la nuit même, aller prendre l’argent, et l’on aurait mis le tout sur le compte de Dmitri Fédorovitch.

— Et s’il avait seulement frappé sans tuer ?

— Alors, je n’aurais assurément pas pris l’argent, mais je pensais qu’il aurait en tout cas frappé jusqu’à faire perdre connaissance au vieux : alors j’aurais pris l’argent, puis j’aurais dit au vieux que c’était Dmitri Fédorovitch qui avait volé.

— Je ne comprends pas. C’est donc Dmitri qui a tué ? Tu as seulement volé ?

— Non pas. Je pourrais vous dire maintenant encore que c’est lui mais je ne veux pas mentir avec vous, car… car, si en effet, comme je le vois, vous ne comprenez pas encore, et si vous n’avez pas dissimulé avec moi pour me charger seul de toute la culpabilité à mes propres yeux, vous n’en êtes pas moins le plus coupable. Vous saviez en effet qu’on tuerait ; vous m’aviez même chargé de l’accomplissement et vous êtes parti. Voilà pourquoi je veux vous démontrer ce soir que le principal, l’unique assassin, c’est vous, ce n’est pas moi, quoique ce soit moi qui aie tué. C’est vous qui avez assassiné,

— Mais comment ? pourquoi suis-je l’assassin ? mon Dieu ! Est-ce toujours la question de Tcheremachnia ? Arrête ! dis-moi pourquoi tu avais besoin de mon consentement, puisque tu a pris mon départ pour un consentement ? Comment m’expliqueras-tu cela ?

— Sûr de votre consentement, je savais d’avance que vous ne seriez pas trop exigeant à propos de ces trois mille roubles… égarés, si par hasard les soupçons étaient tombés sur moi ou si l’on m’avait accusé de complicité. Vous m’auriez même défendu… Ayant hérité grâce à moi, vous auriez même pu, pensais-je, me récompenser de mon action et m’en garder de la gratitude pour toute ma vie, car si Fédor Pavlovitch avait épousé Agrafeana Alexandrovna, vous n’auriez rien eu.

— Ah ! tu avais donc l’intention de me torturer pendant toute ma vie ? dit Ivan, les dents serrées. Et qu’aurais-tu fait si je t’avais dénoncé au lieu de partir ?

— Qu’auriez-vous pu dire ? Que je vous avais conseillé de partir pour Tcheremachnia ? Des bêtises, tout cela ! D’ailleurs, si vous étiez resté, rien ne serait arrivé ; j’aurais pensé que vous ne vouliez pas et je n’aurais rien entrepris. Mais puisque vous étiez parti, vous m’aviez, par le fait même, assuré que vous ne me dénonceriez pas et que vous fermeriez les yeux sur ces trois mille roubles. Vous n’auriez pas pu me poursuivre ensuite, car j’aurais tout dit aux juges : non pas que j’avais volé ou tué, — cela, je ne l’aurais pas dit, — mais que vous m’aviez poussé à tuer et à voler et que je n’avais pas consenti. Croyez-moi, vous n’auriez rien pu dire contre moi, et moi j’aurais dévoilé votre désir de voir votre père mort, et tout le monde m’aurait cru, je vous en donne ma parole.

— Alors je désirais la mort de mon père ?

— Mais certainement.

Smerdiakov était très — affaibli, mais une force intérieure le stimulait, il avait quelque projet caché qu’Ivan pressentait.

— Continue.

— Continuer ? Soit. Je reste donc étendu et j’entends un cri du barine. Grigori était déjà sorti ; tout à coup il crie aussi, et tout se tait. Silence, nuit. Je demeure immobile, attendant, mon cœur bat, la patience me manque. Je me lève, je sors. Je vois à gauche la fenêtre de Fédor Pavlovitch ouverte et je fais encore un pas ; j’écoute, me demandant s’il est vivant ou non, et j’entends le barine faire des : ha ! et des : ho ! s’agiter. « Vivant », me dis-je. Je vais à la fenêtre et je dis au barine : « C’est moi. — Il est venu, il s’est enfui ! me répond le barine. Il a tué Grigori. — Où ? — Là, dans un coin. — Attendez », dis-je. J’allai jusqu’au mur et je me heurtai contre Grigori qui gisait là tout en sang, évanoui. « Dmitri Fédorovitch est donc certainement venu », me dis-je aussitôt, et je me décidai à en finir. Même si Grigori est encore vivant, rien à craindre : il est sans connaissance, il ne verra rien. Je n’avais à redouter que le réveil de Marfa Ignatievna. En ce moment, le sang me monta à la tête, la respiration me manquait. Je revins à la fenêtre du barine et je lui dis : « Elle est ici, Agrafeana Alexandrovna est venue, elle demande à entrer. » Il tressaillit : « Où, ici ? où ? » dit-il avec méfiance. « Mais là ! ouvrez donc ! » Il regarda par la fenêtre. Il ne me croyait pas, il craignait d’ouvrir, je présume qu’il avait peur de moi et, chose ridicule, tout à coup je pensai à faire sur les vitres le signal de l’arrivée de Grouschegnka devant lui-même, sous ses propres yeux. Il paraissait douter de moi, mais quand j’eus fait le signal, il courut aussitôt ouvrir la porte. Il ouvre. J’entre. Il reste sur le seuil et s’oppose à mon passage. « Mais où est-elle ? où est-elle ? » dit-il en me regardant fixement. « Eh ! pensais-je, s’il me soupçonne tout va mal. » Je me sentis défaillir de peur, craignant qu’il ne me laissât pas entrer, ou qu’il appelât, ou que Marfa Ignatievna arrivât. Je devais être très-pâle. Je lui dis : « Elle est là, sous la fenêtre. Comment avez-vous pu ne pas la voir ? — Amène-la donc ! amène-la ! — Mais elle a peur, les cris l’ont effrayée, elle s’est cachée sous l’arbre ; appelez-la donc vous-même. » Il courut à la fenêtre et y porta la bougie. « Grouschegnka ! Grouschegnka ! Tu es ici ? » appelait-il. Il n’osait se pencher en dehors de la fenêtre, ni me laisser entrer ; il avait décidément peur de moi. « Mais la voilà ! » lui dis-je. Je le suivis à la fenêtre et me penchai dehors. « La voilà, derrière l’arbuste, elle vous sourit, regardez donc ! » Il me crut, tant il était amoureux, et il se pencha au dehors. Je saisis alors le presse-papier en fonte, vous vous rappelez, qui était sur sa table… cela pèse trois livres… et je lui assénai de toutes mes forces un coup sur la tête ; cela entra par le coin. Il ne jeta même pas un cri et s’affaissa. Je le frappai une seconde, une troisième fois. Je m’aperçus alors qu’il avait le crâne fracassé. Il était tombé à la renverse, tout couvert de sang. Je m’examinai : n’étais-je pas taché ? Pas une marque. J’essuyai le presse-papier, je le remis à sa place, puis je pris l’argent derrière les icônes et jetai l’enveloppe déchirée et le ruban rose à terre. Je sortis en tremblant. Je m’approchai du pommier qui a une cavité, vous souvenez-vous ? Je l’avais remarqué depuis longtemps, j’y avais même préparé un torchon et du papier. J’enveloppai la somme dans le torchon, puis dans le papier, et je fourrai le paquet tout au fond. Il y est resté pendant quinze jours, et je ne l’en ai retiré qu’après ma sortie de l’hôpital. Je rentrai ensuite dans ma chambre, je me recouchai et je pensais avec frayeur : Si Grigori est tué, c’est tant pis ; s’il n’est pas tué, il pourra témoigner que Dmitri Fédorovitch est venu, que par conséquent c’est lui qui a tué et volé. Je me remis à gémir plus fort que jamais pour réveiller Marfa Ignatievna. Elle finit par se lever, vint d’abord à moi, puis, s’étant aperçue que Grigori n’était pas là, elle se jeta dans le jardin et je l’entendis crier. J’étais déjà rassuré.

Smerdiakov s’arrêta. Tout en contant le crime, il jetait à Ivan des regards en dessous ; Ivan le considérait sans bouger, morne. Smerdiakov était très-ému et respirait avec peine, la sueur perlait sur son front. On n’aurait pu deviner s’il avait ou non des remords.

— Et la porte ? fit Ivan. S’il n’a ouvert la porte qu’à toi, comment Grigori a-t-il pu la voir ouverte auparavant ?

Ivan faisait ses questions d’une voix calme. Si quelqu’un les avait vus tous deux en cet instant pour la première fois, il les aurait crus en train de causer de choses ordinaires, d’un médiocre intérêt.

— C’est une illusion de Grigori, dit Smerdiakov avec un sourire. C’est un homme très-entêté : il aura cru voir la porte ouverte, et on ne l’en fera pas démordre. C’est un bonheur pour nous, car, après cette déposition de Grigori, l’affaire de Dmitri Fédorovitch est certaine.

— Écoute, dit Ivan Fédorovitch de nouveau troublé, écoute… J’avais encore beaucoup de choses à te demander, mais je les ai oubliées… Ah ! oui, dis-moi seulement pourquoi tu as décacheté l’enveloppe et l’as jetée à terre ?

— Si le crime avait été accomplie par un homme sachant d’avance quelle était la somme, il n’aurait pas, dans le moment, pris le temps de décacheter l’enveloppe. Autre chose, Dmitri Fédorovitch : il avait seulement entendu parler du paquet, il ne l’avait pas vu et ne pouvait savoir si ce paquet contenait bien réellement l’argent : il devait laisser tomber l’enveloppe à terre sans se douter que ce serait une pièce à conviction contre lui. Dmitri Fédorovitch n’est pas un voleur ordinaire, c’est un noble. Il n’aurait pas précisément volé. Dans le cas actuel, il aurait repris ce qui lui était dû. C’est ce que j’ai laissé entendre au procureur, de telle manière qu’il a cru trouver lui-même cette idée : il en était très-satisfait…

— Tu as réfléchi à tout cela sur place et dans l’instant même ? s’écria Ivan Fédorovitch stupéfait, et regardant Smerdiakov avec terreur.

— Voyons ! dans une telle hâte peut-on faire tant de réflexions ? Tout cela était calculé d’avance.

— Eh bien… Eh bien, il faut que le diable lui-même… Tu n’es pas bête ; tu es même beaucoup plus intelligent que je ne pensais.

Il se leva et fit quelques pas. Mais comme la chambre était très-encombrée, il se rassit aussitôt. C’est peut-être ce qui l’exaspéra de nouveau, et il se remit à hurler.

— Écoute, misérable ! ignoble créature ! Tu ne comprends donc pas que si je ne t’ai pas tué encore, c’est que je te garde pour que tu répondes demain aux juges ? Dieu m’est témoin, dit-il en levant la main, que peut-être j’ai été en effet coupable, peut-être avais-je le secret désir que mon père mourût, mais je te jure que je n’étais pas aussi coupable que tu le penses ; peut-être ne t’ai-je pas poussé du tout, non, non !… N’importe, je déposerai contre moi-même demain, j’y suis résolu et je dirai tout, tout. Mais nous irons ensemble, et, quoi que tu puisses dire contre moi, cela m’est égal, je ne te crains pas, je confirmerai moi-même tout ce que tu diras. Mais toi aussi, il faudra que tu avoues, il le faudra, il le faudra ; nous irons ensemble, ce sera !

Ivan prononça ces paroles avec énergie et solennité. Il n’y avait pas de doute possible devant son regard : ce qu’il disait, il le ferait.

— Vous êtes malade, il me semble, très-malade, dit Smerdiakov, sans railler, cette fois, et même avec pitié.

— Nous irons ensemble, répéta Ivan, et si tu ne viens pas, n’importe, j’avouerai pour toi et pour moi.

Smerdiakov restait songeur.

— Cela ne sera pas, vous n’irez pas, dit-il d’un ton péremptoire.

— Tu ne me comprends pas !

— Vous aurez trop honte et d’ailleurs ce serait inutile, car je nierai vous avoir jamais rien dit de pareil, je dirai que vous êtes malade, comme il est trop évident, ou que vous avez eu pitié de votre frère et que vous me chargez pour le sauver ; que vous m’avez toujours regardé comme une mouche plutôt qu’un homme. Et qui vous croira ?

— Écoute, tu m’as montré cet argent pour me convaincre.

Smerdiakov retira le livre et écarta la liasse.

— Cet argent, prenez-le, dit-il en soupirant.

— Certes, je le prends ! Mais pourquoi me le donnes-tu, puisque tu as tué pour l’avoir ? demanda Ivan avec inquiétude.

— Je n’en ai plus besoin, dit d’une voix tremblante Smerdiakov. J’avais d’abord la pensée qu’avec cet argent je commencerais une nouvelle vie à Moscou, ou mieux encore à l’étranger ; c’était mon idée, je me disais que tout est permis ! Vous m’avez appris cela, car vous m’avez appris bien des choses : si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de vertu, car elle serait inutile. Cela me semblait vrai.

— Tu l’avais pensé tout seul, dit Ivan avec un sourire embarrassé.

— Non pas ! C’est vous qui me l’avez révélé !

— Et maintenant ? Alors tu crois en Dieu, puisque tu rends l’argent ?

— Non, je n’y crois pas, dit Smerdiakov d’une voix à peine perceptible.

— Pourquoi donc le rends-tu ?

— Assez ! Dieu…

Smerdiakov fit un geste désespéré.

— Vous-même disiez bien que tout est permis : et maintenant pourquoi êtes-vous si inquiet ? Vous voulez même déposer contre vous… vous ne le ferez pas, dit-il avec conviction.

— Tu le verras bien.

— Cela ne se peut pas, vous êtes trop intelligent. Vous aimez l’argent, je le sais, les honneurs aussi, car vous êtes très-orgueilleux. Vous aimez les femmes, l’indépendance. Vous ne voudrez pas gâter toute votre vie et vous salir d’une telle honte. Vous êtes, de tous les enfants de Fédor Pavlovitch, celui qui lui ressemble le plus, c’est la même âme.

— Tu n’es décidément pas bête, balbutia Ivan avec stupeur.

Le sang lui monta à la tête.

— Et moi qui te croyais stupide !

— C’est par orgueil que vous le croyiez. Prenez donc l’argent.

Ivan prit la liasse des billets et la mit dans sa poche.

— Je les montrerai demain aux juges, dit-il.

— Personne ne vous croira. Vous avez de l’argent à vous, vous avez pris ces trois mille roubles dans votre bureau.

Ivan se leva.

— Je te répète que je ne t’ai pas tué, uniquement parce que j’ai besoin de toi demain, ne l’oublie pas.

— Eh bien, tuez-moi, tuez-moi maintenant, dit Smerdiakov d’une voix étrange. Vous ne l’oseriez pas, ajouta-t-il avec un sourire amer. Vous n’osez plus rien, vous, si audacieux naguère !

— À demain ! dit Ivan en se dirigeant vers la porte.

— Attendez, montrez-le moi encore une fois.

Ivan retira les billets et les lui montra. Smerdiakov les considéra pendant une dizaine de secondes.

— Allez, maintenant… Ivan Fédorovitchl cria-t-il tout à coup.

— Qu’as-tu ? demanda Ivan sur le point de partir.

— Adieu !

— À demain !

Ivan sortit.

Une sorte de joie montait en lui. Il se sentait une fermeté inébranlable : la situation était nette, sa décision prise.

Au moment de rentrer chez lui, il s’arrêta tout à coup : « Ne ferais-je pas mieux d’aller tout de suite chez le procureur et de lui déclarer tout ?… Non, demain, tout à la fois… »

Et il ouvrit sa porte.

À peine entré, il sentit toute sa joie s’évanouir. Une sensation de froid le prit au cœur. Un souvenir écrasant lui revint, il s’assit sur un divan. La vieille domestique apporta le samovar ; il fit du thé, mais ne le but pas et renvoya la domestique jusqu’au lendemain. Il était las, mal à l’aise. Tantôt il s’assoupissait, tantôt il se relevait, marchait à travers la chambre. Il lui semblait qu’il avait le délire. Tout à coup, il se mit à regarder autour de lui comme s’il cherchait quelque chose. Enfin, il fixa son regard sur un point. Il sourit, mais son visage s’empourpra de colère. Longtemps il resta immobile, accoudé, la tête dans les mains, et toujours regardant le même point de la chambre, du côté du divan.

VII

Je ne suis pas médecin, et pourtant je sens que le moment est venu de donner quelques explications sur la maladie d’Ivan Fédorovitch. Disons d’avance qu’il était à la veille d’un accès de fièvre chaude. Ignorant en médecine, je risque cette hypothèse qu’il avait peut-être pu, par un effort de volonté, ajourner la crise au delà des limites ordinaires. Il se savait malade, mais il ne voulait pas céder à la maladie en ce moment fatal où il devait être là, parler hardiment et « se justifier à ses propres yeux… » Pourtant il était allé voir le médecin que Katherina Ivanovna avait mandé de Moscou. Mais il avait fallu qu’elle l’y forçât. Après l’avoir examiné, le médecin lui avait dit qu’il avait en effet un dérangement cérébral et ne s’étonna point quand Ivan lui parla d’hallucinations.

— Cela n’est pas surprenant, dit le médecin. Il faudrait pourtant les contrôler… Il faut vous soigner sans retard, autrement cela empirerait.

Mais Ivan Fédorovitch ne suivit pas ce sage conseil. « Je marche bien, j’ai des forces. Quand je tomberai, alors qu’on me soigne si l’on veut ! »

Il avait donc conscience de son délire et regardait fixement un certain objet, en face de lui, sur le divan. Là apparut tout à coup, Dieu sait comment, un homme, ou plutôt un gentleman russe « qui frisait la quarantaine », comme disent les Français, grisonnant un peu ; les cheveux longs et épais, une petite barbe en pointe. Il portait un veston marron, évidemment du meilleur tailleur, mais déjà usé, datant d’il y a trois ans par exemple, et pas mal démodé. Son linge, son long foulard, tout était à l’instar des gentlemen du dernier chic ; mais à regarder de près, le linge était un peu sale et le long foulard assez défraîchi. Son pantalon quadrillé était bien coupé, mais trop clair et trop juste, comme on n’en porte plus maintenant. Son chapeau rond, en feutre mou, blanc, n’était déjà plus de la saison. En un mot, un mélange de comme il faut et de gêne. Il semblait que ce gentleman fût un de ces anciens pomiestchiks florissants du temps des serfs : il avait vécu, vu le grand monde, eu jadis de bonnes relations et peut-être même les avait-il conservées jusqu’à cette heure, mais, petit à petit, la gêne avait succédé à l’aisance, et le gentleman, après l’abolition du servage, était devenu quelque chose comme un pique-assiette de bonne compagnie. Ces sortes de gentlemen sont d’ordinaire de vieux garçons ou des veufs : leurs enfants, s’ils en ont, sont quelque part au loin, à faire leur éducation chez quelque tante. La physionomie de cet hôte inattendu était je ne dirai pas bonasse, mais bon garçon, annonçait un caractère prêt à toutes les circonstances et naturellement disposé à toutes les amabilités. Il n’avait pas de montre sur lui ; mais il portait un lorgnon en écaille pendu à un ruban noir. Au doigt du milieu de sa main droite brillait une bague en or massif avec une opale à bon marché.

Ivan Fédorovitch gardait le silence, déterminé à ne pas engager la conversation. L’hôte attendait, comme un pique-assiette qui vient de quitter la chambre qu’on lui prête et, à l’heure du thé, tient compagnie au maître de la maison, mais se tait pour ne pas troubler les réflexions du maître. Tout à coup son visage devint soucieux.

— Écoute, dit-il à Ivan Fédorovitch, excuse-moi, je ne te le dis que pour mémoire : tu allais chez Smerdiakov pour lui demander des renseignements à propos de Katherina Ivanovna et tu es parti sans rien savoir, à son sujet. Tu l’avais oubliée probablement.

— Ah oui, dit Ivan aussitôt troublé, oui, en effet, j’ai oublié. N’importe, d’ailleurs, remettons tout à demain. Quant à toi, ajouta-t-il avec colère en s’adressant à l’hôte, qu’as-tu à me parler de cela ? J’y pensais justement, car j’y pensais ! ce n’est pas toi qui me l’as rappelé.

— Eh bien ! ne crois pas que ce soit moi qui te l’aie rappelé, dit le gentleman avec un sourire affable. On ne peut croire par force ! Thomas a cru parce qu’il voulait croire et non parce qu’il a vu le Christ ressuscité. Les spirites, par exemple… je les aime beaucoup… Imagine-toi qu’ils croient servir la religion parce que le diable leur fait les cornes du fond de l’autre monde, ce qui est une preuve matérielle de l’existence de l’autre monde ! Une preuve matérielle de l’existence de l’autre monde ! Comment trouves-tu cela ? Encore, cela ne démontrerait tout au plus que l’existence du diable, mais celle de Dieu ! Je vais me faire recevoir de la société idéaliste pour leur faire de l’opposition, hé ! hé !

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