Les Frères Karamazov (page 4)
— Comment sais-tu cela ? Pourquoi en parles-tu si brutalement ? dit Alioscha offensé.
— Pourquoi me fais-tu cette question, puisque tu crains en même temps ma réponse ? Conviens toi-même que je dis vrai.
— Tu n’aimes pas Ivan. Ivan est un homme désintéressé.
— Vraiment ? et la beauté de Katherina Ivanovna ? Soixante mille roubles, cela n’est pas à dédaigner.
— Ivan est un homme supérieur à ces choses-là. Ce ne sont pas des millions de roubles qui le séduiraient, il se dévoue peut-être.
— Qu’est-ce que cette nouvelle songerie ? Ô vous autres, les nobles !
— Eh ! Micha ! son âme est haute, il a l’esprit absorbé par une grande pensée qui n’a pas encore pris son essor ! Il est de ceux auxquels il faut autre chose que de l’argent : il leur faut résoudre le problème.
— C’est un plagiat, Alioscha. Tu as paraphrasé le starets. Quel problème il est lui-même pour vous, cet Ivan ! dit Rakitine avec une méchanceté évidente. Un sot problème, d’ailleurs, sans solution ; fais manœuvrer ta cervelle, et tu comprendras. Son article est ridicule, cela n’a pas de sens. J’ai entendu sa théorie : s’il n’y a pas d’immortalité, il n’y a pas de vertu, et tout est pourri. Et ton frère Mitegnka qui s’écrie : « Je m’en souviendrai ! » Quelle théorie séduisante pour les coquins !… Je dis de gros mots, j’ai tort. Des coquins, non, des écoliers, des fanfarons, avec un problème insoluble dans la tête, des vantards ! La théorie est ignoble. L’humanité trouvera en elle-même la force de vivre pour la vertu, sans avoir besoin de croire à l’immortalité de l’âme. C’est dans l’amour pour la liberté que l’humanité trouvera cette force…
Rakitine s’exaltait. Tout à coup, comme s’il se rappelait quelque chose, il s’interrompit.
— Mais c’est assez, dit-il. Tu ris ! Tu me trouves banal ?
— Non, je n’ai pas pensé… tu es très-intelligent, mais… laisse donc cela, j’ai souri sottement. Tu allais t’exalter, Micha. J’ai compris à tes emportements qu’à toi-même Katherina Ivanovna n’est pas indifférente. Je soupçonnais cela, frère, depuis longtemps, et c’est là pour quoi tu détestes Ivan. Tu es jaloux de lui…
— Et de son argent aussi, ajoute encore cela.
— Non, je ne parle pas d’argent. Je ne veux pas te faire cette injure.
— Je te crois. Mais que le diable t’emporte avec ton frère Ivan ! Je puis le détester sans que Katherina Ivanovna y soit pour rien. Et pourquoi aurais-je de l’amitié pour lui ? Il me fait bien l’honneur de me détester : pourquoi ne lui rendrais-je pas la pareille ?
— Je ne l’ai jamais entendu parler de toi ni en bien ni en mal.
— Mais moi, j’ai entendu dire qu’avant hier, chez Katherina Ivanovna, il m’a habillé de la belle manière. Voilà à quel point il s’intéresse à ton serviteur. Lequel des deux est jaloux de l’autre, frère ? Je n’en sais vraiment rien. Il a daigné dire que, si je ne consens pas à devenir archiprêtre le plus tôt possible, j’irai certainement à Pétersbourg ; j’entrerai dans quelque importante revue, certainement dans le bataillon des critiques ; j’écrirai durant une dizaine d’années, et au bout du compte, la revue m’appartiendra. Je la dirigerai vers le libéralisme et l’athéisme, voire vers le socialisme, tout en me tenant exactement sur la réserve, étant à la fois des uns et des autres et en la faisant aux sots. Et le socialisme ne m’empêchera pas de mettre un petit magot de côté pour l’utiliser à l’occasion, sous la direction de quelque Juif, jusqu’au moment où je pourrai faire bâtir une grande maison à Pétersbourg pour y installer la rédaction.
— Ah ! Micha ! Mais cette prédiction pourrait bien se réaliser à la lettre ! s’écria Alioscha en éclatant de rire.
— Hi ! hi ! vous prenez goût au sarcasme, vous aussi, Alexey Fédorovitch !
— Non, excuse-moi, je plaisante. J’ai bien autre chose en tête… Écoute. Qui a pu te renseigner si bien ? Tu n’étais pas toi-même chez Katherina Ivanovna quand Ivan parlait de toi.
— Je n’y étais pas, mais Dmitri Fédorovitch y était, et c’est de lui que je tiens la chose. Non pas qu’il me l’ait dite lui-même à moi-même, mais je l’ai entendu, malgré moi, certes, étant caché dans la chambre à coucher de Grouschegnka.
— Ah ! oui, j’oubliais, vous êtes parents…
— Parents ? Moi, parent de Grouschegnka ! s’écria Rakitine en rougissant. Tu rêves ! tu es fou !
— Comment ! vous n’êtes pas parents ? Je croyais…
— Qui a pu te dire cela ? Ohé ! les Karamazov ! vous vous faites passer pour les descendants de très-vieux nobles, et chacun sait que ton père n’est qu’un bouffon et un pique-assiette ! Je ne suis, moi, que le fils d’un pope, et je ne compte pas auprès de vous, messeigneurs… Pourtant ne m’offensez pas avec tant de désinvolture ! J’ai de l’honneur, moi aussi, Alexey Fédorovitch ! Non, je ne suis pas le parent d’une fille publique, je vous prie de le croire !
Rakitine était très-excité.
— Pardon, je ne pensais pas t’offenser. D’ailleurs, est-ce donc une fille publique ? Est-ce vraiment cela ? dit Alioscha, très-confus. Je te répète, on m’avait dit qu’il y avait entre vous des liens de parenté. Et en effet, je te voyais aller très-souvent chez elle, et tu me disais qu’elle n’était pas ta maîtresse… Je ne pouvais m’imaginer que tu eusses pour elle tant de mépris. Mérite-t-elle donc une opinion si sévère ?
— Si je vais chez elle, j’ai mes raisons pour cela. Contente-toi de cette explication. Quant à la parenté, c’est plutôt toi qui en auras une avec elle par ton père ou par ton frère. Mais nous voilà arrivés. Va à ta cuisine, va. Hé ! qu’y a-t-il donc ? Qu’est-ce que c’est ? Arrivons-nous trop tard ? Ils n’ont pourtant pu dîner en si peu de temps. Peut-être les Karamazov auront-ils encore fait des leurs ? C’est ce qu’il y a de plus probable : voici ton père avec Ivan Fédorovitch, ils sortent de chez le supérieur, et voici le Père Lezisof qui les interpelle du perron. Et ton père crie, agite les mains… C’est sans doute une querelle. Baste ! Et voilà Mioussov aussi qui monte dans sa voiture ! Il passe et s’en va. Et le pomiestchik qui court aussi ! C’est encore un scandale ! Le dîner n’aura certainement pas eu lieu. Peut-être ont-ils battu le Père supérieur ? À moins qu’on les ait battus eux-mêmes ? Ils le mériteraient bien !
Rakitine ne s’étonnait pas pour rien.
VII
Au moment où Mioussov et Ivan entraient chez le supérieur, Petre Alexandrovitch était à demi calmé. On ne pouvait, songeait-il, faire aucun reproche aux moines ; toute la faute était à Fédor Pavlovitch, un si dégoûtant personnage qu’il n’y avait pas moyen de se formaliser avec lui. Le Père Nikolaï était ou devait être d’extraction noble. Pourquoi ne pas se conduire avec ces bonnes gens selon les règles de la plus stricte politesse ? Ne devait-il pas leur prouver que lui, Mioussov, n’avait rien de commun avec cet Ésope, ce bouffon, ce Pierrot ? Ne ferait-il même pas sagement, d’autant plus que le profit, en cas de gain, serait mince, de renoncer au procès qu’il avait jadis intenté aux moines pour je ne sais quels droits de chasse et de pêche ? — Ses bonnes intentions s’affermirent encore après qu’il fut entré dans la salle à manger :
Ce n’était pas une salle à manger proprement dite, tout l’appartement du Père supérieur se composant de deux chambres, plus vastes, il est vrai, que celle du starets. L’ameublement n’était pas très-confortable non plus. Des meubles acajou et cuir, du style démodé de 1820 ; le parquet n’était pas même peint. En revanche, tout reluisait de propreté. Des fleurs rares ornaient les tablettes des fenêtres. Mais le luxe principal consistait, naturellement, en une table servie avec élégance, une élégance relative, il est vrai : une nappe blanche, un couvert étincelant, trois espèces de pains très-dorés, deux bouteilles de vin, deux autres bouteilles d’hydromel fait au monastère, et une grande cruche en verre de kvas renommé dans le pays. Point d’eau-de-vie.
Rakitine raconta plus tard que le dîner était composé de cinq services. Il y avait une soupe à l’esturgeon et des gâteaux au poisson ; puis un poisson cuit d’une manière particulièrement recherchée, puis des boulettes de poisson rouge, de la glace, une compote, et enfin un blanc-manger. Rakitine n’avait pas été jugé digne de prendre part à ce gala. On y avait invité le Père lossif, le Père Païssi et un autre moine. Ces trois religieux attendaient déjà quand Mioussov, Kalganov et Ivan Fédorovitch entrèrent. Le pomiestchik Maximov se tenait à l’écart. Le Père supérieur vint au-devant de ses invités. C’était un vieillard de haute taille, maigre, mais très-solide encore, aux cheveux noirs abondamment semés d’argent, le visage long, imposant, émacié. Il salua silencieusement, les invités s’approchèrent pour qu’il les bénît ; Mioussov voulut même lui baiser la main, mais le supérieur la retira ; pourtant Kalganov et Ivan la baisèrent à la russe.
— Nous devons nous excuser auprès de Votre Révérence, commença Petre Alexandrovitch d’un ton aimable, à la fois important et respectueux. Fédor Pavlovitch ne peut se rendre à votre invitation, il a dû décliner cet honneur, et pour cause. Dans la cellule du Révérend Père Zossima, il a prononcé de malencontreuses paroles, emporté par la chaleur d’une discussion… avec son fils… en un mot, des paroles tout à fait inconvenantes. Il est probable (il jeta un coup d’œil furtif sur les moines) que Votre Révérence est déjà au courant… Il a reconnu son tort, en a eu honte, et, se jugeant indigne de paraître devant vous, il nous a chargés, son fils Ivan et moi, de vous exprimer ses regrets sincères… En un mot, il espère racheter sa faute par la suite. Quant à présent, il vous demande votre bénédiction et votre pardon.
Mioussov se tut. En débitant sa tirade il avait perdu tout souvenir de son irritation récente. Il était content de lui, et par conséquent il aimait toute l’humanité. Le supérieur l’écouta gravement, baissa la tête et dit :
— Je regrette beaucoup l’absent. Peut-être, pendant la collation, serait-il revenu à de meilleurs sentiments envers nous. Je vous invite, messieurs, à prendre place.
Le supérieur pria devant l’icône, tous s’inclinèrent respectueusement.
C’est à ce moment que Fédor Pavlovitch fit une nouvelle frasque.
Il avait d’abord voulu réellement partir, non qu’il fût honteux et qu’il eût conscience de son indignité, loin de là ; seulement il se rendait vaguement compte qu’il serait inconvenant de sa part et pour lui-même désagréable de se montrer après tout cela. Mais au moment de monter dans sa voiture, il se ravisa.
— Il me semble toujours, quand j’entre quelque part, avait-il coutume de dire, que je suis plus vil que tous les autres et qu’on doit me prendre pour un bouffon, et c’est précisément pourquoi je joue le rôle d’un bouffon, c’est parce que je sais que tous, jusqu’au dernier, vous êtes plus bêtes et plus vils que moi !…
Il voulut se venger sur les autres de ses propres infamies. À ce propos, il se rappela qu’un jour, comme on lui demandait pourquoi il haïssait un tel, il avait répondu avec son impudence ordinaire : « Voici pourquoi : il ne m’a rien fait, mais moi, je lui ai fait la plus ignoble crasse, voilà pourquoi je le hais. » Il sourit méchamment à ce souvenir. « Puisque j’ai commencé, continuons ! » dit-il avec une soudaine résolution.
Il ordonna au cocher d’attendre, regagna le monastère à grands pas et se rendit tout droit chez le supérieur. Il ne savait pas lui-même ce qu’il allait faire, mais il savait seulement qu’il n’était déjà plus maître de lui.
Tous les invités allaient s’asseoir quand il entra. S’arrêtant sur le seuil, il regarda la compagnie et éclata de rire, de son rire effronté, prolongé, méchant, tout en regardant droit dans les yeux de tous ceux qui étaient là.
— On me croyait parti ? me voilà !!!
Il y eut un mouvement de stupéfaction et de silence. On pressentait qu’une scène répugnante allait avoir lieu. Petre Alexandrovitch redevint plus sombre que jamais ; toutes ses rancunes endormies se réveillèrent brusquement.
— Non, je ne supporterai pas cela ! Je ne le puis absolument et… absolument !
Le sang lui montait au visage, il ne trouvait plus ses mots. Il saisit son chapeau.
— Quoi ! vous ne pouvez pas ? s’écria Fédor Pavlovitch. « Il ne peut pas absolument et… absolument ! » Votre Révérence, puis-je entrer, oui ou non ? M’agréez-vous pour convive ?
— Je vous prie… de tout mon cœur. Messieurs, permettez-moi de vous prier d’oublier vos querelles, de ne pas troubler la paix de cette réunion.
— Non ! non ! jamais ! cria Petre Alexandrovitch hors de lui.
— Si Petre Alexandrovitch ne peut pas, je ne puis pas non plus. Je ne resterai pas. Je suis venu pour lui et je ne ferai rien que ce qu’il fera. S’il reste, je reste ; je pars s’il part. N’est-ce pas, Von-Zohn ? dit-il en s’adressant au pomiestchik. Car voici encore Von-Zohn ! Bonjour, Von-Zohn !
— C’est à moi que vous parlez ? murmura, tout ahuri, le pomiestchik Maximov.
— Certainement, à toi ! Et à qui donc ? Ce n’est pas le Père supérieur qui s’appelle Von-Zohn !
— Mais moi non plus ! Je m’appelle Maximov.
— Non, tu es Von-Zohn. Votre Révérence, savez-vous ce que c’est que Von-Zohn ? Vous ne vous souvenez pas du célèbre procès criminel Von-Zohn ? On l’a tué dans un lieu d’abomination (n’est-ce pas ainsi qu’on appelle chez vous les mauvaises maisons ?)… on l’a tué, dévalisé, et, malgré son âge respectable, enfermé et envoyé dans un coffre bien ficelé de Saint-Pétersbourg à Moscou avec un numéro. Les pécheresses, pendant qu’on le ficelait, chantaient, jouaient de la harpe et du piano. Et c’est ce Von-Zohn-là ! Il est ressuscité d’entre les morts. N’est-ce pas, Von-Zohn ?
— Mais quoi ? qu’est cela ? murmurèrent les moines.
— Sortons ! s’écria Petre Alexandrovitch, en s’adressant à Kalganov.
— Non, permettez, interrompit Fédor Pavlovitch faisant un pas en avant, permettez-moi de finir. On a prétendu que je m’étais conduit irrespectueusement dans la cellule, en parlant des petits poissons. Petre Alexandrovitch Mioussov, mon cher parent, préfère la noblesse à la sincérité. Moi, au contraire, je préfère la sincérité à la noblesse. Je crache sur la noblesse, n’est-ce pas, Von-Zohn ? Permettez, Père supérieur : que je sois un bouffon ou que je me présente comme tel, je n’en suis pas moins un chevalier d’honneur, tandis que Petre Alexandrovitch n’a que de l’amour-propre blessé, rien de plus… Chez vous autres, ce qui tombe n’a pas le droit de se relever ? Je me relèverai pourtant ! Mais, saint Père, il y a quelque chose chez vous qui me révolte ! La confession ! C’est une chose sacrée, devant quoi je m’incline, je suis prêt à m’agenouiller. Mais dans vos cellules, on se confesse à haute voix ! Est-il donc permis de se confesser à haute voix ? Les saints ont décidé qu’on ne doit se confesser qu’à voix basse, c’est là l’essence du sacrement depuis son institution. Comment puis-je dire tout haut ceci, cela, et autre chose ? C’est inconvenant ! À la première occasion je soumettrai cela au synode, et, en attendant, je retirerai d’ici mon fils Alexey.
Notons en passant que Fédor Pavlovitch avait entendu dire quelque chose dans ce sens, mais il ne savait au juste quoi. Des calomnies avaient couru au sujet des staretsi : ils auraient, au préjudice de leurs supérieurs, abusé des saints sacrements, calomnies qui, depuis, sont tombées d’elles-mêmes.
— C’est intolérable ! s’écria Petre Alexandrovitch.
— Excusez, dit tout à coup le Père supérieur. Il est dit : On t’insultera, on te calomniera ; écoute et pense que c’est une épreuve que Dieu t’envoie pour humilier ton orgueil. Nous vous remercions donc humblement, cher hôte.
Il salua jusqu’à la ceinture Fédor Pavlovitch.
— Ta ! ta ! ta ! bigoterie ! vieille phrase ! vieille comédie ! vieux mensonge ! cérémonial officiel et banal ! tous vos saluts jusqu’à terre, nous les connaissons… « Embrasse sur la bouche et plonge un poignard dans le cœur… » comme dans les Brigands de Schiller. Je n’aime pas l’hypocrisie. Je veux qu’on soit franc. La vérité n’est pas dans les petits poissons. Pères, moines, pourquoi jeûnez-vous ? pourquoi pensez-vous que toutes vos privations auront dans le ciel leur récompense ? Pour une telle récompense, moi aussi je jeûnerais ! Non, saint moine, sois vertueux dans la vie, utile à la société, plutôt que de t’enfermer dans un monastère où tu trouves un pain que tu n’as pas cuit. Ne compte pas sur la récompense céleste. Ah ! ce sera plus difficile alors de bien vivre… Je sais aussi bien parler, Père supérieur, vous voyez… Qu’a-t-on donc préparé ici ? dit-il en s’approchant de la table : du vieux porte-weine factory, du médoc… Oh ! oh ! mes Pères, cela s’accorde mal avec les petits poissons ! Voyez ! que de bouteilles, mes Pères ! Oh ! oh ! qui donc a fourni tout cela ? Les moujiks ! Ils peinent pour vous, n’est-ce-pas ? et vous apportent le dernier sou qu’ils tirent de terre avec leurs mains calleuses, au préjudice de la famille et de la patrie. Mes saints Pères, vous pressurez le peuple !
— C’est intolérable, répéta le Père Iossif après Mioussov.
Le Père Païssi gardait le silence, Mioussov se jeta hors de la chambre, et Kalganov le suivit.
— Eh bien ! mes Pères, je vais suivre Petre Alexandrovitch, et je ne remettrai jamais les pieds chez vous. Vous me supplieriez à genoux, je ne viendrais pas ! Je vous ai donné mille roubles, et c’est pourquoi vous me faites les yeux doux ? Eh ! eh ! c’est tout, mes bons Pères ; c’est bien tout, et c’est assez, mes Pères. Nous sommes dans un siècle libéral, le siècle des bateaux à vapeur et des chemins de fer ! Ni mille, ni cent roubles, ni deux kopeks, vous n’aurez plus rien de moi !
Le supérieur s’inclina encore.
— Il est dit : Supporte joyeusement l’outrage et demeure pacifique, sois sans haine pour celui qui te blesse. Nous suivrons la Parole.
— Ta ! ta ! ta ! ta ! Dominus vobiscum, et autres balivernes… Vous voudriez bien me retenir, mes petits papas, mais je m’en vais quand même, et j’use de mon autorité paternelle pour vous reprendre mon fils Alexey. Ivan Fédorovitch, mon fils le plus respectueux, permettez-moi de vous ordonner de me suivre, et toi, Von-Zohn, que vas-tu faire ici ? Viens chez moi, on s’y amuse ! il n’y a qu’une verste à faire, et au lieu de friture, je te ferai manger du cochon de lait. Tu auras du cognac, des liqueurs. Voyons, Von-Zohn, ne laisse pas échapper ton bonheur.
Il sortit en criant et en gesticulant. C’est à ce moment que Rakitine l’aperçut et le montra à Alioscha.
— Alexey, cria de loin Fédor Pavlovitch, déménage aujourd’hui même. Prends ton oreiller et ton matelas.
Alioscha resta comme cloué sur place. Fédor Pavlovitch monta dans sa voiture, et, sans même se retourner pour saluer Alioscha, Ivan Fédorovitch, silencieux et morne, monta aussi. Tout à coup, apparut sur le marchepied de la voiture le pomiestchik Maximov. Il était essoufflé, ayant couru de peur d’arriver trop tard. Dans sa hâte, il mit un pied sur celui d’Ivan, et saisissant la bâche, il prenait déjà son élan pour monter.
— Moi aussi, je viens avec vous ! cria-t-il en riant d’un rire qui illuminait toute sa face. Prenez-moi aussi.
— Eh bien ! ne vous l’avais-je pas dit, s’écria Fédor Pavlovitch tout transporté, que c’est Von-Zohn, le véritable Von-Zohn, ressuscité d’entre les morts ! Mais comment as-tu pu leur échapper ? Qu’as-tu encore von-zohnifié ? Sais-tu ? tu es tout de même une fameuse canaille ! Moi aussi, je suis une canaille, et pourtant ta canaillerie m’étonne, mon frère ! Allons, saute vivement ! Laisse-le monter, Vania, il nous amusera. Il s’étendra à nos pieds. Couche-toi, Von-Zohn ! Ou bien, si on le mettait à côté du cocher ? C’est cela, saute sur le siége, Von-Zohn !
Mais Ivan Fédorovitch qui était déjà installé repoussa de toutes ses forces, sans parler, Maximov qui fit un bond de plusieurs mètres. Il ne dut qu’au hasard de n’avoir pas fait une chute dangereuse.
— En route ! cria au cocher Ivan Fédorovitch d’un ton irrité.
— Qu’as-tu donc ? Qu’as-tu donc ?… Pourquoi ? dit Fédor Pavlovitch.
Mais la voiture partait déjà, Ivan ne répondit pas.
— Voyons ! reprit Fédor Pavlovitch après deux minutes de silence, en regardant son fils de côté. Mais c’est toi-même qui as proposé cette réunion au monastère. Pourquoi te fâches-tu donc ?
— Assez de sottises, reposez-vous un peu maintenant, dit Ivan sèchement.
— Si nous buvions un coup de cognac ? dit Fédor Pavlovitch quelques instants plus tard.
Ivan ne répondit pas.
— Quand nous serons arrivés, tu boiras aussi.
Ivan restait toujours silencieux, Fédor Pavlovitch attendit encore deux minutes.
— Je vais reprendre Alioscha, quelque désagréable que cela vous puisse être, mon respectueux Karl von Moor.
Ivan Fédorovitch haussa dédaigneusement les épaules, se détourna et regarda la route. Ils ne se parlèrent plus jusqu’à l’arrivée.
LIVRE II L’HISTOIRE D’UNE FAMILLE.
I
Nous devons au lecteur quelques explications sur les personnages que nous lui avons présentés.
Comme il le sait déjà, Dmitri, Ivan et Alexey Fédorovitch étaient les trois fils du pomiestchik Fédor Pavlovitch Karamazov, dont la fin tragique, survenue il y a treize ans, fit tant de bruit. Pour l’instant, disons seulement de ce « pomiestchik » (ainsi qu’on l’appelait, quoique toute sa vie se passât hors de ses terres) que c’était un homme étrange. Le type n’en est pourtant pas rare : c’est le débauché qui à ses mauvais instincts ajoute un esprit désordonné, incapable de suite, bien qu’il sache très-bien arranger ses affaires d’intérêt, mais celles-là seulement.
Fédor Pavlovitch avait commencé avec rien. C’était un tout petit pomiestchik, et il vivait en pique-assiette.
Pourtant, à sa mort, on trouva chez lui plus de cent mille roubles.
Il avait été marié deux fois. De ses trois fils, l’aîné, Dmitri Fédorovitch, était de la première femme : les deux autres, Ivan et Alexey, étaient de la seconde. La première femme de Fédor Pavlovitch appartenait à la plus haute et la plus riche noblesse, les Mioussov, autres pomiestchiks de notre district. Comment se peut-il qu’une jeune fille riche, jolie et intelligente, ait épousé un homme d’un si mince mérite ? Je ne prendrai pas sur moi de l’expliquer, mais j’ai connu une jeune fille de l’ancienne génération « romantique » qui, après plusieurs années d’un amour bizarre pour un homme qu’elle aurait d’ailleurs pu épouser sans difficulté, finit par inventer des obstacles insurmontables à cette union et choisit une nuit d’orage pour se précipiter du haut d’un rocher dans un fleuve profond et rapide. Je crois qu’elle était jalouse d’Ophélie. Le fait est authentique ; et ce n’est pas le seul de ce genre dont les deux ou trois dernières générations nous aient rendus témoins. La folie d’Adélaïda Ivanovna Mioussova était de cet ordre. Peut-être pensait-elle prouver par là son indépendance personnelle et féminine, réagir contre les préjugés de sa caste, contre le despotisme de sa famille, et son imagination, docile à son désir, se convainquit bientôt que Fédor Pavlovitch, tout pique-assiette notoire qu’il fût, n’en était pas moins un homme d’une certaine valeur, hardi, ironique, mordant, quand, à parler vrai, ce n’était qu’un méchant bouffon. Le plus amusant de l’affaire, c’est que Fédor Pavlovitch fut obligé d’enlever sa fiancée, ce qui flatta singulièrement les goûts romanesques d’Adélaïda Ivanovna.
Fédor Pavlovitch était prêt à tout, résolu à se pousser dans le monde par n’importe quels moyens. D’amour, je crois bien qu’il n’y en avait d’aucun côté, quoique Adélaïda fût très-belle. C’est d’ailleurs la seule femme qu’il n’ait pas aimée, car il était d’un tempérament très-ardent et n’attendait guère d’y être autorisé pour courir après une jupe.
Adélaïda Ivanovna ne fut pas longtemps à s’apercevoir qu’elle ne pouvait avoir que du mépris pour son mari. Sa famille lui avait pardonné son coup de tête et n’avait pas retenu la dot de la fugitive. Mais il y eut bientôt des scènes terribles entre les deux époux, et elles ne devaient pas cesser. On prétendait que Fédor Pavlovitch s’était emparé des vingt-cinq mille roubles qui composaient la dot de sa femme. Le fait est qu’il améliora son propre domaine et entama des négociations pour acquérir une très-belle maison de ville appartenant à sa femme. Elle la lui aurait évidemment cédée par lassitude, si ses parents n’y eussent mis bon ordre. On assure que les querelles dégénérèrent en voies de fait : mais il paraît que ce n’était pas Fédor Pavlovitch qui donnait les coups. Enfin Adélaïda Ivanovna s’enfuit avec un pauvre séminariste en laissant sur les bras de Fédor Pavlovitch son fils, Dmitri, âgé de trois ans.
Aussitôt Fédor Pavlovitch installa chez lui un harem. Il se mit à boire, et quand il n’était pas gris, il faisait une tournée parmi ses connaissances, se plaignant partout de sa femme et débitant sur son compte de telles choses que le fait même de les savoir est une honte pour un mari. Mais ce singulier personnage semblait prendre sa gloire dans le rôle de mari trompé. « On croirait, Fédor Pavlovitch, que c’est là votre meilleur titre de noblesse, tant la joie perce sous votre chagrin », lui disait-on.