Les Frères Karamazov (page 31)
— Écoute, dit Ivan Fédorovitch en se levant, il me semble que j’ai le délire, tu peux mentir tant que tu voudras, ça m’est égal. Je n’éprouve que de la honte… Je veux marcher dans la chambre… Parfois, je cesse de te voir, de t’entendre, mais je devine toujours ce que tu veux dire, car toi, c’est moi, — c’est moi qui parle et non pas toi. Je ne sais plus, la dernière fois, si je dormais ou si je te voyais réellement. Je vais me mettre sur le front une serviette mouillée d’eau froide ; peut-être vas-tu te dissiper.
Ivan alla prendre une serviette, la trempa dans l’eau, en banda son front, puis se mit à marcher de long en large dans la chambre.
— Il te plaît de me tutoyer ? dit l’hôte.
— Imbécile ! crois-tu que je puisse te dire : vous ? je suis de bonne humeur… Si seulement je n’avais pas mal à la tête… Mais pas tant de philosophie que la dernière fois, je t’en prie. Si tu ne peux pas t’en aller, au moins dis-moi des mensonges gais, des cancans, car, en qualité de pique-assiette, tu dois en savoir. Voilà un cauchemar persistant ! Mais je ne te crains pas, j’aurai le dessus, on ne me mènera pas à la maison des fous.
— C’est charmant ! un pique-assiette ! Et oui, c’est ma condition. Que suis-je en effet dans le monde, sinon un pique-assiette ? À propos : en t’écoutant, je m’étonne, par Dieu ! que tu commences à me traiter comme un être réel et non plus comme une fantaisie de ton imagination, ce que tu faisais encore la dernière fois.
— Non pas ! je ne t’ai jamais pris pour un être réel ! s’écria Ivan avec rage. Tu es un mensonge, un fantôme ! Tu es ma maladie ! Mais je ne sais comment me défaire de toi, et je pense qu’il faudra que je te tolère pendant quelque temps. Tu es mon hallucination. Tu es la corporisation des plus vils et des plus sots de mes sentiments et de mes pensées. En cela tu m’intéresserais, si j’avais du temps à perdre avec toi.
— Pardon ! pardon ! Mais tout à l’heure quand tu demandais à Alioscha s’il ne l’avait pas entendu, c’est de moi que tu parlais ! Tu as donc cru, au moins un instant, à ma réalité, dit le gentleman avec un doux sourire.
— C’était une faiblesse… Mais je ne t’ai jamais cru réel.
— Et pourquoi as-tu été si dur avec Alioscha ? Il est charmant. J’ai des reproches à me faire à son endroit à cause de son starets Zossima.
— Comment oses-tu parler d’Alioscha, âme de valet ? dit Ivan en riant.
— Tu m’injuries en riant ? Bon signe. En général, d’ailleurs, tu es plus aimable avec moi que la dernière fois. Je comprends pourquoi… cette noble résolution…
— Tais-toi, ne me parle pas de cela ! s’écria Ivan furieux.
— Je comprends, je comprends… c’est noble, c’est charmant… Tu vas demain défendre ton frère, tu te sacrifies ! C’est chevaleresque !
— Tais-toi, ou je te fouette !
— Dans un certain sens, je serais assez content d’être battu, car cela prouverait que tu crois à ma réalité. Pourtant, cessons de plaisanter ; tu peux m’injurier, mais mieux vaut être poli, même avec moi. « Laquais ! valet ! imbécile ! » Quels mots !
— En t’injuriant je m’injurie moi-même, dit Ivan avec un mauvais rire. Tu me parles mes propres pensées, tu ne peux donc rien me dire de neuf. Mais tu ne choisis que mes plus sottes pensées ! Tu es bête et banal, je ne puis plus te supporter.
— Mon ami, je ne cesserai pas d’être un gentleman avec toi, mais je veux être traité comme tel, dit l’hôte avec un reste d’amour-propre bonasse. Je suis pauvre, mais… je ne dirai pas très-honnête, mais… On accepte ordinairement comme un axiome que je suis un ange déchu. Par Dieu ! je ne puis me représenter comment j’ai jamais pu être un ange ! Si je l’ai jamais été, il y a si longtemps de cela, que j’ai pu l’oublier sans pécher. Mais je suis jaloux de ma réputation d’homme comme il faut. Ma destinée est d’être agréable. J’aime sincèrement les hommes. On m’a beaucoup calomnié. Quand je viens chez vous, sur la terre, ma vie revêt des apparences de réalité, — ce qui n’est pas pour me déplaire, loin de là. Le fantastique me fait souffrir comme toi-même, car j’aime le réalisme terrestre. Chez vous, tout est définitions et formules géométriques : chez nous, ce n’est qu’équations à n inconnues ! Ici, je me promène, je rêve (j’aime à rêver). Je deviens même superstitieux !… Ne ris pas, je t’en prie. La superstition me plaît. Je comprends toutes vos habitudes, j’aime particulièrement les bains chauds fréquentés par les gens de commerce. Mon rêve est de m’incarner, sans retour, en quelque grosse marchande afin d’avoir ses croyances. Mon idéal est d’aller à l’église faire brûler, avec une foi sincère, un cierge devant l’icône. Alors mes souffrances prendraient fin. J’aime aussi vos médecins. Cet été, comme il y avait une épidémie de petite vérole, je suis allé me faire vacciner. Si tu savais comme j’étais content ! J’ai même fait une aumône de dix roubles pour mes frères slaves… Tu ne m’écoutes plus ? Tu es très-distrait aujourd’hui. Je sais que tu es allé consulter hier ce médecin… Eh bien, comment vas-tu ? Que t’a dit le médecin ?
— Imbécile !
— Homme d’esprit ! Ce n’est pas par amitié que je te demandais cela ! Tu peux répondre ou ne pas répondre, comme il te plaira. Tiens ! voilà mes douleurs rhumatismales qui me reprennent !
— Imbécile !
— Toujours la même chose ! Je souffre depuis l’année dernière de ces douleurs rhumatismales.
— Un diable, des rhumatismes ?
— Pourquoi pas ? Si je prends un corps il faut que j’en subisse toutes les conséquences. Satan sum et nihil humani a me alienum puto.
— Comment ? comment ? Satan sum et nihil humani… Ce n’est pas bête pour un diable !
— Enfin ! je suis ravi de t’être agréable.
— Mais cela n’est pas de moi ! dit Ivan interloqué. Cela ne m’est jamais venu à l’esprit…
— C’est du nouveau, n’est-ce pas ? Pour une fois, je serai honnête et je t’expliquerai la chose. Écoute. Pendant les rêves, dans les cauchemars qui proviennent d’un trouble d’estomac ou de quelque autre cause physique, l’homme a parfois des visions si belles, des combinaisons d’apparences si réelles et si compliquées, il passe par tant d’événements, ou plutôt par tant d’intrigues si bien enchaînées, avec des détails si imprévus, depuis les phénomènes les plus importants jusqu’aux dernières bagatelles, que, je te le jure, Léon Tolstoï lui-même ne pourrait rien imaginer de tel, et ces rêves visitent des gens qui ne sont pas du tout des écrivains : des tchinovniks, par exemple, des feuilletonnistes et des popes… Un ministre m’a même avoué que ses meilleures idées lui venaient pendant le sommeil. C’est ce qui t’arrive : je te dis des choses qui ne te sont jamais venues à l’esprit, comme font les personnages de tes cauchemars. De cette sorte, je fais un peu plus que te parler ta pensée.
— Tu mens ! Ton but est de me faire croire que tu existes, et voilà que tu prétends être un cauchemar ! Tu mens !
— Mon ami, j’ai une méthode particulière que je t’expliquerai ensuite. Attends un peu… Où en étais-je ? Ah ! oui. J’ai donc pris ces douleurs non pas ici, mais là-bas…
— Où çà, là-bas ? Dis donc, vas-tu rester longtemps encore ? s’écria Ivan désespéré.
Il cessa de marcher, s’assit sur le divan et prit de nouveau sa tête entre ses mains. Il arracha avec dépit la serviette mouillée et la jeta.
— Tu as les nerfs détraqués, fit le gentleman avec une nonchalante bienveillance. Tu m’en veux d’avoir attrapé des douleurs ! Quoi de plus naturel pourtant ? Je me dépêchais, j’allais à une soirée diplomatique chez une grande dame pétersbourgeoise qui tâchait d’accaparer un ministère. En frac, en cravate blanche, ganté, j’allais donc et Dieu sait où j’étais ! Il y avait encore loin jusqu’à la terre !… Certes, je vais vite, mais la lumière du soleil elle-même met huit minutes pour parvenir à la terre ! Et en frac, en gilet découvert !… Les esprits ne gèlent pas, il est vrai, mais une fois incarnés, alors… En un mot, j’ai agi un peu légèrement : dans l’espace, dans l’éther, dans l’eau, il fait un froid !… C’est-à-dire qu’on ne peut plus appeler cela du froid : cent cinquante degrés au-dessous de zéro. Tu connais la plaisanterie des babas ? Quand il gèle à trente degrés, elles proposent à quelque niais de lécher la lame d’une hache et la peau du niais reste collée à la hache ! Et ce n’est que trente degrés ! mais cent cinquante degrés ! À cent cinquante degrés, il suffirait de toucher une hache non pas avec la langue, mais avec le doigt pour disparaître complètement… Si seulement il peut y avoir une hache dans l’espace…
— Mais cela se peut-il ? dit distraitement Ivan Fédorovitch.
Il cherchait à rassembler toutes ses forces pour ne pas prendre pour une réalité son hallucination et ne pas achever de devenir fou.
— Une hache ? reprit l’hôte avec étonnement.
— Mais oui ! que ferait-elle dans l’espace ? demanda Ivan avec fureur.
— Eh bien ! quelle idée ! Si elle est très-loin de la terre, je pense qu’elle s’amusera à tourner autour de votre planète en guise de satellite, sans savoir pourquoi. Les astronomes calculeront son lever et son coucher et on la mettra dans les almanachs, voilà tout.
— Tu es bête ! horriblement bête ! Fais-moi des mensonges plus spirituels, ou je ne t’écoute plus. Tu veux me convaincre de ta réalité par des procédés de réaliste ? Je ne te crois pas !
— Mais je ne mens pas : tout cela est vrai. Malheureusement, la vérité n’est jamais spirituelle ! Je crois que tu attends de moi quelque chose de grand, peut-être de beau. Tant pis ! je ne te donne que ce que je peux…
— Ne fais donc pas le philosophe, âne !
— Quelle philosophie ? J’ai tout le côté droit paralysé ! Je ne puis que geindre. J’ai consulté toute la Faculté. Oh ! ils sont très-forts pour diagnostiquer sur la maladie ; mais guérir ? Ils ont un très-joli système : ils envoient le malade chez un spécialiste : nous autres, nous diagnostiquons, lui, il nous guérira. L’ancien système, selon lequel chaque médecin traitait toutes les maladies, a complètement disparu : il n’y a plus que des spécialistes. As-tu mal au nez ? on t’enverra à Paris : il y a un fameux spécialiste européen pour les affections du nez. Tu vas donc à Paris. Le spécialiste examine ton nez : « Je ne puis, dit-il, guérir que votre narine droite, car je ne traite pas les narines gauches, ce n’est pas ma spécialité. Il faut aller à Vienne : il y a un spécialiste pour les narines gauches. » J’ai recouru aux remèdes des bonnes femmes, mais un médecin allemand m’a conseillé de prendre un bain après m’être fait enduire de miel salé. J’ai suivi l’ordonnance en pure perte. En désespoir de cause, je m’adresse au comte Mateï, à Milan, il m’envoie une brochure et des globules… Que Dieu lui pardonne ! Enfin, c’est l’extrait de Hoff qui m’a guéri. Je lui ai signé une attestation comme quoi son remède m’avait réussi. Mais voilà bien une autre affaire : pas un journal n’a voulu de mon attestation. « C’est trop réactionnaire, dit-on, personne ne veut plus croire à l’existence du diable. Publiez cela sous le voile de l’anonyme. Mais une attestation anonyme ! » J’ai ri avec les journalistes. « C’est en Dieu, lui ai-je dit, qu’il est réactionnaire de croire : mais moi, je suis le diable ! — C’est vrai, m’ont-ils répondu, pourtant cela ne rentre pas dans notre programme. À titre de nouvelle à la main, si vous voulez… » Cela m’est resté sur la conscience, vois-tu ! Les meilleurs sentiments, et entre autres la reconnaissance, me sont interdits à cause de ma position sociale.
— Encore de la philosophie ! fit Ivan en grinçant des dents.
— Que Dieu m’en garde ! Je me plains, voilà tout. Je suis calomnié. Tu me traites perpétuellement d’imbécile. Ah ! jeune homme ! l’esprit ne fait pas tout ! J’ai reçu de la nature un cœur bon et gai. J’aime à la folie le vaudeville ! Tu me prends peut-être pour un vieux klestakov, et pourtant ma destinée n’est pas drôle. Par une inexplicable erreur de la fortune, je suis condamné à nier et je n’en suis pas moins foncièrement bon, très-mal fait pour la négation. « Non, il faut que tu nies ! Sans négation, pas de critique, et sans critique, comment feraient les revues ? Ôtez la critique, il n’y a plus que des hosannas ! Cela ne suffit pas. Il faut que l’hosanna soit contrebalancée par le doute ! etc… » Du reste, je ne suis pour rien en tout cela : ce n’est pas moi qui ai inventé la critique, je n’ai pas à répondre pour elle. Je n’en suis pas moins le bouc émissaire : il faut que je critique ! — Et voilà l’origine de la vie. Nous comprenons très-bien, nous autres, cette comédie. Moi, je ne demande que le néant. — « Non, m’est-il répondu, il faut que tu vives, car sans toi rien n’existerait, rien ne serait possible sur la terre si tout s’y passait sagement. Sans toi, point d’action : or il faut que l’homme agisse ! » Voilà comment, bien à contrecœur, j’accomplis mon mandat : je suscite des actions humaines, je me discrédite par obéissance. Les gens, même les plus intelligents, prennent au sérieux cette comédie : et prendre au sérieux la comédie de la vie, c’est une tragédie intime et ils en souffrent, mais… en revanche ils vivent, ils vivent réellement et non idéalement ; car la souffrance, c’est la vie. Quel plaisir aurait-on sans la souffrance ? Tout serait comme une interminable cérémonie : c’est saint, mais que c’est ennuyeux ! Or moi, je souffre et pourtant je ne vis pas, je suis l’x : de l’équation à n inconnues. Je suis le spectre de la vie, je n’ai plus d’origine, je n’ai pas de fin, j’ai oublié mon nom ! Tu ris ! Non, tu ne ris pas, tu te fâches encore. Tu te fâches toujours ! Il te faudrait toujours de l’esprit ! Ah ! j’aurais donné toute cette vie supra-terrestre, tous les grades, tous les honneurs pour m’incarner en une grosse et grasse marchande et faire brûler des cierges à l’église !
— Alors tu ne crois plus en Dieu, toi-même ? fit Ivan avec un sourire fielleux.
— Comment donc ? Mais parles-tu sérieusement ?
— Dieu est-il, oui ou non ? cria Ivan avec un entêtement de fou.
— Ah ! c’est donc sérieux ? Eh bien, mon petit pigeon, je te jure par Dieu que je n’en sais rien. Voilà ce que je puis dire de plus sincère.
— Non, tu n’es pas ! Tu es moi-même et pas autre chose !
— Si tu veux, j’ai la même philosophie que toi : je pense, donc je suis, voilà ce dont je suis sûr. Quant au reste, quant à tout ce qui m’entoure, Dieu et Satan lui-même, tout cela ne m’est pas prouvé ! Si tout cela a une existence personnelle ou si ce n’est qu’une émanation de moi, un développement successif de mon moi qui existe temporellement et personnellement… Mais je m’arrête, car je vois que tu vas me battre.
— Si au moins tu me racontais une anecdote !
— Eh bien, en voici une précisément à propos du point qui nous occupe. Plutôt une légende qu’une anecdote. Tu me reproches mon scepticisme ! Mais il n’y a pas que moi de sceptique ! Nous sommes sens dessus dessous, chez nous, à cause de vos sciences. Tant qu’on n’a connu que les atomes, les cinq sens, les quatre éléments, cela allait encore. On parlait déjà d’atomes dans l’antiquité ! Mais vous avez découvert « la molécule chimique », le protoplasma et diable sait encore quoi ! Alors nous avons commencé à baisser la queue. Quel chaos ! Eh bien, cette légende de notre moyen âge — de notre moyen âge, non pas du vôtre, n’a pas de croyants, sauf peut-être les grosses et grasses marchandes — les nôtres, non pas les vôtres. — (Car tout ce qui existe chez vous existe aussi chez nous, je te dévoile ce mystère par amitié, c’est pourtant défendu.) Cette légende parle donc du paradis. La voici. Vous avez eu un certain philosophe qui niait tout, les lois naturelles, la conscience, la foi, surtout la vie future : après sa mort, il croyait aller dans les ténèbres du néant, et voilà qu’il entre dans la vie future. Il se fâche, il s’étonne. « Cela, dit-il, est contre mes convictions ! » Et il fut condamné pour cela… Excuse-moi, je ne t’en raconte que ce qu’on m’en a dit à moi-même… Donc il fut condamné à faire dans les ténèbres, un voyage d’un quatrillion de kilomètres (car nous avons aussi les kilomètres maintenant), et quand il aura fait son quatrillion, les portes du paradis lui seront ouvertes et tout lui sera pardonné…
— Quelles sont les tortures de l’autre monde, outre les quatrillions ? demanda Ivan avec une étrange animation.
— Quelles tortures ? Ah ! ne m’en parle pas ! Auparavant, c’était encore supportable, mais aujourd’hui on a inauguré le système de la torture morale : « les remords de la conscience » et autres balivernes dans ce goût. C’est votre « adoucissement des mœurs » qui nous a valu cette mode ! Et au profit de qui ? au profit de ceux qui n’ont pas de conscience ! En revanche, les gens honnêtes souffrent davantage, les gens encore chargés d’honneur et de vertu. Voilà ce que c’est : on fait des réformes sur un terrain qui n’est pas encore préparé ! Et surtout emprunter des institutions à l’étranger, quelle folie ! Le feu d’autrefois, aujourd’hui démodé, valait mieux !… Notre condamné au quatrillion regarde donc un moment devant lui, puis se couche en travers de la route : « Je refuse, dit-il, je refuse par principe ! » Prends l’âme d’un athée russe de la meilleure éducation et mêle-la avec l’âme du prophète Jonas qui bouda pendant trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine, et tu obtiendras notre penseur étendu en travers de la route.
— Et sur quoi s’est-il étendu ?
— Il est probable qu’il y avait de quoi s’étendre ! Te moques-tu de moi ?
— Bravo ! cria Ivan.
Il écoutait avec une visible curiosité.
— Eh bien, reprit-il, a-t-il fini par se relever ?
— Il resta ainsi pendant mille ans, puis il se leva et marcha.
— Quel âne !
Ivan éclata de rire nerveusement et se mit à réfléchir.
— Rester couché éternellement ou marcher tout un quatrillion de verstes, n’est-ce pas tout un ? Mais cela fait un billion d’années de marche !
— Et même plus. Si j’avais du papier et un crayon, je ferais le calcul. Mais il y a longtemps qu’il a fait son quatrillion et c’est là que commence l’anecdote.
— Comment ! Mais où a-t-il pris un billion d’années ?
— Tu fais toujours des raisonnements terrestres et de ton temps ! La terre a peut-être elle-même subi un billion de transformations ! Elle s’est gelée, puis fondue ; elle s’est décomposée en ses éléments premiers « et de nouveau les eaux ont recouvert la terre ». Elle a passé comète, elle est devenue soleil, puis terre. Une série infinie de transformations selon des lois immuables… Et de tout cela résulte un ennui tel qu’il en est inconvenant…
— Eh bien ! eh bien ! Qu’est-ce qui arriva ensuite ?
— Eh bien, aussitôt qu’on lui eut ouvert la porte du paradis, il entra, mais il n’y resta pas deux secondes, montre en main (quoique, selon moi, sa montre ait dû se décomposer en ses éléments premiers durant le voyage), et s’écria que, pour ces deux secondes, il subirait encore un voyage, non pas d’un quatrillion de kilomètres, mais d’un quatrillion de quatrillions au quatrillionnième degré. Et il chanta : Hosanna ! Mais il chanta trop… Je te le répète, c’est une légende : je te la donne pour ce qu’elle m’a coûté. Tu peux voir par là les idées qui ont cours chez nous.
— Je te tiens ! s’écria Ivan avec une joie enfantine, comme s’il se rappelait subitement quelque chose. C’est moi-même qui ai inventé cette histoire du quatrillion de kilomètres ! J’avais alors dix-sept ans et j’étais au gymnase. Je l’ai contée à un de mes camarades. Elle est très-caractéristique ; je l’avais oubliée, mais je me la suis rappelée inconsciemment, ce n’est pas toi qui me l’as dite… Tu n’es donc décidément qu’un rêve.
— La fougue même que tu mets à me nier me prouve que malgré tout tu crois en moi, dit le gentleman avec gaieté.
— Pas du tout ! Je n’ai pas un centième de fraction de croyance en toi !
— Et un millième ? Les doses homœpathiques sont souvent les plus fortes. Avoue que tu crois en moi au moins au dix-millième.
— Non ! cria Ivan. D’ailleurs je voudrais bien croire en toi.
— Hi ! hi ! voilà un aveu ! Mais je suis bon, je vais t’aider. C’est moi qui te tiens ! Je t’ai conté exprès ton anecdote pour que tu ne croies pas en moi.
— Tu mens ! Ton but évident est de me convaincre de ta réalité !
— Précisément, mais les hésitations et l’inquiétude, le duel entre la négation et l’affirmation constituent, pour un homme conscient comme toi, une telle souffrance qu’il y a de quoi se pendre. Je sais que tu crois en moi un peu, et c’est pour augmenter ton scepticisme que je t’ai fait ce conte. C’est ma nouvelle méthode. Quand tu seras convaincu que je ne suis pas réel, tu te mettras à m’assurer que j’existe vraiment, que je ne suis pas un rêve, et mon but sera atteint. Or, en lui-même, mon but est noble. Je vais semer en toi une légère semence de foi : il en naîtra tout un chêne, un si grand chêne qu’à son ombre tu rêveras de te faire ermite, car, au fond de toi-même, tu as le goût des solitudes sacrées où l’on se repaît de racines sauvages !
— Alors, misérable, c’est pour mon salut que tu fais tout cela ?
— Mais il faut bien faire, une fois, une bonne action ! Pourquoi t’irriter si fort ?
— Bouffon ! As-tu jamais tenté les solitaires qui passent dix-sept ans au désert et qui sont envahis par les mousses ?
— Mon petit pigeon, je n’ai jamais fait que cela. On néglige le monde entier pour une âme aussi précieuse que la tienne : une étoile comme toi fait oublier toutes les constellations. (Nous avons un calcul particulier.) Or, il y en a, parmi les solitaires, qui te valent pour le développement intellectuel, malgré que tu en aies. Ils peuvent concevoir simultanément de tels abîmes de doute et de foi, que, parole ! il me semble parfois qu’il s’en faut d’un cheveu qu’ils soient à nous.
— Et, malgré tout, tu t’en vas toujours avec un nez long d’une aune.
— Mon ami, mieux vaut un long nez que pas de nez du tout, comme le disait naguère encore un marquis malade (il devait être soigné par quelque spécialiste) dans sa confession à un Père Jésuite. J’ai tout entendu, c’était charmant. « Rendez-moi mon nez ! » cria-t-il en se frappant la poitrine. « Mon fils, insinuait le pater, toutes choses sont réglées par les desseins de la Providence ; un malheur évident engendre parfois un bonheur caché ! Si les cruautés du sort vous ont privé de votre nez, consolez-vous en pensant que personne ne pourra jamais vous dire que vous l’avez trop long… »
— Fi ! que c’est bête !
— Mon ami, je voulais te faire rire… Vois-tu, il n’y a rien de tel pour vous distraire des ennuis de la vie que ces petites boîtes surnommées par les Jésuites des confessionnaux. Voici une historiette toute récente. Arrive chez un vieux pater une petite blonde, une Normande, une jeune fille de vingt ans. Quelle beauté ! Un corps !… Ça faisait venir l’eau à la bouche. Elle s’agenouille et murmure son péché dans le guichet du pater. « Que dites-vous là, ma fille ? Vous êtes retombée encore une fois ! s’écrie le pater. O sancta Maria ! qu’entends-je ? Et déjà plus avec le même ! Mais jusqu’à quand cela va-t-il durer ? N’avez-vous pas de honte ? — Ah ! mon Père, répond la jeune fille tout en larmes, ça lui fait tant de plaisir et à moi si peu de peine ! » Que dis-tu de cette réponse ? C’est le cri de la nature elle-même ! Pour moi, je lui ai donné l’absolution. Je me retournais déjà pour m’en aller, quand j’entendis le pater lui fixer à travers le petit trou un rendez-vous. Un vieillard ! c’est-à-dire, presque un vieillard. Il a succombé en un instant ! la nature, ah ! la nature a repris le dessus ! Quoi ? tu es encore fâché ? Je ne sais plus comment faire pour t’être agréable.
— Laisse-moi. Tu es un cauchemar insupportable ! fit Ivan en soupirant.
Il se sentait vaincu par la persistance de sa vision.
— Tu m’ennuies terriblement ! Je donnerais beaucoup pour te chasser d’ici.
— Modère tes exigences, je t’en prie. N’exige pas de moi « le grand et le beau », et tu verras comme nous serons bons amis, dit le gentleman d’un ton persuasif. Au fond, tu m’en veux de n’être pas venu à toi dans une lueur rouge, « dans le tonnerre et les éclairs », les ailes entamées par le feu. Tu m’en veux de m’être présenté à toi avec des dehors si modestes. Tu es blessé par là dans tes sentiments esthétiques d’abord, et puis dans ton orgueil. Comment un diable si banal ose-t-il aborder un si grand homme ? Tu as encore ces prétentions romantiques si bafouées par Bielinsky. Qu’y faire, jeune homme ? Je pensais, en me préparant à venir chez toi, à prendre les apparences d’un conseiller d’État en activité, décoré des Ordres du Lion et du Soleil : mais j’y ai renoncé, tu m’aurais battu ! Comment ? mettre à ma boutonnière les crachats du Lion et du Soleil au lieu de l’étoile polaire ou de Sirius ! Et tu me reproches ma bêtise ? Mais, bon Dieu ! je ne prétends pas avoir ton intelligence ! Méphistophélès, en abordant Faust, annonce qu’il fera le mal et ne fait que le bien. C’est son affaire : moi, je suis tout le contraire. Je suis peut-être le seul homme du monde qui aime la vérité et veuille sincèrement le bien. J’étais là quand le Verbe s’est crucifié, s’est élevé aux cieux, emportant avec lui l’âme du bon larron ; j’ai entendu l’acclamation joyeuse des chérubins qui chantaient Hosanna et les hymnes des séraphins, ces hymnes qui faisaient trembler tout l’univers : eh bien, je te jure par tout ce qui est saint que j’aurais voulu me joindre à ces chœurs et crier, moi aussi : Hosanna ! Ce cri allait déjà sortir de ma poitrine… Tu sais que je suis très-sentimental, très-accessible aux émotions esthétiques. Mais le bon sens — oh ! la plus désastreuse de mes vertus ! — m’a retenu dans les limites nécessaires et j’ai laissé passer l’heure irréparable. « Car, pensai-je, qu’arriverait-il si je criais : Hosanna ? Tout s’éteindrait dans le monde, plus personne n’agirait. » Voilà comment mon devoir professionnel, ma condition sociale m’ont forcé à refouler en moi les bons instincts et à rester dans mon ignominie. D’autres accaparent la gloire du bien ; on ne me laisse que l’ignominie. Mais je ne suis pas jaloux de cette gloire volée, je ne suis pas vaniteux. Pourquoi suis-je, seul entre toutes les créatures, voué aux malédictions des honnêtes gens ? Il y a ici un mystère qu’on ne peut pas me révéler, de peur que je ne hurle : Hosanna ! et qu’alors disparaisse de l’univers la négation nécessaire, et que ce soit le règne de la sagesse, c’est-à-dire que tout disparaisse, même les journaux et les revues : car qui s’abonnerait alors ? Je sais bien qu’à la fin de tout je finirai par deviner cette énigme : je ferai mon quatrillion et je me réconcilierai avec Dieu. Mais d’ici là je boude, et, le cœur serré, j’accomplis ma destinée : perdre des milliers, pour en sauver un ! Combien, par exemple, a-t-il fallu perdre d’âmes et souiller de réputations pour obtenir un juste, un Job, au nom de qui l’on s’est si méchamment joué de moi, jadis ! Non, tant que l’énigme ne me sera pas expliquée, il y a pour moi deux vérités : l’une, — la leur, — que j’ignore ; l’autre, la mienne. Reste à savoir quelle est la meilleure… Tu dors ?
— Je crois bien, gémit rageusement Ivan. Tout ce qu’il y a de plus bête en moi, tout ce que j’ai moulu depuis longtemps et rejeté de mon esprit, tu me l’apportes comme une nouveauté !
— Allons ! je n’ai pas encore réussi. Moi qui pensais te séduire en faisant un morceau de littérature ! Cet Hosanna des anges, vraiment, ce n’était pas mal. Pourquoi ce ton sarcastique à la Heine ? Hé ?
— Non ! jamais je n’ai eu ces idées de laquais ! Comment mon âme a-t-elle pu produire l’image de laquais que tu es ?
— Mon ami, je connais un charmant petit barine, tout jeune, un penseur, un amateur de littérature et d’art. Il est l’auteur d’un poëme non sans mérite intitulé : le Grand Inquisiteur ! … C’est lui que j’avais en vue tout à l’heure.
— Je te défends de parler du Grand Inquisiteur ! s’écria Ivan tout rouge de honte.
— Et le cataclysme géologique, te le rappelles-tu ? Voilà un poëme !
— Tais-toi, ou je te tue !
— Moi ! me tuer ? Attends, il faut que je te dise tout ce que je pense. Je ne suis venu que pour me procurer ce plaisir. Oh ! que j’aime les rêves de mes jeunes amis, fougueux, âpres à la vie ! « Là, disais-tu l’an dernier quand tu te disposais à venir ici, vivent des gens nouveaux. Ils veulent tout détruire et en revenir à l’anthropophagie. Les sots ! Ils ne sont pas venus me demander conseil ! À mon avis, il ne faut rien détruire, excepté l’idée de Dieu, dans l’esprit de l’homme : c’est par là qu’il faut commencer. Ô les aveugles ! ils ne comprennent rien ! Une fois que toute l’humanité en sera venue à nier Dieu (et je crois que l’époque de l’athéisme universel arrivera, comme telle époque géologique, à son rang), alors, d’eux-mêmes, sans anthropophagie, disparaîtront les anciens systèmes et surtout l’ancienne morale. Les hommes se réuniront pour demander à la vie tout ce qu’elle peut donner, mais seulement et absolument à cette vie présente et terrestre. L’esprit humain grandira, s’élèvera jusqu’à un orgueil satanique, et ce seront les temps du dieu-humanité. Sans cesse triomphant de la nature par la science et par la volonté, et sans limites, cette fois, l’homme, par cela même, éprouvera une joie si intense qu’elle remplacera en lui les espérances des joies célestes. Chacun saura qu’il est mortel, qu’il n’a à compter sur aucune résurrection, et acceptera la mort avec orgueil, tranquillement, comme un dieu. Son orgueil même empêchera l’homme de se révolter contre la dure loi qui limite si vite la durée de sa vie, et il aimera ses frères sans exiger de retour. L’amour cherchera sa satisfaction dans cette vie passagère et le sentiment même de la brièveté compensera en intensité les jouissances disséminées dans les espérances illimitées d’un amour d’outre-tombe… » Et ainsi de suite, ainsi de suite… C’est charmant.
Ivan se bouchait les oreilles de ses deux mains, regardant la terre et tremblant de tout son corps. La voix continuait :
— La question gît en ceci, pensait mon jeune rêveur : Est-il possible que cette époque vienne jamais ? Si elle vient, tout est décidé, l’humanité sera définitivement ordonnée. Mais comme, vu la bêtise innée de l’espèce humaine, il se peut que rien de tout cela n’arrive avant mille ans, il est permis à ceux qui ont la conscience de cette vérité d’ordonner leur vie selon ces principes nouveaux : dans ce sens tout est permis. Plus encore : si cette époque ne doit jamais arriver, comme Dieu et l’immortalité n’existent pas, il est permis à l’homme qui se règle selon les principes nouveaux de devenir l’homme-dieu, fût-il seul dans l’univers à vivre ainsi. Il pourrait, dès lors, d’un cœur léger, franchir tous les obstacles de la morale ancienne qui réduisait l’homme en esclavage. Pour Dieu il n’y a pas de lois ! Dieu est partout à sa place ! Tout est permis, ce mot résume toute la loi. Tout ça est très-charmant : seulement, pour tricher, quel besoin a-t-on de la sanction de la vérité ? Mais tel est notre Russe contemporain : il ne peut tricher sans la sanction de la vérité, tant il l’aime, cette VÉRITÉ…
L’hôte était entraîné par sa propre éloquence. Il haussait de plus en plus la voix et regardait avec ironie le maître de céans. Mais il ne put finir : Ivan prit tout à coup sur la table un verre de thé et le jeta à la face de l’orateur.
— Ah ! mais… c’est bête, enfin ! s’écria l’autre en se levant vivement et en épongeant avec son mouchoir les gouttes de thé sur ses habits. — Il s’est souvenu de l’encrier de Luther ! Et il prétend me considérer comme un rêve ! On jette donc des verres à la tête des fantômes ? C’est agir en femme ! Eh ! je soupçonnais bien que tu faisais seulement semblant de te boucher les oreilles : tu écoutais !…
En ce moment on frappa aux vitres avec persistance.
Ivan Fédorovitch se leva.
— Tu entends ? Ouvre donc, s’écria l’hôte : c’est ton frère Alioscha. Il t’apporte la plus inattendue des nouvelles, tu peux me croire.
— Tais-toi, hypocrite ! Je savais avant toi que c’est Alioscha. Je l’avais pressenti, et certes il ne vient pas pour rien, il apporte évidemment une « nouvelle » ! s’écria Ivan au paroxysme de l’exaspération.
— Ouvre donc ! ouvre-lui ! Il fait une tourmente de neige dehors, et c’est ton frère. Monsieur sait-il le temps qu’il fait ? C’est à ne pas mettre un chien dehors…