Les Frères Karamazov (page 32)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On frappait toujours. Ivan voulait courir à la fenêtre, mais quelque chose le paralysait. Il s’efforçait de briser les liens qui le retenaient, mais vainement. On frappait de plus en plus fort. Enfin, les liens se rompirent et Ivan Fédorovitch se redressa. Il regarda d’un air effaré autour de lui. Les deux bougies étaient presque consumées ; le verre dont il venait de jeter le contenu à son hôte était sur la table. Sur le divan, personne. On frappait encore à la fenêtre, mais beaucoup moins fort qu’il ne lui avait paru tout à l’heure, avec beaucoup de discrétion même.

— Ce n’est pas un rêve ! Non, je jure que ce n’était pas un rêve ! Tout cela vient d’arriver.

Ivan courut à la fenêtre.

— Alioscha ! je t’ai défendu de venir ! cria-t-il avec rage. En deux mots, que me veux-tu ? En deux mots, entends-tu ?

— Il y a une heure que Smerdiakov s’est pendu, répondit Alioscha.

— Monte, je vais t’ouvrir, dit Ivan. Et il alla ouvrir la porte.

VIII

Alioscha apprit à Ivan qu’une heure auparavant Maria Kondratievna était venue lui apprendre que Smerdiakov s’était tué. Elle l’avait trouvé pendu à un clou fiché dans le mur, et, avant d’aller faire sa déclaration aux autorités, elle était accourue tout droit chez Alioscha. Il s’était rendu avec elle dans le logis de Smerdiakov ; il était encore comme Maria Kondratievna l’avait vu. Sur la table on trouva un papier qui portait ces mots : « Je meurs par ma propre volonté ; qu’on n’accuse personne de ma mort. » Alioscha laissa ce billet sur la table et alla chez l’ispravnik :

— Et de là je suis venu chez toi, dit Alioscha en regardant fixement Ivan, dont le visage le surprenait.

— Frère, dit-il tout à coup, tu es probablement très-malade. Tu me regardes comme si tu ne comprenais pas ce que je te dis.

— C’est bien d’être venu, dit Ivan d’un air absorbé et comme s’il n’avait pas entendu l’exclamation d’Alioscha. Je savais qu’il se pendrait.

— Par qui le savais-tu ?

— Je ne sais pas par qui, mais je le savais… Le savais-je ? Oui, c’est lui qui me l’a dit, il vient justement de me le dire…

Ivan se tenait au milieu de la chambre, l’air toujours absorbé, regardant la terre.

— Qui, lui ? demanda Alioscha en regardant involontairement tout autour.

— Il vient de se sauver.

Ivan leva la tête et sourit avec douceur.

— C’est de toi qu’il a eu peur, toi, la colombe. Tu es un « pur chérubin ». C’est Dmitri qui t’appelle ainsi chérubin… Le cri formidable des séraphins… Qu’est-ce qu’un séraphin ? Toute une constellation peut-être, et peut-être cette constellation n’est-elle qu’une molécule chimique… Existe-t-il une constellation du Lion et du Soleil ? Sais-tu ?

— Frère, assieds-toi, dit Alioscha effrayé, assieds-toi sur le divan, je t’en prie. Tu as le délire. Appuie-toi sur le coussin… C’est cela. Veux-tu une serviette mouillée sur la tête ? Ça te ferait du bien.

— Oui, donne-moi la serviette, ici sur la chaise… je viens de l’y jeter.

— Non, elle n’y est pas. Ne t’inquiète pas, la voici, dit Alioscha en ramassant dans un coin de la chambre, auprès de la table à toilette, une serviette propre et encore sèche.

Ivan considéra cette serviette avec un regard étrange.

— Attends, dit-il en se dressant sur le divan. Il y a une heure, cette même serviette, je l’ai prise, mouillée, appliquée sur ma tête et puis jetée… Comment donc est-elle sèche ? Il n’y en avait pas d’autre.

— Tu as appliqué cette serviette sur ta tête ?

— Mais oui, il y a une heure, quand je marchais à travers la chambre… et pourquoi ces bougies sont-elles consumées ? Quelle heure est-il ?

— Bientôt minuit.

— Non, non, non ! cria Ivan, ce n’était pas un rêve, il était ici, sur ce divan. Quand tu as frappé à la fenêtre, je lui ai jeté un verre, celui-ci… Attends un peu. Cela m’est déjà arrivé… Alioscha, j’ai maintenant des rêves… Mais ce ne sont pas des rêves, c’est réel ! Je marche, je parle, je vois… et pourtant, je dors !… Il était ici, assis sur ce divan… Il était terriblement bête, Alioscha, terriblement bête !

Il éclata de rire et se mit à marcher dans la chambre.

— Qui ? de qui parles-tu, frère ? demanda anxieusement Alioscha,

— Du diable. Il vient chez moi. Il est venu deux, trois fois. Il m’exaspère, il me reproche de lui en vouloir parce qu’il n’est que le diable, au lieu du Satan traditionnel, aux ailes entamées par le feu et qui arrive dans le tonnerre et les éclairs. Ce n’est qu’un imposteur, un diable de la dernière classe ! Il prend des bains. S’il ôtait ses habits, tu lui verrais certainement une queue longue, lisse comme celle d’un chien danois, longue d’une arschine, couleur d’argile. Alioscha ! tu as froid, tu as reçu la neige, veux-tu du thé ? Tiens, il est froid ! on va faire bouillir le samovar… C’est à ne pas mettre un chien dehors…

Alioscha courut à la table à toilette, mouilla la serviette, persuada Ivan de s’asseoir de nouveau et lui enveloppa la tête, puis il s’assit auprès de lui.

— J’ai peur, demain, de Katia. Je la crains plus que tout au monde dans l’avenir. Elle me trahira demain, elle me foulera aux pieds. Elle croit que je perds Mitia par jalousie, à cause d’elle, oui, elle croit cela ! Eh bien, non, demain… ce sera la croix et non pas le gibet. Non, je ne me pendrai pas. Sais-tu que je ne pourrais jamais me tuer, Alioscha ? Est-ce par lâcheté ? Non, je ne suis pas lâche. C’est par amour de la vie ! Comment savais-je que Smerdiakov s’était pendu ! Oui, c’est lui qui me l’a dit…

— Tu es bien sûr que quelqu’un est entré ici ? demanda Alioscha.

— Sur ce divan, dans le coin. Tu l’aurais mis à la porte… D’ailleurs, c’est toi qui l’as fait partir. J’aime ton visage, Alioscha. Le sais-tu ? Et lui, c’est moi, Alioscha, c’est moi-même. Tout ce qu’il y a en moi de vil, de bas, d’humiliant, c’est lui ! Oui, je suis un romantique, il l’a bien dit. Pourtant, quelle calomnie ! Il est terriblement bête, mais c’est là sa force. Il est rusé, bestialement rusé. Il sait très-bien me mettre hors de moi. Il m’irritait en me disant que je crois en lui ; c’est comme cela qu’il m’a forcé à l’écouter. Il m’a trompé comme un gamin. D’ailleurs, il m’a dit sur mon propre compte beaucoup de vérités, des choses que je ne me serais jamais dites. Sais-tu, Alioscha, sais-tu, ajouta Ivan d’un air confidentiel, je voudrais bien que ce fût réellement lui et non pas moi.

— Il t’a fatigué, dit Alioscha avec pitié.

— Il m’a exaspéré, et très-adroitement, sais-tu bien : « La conscience qu’est-ce que cela ? C’est moi qui l’ai inventée : pourquoi donc le remords ? Par habitude ! par cette habitude humaine qui date de sept mille ans 1 Échappons à l’habitude et nous serons des dieux ! » C’est lui qui disait cela.

— Et pas toi ? pas toi ? s’écria malgré lui Alioscha en le regardant d’un air serein. Oublie-le donc ! qu’il emporte avec lui tout le mal qui était en toi et qu’il ne revienne plus !

— Il est méchant, Alioscha, il se moque de moi ! C’est un insolent, Alioscha ! dit Ivan en tremblant de rage. Il m’a calomnié, il m’a calomnié devant moi-même ! Oh ! tu vas accomplir une grande action ! Tu vas déclarer que tu es le véritable assassin, que ce laquais n’a tué ton père qu’à ton instigation… »

— Frère, ce n’est pas toi qui as tué, ce n’est pas vrai.

— C’est lui qui l’a dit et il le sait ! « Tu vas accomplir une action vertueuse et pourtant tu ne crois pas à la vertu : voilà ce qui t’exaspère ! » Il l’a dit et il sait ce qu’il dit.

— C’est toi qui l’as dit, ce n’est pas lui. Tu as le délire.

— Non, il sait ce qu’il dit. « C’est par orgueil que tu iras dire, c’est moi qui ai tué ! Pourquoi avez-vous peur de moi ? Vous mentez, je méprise votre jugement et je me ris de votre peur. » Il disait encore : « Sais-tu ce que tu veux ? Tu veux qu’on t’admire. C’est un assassin, dira-t-on, un grand criminel, mais quel noble cœur ! Il a voulu sauver son frère, il s’est accusé… » Mais cela est faux, Alioscha, je ne veux pas de l’admiration des smerdes ! Je te jure qu’il mentait. Je lui ai pour cela jeté un verre qui lui a fracassé le museau !

— Frère, calme-toi, cesse…

— Non ! c’est un savant bourreau ! Et quelle cruauté ! Je sais bien pourquoi il vient ! « Soit, disait-il, tu iras par orgueil, mais tu garderas l’espoir qu’on envoie Smerdiakov au bagne, qu’on absolve Mitia et qu’on te condamne moralement seulement. » Mais Smerdiakov est mort ! Qui donc voudra consentir à me croire ? Je suis pourtant résolu à y aller, à dire… Mais pourquoi faire, maintenant ? C’est affreux, Alioscha !

— Frère !… Mais comment a-t-il pu te parler de la mort de Smerdiakov avant mon arrivée ? Personne encore ne savait cela…

— C’est lui qui me l’a dit, dit Ivan d’un ton péremptoire. « Mais sais-tu toi-même pourquoi tu y vas ? Tu n’en sais rien, et tu donnerais beaucoup pour le savoir. D’ailleurs, es-tu bien décidé à y aller ? Tu iras par lâcheté, parce que tu n’oseras pas ne pas y aller. Et pourquoi n’oseras-tu pas ? Devine toi-même !… » Là-dessus, tu es entré et il est parti. Il m’a traité de lâche. Smerdiakov aussi. Il faut les tuer. Katia me méprise, je le vois depuis un mois. Et toi aussi, tu me méprises, Alioscha ! Je te détesterai désormais ! Je hais aussi le fauve, l’autre : qu’il pourrisse au bagne ! J’irai demain leur cracher au visage à tous !

Ivan se leva avec violence, arracha la serviette et se mit à courir à travers la chambre. Alioscha n’osa le laisser seul pour aller chercher le médecin. Et peu à peu Ivan achevait de perdre la raison. Il ne cessait de proférer des phrases incohérentes. Tout à coup, il chancela, Alioscha le saisit, le conduisit à son lit et le coucha. Le malade tomba dans un profond sommeil. Alioscha resta pendant deux heures auprès de son chevet, puis s’étendit sur le divan après avoir prié pour ses deux frères. Il commençait à comprendre la maladie d’Ivan. « Trop d’orgueil, trop de conscience. » Dieu et la Vérité, que repoussait Ivan, assiégeaient son cœur révolté. « Oui, pensait Alioscha, puisque Smerdiakov est déjà mort, personne ne croira Ivan. Il ira pourtant. Il déposera. Dieu vaincra, se dit Alioscha avec un doux sourire. Ou Ivan se redressera dans la lumière de la vérité, ou bien… il périra dans la haine, en se vengeant de lui-même et des autres et pour s’être asservi à une foi dont il n’était pas convaincu.

LIVRE X UNE MÉPRISE JUDICIAIRE.

I

Le lendemain, à dix heures du matin, la séance du tribunal s’ouvrit et le jugement de Dmitri Fédorovitch Karamazov commença ; cette affaire a eu un grand retentissement dans tout le pays. On est venu, pour la suivre, de Moscou et même de Pétersbourg. Les femmes étaient pour Mitia et souhaitaient son acquittement ; la plupart des hommes étaient contre lui.

Longtemps avant l’heure, la salle était pleine. On se montrait les pièces à conviction, sur une table devant les juges : la robe de chambre ensanglantée de Fédor Pavlovitch, le pilon, la chemise et la redingote de Mitia, son mouchoir, ses pistolets, l’enveloppe des trois mille roubles.

À la droite des juges se tenaient les douze jurés : trois tchinovniks, deux marchands, six moujiks et un mechtchanine. On se demandait comment des gens si simples, surtout ces moujiks, pourraient comprendre une affaire de psychologie si compliquée. Pourtant leur attitude imposait le respect.

Enfin le président ouvrit la séance et ordonna d’introduire l’accusé. Il se fit un grand silence. Mitia produisit une impression défavorable. Il se présenta en gentleman, habillé de neuf, ganté, un linge éblouissant de blancheur. Il entra, roide, marchant à grands pas, et s’assit avec un calme imperturbable. Aussitôt après lui parut son défenseur, le célèbre Fetioukovitch. Une rumeur sourde parcourut la salle. C’était un homme long, sec, avec de grandes jambes fluettes, des doigts pâles et effilés ; le visage glabre, les cheveux courts ; ses lèvres minces étaient plissées par un sourire sardonique ; la physionomie eût été agréable sans les yeux, qui manquaient d’expression et étaient très rapprochés l’un de l’autre. Il y avait de l’oiseau dans cet homme. Il portait le frac et la cravate blanche.

On donna lecture de la liste des témoins. La nouvelle de la mort de Smerdiakov fit sensation.

— À chien mort de chien ! s’écria Mitia.

Son défenseur se jeta aussitôt vers lui pour le faire taire ; le président le menaça de prendre des mesures sévères à sa première incartade.

Ce petit épisode n’était pas de nature à lui concilier la bienveillance du public.

On lut l’acte d’accusation, puis on procéda à l’interrogatoire de l’accusé.

— Accusé, vous reconnaissez-vous coupable ? Mitia se leva.

— Je me reconnais coupable d’ivresse, de débauche et de paresse. Je voulais m’amender à l’heure même où la destinée m’a frappé. Quant à la mort du vieillard qui fut mon ennemi et mon père, je n’en suis point coupable. Je ne l’ai pas volé non plus, non, jamais. Je n’aurais pu voler. Dmitri Karamazov est un vaurien, mais un voleur, non !

Il prononça ces paroles avec emportement et s’assit tout frémissant.

Le président lui fit observer qu’il devait répondre le plus brièvement possible.

On procéda à la formalité du serment des témoins. Les deux frères de Mitia en étaient naturellement exemptés. Après les exhortations du pope et de son président à « dire toute la vérité et seulement la vérité », on fit sortir les témoins pour les rappeler ensuite l’un après l’autre.

II

On interrogea d’abord les témoins à charge, et chacun remarqua toute la gravité de l’accusation. La culpabilité ressortait si évidemment de leurs dépositions, qu’on se rendit aussitôt compte que les débats n’auraient lieu que pour la forme, que l’accusé était réellement coupable.

On commença par interroger Grigori.

Quand il eut répondu au procureur, ce fut au défenseur à l’interroger. Il se mit aussitôt à le questionner au sujet de ce paquet où étaient, « disait-on », cachés trois mille roubles destinés à « une certaine personne ».

— L’avez-vous vu vous-même, vous en qui votre barine avait depuis si longtemps confiance ?

Grigori répondit qu’il ne l’avait jamais vu et qu’il n’en avait même entendu parler que depuis l’événement.

Le défenseur fit, avec une persistance qui fut remarquée, cette même question à tous les témoins : tous répondaient qu’ils n’avaient pas vu le paquet, mais qu’ils en avaient entendu parler.

— Pourrais-je vous demander, reprit Fetioukovitch, en quoi consistait ce baume, cette liqueur que vous absorbez en guise de remède ?

Grigori le regarda d’un air stupide, puis, après un silence, murmura :

— Il y a de la sauge.

— Et rien de plus ?

— Du plantain.

— Et peut-être du poivre aussi ?

— Oui, du poivre aussi.

— Et tout cela avec de la petite vodka ?

— Oui, avec de la vodka pure.

Un léger rire passa dans la salle.

— C’est cela, de la vodka pure. Vous vous êtes d’abord frotté le dos avec la mixture, puis vous avez, après une pieuse prière dont votre épouse garde la secrète formule, bu le reste de la bouteille, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Y en avait-il beaucoup ? un petit verre ou deux ?

— Un grand verre.

— Ah ! un grand verre ! un verre et demi peut-être ? Grigori garda le silence. Il semblait se méfier.

— Un verre et demi de vodka pure, ce n’est pas mal, qu’en pensez-vous ? On peut voir ouvertes les portes du paradis avec un verre et demi de vodka !

Grigori se taisait toujours. Un nouveau rire parcourut l’assistance. Le président fit un mouvement.

— Ne pourriez-vous me dire, reprit Fetioukovitch, si vous étiez « en train de reposer » quand vous avez vu la porte du jardin ouverte ?

— Non, j’étais sur mes jambes.

— Cela ne me prouve pas que, même sur vos jambes, vous ne fussiez pas « en train de reposer ».

(Un nouveau rire.)

— Auriez-vous pu, à ce moment-là, si quelqu’un vous l’avait demandé, dire dans quelle année nous sommes ? Au fait, en quelle année sommes-nous, depuis, bien entendu la naissance de Jésus-Christ ? Le savez-vous ?

Grigori était intimidé et regardait fixement son bourreau. Cela peut paraître étrange, mais il ne savait pas « en quelle année nous sommes ».

— Au moins, pourriez-vous me dire combien vous avez de doigts aux mains ?

— Je suis un humble, dit tout à coup Grigori d’un ton net, et s’il plaît aux autorités de se moquer de moi, je dois le supporter.

Fetioukovitch demeura un peu déconcerté. Le président l’invita à faire des questions plus étroitement liées à l’affaire. Le but du défenseur — dont le système général consistait à discréditer la valeur des témoins à charge — n’en était pas moins atteint. Il procéda tout aussi adroitement avec le témoin Rakitine. (Il est à noter qu’en trois jours, Fetioukovitch s’était mis au fait du caractère de chacun des témoins.) Rakitine, qui avait fait une étude du milieu où étaient nés des types tels que les Karamazov, fut obligé, comme les autres, de répondre à la question : « Avez-vous vu le paquet de trois mille roubles ? » qu’il ne l’avait jamais vu personnellement.

— Permettez-moi de vous demander, continua le défenseur avec un sourire aimable, si vous n’avez pas beaucoup connu madame Svitlova (Grouschegnka) ?

— Je ne suis pas responsable de toutes les personnes que je connais… Je suis un jeune homme… dit Rakitine en rougissant.

— Oh ! je comprends, je comprends à merveille, dit le défenseur en feignant lui-même de regretter sa question indiscrète. Vous avez fort bien pu vous intéresser comme tout le monde à une jeune et belle femme qui recevait chez elle la fleur de la jeunesse de cette ville ; mais je voulais seulement vous demander un renseignement. Vous savez qu’il y a deux mois, madame Svitlova désirait vivement faire la connaissance du plus jeune des Karamazov, Alexey Fédorovitch. Elle vous a promis vingt-cinq roubles, si vous le lui ameniez dans le costume de novice qu’il portait alors. Vous avez conduit Alexey Fédorovitch chez madame Svitlova et vous avez reçu vingt-cinq roubles. Je voulais savoir si le fait est vrai.

— C’était une plaisanterie… Je ne vois pas en quoi cela vous intéresse… J’ai pris cet argent par plaisanterie, pour le rendre après.

— Par conséquent, vous l’avez pris, mais vous ne l’avez pas encore rendu… ou bien l’auriez-vous déjà rendu ?

— Bagatelles ! murmura Rakitine. Certes, je le rendrai. Le président intervint. Le défenseur déclara qu’il n’avait plus rien à demander à M. Rakitine.

La réputation du penseur Rakitine était quelque peu endommagée.

Mitia, mis hors de lui pa rle ton sur lequel Rakitine avait parlé de Grouschegnka, cria de sa place :

— Bernard !

Et quand, après les dépositions de Rakitine, le président demanda à Mitia s’il n’avait rien à dire, Mitia s’écria :

— Chez moi, dans ma cellule de prisonnier, il venait me chiper de l’argent, ce misérable, cet athée !

On imposa silence à Mitia, mais Rakitine était achevé.

Vint le tour de Trifon Borissitch. Il affirmait avoir vu lui-même jusqu’au dernier kopek les trois mille roubles entre les mains de Mitia.

— Avez-vous remis à l’accusé, demanda Fetioukovitch, les cent roubles qu’il a perdus chez vous lors de son premier voyage à Mokroïe ?

Trifon Borissitch nia d’abord avoir trouvé les cent roubles ; puis, comme il fut prouvé par les témoignages des moujiks que le fait était réel, l’hôtelier affirma les avoir rendus à Mitia.

Les choses se passèrent d’une sorte analogue avec les Polonais, Ils entrèrent la tête haute, en déclarant qu’ils avaient servi la couronne et que Mitia leur avait proposé d’acheter leur honneur pour trois mille roubles. Mais Fetioukovitch rappela sur la sellette Trifon Borissitch et le contraignit, malgré ses hésitations, à déclarer qu’il avait pris les panove en flagrant délit de tricherie, ce qui fut confirmé par Kalganov.

Ainsi Fetioukovitch parvint à déconsidérer chacun des témoins les plus importants aux yeux des juges et du public. Les amateurs et les jurisconsultes l’admirèrent. Mais ils se demandaient à quoi servirait tant d’adresse, puisque la culpabilité de l’accusé n’en restait pas moins évidente. L’assurance « du grand mage » ne laissait pourtant pas d’étonner, et l’on attendait : ce n’était pas pour rien qu’un pareil homme était venu de Saint-Pétersbourg !

III

On passa aux témoins à décharge. Tout d’abord on interrogea Alioscha. Il était visiblement sympathique aux ennemis aussi bien qu’aux amis de l’accusé. Il décrivit le caractère de son frère comme un homme emporté par ses passions, mais noble, orgueilleux, généreux, capable de se sacrifier lui-même. Il accorda pourtant que sa passion pour Grouschegnka l’avait rendu « difficile à vivre ». Mais il nia formellement la culpabilité.

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