Les Frères Karamazov (page 33)
— Votre frère vous a-t-il dit qu’il avait l’intention de tuer son père ? demanda le procureur. Vous pouvez ne pas répondre si cela vous plaît.
— Directement, il ne me l’a pas dit.
— Indirectement, alors ?
— Il m’a parlé un jour de sa haine pour notre père ; il semblait craindre… que, poussé à bout… il pût le tuer.
— L’avez-vous cru ?
— Je ne peux l’affirmer ; j’étais toujours convaincu qu’un bon sentiment le sauverait au moment fatal : c’est ce qui est arrivé en effet, car ce n’est pas lui qui a tué mon père 1 dit Alioscha d’une voix forte et qui résonna dans toute la salle.
Le procureur tressaillit comme un cheval de bataille au son de la trompette.
— Soyez sûr que je ne mets pas en doute votre sincérité ; je ne la crois pas compromise par votre partialité naturelle pour votre malheureux frère. Mais je ne vous cache pas que votre opinion est isolée ; elle est contraire à toutes les dépositions que l’instruction a reçues. Je persiste donc à vous demander sur quelles données est fondée votre conviction et de l’innocence de votre frère et de la culpabilité d’une autre personne que vous avez désignée au cours de l’instruction.
— Pendant l’instruction je n’ai répondu qu’aux questions qui m’ont été posées, répondit tranquillement Alioscha. Je n’ai pas commencé par accuser Smerdiakov.
— Pourtant vous l’avez désigné.
— Oui, d’après les affirmations de mon frère Dmitri. Je crois fermement à l’innocence de mon frère, et si ce n’est pas lui qui a tué, alors…
— C’est Smerdiakov. Mais pourquoi précisément lui ? et pourquoi êtes-vous si convaincu de l’innocence de votre frère ?
— Je ne puis pas douter de lui ; je sais qu’il ne peut me mentir, j’ai lu la vérité sur son visage.
— Seulement sur son visage ! Ce sont là toutes vos preuves ?
— Je n’en ai pas d’autres.
— Et vous n’avez pas d’autres preuves de la culpabilité de Smerdiakov que les paroles de votre frère el l’expression de son visage ?
— Non.
Le procureur se tut.
La déposition d’Alioscha produisit une très-mauvaise impression.
Fetioukovitch prit la parole. Il demanda à Alioscha à quel moment précis l’accusé lui avait parlé de sa haine pour son père. Alioscha tressaillit comme si un souvenir imprévu lui revenait et raconta la scène sur la route du monastère, en insistant sur le geste de Mitia se frappant la poitrine, — geste qu’Alioscha n’avait pas compris alors, mais qui ne pouvait avoir trait, il en était convaincu maintenant, qu’à l’amulette où étaient cachés les quinze cents roubles.
— Précisément, cria Mitia de sa place, c’est cela, Alioscha, c’est cela ! C’est sur elle que je frappais.
Fetioukovitch le supplia de se taire et revint aussitôt avec instance à Alioscha.
— C’est cela ! c’est bien cela ! s’écria Alioscha très animé. Mon frère m’a dit à ce moment qu’il pourrait encore se laver de la moitié de sa honte, mais qu’il était si peu maître de lui qu’il n’en ferait rien…
— Et vous vous rappelez nettement qu’il se frappait à cet endroit de la poitrine ? demandait avidement Fetioukovitch.
— Très-nettement ! Je me demandais même alors : « Pourquoi se frappe-t-il si haut ? le cœur est plus bas ! » C’est à cause de ce détail que ce souvenir m’est resté.
Le procureur se mêla à la lutte pour demander si l’accusé, en se frappant la poitrine avec le poing, avait semblé désigner quelque chose : peut-être se frappait-il au hasard.
— Mais il ne se frappait pas avec le poing, répondit Ahoscha. Il désignait avec son doigt, ici, très-haut. Comment ai-je pu l’oublier jusqu’ici !
Le président demanda à Mitia s’il voulait ajouter quelque chose à cette déposition. Mitia confirma le récit de son frère.
La déposition d’Alioscha était terminée. Elle avait cela de caractéristique qu’elle établissait un fait à la décharge de Mitia, un fait insignifiant en lui-même, il est vrai, mais qui prouvait l’existence des quinze cents roubles et par conséquent la véracité de Mitia. Alioscha était tout rouge de joie. « Comment ai-je pu l’oublier ? Comment ne me le suis-je rappelé que maintenant ? » disait-il en retournant à la place qui lui avait été désignée.
On passa à l’interrogatoire de Katherina Ivanovna.
À son entrée dans la salle, il se fit un mouvement. Les dames saisirent leurs jumelles, les hommes chuchotaient, quelques-uns se levèrent pour mieux voir. Mitia devint pâle « comme un mouchoir ». Toute vêtue de noir, elle s’approcha modestement, presque timidement, du tribunal. Son visage ne trahissait aucune émotion, mais le feu sombre de ses yeux révélait la résolution. Elle était merveilleusement belle. Elle parla d’une voix douce, mais distincte. Le président l’interrogeait avec discrétion, comme s’il eût craint de toucher « certaine corde ». Dès les premiers mots, elle déclara qu’elle avait été fiancée avec l’accusé jusqu’au moment où il l’avait abandonnée lui-même. Quand on l’interrogea au sujet des trois mille roubles qu’elle avait confiés à Mitia pour qu’il les envoyât à Moscou, elle répondit avec fermeté :
— Mon intention réelle n’était pas qu’il fît immédiatement parvenir cette somme à ma famille. Je savais qu’il avait un très-pressant besoin d’argent… à ce moment… Je lui ai donné ces trois mille roubles pour qu’il les envoyât à Moscou quand il voudrait, dans le délai d’un mois. Il avait tort de s’affliger tant à propos de cette dette. J’étais sûre qu’il me rendrait l’argent aussitôt qu’il l’aurait reçu de son père, j’avais confiance en son honneur… son incontestable honneur… relativement aux questions d’argent. Il devait recevoir de son père trois mille roubles. Je savais qu’il était en mauvaises relations avec son père ; je savais que son père l’avait lésé dans ses intérêts. Je ne me rappelle pourtant pas qu’il ait jamais, devant moi, proféré des menaces contre son père. S’il était venu chez moi, je l’aurais aussitôt rassuré quant à ces malheureux trois mille roubles qui l’ont tant fait souffrir. Mais il n’est pas revenu… Et moi-même… j’étais dans une certaine situation… qui ne me permettait pas de l’inviter à venir. D’ailleurs, je n’avais nullement le droit de me montrer exigeante avec lui quant à cette dette, dit-elle tout à coup avec l’accent d’une résolution profonde. J’ai moi-même reçu de lui, un jour, une somme plus considérable que j’ai acceptée, bien qu’il ne me fût pas possible de prévoir alors un temps où je pourrais la lui rendre.
Il y avait quelque chose de provocant dans son accent.
— Non, reprit-elle, jamais je n’oublierai cet instant !
Et elle raconta tout, tout cet épisode, tel que Mitia l’avait confié à Alioscha. Elle omit toutefois de dire que Mitia avait exigé qu’on envoyât Katherina Ivanovna elle-même chez lui pour chercher l’argent. Tous les membres du tribunal écoutaient avec recueillement. Le procureur ne se permit pas une question sur ce thème. Fetioukovitch fit à Katherina un profond salut. Oh ! il triomphait presque : se pouvait-il que l’homme si noble qui avait donné, dans un élan de générosité, ses derniers cinq mille roubles fût le même qui avait tué son père pour lui dérober trois mille roubles ? La sympathie commençait à pencher en faveur de Mitia. Mais lui qui, plusieurs fois, pendant la déposition de Katia, s’était levé et avait couvert son visage de ses mains, s’écria, quand elle eut fini :
— Katia ! pourquoi achèves-tu de me perdre ? Il fondit en larmes, puis il ajouta :
— Maintenant, je suis condamné.
Katherina Ivanovna pâlit, frissonna et s’assit à la place qu’on lui désignait, la tête baissée, tremblant comme dans un accès de fièvre.
Ce fut le tour de Grouschegnka.
Elle était aussi habillée de noir, les épaules entourées d’un superbe châle. Elle s’approcha lentement du tribunal, en regardant fixement le président.
Elle dit n’avoir pas vu le paquet, mais elle en avait entendu parler par le « brigand ».
— Mais tout cela, sottises ! Je ne serais allée chez Fédor Pavlovitch pour rien au monde !
— Qui traitez-vous de « brigand » ? demanda le procureur.
— Eh ! le laquais Smerdiakov qui a tué son bârine et qui s’est pendu hier.
On lui demanda sur quoi elle fondait une accusation si catégorique.
— C’est Dmitri Fédorovitch qui me l’a dit, répondit-elle, et vous pouvez l’en croire. C’est cette dame qui l’a perdu, c’est elle qui a fait tout le mal, ajouta-t-elle avec un tremblement haineux.
— De qui parlez-vous ? demanda le procureur.
— Mais de cette barichnia, cette Katherina Ivanovna qui m’a appelée chez elle et voulait me séduire…
Le président l’interrompit en la priant de contenir ses ressentiments.
— Mais, dit le procureur, quand on a arrêté l’accusé, à Mokroïe, vous avez crié : « C’est moi qui suis coupable ! je le suivrai au bagne !… » Vous le croyiez donc parricide ?
— Je ne me rappelle pas ce que j’ai cru à ce moment. Mais dès qu’il m’a déclaré qu’il n’était pas coupable, je n’ai point douté de sa parole.
IV
On introduisit Ivan. Il avait été appelé avant Alioscha ; mais l’huissier informa le président qu’une indisposition subite empêchait le témoin de se présenter devant le tribunal et qu’il viendrait aussitôt qu’il le pourrait. Son entrée fut à peine remarquée. La curiosité avait été presque satisfaite par l’interrogatoire des deux rivales.
Il s’approcha du tribunal avec une lenteur étrange, sans regarder personne, le front penché, comme perdu en ses pensées. Il était vêtu correctement, mais son visage portait les traces de sa maladie : il y avait la pâleur du sépulcre sur ce visage, c’était le visage d’un homme qui se meurt ; les yeux se voilaient. Il leva la tête et regarda circulairement la salle.
Alioscha se dressa et laissa échapper un « Ha ! » mais personne n’y prit garde.
Le président rappela à Ivan qu’il était témoin non assermenté, qu’il pouvait taire ou dire ce que bon lui semblerait, etc. Ivan Fédorovitch écoutait, les yeux vagues. Tout à coup, ses traits se détendirent dans un sourire, et aussitôt que le président, qui le regardait avec étonnement, eut fini, Ivan éclata de rire.
— Et puis quoi encore ? demanda-t-il à haute voix. Il se fit un silence. Le président s’agita.
— Vous… peut-être êtes-vous encore indisposé ? dit-il en cherchant du regard l’huissier,
— Ne vous inquiétez pas, Votre Excellence, je me sens suffisamment bien et puis vous raconter quelque chose de très-curieux, dit Ivan d’un ton tranquille et décent.
— Vous avez une communication particulière à nous faire ? demanda le président avec une certaine méfiance.
Ivan Fédorovitch baissa la tête et garda le silence durant quelques secondes, puis, se redressant, répondit :
— Non… je n’ai rien à dire de particulier.
On l’interrogea. Il parlait à peine, laconiquement, avec une sorte de dégoût, mais sans incohérence. Il dit ne rien savoir sur les comptes pécuniaires qui faisaient le fond des différends de Fédor Pavlovitch et de Dmitri.
— Toujours la même chose ! interrompit-il tout à coup d’un air fatigué. Je n’ai rien à dire aux juges.
— Je vois que vous êtes indisposé, reprit le président.
Il consulta le procureur et le défenseur pour leur demander s’il avaient des questions à faire au témoin. Tout à coup, Ivan dit, de sa voix brisée :
— Permettez-moi de me retirer, Votre Excellence. Je ne suis pas bien.
Là-dessus, sans attendre l’autorisation, il se retourna et se dirigea vers la sortie. Mais après avoir fait quelques pas, il s’arrêta, parut réfléchir, sourit et revint à sa place.
— Voilà, dit-il en tirant de sa poche une liasse de billets de banque, voilà l’argent : c’est le même qui était dans cette enveloppe. (Il la désignait parmi les pièces à conviction.) C’est celui pour lequel on a tué mon père. Où faut-il le déposer ? Monsieur l’huissier, veuillez le remettre à Son Excellence.
L’huissier prit la liasse et la donna au président.
— Comment cet argent peut-il être entre vos mains, si c’est bien le même ? demanda le président étonné.
— Je l’ai reçu de Smerdiakov, de l’assassin, hier. J’étais chez lui avant qu’il se pendît. C’est lui qui a tué mon père. Ce n’est pas Dmitri. C’est lui qui a tué, c’est moi qui l’y ai poussé. Qui ne désire pas la mort de son père ?
— Avez-vous… votre raison ?
— Parfaitement… j’ai toute ma présence d’esprit, de cet esprit vil, comme le vôtre, comme celui de tous ces museaux ! Ils ont tué leurs pères et feignent la terreur !… dit-il avec dégoût et en grinçant des dents. Les menteurs ! Tous désirent la mort de leurs pères ! Un reptile dévore un autre reptile… S’il n’y avait pas de parricide, il n’y aurait pas de spectacle… Le spectacle ! Panem et circenses ! Eh ! je suis joli aussi, moi ! Avez-vous de l’eau ? donnezmoi de l’eau au nom du Christ ! dit-il en étreignant tout à coup sa tête.
L’huissier s’approcha de lui aussitôt.
Alioscha se leva et cria :
— Il est malade ! ne le croyez pas ! il a la fièvre chaude !
Katherina Ivanovana se leva à son tour, blême de terreur et considérant Ivan Fédorovitch. Mitia le regardait avec un sourire qui le défigurait.
— Tranquillisez-vous ! je ne suis pas un fou, reprit Ivan, je ne suis qu’un assassin. On ne peut exiger d’un assassin l’éloquence… dit-il en riant.
Le procureur, visiblement agité, se pencha vers le président. Les juges chuchotaient entre eux. Fétioukovitch dressa l’oreille. La salle était anxieuse.
— Témoin, votre langage est incompréhensible et vous tenez des discours qui ne sont pas de mise ici. Tâchez de vous contenir, et parlez si vous avez quelque chose à nous dire. Par quoi pouvez-vous confirmer votre aveu, si ce n’est pas un effet du délire ?
— Mais je n’ai pas de témoin ! Ce chien de Smerdiakov ne reviendra pas de l’autre monde pour faire sa déposition… dans une enveloppe. Vous voudriez toujours des enveloppes ! Vous en avez assez d’une. Je n’ai pas de témoins, sauf un seul… peut-être, dit-il, d’un air réfléchi.
— Qui donc ?
— Il a une grande queue. Votre Excellence : cela n’est point prévu par la procédure. Le diable n’existe point. Ne faites pas attention, c’est un tout petit diable, ajoutat-il sur un ton de confidence, en cessant de rire. Il doit être quelque part ici, sous la table des pièces à conviction. Où serait-il, sinon là ? Écoutez-moi ! Je lui ai dit : « Je ne veux pas me taire ! » et il me répond de cataclysmes géologiques ! Sottises ! Mettez le fauve en liberté… Il a chanté son hymne ; il le pouvait, lui, il a le cœur léger ! Moi, pour deux secondes de joie je donnerais un quatrillion de quatrillions ! Vous ne me connaissez pas… Oh ! que tout est bête parmi vous ! Eh bien ! saisissez-moi donc à sa place ! Je ne suis pas venu ici pour rien… Pourquoi tout ce qui existe est-il si bête !…
Il se tut et regarda la salle, très-absorbé. Tout le monde était ému, Alioscha courait vers Ivan, mais l’huissier l’avait déjà saisi par le bras.
— Qu’est-ce encore ? s’écria Ivan Fédorovitch et regardant fixement le visage de l’huissier.
Et tout à coup il le prit par les épaules et le renversa par terre. Les soldats de service au tribunal accoururent et s’emparèrent d’Ivan. Il se mit à hurler de toutes ses forces, on l’emporta sans parvenir à le faire taire.
Une grande agitation régnait dans la salle, et le public n’était pas encore calmé, quand à cette scène une autre succéda. Katherina Ivanovna avait une crise de nerfs.
Elle pleurait et sanglotait avec violence, sans vouloir s’en aller ; elle suppliait qu’on lui permît de rester. Tout à coup, elle cria au président :
— J’ai encore quelque chose à dire, tout de suite ! tout de suite ! Voici un papier, une lettre… Lisez vite ! C’est la lettre du fauve, celui-là ! celui-là ! criait-elle, en désignant Mitia. C’est lui qui a tué son père ! Il m’a écrit comment il le tuerait ! L’autre est malade… il a la fièvre chaude, depuis trois jours…
L’huissier prit le papier et le tendit au président. Katherina Ivanovna retomba sur sa chaise et, cachant son visage entre ses mains, elle sanglota sans bruit, étouffant ses moindres gémissements, de crainte qu’on la fît sortir.
Cette lettre était celle que Mitia lui avait écrite et que Ivan avait considérée comme une « preuve matérielle ». Elle parut telle aux juges. Sans cette lettre, Mitia n’eût peut-être pas été condamnée.
Le président demanda à Katherina Ivanovna si elle était remise.
— Je suis prête ! répondit-elle vivement, je suis prête ! Je suis tout à fait en état de vous répondre.
Sa plus grande crainte était qu’on ne l’écoutât pas. On la pria d’expliquer en détail dans quelles circonstances cette lettre avait été écrite.
— Je l’ai reçue la veille de l’assassinat. Il me haïssait au moment où il me l’écrivait, il m’abandonnait pour cette créature… Il me haïssait aussi parce qu’il me devait ces trois mille roubles. Voici la vérité là-dessus… Je vous conjure de m’écouter… Trois semaines avant de tuer son père, il était venu chez moi, un matin. Je savais qu’il avait besoin d’argent et dans quel but : c’était précisément pour séduire cette femme et l’emmener avec lui. Je savais déjà qu’il me trahissait, et pourtant je lui donnai cet argent sous prétexte de l’envoyer à Moscou par son entremise, et en le lui donnant je l’ai regardé en face et je lui ai dit qu’il pourrait l’envoyer quand bon lui semblerait, fût-ce dans un mois. Pouvait-il ne pas comprendre que c’était lui dire : « Il te faut de l’argent pour me trahir ? En voici, c’est moi qui te le donne : prends, si tu en as le cœur ! » Je voulais lui faire honte, mais il l’a pris, cet argent, il l’a emporté et l’a dépensé en une nuit ! Il avait pourtant compris que je savais tout, je vous assure ! Il avait compris que c’était une épreuve !
— C’est vrai, Katia, s’écria Mitia. Je t’avais comprise, et j’ai pourtant pris ton argent. Méprisez tous un misérable, je l’ai mérité !
— Accusé, encore un mot, et je vous fais sortir de la salle ! dit sévèrement le président,
— Cet argent a été pour lui, dans la suite, une cause de tortures, reprit Katia avec précipitation. Il voulait me le rendre, mais il lui en fallait pour sa maîtresse. C’est pourquoi il a tué son père, mais il ne m’a rien rendu ; il a dépensé avec elle l’argent volé, dans le village où on l’a arrêté. Un jour avant l’assassinat, il m’a écrit cette lettre, étant ivre. J’avais deviné aussitôt qu’il l’avait écrite en état d’ivresse ; il pensait que je ne la montrerais à personne, même s’il accomplissait le crime : autrement, il ne me l’aurait pas écrite. Mais lisez, lisez attentivement, je vous prie ! Vous verrez qu’il décrit tout à l’avance : comment il tuera son père et où est caché l’argent. Remarquez surtout cette phrase : « Je tuerai dès qu’Ivan sera parti. »
Le président demanda à Mitia s’il reconnaissait cette lettre.
— Oui, oui ! et je ne l’aurais pas écrite si je n’avais pas été ivre… Nous nous haïssons pour beaucoup de causes, Katia et moi. Mais je te jure, Katia, qu’à travers ma haine je t’aimais : tu ne m’aimais pas !
Il retomba sur son banc en se tordant les mains.
Le procureur et le défenseur se mirent à la fois à demander à Katia pourquoi elle avait d’abord caché ce document et déposé dans un autre esprit.
— J’ai menti, tout à l’heure, contre mon honneur et ma conscience, mais je voulais le sauver, précisément parce qu’il me haïssait et me méprisait. Oh ! oui, il me méprisait. Il m’a toujours méprisée ! Il m’a méprisée dès l’instant où je l’ai salué jusqu’à terre pour le remercier de son argent. Je l’ai senti aussitôt, mais je fus longtemps sans pouvoir le croire. Que de fois j’ai lu dans ses yeux : « Tu n’en es pas moins venue toi-même chercher l’argent » ! Oh ! il n’avait pas compris pourquoi j’étais venue, il ne peut rien comprendre de noble, de pur ! Il juge tous les hommes selon lui-même ! Il ne voulait m’épouser que pour mon héritage, pour cela seulement, je m’en suis toujours doutée ! C’est un fauve ! Il savait que, toute ma vie, je tremblerais de honte devant lui, qu’il aurait toujours le dessus avec moi, voilà pourquoi il voulait m’épouser ! J’ai essayé de le vaincre par un amour infini. Je voulais même supporter sa trahison : il n’a rien compris, rien, rien ! Peut-il rien comprendre ? C’est un misérable !… Je n’ai reçu cette lettre que le lendemain soir… Le matin encore, j’étais résolue à lui pardonner tout, même sa trahison…
Le président et le procureur s’efforçaient de la calmer. Ils semblaient avoir honte eux-mêmes de profiter de son exaltation pour recevoir de tels aveux. Mais elle continua et décrivit nettement comment l’esprit d’Ivan Fédorovitch avait commencé à se troubler durant ces deux derniers mois, perdu par cette idée fixe de sauver le fauve, l’assassin, son frère !
— Qu’il a souffert ! s’exclamait-elle. Il voulait atténuer la faute, il avait résolu d’avouer que lui-même n’aimait pas son père et avait peut-être désiré sa mort. Oh ! c’est une conscience merveilleuse, il en meurt !… Il venait chez moi tous les jours, comme chez son unique amie, — car j’ai l’honneur d’être son unique amie ! s’écria-t-elle avec un éclair dans les yeux. Il est allé chez Smerdiakov deux fois. Une fois, il m’a dit : « Si ce n’est pas mon frère qui a tué, si c’est Smerdiakov, je suis peut-être aussi coupable que lui, car Smerdiakov savait que je n’aimais pas mon père et pensait peut-être que je désirais sa mort. » C’est alors que je lui ai montré cette lettre, et il a été convaincu de la culpabilité de son frère. Il en était consterné. Il ne pouvait supporter la pensée que son propre frère fût un meurtrier. Il y a huit jours qu’il est malade de cette pensée ; il était comme dans un délire ; on l’a entendu parler tout seul dans les rues. Le médecin que j’ai fait venir de Moscou l’a examiné avant hier et m’a dit qu’un accès de fièvre chaude était imminent. Et tout cela à cause de ce misérable !… La mort de Smerdiakov l’a achevé… Tout cela, à cause de ce misérable !
Elle eut une nouvelle crise de nerfs. On l’emporta. À ce moment, Grouschegnka se jeta vers Dmitri en criant, et cela si précipitamment qu’on n’eut pas le temps de la retenir :
— Mitia ! s’écria-t-elle, elle t’a perdu ! Vous la connaissez, maintenant ! ajouta-t-elle avec rage en s’adressant au tribunal.
Sur un signe du président, on la saisit et on l’emmena ; elle se débattait et tendait les bras à Mitia. Mitia jeta un cri et voulut s’élancer vers elle. On eut de la peine à le maîtriser.
Le médecin de Moscou, que le président avait envoyé chercher pour soigner Ivan, entra dans la salle et déclara que le malade avait un accès de folie furieuse.