Les Frères Karamazov (page 34)
La lettre de Katherina Ivanovna fut ajoutée aux pièces à conviction.
Le président déclara la séance suspendue.
V
Ce fut le procureur qui rouvrit la séance par son réquisitoire. Hippolyte Kirillovitch commença son discours avec une étrange émotion. Il disait plus tard qu’il considérait ce réquisitoire comme son chef-d’œuvre, et ce fut, en effet, si l’on peut dire, son chant du cygne, car il mourut poitrinaire huit mois après. Il était sincèrement convaincu de la culpabilité de l’accusé.
« Messieurs les jurés, cette affaire a ému la Russie tout entière. Au fait, qu’y a-t-il de si étonnant ? Nous devrions être habitués à ces sortes d’affaires. Mais c’est précisément là le symptôme redoutable : ces affaires horribles n’ont plus d’horreur pour nous, tant nous sommes blasés. Or, pourquoi restons-nous indifférents devant de tels phénomènes qui nous présagent un si sombre avenir ? Est-ce cynisme de notre part ? épuisement prématuré de la raison et de l’imagination de notre société si jeune encore et déjà sénile ? Les fondements de la morale sont-ils ébranlés à ce point en Russie ? seraient-ils même définitivement ruinés ? Je ne sais, mais il y a là, pour tout citoyen digne de ce nom, une cause profonde de souffrance. Notre presse, dont l’essor est si timide encore, a rendu déjà de grands services, car sans elle nous ne pourrions connaître ces débordements de nos volontés effrénées et la profondeur de notre chute morale. Que lisons-nous, en effet, dans nos journaux ? Oh ! des atrocités auprès desquelles notre cause pâlit et pourrait passer pour banale. La plupart de nos causes criminelles témoignent d’une funeste disposition générale des esprits, d’une sorte de naufrage national, d’une de ces plaies sociales qu’il est si difficile de guérir. Ici, un jeune et brillant officier, né dans la plus haute société, assassine sans remords quelque infime tchenovnik à qui, dans une certaine mesure, il devait quelque reconnaissance. Il assassine aussi la servante de son bienfaiteur pour s’emparer d’un billet jadis signé, et, en même temps, il vole le tchenovnik. Là un héros, jeune officier aussi, tout chamarré de décorations qui attestent ses exploits sur le champ de bataille, tue en simple brigand, sur la grande route, la mère de son général en chef et, pour séduire ses complices, leur affirme que cette femme l’aime comme un fils et par conséquent ne prendra pas de précautions contre eux. Eh bien, je n’ose dire que ces deux exemples ne soient que des cas isolés. Un autre s’abstiendra d’agir ; il ne tuera pas, mais il souhaitera la mort : — dans son âme, il est assassin. Peut-être dira-t-on que je calomnie notre société. Soit, soit ! Dieu sait que je ne souhaite rien tant que de me tromper en ceci. Considérez-moi donc comme un malade, comme un fou, mais souvenez-vous de mes paroles : que seulement un vingtième de mes affirmations soit vrai, il y a déjà de quoi trembler ! Regardez combien fréquent est le suicide parmi nos jeunes gens ! Et ils se tuent sans songeries d’Hamlet, sans se demander ce qu’il y a ensuite. Voyez nos débauchés, nos sensuels ! Fédor Pavlovitch, au près d’eux, pourrait passer pour un enfant innocent : et pourtant nous l’avons tous connu, il vivait parmi nous !… Oui, la psychologie du crime, en Russie, aura de quoi occuper un jour les plus éminents esprits de notre pays et même de toute l’Europe. Pour nous, soit, nous feignons de nous effrayer, de nous indigner devant ces crimes : au fond nous les aimons comme des spectacles qui aiguillonnent notre paresse, notre cynique oisiveté : c’est tout au plus si, comme des enfants, nous cachons nos yeux sous notre oreiller pour oublier le fantôme qui passe… Le jour de la réflexion vient pourtant ! Il faut nous connaître et la société où nous sommes. Un de nos grands écrivains, à la fin d’une de ses principales œuvres, représente toute la Russie comme une troïka emportée vers un but inconnu : « Ah, Troïka ! s’écrie-t-il, oiseau troïka, où vas-tu ? » Et dans un élan d’enthousiasme et d’orgueil il ajoute que, devant cette troïka emportée, tous les peuples s’écartent respectueusement. Soit, ils s’écartent, respectueusement ou non, mais, à mon humble avis, le grand écrivain s’est laissé exalter par les mirages de son imagination si belle, mais si puérile, ou peut-être craignait-il la censure de son temps : car on n’attelle à cette troïka que les propres héros de Gogol, Sobakovitch, Nozdrov et Tchitchikov, elle n’ira pas loin avec de tels chevaux, quel que soit son yamstchik. Et ceux-là pourtant sont les chevaux de la vieille race… »
Ici le discours de Hippolyte Kirillovitch fut interrompu par de vifs applaudissements. Il reprit.
« Qu’est-ce donc que cette famille des Karamazov qui s’est fait tout à coup une si triste célébrité ? Il me semble que cette famille synthétise notre société contemporaine, du moins dans certains de ses éléments. Voyez ce vieillard débauché, ce « père de famille » qui finit si tragiquement sa carrière ; c’est un gentilhomme qui a débuté en pique-assiette : il a fait un mariage d’argent ; un bouffon et de plus un usurier. En vieillissant il s’enrichit, et en s’enrichissant il devient arrogant, cynique, railleur, méchant et reste toujours sensuel. Nul sens moral, et voilà l’exemple qu’il donne à ses enfants. Il se rit de ses devoirs de père et laisse ses enfants grandir avec les domestiques. Toute sa morale est résumée en ce mot : « Après moi le déluge. »
Hippolyte Kirillovitch relata les démêlés de Fédor Pavlovitch et de son fils.
« Et avec l’argent de son fils il voulait acheter la maîtresse de son fils ! Non, je ne veux pas laisser d’arguments à l’orateur de grand talent qui est venu pour défendre Dmitri Fédorovitch ! Je dirai moi-même toute la vérité. Je comprends toute la colère qui s’était amassée dans le cœur de ce jeune homme… Mais assez sur ce malheureux vieillard : il a expié ! Rappelons-nous cependant, que c’était un père, un père « moderne ». Et sera-ce calomnier notre société, que de dire qu’il était un de nos nombreux pères modernes, avec seulement plus de cynisme peut-être ?… Voyez maintenant les fils de cet homme. L’un est devant vous sur le banc des accusés ; des autres, l’aîné, d’une intelligence rare, d’une instruction profonde, ne croit plus à rien et nie tout, précisément comme faisait son père. — Le plus jeune, encore un adolescent, est pieux et modeste ; mais il a les yeux pleins de ce désespoir où tombent ceux des nôtres qui attribuent tous nos maux au progrès de l’influence occidentale et ne veulent plus rien voir, plus rien aimer que les choses de leur propre pays : comme des enfants effrayés par les fantômes de leurs rêves se rejettent sur le sein tari de leur mère et voudraient y dormir, toute la nuit durant, s’ils pouvaient à ce prix échapper aux visions qui les épouvantent. »
Le procureur parla ensuite de l’influence des idées d’Ivan sur Smerdiakov, et surtout de ce Tout est permis que le laquais avait lui-même répété durant son interrogatoire. Il estimait que jusqu’à ces derniers événements, Smerdiakov avait été idiot, mais que, sous l’influence d’Ivan, l’idiot était devenu fou.
« Le troisième fils de cette famille moderne est sur le banc des accusés. Vous connaissez sa vie et ses exploits. Ivan Fédorovitch est un occidental, Alexey Fédorovitch est un moujikolâtre ; l’accusé représente la Russie naturelle… Non pas toute la Russie, Dieu nous en garde ! Et pourtant la voici, notre petite Russie, elle se reconnaît en lui, notre petite mère ! Il y a en nous un si étonnant mélange de mal et de bien ! Nous aimons la civilisation et Schiller, et en même temps nous faisons du bruit dans le traktir ! Nous nous enthousiasmons parfois pour le plus noble des idéals, mais nous ne voulons rien souffrir pour lui. « Donnez-nous le bonheur et ne nous demandez rien ! Nous ne sommes pas avares : donnez-nous beaucoup d’argent et vous verrez avec quel mépris pour le vil métal nous le prodiguerons en une nuit de débauche ! Mais si l’on ne nous donne pas d’argent, nous montrerons comment nous savons nous en procurer quand nous le voulons bien… »
Le procureur résuma l’enfance et la jeunesse de Mitia. Puis il s’arrêta sur les deux dépositions contradictoires de Katherina Ivanovna, se demandant laquelle il fallait croire.
« Dans les cas ordinaires, c’est en faisant la moyenne de deux affirmations contraires qu’on trouve la vérité. Il n’en va pas de même dans notre cas. Pourquoi ? Parce que nous sommes en présence d’un Karamazov, d’une nature large, capable de réunir des instincts contradictoires, capable de voir à la fois deux abîmes : l’un en haut, l’abîme de l’idéal ; l’autre en bas, l’abîme de la plus ignoble dégradation. Deux abîmes dans un regard, messieurs ! Et sans l’un de ces abîmes, l’existence ne nous est pas possible. Nous sommes larges, larges, comme notre mère la Russie ! »
Hippolyte Kirillovitch établit l’impossibilité pour Mitia de garder sur lui les quinze cents roubles, dont il n’aurait pas manqué de se servir, s’il les avait possédés, pour contre-balancer les séductions de son père et emmener Grouschegnka quelque part au loin : car le même homme, assez faible pour accepter trois mille roubles offerts dans des conditions humiliantes, aurait-il eu la force de conserver si longtemps, sans y toucher, une somme qui lui était nécessaire ?
« Voici comment le vrai Karamazov a dû procéder : à la première tentation, par exemple, pour procurer quelque plaisir à sa bien-aimée, il aura pris une centaine de roubles, — car pourquoi garder absolument la moitié des trois mille roubles ? quatorze cents, c’est tout de même : « Je suis un misérable, mais non pas un voleur ! car je rendrai quatorze cents roubles, ce dont un voleur est incapable. » Et ce raisonnement l’aura conduit jusqu’au dernier billet de cent roubles : « Un misérable, non pas un voleur ! j’ai dépensé vingt-neuf billets, je rendrai le trentième. Un voleur ne le ferait pas ! » Mais devant le dernier billet, il se sera dit : « Ce n’est plus la peine ! Dépensons celui-là comme les autres !… »
VI
« L’expertise médicale a voulu nous prouver que l’accusé n’a pas l’usage de toutes ses facultés. J’affirme le contraire. Il n’y a pas d’autre folie en lui que celle de la jalousie. »
Hippolyte Kirillovitch entra dans l’analyse des tortures morales qu’avait souffertes Dmitri par jalousie. Il parla de la rivalité du père et du fils dans un tel amour, un véritable amour de Karamazov ! Il expliqua comment Grouschegnka, ainsi qu’elle l’avait avoué elle-même à Mokroïe, avait conduit à leur perte le vieillard et son fils. Il montra Dmitri se livrant à la débauche dans les traktirs et relata tous les faits déjà connus du lecteur, lesquels avaient de plus en plus affermi Dmitri dans le dessein de tuer son père.
« Je vous avoue, messieurs les jurés, que je doutais jusqu’à ce jour qu’il y eût de la préméditation dans la pensée de l’accusé. J’étais convaincu qu’il n’avait prévu le crime que comme une possibilité vague et sans date : le document fatal que nous a présenté tout à l’heure madame Verkhovtseva, a dissipé mes doutes. C’est un plan précis de l’assassinat. Cette lettre en a, en effet, toute cette signification. Elle a été écrite quarante-huit heures avant l’événement et nous prouve que, quarante-huit heures avant son crime, l’accusé était résolu à l’accomplir pour dévaliser son père, pour prendre l’argent « dans le paquet ficelé d’une faveur rose « dès qu’Ivan serait parti ». Entendez-vous ? « Dès qu’Ivan « serait parti ». Tout est calculé, toutes les circonstances sont prévues : et tout s’est passé comme l’assassin l’avait décidé. La préméditation et le calcul sont évidents. Le vol était le mobile de l’assassinat, comme cela ressort de la lettre que l’accusé ne nie pas ; et quand cette lettre aurait été écrite en état d’ivresse, qu’est-ce que cela prouverait ? Il n’en a pas moins dit la vérité, seulement il ne l’aurait peut-être pas dite de sang-froid. »
À l’objection que la défense pourrait tirer du fait que l’accusé avait crié partout son projet, le procureur répondit d’avance que Dmitri avait cessé de se vanter de son projet à partir du moment où sa détermination avait été irrévocable.
Hippolyte Kiriilovitch insista ensuite sur l’instrument du crime, ce pilon dont Dmitri ne s’était pas emparé pour rien. Puis il écarta tous les soupçons que l’accusé, ses frères et Grouschegnka avaient voulu faire peser sur Smerdiakov, contre qui on ne pouvait alléguer aucune preuve. Alioscha et Grouschegnka ne l’accusant que sur la parole de Dmitri, et d’Ivan en état de folie furieuse. La mort de Smerdiakov ne s’expliquait que trop facilement par sa folie constatée. Et longuement, en amassant toutes les preuves en un faisceau infrangible, le procureur démontra que le crime n’avait pu être commis par Smerdiakov, dont les naïvetés mêmes, l’aveu qu’il avait fait de son adresse à feindre l’épilepsie et de la connaissance qu’il avait des signaux convenus entre Grouschegnka et Fédor Pavlovitch, établissaient l’innocence. Il ne pouvait même pas être accusé de complicité.
« Mais, continua Hippolyte Kiriilovitch, supposons qu’il soit coupable : n’eût-il pas alors, en se tuant, racheté sa faute ? N’eût-il pas consigné cet aveu dans le billet par lequel il déclare se donner volontairement la mort ? Ivan Fédorovitch dit n’avoir reçu qu’hier les aveux de Smerdiakov, et en témoignage il apporte trois mille roubles. Vous comprenez assez, messieurs les jurés, que cette preuve ne supporte pas la critique : Ivan Fédorovitch a pris la somme dans sa bourse. Et pourquoi, comment ne serait-il pas venu les déposer entre nos mains hier même, hier, après avoir vu et entendu Smerdiakov ? Mais vous savez vous-mêmes dans quel état est Ivan Fédorovitch ! »
VII
Après avoir décrit les divers états psychologiques qui avaient fatalement poussé au crime l’accusé, Hippolyte Kirillovitch montra comment la pensée du suicide était née dans l’esprit de Dmitri, après qu’il eut vu son crime rendu inutile par le retour du premier amant de Grouschegnka.
« Il court dégager ses pistolets chez le tchinovnik Perkotine, tire de sa poche l’argent dont il vient d’ensanglanter ses mains. Oh ! cet argent lui est plus nécessaire que jamais ! Karamazov va mourir, Karamazov se tue, on s’en souviendra ! Ce n’est pas pour rien que nous sommes poëte ! Ce n’est pas pour rien que nous avons brûlé notre vie comme une chandelle par les deux bouts. « Vers elle ! vers elle ! Et là-bas une fête ! une fête telle qu’on n’en a pas encore vue de semblable ! Oh ! on s’en souviendra longtemps ! Au milieu des cris sauvages, des folles chansons des tziganes, dans les danses, nous lèverons notre verre et nous boirons au nouveau bonheur de la bien-aimée ! Et là, là, devant elle, à ses pieds, nous nous fracasserons le crâne, nous expierons tout en un instant ! Elle se souviendra de Mitia Karamazov, elle saura qu’il l’a aimée, elle aura pitié de Mitia ! » Quel tableau romantique ! Voilà bien l’emportement sauvage, la sensualité tragique des Karamazov ! Mais il y a quelque chose de plus, messieurs les jurés, qui crie dans l’âme, qui frappe l’esprit sans cesse et empoisonne le cœur jusqu’à la mort : ce quelque chose, c’est la conscience, messieurs les jurés, c’est son verdict, c’est le remords ! Les pistolets le feront taire ! c’est l’unique issue. Quant à là-bas, je ne sais si Karamazov peut penser comme Hamlet aux choses de là-bas. Non, messieurs les jurés ; l’Occident possède Hamlet, nous n’avons encore que des Karamazov !…
« C’est dans ces dispositions qu’il arrive à Mokroïe. Mais il s’aperçoit que Grouschegnka l’aime : alors commence pour lui une crise terrible, la plus terrible, messieurs, de toutes celles qu’il a traversées. Ah ! la nature outragée et le cœur criminel ont des peines plus redoutables que celles de la justice humaine. On peut même dire que la justice humaine apporte un allégement aux expiations de la nature : la justice humaine est nécessaire au coupable, car elle seule peut le sauver du désespoir. Oh ! pouvez-vous vous imaginer ce que dut souffrir Karamazov en apprenant qu’il était aimé, qu’on écartait pour lui l’ancien amant, qu’on l’appelait, lui, lui, Mitia !… Une vie nouvelle, le bonheur, et cela quand ? Quand tout est fini pour lui, quand plus rien n’est possible ! Il se rattache à la vie : vous savez qu’il a le don de voir à la fois deux abîmes ! Il songea tromper la justice, il cache quelque part la moitié de son argent, il le cache bien, car nous ne l’avons pu retrouver. Il est arrêté devant sa maîtresse, auprès d’elle, d’elle couchée sur un lit. Il est pris au dépourvu. Le voici devant ses juges, devant ceux qui doivent disposer de son sort. Messieurs les jurés, il y a, dans l’exercice de nos fonctions, des moments où nous avons, nous-mêmes, peur de l’humanité ; c’est surtout quand nous observons chez le criminel cette terreur animale qui l’accable, sans toutefois l’empêcher de lutter pour se sauver : c’est quand se lèvent en lui les instincts de la conservation et qu’il fait peser sur son juge son regard fixe, interrogateur et douloureux ; il épie les mouvements, il étudie le visage, se tient en garde contre une attaque indirecte et crée en un instant dans son esprit en désarroi des milliers de plans, mais craint de se trahir… Moment humiliant pour l’âme humaine ! C’est une chose horrible que cette bestiale avidité du salut ; elle émeut de pitié le juge d’instruction lui-même. Karamazov nous a donné ce spectacle. Il fut d’abord ahuri, et laissa échapper dans les terreurs du premier moment des paroles qui le compromettaient gravement : « Le sang… j’ai mérité… » Mais aussitôt il se retint. Que dire ? que répondre ? Il n’avait rien préparé ; il ne pouvait encore que nier sans preuve : « Je ne suis pas coupable ! » C’est le premier mur derrière lequel on se cache, avec l’espérance de construire derrière ce mur d’autres travaux de défense. Il tâche de pallier ses premières exclamations si compromettantes, il devance nos questions, explique qu’il se croit coupable de la mort du domestique Grigori. « Je suis coupable de ce sang ! Mais qui a tué mon père, qui l’a tué si ce n’est pas moi ? » Entendez-vous ? Il nous le demande, à nous qui venons précisément pour lui poser cette question ! Comprenez-vous cette ruse bestiale, cette naïveté, cette impatience de Karamazov ? Il prend les devants, il avoue qu’il voulait tuer, il a hâte de l’avouer : « Mais je suis innocent, pourtant, je n’ai pas tué. » Il nous fait une concession : il a voulu tuer. « Voyez comme je suis sincère ! Il faut donc me croire quand je vous dis que je n’ai pas accompli mon dessein ! » Oh ! dans ces moments, les criminels sont quelquefois très-puérils !… Comme par hasard, l’instruction lui fait la question la plus naïve : « Ne serait-ce pas Smerdiakov qui aurait tué ? » Et il arrive ce que nous avions prévu : il se fâche d’être devancé, d’avoir été pris à l’improviste, avant qu’il eût pu se préparer à choisir le moment propice pour mettre en avant Smerdiakov. Son tempérament l’emporte aussitôt dans une autre extrémité, il nous soutient que Smerdiakov est incapable d’assassiner. Mais ce n’était qu’une ruse. Il ne veut pas du tout se priver de ce moyen de défense, il nous opposera tout à l’heure encore Smerdiakov ; mais plus tard, car pour l’instant l’affaire est gâtée ; demain, dans plusieurs jours peut-être : « Vous voyez, je niais que ce fût Smerdiakov, vous vous en souvenez : mais maintenant j’en suis convaincu ! C’est Smerdiakov qui a tué ! » Il s’irrite, il s’impatiente et sa colère lui suggère l’explication la plus invraisemblable : il a vu son père à la fenêtre et s’en est éloigné doucement ! Il ne savait pas encore toute l’importance de la déposition de Grigori. Nous faisons une perquisition dans ses vêtements, cela le met hors de lui, mais lui rend courage ; car nous ne trouvons sur lui que cent cinquante roubles au lieu de trois mille. C’est alors que l’idée de l’amulette lui vient à l’esprit. Il invente tout un roman et s’efforce de nous y faire croire. Nous lui opposons le témoignage de Grigori, qui a vu ouverte la porte par laquelle est sorti l’assassin. Il n’eût pu s’imaginer que le fait fût connu de Grigori. L’effet est colossal : Karamazov se lève et crie : « C’est Smerdiakov qui a tué ! C’est Smerdiaicov ! » Or, Smerdiakov n’aurait pu assassiner qu’après que Karamazov avait terrassé Grigori, et Grigori avait vu la porte ouverte avant de rencontrer Karamazov ! On lui fait cette observation. Il reste atterré. Alors, comme dans un élan de sincérité, il se décide, soi-disant, à nous avouer tout et parle de son amulette. Nous l’interrogeons sur les détails, — toujours les points faibles dans ces sortes d’inventions. Nous lui demandons où il a pris les matériaux de cette amulette. Il se fâche sans pouvoir nous répondre : c’est là, selon lui, chose sans importance. Et pourtant, s’il pouvait établir qu’il a réellement, avec quelque linge qu’on pût retrouver, fabriqué cette amulette, ce serait un fait, un fait positif en sa faveur. Mais, à ses yeux, tout cela n’est que futilité, il faudrait le croire sur sa parole d’honneur ! Oh ! nous le voudrions ; nous désirerions vivement le croire ! Sommes-nous des chacals altérés de sang humain ? Établissez un seul fait favorable à l’accusé, nous nous réjouirons ! Mais il nous faut un fait palpable, réel ; l’opinion de son frère ne nous suffit pas : il ne nous suffit pas de savoir que Karamazov s’est frappé la poitrine, un soir, dans l’obscurité, pour nous convaincre de l’existence de cette amulette ! La vérité crie, pour l’instant, nous ne pouvons nous refuser à l’attester : nous accusons ! Quoi que puisse nous dire le défenseur célèbre de l’accusé, malgré toute l’éloquence que vous allez admirer et qui, certes, agira sur votre sensibilité, n’oubliez pas que vous êtes dans le sanctuaire de la justice. Rappelez-vous que vous êtes les serviteurs de la vérité, les défenseurs de notre sainte Russie et de la famille ! Car vous représentez ici la Russie tout entière, et ce n’est pas dans cette salle seulement que retentira votre verdict : toute la Russie vous écoute, vous, ses apôtres et ses juges, l’arrêt que vous allez rendre va l’attrister ou lui donner courage ! Ne trompez pas son attente ! Notre troïka vole au galop — peut-être vers l’abîme. Il y a longtemps que beaucoup des nôtres lèvent les bras et voudraient arrêter cette course folle. Eh ! si les autres peuples s’écartent sur son passage, ce n’est peut-être pas par déférence, comme l’ont voulu les poëtes, c’est peut-être par terreur, c’est peut-être par dégoût. Eh ! il est heureux qu’ils s’écartent ; craignez qu’ils ne dressent sur la route un mur solide devant ce fantôme, et qu’ils n’arrêtent cet emportement effréné de notre licence pour en préserver leur société et la civilisation. Elles nous sont déjà venues d’Europe, les voix inquiétantes : ne tentez donc pas nos ennemis ! N’accumulez pas les haines qui vont croissant ; ne les augmentez pas par l’acquittement d’un parricide !… »
La péroraison de Hippolyte Kirillovitch produisit un grand effet. Il l’avait dite avec beaucoup de pathétique.
VIII
Tout se tut dans la salle quand le défenseur se leva. Toute l’assistance avait les yeux vers lui.
Messieurs les jurés, commença-t-il, je suis ici un homme nouveau. Je ne pouvais avoir sur cette affaire une opinion préconçue avant mon arrivée. Le caractère violent de l’accusé n’avait pu me blesser auparavant, comme il est arrivé déjà pour beaucoup de personnes, dans cette ville. Certes, j’avoue que la révolte de la morale publique semble, en l’espèce, justement provoquée. Cependant, mon client était reçu partout, et même dans la famille de mon honorable contradicteur, avant les récents événements. Néanmoins, M. le procureur pouvait avoir sur Dmitri Fédorovitch une opinion qui l’a rendu sévère à son endroit. D’ailleurs le malheureux a bien mérité cette sévérité. Mon contradicteur, dans son admirable discours, a scrupuleusement analysé le caractère et l’action de l’accusé ; il nous a expliqué l’essence de l’affaire avec une psychologie si profonde qu’on ne peut, pourtant, prétendre qu’il soit de parti pris contre mon client. Mais il y a pis qu’un parti pris : il y a l’enthousiasme artistique des romans qu’on peut inventer quand on a de si riches dons « d’imagination psychologique ». La psychologie est en elle-même une science merveilleuse ; mais c’est, pour ainsi dire, une arme à deux tranchants. Par exemple, et je choisis au hasard ce trait dans le réquisitoire, — l’accusé, la nuit, dans le jardin, en se sauvant, escalade un mur, terrasse le domestique Grigori ; aussitôt après il saute par terre, dans le jardin et, pendant cinq longues minutes, il se débat autour de sa victime pour se rendre compte de son état : l’accusateur ne voudra pour rien au monde croire à la sincérité de l’accusé qui affirme avoir été mû, en cet instant, par un sentiment de pitié. Servons-nous donc à notre tour de cette psychologie, mais par l’autre tranchant, et vous allez voir comme la thèse de M. le procureur est invraisemblable. Selon lui. Karamazov ne serait descendu dans le jardin que pour s’assurer que son unique témoin est bien réellement mort. Mais comment un homme si avisé, si calme en un tel moment, serait-il le même qui a eu l’imprudence de laisser dans la chambre de son père l’enveloppe déchirée des trois mille roubles, une si importante pièce à conviction ! Ou il calcule tout, ou il ne calcule rien. S’il était si cruel, d’ailleurs, n’aurait-il pas du achever sa victime au lieu de la laisser vivante, et même, au hasard, lui donner plusieurs coups ! Loin de là, il s’agenouille auprès du vieux domestique, étanche avec son mouchoir le sang qui lui inonde la tête et rejette le pilon avec lequel il vient de frapper. Évidemment, il était désespéré de l’action qu’il avait commise, et c’est certes avec une malédiction qu’il a jeté loin de lui l’instrument fatal ! Or, quand on a déjà tué son père, on ne doit être guère accessible à la compassion pour un vieux domestique indifférent ! Il n’y avait de place dans ce cœur pour la pitié et pour les bons sentiments, que parce qu’il était pur. Voilà toute une autre psychologie, messieurs. Vous voyez qu’on peut, par ce moyen, atteindre où l’on veut : tout dépend du point de vue. »
Le défenseur discuta les faits. Il nia l’existence des trois mille roubles, laquelle ne résultait avec certitude d’aucune des dépositions : par conséquent le vol était imaginaire. Seul, Smerdiakov avait vu ces trois mille roubles, mais, à supposer qu’il n’ait pas menti, on ne savait à quelle époque il les avait vus. Smerdiakov affirmait que l’argent se trouvait sous le matelas ; or le lit était intact, comme l’avait démontré la perquisition au domicile du défunt. Le seul fait évident à la charge de l’accusé était la découverte de l’enveloppe déchirée : mais nous ne savons pas si l’argent y était. Fédor Pavlovitch, dans l’anxiété de l’attente, n’avaitil pas pu déchirer lui-même l’enveloppe pour s’assurer que le compte y était toujours ? Dans ce cas, n’aurait-il pas pu jeter cette enveloppe n’importe où ? Il n’y a là rien d’impossible, le pour et le contre sont également plausibles. « Il ne faut pas imaginer des romans à plaisir, il s’agit de la vie et de la mort, des destinées d’un homme ! On parle de l’argent dépensé par l’accusé si prodiguement : pourquoi s’obstiner à croire que ce soit l’argent de son père ? Il n’y a rien de plus probable, étant donné le caractère de l’accusé, que l’affirmation qu’il vous a faite, à savoir qu’il avait depuis longtemps sur lui l’argent qu’il a dépensé. Le roman de l’accusation suppose un autre personnage, un homme de volonté faible qui accepte dans des circonstances humiliantes l’argent d’une femme et le dépense peu à peu. Les choses ont pu se passer autrement. Il y a des témoins qui affirment l’avoir vu dépenser deux fois trois mille roubles : quels sont ces témoins ? Vous venez de voir vous-mêmes quelle confiance vous pouvez leur accorder. Un gâteau dans la main d’un autre paraît toujours plus grand qu’il n’est. Aucun de ces témoins n’a compté les billets, il les ont tous jugés approximativement. Le témoin Maximov a bien vu dans les mains de l’accusé vingt mille roubles ! Quant à la déposition de madame Verkhovtseva, nous en avons eu deux versions. M. le procureur a respecté ce roman, j’imiterai sa délicatesse. Mais je me permettrai toutefois d’observer que si une personne aussi pure, aussi honorable que madame Verkhovtseva se permet, devant un tribunal, de changer tout à coup sa déposition dans le but évident de perdre l’accusé, il est évident aussi que ce revirement lui est dicté par un parti pris. On ne peut donc nous défendre de conclure que le désir de la vengeance a pu lui faire outre-passer les bornes de la vérité. Elle a donc pu exagérer les conditions humiliantes dans lesquelles elle avait offert l’argent accepté par l’accusé. Cet argent a peut-être, au contraire, été offert dans des circonstances qui permettaient à un homme léger comme notre client de l’accepter, surtout avec la pensée — que sa légèreté encore rendrait plausible — qu’il pourrait le rendre avec les trois mille roubles que lui devait son père. L’accusation ne veut pas admettre les parts que l’accusé a faites de cette somme et cette histoire d’amulette. « Le caractère de Karamazov, a dit M. le procureur, est incompatible avec de tels sentiments. » Et pourtant, vous nous parliez vous-même des deux abîmes qu’un Karamazov peut envisager à la fois ! Eh bien, vous aviez raison ! Un Karamazov peut se laisser à la fois entraîner aux prodigalités de la débauche et se laisser influencer par une autre force : cette autre force, c’est l’amour, c’est ce nouvel amour qui s’est enflammé en lui comme la poudre. Et pour cet amour, il faut de l’argent, il en faut plus encore que pour faire la fête avec la même bien-aimée. Qu’elle lui dise : « Je suis à toi ! je ne veux pas de Fédor Pavlovitch ! » Il la saisira, il l’emmènera au loin. Comment pouvez-vous croire Karamazov incapable de comprendre cela ? Qu’y a-t-il donc d’invraisemblable dans cette division de la somme prêtée dont il aurait gardé une part pour pouvoir enlever la femme qu’il aimait ? Mais le temps passe, Fédor Pavlovitch ne donne pas à l’accusé l’argent qu’il lui doit, et l’accusé songe : « Si mon père ne me donne pas cet argent, je suis un voleur aux yeux de Katherina Ivanovna ! » Et c’est un motif de plus pour garder l’argent : « Je suis un misérable, mais je ne suis pas un voleur. » Pourquoi refuser à l’assassin ces sentiments d’honneur ? L’honneur est évident en lui, mal compris, peut-être, mais évident, poussé jusqu’à la passion, il l’a prouvé. Quant à la lettre que madame Verkhovtseva vous a montrée et où l’accusation veut voir tout un programme d’assassinat, elle a été écrite en état d’ivresse, et ne signifie rien ; qui nous prouvera que l’intention réelle de Karamazov fût de s’emparer du paquet de billets de roubles, qu’il voulait aller chez son père ? Ne savons-nous pas qu’il était exaspéré et guidé par la jalousie ?
IX
« N’oubliez pas, messieurs les jurés, qu’il s’agit de la vie d’un homme, soyez prudents. Jusqu’ici l’accusation mettait encore en doute la préméditation : sa conviction ne date que de cette lettre… Le procureur vous a fait remarquer que tout est arrivé comme l’accusé l’avait décrit d’avance dans cette lettre. Mais veuillez observer qu’il n’est venu chez son père que pour voir si madame Svietlova était chez lui. S’il l’avait rencontrée chez elle, rien d’anormal ne se serait passé. Ce n’est pas dans son propre domicile, c’est chez elle qu’il a pris le pilon qui a tant servi à l’échafaudage psychologique que vous savez. Pourtant, si ce pilon n’avait pas été à la portée de sa main, il serait parti sans arme. Quelle preuve de préméditation veut-on donc voir ici ? Quant à ces projets d’assassinat qu’il vociférait dans les traktirs, ils me semblent précisément établir l’absence de préméditation : car, et non même par calcul, mais par pur instinct, ceux qui projettent un crime se gardent d’en parler. Que de fois avons-nous entendu deux ivrognes, au sortir du cabaret, se menacer de mort l’un l’autre ! Pourtant ils ne se tuent pas. Cette fatale lettre, est-ce autre chose que ce cri d’ivrogne ? Elle est ridicule, cette lettre, et voilà tout ! Mais le père de l’accusé a été assassiné, l’accusé lui-même a été vu pendant cette même nuit dans le jardin de son père : par conséquent, tout s’est passé comme il l’avait lui-même annoncé. « Puisqu’il était dans le jardin, donc il a tué. » Toute l’accusation est dans ces deux mots : puisque et donc. Et si ce donc n’avait pas raison d’être ? Oh ! je conviens que l’ensemble des circonstances est accablant. Mais examinez les faits en détail, sans vous laisser aveugler par cet ensemble. Pourquoi, par exemple, l’accusation ne veut-elle pas croire à la véracité de mon client quand il déclare s’être enfui en voyant apparaître son père ? »
Le défenseur établit longuement qu’il était en effet très-vraisemblable que l’accusé fût parti après avoir constaté que Grouschegnka n’était pas là.
« Mais alors qui a tué ? Je conviens que ce n’est ni Grigori ni sa femme. Restent donc Karamazov et Smerdiakov.
« M. le procureur s’écrie pathétiquement que l’accusé ne désigne Smerdlakov qu’en désespoir de cause. Pourquoi ne supposerais-je pas le contraire ? Pourquoi, des deux assassins possibles, le procureur préfère-t-il accuser mon client plutôt que Smerdiakov ? Il est vrai que Smerdiakov n’est désigné que par mon client, ses deux frères et madame Svietlova. Mais il y a un autre témoignage, c’est cette vague rumeur, cette atmosphère de mystère qui accompagne toute notre affaire : car elle n’est pas si claire ! Le doute est possible, messieurs. Et qu’est-ce que cette inexplicable crise d’épilepsie qui survient juste au jour de la catastrophe ? Qu’est-ce surtout que ce suicide de Smerdiakov à la veille du jugement ? Qu’est-ce encore que cette déposition soudaine du frère de l’accusé, cette déposition accablante pour Smerdiakov ? Je sais que le déposant est malade, mais convenez que c’est un énigmatique personnage, ce Smerdiakov ! »
L’avocat s’arrêta à étudier le caractère de Smerdiakov et prouva qu’il n’était ni aussi lâche ni aussi sot que le procureur voulait le croire. C’était au contraire un homme méchant, vaniteux, haineux et vindicatif. Il souffrait de son inavouable origine, et certes cette grosse somme en billets neufs avait pu tenter cette âme basse.
« Pourquoi ne se serait-il pas levé au moment où Dmitri se sauvait ? Chacun sait qu’après la crise l’épileptique est pris de sommeil : Smerdiakov a pu être réveillé par le cri de « Parricide ! » de Grigori. On dit que la femme de Grigori a entendu Smerdiakov gémir toute la nuit. Mais vous savez comme on s’imagine volontiers n’avoir pas dormi de toute la nuit quand on s’est éveillé plusieurs fois.
« Pourquoi, s’écrie le procureur, Smerdiakov n’avoue-t-il pas son crime dans le billet qu’il a écrit avant son suicide ? Lui qui se faisait scrupule de laisser accuser de sa mort un innocent, comment, s’il avait été coupable, aurait-il laissé accuser un autre innocent de la mort de Fédor Pavlovitch ? » Mais permettez. Le scrupule, c’est déjà du repentir. Or, le suicidé a pu agir par désespoir et non par repentir. Le désespoir est souvent méchant. Le suicidé, au moment même où il se faisait justice et surtout à ce moment, pouvait haïr plus que jamais ceux dont il avait été jaloux durant toute sa vie. Prenez-y garde, messieurs les jurés, vous êtes au moment de commettre une erreur judiciaire. Oui, cet ensemble de circonstances est écrasant : ces taches de sang sur les mains de l’accusé, cette nuit obscure où retentit le cri de « Parricide ! » ce domestique qui tombe assommé lui-même en jetant ce cri, et toutes ces dépositions, oh ! tout cela peut égarer une conviction, mais non pas la vôtre, messieurs les jurés ! Rappelez-vous que vous êtes dépositaires d’un pouvoir illimité : plus grand est ce pouvoir, plus dangereux en est l’exercice. À vrai dire, le plus désastreux pour nous, c’est ce fait qu’on a trouvé le cadavre d’un père assassiné. Vous hésiteriez, sur des dépositions, en somme, peu concluantes, à condamner un homme : mais le parricide vous en impose, vous craignez de laisser un tel crime impuni et, malgré votre sincérité, vous vous exagérez l’importance des faits. »
Le défenseur fit alors le portrait de Fédor Pavlovitch.
« Il est terrible de penser qu’un fils peut tuer son père : supposons pourtant que ce soit l’espèce. Karamazov a tué son père, — mais voyons, quel était ce père ? »
Et il examina les relations du père et du fils.
« L’amour filial non justifié est absurde. L’amour ne vit pas de rien, et il n’y a que Dieu qui de rien fasse quelque chose.
« Cette tribune m’est accordée par la volonté divine. Toute la Russie m’entend, et c’est aux pères du monde entier que je m’adresse : « Pères, ne contristez pas vos enfants. » Suivons d’abord ce conseil du Christ, c’est alors seulement que nous pourrons exiger l’amour filial. Jusque-là, nous serons moins des pères que les ennemis de nos enfants !
« Messieurs les jurés ! Cette terrible nuit, dont on a tant parlé aujourd’hui, vous est présente, durant laquelle le fils escalada le mur du jardin de son père et se vit face à face avec l’ennemi qui lui avait donné le jour. Il est certain que, s’il ne s’était pas agi de son père, s’il s’était agi d’un rival étranger, Karamazov se serait enfui après lui avoir peut-être donné quelque coup. Tout ce qui lui importait, à cette heure, était de savoir où était sa maîtresse. Mais un père ! un père ! Oh ! l’aspect seul de son éternel persécuteur, de son ennemi, — car c’était un monstrueux rival qu’il voyait devant lui ! — le jetait dans une exaspération de haine irrésistible, il n’était plus maître de lui, il cédait à un accès de démence, il allait inconsciemment se venger au nom des lois naturelles et toutefois contre elles-mêmes, une âme d’assassin naissait en lui… Eh bien, messieurs les jurés, malgré tout, l’assassin n’a pas tué, je l’affirme ! Il a fait un geste d’indignation et de dégoût, rien de plus. Peut-être, s’il n’avait pas eu ce fatal pilon dans les mains, il aurait pu frapper son père, mais il ne l’aurait pas tué ! Pourtant, un tel assassinat n’eût pas été un parricide. On ne pourrait le considérer comme tel que par préjugé. Supposons même qu’il ait été commis : voulez-vous punir l’accusé terriblement ? Écrasez-le de votre pitié ! Vous verrez alors, vous entendrez son âme tressaillir ! Oh ! vous pouvez m’en croire, il y a de la noblesse, messieurs, dans cette âme sauvage. Votre sentence l’humiliera, il maudira son action, son âme en sera élargie, il adorera la miséricorde divine, il vénérera la justice humaine. Le repentir l’accablera, il comprendra l’immense devoir que sa vie passée impose à son avenir. Il ne dira pas, comme il pourrait faire si vous le condamniez : « Je suis quitte ! » Il dira au contraire : « Je suis coupable devant les hommes ! » Oh ! cet acte de pitié vous sera si facile, dans cette absence de preuves irréfutables ! Et en eussiez-vous, de ces preuves qui font l’évidence, il vous serait pénible encore de répondre à la redoutable question qui va vous être faite : « Oui, coupable. » Mieux vaut acquitter dix coupables que punir un seul innocent. Entendez-vous la grande voix du siècle passé de notre histoire nationale ? Est-ce à moi, humble devant vous, de vous rappeler que la justice russe n’a pas pour unique rôle de châtier ? Elle sait aussi relever et sauver un homme perdu. Que chez les autres peuples la lettre de la loi règne ! Mais nous, servons l’essence, l’esprit de la loi, régénérons les déchus et vive la Russie, alors !
« Ne nous effrayez pas, vous autres, ne nous effrayez pas avec votre troïka emportée devant laquelle s’écartent les nations ! Il n’y a plus ici de troïka emportée : c’est un char majestueux, qui marche solennellement et tranquillement vers son but ! Car ce ne sont pas seulement les destinées de mon client qui sont entre vos mains : vous détenez aussi les destinées du génie russe. Sauvez les unes et les autres, affermissez le génie national, prouvez qu’une si grande mission est entre de dignes mains ! »
Le discours du défenseur avait été interrompu par de fréquents applaudissements.
Après la réponse du procureur, les jurés se retirèrent dans la salle des délibérations.
On était sûr de l’acquittement.
Les jurés restèrent absents durant juste une heure.
La sonnette retentit. Un silence morne régnait dans la salle. À toutes les questions du président, et à cette première comme aux autres : « Le prévenu est-il coupable d’avoir tué avec préméditation son père et de l’avoir volé ? » le starschina des jurés répondit d’une voix nette :
— Oui, coupable.
Mitia fut condamné à vingt ans de travaux forcés.
ÉPILOGUE
I
Le cinquième jour après le prononcé du jugement, vers huit heures du matin, Alioscha vint chez Katherina Ivanovna pour s’entendre avec elle au sujet d’une question qui les intéressait tous deux. Il avait d’ailleurs une prière à lui faire de la part de Dmitri.
Elle se tenait assise dans ce même salon où elle avait naguère reçu Grouschegnka. Ivan Fédorovitch était dans une pièce voisine ; il délirait. Aussitôt après la scène du tribunal, Katherina Ivanovna avait fait transporter Ivan chez elle, sans égard pour les jugements du monde. Une de ses tantes était partie pour Moscou, l’autre était restée : mais elles auraient pu partir toutes deux, la décision de Katherina Ivanovna n’en eût pas été changée ; elle était décidée à soigner elle-même Ivan Fédorovitch, avec l’aide des docteurs Varvinsky et Herzenschtube. Quant au célèbre médecin de Moscou, il y était retourné, refusant de se prononcer sur l’issue de la maladie. Varvinsky et Herzenschtube s’efforçaient de rassurer Katherina Ivanovna et Alioscha, sans toutefois leur donner des espérances certaines.
Alioscha visitait le malade deux fois par jour. Mais, ce matin-là, il venait pour une affaire toute particulière, très-difficile à exposer, et il se hâtait, étant appelé ailleurs par une autre importante affaire dans cette même matinée.
Katherina Ivanovna et Alioscha causaient depuis un quart d’heure. Elle était pâle, très-fatiguée, très-agitée et semblait pressentir le but de la visite d’Alioscha.
— Ne vous inquiétez pas de ses intentions. D’une façon ou d’une autre il faut qu’il s’évade. Ce pauvre garçon, ce héros d’honneur et de conscience… Je ne parle pas de Dmitri, je parle de celui qui est malade, ici, — m’a depuis longtemps déjà expliqué divers plans d’évasion. Il a même fait des démarches… je vous en ai déjà parlé. Voyez-vous, ce sera sans doute à la troisième étape, quand les condamnés seront envoyés en Sibérie. Ivan Fédorovitch a fait le voyage exprès pour connaître le chef de la troisième étape. Mais on ne sait pas encore qui conduira le détachement. D’ailleurs cela n’est jamais connu à l’avance. Je vous montrerai demain, dans tous les détails, les plans que m’a remis Ivan Fédorovitch, la veille du jugement… C’était l’autre jour, vous rappelez-vous ? ce soir où vous nous avez surpris à nous quereller. Il descendait dans l’escalier, et moi, en vous apercevant, je l’ai prié de revenir. Savez-vous à propos de quoi nous nous querellions ?
— Non.
— Alors il vous a caché cela ? Il s’agissait précisément de ces plans d’évasion. Déjà trois jours auparavant il m’avait expliqué les principaux points de ses plans : il voulait que Dmitri, s’il était condamné, s’enfuît à l’étranger avec cette créature ; et c’est alors que je me suis fâchée, je ne sais pourquoi moi-même… ce n’était certes pas à cause d’elle ! s’écria Katharina Ivanovna les lèvres tremblantes de colère. Mais Ivan Fédorovitch me crut jalouse d’elle et par conséquent encore éprise de Dmitri. Voilà la cause de notre première querelle. Je ne voulus pas donner d’explication ; m’excuser m’était impossible et je souffrais qu’un tel homme pût se tromper au point de me croire encore esclave de mon amour passé pour ce… et cela après que je lui avais dit moi-même que je n’aimais plus Dmitri, et que je l’aimais, lui, Ivan, et lui seul ! Ce n’était pourtant que de la colère et du mépris que j’avais pour ce couple… Trois jours après cette première querelle, il m’apporta, justement le soir où vous êtes venu, une enveloppe cachetée que je devais ouvrir dans le cas où il lui arriverait quelque chose, à lui, Ivan, quelque chose qui le mît dans l’impossibilité d’agir en personne. Oh ! il avait le pressentiment de sa maladie… Il m’avertit que cette enveloppe contenait les plans d’évasion et que, s’il mourait ou tombait malade, je devrais, à sa place, sauver Mitia. Il me laissa en même temps dix mille roubles. Je fus vivement impressionnée par ce fait que, tout jaloux qu’il fût de Dmitri à cause de moi, et convaincu que je le lui préférais encore, Ivan n’abandonnât pas son frère et que ce fût à moi — à moi ! — qu’il confiât le soin de le sauver. Quelle sublime abnégation ! Vous ne pouvez comprendre toute la grandeur de cette action, Alexey Fédorovitch ! J’étais au moment de tomber à genoux devant lui, mais j’ai craint aussitôt qu’il ne prît cette démonstration pour un témoignage de ma joie à la pensée que Dmitri serait sauvé. La possibilité d’une telle injustice m’irrita si fort, qu’au lieu de lui baiser les pieds je lui fis une nouvelle scène. Oh ! je suis très-malheureuse ! Quel terrible caractère ! Vous verrez, il sera obligé de m’abandonner pour une autre qui lui fera une vie plus facile… comme Dmitri, mais alors… Alors je me tuerai. Au moment où vous êtes arrivé, ce soir-là, et où j’ai ordonné à Ivan de revenir, quand vous êtes entré tous deux, ses regards dédaigneux me jetèrent dans une telle colère que je m’écriai tout à coup — vous vous en souvenez ? — que c’était lui, lui seul qui m’avait dit que Dmitri était l’assassin. Je le calomniais, car jamais il ne m’a dit une telle chose, et c’est moi seule qui accusais Dmitri. C’est toujours ma violence qui fait tout le mal ! Car je suis encore la seule cause de cette maudite scène devant le tribunal ; il voulait me prouver qu’il avait l’âme noble, que je pouvais aimer son frère, qu’il ne le perdrait pas par vengeance, par jalousie… et c’est pourquoi il a dit devant le tribunal ce que vous savez !… C’est moi qui ai fait tout le mal !…
Jamais encore Katia n’avait fait de tels aveux à Alioscha. Il comprit qu’elle était dans cette intolérable situation où le cœur le plus orgueilleux succombe sous le poids de ses maux, et il connaissait aux souffrances de la jeune fille une autre cause encore, bien qu’elle la cachât depuis la condamnation de Mitia : elle souffrait à la pensée de sa trahison devant le tribunal, et il pressentait que la conscience droite qui dirigeait cette âme violente lui prescrivait d’avouer aussi cette autre cause de ses souffrances et de l’avouer précisément devant lui, le frère de la victime : — terrible aveu qui n’irait pas sans larmes, sans crise peut-être. Il redoutait cet instant et voulait l’épargner à Katlierina Ivanovna. Mais sa mission n’en devenait que plus difficile. Pourtant il ramena de nouveau la conversation sur Mitia.
— Ne craignez pas pour lui, reprit Katia. Ses hésitations ne sont que momentanées, je le connais trop. Soyez sûr qu’il finira par consentir à fuir, surtout si ce n’est pas immédiat, si on lui laisse le temps de se décider. Ivan Fédorovitch sera guéri vers ce temps-là et conduira lui-même l’affaire, de sorte que je n’aurai pas à m’en mêler. D’ailleurs Dmitri peut-il refuser ? Peut-il abandonner cette créature ? Car on ne les laisserait pas ensemble au bagne. C’est vous surtout qu’il craint, c’est votre blâme « au point de vue moral ». Il faut avoir la générosité de lui permettre de s’évader, puisque votre sanction est si nécessaire, ajouta-t-elle avec ironie.
Elle se tut un instant, sourit et continua.
— Il parle d’hymnes à chanter, de croix à porter, d’un certain devoir ; je m’en souviens, Ivan Fédorovitch m’a répété tout cela… Si vous saviez en quels termes ! si vous saviez combien il aimait ce malheureux au moment où il m’en parlait, — et combien peut-être il le haïssait en même temps ! Et moi je l’écoutais parler, je le regardais pleurer et je souriais. Ô créature ! créature abominable que je suis ! C’est moi qui l’ai rendu fou ! Mais l’autre, le condamné, est-il capable de souffrir ! Lui, souffrir ? Jamais ! Des êtres comme lui sont à l’abri des souffrances morales…
Une sorte de haine, de dégoût, vibrait dans sa voix. « Et pourtant c’est elle qui l’a dénoncé ! Eh bien, peut-être ne le hait-elle que par conscience de sa culpabilité envers lui », pensa Alioscha.
Les dernières paroles de Katia impliquaient une sorte de provocation, mais Alioscha ne la releva pas.
— C’est pour cela que je vous ai fait venir aujourd’hui, pour que vous me promettiez de le convaincre. Mais peut-être jugez-vous qu’il serait malhonnête, médiocre, de s’évader, peut-être encore… pas chrétien ? dit Katia en accentuant sa provocation.
— Non… rien… je lui dirai tout… murmura Alioscha. Il vous prie de venir aujourd’hui, dit-il tout à coup en la regardant en face.
Elle tressaillit et fit un mouvement en arrière.
— Moi ! est-ce possible ? fit-elle en pâlissant.
— C’est possible et c’est nécessaire, dit Alioscha d’un ton ferme. Il a plus que jamais besoin de vous. Je ne vous aurais pas parlé de cela, je ne vous aurais pas causé cette souffrance sans nécessité. Il est malade, il est comme fou, il vous demande. Ce n’est pas une réconciliation qu’il veut : montrez-vous seulement sur le seuil de sa cellule. Il comprend combien il est coupable envers vous. Il ne vous demandera pas votre pardon : « On ne peut pas me pardonner », dit-il lui-même. Il veut seulement vous voir sur le seuil de sa cellule.