Les Frères Karamazov (page 35)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Vous… comme cela, tout à coup… murmura Katia. Je pressentais depuis longtemps que vous viendriez me demander cela… Je savais bien qu’il m’appellerait… C’est impossible.

— Soit, impossible, mais vous le ferez ; souvenez-vous que c’est la première fois qu’il a le remords de tout le mal qu’il vous a fait, la première fois, car, jusqu’à ce jour, il ne pouvait même comprendre toute la profondeur de ce mal. Il répète que si vous refusez de venir, alors « il sera toujours malheureux ». Entendez-vous ? un condamné à vingt ans de travaux forcés demande une minute de bonheur I N’aurez-vous pas pitié ? Songez qu’il est innocent, dit Alioscha avec un air de défi. Ses mains sont pures du sang paternel ; au nom des souffrances infinies de l’avenir, venez maintenant, venez ! il va entrer dans les ténèbres… Sur le seuil, seulement sur le seuil !… vous devez, vous devez consentir.

— Je le dois… mais je ne le peux pas, fit Katia en sanglotant. Il me regarderait… Je ne puis.

— Vos yeux et les siens doivent se rencontrer. Comment, si vous refusez, aurez-vous le courage de vivre ensuite ?

— Plutôt souffrir toute ma vie durant !

— Vous devez venir ! vous devez venir !

— Mais pourquoi aujourd’hui ? pourquoi tout de suite ?… Je ne puis pas abandonner le malade.

— Pour un instant, vous le pouvez… Rien qu’un instant ! Si vous ne venez pas, Dmitri aura le délire cette nuit. Je ne vous mens pas ! grâce !

— C’est moi qui vous demande grâce ! dit avec amertume Katia, et elle fondit en larmes.

— Vous venez, alors ! dit Alioscha en la regardant pleurer, je vais lui dire que vous venez tout de suite.

— Non ! pour rien au monde ! Ne lui dites rien ! s’écria Katia épouvantée. Je viendrai, mais ne le lui dites pas, car… peut-être n’entrerai-je pas… Je ne sais pas encore…

Sa voix mourut dans un sanglot. Elle respirait péniblement. Alioscha se leva.

— Et si je rencontrais quelqu’un ? dit-elle tout bas en pâlissant de nouveau.

— C’est pourquoi il faut venir tout de suite : il n’y a personne maintenant, vous pouvez m’en croire. Nous vous attendons, dit-il avec fermeté.

Il sortit.

II

Il se hâta vers l’hôpital où était maintenant Mitia. Dès le lendemain du jugement, il avait eu un accès de fièvre nerveuse et avait été envoyé à cet hôpital, où d’abord on lui assigna un lit dans la salle commune des condamnés. Mais le docteur Varvinsky, sur la prière d’Alioscha, de madame Khokhlakov, de sa fille et de bien d’autres, avait fait mettre Mitia dans une chambre à part. Il est vrai qu’à la porte se tenait un factionnaire et que la fenêtre était grillagée : Varvinsky pouvait donc être rassuré sur les conséquences de sa complaisance. On avait aussi permis aux parents et aux amis du malade de le visiter. Mais Alioscha et Grouschegnka profitaient seuls de cette permission. Alioscha s’était entendu avec Varvinsky pour empêcher le séminariste Rakitine de parvenir jusqu’à Mitia.

Alioscha trouva son frère assis sur sa couchette, dans sa robe d’hôpital. Dmitri avait un peu de fièvre, sa tête était entourée d’une serviette mouillée de vinaigre et d’eau. Il jeta un regard vague sur Alioscha ; il y avait aussi de l’appréhension dans ce regard.

En général, depuis sa condamnation, il était devenu très-absorbé. Il restait toute une demi-heure sans parler, semblant réfléchir sur quelque pénible sujet, et oubliait ceux qui l’entouraient. S’il sortait de sa rêverie, c’était pour dire toute autre chose que ce qu’il voulait dire. Il avait parfois pour son frère de singuliers regards de pitié et se sentait évidemment moins à l’aise avec lui qu’avec Grouschegnka. Non qu’à celle-ci même il parlât beaucoup, mais dès qu’elle entrait il souriait, son visage se rassérénait.

Alioscha s’assit en silence auprès de Dmitri. Dmitri l’attendait avec impatience, pourtant il n’osait pas l’interroger. Il estimait impossible que Katia consentît à venir, mais il songeait que, si elle ne venait pas, la vie serait désormais intolérable pour lui. Alioscha devinait ce sentiment.

— Et ce Trifon Borissitch ? dit soucieusement Mitia. On dit qu’il a démoli toute son auberge. Il lève les feuilles des parquets, il a jeté à bas toute sa « galderie ». Il est toujours à la recherche du trésor, des quinze cents roubles que le procureur prétend que j’ai cachés dans cette auberge. Il s’est mis à cette belle besogne à peine rentré chez lui. C’est bien fait ! le scélérat ! C’est le garçon d’ici qui m’a raconté tout cela.

— Écoute, dit Alioscha, elle viendra, mais je ne sais quand ; aujourd’hui, demain, je ne sais. Mais elle viendra, c’est sûr.

Mitia tressaillit. Il voulut parler, il ne le put. Cette nouvelle lui causait une émotion profonde. Il aurait évidemment désiré des détails sur l’entrevue de Katherina Ivanovna et d’Alioscha, mais il n’osait les demander. Un mot cruel ou dédaigneux de Katia eût été pour lui, en ce moment, un coup de couteau.

— Elle a dit entre autres choses qu’il fallait tranquilliser ta conscience au sujet de l’évasion. C’est elle qui conduira l’affaire si Ivan n’est pas guéri à ce moment.

— Tu m’en as déjà parlé, dit Mitia.

— Et toi, tu as déjà eu le temps de répéter cela à Grouscha, remarqua Alioscha.

— Oui, avoua Mitia… Elle ne viendra pas ce matin, continua-t-il en regardant timidement son frère. Elle ne viendra que ce soir. Quand je lui ai dit, hier, que Katia agissait, elle n’a rien répondu d’abord, mais ses lèvres se sont contractées, puis elle a murmuré : « Soit ! » Elle sent que c’est nécessaire. Je ne l’ai pas interrogée, j’ai craint… Je crois qu’elle a compris que c’est Ivan que Katherina Ivanovna aime, et non plus moi.

— Est-ce bien vrai ?

— Peut-être non… Enfin, elle ne viendra pas ce matin, je l’ai chargée d’une commission… Écoute, notre frère Ivan est un homme supérieur, c’est à lui de vivre, il guérira.

— Imagine-toi que Katia ne met presque pas en doute cette guérison.

— Alors c’est qu’elle est convaincue qu’il mourra ; c’est la frayeur qui la fait parler ainsi.

— Ivan a une forte constitution. Moi aussi, je crois à sa guérison, dit Alioscha d’un air inquiet.

— Oui, il guérira, mais je te dis qu’elle a la conviction qu’il mourra. Elle doit beaucoup souffrir…

Un silence.

— Alioscha, j’aime beaucoup Grouscha, dit tout à coup Mitia d’une voie entrecoupée de sanglots.

— On ne la laissera pas t’accompagner là-bas, s’empressa de répondre Alioscha.

— C’est ce que je voulais dire… et puis… Si l’on me bat en route ou là-bas, je ne le supporterai pas : je tuerai et l’on me fusillera. Vingt ans ! On me tutoie déjà ici, oui, les garçons me disent tu. Toute cette nuit j’ai réfléchi : eh bien ! non, je ne suis pas en état de supporter… Je n’ai pas la force… Moi qui voulais chanter des hymnes ! Je ne puis pas même tolérer le tutoiement des garçons d’hôpital ! Pour Grouscha, pourtant, je supporterais tout, tout, sauf le knout… Mais on ne la laissera pas m’accompagner là-bas.

Alioscha sourit doucement.

— Écoute, frère, une fois pour toutes, voici mon opinion là-dessus, et tu sais que je ne mens pas. Tu n’es pas en état de porter cette croix, tu n’es pas prêt, et tu ne l’as pas méritée. Si tu avais tué ton père, je regretterais que tu voulusses te soustraire à l’expiation, mais tu es innocent et ta condamnation est injuste. Puisque tu voulais te régénérer par la souffrance, garde toujours présent à ta pensée cet idéal de la régénération, cela suffira. Le fait de te dérober à cet horrible avenir t’imposera seulement l’obligation de te soumettre plus strictement que personne à la loi du devoir. Peut-être cette nécessité de tendre toujours plus haut sera-t-elle plus efficace à te régénérer que toutes les souffrances du bagne, car tu les supporterais mal, et peut-être, ayant tant souffert, t’estimerais-tu « quitte ». Ton avocat a dit vrai à ce propos : il n’est pas donné à tous de porter de lourds fardeaux, il y a des hommes qui succombent… Voilà mon opinion, si elle t’est si nécessaire. Si d’autres avaient à répondre pour toi, si des officiers, des soldats devaient être compromis par ton évasion, « je ne te permettrais pas de t’évader », dit Alioscha en souriant. Mais on dit, on assure — et c’est le chef de l’étape qui parlait ainsi à Ivan — qu’avec adresse on peut faire cela sans danger pour personne. Certes, il est malhonnête de corrompre les consciences, même dans ce cas, mais ici je ne suis plus juge, car, si Ivan et Katia m’avaient confié la direction de l’affaire, je sais que je n’aurais pas hésité à employer la corruption, je dois te le dire en mon âme et conscience… Je crois avoir prévu toutes tes objections.

— En revanche, c’est moi qui ne me le pardonnerai pas ! s’écria Mitia. Je m’évaderai, c’était déjà décidé : est-ce que Mitia Karamazov peut ne pas fuir ? Mais je ne me le pardonnerai pas et je consacrerai toute ma vie à expier cette faute. N’est-ce pas ainsi que parlent les Jésuites ? Voilà ce que nous sommes, toi et moi, mon frère, des Jésuites !

— En effet, dit Alioscha gaiement.

— Je t’aime ! tu dis toujours la vérité pure, sans rien dissimuler ! Donc, j’ai pris Alioscha en flagrant délit de jésuitisme ! Je voudrais t’embrasser des pieds à la tête pour cela !… Mais je vais achever de te faire mes confidences. Voici ce que j’ai résolu, si je réussis à m’évader, avec de l’argent et un passe-port, et si j’arrive en Amérique, j’aurai du moins cette pensée consolante que ce n’est pas pour mon plaisir que je consens à revivre. En vérité, c’est un autre bagne, et qui vaut celui de la Sibérie, que j’irai chercher en Amérique, car Sibérie, Amérique, cela se vaut, Alexey. Que le diable emporte cette Amérique ! je la hais déjà… Soit, j’aurai Grouscha : mais regarde-la ! est-ce une Américaine ? C’est une Russe, Russe jusqu’aux moelles ! Elle aura le mal du pays, et sans cesse je penserai que je suis la cause de son malheur, qu’elle porte sans l’avoir méritée une croix aussi lourde que la mienne. Pourrai-je supporter les smerdes du nouveau monde ? Et pourtant je suis pire, peut-être, que le pire d’entre eux !… Oui, je la hais, cette Amérique. Ah ! les Yankees ! Ils peuvent être tous de grands ingénieurs ou n’importe quoi de plus grand encore, mais que le diable les emporte ! Ce ne sont pas là mes gens !… J’aime la Russie, Alexey, j’aime le Dieu russe, tout vaurien que je sois ! Oui, je crèverai là-bas ! s’écria-t-il tout à coup avec un éclair dans les yeux.

Sa voix tremblait.

— Nous irons donc là-bas avec Grouscha. Nous nous mettrons à travailler dans la solitude, parmi les ours, quelque part, bien loin. On dit qu’il y a encore des Peaux-Rouges : nous irons au pays des derniers Mohicans et nous apprendrons leur langue. Ce sera notre vie pendant trois ans. Nous apprendrons aussi à parler l’anglais, comme les Anglais eux-mêmes, et quand nous en serons là, plus d’Amérique : nous revenons en Russie, citoyens américains. N’aie pas peur, nous ne rentrerons pas dans cette ville, nous irons loin au Nord ou au Sud. Je serai changé, elle aussi : d’ailleurs, je me ferai faire une mouche dans la joue, ou bien je m’arracherai un œil, ou je porterai une barbe blanche, longue d’un arschine (car le mal du pays me fera vite vieillir !) et l’on ne me reconnaîtra pas. Et puis, si l’on me reconnaît, qu’on me déporte ! Cette fois, je ne m’évaderai pas, ce sera le signe de la fatalité. Sinon je labourerai dans un lieu reculé, et toujours je me ferai passer pour Américain. Voilà mon plan, je n’y changerai rien. L’approuves-tu ?

— Oui, dit Alioscha pour ne pas le contredire. Après un court silence, Mitia reprit :

— Que dis-tu des piéges qu’on m’a tendus ?

— N’importe ! on t’aurait toujours condamné, dit Alioscha en soupirant.

— Oui, on en a assez de moi, ici. Que Dieu les bénisse !… Pourtant c’est dur…

Un silence.

— Alioscha ! Tue-moi tout de suite. Viendra-t-elle ou non ? Qu’a-t-elle dit !

— Elle viendra, mais je ne sais si ce sera aujourd’hui. Cela lui est pénible, dit Alioscha doucement.

— Je le crois ! je le crois bien ! Oh ! je deviendrai fou ! Et Grouscha qui ne cesse de me regarder ! Elle comprend… Dieu ! dirige-moi ! Qu’est-ce que je demande ? Katia ! Mais est-ce que je comprends ce que je demande ? Oh ! la violence des Karamazov ! Oh, les âmes viles ! Non, je ne suis pas capable de souffrir, je ne suis qu’un vaurien !…

— La voilà, s’écria Alioscha.

La porte s’était ouverte, Katia apparut. Elle s’arrêta sur le seuil, ses yeux hagards cherchaient Mitia. Il se leva vivement, pâle d’effroi, mais aussitôt, un sourire timide, suppliant, effleura ses lèvres, et tout à coup, comme entraîné par une force irrésistible, il tendit les bras vers Katia. Elle se jeta vers lui et le fît asseoir sur le lit. Elle-même s’assit auprès de lui. Elle lui serrait les mains avec force et tremblait. À plusieurs reprises, tous deux, ils voulurent parler, mais ils s’arrêtaient et se regardaient fixement.

Deux minutes se passèrent ainsi.

— As-tu pardonné ? put enfin murmurer Mitia, et, s’adressant à Alioscha, il lui cria avec une joie étrange : « Entends-tu ce que je lui demande ? entends-tu ? »

— Ton cœur est généreux, c’est pourquoi je t’ai aimé, dit Katia. Tu n’as pas besoin de mon pardon. C’est à toi de pardonner. Mais que tu me pardonnes ou non, tu as blessé mon âme et j’ai blessé la tienne pour jamais. D’ailleurs il le fallait…

La respiration lui manqua.

— Pourquoi suis-je venue ? Pour baiser tes pieds, pour serrer tes mains jusqu’à la douleur, tu te rappelles, comme à Moscou, pour te dire une fois encore que tu es mon Dieu, que tu es ma joie, te dire que je t’aime follement, s’écria-t-elle avec un sanglot.

Elle appliqua ses lèvres avec avidité sur la main de Mitia et éclata en pleurs.

Alioscha demeurait immobile, interdit, confus. Il n’avait pas prévu cette scène.

— L’amour est mort, Mitia, reprit-elle, mais le passé m’est douloureusement cher. Ne l’oublie pas. Et, maintenant, pour ce seul instant, rêvons que ce qui aurait pu être soit, fit-elle avec un sourire pénible. Pourtant tu en aimes une autre, j’en aime un autre. N’importe, je t’aimerai toute ma vie ! Et toi aussi, tu ne cesseras pas de m’aimer, le savais-tu ? Oui, oh ! oui, aime-moi toute ta vie ! soupira-t-elle d’une voix tremblante et menaçante à la fois.

— Oui, je t’aimerai, et… sais-tu, Katia, sais-tu qu’il y a cinq jours, ce soir-là, je t’aimais ? Quand tu es tombée évanouie et qu’on t’a emportée, je t’aimais ! Toute ma vie ce sera toujours de même…

Ainsi se parlaient-ils en mots incohérents et exaltés ; ils se trompaient peut-être, mais ils étaient sincères, ils n’avaient pas d’arrière-pensée.

— Katia ! s’écria tout à coup Mitia, crois-tu que j’aie tué ? Je sais que maintenant tu ne le crois pas, mais alors… au moment où tu m’accusais, le croyais-tu vraiment ? L’as-tu jamais vraiment cru ?

— Je ne l’ai jamais cru. Je te détestais, je me persuadais que tu avais… Mais, aussitôt après ma déposition, j’ai cessé de le croire. Je suis venue ici pour te faire réparation… je l’oubliais…

— Cela t’est pénible, femme ! dit Mitia.

— Laisse-moi, murmura-t-elle. Je reviendrai, mais… maintenant… c’est trop…

Elle se leva. Tout à coup, elle jeta un cri et recula.

Grouschegnka venait d’entrer. Personne ne l’attendait. Katia s’élança vers la porte, mais s’arrêta devant Grouschegnka, devint blanche, d’une blancheur de craie et sanglota ces mots d’une voix à peine perceptible :

— Pardonnez-moi.

L’autre la regarda en face, et, après un court silence, lui dit d’une voix perfide :

— Nous sommes méchantes, ma petite mère, vous et moi, toutes deux : pouvons-nous donc nous pardonner ? Mais sauve-le, et je prierai pour toi pendant toute ma vie.

— Et tu lui refuses ton pardon ! cria Mitia.

— Sois tranquille, je le sauverai ! se hâta de dire Katia, et elle sortit vivement.

— Et tu as pu lui refuser ton pardon quand elle te le demandait ! répéta Dmitri avec amertume.

— Ne lui fais point de reproches, Mitia ! Tu n’en as pas le droit, observa Alioscha.

— C’est son orgueil qui parlait, non pas son cœur, dit avec dégoût Grouschegnka. Quand elle t’aura sauvé, je lui pardonnerai, et…

Elle se tut soudainement, comme si elle refoulait ses sentiments au fond d’elle-même. D’ailleurs, nous devons ajouter qu’elle était entrée par hasard, sans s’attendre à rencontrer Katherina Ivanovna.

— Alioscha, cours-lui après, reprit avec violence Mitia, dis-lui… je ne sais quoi… ne la laisse pas partir ainsi !

— Je reviendrai ce soir, répondit Alioscha en serrant la main de son frère.

Il rejoignit Katia. Elle marchait vite. En entendant le pas d’Alioscha elle se retourna et lui dit :

— Non, devant cette femme-là, il m’est impossible de m’humilier. Je l’ai priée de me pardonner, parce que je voulais tout expier, et elle a refusé… Je l’aime pour cela ! je l’aime pour cela !

Les yeux de Katia brillaient de colère.

— Mon frère n’avait pas prévu cela, murmura Alioscha. Il était si sûr qu’elle ne viendrait pas…

— Sans doute, laissons… Adieu, je vous en prie…

III

Deux semaines s’étaient écoulées ; le départ des condamnés était fixé pour le matin de ce jour. Ivan Fédorovitcli, encore malade, ne pouvait rien pour son frère. Katherina Ivanovna, inquiète, toujours partagée entre ses deux amours pour ces deux êtres si différents et si semblables, Ivan, Dmitri, cet esprit et ce cœur, mais ces deux sensuels, ces deux Karamazov, — ne savait que faire. Quitter Ivan, malade, et qui avait besoin de soins dévoués, elle ne pouvait s’y résoudre. Mais la pensée d’abandonner Mitia, de le laisser entrer, comme avait dit Alioscha, dans les ténèbres, subir son injuste condamnation, agoniser de la mort lente des bagnes sibériens, cette pensée lui était insupportable.

— Alexey Fédorovitch, disait-elle à Alioscha qu’elle avait mandé deux heures avant le départ du convoi, que faire ? Je n’ai d’espoir qu’en vous ; il me semble que vous trouverez les moyens de nous sauver tous ; parlez, dites, que faire ? Lequel des deux faut-il abandonner ? car il faut choisir ! ajouta-t-elle en se tordant les mains.

— Oui, il faut choisir, répéta Alioscha d’une voix étrange, oui, Katherina Ivanovna, le moment est venu, il faut choisir.

— Je vous comprends, je sais tout ce que vous pensez, je sais qu’en vous-même vous condamnez mes tergiversations. Quel est celui que j’aime, n’est-ce pas ? Si c’est Ivan ce ne peut-être Mitia, n’est-ce pas ?

Alioscha sourit.

— Pourquoi riez-vous ? demanda doucement la jeune fille.

— Si c’est Ivan, ce ne peut-être Dmitri…

— Eh bien ?

— Qui sait ? Peut-être est-ce Karamazov que vous aimez…

— Oh ! Alioscha, cessez, vous me faites souffrir ! Voyez-vous, tranchez vous-même mes doutes. Dites, qui faut-il que j’aime ?

Elle était belle comme au moment tragique de sa déposition devant le tribunal. À coup sûr elle parlait sincèrement : comme alors, elle jouait maintenant encore tout son avenir, sur un mot. Alioscha devint très-grave. Il prit dans les siennes les mains de la jeune fille et lui répondit d’une voix profonde.

— J’y ai beaucoup pensé, toute cette nuit. Si mon frère Ivan ne devait point guérir, je refuserais de vous donner un conseil. Mais j’ai revu hier au soir le docteur Varvinsky, et il assure qu’Ivan guérira si le traitement actuel continue : « Des soins de femme, et de femme aimante et intelligente, la science n’a pas encore inventé pour les maladies mentales une médication meilleure que celle-là : si Katherina Ivanovna continue à être la garde-malade d’Ivan Fédorovitch, il guérira ; j’ai déjà constaté une amélioration dans son état. Mais je ne puis dire combien de temps le traitement durera. Il faut compter des semaines, peut-être des mois. » Ce sont les propres paroles du docteur. Vous êtes donc nécessaire ici, Katherina Ivanovna. C’est une grande tâche que vous accomplissez, une tâche digne de vous, et peut-être, continua-t-il d’une voix changée, fallait-il qu’Ivan vous dût la vie pour que pût s’établir entre vos deux âmes l’harmonie absolue qui fait le bonheur. Quant à Mitia, sa destinée l’entraîne loin de vous. Il aime une autre femme, en est aimé. Vous disiez un jour que vous ne cesseriez jamais de veiller sur lui : veillez, Katherina Ivanovna, veillez sur le malheureux, veillez de loin comme vous auriez fait de près. Puisque vous croyez lui devoir une grande reconnaissance, acquittez-vous en l’aidant à supporter la vie très-dure qui sera la sienne, quelle que soit l’issue des circonstances présentes. Pour l’évasion, je puis vous suppléer ; je pense même que, sans quelques différends récemment survenus entre Ivan et moi, c’est moi qu’il aurait chargé du soin de diriger, à son défaut, cette affaire. Confiez-moi les sommes, expliquez-moi les plans, il me semble que je réussirai. Ayez confiance en moi.

Il serra fortement les mains de Katia.

— C’est cela, c’est cela ! Alioscha, mon cher ami (car maintenant je ne vous appellerai plus autrement), Ivan avait raison, il m’a dit souvent qu’il y avait « en ce petit bonhomme », — pardon, c’est de vous qu’il parlait, — plus de force de volonté qu’il n’en avait jamais vu chez personne. Oui, il semble que toutes les énergies de votre race se soient concentrées en vous pour concourir vers de nobles buts, tandis qu’en d’autres, ajouta-t-elle avec un soupir, elles se sont dévoyées. Certes, j’ai confiance en vous. Tenez, voyez-vous ces deux enveloppes ? Prenez celle-ci : il y a trente mille roubles. Celle-là contient les plans. Tout est préparé. Vous n’aurez qu’à suivre les indications. Savez-vous qui conduira le détachement ?

— Oui, c’est un certain Konstantin Semenovitch Bondarev.

— Quel homme est-il ?

— Ce que je sais de lui n’est pas très-rassurant. C’est une nature violente et bornée, et par cela même peut-être incorruptible.

— Mon Dieu ! que faire alors ?

— Les soldats importent plus ici que le chef.

— C’est vrai ! N’oubliez pas que le chef de la troisième étape nous est acquis.

— Je le sais… Avant de partir, je voudrais revoir Ivan.

— Venez, mais ne lui parlez pas. Et s’il ne vous voit pas, n’attirez pas son attention. Les docteurs m’ont expressément recommandé de varier le moins possible les visages autour de lui.

Alioscha entra derrière Katherina Ivanovna dans la chambre où Ivan était couché. Il sourit doucement à la jeune fille. Un éclair de lucidité brilla dans ses yeux, mais s’éteignit aussitôt, et une, vague expression de terreur se répandit sur ses traits. Katia le considéra quelque temps en silence, puis se retourna vers Alioscha. Deux larmes roulaient sur son visage.

— Sortons, lui dit-elle à voix basse.

Alioscha jeta un long regard sur son frère.

— Il guérira, dit-il d’une voix douce et ferme à Katia, quand il fut revenu dans le salon, il guérira !

— Absolument ! il guérira absolument, c’est ce que j’ai toujours pensé. D’ailleurs vous aviez raison, je ne le quitterai pas, je ne dois pas le quitter ! s’écria-t-elle avec exaltation. Il n’a que nous deux au monde, Alioscha. Mais vous, outre que vous avez mission de sauver votre autre frère, l’avenir vous séparera nécessairement de l’un et de l’autre ; moi, au contraire, Ivan Fédorovitch peut être mon propre avenir.

— Adieu, Katia.

— Adieu, frère, et adieu aussi à celui qui s’en va. Portez-lui la dernière prière de celle qui lui a fait tant de mal. Je ne veux pas le revoir maintenant, mais dites-lui que nous nous reerrons… plus tard… tous heureux… dites-lui que je ne cesserai jamais de l’aimer et priez-le de me bénir ; de me pardonner… de me pardonner ! répéta-t-elle avec violence. Dites-lui encore que je veux qu’il se sauve ! La liberté, l’amour avec… avec celle qu’il aime, le bonheur…

Elle n’acheva pas, un sanglot lui coupa la voix. Elle prit la main d’Alioscha, la porta rapidement à ses lèvres et s’enfuit. Alioscha resta un instant interdit, puis il secoua doucement la tête et sortit.

IV

Il courut à la prison.

Le départ des prisonniers y mettait tout en mouvement.

Outre Mitia, on emmenait en Sibérie deux criminels condamnés comme lui à vingt ans de travaux forcés. Alioscha obtint sans peine l’autorisation de revoir une fois encore son frère. Grouschegnka était auprès de lui.

Tous les livres