Les Frères Karamazov (page 5)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enfin, il retrouva les traces d’Adélaïda Ivanovna. La malheureuse vivait à Saint-Pétersbourg avec son séminariste, en train de s’émanciper complètement. Fédor Pavlovitch se disposa à la poursuivre, il ne savait lui-même dans quel but. Mais avant son départ, il pensa pouvoir s’accorder quelques jours de la plus crapuleuse débauche : sur ces entrefaites survint la nouvelle de la mort d’Adélaïda Ivanovna. De quoi était-elle morte ? De maladie ? de faim ? Les uns racontent que Fédor Pavlovitch, quand il apprit cette nouvelle, courut à travers les rues en criant de joie, tout heureux d’être délivré. D’autres prétendent qu’il pleura à chaudes larmes comme un enfant. Les uns et les autres ont peut-être raison. La plupart des scélérats ont, comme nous-mêmes, plus de naïveté et de bonté qu’on ne le pense généralement.

II

On peut s’imaginer quel père et quel éducateur dut être un pareil homme. Comme il était facile de le prévoir, il abandonna le fils qu’il avait eu d’Adélaïda Ivanovna : non qu’il le détestât particulièrement ou qu’il eût quelque doute sur son authenticité ; sans aucun motif et tout simplement, il l’oublia.

Et tandis qu’il importunait tout le monde de ses jérémiades et transformait sa maison en un repaire de débauches, ce fut un domestique, le fidèle Grigory, qui prit sous sa tutelle le petit Mitia. Car, dans les commencements, l’enfant fut négligé aussi par les parents de sa mère, le grand-père maternel étant mort, la grand’mère très-malade et les tantes mariées. De sorte que, pendant tout un an, Mitia vécut dans l’izba de Grigory. Mais un cousin germain d’Adélaïda Ivanovna, Petre Alexandrovitch Mioussov, arriva de Paris. C’était encore un tout jeune homme, très-instruit, formé par un long séjour à l’étranger, un Européen qui devait finir dans la peau d’un libéral. Il était lié avec les plus illustres libéraux de l’époque, Proudhon, Bakounine. Plus tard, il aimait à raconter les trois grandes journées de la révolution de février 1848, en laissant entendre qu’il avait figuré sur les barricades. Il possédait mille âmes environ. Sa propriété était voisine de notre célèbre couvent auquel, dès sa jeunesse, Petre Alexandrovitch avait intenté un procès interminable, son fameux procès à propos des droits de chasse et de pêche, considérant comme un devoir de nuire autant que possible aux cléricaux. Quand il apprit l’histoire d’Adélaïda Ivanovna, dont il avait jadis remarqué la beauté, il s’interposa entre Mitia et son père, malgré tout le dégoût que lui causait cet individu.

Il déclara tout net à Fédor Pavlovitch qu’il se chargeait de l’éducation de l’enfant, mena l’affaire vivement et fut désigné comme curateur, Fédor Pavlovitch étant le tuteur naturel : car il restait à l’enfant, de l’héritage de sa mère, une petite propriété. Mioussov plaça Mitia chez une de ses tantes de Moscou et retourna à Paris pour un long séjour. Mais il finit lui-même, dans tout le bruit de cette fameuse révolution qu’il ne devait jamais oublier, par négliger l’orphelin. La tante de Moscou mourut, Mitia échut à une de ses cousines et changea ainsi de suite trois ou quatre fois d’asile.

L’adolescence et la jeunesse de Dmitri Fédorovitch furent très-désordonnées. Il n’acheva pas ses études, entra dans une école militaire, fut envoyé au Caucase, obtint des grades, se battit en duel, fut dégradé pour ce fait, reconquit ses galons, fit beaucoup la fête et dépensa, relativement, beaucoup d’argent. Il ne reçut de Fédor Pavlovitch aucun subside avant sa majorité, et jusqu’alors vécut de dettes.

Après sa majorité seulement, il fit connaissance avec son père, étant venu le voir tout exprès pour tirer au clair certaines questions d’intérêt. Son père lui fit une très-mauvaise impression. Il repartit bientôt avec une certaine somme et la promesse d’une pension.

Fédor Pavlovitch comprit dès le début que Mitia s’exagérait le chiffre de sa fortune, mais que c’était un garçon léger, violent, un « noceur », et qu’il ne serait pas difficile de l’amadouer par de petites sommes payées de temps en temps sans un trop rigoureux contrôle.

Telle fut la vie de Mitia durant quatre années, au bout desquelles Fédor Pavlovitch lui déclara qu’il lui avait donné tout ce qui lui revenait, et que le jeune homme n’avait plus rien à exiger.

Cet événement amena une catastrophe dont le récit fera la substance ou plutôt la fable extérieure de mon premier roman. Mais avant de le commencer, il me faut dire quelques mots des deux autres fils de Fédor Pavlovitch.

III

Fédor Pavlovitch, s’étant débarrassé de Mitia, se remaria bientôt. Sa seconde femme, Sofia Ivanovna, vivait dans un autre gouvernement où Fédor Pavlovitch était venu pour affaires. Orpheline, fille d’un pauvre diacre, elle avait été recueillie par la veuve du général Vorokha. Comme elle avait été maltraitée par la générale, Fédor Pavlovitch en profita pour se poser en bienfaiteur, et continua devant elle les orgies auxquelles sa maison était accoutumée. Sofia Ivanovna souffrait d’une maladie nerveuse qui parfois lui faisait perdre la raison. Elle eut deux enfants, Ivan et Alexey, le premier au bout d’un an de mariage, le second trois ans plus tard. Après sa mort, il en fut de ses deux fils comme de Mitia ; ils furent abandonnés aux soins du même Grigory, dont ils partagèrent l’izba.

C’est là que la générale les trouva et les recueillit. Elle vint trois mois après la mort de Sofia Ivanovna chez Fédor Pavlovitch, et ne resta qu’une demi-heure, mais fit beaucoup de choses en peu de temps.

C’était le soir. Fédor Pavlovitch, qui ne l’avait pas revue depuis son mariage, était ivre quand il rencontra la générale. On raconte que, sans autre explication, elle lui administra deux grands soufflets, le secoua trois fois par les cheveux, puis, toujours sans parler, alla directement dans l’izba de Grigory. Quand elle vit les enfants sales, tristes, malades, elle souffleta Grigory à son tour, entoura les enfants de son plaid, les mit dans sa voiture et partit avec eux. Grigory la salua, la remercia d’avoir pensé aux orphelins, mais elle lui jeta un dédaigneux « Vaurien ! » et partit. Fédor Pavlovitch s’applaudit de cet événement. Quant aux soufflets, il fut le premier à en parler à toutes ses connaissances.

La générale mourut peu de temps après. Elle avait inscrit dans son testament chacun des enfants pour mille roubles : « Somme qui devra être intégralement consacrée à leur éducation sous cette seule condition que ce capital leur suffise jusqu’à leur majorité, car c’est bien assez pour de tels enfants ; si quelqu’un trouve que ce n’est pas assez, il n’a qu’à m’imiter, etc., etc… »

Heureusement, le principal héritier de la générale se trouvait être un honnête homme, le chef de la noblesse de son gouvernement, Efim Pétrovitch Poliénov. Voyant qu’on ne pouvait rien espérer de Fédor Pavlovitch, il se chargea personnellement des orphelins, et, comme il aima surtout le cadet, Alexey, il le garda longtemps dans sa famille, fait dont je prie le lecteur de prendre dès maintenant bonne note. C’est à cet Efim Pétrovitch, le plus noble des hommes, que les deux jeunes gens durent leur éducation et peut-être leur vie. Il conserva intact jusqu’à leur majorité le legs de la générale ; les intérêts doublèrent le capital.

L’aîné, Ivan, était d’un tempérament morne, renfermé. Il avait compris, dès sa dixième année, qu’il vivait de charité et qu’il avait pour père un homme dont le nom seul était un opprobre. Encore tout enfant, il montra des dispositions extraordinaires pour les choses de l’esprit. À treize ans. il entra dans un lycée de Moscou et prit sa pension chez un maître célèbre, ami de Efim Pétrovitch. Ni Efim Pétrovitch ni ce maître n’étaient plus de ce monde quand le jeune homme sortit du lycée et entra à l’Université. Comme Efim Pétrovitch avait mal pris ses mesures testamentaires, Ivan, durant ses deux premières années d’université, fut obligé pour vivre de donner des leçons et d’écrire dans les journaux. Il fut donc « cheval de fiacre », mais ses petits articles, toujours curieusement écrits, se distinguaient des productions du nombre incalculable de petits jeunes gens des deux sexes qui, du matin au soir, courent les rédactions sans avoir autre chose à offrir que des traductions du français ou des demandes de manuscrits à copier. Il conserva, même durant ses dernières années d’université, ses relations de journalisme et se fit dans les cercles littéraires une certaine notoriété, par de remarquables analyses de différents livres. Mais ce n’était que dans les derniers temps qu’un hasard lui avait attiré l’attention du grand public ; voici comment. Il avait terminé ses études universitaires et se préparait à partir avec ses deux mille roubles pour l’étranger, quand il publia dans un grand journal un singulier article qui causa une émotion d’autant plus vive que le sujet n’était pas familier à l’auteur : Ivan était naturaliste, et l’article traitait des Tribunaux ecclésiastiques, question alors de la plus piquante actualité. Le principal intérêt était dans le ton et dans l’inattendu de la conclusion. La plupart des ecclésiastiques considérèrent Ivan comme leur défenseur, et les athées de leur côté l’applaudirent également. Enfin quelques clairvoyants comprirent qu’il n’y avait là qu’une farce insolente, une énorme raillerie. Je relate le fait parce qu’il parvint jusqu’à notre célèbre couvent où, naturellement, on s’intéressait à la question. Quand on sut le nom de l’auteur, tous les habitants du district se félicitèrent de l’avoir pour compatriote. Mais on s’étonna qu’il fût le fils de ce Fédor Pavlovitch ! C’est à cette époque, précisément, que l’auteur lui-même arriva parmi nous. Et que diable venait-il faire ? Car comment comprendre qu’un jeune homme tel que lui, riche d’avenir, très-correct extérieurement, vînt dans une maison mal famée comme celle de Fédor Pavlovitch ? Ajoutez que, jusqu’alors, Fédor Pavlovitch ne s’était jamais occupé de son fils et ne l’avait jamais aidé d’aucune manière. Pourtant Ivan élut domicile chez son père et y passa deux mois dans les meilleurs termes avec lui. Tout le monde en fut très-étonné, et plus que personne Petre Alexandrovitch Mioussov, le parent de Fédor Pavlovitch. Il s’était, en ce temps-là, installé dans notre ville et s’intéressait beaucoup au jeune homme… « Il a de l’ambition, disait-il, il n’est pas homme à se laisser manquer jamais d’argent ; il possède deux mille roubles qui lui permettraient de voyager à l’étranger : que fait- il donc ici ? Certes, ce n’est pas l’intérêt qui l’y a amené, car il sait très-bien que son père ne lui donnera pas d’argent. Il n’aime ni boire ni faire la débauche, et pourtant le vieux ne peut plus se passer de lui ! » L’influence du jeune homme sur son père était en effet évidente. Fédor Pavlovitch lui obéissait, et sa conduite devenait même plus convenable…

Par la suite, on apprit que Ivan était venu en partie pour régler les différends de son père et de son frère aîné, Dmitri Fédorovitch, qu’il avait vu, pendant le même voyage, pour la première fois, mais avec qui, dès avant cette époque, il était déjà en correspondance.

IV

Alioscha avait alors vingt ans, quatre ans de moins que son frère Ivan, huit ans de moins que son frère Dmitri. Nous le trouvons au monastère dont nous avons parlé. Ce n’était pas un fanatique, ni même un mystique. C’était seulement un précoce altruiste. Il avait choisi la vie monastique comme un moyen tout offert pour se libérer du milieu de vice et d’ignominie où il vivait, pour se dévouer aux œuvres de lumière et d’amour. Et ce n’était pas le monastère lui-même qui l’avait séduit, mais l’être extraordinaire qu’il y avait rencontré, le starets du couvent, le père Zossima, à qui il s’attacha de toutes les forces de son jeune cœur…

Resté sans mère à quatre ans à peine, il n’avait cessé de penser à elle. Son visage, ses caresses demeuraient comme « vivants » devant lui. Ces sortes de souvenirs peuvent se graver dans l’esprit dès l’âge de deux ans : ce sont des points lumineux que toute l’ombre de la vie ne peut éteindre ; c’est un coin qui demeure d’un grand tableau effacé. Un des plus persistants parmi ces souvenirs était celui-ci : une fenêtre grande ouverte dans une calme soirée d’été, les rayons obliques d’un soleil couchant, une icône dans un coin de la chambre, une lampe allumée devant l’icône et sa mère agenouillée, pleurant comme dans une crise d’hystérie, pleurant et criant, en serrant jusqu’à lui faire mal son petit Alioscha contre sa poitrine, en appelant sur lui les bénédictions de la Madone, en l’offrant sur ses bras à la Vierge et en la suppliant de le protéger… Tout à coup une domestique entre dans la chambre et enlève des bras de sa mère l’enfant épouvanté. Alioscha voyait encore le visage enflammé, mais très-beau, de sa mère… Tels étaient ses souvenirs… Il n’aimait pas à en parler. D’une façon plus générale, on peut dire qu’il n’aimait pas parler. Non qu’il fut méfiant, ni timide, ni sauvage, au contraire : mais il avait une sorte d’inquiétude intérieure, très-spéciale, et qui lui faisait oublier tout le reste. Très-aimant toutefois, il semblait devoir se fier sans prudence à tous ; mais personne ne le prenait pour un naïf. Quelque chose en lui avertissait les autres qu’il ne les jugeait pas, qu’il ne croyait pas volontiers le mal, qu’il ne pouvait même admettre que personne s’arrogeât le droit de juger les actions d’autrui. Quand le mal lui était démontré, il restait plutôt attristé qu’étonné, sans jamais s’effrayer de rien. Arrivé à vingt ans chez son père, dans le plus ignoble lieu de débauche, lui, l’innocent et le pur, il se contentait de se retirer silencieusement quand les scènes auxquelles il assistait dépassaient toute mesure, sans marquer aucun mépris, sans laisser lire sur son visage qu’il condamnait tout cela. Son père, avec son flair d’ancien pique-assiette, l’observait, d’abord avec méfiance ; mais dès la deuxième semaine il se mit à l’aimer sincèrement, profondément, comme il n’avait jamais aimé personne ; et, bien que les larmes qu’il versait en l’embrassant fussent des larmes d’ivrogne, c’étaient des larmes vraies, pourtant.

D’ailleurs, partout on l’aimait, dans quelque monde qu’il allât. C’était ainsi depuis son enfance. Dans la maison de son bienfaiteur Efim Petrovitch Polienov, toute la famille l’avait pris en affection comme un véritable enfant de la maison. Or, il était venu là bien jeune, à l’âge où l’on n’a point l’adresse de se concilier la bienveillance. Mais c’était un don chez lui. À l’école ce fut de même, bien qu’il parût être de ces enfants qui provoquent plutôt chez leurs petits camarades la malice et même la haine que l’amitié. Il fut leur préféré pendant toutes ses années d’étude. C’est qu’il ne se faisait pas valoir et que, par conséquent, ses camarades ne pensaient jamais qu’ils fussent ses rivaux. Et ce n’était pas orgueil de sa part, mais cette chose naïve et excellente : il ne comprenait pas son propre mérite. De plus, il ne gardait jamais le souvenir d’une offense. Une heure après, il parlait avec tant de sérénité à celui qui l’avait offensé qu’on n’eût pu croire que rien de désagréable se fût passé entre eux. Un seul trait de son caractère prêtait à la raillerie, encore à la raillerie la plus douce. C’était sa pudeur farouche. Il ne pouvait supporter certaine façon de « parler femmes », laquelle est malheureusement invétérée parmi les gamins des écoles. Enfants encore et l’âme toute pure, les écoliers disent volontiers des choses qui répugneraient à de vieux troupiers. Je crois même que les enfants de notre « classe dirigeante » connaissent en ce genre certains détails inconnus, dis-je, des vieux troupiers eux-mêmes. Est-ce débauche morale, cynisme réel, inhérent à la nature de l’esprit ? Non, tout au plus fanfaronnade superficielle, où les petits bonshommes trouvent je ne sais quoi de délicat, de fin : une tradition estimable. Voyant qu’Alioscha Karamazov, quand on parlait de « cela », se bouchait vivement les oreilles, on l’entoura d’abord et on lui écarta de force les mains des oreilles pour qu’il ne perdît aucune de ces ordures. Il s’efforça de se dégager et finit par se coucher par terre, mais sans proférer une parole, sans un reproche. On finit par le laisser tranquille, on cessa même de l’appeler « fillette » ; on le prit pour ainsi dire en pitié. Disons en passant qu’il était toujours un des meilleurs élèves, mais jamais le premier.

Après la mort d’Efim Pétrovitch, Alioscha resta au collège deux ans encore. La femme de Polienov, presque aussitôt après la mort de son mari, se retira en Italie avec toute sa famille, et Alioscha fut recueilli, sans qu’on lui dît à quel titre, par deux parents éloignés d’Efim Pétrovitch. C’était un des traits distinctifs de son caractère qu’il ne se souciât jamais de savoir « de quel argent il vivait », très-différent en cela de son frère Ivan Fédorovitch qui, durant ses deux premières années d’université, travailla pour vivre et dès l’enfance avait souffert à la pensée qu’il était entretenu par des étrangers. Mais cette particularité d’Alexey n’aurait pu lui aliéner l’estime de quiconque l’aurait un peu connu : c’était une sorte d’innocent. Eût-il possédé un capital considérable, il n’aurait pas été long à s’en défaire au profit du premier charlatan venu. Lui donnait-on de l’argent de poche (il n’en demandait jamais), il le gardait sans savoir qu’en faire ou le dépensait à l’instant, indifféremment. Petre Alexandrovitch Mioussov, un homme d’une honnêteté bourgeoise et qui connaissait la valeur de l’argent, disait d’Alexey : « Voilà peut-être le seul homme au monde qu’on puisse abandonner sur une place publique, dans une ville d’un million d’âmes où il ne connaîtrait personne, sans craindre qu’il manquât de rien. Ce serait à qui lui offrirait le vivre et le couvert, et il pourrait tout accepter sans humiliation, car c’est lui qui rendrait service en acceptant. »

Il n’avait plus qu’une année à attendre pour avoir terminé ses études scolaires, quand il déclara brusquement à ses deux protectrices qu’il lui fallait partir sur l’heure et se rendre chez son père pour affaires. Elles s’efforcèrent de le retenir, mais il s’obstina dans son dessein. Du moins elles ne lui permirent pas d’engager sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur — pour subvenir aux frais du voyage, et elles lui donnèrent largement tout ce qui pouvait lui être nécessaire ; mais il leur rendit la moitié de l’argent en déclarant qu’il tenait à prendre la troisième classe. Quand son père lui demanda pourquoi il avait interrompu ses études, il ne répondit rien et resta songeur. On apprit bientôt qu’il recherchait la tombe de sa mère. Ce ne devait pas être l’unique but de son voyage ; mais il est probable qu’il n’eût pu en expliquer les causes réelles. Il avait obéi à une impulsion instinctive… Fédor Pavlovitch fut bien empêché de lui indiquer la sépulture de sa seconde femme, n’étant jamais allé au cimetière. Il ne savait même plus dans quel cimetière elle avait été enterrée.

Alioscha, plus encore que son frère Ivan, eut sur son père une influence moralisatrice. On eût dit le réveil, en ce vieillard, de bons instincts depuis longtemps endormis. « Sais-tu, lui disait-il souvent en le contemplant de bien près, que tu ressembles beaucoup à la klikouscha? » Il appelait ainsi sa seconde femme.

La tombe de la « klikouscha » fut enfin indiquée à Alioscha par Grigory, qui le mena au cimetière, et là, dans un coin écarté, lui montra une plaque en fonte, sans luxe, mais convenable, où étaient inscrits le nom et l’âge de la défunte, ainsi que sa situation sociale et l’année de sa mort. On avait même ajouté à l’épitaphe un quatrain, de cette littérature si chère aux gens de la moyenne classe : Alioscha apprit avec étonnement que c’était l’œuvre de Grigory.

Alioscha ne témoigna d’aucun excès de sentimentalité devant la tombe de sa mère. Il écouta patiemment les explications pompeuses que lui donna Grigory sur la construction du caveau et partit, la tête baissée. Il ne retourna pas une seule fois au cimetière. Cet épisode eut sur Fédor Pavlovitch un effet très-inattendu. Il prit dans sa caisse mille roubles et les porta au monastère pour qu’on dît des prières pour sa femme, non pas la seconde, la mère d’Alioscha, la klikouscha, mais la première, Adélaïde Ivanovna, celle qui le battait. Le même soir, il se grisa et accabla d’injures les moines devant Alioscha. La religion, comme on dit, ne l’étouffait pas.

Peu de temps après, Alioscha déclara à son père qu’il avait l’intention d’entrer au monastère ; que les moines l’avaient accepté et qu’il n’attendait plus que l’autorisation paternelle. Le vieux savait déjà que le starets Zossima avait produit sur le « doux garçon » une profonde impression.

— Ce starets est certainement le plus honnête des moines, dit-il après avoir écouté silencieusement, sans marquer aucune surprise, la demande de son fils. Hum !… alors tu veux vivre avec lui, mon doux garçon… Il était à moitié gris. Il sourit d’un étrange sourire empreint de cette finesse particulière des ivrognes.) Hum ! je pressentais que tu finirais ainsi. Savais-tu que je l’avais pressenti ? Je me doutais bien que tu prendrais ce chemin ! Eh bien, soit, tu as deux mille roubles ; ce sera ta dot. Quant à moi, mon ange, je ne t’abandonnerai jamais. Je donnerai ce qu’il faudra, ce qu’on me demandera. Si l’on ne veut rien, d’ailleurs, je n’insisterai pas ; je sais que tu ne dépenses guère plus qu’un petit oiseau, deux grains de mil par semaine. Hum !… alors tu veux te faire moine ? Crois-moi, Alioscha, je te regrette, je t’aime vraiment… enfin, c’est bien, tu prieras pour nous autres pécheurs, car nous avons beaucoup péché. Je me le suis demandé souvent : Qui priera pour moi ? Mon doux garçon, tu sais que je n’entends pas grand’chose aux affaires de l’autre monde, pourtant j’y pense quelquefois… pas toujours : ce n’est pas une occupation pour un homme ! Je me dis : Il n’est pas possible que le diable oublie de m’accrocher avec sa fourche après ma mort. Eh bien ! mais, cette fourche, qu’est-ce que c’est ? En quoi est-elle ? Où la fabrique-t-on ? Où est la fabrique ? Les moines croient probablement que l’enfer a un plafond ; moi, je suis disposé à croire qu’il y a un enfer, oui, mais sans plafond. Pas de plafond ! c’est plus délicat, plus moderne, comme chez les protestants. Mais avec ou sans plafond, qu’importe ? Seulement, s’il n’y a pas de plafond, il n’y a pas de fourche, et s’il n’y a pas de fourche, comment fera le diable pour m’avoir ? Et où est la justice alors ? Il faudrait les inventer, ces fourches, pour moi, pour moi seul ; car tu ne peux savoir, Alioscha, quel homme abominable je suis !…

— Mais il n’y a pas de fourche, dit Alioscha sérieusement et doucement.

— Oui, les ombres seulement des fourches, je sais, comme dans l’enfer de ce poëte français :

J’ai vu l’ombre d’un cocher

Avec l’ombre d’une brosse

Frotter l’ombre d’un carrosse.

Mais qu’en sais-tu, qu’il n’y a pas de fourche ? Tu chanteras une autre antienne quand tu seras chez les moines. Eh ! vas-y ! peut-être trouveras-tu chez eux la vérité. Alors viens me la dire. Le départ pour l’autre monde me sera plus facile quand je saurai sûrement ce qui s’y passe… Ce sera d’ailleurs plus convenable pour toi de vivre avec eux qu’avec un vieil ivrogne entouré de filles. Tu finirais par te pervertir avec moi. Non pas que je pense que tu me quittes pour longtemps : tu jetteras ton premier feu, mais il s’éteindra, et tu viendras me retrouver ici. Moi, je t’attendrai, car je sais bien que tu es la seule âme au monde qui ne me condamne pas, mon doux garçon, je le sens bien, je ne peux pas ne pas le sentir.

Il se mit à pleurer. Il était sentimental : méchant, mais sentimental.

V

Le lecteur se représente peut-être Alioscha comme un être névrosé, maladif, chétif, peu développé. Au contraire, c’était, à cette époque, un jeune homme robuste, élancé, les joues roses, les yeux gris, grands et clairs, tout plein de santé, très-beau, d’une taille au-dessus de la moyenne, les cheveux châtains avec un visage ovale et régulier. Sans doute, tout cela n’empêche ni le fanatisme ni le mysticisme. Mais j’affirme qu’Alioscha avait le tempérament le plus réaliste. Certes, il croyait aux miracles, mais il était de ces réalistes chez lesquels la foi n’est pas la conséquence du miracle, mais le miracle la conséquence de la foi. Si un réaliste parvient à croire, son réalisme même doit lui faire admettre le miracle. L’apôtre Thomas déclare qu’il ne croira pas avant d’avoir vu ; mais quand il voit, il s’écrie : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Est-ce le miracle qui lui donne la foi ? Le plus probable est pour la négative. Il a acquis cette foi parce qu’il la désirait, et peut-être l’avait-il intérieurement, même avant de dire : « Je ne croirai que si je vois… »

Alioscha était de ces jeunes gens de la dernière génération, lesquels, honnêtes par nature, cherchent la vérité, la demande, et dès qu’ils l’ont acquise, s’y dévouent jusqu’au sacrifice de la vie, s’il le faut. Malheureusement, ces jeunes gens ne comprennent pas que le sacrifice de la vie est souvent le plus facile des sacrifices. Sacrifier cinq ou six ans de sa vie pour quelque tâche pénible, pour la science ou même simplement pour décupler ses forces afin d’être ensuite capable de se mesurer avec la vérité, voilà, pour la plupart, le sacrifice qui dépasse les forces humaines. Alioscha avait choisi sa voie comme ou fait une action d’héroïsme. Dès qu’il se fut sérieusement convaincu que Dieu existe et que l’âme est immortelle, il se dit : « Je veux vivre pour l’immortalité sans aucun compromis. » S’il s’était convaincu que Dieu n’existe pas et que l’âme n’est pas immortelle, il aurait, avec la même entière indépendance, vécu en athée et en socialiste (car le socialisme n’est pas seulement un problème économique et la question du quatrième état ; le socialisme est, dans son essence, la négation de Dieu, la corporisation de l’athéisme contemporain, la Tour de Babel qu’on élève sans Dieu, non pas pour monter de la terre au ciel, mais pour faire descendre le ciel sur la terre). Il semblait impossible à Alioscha de continuer à vivre comme il avait fait jusqu’alors, il est écrit : « Donne tout ce que tu as et suis-moi si tu veux atteindre à la perfection. » Alioscha pensa : « Au lieu de tout, vais-je me contenter de donner deux roubles ? Au lieu de le suivre, me contenterai-je d’aller à la messe ? » Le souvenir de sa mère le conduisant tout enfant au monastère influa peut-être aussi sur sa décision, et peut-être aussi les rayons obliques du soleil couchant devant l’icône à laquelle sa mère l’avait comme dédié ; et peut-être encore était-il venu dans la maison de son père pour voir s’il avait plus de deux roubles à donner. Mais la rencontre du starets avait coupé court à toutes ses hésitations.

Quelques mots ici sur le starets Zossima et sur les staretsi en général. Je suis malheureusement sans compétence en la matière, mais j’en dirai le peu que je sais.

Le starets est un homme qui prend la volonté et l’âme des autres et en fait son âme propre et sa propre volonté. On s’abdique entre ses mains ; il prend sur lui toutes les misères du monde, dans l’espérance d’arriver à se vaincre soi-même, à se maîtriser, afin d’obtenir, par l’obéissance jusqu’à la mort, la véritable et totale liberté, l’affranchissement de tout désir personnel, pensant échapper ainsi au malheur de ceux qui passent leur vie à chercher en eux-mêmes leur propre « moi j sans parvenir à le trouver. Le doyennat comporte un pouvoir illimité. Aussi a-t-il été longtemps interdit. Pourtant, les staretsi s’acquirent rapidement une haute renommée dans le peuple.

Chez le starets de notre monastère accouraient en foule nobles et paysans, pour lui confier leurs doutes, leurs péchés, leurs souffrances, et lui demander des conseils.

Notre starets Zossima avait soixante-cinq ans. C’était un ancien pomiestchik. Dans sa première jeunesse, il avait été officier dans l’armée du Caucase. On disait qu’à force d’entendre des confessions il avait acquis une telle lucidité, une telle pénétration que, du premier regard, il devinait ce que venait lui demander n’importe qui s’adressait à lui. On en était d’abord effrayé, mais personne ne le quittait sans être consolé. Ses plus chauds partisans le tenaient pour un saint et affirmaient qu’après sa mort on obtiendrait certainement des miracles par son intercession. C’était particulièrement le sentiment d’Alioscha, qui avait été témoin des guérisons miraculeuses opérées par le starets : guérisons véritables ou simples améliorations naturelles ? Alioscha ne se faisait pas cette question. Alioscha croyait en aveugle à la puissance spirituelle de son directeur, la gloire du starets faisait la joie d’Alioscha.

Il se réjouissait de voir la foule venir pour contempler le saint vieillard, pleurer de bonheur à sa vue, s’agenouiller, baiser la terre qui le portait. Les femmes lui tendaient leurs enfants… Alioscha ne se demandait pas pourquoi la foule aimait tant le starets ; il comprenait très-bien que pour ces âmes simples, fatiguées de travail, de chagrin, de leurs propres iniquités et de l’iniquité constante du monde, il n’y a pas de plus pressant besoin que celui de la consolation ; et quel bonheur c’est, pour de telles ûmes, que d’avoir un saint à vénérer et de se dire : « Nous pouvons pécher, nous pouvons céder à la tentation : le mensonge est en nous, mais il y a quelque part un saint qui sait, qui possède la vérité ! Ainsi grâce à lui, elle se perpétue dans le monde, elle rayonnera quelque jour jusqu’à nous et régnera sur toute la terre comme il a été prophétisé. » Et la pensée que, du moins, le starets était seul à ce point vénérable n’embarrassait pas Alioscha : « Qu’importe, pensait-il, s’il possède le secret de la régénération universelle, la puissance qui finira par établir le règne de la vérité ? Les hommes alors s’aimeront entre eux, et il n’y aura ni riches, ni pauvres, ni grands, ni petits. Il n’y aura que des enfants de Dieu, des sujets du Christ. »

L’arrivée de ses deux frères impressionna vivement Alioscha. Il se lia plus vite et plus intimement avec Dmitri Fédorovitch qu’avec Ivan Fédorovitch. Il avait longtemps désiré connaître Ivan ; mais, et quoique celui-ci fût dans la maison depuis deux mois, ils ne s’étaient pas liés.

Dmitri parlait d’Ivan avec une profonde admiration. C’est par lui qu’Alioscha apprit tous les détails de l’importante alTaire qui avait causé l’amitié de ses deux frères. L’enthousiasme de Dmitri pour Ivan avait, aux yeux d’Alioscha, ceci de caractéristique que Dmitri était un ignorant auprès d’Ivan : et en effet ils faisaient tous deux un si évident contraste qu’on n’eût pu trouver deux hommes plus différents.

C’est à cette époque qu’avait eu lieu la réunion de toute cette famille hétérogène dans la cellule du starets Zossima.

LIVRE III LES SENSUELS.

I

La maison de Fédor Pavlovitch Karamazov était située à l’extrémité de la ville, mais pas tout à fait dans la banlieue ; une maison d’un étage, avec un pavillon, peinte en gris, le toit en fonte rougie. C’était spacieux et confortable.

Il y avait un grand nombre de cabinets noirs et d’escaliers dérobés. Les rats y pullulaient en liberté ; Fédor Pavlovitch ne les détestait pas : « On s’ennuie moins, le soir, quand on est seul… » Et il envoyait, tous les soirs, ses domestiques dans le pavillon et s’enfermait seul pour la nuit. Le pavillon, situé dans la cour, était grand et bien bâti. Fédor Pavlovitch y avait installé une cuisine, quoiqu’il en eût une autre dans la maison ; il n’aimait pas l’odeur de la cuisine. La maison aurait pu loger cinq fois plus de monde qu’elle n’en contenait. Fédor Pavlovitch y habitait avec Ivan Fédorovitch. Le pavillon renfermait les chambres de trois domestiques : le vieux Grigory, sa femme Martha et le valet Smerdiakov, encore un tout jeune homme.

Nous connaissons déjà Grigory : un homme têtu, honnête, incorruptible, qui allait droit à son but, quel qu’il fût, dès qu’il lui apparaissait comme un devoir. Sa femme, Martha Ignatievna, avait passé sa vie à se soumettre aux volontés de son mari. Lors toutefois de l’affranchissement des serfs, elle l’avait longtemps tourmenté pour qu’il quittât Fédor Pavlovitch et vînt avec elle à Moscou fonder un établissement quelconque avec leurs économies. Mais Grigory décida en son for intérieur que sa baba divaguait, « car toute baba est naturellement malhonnête », et qu’il ne devait pas quitter son maître malgré tous ses défauts, « que son devoir était là ».

— Comprends-tu ce que c’est que le devoir ? demanda-t-il à sa femme.

— Oui, Grigory Vassilievitch, mais quel devoir peut nous obliger à rester ici ? Voilà ce que je ne comprends pas, répondit Martha d’un ton ferme.

— Que tu comprennes ou non, c’est ainsi ; tais-toi.

Ils ne partirent pas, et Fédor Pavlovitch leur alloua des gages mensuels assez médiocres, mais régulièrement payés. D’ailleurs, Grigory se savait une certaine influence sur son barine : souvent, il l’avait défendu matériellement dans certaines rencontres ; Fédor Pavlovitch s’en souvenait et appréciait fort ce genre de service. Il avait, parfois, des transes intimes, des terreurs qui, disait-il lui-même, le prenaient à la gorge, et il lui était doux de sentir auprès de lui un homme dévoué, de mœurs rigoureusement pures, un compagnon et un défenseur, tout inférieur que Grigory lui fût intellectuellement ; un homme enfin qui, sans jamais lui rien reprocher, fût en tout temps disposé à lui venir en aide… Contre qui ? il ne savait : contre une puissance inconnue et redoutable. H lui arrivait d’aller réveiller Grigory dans la nuit, et de le prier de venir passer avec lui quelques instants, durant lesquels il lui parlait de choses insignifiantes ; mais il avait besoin de le sentir là. Puis il le laissait partir, et s’endormait du sommeil du juste.

Grigory était un mystique ; un événement extraordinaire avait laissé dans son âme, selon ses propres expressions, une empreinte indélébile. Une nuit, Martha Ignatievna avait été réveillée par des plaintes d’enfant nouveau-né. Très-effrayée, elle appelle son mari. Grigory écoute : « Ce sont plutôt des gémissements de femme », dit-il. Il se lève, s’habille. C’était par une chaude nuit de mai. Il descend sur le perron, et remarque que les gémissements viennent du jardin. Le jardin était fermé du côté de la cour et défendu par une forte barrière. Grigory rentre dans la maison, allume une lanterne, prit la clef de la barrière et, sans s’occuper de la terreur de Martha, descend dans le jardin. Là, il constate que les gémissements viennent de la salle des bains, située dans le jardin à peu de distance de la porte, et que ce sont en effet des gémissements de femme. En ouvrant la porte de la salle des bains, il reste cloué de stupeur devant le spectacle qui s’offre à lui : par terre était étendue Lizaveta Smerdiactchaïa, une idiote connue de toute la ville ; un nouveau-né gisait auprès d’elle ; elle agonisait. Aucun mot articulé ne sortait de ses lèvres : elle était idiote et muette.

II

Une circonstance particulière confirma certains soupçons horribles que Grigory avait conçus dès longtemps. Cette Lizaveta Smerdiactchaïa était une fille de petite taille, haute en couleur, avec une physionomie de parfaite idiote. Le regard avait une fixité désagréable, quoique mêlée de résignation. Elle marchait sans jamais s’arrêter, vêtue seulement d’une chemise de chanvre. Son épaisse chevelure noire frisait comme une toison de mouton et lui faisait une sorte d’immense chapeau, tout sale de boue, de feuilles, de paille, de morceaux de bois, car elle dormait toujours par terre, quelque part dans un fossé. Son père était un mechtchanine errant, ruiné, malade, alcoolique, et qui vivait depuis bien des années d’un métier analogue à celui d’homme de peine. Tout enfant, elle n’avait déjà plus de mère… Son père la battait sans pitié quand elle venait chez lui, ce qu’elle risquait rarement ; vivant plutôt aux frais de gens charitables qui lui faisaient l’aumône, à la pauvre innocente, pour plaire à Dieu. On avait essayé plusieurs fois de l’astreindre à porter un costume plus convenable que son unique chemise ; au commencement de chaque hiver, on lui donnait une touloupe et des bottes. Elle se laissait vêtir sans mot dire, puis, à la porte de la prochaine église, déposait bottes et touloupe et reprenait sa course éternelle en grelottant sous sa chemise. Un gouverneur, depuis peu arrivé dans la ville, fut choqué « dans ses meilleurs sentiments » de voir la pauvre créature si indécemment mise ; on lui expliqua que c’était une innocente, mais il répliqua que cette innocente troublait l’ordre et prescrivit qu’on prît des mesures pour lui faire adopter un plus correct genre de vie. Mais il partit, et rien ne fut changé dans la vie de Lizaveta. À la mort de son père, elle excita chez les pieux habitants un redoublement de commisération. Les gamins mêmes la respectaient. Toutes les portes lui étaient ouvertes. Quand on lui donnait quelque monnaie, elle ne manquait pas d’aller la mettre dans quelque tronc d’église ou de prison. Au marché, quand on lui offrait un petit pain, elle l’acceptait et se hâtait de le donner à un enfant ou même à un barinia, riche ou pauvre, qui l’acceptait avec joie. Elle ne mangeait que du pain noir et ne buvait que de l’eau. Elle passait de préférence ses nuits sur le parvis des églises ou dans quelque potager. Une nuit de septembre, douce et claire, il y a longtemps de cela, pendant la pleine lune, assez tard dans la nuit, une bande de cinq ou six barines qui avaient bien soupé revenaient du club. La rue qu’ils suivaient était bordée de potagers et aboutissait à un petit pont jeté sur une grande mare nauséabonde qu’on était convenu d’appeler la rivière. Contre une haie, couchée dans les orties, ils aperçurent Lizaveta endormie. Les barines, un peu gris, s’arrêtèrent et se mirent à rire et à faire des plaisanteries obscènes. L’un d’eux demanda s’il était possible de prendre cet animal pour une femme. Tous se récrièrent. Mais Fédor Pavlovitch, qui faisait partie de la bande, déclara au contraire que non-seulement on pouvait très-bien prendre Lizaveta pour une femme, mais encore que l’aventure lui semblait fort piquante. À cette époque, Fédor Pavlovitch portait un crêpe à son chapeau, étant en deuil de sa première femme, et l’on ne pouvait le voir sans dégoût se commettre dans de telles débauches, alors que sa situation même lui prescrivait une vie irréprochable. Sa sortie excita l’hilarité générale. On s’éloigna en ricanant.

Plus tard, il jura qu’il s’était éloigné avec les autres. Personne ne sut jamais la vérité ! Mais cinq mois plus tard, la ville s’indigna de voir Lizaveta enceinte, et l’on rechercha qui avait pu outrager la pauvre fille.

C’est alors qu’une rumeur terrible commença à circuler, laquelle accusait Fédor Pavlovitch. D’où venait ce bruit ? Des barines qui composaient la bande, un seul restait, vieil et respectable fonctionnaire d’État, chargé de famille, et qui ne se serait certes pas mêlé d’une telle affaire. Grigory défendit énergiquement la réputation de son barine et même se querella très-fort à ce sujet. « Elle seule est coupable », disait-il. Et il désignait comme son complice Karp, un forçat évadé, surnommé Karp-à-l’hélice, et qu’on soupçonnait de se cacher dans la ville. D’ailleurs, toutes ces rumeurs ne nuisirent nullement à l’idiote. Une marchande, une assez riche veuve, la recueillit chez elle pour lui éviter toutes privations jusqu’à son accouchement. On la surveillait sans relâche. Un soir pourtant, presque au moment de sa délivrance, Lizaveta se sauva de chez sa protectrice et vint dans le jardin de Fédor Pavlovitch. Comment, dans son état, avait-elle pu escalader une si haute barrière ? Cela resta une énigme. Les uns disaient qu’on l’avait portée ; les autres, qu’elle n’avait pu faire une telle chose qu’aidée de forces surnaturelles.

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