Les Frères Karamazov (page 6)
Grigory courut à toutes jambes chercher sa femme et l’envoya à Lizaveta. Lui-même alla quérir une vieille sage-femme qui habitait à peu de distance. On sauva l’enfant, mais Lizaveta mourut vers l’aube. Grigory prit le nouveau-né, l’emporta dans le pavillon et le mit sur les genoux de sa femme :
« Les orphelins sont les enfants de Dieu. Celui-ci est né du diable et d’une sainte. Élève-le ! »
Voilà comment Martha Ignatievna fut chargée d’un enfant. On le baptisa du nom de Pavel, auquel tout le monde ajouta celui de Fédorovitch. Fédor Pavlovitch n’y contredit pas, trouvant même la chose très-amusante, tout en continuant de nier cette paternité. On l’approuva d’avoir recueilli l’enfant. Plus tard, il lui donna le nom de Smerdiakov, du nom de sa mère Smerdiatchaïa. Il servait Fédor Pavlovitch comme domestique et vivait dans le pavillon entre le vieux Grigory et la vieille Martha. Il avait les fonctions de cuisinier.
III
Après la sortie de son père, Alioscha resta quelques instants abasourdi. Quitter tout de suite le monastère ! Il se rendit dans la cuisine du supérieur pour apprendre ce qu’avait fait Fédor Pavlovitch, et, tout en marchant, il s’efforçait de résoudre un problème qui s’imposait à lui. Il ne pensait pas que l’ordre de son père fût définitif ; il était convaincu que Fédor Pavlovitch ne voudrait pas lui causer une telle peine. Et qui eût pu vouloir lui nuire ? Mais il avait des craintes qu’il ne pouvait se définir à lui-même au sujet de cette jeune fille, de cette Katherina Ivanovna qui insistait tant pour le voir chez elle. Ce n’était pas ce qu’elle lui dirait qui l’inquiétait : c’était ce qu’il aurait à lui répondre. Et ce n’était pas la femme qu’il craignait : il avait été élevé par des femmes et les connaissait bien. Il craignait cette femme-là, précisément celle-là, Kalherina Ivanovna, et il l’avait crainte dès le premier regard. Or, tout au plus l’avait-il vue deux ou trois fois ; il se la rappelait comme une belle, orgueilleuse et dominatrice jeune fille, et il s’effrayait, en y songeant, de ce qu’il trouvait d’inexplicable dans la peur même qu’elle lui inspirait. H savait que Katherina n’avait que de nobles mobiles d’action, qu’elle s’efforçait de sauver Dmitri, coupable envers elle, et qu’elle n’agissait que par générosité : pourtant, malgré toute l’admiration qu’il lui avait vouée, il ne pouvait se défendre d’un frisson mystérieux chaque fois qu’il s’approchait de la maison où vivait la jeune fille.
Il calcula qu’en cet instant Ivan Fédorovitch, retenu par son père, n’était pas chez elle. Quant à Dmitri, il ne pouvait pas davantage être chez Katherina. Alioscha pourrait donc lui parler tête à tête : mais avant de la voir, il désirait parler à Dmitri. Où le prendre ? Il fit le signe de la croix en souriant d’un sourire « intraduisible, » et se dirigea avec fermeté vers la terrible personne.
Il longea, pour faire court, les jardins coupés de ruelles. Il remarqua un potager commandé par une petite maison d’un étage, avec quatre fenêtres. À la hauteur du potager, il releva la tête et resta stupéfait : de l’autre côté de la haie, dans le potager, se tenait debout, sur un petit monticule, son frère Dmitri qui l’appelait en gesticulant, sans parler, craignant évidemment d’être entendu. Alioscha courut à lui :
— Heureusement tu m’as vu, j’aurais été obligé de crier, murmura Dmitri à voix basse. Saute par-dessus la haie, vivement… Comme cela tombe bien ! je pensais à toi.
Et Mitia, de sa main d’Hercule, souleva par le coude Alioscha et l’aida à sauter.
— Maintenant, allons ! reprit-il, transporté de joie.
— Où donc ? murmura Alioscha, regardant autour de lui dans ce jardinet désert. Il n’y a personne ici ! Pourquoi parlons-nous à voix basse ?
— Pourquoi ? Ah ! diable ! s’écria tout à coup Dmitri à pleine voix ; et en effet, pourquoi parler à voix basse ?… Mais, vois-tu, j’épie, je suis à l’affût d’un secret, et c’est parce que c’est un secret que je parle de façon à n’être pas entendu, comme un sot, puisqu’il n’y a pas d’intérêt à cela. Allons, viens et tais-toi. Laisse-moi d’abord t’embrasser.
Gloire à l’Éternel dans le ciel !
Gloire à l’Éternel en moi !
Ils parvinrent à une vérandah de vieille date ; sur une table branlante, enfoncée en terre et badigeonnée de vert,
Alioscha remarqua une demi-bouteille de cognac et un petit verre.
— C’est du cognac ! s’écria Mitia en riant à gorge déployée. Tu vas dire : Il continue à boire ! Ne te forge pas de telles illusions.
N’accueille pas les vaines pensées d’une foule éprise de mensonge. Laisse là tes soupçons…
Je ne bois pas, je sirote, comme dit ce cochon de Rakitine, ton ami. Assieds-toi. Je voudrais, Alioscha, te serrer dans mes bras à t’écraser, car, véritablement, vé-ri-ta-ble-ment, crois-moi ! je n’aime que toi au monde.
Il prononça ces mots avec exaltation.
— Que toi, et encore une salope dont je me suis amouraché pour ma perte. S’amouracher, ce n’est pas aimer. On peut s’amouracher et haïr, rappelle-toi cela. Maintenant parlons sérieusement. Assieds-toi à table, près de moi, que je te voie. J’ai à te parler. Toi, ne dis rien. C’est moi qui parlerai, car l’heure de parler a sonné… Mais tout bas, il faut que je te parle tout bas ; car il y a peut-être ici des oreilles que je ne vois pas. Pourquoi désirais-je te voir tout à l’heure et tous ces jours derniers ? C’est que tu m’es nécessaire… c’est que je veux tout te dire, à toi seul… C’est que, demain, commencera pour moi une vie nouvelle ! As-tu jamais eu, en rêve, la sensation de tomber du haut d’une montagne ? Eh bien, je tombe, moi, et réellement. Oh ! je n’ai pas peur, et toi non plus ; il ne faut pas avoir peur… c’est-à-dire, oui, j’ai peur, mais cette peur m’est douce… c’est-à-dire, pas douce, mais c’est de l’ivresse… Et puis au diable ! Qu’importe ! Ame forte, âme faible, âme de femme, qu’im
porte ? Louons la nature ! Vois quel beau soleil, quel ciel pur, quels arbres verts ! Nous sommes en plein été ! Il est quatre heures de l'après-midi. Il fait calme… Où allais-tu?
— J'allais chez mon père, et je voulais entrer en passant chez Katherina Ivanovna.
— Chez elle et chez le père ! quelle coïncidence ! Car pourquoi donc t'ai-je appelé ? Pourquoi te désirais-je, — et de toutes les fibres de mon être ? Précisément pour t'envoyer chez le père, puis chez elle, afin d'en finir avec elle et avec le père ! Envoyer un ange ! J'aurais pu envoyer n'importe qui, mais il me fallait un ange. Et voilà que tu y allais de toi-même !
— Comment ? tu voulais m'envoyer… dit Alioscha avec une physionomie attristée. Et pourquoi ?
— Attends, tu sais pourquoi, je vois que tu as tout compris ; mais tais-toi. Ne me plains pas, ne pleure pas.
Dmitri se leva, songeur.
— Elle t'a sans doute appelé elle-même ? reprit-il. Elle t'a écrit ! elle t'a écrit ! car autrement tu n'aurais pas osé!…
— Voici sa lettre.
Mitia la parcourut vivement.
— Et tu prenais par le plus court. O dieux ! je vous remercie de l'avoir dirigé de ce côté, de l'avoir fait tomber chez moi comme le petit poisson d'or dans le filet du pauvre pêcheur, comme on dit dans le conte. Écoute, Alioscha, écoute, mon frère. Je vais tout te dire… Il faut enfin que je me confesse ! Je me suis déjà confessé à un ange du ciel ; maintenant, je vais me confesser à un ange
de la terre. Car tu es un ange. Tu m'entendras et tu me pardonneras. J'ai besoin d'être absous par un être plus pur que moi. Écoute donc. Suppose que deux êtres se dégagent des choses terrestres et s'élèvent dans une atmosphère supérieure… Sinon tous deux, au moins l'un d'eux. Suppose encore que celui-ci, avant de disparaître, vienne à l'autre et lui dise : « Fais pour moi ceci ou cela… » des choses qu'on ne peut exiger de personne, qu'on ne demande que sur le lit de mort : se pourrait-il que celui qui reste refusât d'obéir, si c'est un ami, un frère ?
— J'obéirai. Mais qu'est-ce ? Parle vite.
— Vite !… Hum !… Ne te dépêche pas tant, Alioscha, et ne t'inquiète pas ; c'est inutile. Hé! Alioscha, quel dommage que tu ne t'exaltes jamais !… D'ailleurs, pourquoi faire ? Que dis-je donc là !
Homme, sois noble ! De qui est ce vers ?
Alioscha attendait sans répondre. Mitia resta longtemps silencieux, le front dans la main.
— Lioscha ! toi seul m'écouteras sans rire. Je voudrais commencer… ma confession… par un hymne de joie à la Schiller, An die freude ! Mais je ne sais pas l'allemand. Ne va pas croire que je bavarde dans l'exaltation de l'ivresse. Il faut deux bouteilles de cognac pour me griser, et je n'en ai pas bu un grand verre. Vrai, je ne suis pas Fort, avec un grand F, mais je suis fort avec un petit f. Passe-moi ce calembour. D'ailleurs, il faut me passer tout aujourd'hui, car tout ce que je dis, va, c'est que je dois le dire. Je vais droit au but… Attends, comment est-ce donc ?
Il leva la tête, réfléchit, puis commença avec enthousiasme :
Timide, nu, sauvage, se cachait
Un Troglodyte dans les grottes des montagnes.
Nomade, il errait dans les champs
Et les dévastait.
Il chassait avec sa lance et ses flèches.
Terrible, il parcourait les forêts…
Malheur à ceux que les vagues rejetaient
Sur ces bords escarpés !
Des hauteurs olympiennes
Descend une mère, — Cérès, qui cherche
Proserpine qu'on vient de lui ravir :
Le monde gît devant elle dans toute son horreur.
Pas de retraite, nul hôte.
La déesse ne sait où aller.
Ici le culte des dieux
Est inconnu, point de temple.
Les fruits des champs, les grappes savoureuses
Ne décorent aucun festin ;
Seuls fument des restes de cadavres
Sur des autels ensanglantés.
Et partout où l'œil triste
De Cérès regarde, —
Dans son humiliation profonde,
L'homme s'offre partout aux regards de la déesse.
Des sanglots sortirent de la poitrine de Mitia, il saisit la main d'Alioscha.
— Ami!… ami! oui, dans l'humiliation, dans l'humiliation, maintenant encore ! L'homme souffre beaucoup sur la terre, ah ! beaucoup ! Ne crois pas que je sois seulement l'homme de plaisirs futile que tout officier se croit obligé d'être. Je ne pense presque, mon frère, qu'à cette humiliation de la condition humaine… Je ne mens pas, et l'humilié par excellence, c'est moi-même !
Pour que de son humiliation, par la force de son âme,
L'homme puisse se relever,
Il faut qu'avec l'antique mère, la Terre,
Il fasse un éternel traité d'alliance.
Mais comment ferai-je ce traité d'alliance avec la terre ? Faut-il que je me fasse moujik ou berger ? Dans mes heures de plus abjecte dégradation, j'ai toujours aimé à relire ces vers où Cérès contemple l'humiliation de notre espèce. Mais jamais ils ne purent me relever de ma propre humiliation, parce que je suis un Karamazov… N'est-ce pas toujours la tête en bas qu'on se précipite ? Et en cela même, je perçois une beauté. Maudit, bas, avili, soit ! Et diable incarné peut-être ! Pourtant, Seigneur, je n'en suis pas moins ton fils, et je t'aime !… Mais assez ! Je pleure… Laisse-moi pleurer. Vois-tu, nous sommes tous des sensuels, nous autres Karamazov. La bête sommeille en toi-même, frère, tout ange que tu sois. Terrible mystère ! Dieu n'a fait que des mystères… Les contradictions se multiplient dans son œuvre. Je ne suis qu'un ignorant ; pourtant, je sais cela, j'y ai beaucoup pensé… La beauté, par exemple ! Souvent un homme de grand cœur et de grande intelligence a la Madone pour premier idéal, et pour dernier Sodome. Mais le plus affreux, c'est d'avoir commencé par Sodome, en portant dans son cœur l'idéale Madone.
Oui, oui, l'homme est trop large dans ses conceptions ; je voudrais le restreindre. Le diable lui-même n'y comprend rien. Il y a de la beauté jusque dans la honte ; il n'y a même de beauté pour la plupart que là, dans l'idéal de Sodome : savais-tu cela ? C'est le duel du diable et de Dieu, et le champ de bataille, c'est toi, c'est moi !... Mais, au fait ! Écoute, maintenant... Je faisais donc la noce. Mon père disait tout à l'heure que j'ai acheté pour des milliers de roubles la virginité des filles. Imagination de cochon ! C'est faux ! Cela ne m'a rien coûté. L'argent est superflu en ces sortes d'affaires. Ce n'est qu'un décor. Aujourd'hui, la grande dame ; demain, la fille des rues, et je plais à toutes deux ; et si je veux, je jette l'argent par les fenêtres, j'organise des fêtes, j'ai les tziganes, et je donne aussi de l'argent, s'il le faut, car, tout de même, elles ne le détestent pas ; elles disent : « Merci! » Les petites dames m'aimaient assez, pas toutes, mais un grand nombre. Ah ! si tu me ressemblais, tu me comprendrais. J'aimais la débauche pour cela même qu'elle a de plus crapuleux. J'aimais la cruauté... Quel être vil suis-je donc ? Une punaise ? Non, un Karamazov ! Un jour, dans un pique-nique où presque toute la jeunesse de la ville était allée en sept troïkas, par un temps sombre, l'hiver, j'obtins de ma voisine (une pauvre fille de fonctionnaire, charmante, timide) certaines faveurs... Oui, elle me permit beaucoup de libertés, dans l'ombre. Elle pensait, la pauvre, que je viendrais, le lendemain, lui demander sa main. Et cinq mois durant, je restai sans lui dire un demi-mot. Je la LÉS FRERES KARAMAZOV. 101
voyais souvent dans un coin de salon, pendant qu'on dan- sait, me suivre du regard; et quel feu dans ses yeux! Ce jeu m'amusait. Cinq mois après elle épousa un fonction- naire et partit, furieuse contre moi et peut-être m'aimant encore. Ils vivent heureux, maintenant. Remarque bien que je n'ai rien dit de tout cela à personne. Je n'ai pas abusé de sa confiance. J'ai de vils instincts, j'aime la hontet mais je ne suis pas malhonnête... Tu rougis, tes yeux jettent des éclairs. . . Assez de boue comme cela, n'est-ce pas? Pour- tant, ce ne sont là que fleurs et guirlandes à la Paul de Kock. J'ai, frère, tout un album de souvenirs. Que Dieu la garde, la pauvre! Je ne me suis jamais vanté des privilèges qu'elle m'a laissé prendre... Mais assez! Ne t'ai-je appelé que pour remuer devant toi ces sales souvenirs? Non. Je vais te conter quelque chose de plus curieux. Laisse-moi tout te dire et ne rougis pas, il me plaît ainsi.
— Ce n'est pas de tes paroles ni même de tes actions que je rougis. Je rougis, parce que je suis moi-même ce que tu es.
— Toi? tu exagères!
— Non, je n'exagère pas, dit Alioscha très-animé. Nous sommes engagés dans le même escalier : j'en suis au pre- mier degré, tu es plus loin, quelque part sur le treizième. Mais cela se vaut : une fois le pied sur le premier degré, il faut les parcourir tous.
— Il ne faut donc pas mettre le pied sur le premier degré.
— Certes, si c'est possible.
— Eh bien, le pourras-tu?
— Je ne crois pas.
6.
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— Tais-toi, Alioscha, tais-toi, mon cher, et laisse-moi baiser ta main. Ah I cette gredine de Grouschegnka, elle connaît les hommes ! Elle me disait un jour qu'elle te man- gerait comme les autres... Bien ! bien! je me tais... Reve- nons à ma tragédie. Le vieux a menti quant à mes séduc- tions prétendues; mais, en réalité, cela m'arriva, une fois seulement, encore cela n'alla-t-il pas jusqu'à Yaccomplis- sement. Je n'ai jamais confié cela à personne; tu le sauras le premier, — après Ivan, toutefois : Ivan sait tout , il y a longtemps de cela, mais Ivan, c'est un tombeau.
— Comment? Ivan, c'est un tombeau?
— Oui.
Alioscha redoubla d'attention.
— Tu sais que j'étais sous-lieutenant dans un bataillon de ligne. J'y étais surveillé comme pourrait l'être un dé- porté. Mais on m'accueillait extraordinairement bien dans la petite ville. Je semais l'argent partout. On me croyait riche; d'ailleurs, je croyais l'être. Je devais aussi plaire pour d'autres motifs. On hochait la tète, quand on me voyait, à cause de mes fredaines; mais je t'assure qu'on m'aimait. Le lieutenant-colonel, un vieillard, me prit tout à coup en grippe. Toute la ville se mit de mon côté, et il ne put rien contre moi. C'est pourtant moi qui avais tort: par sotte fierté, je ne voulais pas lui rendre les respects qui lui étaient dus! Le vieil entêté, bon garçon au fond, avait été marié deux fois. Il était veuf. Sa première femme, d'extraction vulgaire, lui avait laissé une fille simple comme elle. Vingt-quatre ans. Elle vivait entre son père et sa tiuite. L'esprit vif, des allures dégourdies; je n'ai jamais rencontré plus charmant caractère de femme. Elle s'appe-
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lait Agafia, imagine-toi! Agafia Ivanovna. Assez jolie, Russe pur sang, grande, bien faite, de beaux yeux avec une expression assez commune. Elle ne voulait pas se marier, quoique deux jeunes gens eussent recherché son alliance. Elle était toujours gaie. Nous devînmes amis... J'ai eu plus d'une amitié de femme... Nous bavardions, je lui disais des choses inouïes, d'un scabreux ! Elle riait. Beau- coup de femmes aiment ces libertés de langage. Cela m'amusait particulièrement avec celle-ci, une jeune fille ! Elle avait un joli talent de modiste, dont elle se servait par complaisance pour ses amies, n'acceptant que des cadeaux. Quant au colonel, celui-là affectait de ne rien accepter en aucune circonstance, c'était une des auto- rités de l'endroit. Il vivait largement. Toute la ville était reçue chez lui : il donnait des bals et des soupers. Lors de mon entrée au bataillon, il n'était bruit dans toute la ville que de l'arrivée prochaine de la seconde fille du colonel. Elle passait pour une beauté parfaite. Elle venait d'achever ses études dans une pension aristocra- tique de la capitale. C'est Katherina Ivanovna. Elle est fille de la seconde femme du colonel, laquelle était d'ori- gine noble. Les plus grandes dames du heu, deux femmes de général, une femme de colonel, toutes enfin lui firent fête, on l'invitait partout ; elle était la reine de tous les bals, de tous les soupers. Un soir, chez le commandant de la batterie. Katherina Ivanovna me toisa du regard. Je ne m'approchai pas d'elle, je dédaignai de lui être présenté. Puis, longtemps après, dans la soirée, je lui dis quelques mots. Elle me regarda à peine, avec mépris. « Allons, pensai-je, je me vengerai. » Je sentais bien que Kategnka
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n'était pas une pensionnaire innocente, qu'elle avait du caractère, de l'orgueil et une vertu solide, surtout beau- coup d'intelligence et d'instruction, tandis que je n'avais ni l'une ni l'autre. Penses-tu que je prétendais à sa main? Point. Je voulais seulement la punir de n'avoir pas com- pris quel homme je suis, et je continuai ma vie de casse- tout. Mon colonel me mit aux arrêts pour trois jours. A ce moment, je reçus du père six mille roubles contre une renon- ciation formelle à tous mes droits sur la fortune de ma mère. Je n'étais au courant de rien. Jusqu'à ces derniers temps, jusqu'à ce jour même, je n'ai rien compris à tous nos comptes entre mon père et moi. Mais au diable celai nous y reviendrons. Donc, possesseur de ces six mille roubles, j'appris par la lettre d'un ami que notre colonel était en disgrâce, qu'on le soupçoimait de malversations. En effet, le général vint lui faire des remontrances. Bientôt après, on le contraignit de donner sa démission. Là-dessus, je ren- contrai un jour Agafia Ivanovna (nous étions toujours amis), etjeluidis: « Votre pèreaundéficit de quatre mille cinq cents roubles. — Comment? lors du récent passage du général la caisse était au complet! — Oui, lors du passage du général, mais maintenant? — Ne m'effrayez pas, je vous en prie. Où avez-vous appris cela? — Rassurez- vous, dis-je, je ne le dirai à personne; en tout cas, si par hasard on demande à votre père les quatre mille cinq cents roubles et s'il ne les a pas, au lieu de le faire passer au conseil et pour lui épargner la dégradation, envoyez-moi seulement votre sœur (j'ai de l'ar- gent), je lui donnerai la somme, et personne n'en saura rien. — Ah ! dit-elle, quel vaurien vous êtes ! (Elle ne se trompait pas!) Quel méchant vaurien! Mais, voyez- vous!... quelle
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audace ! » Elle partit indignée, et je lui criai, pendant qu'elle s'en allait, que je garderais sûrement le secret. Ces deux babas. Agafia et sa tante, étaient de véritables anges, elles adoraient Katia. Agafia conta à sa sœur, je l'appris par la suite, notre conversation. C'est précisément ce qu'il me fallait. Là-dessus arrive un nouveau major pour prendre le commandement du détachement. Le vieux colonel tombe malade, il garde le lit quarante-huit heures durant, et néglige de rendre la caisse. Le médecin assure que la mala- die n'est pas feinte. Mais je savais que, depuis quatre ans, le colonel avait l'habitude, aussitôt après les inspections générales, de faire disparaître une certaine somme pour (luelque temps. Il la prêtait à un marchand qui la mettait en circulation et la rendait ensuite, intégralement, au colonel, avec une bonne main. Cette fois, le marchand ne l'avait pas rendue. Aux réclamations du colonel le coquin avait répondu : « Je n'ai rien reçu de vous. » Le pauvre homme restait donc enfermé chez lui, la tète entourée d'un bandeau, se faisant sans cesse mettre de la glace sur le crâne. Vient une ordonnance portant l'ordre de rendre la caisse d'État dans deux heures au plus tard. Le colonel signe sur le livre, se lève, et dit qu'il va mettre son uni- forme. Il court dans son cabinet, prend son fusil de chasse, le charge d'une cartouche de guerre, déchausse son pied droit, applique le canon sur sa poitrine et tâtonne du pied pour faire partir le chien. Mais Agafia, qui soupçonnait quelque chose , entre furtivement , se jette sur lui par derrière et le saisit vivement dans ses bras : le fusil part sans atteindre personne. On accourt au bruit, on contient le malade... A cette heure-là, le soir tombait, j'étais chez
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moi; j'allais sortir quand tout à coup la porte s'ouvre et devant moi, chez moi, dans ma chambre, apparaît Kathe- rina Ivanovna. Personne ne l'avait rencontrée. Cela pouvait rester un secret pour tous. Je compris aussitôt de quoi il s'agissait. Elle entre, me regarde droit dans les yeux; ses regards sombres brillaient de résolution, d'insolence même. Mais la moue de ses lèvres laissait voir de l'hési- tation. « Ma sœur m'a dit que vous donneriez quatre mille cinq cents roubles si je venais les chercher... moi- même... Me voici, donner. » Elle haletait, sa voix s'étei- gnit brusquement... Alioscha, écoutes-tu? On dirait que tu dors.
— Mitia, je sais que tu me diras toute la vérité, dit avec émotion Alioscha.
— Tu la veux donc toute? Va! Je ne me ménagerai «pas. Ma première pensée fut celle d'un Karamazov... Un jour, mon frère, une tarentule m'a mordu : j'en fus quitte pour quinze jours de fièvre. Eh bien, à ce moment, je me sentis mordu par la tarentule , tu comprends? Je dévisa- geai Katherina Ivanovna. Tu la connais, tu sais comme elle est belle. Mais, à cette heure, elle était surtout belle de sa grandeur d'âme; et moi, auprès de cette résignée, de cette dévouée, je me sentais petit! Et elle dépendait de moi tout entière, corps et âme! La morsure de la taren- tule fut si cruelle que je crus mourir! Certes, je serais venu le lendemain demander la main de Katherina Iva- novna, et personne n'aurait rien su. Mais j'entendis en moi une voix me crier : « Demain ! elle te fera jeter dehors par un valet! » Je la regardai. Oui, la voix disait vrai. La colère me prit. H me vint le désir d'accomplir l'action la
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plus vile qu'il me serait possible : la regarder , sourire ironiquement, et lui dire sur un certain ton : « Quatre mille? Mais je plaisantais 1 Vous agissez à la légère, made- moiselle ! Deux billets de cent, peut-être , avec plaisir même ; mais quatre mille , quatre mille roubles pour une bagatelle 1 Vous avez pris bien de la peine pour rien ! » Vois-tu , elle se serait enfuie ; mais c'eût été diabolique , et quelle belle vengeance! Jamais je n'ai regardé une femme avec autant de haine. Oui , je te jure sur la croix que je dis vrai : pendant quatre ou cinq secondes , je la regardai avec haine, avec cette haine qui n'est séparée de l'amour, du plus violent amour, que par un cheveu. Je m'approchai de la fenêtre, j'appliquai mon front sur le carreau glacé; il me semblait que le froid me brûlait... et je ne la retins pas longtemps : j'ouvris un tiroir, j'y pris une obligation de cinq mille roubles, et, silencieuse- ment, je la lui montrai, je la pliai, je la lui remis, j'ouvris la porte moi-même, et je saluai très-bas. Elle tressaillit, me regarda fixement , devint pâle comme un linge, et tout à coup , sans parler , mais avec un doux élan , me salua jusqu'à terre ( pas comme une pensionnaire : à la russe), puis se releva et s'enfuit. Quand elle fut partie, je tirai mon sabre du fourreau et je voulus me le plonger dans le cœur, par sottise, en signe d'allégresse. Tu com- prends qu'on puisse se tuer de joie ? Mais je me contentai de baiser la lame, et la remis dans le fourreau... J'aurais bien pu ne pas te dire cela ! Il me semble que je me suis un peu vanté en te décrivant tout à l'heure mes luttes intérieures! Mais que le diable emporte les espions du cœur humain 1
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— Bon, dit Alioscha, je connais maintenant la première moitié de l'affaire.
— Oui, un drame, hein 1 il s'est passé là-bas. La seconde moitié sera une tragédie, dont le théâtre sera ici.
— Je ne comprends pas grand'chose à cette seconde moitié.
— Et moi donc 1 je n'y comprends rien du tout !
— Écoute, Dmitri, tu es encore fiancé ?
— Je me suis fiancé trois mois après ce jour-là. Le len- demain, je me dis que tout était fini, et que cela n'aurait aucune suite. Aller la demander en mariage me semblait, de ma part , infâme. Pour elle, pendant les six semaines qu'elle passa encore dans la ville , elle ne me donna signe de vie qu'une fois. Le lendemain, sa bonne vint chez moi, et me remit une grande enveloppe qui contenait l'excès de la somme nécessaire. Pas un mot. Je fis la noce avec le reste de mon argent, si bien que le nouveau major fut forcé de me faire une admonestation publique. Le colonel avait rendu la caisse en bon état, au grand étonnement de chacun. Il tomba malade peu après , resta trois semaines au lit : un beau matin, on constata qu'il avait un ramol- lissement du cerveau, et cinq jours plus tard il était mort. On l'enterra avec tous les honneurs militiiires. Dix jours après les funérailles , Katherina Ivanovna , sa sœur et sa tante partirent pour Moscou. Le jour seulement de leur départ, je reçus un petit billet bleu qui portait ces queltjues mots écrits au crayon : « Je vous écrirai. Atten- dez. K. » A Moscou, les événements se précipitèrent d'une façon imprévue , une histoire des Mille et une Xuits. La parente de Katherina Ivanovna, une générale, [u'rdit tout
�� � à coup deux nièces, ses plus proches héritières. Elle considéra Katia comme sa consolation, fît son testament en faveur de la jeune fille , et lui donna , en attendant , une dot de quatre-vingt mille roubles. Je fus bien étonné de recevoir par la poste, à quelque temps de là, quatre mille cinq cents roubles, et trois jours après arriva la lettre promise. (Je lai encore, je ne la quitterai jamais; je veux qu’on m’enterre avec.) Tiens, il faut absolument que lu la lises : t Je vous aime follement. Que vous ne m’aimiez pas, cela m’est égal ; mais soyez mon mari. Ne vous effrayez pas, je ne vous gênerai en rien. Je serai un meuble chez vous , le tapis sur lequel vous marchez : je vous aimerai éternellement, je vous sauverai de vous- même. » Alioschal je suis indigne de te répéter ces paroles, avec ma voix à jamais souillée. Cette lettre m’a fait une blessure inguérissable. J’ai répondu aussitôt, ne pouvant aller moi-même à Moscou. J’écrivis avec mes larmes. Je lui rappelai qu’elle était riche et que j’étais pauvre : oui, j’ai fait cela, je lui ai parlé d’argent! J’écrivis en même temps à Ivan, qui était alors à Moscou ; je lui expliquai tout dans une lettre de six pages, et j’envoyai Ivan chez elle... Pourquoi me regardes-tu? Oui, Ivan s’est épris d’elle. Il l’aime, oui, je le sais. J’ai fait une sottise, n’est-ce pas? Eh bien! c’est cette sottise qui nous sauvera tous. Ne vois -tu pas qu’elle l’estime, qu’elle l’honore? Peut-elle, si elle nous compare tous deux, ne pas le préférer , surtout après les derniers événements ?
— Je suis sûr que c’est un homme comme toi qu’elle doit aimer, et non pas on homme comme lui.
— C’est sa propre vertu qu’elle aime en moi , et non pas moi-même, dit malgré lui Dmitri d’une voix irritée.
Il se mit à ricaner ; mais brusquement ses yeux étincelèrent , il s’empourpra, et frappa violemment sur la table.
— Je te le jure, Alioscha, cria-t-il avec fureur, tu peux me croire! J’en prends Dieu à témoin, je te jure que je me sens un millier de fois indigne d’elle. Et c’est là la tragédie, je le sais bien. Quant à Ivan , comme il doit maudire la nature, lui si intelligent! Dieu! Qui lui préfère-t-on ? Moi ! Moi qui, fiancé avec elle, sous ses yeux mêmes, mène cette vie crapuleuse que tu connais ! Et je suis préféré ! Pourquoi ? Parce qu’elle veut, par reconnaissance, me sacrifier sa vie. Absurde !... Je n’ai jamais rien dit dans ce sens à Ivan. Il ne m’en a jamais parlé non plus. Mais ce qui doit être sera. Je m’effacerai, je me plongerai dans la boue qui est mon élément , et lui , il prendra ma place....
— Frère, attends, interrompit Alioscha. Il y a dans tout cela quelque chose qui demeure obscur pour moi. Tu es son fiancé : de quel droit briseras-tu ton engagement envers elle, si elle n’y consent pas ?
— Oui, je suis fiancé. Et nos fiançailles ont été bénites. Cela se fit à Moscou dès que j’y fus arrivé. Icônes , cérémonies, rien ne manqua à cette solennité. La générale nous donna sa bénédiction , et même félicita Katia : « Ton choix est bon, lui dit-elle, j’en suis sûre. » Et croirais-tu qu’Ivan ne lui plut pas? J’eus alors de longues causeries avec Katia ; je me représentais comme une nature noble et droite, elle me croyait :
Trouble charmant !
Douces paroles !...
LES FRÈRES KARAMAZOV. Ifl Elle me força de lui promettre solennellement de me corriger : j'ai promis, et tu vois!...
— Eh bien, quoi?
— Voilà. Je t'ai appelé pour te prier d'aller chez elle , chez Katherina Ivanovna, et...
— Quoi?
— Dis-lui que je ne la verrai plus jamais, et salue-la de ma part,
— Est-ce possible !
— Non, ce n'est pas possible; c'est pourquoi je te prie d'aller à ma place , parce que je ne pourrais lui dire cela moi-même.
— Qoe feras-tu donc ?
— Je rentrerai dans ma boue.
— Chez Grouschegnka, n'est-ce pas? s'écria tristement Alioscha. Il aurait donc dit vrai, ce Rakitine ! Moi, je pen- sais que ce n'était que passager et que tout finirait bien.
— Quoi ! ferais-je cela par jeu ? J'ai encore un peu de vergogne! Dès que j'ai commencé à fréquenter Grou- schegnka, j'ai cessé de me considérer comme un fiancé et un honnête homme. Pourquoi me regardes-tu ? Quand je suis allé chez elle pour la première fois, c'était pour la battre. Je savais dès alors que ce capitaine lui avait remis un billet de mon père , la priant d'exiger de moi mon désis- tement à la fortune de ma mère , afin de m'obliger à me tenir plus tranquille. On voulait me faire peur. J'allai donc pour la battre. Je l'avais entrevue déjà, quelques jours auparavant. Au premier regard, c'est une femme très- ordinaire. Je savais l'histoire de son amant , ce marchand qui se meurt et lui laissera une grosse fortune. Je savais