Les Frères Karamazov (page 7)
�� � aussi qu’elle est cupide, qu’elle prête à gros intérêts. Je te dis que j’allais pour la battre, et je suis resté chez elle ! C’est la lèpre, vois-tu! et je me suis contaminé. Tout est fini, plus rien n’est possible. Le cycle des temps est révolu. Voilà mon histoire. J’avais trois mille roubles en allant chez elle. Nous partîmes tous deux pour faire la fête à vingt-cinq verstes d’ici. Je lis venir des tziganes; le Champagne coula; j’en grisai tous les moujiks, tous les babas et toutes les jeunes filles que nous renco.ntràmes. Trois jours après, j’étais à sec. Et crois-tu que j’aie rien obtenu d’elle ? Pas ça (et Dmitri fît craquer les ongles de ses pouces contre ses dents) ! Je te dis que cette femme est glissante comme une couleuvre. La gredine! Une couleuvre, un serpent, te dis-je! Le petit doigt de son pied gauche fait penser à un serpent. Je l’ai vu, je l’ai même baisé ; mais c’est tout, je te jure. Elle me dit : « Veux-tu que je t’épouse, quoique tu sois pauvre ? Promets-moi seulement de ne pas me battre et de me laisser faire tout ce que je voudrai. » Et elle rit, elle rit !
Dmitri Fédorovitch se leva, en proie à un accès de rage. On eût pu le croire ivre. Ses yeux étaient injectés de sang.
— Et tu l’épouseras ?
— Si elle consent, tout de suite ; si elle ne veut pas, je serai son valet. Toi... toi, Alioscha....
Il s’arrêta devant Alioscha et se mit à le secouer violemment par les épaules.
— Mais sais-tu, innocent, que tout cela, c’est de la folie, une horrible folie, une tragédie ! Apprends, Alexey, que je suis vil, que j’ai de viles passions ; mais être un voleur, LES FRÈRES KARAMAZOV. 113
un pickpocket, Dmitri Karamazov ne le peut. Eh bien, je le suis pourtant, ce voleur! Quand j'allais pour battre Grouschegnka , le matin du même jour, Kalherina Iva- novna m'avait appelé et mystérieusement prié, je ne sais pourquoi , d'aller dans le chef-lieu et d'envoyer de là trois raille roubles à Agafia Ivanovna, à Moscou. Eh bien , c'est avec ces trois mille roubles que j'ai offert le Champagne à Grouschegnka. Puis, j'ai prétendu être allé au chef- lieu, avoir envoyé l'argent; mais j'avais oublié le récépissé! Qu'en penses- tu? Aujourd'hui tu iras lui dire : « H me prie de vous saluer. » Elle te demandera : « Et l'argent? » Tu répondras : « C'est un sensuel, un viveur sans cœur. Il a dépensé votre argent, il n'a pu résister à la tenta- tion. » Pourtant! si tu avais pu ajouter : « Ce n'est pas un voleur! Voici vos trois mille roubles; envoyez-les vous- même à Agafia Ivanovna et recevez les hommages de Dmitri Fédorovilch! » Mais maintenant : « Où est l'ar- gent? >
— Mitia, tu es malheureux, mais moins que tu ne penses; ne te tue pas de désespoir!
— Crois-tu que je vais me tuer pour cela? Non! non pas! Je n'ai pas la force, maintenant. Plus tard, peut-être. Maintenant... maintenant, je vais chez Grouschegnka.
— Et puis?
— Et puis, je l'épouserai, si elle daigne m'agréer; et quand ses amants viendront, j'irai dans la chambre à côté, je cirerai même leurs bottes, je ferai chauffer son samo- var , elle m'emploiera pour ses courses...
— Katherina Ivanovna comprendra tout, dit solennel- lement Alioscha; elle comprendra tout et pardonnera.
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Elle a l'esprit élevé , elle comprendra qu'on ne peut être plus malheureux que toi.
— Non , elle ne pardonnera pas. Il y a ici une chose qu'aucune femme ne peut pardonner. Sais-tu ce qu'il vaut mieux faire ?
— Et quoi ?
— Lui rendre les trois mille roubles.
— Où les prendre ? Écoute, j'en ai deux mille, Ivan t'en donnera mille ; cela fait la somme.
— Quand les aurai-je ? Tu es encore mineur , et il faut qu'aujourd'hui même tu en finisses pour moi avec elle, que tu aies ou non l'argent. Demain, ce serait déjà trop tard. Va chez le père.
— Chez notre père ?
— Oui, d'abord chez lui; demande-lui la somme.
— Mais il ne la donnera pas.
— Évidemment. Sais-tu ce que c'est que le désespoir, Alexey ?
— Oui.
— Écoute; juridiquement, il ne me doit rien; mais, moralement , il me doit beaucoup. C'est avec les vingt- huit mille roubles de ma mère qu'il a fait sa fortune , qu'il a amassé ses deux cent mille roubles. Qu'il m'en donne seulement trois mille, il me sauvera de l'enfer, et beaucoup de péchés lui seront pardonnes. Il n'entendra plus parler de moi. Je lui fournis une dernière occasion d'être un père. Dis-lui que c'est Dieu même qui la lui offre.
— Mitia, mais il ne les donnera pour rien au monde.
— Je le sais, je le sais bien 1 Maintenant surtout 1 Je sais
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qu'on lui a dit sérieusement hier pour la première fois — remarque bien, sérieusement — que Grouscliegnka parle peut être sérieusement de ni'épouser. Eh bien ! ira-t-il me donner de l'argent pour faire les frais de mes noces, quand il est lui-même fou d'elle? Plus encore : je sais que depuis cinq jours déjà, il a mis de côté trois mille roubles en billets de cent, dans un seul paquet scellé de cinq sceaux et noué d'une ficelle rouge. Ilein ? je suis informé! Et sur le paquet est écrit : A mon ange Grouschegnka , si elle consent à venir chez moi. Il a écrit lui-même cela, furtive- ment, et personne ne sait qu'il a cet argent, personne, sauf son valet Smerdiakov, en l'honnêteté de qui il croit comme en lui-même. Et voilà quatre jours qu'il attend Grouschegnka, espérant qu'elle viendra chercher son paquet, car elle lui a écrit : « Peut-être viendrai-je ! » Si elle va chez lui, puis-je l'épouser? Comprends-tu pour- quoi je me cache ici et qui j'épie?
— Elle?
— Elle. Je suis ici grâce à la complaisance du soldat qui garde cette maison : le maître ignore que je suis ici, et le soldat ne sait pas pourquoi j'y suis.
— Smerdiakov seul le sait?
— Oui, c'est lui qui me fera savoir si elle va chez le vieux.
— C'est lui qui t'a conté l'histoire du paquet?
— Oui, c'est un grand secret. Ivan lui-même n'en sait rien. Le vieux l'a envoyé se promener dans une ville voi- sine pour deux ou trois jours, sous prétexte d'affaires, espérant que Grouschegnka viendra pendant ce temps.
— Il l'attend par conséquent aujourd'hui?
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— Non, aujourd'hui elle ne viendra pas, je vois cela à certains indices particuliers. Sûrement elle ne viendra pas. C'est aussi l'avis de Smerdiakov. Le père est en train de boire. 11 est à table avec Ivan. Va donc. Alexey, demande- lui ces trois mille.
— Mitia, mon cher, mais qu'as-tu donc? s'écria Alioscha, se levant pour regarder de plus près Dmitri, craignant un instant qu'il ne fût devenu fou.
— Quoi? tu me crois fou? dit d'un air solennel Dmitri Fédorovitch. Je sais ce que je dis, je crois aux miracles.
— Aux miracles ?
— Aux miracles de la Providence. Dieu sait mon cœur. Dieu sait mon désespoir : laissera-t-il s'accomplir un si ter- rible malheur? Alioscha, je crois aux miracles. Va!
— J'irai. Dis-moi : tu m'attendras ici?
— Oui. Ce sera long. Il est soûl, à cette heure. J'atten- drai ici trois, quatre, cinq, six heures. Mais il faut que ce soit fait aujourd'hui, fût-ce à minuit; il faut que tu ailles aujourd'hui chez Katherina Ivanovna, avec ou sans argent; et tu lui diras : « Dmitri Fédorovitch m'a dit de vous saluer. > C'est cette phrase, textuellement, que lu dois dire.
— Mitia, et si Grouschegnka vient aujourd'hui... ou demain, ou après-demain ?
— Grouschegnka? Je vais les épier, je courrai et j'empêcherai...
— Et si...
— Et si... alors je... tuerai.
— Qui tueras-tu?
— Le vieux.
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— Frère, que dis- tu?
— Je ne sais pas, je ne sais pas... peut-être tuerai-je. peut-être ne tuerai-je pas... Je crains son yisage maudit en ce moment; je hais son double menton, son nez, ses yeux, son sourire effronté. Voilà, c'est cette haine qui m'effraye; je ne pourrais pas me retenir...
— J'irai, Mitia. je crois que Dieu fera que ces choses horribles n" arrivent pas.
— Et moi, j'attendrai ici le miracle. Mais s'il ne s'accom- plit pas, alors...
Alioscha, songeur, s'en alla chez son père.
��IV
��Fédor Pavlovitch était encore à table.
Comme à l'ordinaire, la table était servie dans le salon et non dans la salle à manger. Dans l'angle le plus éclairé se trouvait une icône, devant laquelle brûlait une lampe, non pas pour un motif de piété, mais afin que la pièce fût . éclairée pendant toute la nuit.
Fédor Pavlovitch se couchait très-tard, à trois ou quatre heures du matin. Il passait le temps à se promener de long en large dans la chambre ou à réfléchir dans son fauteuil.
Quand AUoscha entra, le dîner se terminait, on servait les conGtures et le café. Fédor Pavlovitch aimait les dou- ceurs, après le dîner, avec le cognac. Ivan était là. Les
7.
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domestiques Grigory et Smerdiakov se tenaient près de la table. Les maîtres et les domestiques étaient visiblement de bonne humeur. Fédor Pavlovitch riait aux éclats; Alios- cha, dès le vestibule, reconnut ce rire perçant qu’il connaissait si bien. Il en conclut que son père n’était pas encore ivre.
— Ah! le voilà aussi ! s’écria Fédor Pavlovitch, enchanté de voir Alioscha. Asssieds-toi avec nous. Un peu de café? c’est du café de carême, sans crème, n’aie pas peur; et il est chaud, de l’excellent moka! Je ne t’olTre pas de ce bon petit cognac, je sais que tu es un ascète. Et pourtant, en veux-tu ? Non, je te donnerais plutôt des hqueurs, de très- douces liqueurs. Smerdiakov, va au buffet, tu les trouveras sur le second rayon à droite; voici les clefs; vite!
Alioscha essayait de refuser.
— On les servira quand même; si tu n’en veux pas, nous en prendrons. As-tu dîné?
— Oui, dit Alioscha, quoiqu’il n’eût mangé qu’un morceau de pain arrosé d’un verre de kvas, à l’office du supérieur. Je veux bien une tasse de café chaud.
— Ahl le gaillard! il veut bien une tasse de café! Sera-t-il assez chaud? Oui, il est encore bouillant. C’est Smerdiakov qui l’a préparé, il s’y entend. H n’a pas son pareil pour le café, la koulebiaka ’ et la oukha •. Viens un jour manger la oukha chez nous, avertis-moi d’avance. D’ailleurs ne t’ai-je pas dit de transporter ici ton mate- las? L’as-tu fait?
• Pâte do poisson.
’ Potage au poisson. LES FRERES KARAMAZOV. 119
— Non, je ne l'ai pas apporté, répondit Alioscha en souriant.
— Âh ! ah ! tu as eu peur, n'est-ce pas? Mais pouvais-je vouloir te chagriner réellement?... Écoute, Ivan, je ne puis pas me tenir de joie, quand il me regarde ainsi en riant. Toute mon âme rit de plaisir, rien qu'à le voir. Je l'aimé ! Alioscha, viens que je te bénisse.
Alioscha se leva, mais Fédor Pavlovitch avait déjà ciiangé de dessein.
— Non, je Aais seulement faire un signe de croix. C'est cela, va t'asseoir. Tiens! voici l'ànede Balaam qui revient chargé de Hqueurs.
Cet âne de Balaam n'était autre que Smerdiakov, le valet, jeune homme de vingt-quatre ans, très-taciturne : non qu'il fût sauvage ou d'une extrême timidité, mais il avait un caractère hautain et paraissait mépriser tout le monde. Tout enfant, il avait témoigné à ses humbles bienfaiteurs une extrême ingratitude, comme le disait Grigory. Son plaisir était de pendre des chats et de les enterrer en grande cérémonie. A cet effet, il se revêtait d'un drap de lit en guise de surplis et agitait une pierre au bout d'un fil, autour du cadavre, en guise d'encensoir. Grigory le surprit une fois dans cette occupation et le fouetta rude- ment. Toute une semaine, l'enfant se tint dans un coin, jetant des regards de haine à ses protecteurs. « Il ne nous aime pas, disait Grigory à Marfa, le gredin ! D'ail- leurs, il n'aime personne. Es-tu un homme, oui ou non? lui demandait-il. Tu es né de la boue de la salle de bain... » j. Smerdiakov n'avait jamais pardonné ces paroles. Grigory lui apprit à lire, et lui donna l'Écriture sainte dès
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douzième année. Mais cela réussit mal. Un jour, — c'était la deuxième ou troisième leçon, — le gamin se mit à rire.
— Qu'as- tu? demanda Grigory en le regardant avec sévérité par-dessus ses lunettes.
— Rien. Dieu a créé la lumière le premier jour, et le soleil, la lune et les étoiles le quatrième jour : d'oîi donc est venue la lumière, le premier jour?
Grigory était stupéfait. Le gamin continuait à regarder son maître d'un air ironique. Il y avait de la provocation dans ce regard . Grigory ne put se retenir.
— Voilà d'oui s'écria-t-il en le souffletant violemment. Le gamin reçut le soufflet sans mot dire, mais se blottit
de nouveau dans son coin pour plusieurs jours. Une semaine après, il eut une première crise d'épilepsie, maladie dont, dès lors, il ne cessa de soulTrir.
Fédor Pavlovitch changea aussitôt d'opinion sur le gamin. Jusqu'alors, il le regardait avec indin"érence, bien qu'il ne le grondât jamais, qu'il lui donnât un kopek chaque fois qu'il le rencontrait, et qu'il lui envoyât du dessert de sa table quand il était de bomie humeur. Mais à l'occasion de cette maladie, il lui marqua beaucoup plus d'intérêt et fit venir du chef-lieu un médecin. Smerdiakov était incurable. En moyenne, il avait une crise par mois, irrégulière quant à la date, tantôt très-forte, tantôt relativement faible. Fédor Pavlovitch défendit sévèrement à Grigory d'infliger au gamin des châtiments corporels et lui laissa l'accès de sa maison. Il défendit aussi (ju'on lui fatiguât l'esprit iusqu'à nouvel ordre. Une fois, — Smerdiakov avait quinze « ns, — Fédor Pavlovitch le surprit dans sa bibliothèque.
'Usait à travers les vitres les titres des ouvrages. Fédor
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Pavlovitch possédait une centaine de livres, mais personne ne le vit jamais en ouvrir un seul. Il donna aussitôt la clef de sa bibliothèque à Smerdiakov.
— Bon, sois mon bibliothécaire. Assieds-toi et lis. Tiens, commence par ce livre.
C'étaient les Soirées à la campagne, près de Dikagnka '. Ce livre ne satisfit pas Smerdiakov. 11 le referma d'un air morne, sans avoir ri une seule fois.
— Eh bien, ce n'est pas amusant? lui demanda Fédor Pavlovitch.
Smerdiakov resta silencieux.
— Réponds donc, imbécile!
— Tout ça, ce sont des mensonges, dit Smerdiakov.
— Va- t'en au diable, âme de laquais! Attends, voici YHisioire unixerselle, deSmaragdov. Ici. tout est vrai. Lis.
Mais Smerdiakov n'en lut pas dix pages. Cela l'ennuyait. La bibliothèque cessa de l'intéresser.
Bientôt Marfa et Grigory rapportèrent à Fédor Pavlo- vitch que, peu à peu, Smerdiakov était devenu très-délicat, très-dégoiité : il restait longtemps immobile devant son assiette de soupe, puis prenant une cuillerée, il la regar- dait à la lumière.
— il y a un cafard? lui demandait Grigory.
— Une mouche, peut-être? ajoutait Marfa.
Le jeune homme ne répondait jamais, mais il faisait de même avec le pain, la viande, tous les mets. Fédor Pav- lovitch, apprenant cette nouvelle lubie, décida aussitôt que Smerdiakov avait la vocation de cuisinier, et l'envoya étu-
' GogoL
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(lier cet art à Moscou. Smerdiakov y resta plusieurs années et en revint très-change, comme vieilli, ridé, jaune, sem- blable à un skopets'. Quant au moral, aussi taciturne qu'avant son départ. Mais il était devenu un excellent cui- sinier. Fédor Pavlovitch lui donna des gages que Smer- diakov dépensa en habits, pommades et cosmétiques. Il paraissait mépriser les femmes. Les crises étaient plus fré- quentes, ce qui inquiétait fort Fédor Pavlovitch, d'autant plus que, pendant les indispositions de Smerdiakov, Marfa faisait la cuisine.
— Tu devrais te marier, Smerdiakov, lui disait-il. Veux-tu? je vais te marier, hein?
Mais Smerdiakov ne répondait rien et devenait blême de dépit. Il était d'ailleurs d'une scrupuleuse honnêteté. Par exemple,un jour, Fédor Pavlovitch, étant ivre, perdit dans sa cour trois cents roubles qu'il venait de recevoir et ne s'en aperçut que le lendemain, en les voyant sur sa table : Smerdiakov les avait trouvés et apfjortés, la veille.
— Je n'ai jamais vu ton pareil I lui dit Fédor Pavlo\ itch. Et il lui donna dix roubles.
Un physionomiste n'aurait rien pu lire sur le visage de Smerdiakov : aucune pensée, du moins, mais seulement une sorte de rêverie. Le peintre kramski a fait un remanjuable tableau : te Rêveur. C'est une forêt, en hiver, au milieu de laquelle se tient un petit moujik vêtu d'un cafetan déchiré, chaussé de lapti. Il semble rélléchir, mais il ne réfléchit pas, il est perdu dans un rêve vague. Si on le touchait, il tressauterait et regarderait sans comprendre,
' Secte des Raskolniki (vieux croyants) voués à la castration.
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comme un homme qui s'éveille. Il reviendrait probable- ment bien vite à lui, mais, si on lui demandait quel était son lève, il ne saurait le dire, ne se souvenant de rien. Pourtant, il garde de cette sorte d'engourdissement une impression profonde et qui lui est chère, et elles s'accu- mulent en lui. ces inconscientes impressions : dans quel but? il ne le sait; mais un jour, peut-être, après une année de telles rêveries, il quittera tout et s'en ira à Jérusalem faire son salut, ou bien il incendiera son propre village, ou encore fera-t-il d'abord le crime et puis le pèlerinage*. Il y a beaucoup de semblables types dans notre peuple. Smer- diakov était un des plus caractérisés.
��Chose étrange, Fédor Pavlovitch, si gai dabord, s'assom- brit tout à coup. Il vida un verre de cognac.
— Allez-vous-en ! cria-t-il aux domestiques. Hors d'ici, Smerdiakov! Ce gamin ne nous quitte plus! C'est proba- blement toi qui l'intéresses, continua-t-il en s'adressant à ]\an. Que lui as-tu donc fait?
— Rien, c'est une fantaisie qu'il a.
— Ahl c'est que l'âne de Balaam pense, pense!... à perte de vue. Et Dieu sait où ses pensées peuvent le mener. H ne peut me souffrir, ni toi, ni Alioscha, il nous méprise tous. Mais il est si bon cuisinier ! et si honnête !
Et Fédor Pavlovitch se versa coup sur coup plusieurs petits verres.
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— Vous en prenez trop, risqua timidement Alioscha.
— Attends! encore un, puis encore un, et c'est tout. Dis donc, Alioscha, est-ce que je ne suis décidément qu'un boulîon?
— Non, je sais que vous n'êtes pas un boulîon.
— Je te crois sincère, Ivan ne l'est pas, c'est un orgueil- leux! Ah çà! je voudrais bien en finir avec ton monas- tère. Il faudrait délivrer la terre russe de toute la gent mystique. Que d'or elle enlève à la Monnaie!
— Confisquer les biens des monastères, demanda Ivan, pourquoi?
— Pour hâter l'avènement de la vérité.
— Mais c'est vous, tout le premier, que déposséderait l'avènement de la vérité.
— Baste ! . . . mais tu as peut-être raison ! Quel âne je suis ! s'écria Fédor Pavlovitch en se frappant le front. Diable ! je laisse désormais ton monastère tranquille, Ahoscha. Nous autres, gens d'esprit, restons au chaud et buvons du cognac. Dieu a bien fait les choses. Ivan, dis -moi, existe-t-il, ce Dieu-là, oui ou non? Attends, parle-moi sérieusement.
— Non, il n'y a pas de Dieu.
— Alioscha, Dieu existe-t-il?
— Oui, il existe.
— Ivan, y a-t-il une immortalité, oh! mais une toute petite innnorlalité, la plus petite possible?
— Non, pas plus d'immortalité que de Dieu.
— Pas du tout?
— Pas du tout.
— C'est-à-dire , un zéro absolu ou une petite fraction
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d'unité? N'y aurait -il pas une fraction de fraction?
— Zéro absolu.
— Alioscha, y a-t-il une immortalité?
— Oui.
— Tu crois donc en Dieu et en l'immortalité?
— Oui. C'est en Dieu que se fonde l'immortalité.
-^ Hum! je crois que c'est Ivan qui a raison. Dieu de Dieu ! quand on pense à tout ce que l'homme a gaspillé d'énergie en de chimériques croyances depuis tant de milliers d'années! Qui donc s'amuse alors, Ivan, à tourner ainsi en dérision l'humanité ?
— Le diable, probablement, ricana Ivan.
— Y a-t-il donc un diable?
— Eh! non.
— Tant pis! Ce ne serait pas assez de pendre le fou qui a le premier imaginé Dieu !
— Sans cette imagination, il n'y aurait pas de civili- sation.