Enarrationes in Psalmos (page 14)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

que soient tes efforts à exalter la douceur du nom de Dieu, tes louanges ne seront jamais que des paroles incapables de la faire apprécier; il en serait tout autrement si tu pouvais la faire savourer. Les impies eux-mêmes entendent les louanges qu’on en fait, mais il n’y a que les saints pour les comprendre. Le Psalmiste sent toute cette douceur du nom de Dieu, il veut en donner une idée et la faire en quelque sorte toucher des yeux, mais il ne trouve personne à qui il puisse expliquer sa pensée; car, d’une part, les saints qui savourent et connaissent cette douceur du nom de Dieu, n’ont aucunement besoin d’en entendre parler ; d’autre part, les impies sont incapables d’apprécier ce qu’ils ignorent. Que faire alors? Comment parler de cette douceur du nom de Dieu? Il se sépare aussitôt de la foule des méchants et il dit : « J’attendrai votre nom, parce qu’il est doux en présence de vos saints ». Votre nom n’est pas doux en présence des impies, mais je sais à qui sa douceur est bien comme, c’est à ceux qui en ont fait l’expérience.

DISCOURS SUR LE PSAUME LII

FOI ET ESPÉRANCE

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Ce psaume nous fait connaître les ennemis de Dieu et du peuple fidèle; le nombre en est grand, car ce sont tous les impies et les libertins ils nient l’existence de Dieu pour s’autoriser et persévérer dans leur corruption, et, pour être conséquents avec eux-mêmes, ils persécutent son peuple. Mais, en punition de leur langage sacrilège, le Seigneur les frappe d’aveuglement, les remplit d’une crainte insensée et les anéantit; quant à ses enfants, il les console par l’espérance d’un Sauveur et des joies du ciel.

1. Nous entreprenons de vous expliquer ce psaume, autant du moins que nous le permettra la grâce de Dieu. Notre frère nous ordonne de vouloir le faire, et il offre au Seigneur ses prières, afin que nous le puissions. Si par trop d’empressement nous venons à omettre quelque détail, celui qui daigne dicter nos paroles suppléera lui-même en vos coeurs à l’insuffisance de notre discours. Le titre le ce psaume est: « Pour la fin, pour Mahéleth, intelligence à David ». « Pour Mahéleth ». Si nous en croyons les interprètes des noms hébreux, le sens serait celui-ci : Pour une personne qui enfante ou qui souffre. Qui est-ce qui enfante et qui souffre ici-bas? Les fidèles le savent, puisqu’ils sont condamnés à y vivre. Le Christ enfante, le Christ souffre; le chef et les membres enfantent et souffrent, l’un au ciel, les autres sur la terre. S’il n’en était ainsi du Christ, dirait-il : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu 1 ? » Il enfantait un persécuteur, et celui-ci par sa grâce une fois converti enfantait à son tour; car il fut

1. Act. IX, 4.

ensuite éclairé de la lumière d’en haut; puis ayant pris place parmi les membres du Christ qu’il persécutait, animé des sentiments de la même charité, et comme s’il était dans le travail de l’enfantement, il disait : « Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous 1 ». Ce psaume a donc trait aux membres du Christ, à son corps qui est l’Eglise 2, à cet homme un, c’est-à-dire à cette grande unité dont le chef est au ciel. Cet homme gémit, enfante et souffre, mais pourquoi? Au milieu de quelles gens? son chef même a pris soin de l’en instruire, de le lui faire connaître, quand il a dit : «L’iniquité abondera et l’on verra se refroidir la charité d’un grand nombre ». Mais « si l’iniquité abonde », et si la charité « d’un grand nombre se refroidit »; qui est-ce qui restera pour enfanter? Le voici : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé 3 ». Y aurait-il de la grandeur d’âme à persévérer, s’il ne fallait le faire en dépit de tracasseries,

1.Gal. IV, 19. — 2. Col. I, 24. — 3. Matt. XXIV, 12, 13.

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de tentations, de troubles et de scandales sans nombre? Il n’y a ni obligation ni vertu à tolérer le bien. Mais puisqu’il est dans ce psaume question de cet homme, étudions-en le sens. Les hommes au milieu desquels il gémit et souffre, y sont réprimandés à cause de lui, et, à la fin, se trouvent et se lisent les motifs consolants qui peuvent soutenir la patience de ceux qui enfantent et qui souffrent. Quels sont donc ceux au milieu desquels nous gémissons et souffrons les travaux de l’enfantement, si nous appartenons au corps du Christ, si nous vivons sous le joug de son autorité suprême, si nous occupons une place parmi ses membres? quels sont-ils? Ecoute, je vais te l’apprendre.

2. « L’insensé a dit dans son coeur: Il n’y a point de Dieu ». Voilà bien les hommes au milieu desquels souffre et gémit le corps du Christ; et, si telle est cette classe d’hommes, le nombre de ceux que nous enfantons est bien petit; autant que nous pouvons en juger, il n’y a guère de ces insensés, il paraît bien difficile de rencontrer un homme qui dise dans son coeur : « Il n’y a point de Dieu 1 ». Leur nombre est si restreint qu’ils craignent de s’exprimer ainsi dans la foule où ils vivent: c’est leur coeur qui le dit, car leur bouche n’oserait proférer de telles paroles. Il y en a donc bien peu que nous soyons obligés de supporter, c’est à peine si l’on en peut rencontrer. « Ceux qui disent dans leur coeur: Il « n’y a point de Dieu », sont rares. Mais si nous attachons un autre sens à ce texte, ces impies tout à l’heure si peu nombreux, si rares, presque introuvables, se trouvent tout à coup singulièrement multipliés; ceux qui vivent mal se montrent à nous; si nous considérons la conduite des scélérats, des criminels, des hommes corrompus dont le nombre est si grand, en un mot, des personnes qui se font du péché comme un besoin continuel et qui, à force de le commettre, ont perdu toute honte, quelle multitude s’offre à nos regards! Placé au milieu d’elle, le corps du Christ ose à peine condamner en elle les fautes, dont elle cherche vainement à le rendre coupable: il s’estime trop heureux de conserver intacte son innocence, de ne pas faire ce que la coutume ne lui donne pas la hardiesse de blâmer; et s’il ne craint point d’élever la voix contre tant de désordres, les réclamations, les cris des

1. Ps. XIII, 1.

libertins ne tardent pas à étouffer la courageuse protestation de ceux qui marchent dans la voie du bien. lis sont donc ainsi disposés, qu’ils disent dans leur coeur : « Il n’y a point de Dieu ». Je puis en donner la preuve; la voici : Ils s’imaginent que leur conduite plaît à Dieu. Ils portent la croyance en Dieu, au point de penser qu’il approuve tout ce qu’ils font. Si, éclairé par la sagesse, tu comprends que « l’imprudent a dit dans son coeur : Il n’y a point de Dieu»; si tu y fais réflexion, situ examines bien ce fait et que tu en saisisses bien la portée, tu seras convaincu de ceci : c’est que l’homme qui croit que Dieu approuve sa mauvaise conduite, ne croit vraiment pas que Dieu soit Dieu. En effet, pour être Dieu il faut qu’il soit juste; et, s’il est juste, l’injustice et l’iniquité lui déplaisent. Tu nies donc l’existence de Dieu, en prétendant qu’il est d’accord avec le péché.

Si le Dieu qui déteste le mal est seul vrai Dieu, si d’autre part tu ne regardes pas comme tel le Dieu qui n’approuve point le péché, ce langage de ton coeur: Dieu approuve mes désordres, se réduit à celui-ci: Il n’y a point de Dieu.

3. Entendues dans un autre sens, ces paroles ont trait à notre chef, à Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Lorsqu’il apparut en ce monde sous la forme d’esclave, ceux qui le crucifièrent dirent aussi: «Il n’est pas Dieu». Le livre de la Sagesse avait cité par avance leurs paroles. Toutefois, fais d’abord attention au degré de corruption où ils étaient descendus pour être à même de dire en leur coeur:  Il n’est pas Dieu . Après avoir lu ce verset: « L’imprudent a dit dans son coeur: Il n’y a pas de Dieu », nous trouvons bien exprimée dans le suivant la cause de ces paroles insensées : « Ils sont corrompus, ils sont devenus abominables dans leurs iniquités ». Tu le vois, ils se sont abandonnés à la corruption, puisque dans l’égarement de leurs pensées, ils ont tenu ce langage dans leur coeur. La désobéissance aux enseignements de la loi engendre la corruption, amène le dévergondage des moeurs, et précipite l’homme dans les derniers excès du mal; telle est la marche que l’on suit pour en venir à nier Dieu. Quel langage tiennent en effet ceux dont les pensées ne sont pas droites? « Notre vie est courte; elle est traversée d’une infinité d’ennuis ». De ce premier

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dérèglement dans la foi, ils tombent daims cet autre désordre dont parle l’apôtre saint Paul Mangeons et buvons, car demain nous mourrons 1 ». Le livre de la Sagesse développe amplement cette pensée corruptrice : « Couronnons-nous de roses avant qu’elles se flétrissent ; laissons partout des traces de notre joie ». Après avoir ainsi traduit les idées des méchants, il ajoute: « Faisons mourir le pauvre qui est juste 2 ». N’est-ce pas lire : Il n’y a point de Dieu? Ils semblaient tenir un langage plein de douceur: « Couronnons-nous de rosés avant qu’elles se flétrissent». Jamais parole fut-elle plus délicate, plus inoffensive? Croirait-on que cette tendresse de langage doit aboutir à un crucifiement, à des coups d’épée? Y a-t-il de quoi t’étonner ? La racine des ronces n’est-elle pas non plus douce au toucher? Serre-la donc dans tes mains, elle ne te blessera pas; mais en est-il le même de la tige qui en sort? « Ils sont donc corrompus, ils sont donc devenus abominables dans leurs iniquités. L’imprudent a dit dans son coeur : Il n’y a pas de Dieu; s’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3». C’est bien dire : « Il n’y a point de Dieu».

4. Mais comment le corps du Christ gémit-il parmi de telles gens? Les Apôtres et les disciples du Sauveur y ont gémi en leur temps. Pour nous, quels rapports avons-nous avec eux? comment au milieu d’eux endurons-nous les douleurs de l’enfantement? Il en est encore qui disent : Le Christ n’est pas Dieu. Ce qui reste de païens le dit : nous l’entendons dire à ces juifs, qui portent en tout lieu la preuve de leur condamnation. Une multitude d’hérétiques tiennent le même langage. Les Ariens ont dit : Il n’est point Dieu. Les Eunoméens ont dit aussi : Il n’est point Dieu; nous pouvons ajouter ici , mes frères, que tous les chrétiens dont nous avons parlé tout à l’heure, et qui vivent mal, ne disent pas autre chose. Car lorsque nous leur annonçons que le Christ viendra juger tous les hommes, comme nous l’attestent les Ecritures, qui ne peuvent nous tromper, ils aiment mieux prêter l’oreille aux suggestions du serpent, de cet esprit infernal qui n’avait pas craint de donner le démenti à Dieu lui-même dans le Paradis terrestre, et qui avait dit à Adam: « Tu ne mourras pas 4 », quand le

1. I Cor. XV, 32. — 2. Sag. II, 1-20. — 3. Matt. XXVIII, 40. — 4. Gen. III, 4.

Seigneur lui avait formellement attesté qu’il mourrait 1. Ils font le mal si hardiment qu’ils ne craignent pas de se dire: Le Christ viendra et il accordera à tous le pardon de leurs fautes. Le voilà donc convaincu de mensonge, celui qui s’est annoncé comme devant séparer les justes d’avec les pécheurs, et placer les uns à sa droite et les autres à sa gauche. Le voilà convaincu de mensonge, celui qui s’est annoncé comme devant dire aux justes: « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde »; et aux pécheurs: « Allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et ses anges 2 ». D’après ces paroles, pourrait-il pardonner à tous ? Pourrait-il ne condamner personne? Il ment donc; s’exprimer ainsi n’est-ce pas dire : Il n’est pas Dieu ? Prends garde de mentir toi-même. Car tu es homme et il est Dieu. Dieu est la vérité même, et tout homme est menteur 3. O corps du Christ, que feras-tu au milieu de ces méchants? Il faut t’en éloigner, par tes affections et tes moeurs. Ne les imite pas, n’entre point en société avec eux, ne donne à leurs désordres ni ton consentement, ni ton approbation; inflige-leur plutôt le châtiment d’un blâme sévère. Pourquoi prêter attention à des hommes qui parlent de la sorte: « Ils sont corrompus et sont devenus abominables dans leurs iniquités, il n’en est aucun parmi eux pour faire le bien ? »

5 « Du haut du ciel le Seigneur a jeté les yeux sur les enfants des hommes, afin de voir s’il en est qui aient l’intelligence ou qui cherchent Dieu 4». Qu’est-ce à dire? Tous ceux

qui disent: Il n’y a pas de Dieu, sont-ils corrompus? sont-ils tous devenus abominables?

Eh quoi! s’ils en étaient là, Dieu l’ignorerait-il? ou plutôt serions-nous à même de pénétrer

les secrètes pensées de leurs coeurs, s’il ne nous en faisait la grâce? S’il le savait, s’il en

avait la connaissance, pourquoi donc est-il écrit que « du haut du ciel il a jeté ses regards sur les enfants des hommes pour voir s’il en est qui aient la sagesse ou qui cherchent Dieu? » Ces paroles désignent non une personne instruite, mais une personne qui cherche à s’instruire : « Du haut du ciel le Seigneur a jeté ses regards sur les enfants des hommes, afin de voir s’il en est qui aient l’intelligence ou qui cherchent

1.Gen. II, 17 — 2. Matt. XXV, 34, 41.— 3. Ps CXV, 11 — 4. Id. LII, 3.

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« Dieu ». Et comme s’il avait trouvé ce qu’il cherchait à apercevoir en jetant ses regards du haut du ciel, il prononce ce jugement « Tous se sont écartés de la voie et sont de-« venus inutiles; il n’y en a pas qui fassent le « bien». De ce verset surgissent deux difficultés peu aisées à résoudre. Si Dieu regarde du haut du ciel pour voir s’il y a un homme qui ait l’intelligence ou qui cherche Dieu, l’insensé peut s’imaginer que Dieu ne connaît pas tout. Voilà la première difficulté; voici la. seconde : S’il n’y a pas un homme pour faire le bien, s’il n’y en a pas un seul, où trouver celui qui supporte au milieu des méchants des douleurs pareilles à celles de l’enfantement?

Pour résoudre la première difficulté, il faut se rappeler que l’Ecriture attribue à Dieu lui-même ce que la créature fait sous l’influence de la grâce. Ainsi, par exemple, situ prends pitié d’un pauvre, on dit que c’est Dieu qui en a pitié, parce que tu agis par son inspiration. Tu te connais toi-même, c’est lui qui t’éclaire; situ lui dis comme le Prophète « Seigneur, vous allumerez ma lampe, mon Dieu, vous dissiperez mes ténèbres 1 ». Mais parce qu’il t’aide à te connaître, parce qu’il te donne la connaissance de toi-même, il te connaît; car, s’il n’en était ainsi, comment pourrait-on dire : « Le Seigneur votre Dieu vous tente pour savoir si vous l’aimez 2? » Que-signifie : pour savoir? Afin de vous communiquer par sa grâce cette science. Nous devons donc entendre dans le même sens ces paroles : « Du haut du ciel le Seigneur a jeté « ses regards sur les enfants des hommes, afin « de savoir s’il en est qui aient la sagesse ou « qui cherchent Dieu». Puisse-t-il nous venir en aide et nous accorder la faveur de mettre en pratique les bons désirs qu’il a déposés dans nos coeurs! Selon l’apôtre saint Paul:

« Nous n’avons point reçu l’esprit de ce monde, mais l’Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits ». Cet Esprit qui nous a fait connaître les-faveurs dont Dieu nous a gratifiés, nous fait aussi mettre une différence, entre ceux à qui ces faveurs ont été refusées et nous; il nous aide à les comparer à nous et à les connaître. Si, en effet, nous comprenons que tout ce que nous possédons de bien nous vient uniquement de la bonté et de la générosité de

1. Ps. XVII, 29. — 2. Deut. XIII, 3.

l’auteur de tout bien, il nous sera aussi facile de comprendre que ceux à qui il n’a rien accordé ne peuvent rien avoir. Cette science nous vient de l’Esprit de Dieu, et par cela même que nous le voyons, il est dit que Dieu le voit, car il est la source de notre science. Il faut encore entendre dans le même sens ces autres paroles: « L’esprit examine tout, même ce qu’il y a de plus élevé en Dieu ». Non pas que l’Esprit examine, puisqu’il connaît tout, mais parce que Dieu te le donne pour te’ faire approfondir toutes choses; et comme sa grâce te fait agir, on dit qu’il fait ce que tu ne pourrais faire sans lui, Donc, quand tu fais quelque chose, Dieu est censé le faire. C’est donc par une faveur de l’Esprit de Dieu qu’ils ont reçu, que ses enfants « jettent leurs regards sur les enfants des hommes pour voir s’il en est qui aient la sagesse ou qui cherchent Dieu ». Mais parce qu’ils le font par l’influence de sa grâce et de son Esprit, on dit que Dieu le fait, c’est-à-dire qu’il regarde et qu’il voit. Pourtant, puisque ce sont des hommes qui regardent et qui voient, pourquoi dire: « Du haut du ciel? » Parce que saint Paul a dit : « Votre demeure est dans le ciel 1 ». N’est-ce point par le coeur que vous voyez, que vous regardez pour comprendre? Chrétien, puisque c’est par le coeur que tu agis de la sorte, vois donc si ton coeur est en haut; en ce cas, tu jettes du haut du ciel tes regards sur la terre; et comme tu le fais par la grâce de Dieu, « le Seigneur jette du haut du ciel ses regards sur les enfants des hommes»; suivant notre manière de voir on peut ainsi résoudre là première difficulté.

6. Que voyons-nous en regardant, en jetant les yeux sur les enfants des hommes; qu’est-ce que Dieu aperçoit? Que peut remarquer celui à qui le Seigneur fait la grâce de voir? Ecoute, je vais te le dire : « C’est que tous se sont écartés de la voie et sont devenus inutiles: il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y  en a pas un seul ». S’il n’y en a pas qui fasse le bien, s’il n’y en a pas un seul, il n’y aura donc pas de justes pour gémir au milieu des méchants? Attends, dit le Seigneur, ne te hâte point de te prononcer; j’ai donné aux hommes le pouvoir de bien faire, mais avec le secours de ma grâce et non pas avec leurs propres forces; car d’eux-mêmes ils sont méchants; quand ils font le mal, ils sont

1. I Phil. III, 20.

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enfants des hommes, ils sont mes coulants quand ils se conduisent bien. Par la puissante bonté de Dieu, les enfants des hommes deviennent ses enfants, parce que son Fils est devenu le Fils de l’homme. Voyez quelle admirable société s’est établie entre Dieu et nous; il nous a promis de nous rendre participants de sa divinité, ne devait-il point, sous peine de parjure, devenir d’abord lui-même participant de notre mortalité? Le Fils de Dieu donc pris part à notre nature humaine pour nous donner part à sa nature divine. Celui qui a promis de te faire entrer en communion de ses biens a voulu entrer auparavant en communion de tes maux. Il l’a promis sa divinité, mais avant tout il t’a manifesté son immense charité. Que si tu mous enlèves ce que nous avons reçu en devenant enfants de Dieu, tu ne trouveras plus tel nous que les vices des enfants des hommes, et alors tu verras combien sont vraies ces paroles : « Il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul 1».

7. « Est-ce qu’ils n’acquerront pas la science, iceux qui commettent l’iniquité et qui dévorent mon peuple comme un morceau de pain? Est-ce qu’ils n’acquerront pas la science 2? » Est-ce qu’il ne leur sera pas donné de voir? Parlez, menacez, élevez la voix comme une femme qui enfante, comme sue personne qui souffre. Car ils dévorent votre peuple de la même manière qu’on dévore un morceau de pain. Il y a donc ici un peuple de Dieu que l’on dévore, et pourtant: « Il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y en à pas un seul». Ce que nous avons dit tout à l’heure, nous aide à répondre: ce peuple que l’on dévore, ce peuple qui souffre au milieu des méchants, ce peuple qui gémit et enfante au milieu d’eux, se compose d’enfants des hommes devenus enfants de Dieu : voilà pourquoi on le dévore. « Car vous avez confondu le conseil du pauvre, parce qu’il a mis en Dieu son espérance 3». Le plus souvent, en effet, la raison pour laquelle on méprise et l’on dévore le peuple de Dieu, c’est sa qualité même de peuple de Dieu. Que je me livre, dit-on, à la rapine; que je devienne spoliateur : si ma victime est un chrétien, quel mal me fera-t-elle? Celui qui parle en faveur des victimes et menace les persécuteurs, celui-là parle en faveur de son peuple, car il dit:

1. Ps. LII, 4. —  2. Id. 5. — 3. Ps. XIII, 6.

« Est-ce que ceux qui commettent l’iniquité n’acquerront pas la science? » L’homme qui voyait le voleur et courait avec lui, qui entrait en partage avec les adultères, qui s’asseyait et méditait contre son frère., qui tendait un piège au fils de sa mère, cet homme a dit dans son coeur : « Il n’y a pas de Dieu ». C’est pourquoi le Seigneur lui dit en retour: « Tu as fait cela et je me suis tu; tu as supposé l’iniquité en moi, tu as cru que je te ressemblerais », c’est-à-dire, si je te ressemblais je ne serais pas Dieu. Et il ajoute : « Je te reprendrai, je te ferai comparaître devant toi-même ». Maintenant tu ne veux pas te connaître, tu ne veux point par là éprouver de déplaisir; plus tard tu te connaîtras et tu pleureras.

Dieu forcera nécessairement les méchants à reconnaître leur iniquité. S’il ne le faisait pas, où donc seraient ceux qui doivent dire : « A quoi nous a servi notre orgueil? qu’avons-nous retiré de l’éclat de nos richesses? » Alors ils seront instruits, ceux qui ne veulent pas s’instruire aujourd’hui : « Est-ce qu’ils n’acquerront pas la science, tous ceux qui font le mal et qui dévorent mon peuple commue un morceau de pain? » Quel sens donner à ce qui suit: « Comme un morceau de pain?» Ils dévorent mon peuple comme on mange le pain. Parmi les aliments qui servent à notre nourriture, nous choisissons tantôt les uns, tantôt les autres. Nous ne mangeons pas toujours les mêmes légumes, la même sorte de viande, les mêmes fruits, mais toujours nous mangeons du pain. Quelle est donc la signification de ces paroles: « Ils dévorent mon peuple comme un morceau de pain? » Ceux qui dévorent mon peuple comme un morceau de pain, le font sans interruption, sans fin.

8. «Ils n’ont pas invoqué Dieu 1 ». Le Prophète console ici celui qui gémit; il l’exhorte surtout à ne point imiter les méchants, dans la crainte de le voir entraîné au mal par le spectacle des prospérités dont ils jouissent habituellement. Tu entreras en possession de ce qui t’a été promis, l’espérance des méchants se borne au temps présent; la tienne a pour objet les biens éternels; ce qu’ils espèrent leur échappera, jamais tu ne perdras ce que tu attends; les avantages de ce monde sont trompeurs, ceux auxquels tu aspires sont véritables « Car ils n’ont point invoqué

1. Ps. LII, 6.

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« Dieu ». Est-ce que de telles gens ne le prient pas tous les jours? Non, ils ne le prient pas. Attention ! je vais essayer avec l’aide de Dieu de vous le faire comprendre.

Dieu veut qu’on le serve et qu’on l’aime gratuitement, c’est-à-dire dans le sentiment d’un pur amour, parce qu’il se donne lui-même, mais non parce qu’en outre de lui-même il donne encore autre chose. Aussi l’homme qui prie Dieu de lui donner des richesses, n’invoque pas Dieu, mais il invoque les biens dont il veut s’enrichir. Appeler à soi, n’est-ce point le vrai sens du mot invoquer? Invoquer signifie donc appeler à soi. En effet, quand tu dis: Seigneur, accordez-moi de la fortune, ton désir n’est pas que Dieu lui-même vienne à toi, tu ne veux y voir venir que la fortune. Ce dont tu souhaites entrer en possession, voilà ce que tu invoques. Si tu invoquais Dieu, il viendrait lui-même à toi et serait ton trésor. Le plus vif objet de tes désirs, c’est une aire remplie de toutes parts, peu t’importe que ton âme reste vide des biens célestes. Dieu remplit le coeur et non les celliers. De quelle utilité peuvent être pour toi les biens extérieurs, si tu es dénué des biens intérieurs? Ceux-là donc ne prient pas Dieu qui le prient pour obtenir de lui les avantages temporels, les biens d’ici-bas, le bonheur de cette vie terrestre et passagère. Aussi que lisons-nous ensuite? « Ils ont été saisis par la crainte là où il n’y avait rien à craindre ». Que l’on perde sa fortune, y a-t-il là un vrai sujet de crainte? Non, et pourtant on redoute une pareille perte. On aurait bien raison de trembler si l’on venait à perdre la sagesse; et c’est précisément là qu’on ne se trouble pas. Ecoute, réfléchis et saisis bien le caractère des méchants.

9. L’on confie à un homme un petit sac d’argent : il ne veut point le rendre, il le regarde comme sa propriété, il ne pense pas qu’on puisse le lui réclamer, il le considère comme lui appartenant, il refuse de s’en dessaisir. Il lui est facile de voir ce qu’il craint de perdre, ce qu’il refuse d’avoir; son âme est partagée entre l’argent et la probité. Plus est précieuse à tes yeux l’une rie ces choses, plus on doit craindre de la perdre. Pour garder l’or tu perds la probité. Tu souffres un dommage bien plus considérable que celui de rester pauvre, et le gain que tu as fait te comble de joie: tu as été saisi de crainte là où tu n’avais rien à craindre. Rends cet argent. Je dis trop peu en m’exprimant ainsi: perds-le pour ne point perdre la fidélité. Tu crains de rendre cet argent, et tu consens à perdre la probité. Les martyrs ne se sont point emparés des richesses d’autrui, afin de ne point perdre la foi. Ils ont même poussé le désintéressement jusqu’à mépriser les leurs. Ils ont perdu leur âme pour la retrouver dans la vie éternelle 1. Ils ont donc été saisis de crainte quand il fallait craindre. Mais ceux qui ont dit du Christ : « Il n’est pas Dieu, ceux-là ont tremblé quand il n’y avait pas sujet de le faire ».En effet, ils ont dit: «Si nous le laissons aller, les Romains viendront et ils nous ôteront notre pays et notre royaume 2». Quelle folie, quelle imprudence de dire dans son coeur: « Il n’est pas Dieu». Tu as craint de perdre la terre, et tu as perdu le ciel ; tu as craint de voir les Romains venir et t’enlever ton pays et ton royaume; auraient-ils été à même de t’enlever ton Dieu? Que te reste-t-il, sinon la nécessité d’avouer que tu as laissé échapper de tes mains ce que tu as voulu conserver contre les droits de la justice? ,En faisant mourir le Christ, tu as perdu ton pays et ton royaume. Vous avez préféré la mort du Christ à la perte de votre pays, et vous avez perdu tout à la fois votre pays, votre royaume et le Christ. La crainte les a portés à crucifier le Sauveur, mais pourquoi cela? « Parce que Dieu disperse les ossements de ceux qui veulent plaire aux hommes». Ils voulaient plaire aux hommes, et ils ont tremblé à la pensée de perdre leur pays. Mais le Christ dont ils ont dit: Il n’est pas Dieu, a mieux aimé déplaire à des hommes de leur caractère, il a préféré déplaire aux enfants des hommes, et non point aux enfants de Dieu. Aussi leurs ossements ont-ils été dispersés, tandis que les siens sont demeurés intacts: « Eux ont été couverts de confusion, parce que « Dieu les a méprisés » .Et de fait, mes frères, ils ne pouvaient, en ce qui les concernait, être couverts d’une confusion plus complète, car la nation juive a cessé d’exister en ces lieux où les Israélites avaient mis le Christ à mort, précisément dans l’intention de conserver leur pays et leur royaume; et toutefois, en leur manifestant ainsi son mépris, Dieu a voulu les exciter à se convertir.

Qu’ils reconnaissent donc maintenant le Christ; qu’après

1. Matt. X, 39. — 2. Jean, XI, 48.

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avoir dit de lui: Il n’est pas Dieu, ils proclament sa divinité; qu’ils reviennent à l’héritage de leurs pères ,  Abraham , Isaac et Jacob, et possèdent avec leurs ancêtres la vie éternelle, quoiqu’ils aient perdu la vie temporelle! Comment cela? en cessant d’être enfants des hommes, et en devenant enfants de Dieu ; car tant qu’ils resteront dans leur incrédulité, et ne consentiront point à se convertir, à eux s’appliqueront ces paroles : « Il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul; ils ont été couverts de confusion, parce que Dieu les a méprisés ». Le Prophète semble se tourner vers eux, et leur dire: « Qui est-ce qui donnera de Sion un Sauveur à Israël? » Insensés, vous outragez, vous insultez, vous souffletez, vous couvrez de crachats, vous couronnez d’épines, vous crucifiez. Savez-vous qui? « Qui est-ce qui donnera de Sion le salut à Israël? » N’est-ce point celui-là même de qui vous avez dit: « Il n’est pas Dieu? » « Ce sera Dieu, quand il fera cesser la captivité de son peuple ». Celui-là seul peut faire cesser la captivité de son peuple, qui a consenti à se livrer entre nos mains. Mais qui est-ce qui le comprendra? « Jacob sera dans la joie, et Israël dans l’allégresse ». Oui, ce Jacob, oui, cet Israël qui a tenu son aîné sous sa dépendance, sera dans l’allégresse, parce qu’il aura l’intelligence de toutes choses.

DISCOURS SUR LE PSAUME LIII.

SERMON AU PEUPLE.

MÉPRIS DU MONDE.

D’après le titre de ce psaume, David s’était réfugié chez les Ziphéens pour y trouver un abri contre les poursuites de Saül; mais il fut trahi par ceux-là mêmes an milieu desquels il avait espéré trouver un toit hospitalier. David représentait, en cette circonstance, le Sauveur et ses disciples, comme les Ziphéens figuraient les mondains, dont l’éclat n’est que passager. La

prière adressée à Dieu par le roi fugitif du sein de sa retraite, convient donc parfaitement à Jésus-Christ et à l’Eglise, dont les membres sincères sont cachés aux yeux du monde. L’humilité du chrétien et l’éclat du mondain ne dureront pas; de là, pour le premier, le désir de ne point briller ici-bas, de ne pas mettre ses espérances dans les éphémères futilités de la terre, mais de les placer en Dieu et de le servir pour lui-même.

1. Si nous saisissons bien le sens du titre de ce psaume, sa longueur même nous sera avantageuse ; et, puisque le Psaume est court, nous emploierons, à expliquer le titre, le temps que l’explication du psaume laissera à notre disposition. Du sens de ce titre bien compris dépend l’intelligence du psaume dont nous venons de chanter les versets: car l’homme qui lit bien l’inscription placée au frontispice d’une maison, y pénètre sans crainte, et ne s’égare pas quand il y est entré, parce que l’inscription a été mise au seuil de l’édifice, dans l’unique but d’indiquer les moyens de ne point s’y égarer.

Ce psaume est ainsi conçu: « Pour la fin, dans les hymnes, intelligence à David, lorsque les habitants de Ziph vinrent trouver Saül pour lui dire: David n’est-il pas caché chez nous 1? » Nous savons que Saül persécutait le saint homme David: il était la figure du royaume de ce monde, prédestiné non pas à la vie, mais à la mort. Nous nous souvenons de l’avoir déjà expliqué à votre charité. Vous devez le savoir aussi; et, si vous le saviez déjà, vous le rappeler. David préfigurait le Christ ou le corps du Christ. Qu’était-ce donc que les Ziphéens? Il y avait un bourg du nom de Ziph, dont les habitants s’appelaient Ziphéens:

David s’était retiré sur leur territoire pour échapper aux poursuites de Saül, qui le recherchait et voulait le faire mourir. A peine eurent-ils connaissance de ce fait, qu’ils allèrent indiquer à Saül la retraite de sa

1. PS. LIII, 1, 2.

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victime, et lui dire: « Est-ce que David n’est point caché chez nous 1? »Cet acte de lâcheté ne leur fut d’aucun profit, comme il ne fut pour David la cause d’aucun mal: il ne servit qu’à manifester clairement la méchanceté de leurs dispositions. Pas plus après leur trahison qu’auparavant, Saül ne réussit à s’emparer de David; et même, comme il se trouvait dans une caverne de ce pays, et, à vrai dire, sous la main de David, celui-ci ne voulut point en profiter pour le faire mourir: il renonça à l’occasion favorable qui se présentait, et lui fit grâce de la vie 2. Pour Saül, il lui fut impossible de mettre à exécution ses projets homicides.

2. Peu nous importe de connaître la valeur morale des Ziphéens; occupons-nous de ceux que le Psalmiste veut nous désigner sous ce nom. Si nous cherchons la signification de ce mot, nous trouverons qu’il veut dire: florissants, éclatants. Les ennemis du saint roi David brillaient de je ne sais quel éclat: ils paraissaient au grand jour, tandis que David se cachait. Si nous voulons bien comprendre ce psaume, il nous faut savoir quelles sont, parmi les hommes, ces personnes brillantes. Voyons d’abord celles que David préfigurait en se dérobant aux regards d’autrui: il nous sera ensuite plus facile de connaître celles que ses ennemis représentaient en paraissant au grand jour. Saint Paul nous apprend quel est ce David qu’on n’aperçoit pas, lorsque, s’adressant aux membres du Christ, il leur dit: « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu ». Et quand fleuriront ces fidèles cachés aujourd’hui? « Lorsque Jésus-Christ, qui est votre vie, paraîtra », ajoute-t-il, « vous paraîtrez aussi avec lui dans la gloire 3 ». Quand ces membres du Christ fleuriront, les Ziphéens ressembleront à une herbe qui se dessèche; car, voyez à quelle fleur l’Ecriture compare leur gloire. « Toute chair n’est que de l’herbe, et tout l’éclat de la chair est comme la fleur de l’herbe ». En fin de compte, « l’herbe se dessèche, et sa fleur fanée tombe à terre ». Et quel sera le sort de David? Ecoute ce qui suit: « Mais la parole de Dieu demeure éternellement 4 ».

Il y a donc ici-bas deux classes d’hommes, qu’il nous faut bien distinguer l’une de l’autre, et entre lesquelles nous devons

1. Rois, XXIII, 14, 15, 19. — 2. Id. XXIV, 4-8, — 3. Col. III, 3, 4. — 4. Ps. XL, 6, 8.

nécessairement choisir. A quoi te servirait-il, en effet, de les connaître, si tu devais être indifférent à faire un choix? Tu as aujourd’hui le pouvoir de choisir; le temps viendra où ce pouvoir ne t’appartiendra plus, car alors Dieu se hâtera de rendre à chacun selon ses oeuvres. Qui sont donc ces Ziphéens si brillants, sinon ce corps de Doëch l’Iduméen, dont nous avons déjà, il y a quelques jours, entretenu votre charité?

C’est d’eux qu’il a été dit: « Voilà l’homme qui n’a pas pris Dieu pour son appui, mais qui a mis son espérance dans la multitude « de ses richesses, et placé sa force dans la vanité ». Voilà bien ces enfants du siècle, dont l’Evangile a voulu notas parler, quand il nous a dit qu’ils sont dans leurs affaires plus rusés que les enfants de la lumière;

car on les voit supputer toutes les chances d’un avenir qui ne leur appartiendra peut-être pas. Vous savez quelle conduite l’économe infidèle tint à l’égard de son maître: il travailla pour lui-même aux dépens de celui-ci, en remettant à ses créanciers une partie de leur dette, afin de trouver chez eux un asile lorsqu’il serait privé de sa charge. Il avait agi de mauvaise foi, et, pourtant, son maître lui donna des louanges, non pas sans doute à cause de l’injustice qu’il avait commise, mais en raison de l’adresse qu’il avait montrée. A plus juste titre devons-nous, surtout après la recommandation expresse de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous préparer des amis avec le Mammon d’iniquité 1. Par Mammon on entend les richesses. Nous ne devons avoir de trésor que dans le ciel, où nous habiterons éternellement. C’est pourquoi ceux-là seuls donnent à l’argent le nom de richesses, qui ne savent jeter de l’éclat que sur la terre, et qui ne veulent point s’en servir de manière à se préparer des amis pour l’éternité. La raison en est qu’ils ne connaissent pas les véritables richesses. Les pécheurs, qui brillent comme l’herbe pour un temps, sont seuls à leur donner le nom de richesses: et voilà les Ziphéens, les adversaires de David, les hommes qui jettent en ce monde un si vif éclat.

3. Parfois il arrive que des enfants de lumière, entraînés par la faiblesse humaine, portent leur attention sur de pareils hommes, et quand ils voient le bonheur sourire aux méchants, ils chancellent dans leur route, et ils

1. Luc, XVI, 8, 9.

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se disent: Quel avantage retiré-je de mon innocence? A quoi me sert d’être fidèle lieu, d’observer ses commandements, d n’être à charge à personne, de ne rien dérober à qui que ce soit, de ne jamais nuire à autrui, d’être, autant que possible utile à prochain?Je remplis tous mes devoirs: les mécréants sont heureux, et moi, je souffre ! Eh quoi! voudrais-tu être aussi un Ziphéen? Ils sont tous brillants en ce monde; mais, au jugement de Dieu, ils se dessécheront, puis ils seront jetés dans le feu éternel. Est-ce cela que tu désires pour toi? As-tu mis en oubli les promesses de celui qui est descendu du ciel vers toi? Ne connais-tu pas l’exempte qu’il t’a lui-même donné? Si l’éclat des Ziphéens méritait d’exciter tes désirs, ton Sauveur ne s’en serait-il pas revêtu pour les jours de sa vie mortelle? Ou bien, la puissance de le faire lui a-t-elle manqué? Il a préféré ne pas se faire connaître; il a mieux aimé dissiper les soupçons que Ponce Pilate élevait sur la nature de sa puissance, et répondre à ses questions, comme s’il adressait la parole à ces orgueilleux Ziphéens eux-mêmes: « Mon royaume n’est pas de ce monde 1 ». Il se cachait donc ici-bas, et tous les hommes vertueux s’y cachent, à son exemple, parce que leur véritable bien est au dedans d’eux: il est caché dans leur coeur, dans ce coeur où se trouvent leur foi, leur charité, leur espérance, leur trésor. De tels biens paraissent-ils au regard du monde? Non, ils s’y dérobent, et la récompense que lieu leur réserve ne paraît pas davantage. Comment donc se fait-il que l’éclat des mondains soit si vif? Il éblouit les yeux, mais il ne les éblouira pas toujours. Pareil à la beauté de ces herbes qui naissent et gardent leur verdeur en hiver, pour se flétrir aux premières ardeurs du soleil d’été, il ne durera qu’un moment. Ne nous livrons donc pas à ces pensées que le Prophète développe dans un autre psaume. Il avoue qu’il a failli tomber de défaillance et qu’il a marché d’un pas chancelant dans la voie de Dieu, parce qu’il a vu l’éclat et le bonheur des méchants. Néanmoins, dès qu’il a connu ce que Dieu, souverainement ennemi du mensonge, réserve pour l’avenir aux pécheurs, ce qu’il promet aux justes malheureux, il s’écrie, dans les transports de sa joie et de sa reconnaissance:

1. Jean, XVIII, 36.

« Que le Dieu d’Israël est bon pour ceux qui ont le coeur droit ! mes pas ont chancelé je me suis vu sur le point de tomber ». Et pourquoi? « Parce qu’à la vue du tranquille bonheur des méchants, la jalousie s’est emparée de mon cœur ».

Mais sa démarche s’est raffermie, lorsqu’il a pénétré les mystères de l’avenir. Il ajoute dans un autre verset du même psaume: « J’ai trouvé en cela une grande obscurité »; c’est-à-dire, une grande difficulté s’est présentée à mon esprit. Pourquoi les hommes qui font le mal en cette vie, y sont-ils néanmoins si heureux? Pourquoi ceux qui pratiquent la vertu, y sont-ils, au contraire, sujets à tant de peines? Cette difficulté me semblait singulièrement grave, et presque impossible à résoudre. « Je ne vois qu’obscurité devant moi, jusqu’à ce que j’entre dans le sanctuaire de Dieu, et que je pénètre les mystères de l’avenir 1 ». Quels mystères l’avenir doit nous révéler? L’Evangile nous les a déjà fait connaître : « Lorsque le Fils de l’homme viendra, tous les peuples de la terre seront rassemblés devant lui, et il les séparera, comme un pasteur sépare les agneaux d’avec les boucs : il mettra les brebis à la droite, elles boucs à la gauche 2 ». Les Ziphéens seront d’abord mis de côté, puis ils seront jetés au feu. Verra-t-on briller ceux qui seront placés à la gauche? car alors ils gémiront : alors leur âme sera saisie de repentir, mais d’un repentir hors de saison alors ils s’écrieront: « De quoi nous a servi notre orgueil ? Quel avantage retirons-nous du faste de nos richesses? Tout cela a passé comme l’ombre 3 ». O Ziphéens, qui êtes maintenant à la gauches il est trop tard pour vous repentir d’avoir brillé dans l’ombre. Au lieu de reconnaître David, quand il se cachait au milieu de vous, pourquoi le trahissiez-vous? Si alors vous vous étiez corrigés, votre douleur présente ne vous serait point inutile. Il y a un repentir utile, et un repentir qui ne l’est pas. Tu te repens utilement, lorsque tu t’accuses, lorsque tu te reproches ta conduite désordonnée, lorsqu’à la suite de ces secrets reproches, tu combats tes mauvaises habitudes, lorsque, après leur avoir fait la guerre, tu t’en corriges, lorsque tu te convertis, et que, te dépouillant du vieil homme et te revêtant du nouveau, tu préfères les ignominies du Christ à la gloire des Ziphéens.

1. Ps. LXXII, l-17. — 2. Matt. XXV, 31-33. — 3. Sag. V, 8, 9.

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Pendant que tu renfermes ton trésor dans ton coeur, et que tu es caché parmi les Ziphéens, pendant que tu conserves aussi en secret l’espoir de ton éternelle récompense, s’il t’arrive d’occuper dans le monde un poste élevé, n’en conçois aucun orgueil, car l’orgueil que tu en ressentirais , te précipiterait dans l’éphémère vanité des Ziphéens.

Imite plutôt l’exemple d’Esther, de cette sainte femme qu’admira autrefois le peuple juif. Mariée à un roi étranger, elle apprit à quel péril se trouvait exposée toute sa nation, et la nécessité urgente d’intercéder auprès du souverain en faveur d’Israël : elle se mit donc en prière, et, pendant son oraison, elle confessa à Dieu que tous ses ornements royaux n’avaient pas à ses yeux plus de prix qu’un vêtement de femme souillé par la menstruation 1. Des hommes ne pourraient-ils pas faire ce que font des femmes, et l’Eglise chrétienne aurait-elle moins de force que cette femme juive ? Je dirai donc à votre charité: « Si les richesses vous surviennent en abondance, n’y arrêtez point votre coeur 2 ». Si abondantes qu’elles soient, si grande que soit ici-bas ta prospérité, ne te fie pas à cette mer, ne te fie point à ses apparences séduisantes. Si tu deviens riche, et que ta fortune s’accroisse sans cesse, foule aux pieds les biens de la terre, attache ton coeur à Dieu. En t’élevant au-dessus d’eux, et donnant à Dieu tes affections, tu ne seras pas exposé à tomber lorsqu’ils manqueront sous tes pieds. Ainsi il ne t’arrivera point, par Je fait d’une pensée déréglée et peu chrétienne, ce qui est marqué en un autre psaume.

Après avoir parlé de l’éclat des Ziphéens, le Prophète ajoute: « Vos pensées sont étrangement profondes ». Oui, je le répète: « Vos pensées sont étrangement profondes: l’imprudent ne les comprendra pas ; l’insensé n’en saisira pas le sens ». Qu’est-ce qu’il ne comprendra pas? le voici : « Les méchants s’élèveront comme l’herbe, et tous ceux qui commettent l’iniquité paraîtront;et, finalement, ils périront à jamais dans la suite de tous les siècles ». L’éclat des méchants les a fascinés, et ils ont dit en eux-mêmes: Les méchants sont en honneur; à ce trait, il me semble que Dieu les aime. Entraînés alors par le désir de partager la gloire temporelle des méchants, ils se sont précipités dans le mal, et leur perte ne sera

1. Esth. XIV, 16.— 2. Ps. LXI, 11. — 3. Id. XCI, 6—8.

point de quelques instants, comme leur éclat, mais elle durera autant que les siècles des siècles. En voici la raison : L’imprudent ne comprendra pas, et l’insensé ne pénétrera pas les secrets de l’avenir, parce qu’il n’entre pas dans le sanctuaire du Seigneur pour en avoir l’intelligence; et, parce que cette intelligence est difficile à acquérir, ce psaume commence par nous faire voir David caché au milieu des Ziphéens, ne désirant nullement leur éclat, mais surtout pratiquant l’humilité, afin de posséder en Dieu une beauté secrète et cachée,

Quel est donc le titre de ce psaume ? Qu’y est-il dit de David? : « Pour la fin, dans les hymnes, » c’est-à-dire, dans les louanges. Et quelles louanges? « Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté; il a été fait selon son bon plaisir: que son saint nom soit béni 1! » La perte de tous ses biens était-elle une preuve que Job était desséché ? Non ; les feuilles étaient tombées, mais la racine restait toujours vigoureuse. Donc, « pour la fin, dans les hymnes ». Et ensuite? « Intelligence à David ». Intelligence, par opposition à ces autres paroles: «L’imprudent ne connaîtra pas ces choses, et l’insensé ne les comprendra point. Intelligence à David, lorsque les Ziphéens vinrent trouver Saül, et lui dirent: Est-ce que David ne s’est point retiré chez nous? » Que David soit caché chez vous, si vous le voulez; mais que, du moins, votre gloire ne soit pas la sienne. Ecoute donc sa prière.

4. « Dieu, sauvez-moi par votre nom, et jugez-moi par votre puissance 2». Que l’Eglise, cachée parmi les Ziphéens, redise ces paroles. Qu’elles se retrouvent aussi sur les lèvres de ce corps chrétien, qui renferme dans son coeur le trésor de ses bonnes oeuvres, et y conserve l’espérance de la récompense immortelle promise à ses mérites. Que l’Eglise dise donc : « O Dieu, sauvez-moi par votre nom, et jugez-moi par votre puissance ». O Christ, vous êtes venu sur la terre; vous y êtes apparu dans l’humilité: vous avez été méprisé, flagellé, crucifié, mis à mort ; mais, trois jours après, vous êtes ressuscité : le quarantième jour vous êtes monté aux cieux; vous êtes assis à la droite de votre Père, et personne ne vous y voit. Puis, vous on avez fait descendre le Saint-Esprit, et ceux qui en étaient dignes l’ont reçu. Brûlant du feu

1. Job, I, 21. — 2. Ps. LIII, 3.

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de votre amour, ils se sont répandus au milieu des nations pour annoncer au monde la gloire de votre humilité : je vois votre nom placé au-dessus de tous les noms, le genre humain en connaît la grandeur; et pourtant, l’on ne nous a annoncé que votre faiblesse. L’Apôtre des nations, saint Paul, a déclaré ne savoir rien autre chose, parmi nous, que Jésus et Jésus crucifié 1 : par là il voulait nous exciter à préférer les ignominies du Sauveur à la gloire et à l’éclat des Ziphéens. cependant le même apôtre ajoute, en parlant du Christ: « Quoiqu’il soit mort à cause de sa faiblesse, il vit néanmoins par la puissance de Dieu 2 ». Il est donc venu mourir par infirmité, et il viendra juger par la puissance de Dieu : mais la faiblesse même de sa croix a environné son nom d’une brillante auréole de gloire. Quiconque ne croira pas à ce nom, que la faiblesse a illustré, sera saisi d’épouvante, quand Jésus-Christ viendra juger le monde dans l’éclat de sa puissance. Faible autrefois, mais revêtu de force au jour du jugement, puisse-t-il ne point nous jeter à la gauche, quand il viendra vanner son grain; et, pour cela, puisse-t-il nous sauver par son nom, et nous juger par sa puissance ! Quel est l’homme assez téméraire pour oser dire à Dieu: « Jugez-moi? » Quand on veut maudire un homme, ne lui dit-on pas: « Que Dieu te juge? » Oui, ce serait une véritable malédiction, s’il te jugeait dans sa puissance, sans te sauver par son nom; mais s’il te sauve d’abord par son nom, il te jugera ensuite favorablement; sois tranquille : un pareil jugement n’aboutira point pour toi à la punition éternelle, il ne servira qu’à te séparer des méchants. Le Psalmiste s’exprime ainsi en un autre endroit: « O Dieu , jugez-moi et séparez ma cause de celle du peuple qui n’est pas saint 3 ». Qu’est-ce à dire : « Jugez-moi? » Distinguez-moi des Ziphéens, au milieu desquels je me trouve caché ; je supporte aujourd’hui leur éclat mais vienne bientôt pour moi le moment de briller. L’éclat de la leur n’a duré qu’un instant; elle a disparu dès que l’herbe s’est desséchée. De quel éclat brillerai-je à mon tour? « Ils seront plantés dans la maison du Seigneur: ils fleuriront dans les palais de notre Dieu 4 ». Nous fleurirons donc aussi, mais notre beauté ne se flétrira pas : elle sera pareille à la beauté des

1. I Cor. II, 2.— 2. II Cor. XIII, 4.— 3. Ps. XLII, 1.— 4. Id. XCI, 14.

feuilles de cet arbre planté sur le bord de l’eau, et dont il est écrit : « Et ses feuilles ne tomberont pas 1 ». Donc: « O Dieu, sauvez-moi par votre nom ; jugez-moi dans votre puissance ».

5. « O Dieu, écoutez ma prière: prêtez l’oreille aux paroles de ma bouche ». Que les paroles de ma bouche parviennent jusqu’à vos oreilles, parce que je ne vous demande point l’éclat des Ziphéens. « Prêtez l’oreille aux paroles de ma bouche». Prêtez l’oreille, car ma prière a beau retentir à l’oreille des Ziphéens, ils ne l’écoutent pas, parce qu’ils ne la comprennent pas. La possession des biens temporels est pour eux un sujet de joie, mais ils ne savent nullement désirer les biens éternels. Que ma prière arrive jusqu’à vous, poussée hors de moi et portée vers vous par le désir de jouir de vos éternels bienfaits: je la dirige vers vous; aidez-la à y parvenir, à ne pas s’arrêter au milieu de sa course, à ne point retomber à terre. Lors même que vous ne m’accorderiez point ce que je sollicite de votre miséricorde, je ne me troublerai pas; car, j’en suis sûr, je l’obtiendrai de vous un jour.

Il est dit qu’un homme, se trouvant dans le péché, a prié Dieu, et que, pour son plus grand bien, il n’a pas été exaucé. Le désir des biens temporels l’avait porté à prier Dieu; et parce qu’il se trouvait plongé dans les tribulations de cette vie, il aurait souhaité voir le terme de ses peines et le retour de sa passagère prospérité : c’est pourquoi il s’écria « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » Ce sont les propres paroles du Christ, paroles adressées par lui à Dieu en faveur de ses membres. « Le cri de mes péchés », dit-il encore, « éloigne de moi le salut: je crie pendant le jour, et vous ne m’écoutez pas; je crie pendant la nuit, et vous ne m’exaucez pas, afin de m’inspirer la sagesse 2 ». C’est-à-dire: Je crie vers vous la nuit; et, si vous ne m’exaucez pas, ce n’est point pour me laisser dans mon imprudence, c’est au contraire pour m’enseigner la sagesse ; c’est pour m’apprendre ce que je devais vous demander, Je vous demandais, en effet, des choses qui auraient pu contribuer à me rendre malheureux. O homme, tu demandes des richesses. Tu ne sais donc pas combien d’autres hommes les richesses ont rendus

1. Ps. I, 3 — 2. Id. XXI, 2, 3.

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malheureux? Te seraient-elles plus profitables ? Des pauvres nombreux ont trouvé leur sécurité à rester inconnus;

à peine étaient-ils devenus riches, à peine avaient-ils brillé aux regards du monde, que déjà des hommes, plus puissants qu’eux, en faisaient leur victime et leur proie, S’ils avaient compris le réel avantage de demeurer dans la solitude et l’oubli du monde, ils ne se seraient point trouvés exposés aux dangereuses convoitises de gens qui les recherchaient, non pour ce qu’ils étaient, mais pour ce qu’ils possédaient. En fait de biens temporels, nous vous avertissons et nous vous prions dans le Seigneur de ne rien demander en particulier, mais d’attendre de la bonté de Dieu ce qu’il sait vous être utile. Car vous ignorez absolument ce qui vous convient le mieux. Ce qui vous plairait davantage vous serait souvent nuisible, et vous trouverez parfois votre profit en ce qui vous sourit le moins. Vous êtes malades; ne prescrivez pas vous-mêmes au médecin les remèdes qu’il doit vous appliquer. Le docteur des nations, l’apôtre saint Paul lui-même a dit: « Nous ne savons ce que nous devons demander ». A plus forte raison l’ignorons-nous nous-mêmes. Il lui semblait qu’il priait d’une manière convenable, quand il conjurait le Seigneur de lui ôter l’aiguillon de la chair, cet ange à qui Dieu avait permis de le souffleter, afin qu’il ne pût s’enorgueillir de la grandeur de ses révélations. Comment le Tout-Puissant répondit-il à sa prière? Lui accorda-t-il ce qu’il demandait? Non; il ne fit que ce qui était le plus avantageux pour l’Apôtre. Voici sa réponse : « J’ai prié par trois fois le Seigneur de l’éloigner de moi, et il m’a répondu: Ma grâce te suffit, car l’infirmité sert à perfectionner la vertu 2 ».J’ai appliqué le remède sur le mal: je sais quand je l’ai appliqué, c’est à moi de savoir quand il faudra l’ôter. Le malade ne doit ni se retirer d’entre les mains du médecin, ni lui donner des conseils. Ainsi faut-il raisonner et agir dans toutes les circonstances de la vie. Les tribulations t’accablent? si tu sers bien Dieu, tu te rappelleras qu’il sait ce qui convient à chacun. Tu nages dans les eaux de la prospérité? prends surtout soin qu’elle ne gâte pas ton coeur, et ne t’éloigne pas de celui qui t’a rendu heureux. David, comprenant ces choses, dit à Dieu : « Seigneur,

1. Rom. VIII, 26. — 2. II Cor. XII, 7-9.

« écoutez ma prière: rendez-vous attentif aux paroles de ma bouche ».

6. « Car les étrangers se sont élevés contre moi 1 ». Quels étrangers? Est-ce que David

n’était pas juif, et de la tribu de Juda? Ziph appartenait à la même tribu et à la même nation. Comment les Ziphéens pouvaient-ils être des étrangers? Par rapport au pays, à la tribu, à la parenté, ils ne l’étaient pas ; mais ils l’étaient quant à l’éclat. En veux-tu la preuve? Dans un autre psaume, on désigne sous le nom d’enfants étrangers « ceux dont la bouche est remplie de paroles vaines, et dont la droite est une droite d’iniquité ». Le Psalmiste rend ensuite compte de l’éclat des Ziphéens. « Dans leur jeunesse, leurs enfants sont comme de nouveaux plants d’arbres; leurs filles sont ornées et parées comme un temple ; leurs celliers sont pleins et regorgent de l’un dans l’autre; leurs brebis sont fécondes et fertiles ; leurs vaches sont grasses ; il n’y a dans leurs haies ni passage, ni lacune, et l’on n’entend aucun cri dans leurs places publiques».Voilà bien les Ziphéens : voilà bien ceux qui brillent pour un temps. « Ils ont proclamé bienheureux le peuple qui possède toutes ces choses ». N’est-ce point à juste titre qu’on leur donne le nom d’étrangers? Et toi, qui es caché au milieu des Ziphéens, que dis-tu? « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur 2 ». C’est cette pensée qui a dicté et porté vers le trône de l’Eternel la prière du Prophète : « O Dieu, rendez-vous attentif à ma voix, parce que les étrangers se sont élevés contre moi, et que les puissants ont cherché mon âme ».

7. Mes frères, tous ceux qui bornent leurs espérances à ce bas monde, travaillent d’une nouvelle manière à la perte des saints qui ne partagent point leurs folles illusions. Maintenant, rien ne les sépare les uns des autres: ils vivent tous ensemble, mais ils sont singulièrement opposés les uns aux autres: ceux-ci ne recherchent que les biens temporels et les joies fugitives de la terre ; ceux-là placent leur plus ferme espérance dans le Seigneur Dieu. Les Ziphéens semblent être d’accord avec toi, mais ne te fie pas trop à leurs pacifiques apparences : le temps de se montrer tels qu’ils sont réellement n’est pas venu : qu’une occasion se présente, qu’on blâme quelqu’un d’entre eux de son éclat

1. Ps. LIII, 5. — 2. Id. CXLIII, 7, 15.

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mondain, je ne dis pas que celui-là offensera l’évêque, mais j’affirme qu’il ne s’approchera pas même de l’Eglise, dans la crainte de perdre un peu de cet éclat passager. Pourquoi vous parlé-je ainsi, mes frères? Parce qu’au nom de Jésus-Christ vous m’écoutez tous aujourd’hui volontiers; et, parce que vous comprenez mes paroles, vous y donnez votre approbation : vous n’applaudiriez pas à mon discours si vous n’en saisissiez point parfaitement le sens. Mais cette intelligente disposition d’esprit doit porter des fruits : en portera-t-elle? on le verra dans l’occasion. L’on dit que vous êtes des nôtres : néanmoins, s’il survient une tentation, ne passerez-vous pas subitement dans les rangs des étrangers, et ne pourra-t-on pas dire de vous : « Les étrangers se sont élevés contre moi, et les puissants ont cherché mon âme? » Ne devra-t-on pas vous appliquer encore ces autres paroles : « Ils n’ont point eu Dieu en vue? n Peut-il vraiment avoir Dieu en vue, celui qui ne porte ses regards que vers les choses de la terre, qui cherche à entasser trésor sur trésor, à multiplier ses troupeaux, à remplir ses celliers, à dire à son âme : « Tu as des biens en abondance, réjouis-toi, fais bonne chère, rassasie-toi? » Peut-il avoir Dieu en vue, celui qui se glorifie de la sorte, et qui brille ainsi de l’éclat des Ziphéens, celui qui mérite par là de s’entendre dire: « Insensé », c’est-à-dire homme dépourvu d’intelligence, homme imprudent; cette nuit même on te redemandera ton âme : à qui passeront tous les biens que tu avais amassés pour elle 1? Ils m’ont point eu Dieu en vue ».

8. « Car voilà que Dieu vient à mon secours 2 ». Et ceux au milieu desquels je suis caché ne le savent pas. S’ils avaient Dieu en vue, ils comprendraient comment le Seigneur nie vient en aide, car il vient au secours de tous les saints ; mais ce secours est intérieur, et les hommes ne l’aperçoivent pas. Comme les impies trouvent, dans leur conscience, la source des plus grandes peines, ainsi les justes trouvent, dans la leur, la source des plus grandes joies. «Notre gloire », dit l’Apôtre, est dans le témoignage de notre conscience 3 ». C’est dans l’intérieur de sa conscience, et non dans l’éclat extérieur des Ziphéens, que se glorifie celui qui dit: « Car le Seigneur vient à mon secours ».

1. Luc, XII, 20. — 2. Ps. LIII, 6. — 3. II Cor. I, 12.

Si éloigné de moi que soit l’objet de mes espérances, le secours, dont je suis aujourd’hui favorisé de sa part, me comble de joie, et ces délices, qui surabondent maintenant en moi, me font comprendre combien sont injustes ces paroles de certains hommes : « Qui est-ce qui nous a montré des biens? — Seigneur, la lumière de votre visage est imprimée sur nous. Vous avez répandu la joie dans mon coeur 1 ». « Vous avez répandu la joie », non sur ma vigne, ou mes troupeaux, ou mon aire, ou ma table, mais « dans mon coeur : car le Seigneur vient à mon secours » Comment vient-il à ton secours? « Et le Seigneur est le protecteur de mon âme ».

9. « Faites retomber sur mes ennemis le mal qu’ils veulent me faire 2 ». Si brillants qu’ils soient, si vif éclat qu’ils projettent aujourd’hui, ils seront plus tard jetés au feu. « Et dispersez-les par votre puissance n. Pour le moment, tu les vois florissants, tu les vois s’élever de terre comme l’herbe verdoyante ne sois ni assez imprudent ni assez insensé pour te laisser éblouir par de telles apparences; tu périrais éternellement 3 ». Car : « Faites retomber sur mes ennemis le mal qu’ils veulent me faire ». Si, en effet, tu appartiens au corps de David, il les dispersera par sa puissance. Le bonheur de ce monde leur sourit, mais Dieu emploiera son pouvoir à les faire périr. Toutefois, leur joie et leur perte seront d’inégale durée l’une n’est que passagère, l’autre sera éternelle : l’une provient de la possession de biens trompeurs; l’autre les condamnera à de véritables tourments. « Seigneur, dispersez par votre puissance » tous ces hommes que vous avez tolérés dans votre faiblesse.

10. « Je vous offrirai des sacrifices volontaires 4 ». Peut-on comprendre, sur le dire d’un autre, quel est ce bien du coeur de l’homme, si ou ne le connaît par une expérience personnelle? Quel sens donner à ces paroles: « Je vous offrirai des sacrifices volontaires? » Je vais vous le dire : comprenez-moi, si vous le pouvez et comme vous le pourrez; et, si vous ne le pouvez, du moins croyez-moi, et priez Dieu de vous accorder la grâce de saisir ma pensée. Devons-nous passer outre sans vous avoir expliqué ce verset? Je l’avoue à votre charité, le goût que j’y trouve m’invite assez de lui-même à vous en parler,

1. Ps. IV, 6, 7. —  2. Id. LIII, 7.— 3. Id. XCI, 7, 8. — 4. Id. LIII, 8.

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et je rends grâces à Dieu de ce que vous prêtez à mes paroles une si grande attention. Si je m’apercevais que vous éprouvez de l’ennui à m’entendre, je me tairais : néanmoins, et autant que Dieu m’en ferait lai grâce, je m’en entretiendrais dans le secret de mon âme. Vienne donc sur mes lèvres l’expression des pensées de mon coeur; que ma parole les manifeste au grand jour! Expliquons, comme nous le pourrons, ces quelques mots : « Je vous offrirai des sacrifices volontaires ». De quel sacrifice est-il ici question, mes frères? Quelle offrande digne de lui ferai-je au Seigneur pour le remercier de ses bienfaits? Irai-je chercher comme victime la brebis la plus grasse du troupeau? Choisirai-je un bélier? Aviserai-je le plus beau boeuf de l’étable ou rapporterai-je des parfums du pays de Saba? Que faire? Que lui offrir, sinon ce qu’il dit lui-même: « Le sacrifice de louanges m’honorera 1 ». Qu’est-ce à dire: « Volontaire?

» J’aime gratuitement l’objet de mes louanges. Je loue Dieu, et je mets mon bonheur dans l’accomplissement de ce devoir : j’y trouve ma joie, car celui que je loue est le sujet de ma gloire. Mais, en cela, je ne ressemble aucunement à ces amateurs de farces théâtrales, qui saluent de leurs acclamations un cocher, un chasseur, le premier histrion venu, qui invitent les autres témoins de ces farces à les imiter et à crier comme eux, et qui, à la fin, sont trop souvent réduits à rougir de la défaite de leurs coryphées.

Il ne doit pas en être ainsi quand nous louons Dieu : que notre louange soit volontaire : aimons-le sincèrement: aimons-le, louons-le gratuitement. En parlant de la sorte, nous voulons dire : pour lui-même, et non pour autre chose. Si tu loues Dieu pour obtenir de lui quelque autre chose, tu ne l’aimes pas gratuitement. Ne rougirais-tu pas de ne devoir qu’à tes richesses l’affection de ta femme? N’aurais-tu pas lieu de craindre qu’elle se rende coupable d’adultère dans le cas où tu deviendrais indigent? Si tu exiges d’une épouse un amour gratuit, seras-tu admis à aimer Dieu d’une manière intéressée? O avare, quelle récompense le Seigneur te réserve! Il ne te donne pas la terre; mais, en se donnant lui-même à toi, il te donne celui qui a fait le ciel et la terre. «Je vous offrirai des sacrifices volontaires n. Ne lui en offre point de forcés; car si ta louange

1. Ps. XLIX, 25.

est intéressée, elle est par là même forcée.

Si, en effet, tu possédais ce qui charme ton coeur, tu ne louerais pas Dieu. Ecoute bien ce que je dis. Tu loues Dieu, par exemple, pour obtenir de lui une fortune considérable : situ connaissais un autre moyen de te la procurer, la demanderais-tu à Dieu? Lui offrirais-tu le tribut de tes hommages? Donc, en louant Dieu à propos de la fortune que tu veux acquérir, tu le loues forcément et non pas d’un plein gré, car alors tu aimes autre chose que lui. Voilà pourquoi le Prophète a dit: « Je vous offrirai des sacrifices volontaires . Méprise toutes choses, considère Dieu avant tout. Les bienfaits tirent leur prix de celui-là même qui nous les distribue, car tous les biens temporels nous viennent de sa main généreuse : aux uns, il les accorde pour leur bonheur; aux autres, pour leur malheur : à tous il les accorde suivant la hauteur et la profondeur de ses jugements. En présence de ces impénétrables jugements de Dieu, l’Apôtre se sentait saisi d’épouvante et s’écriait: « O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles! Que ses voies sont impénétrables! Qui est-ce qui peut sonder toutes ses voies ou comprendre tous ses desseins 1 ! » Il sait donc quand il enrichit et qui il enrichit, quand il appauvrit et qui il appauvrit. Demande-lui aujourd’hui ce qui plus tard te sera utile, ce qui te sera éternellement avantageux. Pour lui, aime-le gratuitement. Pourrait-il te donner quelque chose de meilleur que lui-même? Si, parmi ses bienfaits, tu trouves mieux que lui, demande-le. « Je vous offrirai des offrandes volontaires ». Pourquoi, « volontaires? » Parce qu’elles seront gratuites. Qu’est-ce à dire : gratuites? « Et je confesserai votre nom, Seigneur, parce qu’il est bon » : pour nul autre motif que sa bonté même. Le Prophète dit-il : Seigneur, je rendrai hommage à votre nom, parce que vous m’accordez des terres fertiles, de l’or et de l’argent, d’immenses richesses, une fortune considérable, d’éclatantes dignités? Non. Que dit-il donc? « J’exalterai votre nom parce qu’il est bon ». Je ne trouve rien de meilleur que votre nom; « c’est pourquoi, Seigneur, je lui rendrai hommage parce qu’il est bon ».

11. « Car vous m’avez délivré de toute

Rom. XI, 33, 34.

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affliction  1 ». Par là, j’ai compris que votre nom est bon. Si j’avais pu le connaître avant d’être éprouvé par la tribulation, elle ne m’aurait pas sans doute été nécessaire; mais Dieu l’a permise pour me donner un salutaire avertissement : une fois averti, j’ai loué votre saint nom. En effet, je n’aurais point su où je me trouve, si je n’avais appris à connaître ma faiblesse. Vous m’avez donc délivré de toutes mes peines, « et j’ai porté mes regards sur mes ennemis ». J’ai considéré ces Ziphéens : mon coeur s’est élevé au-dessus de leur éphémère beauté; j’ai passé outre et je suis parvenu jusqu’à vous : de là, j’ai jeté les yeux sur ces Ziphéens, et j’ai vu que « toute chair est pareille à l’herbe des champs », et que « tout l’éclat de l’homme ressemble à l’éclat de la fleur champêtre 2 » C’est ce que le Prophète avait déjà dit ailleurs : « J’ai vu u l’impie élevé comme les cèdres du Liban j’ai passé, et il n’était déjà plus ». « Il n’était déjà plus ». Pourquoi? Parce que tu étais passé : tu étais passé, parce que tu n’avais

1. Ps. LIII, 9. — 2. Isa. XL, 6.

pas inutilement entendu ces paroles : Elève ton coeur; parce que tu n’étais pas resté sur la terre où tu pouvais te corrompre; parce que tu avais élevé ton âme jusqu’à Dieu; parce que tu t’étais élevé au-dessus des cèdres du Liban. De la hauteur où tu t’étais placé, tu avais jeté les yeux sur l’impie, et il n’était déjà plus. Tu l’avais cherché, et il était devenu impossible de le trouver 1. Tu n’es plus désormais sujet à souffrir, parce que tu es entré dans le sanctuaire de Dieu, et que tu as pénétré les mystères de l’avenir 2. Telle est la conclusion que tire le Psalmiste : « Et j’ai porté mes regards sur mes ennemis ». Efforcez-vous donc, mes frères, d’entrer dans les mêmes dispositions d’esprit : ouvrez vos coeurs, rendez plus clairvoyants les yeux de votre âme, apprenez à aimer Dieu d’une manière gratuite, à mépriser le temps présent, à offrir à Dieu un sacrifice volontaire de louanges, afin qu’après vous être placés au-dessus de l’éclat passager des mondains, vous puissiez dominer du regard tous vos ennemis.

DISCOURS SUR LE PSAUME LIV.

SERMON AU PEUPLE.

AMOUR DE DIEU ET DU PROCHAIN.

Figuré par David, le chrétien se trouve environné de méchants; dans ses pénibles épreuves, il a recours à la prière, à l’espérance, à la patience et au pardon. Ses sens se révoltent à la pensée des mauvais traitements auxquels il est en butte; mais, loin de s’ouvrir à la haine, son coeur s’ouvre à la charité il voudrait mourir, mais l’amour pour le prochain te retient ici-bas. Obligé de rester au milieu de ses ennemis, il se retire du moins dans la solitude de sa conscience, mais il n’y rencontre que le trouble; alors il recourt de nouveau à la prière, à une prière animée par le pur amour de la gloire de Dieu et la confiance en lui. Son amour pour Dieu lui fait désirer la punition et l’aveuglement de ceux qui le détestent et l’oublient: sa confiance lui fait demander, pour lui-même, d’être éclairé et affermi dans la foi.

1.Le titre de ce psaume est: « Pour la fin, dans les hymnes, intelligence à David 1 ». Quelle est cette fin ? Nous allons vous l’expliquer, mais en peu de mots, parce que vous le savez déjà. « Jésus-Christ est la fin de la loi, pour justifier tous ceux qui croient en lui 2». Dirigeons donc notre intention vers cette foi; dirigeons-la vers Jésus-Christ. Pourquoi est-il

1. Ps. LIV, 1. — 2. Rom. X, 4.

appelé notre fin ? Parce que nous devons lui rapporter tout ce que nous faisons, et que, quand nous serons parvenus à le posséder, nous n’aurons plus rien, ni à désirer, ni à acquérir. Il y a deux sortes de fins : l’une qui consiste à périr; l’autre à se perfectionner: on entend ce mot dans un sens ou dans l’autre, suivant les circonstances. Ainsi, quand on dit: Cette viande est finie, on ne donne pas au

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mot finie la même signification que lorsqu’on dit : Ce vêtement est fini. La manière de s’exprimer est la même dans les deux cas ; mais, dans le premier, on veut dire : ces aliments sont consommés, ils n’existent plus ; dans le second, ce vêtement est achevé, il est parfait. Notre fin doit consister dans notre perfection, et notre perfection, c’est le Christ : c’est en lui que nous devenons parfaits, car nous sommes ses membres, et il est notre chef. On dit qu’il est la fin de la loi, parce que, sans lui, personne ne peut l’accomplir. Lors donc que, dans les psaumes, vous lisez ces mots: « Pour  la fin » (et plusieurs d’entre eux portent ce titre), votre pensée ne doit pas s’arrêter à une idée de mort, mais à l’idée de la consommation de la perfection.

2. « Dans les hymnes »: dans les louanges. Que nous soyons dans la tribulation et l’angoisse, ou dans le bonheur et la joie, notre devoir est de louer celui qui nous instruit en nous éprouvant, et qui nous console par ses bienfaits : car la louange de Dieu doit se trouver toujours dans le coeur et sur les lèvres du chrétien. S’il bénit le Seigneur au moment de la prospérité, qu’il ne le maudisse pas à l’heure de l’épreuve, mais qu’il accomplisse cette recommandation du Psalmiste Je bénirai le Seigneur en tout temps : ses louanges se trouveront toujours sur mes lèvres 1. Si le bonheur te sourit, reconnais dans la conduite de Dieu à ton égard les caresses d’un père. Es-tu soumis à l’épreuve ? Vois-y la main d’un père qui te corrige. Qu’il te caresse ou te corrige, il t’instruit pour te rendre digne de l’héritage qu’il te réserve.

3. Quel est le sens de ces mots: « Intelligence à David? » Nous le savons: David était un saint prophète, roi d’Israël, fils de Jessé 2 ». Mais parce que, selon la chair, Jésus-Christ est sorti de sa race pour notre salut 3, il est souvent désigné sous le nom de David : et l’on parle de David en figure, c’est-à-dire pour parler du Christ, à cause de l’origine charnelle qu’il a tirée de David. Sous un rapport, il est fils de David; et, sous un autre, il en est le Seigneur. Fils de David selon la chair, il en est le Seigneur en tant que Dieu. Si toutes choses ont été faites par lui 4, par lui aussi a été créé David, de la race de qui il s’est fait homme. Aussi quand le Sauveur interrogea les Juifs, et leur demanda de qui le Christ

1. Ps. XXXIII, 1. —  2. I Rois, XVI, 13. — 3. Rom. I, 3. — 4. Jean, I, 3.

était Fils, « ils répondirent: de David ».

Voyant qu’ils s’arrêtaient à la chair, et perdaient de vue la divinité, il redressa leur jugement et leur fit cette question: « Comment donc David, parlant sous l’inspiration du Saint-Esprit, l’appelle-t-il son Seigneur en disant: Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied? Si donc David, parlant par le Saint-Esprit, l’appelle son Seigneur, comment peut-il être son Fils 1? » Il leur proposa cette difficulté, mais il ne nia pas qu’il fût le fils de David. Vous voyez qu’il est le Seigneur de David: expliquez-moi comment il en est le Fils ; vous voyez qu’il en est le Fils, dites-moi comment il en est le Seigneur. La foi catholique tranche cette difficulté. Comment est-il le Seigneur de David ? « Parce que au commencement était le Verbe, que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu ». Comment en est-il le Fils? Parce que le « Verbe s’est « fait chair, et qu’il a habité parmi nous 2». David est la figure du Christ. Le Christ, comme nous l’avons souvent dit à votre charité, est tout à la fois tète et corps. Nous ne devons point nous considérer comme lui étant étrangers, puisque nous sommes ses membres:

ne nous croyons pas, non plus, autres que lui, parce que, dit l’Apôtre, « ils seront deux dans une même chair: ce sacrement est grand, je dis dans Jésus-Christ et dans l’Eglise 3». Jésus-Christ, dans son ensemble, est en même temps tête et corps; nous devons donc appliquer ces paroles : « Intelligence à David », à nous aussi bien qu’au Christ, car nous sommes comme lui désignés sous le nom de David. Que les membres du Christ aient l’intelligence, que le Christ ait l’intelligence dans ses membres, et que ses membres l’aient en lui, parce que la tête et les membres ne font qu’un seul et même Christ. La tête était dans le ciel, et elle disait: « Pourquoi me persécutes-tu 4? » Nous sommes avec lui dans le ciel par nos espérances, et il est avec nous sur la terre par la charité. Donc, «Intelligence à David ». Puissent les paroles que nous entendons devenir pour nous une source de réflexions! Puisse l’Eglise avoir l’intelligence, car c’est pour nous une grave obligation de nous appliquer

1. Matt. XXII, 41-45. — 2. Jean, I, 1, 11. — 3. Eph. V, 31, 32. — 4. Act. IX, 4.

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sérieusement à comprendre de quels maux nous sommes accablés en cette vie, de quels maux nous désirons être délivrés, quand, à la fin de l’Oraison dominicale, nous disons: « Seigneur, délivrez-nous du mal 1 ».

Par un effet de cette intelligence, le Psalmiste déplore ici quelqu’une des nombreuses tribulations dont nous sommes accablés peu dans le cours de notre vie. Pour celui qu n’a point cette intelligence, il ne joint par ses gémissements à ceux du Psalmiste. Nous devons nous le rappeler, nos très-chers frères, si nous avons, comme créatures, des traits de ressemblance avec Dieu, c’est uniquement par notre intelligence. Nous sommes en effet, sous une multitude de rapports, inférieurs aux animaux; mais ce qui donne à l’homme de la ressemblance avec Dieu, c’est précisément ce qui établit une différence marquée entre lui et les bêtes. De toutes les facultés qu’il a reçues de la munificence divine, la raison seule le distingue des brutes. Ce don, qui nous est propre et particulier, ce don de l’intelligence, que nous tenons de la bonté du Créateur, plusieurs le méprisent: aussi le Seigneur leur fait-il un reproche sévère de leur conduite: « Ne vous rendez point», leur dit-il, « semblables au chevalet au mulet, qui sont privés d’intelligence 2». « L’homme », ajoute-t-il ailleurs, « avait été élevé en dignité».

Quelle était cette dignité, sinon sa ressemblance avec Dieu? « L’homme», donc, « avait été élevé en dignité, et il ne l’a pas compris: on l’a comparé aux bêtes dépourvues de raison, et il leur est devenu semblable 3 ». Comprenons bien à quel degré d’honneur nous avons été élevés: ayons intelligence. Si nous avons l’intelligence, il nous est facile de voir que notre demeure d’ici-bas n’est pas le séjour de la joie, mais qu’elle est celui des gémissements : le moment de tressaillir d’allégresse n’est pas encore venu : nous sommes encore condamnés à nous plaindre. Et si la joie habite déjà dans les coeurs, elle est occasionnée par l’espérance, et non par la possession de l’objet que nous désirons. Les promesses divines nous réjouissent, car celui qui nous les a faites n’est point trompeur. Mais, quant au temps présent, apprenez de quels maux, de quelles sollicitudes nous y sommes accablés; et, si vous êtes dans la bonne voie, remarquez bien que

1. Matt. VI, 13.— 2. Ps. XXXI, 9. — 3. Id. LVIII, 21.

mes paroles s’appliquent à vous-mêmes. Pour celui qui n’est pas encore engagé dans le chemin de la vertu, il s’étonne de voir ces membres de David condamnés à de telles épreuves, parce qu’il ne s’y voit pas exposé. Et, tant qu’il ne ressent point de pareils maux, il n’est point du nombre des membres du Christ; ce qu’éprouve le corps du Christ, il ne l’éprouve pas, parce qu’il n’en fait pas partie: qu’il y entre, et il verra par sa propre expérience quels sont ces maux. Que le Prophète parle donc; écoutons-le, et disons avec lui:

4. « Mon Dieu, écoutez ma prière et ne méprisez pas ma demande : soyez attentifs à me secourir et exaucez-moi 1 ». Ces paroles sont celles d’un homme affligé, accablé d’ennuis et de tribulations. Livré à une épreuve pénible, brûlé du désir d’en être délivré, il a recours à la prière. Il nous reste maintenant à apprendre en quels maux il se trouve plongé; et, quand il nous l’aura dit, nous devrons reconnaître que nous avons part à son affliction: unis dans la souffrance, nous le serons aussi dans la prière. « Je suis affligé dans mon exercice, et je suis troublé ».

Affligé, troublé, en quoi? « Dans mon exercice »

Il va parler des méchants qui le font souffrir et des épreuves qu’ils lui font subir: voilà son exercice. Ne vous imaginez point que les méchants sont inutiles en ce monde, et que Dieu ne les emploie pas à opérer le bien. Il accorde la vie aux méchants, soit pour leur donner le temps de se convertir, soit afin de les faire servir à éprouver les bons. Puissent ceux qui nous persécutent aujourd’hui, revenir au bien et partager nos épreuves : néanmoins, aussi longtemps qu’ils nous tourmentent, puissions-nous à notre tour ne pas les prendre en haine! En effet, de ce qu’ils sont aujourd’hui dans la mauvaise voie, il nous est impossible de conclure que, plus tard, ils ne se convertiront pas: bien souvent il arrive que, au lieu de haïr un ennemi comme tu le crois, tu détestes sans le savoir un de tes frères. Les saintes Ecritures nous l’attestent: le démon et ses anges sont condamnés au feu éternel: eux seuls ne nous laissent aucun espoir de les voir revenir au bien: nous avons à soutenir contre eux une lutte invisible, et c’est à cette lutte que l’Apôtre veut nous préparer, quand il nous dit: « Nous n’avons pas à combattre contre la

1. Ps. LIV, 2.

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« chair et le sang », c’est-à-dire, contre des hommes que nous sommes à même de voir; « mais contre les principautés et les puissances, contre les princes de ce monde, de ces ténèbres 1 ». A l’entendre s’exprimer de la sorte, et dire: « lie ce monde », tu croirais peut-être que le gouvernement du ciel et de la terre appartient au démon, mais ne t’y trompe pas; aux mots « de ce monde », il a ajouté: de ces ténèbres.

Par « le monde », il a entendu: les amis du monde. « Le monde »selon lui, ce sont les impies et les pécheurs: c’est du monde que l’Evangile a dit: « Le monde ne l’a pas connu 2 ». Car si le monde n’a pas connu la lumière parce qu’elle luit dans les ténèbres, et si les ténèbres ne l’ont point comprise, ces ténèbres, qui n’ont point compris la lumière, lorsqu’elle se présentait à eux, voilà ce que I’Ecriture veut nous désigner sous le nom de monde, et les démons sont les princes de ces ténèbres. Au témoignage des saintes Ecritures, il est donc certain que jamais aucun de ces princes des ténèbres ne se convertira. Mais ces ténèbres, qu’ils gouvernent, et ceux qui étaient ténèbres, ne deviendront-ils pas lumière? Nous ne saurions l’affirmer, car l’Apôtre a dit à des hommes entrés dans les rangs des fidèles: « Vous étiez autrefois ténèbres; mais, maintenant, vous êtes lumière dans le Seigneur 3». En vous-mêmes vous étiez ténèbres; vous êtes lumière dans le Seigneur.

Ainsi, mes frères, tant que dure leur méchanceté, les méchants servent à éprouver les bons. Ecoutez-moi quelques instants, et comprenez-moi bien. Si tu es bon, tu n’auras pour ennemi qu’un méchant; mais le Seigneur t’a donné la règle de la douceur que tu dois montrer à. son égard. Il faut que tu imites la bonté de ton Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs 4. Si tu as un ennemi, Dieu lui-même n’en manque pas. Tu as pour ennemi un homme qui a été comme toi créé par Dieu, et Dieu a pour ennemi sa propre créature. En plusieurs endroits de l’Ecriture, nous voyons que les méchants et les pécheurs sont ennemis de Dieu: personne, pas même eux, ne lui peut rien reprocher: tous ceux qui se déclarent contre lui sont des ingrats: tout ce qu’ils ont de bien, ils l’ont

1. Eph. VI, 1.2. —  2. Jean, I,10. — 3. Eph. V, 8. — 4. Matt. V, 45.

reçu de lui; les maux mêmes dont ils souffrent sont un effet de sa miséricorde à leur égard, car, s’il les éprouve, c’est afin de les empêcher de s’enorgueillir; c’est afin que, devenus humbles, ils reconnaissent la suprême majesté du Très-Haut; néanmoins, il leur pardonne. Et toi, quel bien as-tu fait? quel service as-tu rendu à cet ennemi que tu supportes si difficilement? Le Seigneur l’a comblé de bienfaits: il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants; il fait tomber la pluie sur les justes-et suries pécheurs; et toi, qui ne peux ni faire lever le soleil ni faire tomber la pluie, tu ne peux conserver seulement la douceur à l’égard de ion ennemi, afin de posséder ici-bas la paix réservée aux hommes de bonne volonté 1 ? Tu as donc reçu le charitable commandement d’imiter ton Père céleste et d’aimer tes ennemis, car il est dit dans l’Evangile: « Vous aimerez vos ennemis 2 » Mais comment pourrais-tu t’exercer à l’accomplir, si tu n’avais rien à supporter de la part d’aucun ennemi?

Tu le vois donc: les méchants te servent à quelque chose: si Dieu les épargne, puisse son indulgence s’étendre aussi jusqu’à toi! car si, aujourd’hui, tu es bon, ce n’est peut-être qu’après avoir été méchant. Si, au contraire, il ne les épargnait pas, on ne te verrait pas maintenant occupé à lui rendre grâces. De ce que tu es passé de l’iniquité à la justice, il ne suit nullement que le chemin de l’une à l’autre doive être fermé aux autres.

5. Placé au milieu des méchants, tourmenté par leurs procédés haineux, quelle prière le Prophète adresse-t-il à Dieu? Que dit-il? « Je suis affligé dans mon exercice ». Après avoir essayé de porter la charité jusqu’à aimer ses ennemis, il a été accablé de tristesse en se voyant en butte à l’inimitié d’une foule d’adversaires, et, comme assailli par autant de chiens enragés, il a défailli sous le fardeau de la faiblesse humaine. Une tentation affreuse s’est présentée alors à son esprit; il a senti son âme envahie par une pensée diabolique, celle de prendre en haine ses ennemis. Alors il a lutté contre ce mouvement désordonné de son coeur; il a voulu porter sa charité jusqu’à la perfection; et, au milieu de ce combat, au milieu de cette lutte, il est tombé dans le trouble. Il avait déjà dit dans un

1. Luc. II, 14. — 2. Id. VI, 27, 35.

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autre psaume: « La colère a troublé mes yeux»;

et il avait ajouté: « J’ai vieilli au milieu de mes ennemis 1 ». La tempête l’avait assailli, et il avait, comme Pierre, commencé à s’enfoncer dans les flots 2. Celui qui aime ses ennemis, marche d’un pas ferme sur les vagues de cette vie. Le Christ marchait sans crainte sur les eaux de la mer, parce que nulle épreuve ne peut éteindre en lui l’amour qu’il éprouve pour ses ennemis. Lorsqu’il était attaché à la croix, il s’écria en effet: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 3 ». Pierre voulut imiter Jésus. Jésus marchait sur les eaux en qualité de chef, et Pierre en qualité de corps, « parce que », avait dit le Sauveur, « sur cette pierre je bâtirai mon Eglise». Il reçut l’ordre de marcher sur les eaux, et il y marcha, soutenu par la grâce de son Maître, et non par ses propres forces; mais, quand il se vit assailli par la tempête, il eut peur, et les flots cédèrent sous ses pas, et il fut troublé dans son exercice. Quelle était cette tempête? «La voix de l’ennemi et la persécution du pécheur ». L’Apôtre, plongé dans l’eau, s’écria:

« Seigneur, sauvez-moi, je péris 4 ». Ainsi s’exprime le Psalmiste : « Seigneur, exaucez ma prière et ne méprisez pas ma  demande: soyez attentif à me secourir, exaucez-moi». Pourquoi? Quelles sont tes souffrances? Quelle est la cause de tes gémissements? « Je suis accablé d’ennuis dans mon exercice ». Vous m’avez placé au milieu des méchants, afin qu’ils exercent ma patience: mais l’épreuve est trop au-dessus de mes forces: calmez mes alarmes, et rendez-moi la paix: tendez-moi une main secourable; retirez-moi des eaux de la tribulation où je commence à m’engloutir.

« Je suis devenu triste dans mon affliction : la voix u de mon ennemi, les persécutions des pécheurs m’ont jeté dans le trouble, car ils ont travaillé à faire peser sur moi leurs injustices; et, dans leur colère, ils me noircissent » Vous comprenez quels sont et cette tempête et ces flots. Ses ennemis l’insultaient, comme on insulterait une personne plongée dans l’humiliation; et, pourtant, il priait: ils exerçaient sur lui leur rage en l’accablant de leurs bruyantes injures, et, dans le secret de son coeur, il invoquait le Dieu qu’ils ne voyaient pas.

1. Ps. VI, 8.— 2.Matt. XIV, 30.— 3. Luc, XXIII, 34.— 4. Matt. XIV, 30.

6. Lorsque le chrétien se sent en butte à de pareilles tribulations, il ne doit ni se laisser conduire par le sentiment de la haine, ni se raidir contre ses persécuteurs: il lui est inutile de lutter contre la tempête : recourir à la prière pour conserver la charité, tel est son devoir. Ton âme doit en effet demeurer inaccessible à la crainte des mauvais procédés de ton ennemi. Quel mal pourrait-il te faire? Il peut te dire beaucoup d’injures, t’accabler de reproches sanglants, te noircir par ses calomnies: mais, en définitive, n’as-tu pas pour toi cette parole du Sauveur: « Réjouissez-vous et tressaillez d’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans le ciel 1?» Ton ennemi multiplie ici-bas ses injures, et tu t’assures une plus ample récompense pour le ciel. Mais qu’il ajoute encore à l’iniquité de sa conduite, qu’il pousse sa malice jusqu’à l’extrême, ton avenir ne saurait t’inspirer aucune inquiétude, puisque à toi s’adressent ces paroles du Sauveur : Ne craignez « point ceux qui ne tuent que le corps, et ne peuvent tuer l’âme 2 ». Pourquoi craindre l’ennemi qui te tourmente? Que ton coeur ne se trouble donc pas, et ne perde rien de cette charité que tu dois ressentir pour lui. Cet ennemi est homme; il est chair et sang: il n’en veut qu’à ce qu’il voit en toi. Mais tu as un autre ennemi, un ennemi invisible: c’est le prince des ténèbres, qui se sert de cet homme de chair et de sang comme d’un instrument pour te faire souffrir; il en veut à tes biens invisibles: il cherche à t’enlever et à détruire tes richesses intérieures. Tu as donc deux ennemis, ne l’oublie pas. L’un est visible, l’autre est caché: ton ennemi visible est un homme; ton ennemi invisible, c’est le démon. Cet homme est pareil à toi sous le rapport de sa nature humaine: par rapport à la foi et à la charité, il ne te ressemble pas encore, mais il pourra te ressembler plus tard. De ces deux ennemis, vois l’un et comprends l’autre: aime le premier, prends garde au second. Ton ennemi visible veut faire disparaître ce qui te donne de l’avantage sur lui: par exemple, si tes richesses surpassent les siennes, il veut te rendre pauvre: si tu le domines par ta haute position, il cherche à t’abaisser: situ es plus fort que lui, son ambition est de t’affaiblir: ses efforts tendent à détruire en toi ou à te prendre ce qui lui

1. Matt. V, 12. — 2. Id. X, 28.

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porte ombrage. Ton ennemi caché prétend aussi te dépouiller des avantages que tu as sur lui : tu l’emportes sur ton semblable par le bonheur, qui est ici-bas ton partage: pour le démon, tu lui deviens supérieur par ta charité à l’égard de tes ennemis. De même que l’homme, opposé à toi, s’efforce de t’enlever la félicité temporelle dont tu jouis, de la diminuer, de la détruire; de même le démon cherche à triompher des avantages que tu as sur lui. Travaille donc à garder toujours dans ton coeur l’amour pour ton ennemi, puisque cet amour te rend victorieux du démon même. Que l’homme te persécute autant qu’il le pourra, qu’il te ravisse par la violence ce qu’il pourra, si tu continues à aimer ton ennemi visible, la victoire sur ton ennemi caché est à toi.

7. Pendant que le Prophète priait, plongé dans le trouble et l’ennui, ses yeux étaient aussi comme troublés par la colère. Garder longtemps de la colère contre son semblable, c’est déjà. le détester. La colère trouble les yeux ; la haine aveugle ; la colère est une paille; la haine est une poutre. Tu nourris parfois de la haine dans ton coeur, et tu réprimandes celui qui se fâche ; tu détestes le prochain, et celui que tu blâmes n’est qu’irrité contre lui; tu mérites donc qu’on t’applique ces paroles : « Ote premièrement la poutre qui se trouve dans ton oeil; tu verras ensuite à tirer la paille qui est dans l’oeil de ton frère ». Voyez la différence qui existe entre la colère et la haine. Tous les jours des pères de famille s’emportent contre leurs enfants : trouvez-en un seul qui les déteste. Plongé dans le trouble et la tristesse, le Prophète priait et luttait contre les ressentiments que lui inspiraient tous les outrages de ses détracteurs, car il ne voulait, ni les surpasser en méchanceté, ni leur rendre injure pour injure, ni haïr aucun d’eux

voilà ce qu’il demandait à Dieu par ses prières et ses larmes : « La voix de mon ennemi, les persécutions des pécheurs m’ont jeté dans le trouble et la tristesse, car ils ont travaillé à faire peser sur moi leur injustice, et, dans leur colère, ils me noircissent. Mon coeur s’est troublé en moi». Il avait déjà exprimé les mêmes sentiments dans un autre psaume : « La colère a troublé mes yeux 2 » . « Mes yeux se sont troublés » : et

1. Matt. VII, 5. — 2. Ps. VI, 8.

qu’est-il arrivé ? « La crainte de la mort s’est abattue sur moi». La charité est pour nous la vie : si elle est la source de la vie, la haine est le principe de la mort. Quand un homme craint de haïr celui qu’il aimait, il craint la mort, mais une mort plus redoutable, plus intime que celle du corps, la mort de l’âme. Tu tremblais à la vue d’un homme qui te persécutait : quel mal pouvait-il te faire, puisque, pour te rassurer, le Seigneur t’a dit : « Ne craignez point ceux qui ne peuvent vous ôter que la vie du corps 1 ? » Par ses mauvais traitements, il aurait pu faire mourir ton corps, tes sentiments haineux ont tué ton âme; il aurait privé de la vie le corps de son prochain, tu as fait périr une âme, qui est la tienne: donc, « la crainte de la mort s’est abattue sur moi ».

8. « La crainte et le tremblement m’ont saisi, et je me suis trouvé plongé dans les ténèbres, et j’ai dit 2 » Celui qui déteste son frère est encore dans les ténèbres ; car si la charité est lumière, la haine est ténèbres

3. Quel langage se tient à lui-même l’homme qui est tombé dans cette faiblesse, et qui se sent troublé dans son exercice? « Qui est-ce « qui me donnera des ailes comme à la colombe?

Je m’envolerai et je me reposerai ». L’objet de ses désirs, c’était la mort ou la solitude. Tant que je suis en cette vie, dit-il, et qu’on me commande d’aimer mes ennemis, je sens que les outrages, toujours nouveaux, dont ils m’accablent et me noircissent, troublent mes yeux, affaiblissent ma vue, pénètrent jusque dans mon coeur, et donnent la mort à mon âme. Je voudrais m’éloigner dans la crainte d’ajouter à mes péchés de nouvelles fautes, si je continuais à demeurer ici ; mais je suis faible. Je désirerais, du moins, me voir séparé davantage du reste des hommes, afin que mes plaies ne se rouvrent point sous le coup de nouvelles blessures, et que, rendu à la santé, je puisse me livrer encore à mon exercice. Voilà ce qui arrive souvent, mes frères : et, d’ordinaire, le serviteur de Dieu voit surgir en son âme le désir de la solitude: la multitude de ses tribulations et des scandales qui frappent ses regards, en est le seul motif: voilà pourquoi il dit: « Qui est-ce qui me donnera des ailes? » Des ailes lui manquent-elles, ou plutôt, celles dont il est pourvu sont-elles liées ? S’il en manque, il

1. Matt. X, 28. — 2. Ps. LIV, 6. — 3. I Jean, II, 9-11.

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faut qu’on lui en donne; s’il en a, il faut lui rendre la liberté de s’en servir. De celui qui délie les ailes d’un oiseau on peut dire indifféremment, ou qu’il les lui donne, ou qu’il les lui rend. L’oiseau qui ne peut se servir de ses ailes pour s’élever dans les airs, n’en a véritablement pas : et des ailes qui ne peuvent se mouvoir, sont à vrai dire un fardeau. « Qui est-ce», dit le Psalmiste, « qui me donnera des ailes comme à la colombe? Et je m’envolerai, et je me reposerai». Où se reposera-t-il?

Ces paroles ont un double sens; car l’Apôtre a dit : « Je désire mourir, et me trouver réuni au Christ, ce qui, sans aucun doute, est le plus avantageux». Malgré sa force, sa grandeur d’âme, son courage intrépide, quoiqu’il fût un intrépide soldat du Christ, saint Paul s’est troublé dans son exercice l’Ecriture en fait foi, car il a dit: « Que désormais personne ne m’inquiète 1 ». On croirait qu’il a emprunté au Psalmiste ce passage : « L’ennui me saisit quand je vois les « pécheurs abandonner votre loi 2 ».

Bien souvent un homme s’efforce de redresser ceux qui dépendent de lui, et dont les moeurs dépravées et corrompues inspirent à sa vigilance la plus vive sollicitude; mais souvent aussi son adresse et ses soins demeurent stériles ; alors, il faut qu’il les supporte, puisqu’il est incapable de les ramener au bien. Ce malheureux, qui résiste à tes généreux efforts, t’appartient, soit parce qu’il est homme comme toi, soit parce que d’ordinaire les liens de la communion ecclésiastique vous unissent ensemble. S’il est membre de la même Eglise, que feras-tu? En quel endroit te réfugier? Comment te séparer de lui pour n’avoir plus rien à supporter de sa part? Approche-toi de lui : adresse-lui la parole, exhorte-le, flatte-le, menace-le, réprimande-le. J’ai fait tout cela; j’ai dépensé, j’ai épuisé tout ce que j’avais de forces, et je ne vois pas que j’aie réussi en quelque chose; je suis à bout de ressources; il ne me reste donc qu’à gémir et à pleurer. En présence de l’inutilité de mes efforts, mon coeur pourra-t-il jamais trouver le repos? Je dirai donc : « Qui est-ce qui me donnera des ailes comme à la colombe? » « Comme à la colombe », et non point, comme au corbeau. La colombe cherche, en prenant son vol, à échapper à ceux

1. Gal. VI, 17. — 2. Ps. CXVIII, 55.

qui la tourmentent; mais elle ne perd point pour cela la charité. Elle est le symbole de l’amour, et l’on aime à entendre ses cris plaintifs. Nul être n’est si ami des gémissements; elle se plaint nuit et jour: on dirait que Dieu l’a placée ici-bas parce qu’il faut y gémir. Quel est donc le langage de cet homme, au coeur duquel la charité ne s’éteint pas ? Je ne puis supporter les outrages des hommes; ils grincent des dents contre moi; la rage les transporte; la colère s’est allumée en eux, et, dans leur fureur, ils me noircissent ; je ne puis leur être utile; puissé-je donc goûter le repos quelque part, éloigné d’eux corporellement, mais uni de coeur à eux tous ! Puisse mon amour pour eux ne point s’ébranler en moi ! Mes paroles et mes entretiens leur sont inutiles : je leur ferai peut-être plus de bien par mes prières. Les hommes parlent ainsi; mais, d’habitude, ils se trouvent si étroitement liés, qu’ils sont incapables de prendre leur essor: ce n’est point la glu qui paralyse leurs ailes, c’est le devoir. Si le devoir et les exigences de leur charge les arrêtent, s’ils ne peuvent s’éloigner, ils sont, du moins, à même de dire avec saint Paul : « Je désirerais mourir et « me voir réuni au Christ:

c’est ce qui m’est le plus avantageux; mais je dois encore rester en vie à cause de vous 1 ». Pareil à une colombe que retient, non pas la passion, mais la charité, il ne pouvait s’envoler: il ne manquait pas de mérites pour cela : la nécessité de remplir son devoir y mettait seule obstacle. Néanmoins, le désir de la séparation doit toujours vivre dans notre coeur: celui-là seul le comprend, qui se trouve déjà engagé dans la voie étroite 2; car il sait que les persécutions ne font pas défaut à l’Eglise, même en ce temps où elle semble se reposer tranquillement de toutes celles qu’ont subies les martyrs. Non, les persécutions ne manquent pas de nos jours, car elle est vraie cette parole de l’Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ, souffriront  persécution».

Tu ne souffres pas persécution, c’est que tu ne veux pas vivre avec piété dans le Christ. Veux-tu la preuve de ce que tu as entendu tout à l’heure? Commence à vivre pieusement dans le Christ.

Mais en quoi consiste cette vie pieuse ? A ressentir au dedans de toi-même la vérité de ces paroles de saint Paul, et à répéter:

« Qui est-ce qui

1. Phil. I, 23, 24. — 2. Matt. VII, 14. — 3. II Tim. III, 12.

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est faible, sans que je sois faible moi-même? Qui est-ce qui est scandalisé, sans que je me  sente enflammé 1 ? » Les faiblesses et les scandales des autres, telles étaient les persécutions dont il avait à souffrir. Est-il maintenant nécessaire de demander, si, de nos jours, il y a des persécutions à souffrir? Ceux qui s’y trouvent exposés, disent que jamais elles n’ont été plus nombreuses. Souvent, quand on voit de loin un homme, on dit de lui : Celui-là est bien heureux. Pourquoi tient-on ce langage? Parce qu’on voit ses peines propres, sans voir celles d’autrui; ou bien, on n’a rien à souffrir et l’on ne compatit nullement aux douleurs qui tourmentent et consument les autres. Que l’on commence donc à vivre pieusement dans le Christ, et l’on sentira bientôt toute la vérité de ce que dit saint Paul, et l’on désirera avoir des ailes, et l’on voudra s’éloigner, s’enfuir et demeurer dans le désert.

DISCOURS SUR LE PSAUME LV

PRÊCHÉ À CARTHAGE.

CONFIANCE DURANT L’ÉPREUVE.

Comme David, comme le Sauveur surtout, les justes sont ici-bas tourmentés par les pécheurs; malgré leurs souffrances, ils sont à l’abri de la crainte, ils sont confiants et tranquilles, parce qu’en réalité leurs ennemis ne peuvent leur faire de mal; parce que la tribulation nous perfectionne et nous rend pareils à Jésus-Christ; parce que les méchants se convertiront eux-mêmes plus tard, sous l’influence de la colère divine et de leur propre humilité; parce qu’enfin Dieu est un bon Père, qui récompensera les justes de leur affectueux dévouement pour lui. Assurés de leur délivrance comme s’ils en étaient déjà les témoins, ils s’attachent au Seigneur d’une manière plus parfaite, et lui offrent leur coeur comme une louange digne de lui.

1. Lorsque nous sommes sur le point d’entrer dans une maison, nous portons nos regards sur le frontispice, afin d’y lire le nom de celui qui l’habite et de celui à qui elle appartient; par là, nous évitons de pénétrer mal à propos où il ne faut pas, et de nous tenir par timidité en dehors d’une maison où nous pourrions entrer. De même qu’au portail de cette habitation se trouve cette inscription : Cet immeuble appartient à tel ou tel propriétaire, ainsi lisons-nous en tête de ce psaume le titre suivant: « Pour la fin; pour le peu ple qui s’est éloigné des saints;

à David, pour l’inscription du titre, lorsque les étrangers le prirent dans Geth ». Voyons quel est ce peuple qui s’est éloigné des saints, pour l’inscription du titre. Ce psaume a trait à David, et, vous le savez déjà, ce nom doit être entendu dans un sens spirituel, car il est, à vrai dire, question ici de celui-là seul dont l’Apôtre a dit: « Le Christ est la fin de la loi pour la justification de ceux qui croient  1». Aussi, quand tu lis: « Pour la fin », porte tes regards vers le Christ, dans la crainte de t’arrêter en chemin et de ne point parvenir au but. Car n’importe où tu t’arrêtes, si tu ne t’es pas encore élevé jusqu’au Christ, la sainte Ecriture ne te dit rien autre chose que ceci : Marche! car, dans l’endroit où tu es, la sécurité te se trouve pas encore. Il est un lieu où l’on peut s’établir en toute sûreté; il est une pierre sur laquelle s’élève une maison solide qui n’a rien à craindre ni de la pluie, ni de la tempête. Les fleuves ont rompu leurs digues, et leurs eaux furieuses sont venues la battre en brèche, et elle ne s’est pas écroulée, parce qu’elle était bâtie sur la pierre 2 ; et cette

1. Rom. X, 4. — 2. Matt. VII, 25.

pierre, c’était le Christ 1. C’est le Christ qui est désigné sous le nom de David, car il a été dit de lui : « Il est né, selon la chair, de la race de David 2 ».

2. Quel est donc ce peuple qui s’est éloigné des saints, pour l’inscription du titre?Ce titre lui-même va nous le dire. Pendant la passion du Seigneur, au moment où il fut attaché à la croix, on écrivit une inscription, car il y en avait une là, et elle était écrite en hébreu, en grec et en latin : « Voici le roi des Juifs» ces trois langues étaient comme trois témoins appelés à confirmer l’authenticité de ce titre, parce que toute parole tire son autorité de la déposition de deux ou trois témoins 3. A la lecture de ce titre, les Juifs s’indignèrent et dirent à Pilate : « Garde-toi d’écrire : C’est le Roi des Juifs; mais: Il s’est dit le Roi des Juifs ». Ecris donc ses paroles, et n’écris pas que ce qu’il a dit est vrai. Mais parce que ces paroles d’un autre psaume sont vraies « Ne change rien à l’inscription du titre », Pilate répondit : « Ce que j’ai écrit est écrite. Comme s’il avait voulu dire : Si vous aimez la fausseté, moi je n’altère pas la vérité. Les Juifs regardèrent cette réponse comme un outrage; ils en devinrent furieux et s’écrièrent: « Nous n’avons point d’autre roi que César 5 » ; et parce qu’ils se trouvaient offensés de la teneur de l’inscription, ils s’éloignèrent des saints. Que ceux qui reconnaissent et disent que Jésus-Christ est leur Roi, s’approchent des saints et s’attachent fortement au Saint par excellence; mais que ceux qui ont protesté contre l’inscription placée au-dessus du Christ, qui ont refusé de reconnaître

1. I Cor. X, 4. — 2. Rom. I, 3. — 3. Deut. XIX, 15. — 4. Ps. LVI, 1. — 5. Jean, XIX, 15, 22.

602

Dieu pour leur Roi et qui lui ont préféré un homme, que ceux-là soient rejetés loin des saints! Une nation qui met son bonheur à obéir à un homme, une nation qui repousse bien loin d’elle la royale autorité du Seigneur, une nation qui oublie que se soumettre à la royauté de Dieu, c’est régner soi-même et exercer sur ses passions un empire souverain, cette nation s’est constituée dans un état de complet éloignement à l’égard des saints. Par conséquent, mes frères, vous ne devez point regarder les Juifs comme seuls coupables d’une pareille faute; ils en ont donné le premier exemple, et, en considérant leur conduite, chacun devrait y voir un écueil à éviter.

Ils ont ouvertement renié Jésus-Christ comme Roi; ils ont choisi César. Sans doute César est un roi, mais un roi homme parmi d’autres hommes, pour gouverner tes choses de la terre; or, il y a un autre Roi, qui exerce son empire sur les choses du ciel. La puissance de l’un ne dépasse point les limites de cette vie passagère; celle de l’autre embrasse l’éternité. Celui-ci appartient au ciel, celui-là à la ferre; le roi de ce monde est soumis au Roi du ciel; le Roi du ciel est supérieur à  tout.

En demandant César pour roi, les Juifs n’ont donc point péché; leur crime a consisté à ne point accepter la royauté du Christ. Il y en a beaucoup maintenant pour ne pas reconnaître la puissance souveraine du Christ, qui règne dans les cieux et gouverne toutes choses. Voilà ceux qui nous fout souffrir, et nous trouvons dans ce psaume de quoi nous affermir contre eux. Il faut nécessairement que nous ayons à souffrir de leur part jusqu’à la fin; il n’en serait pas de même si Dieu ne le jugeait utile pour nous. Toute tentation est, en effet, une épreuve, et toute épreuve porte ses fruits; car, d’ordinaire, l’homme s’ignore lui-même; il ne sait ni ce dont il est capable, ni ce dont il est incapable; tantôt il présume à tort de lui-même, et parfois il doute de ses forces quand il n’a pas lieu de s’en défier; une tentation se présente: c’est pour lui un moyen de s’interroger sur sa valeur réelle et de se connaître tel qu’il est. Dieu le connaissait, mais il ne se connaissait pas lui-même. Par un sentiment de confiance présomptueuse, Pierre avait cru que ce qu’il n’avait pas encore se trouvait en lui; il s’était imaginé qu’il était assez fort pour persévérer jusqu’à la mort dans la fidélité à Notre-Seigneur Jésus-Christ; Pierre ignorait combien il était faible, mais Dieu le savait. On lui répondit qu’il se trompait et qu’il était encore incapable d’un pareil dévouement. Celui qui lui parlait de la sorte l’avait créé et devait lui donner le courage nécessaire à un pareil sacrifice; le Sauveur savait qu’il n’avait pas encore communiqué cette grâce à Pierre ; Pierre ignorait qu’il ne l’avait pas encore reçue; le moment de la tentation arrivé, il renia son Maître, puis il pleura, et enfin il reçut la force d’en haut 1. Nous n’avons rien de nous-mêmes; il nous faut donc demander, mais nous ne savons ce que nous devons demander; nous recevons la grâce de Dieu, mais nous ignorons la nécessité de lui témoigner notre reconnaissance; par conséquent les tentations et les peines sont toujours indispensables dans le cours de notre vie, pour nous instruire; mais nos tribulations ne peuvent avoir d’autre cause que les hommes séparés des saints. Remarquez-le bien, mes frères, cette séparation n’est pas physique et corporelle; elle est toute spirituelle et morale. Il arrive souvent, en effet, qu’un homme, très-éloigné de toi par la distance des lieux, se trouve néanmoins en parfaite union avec toi, parce qu’il aime ce que tu aimes. Il peut se faire aussi que ton voisin soit uni de coeur avec toi, parce que vos mutuelles affections se portent sur le même objet; mais par une raison tout opposée, il arrivera qu’un habitant de la même maison soit bien éloigné de toi, parce qu’il aime le monde et que tu aimes Dieu.

3. Mais quel est le sens de ces autres paroles, qui appartiennent encore au titre et le complètent : « Les Allophyles se sont saisis de  David dans Geth ». Geth était une ville des Allophyles, c’est-à-dire des étrangers, d’un peuple éloigné des saints; dès lors qu’ils sont étrangers, au lieu de se rapprocher des saints, ils s’en éloignent; et tous ceux qui refusent de reconnaître le Christ pour leur Roi, deviennent des étrangers. Pourquoi cela? Parce que la vigne, autrefois plantée par la main du Seigneur, ne donna que des fruits amers et mérita ainsi d’entendre le Seigneur lui adresser ce reproche : « Vigne étrangère, pourquoi tes fruits sont-ils devenus amers 2 ? » Dieu ne lui a pas dit : Tu es ma vigne, parce que, si elle eût été sa vigne, les fruits qu’elle donna eussent été remplis de douceur; et parce

1. Luc, XXII, 35-62, — 2. Jérém. II, 21.

que ses fruits devinrent amers, elle cessa d’être la vigne du Seigneur; elle devint étrangère pour lui. « Les Allophyles se saisirent »donc « de la personne de David ». De fait, l’Ecriture nous raconte que David, fils de Jessé, roi d’Israël, se retira chez les Allophyles pour échapper aux poursuites de Saül 1; il entra dans leur ville et même dans le palais de leur roi; mais elle ne nous dit pas qu’ils l’aient retenu prisonnier. Les Allophyles ont donc retenu et retiennent encore dans Geth notre véritable David, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est né de la race du roi d’Israël. Nous avons dit que Geth était une ville. Si nous cherchons à connaître le sens de ce nom, nous trouverons qu’il signifie pressoir. Jésus-Christ, notre Chef, le Sauveur de tout le corps, qui est né d’une Vierge, qui a été attaché à la croix, et qui nous montre déjà, dans le mystère de sa chair ressuscitée, l’espérance et le modèle de notre propre résurrection, Jésus-Christ se trouve encore ici-bas; il y est présent dans son corps, et ce corps c’est l’Eglise. Le corps est intimement uni à son Chef, et le Chef, parlant au nom du corps, s’écrie : « Saul, Saul , pourquoi me persécutes-tu 2? »Et le corps est dans son Chef, selon cette parole de l‘Apôtre : « Il nous a ressuscités avec lui, et il nous a fait asseoir avec lui dans le ciel 3 ». Nous sommes assis avec lui dans le ciel, et il souffre avec nous sur la terre; c’est en espérance que nous sommes avec lui dans le ciel, et c’est par charité qu’il souffre avec nous sur la terre. En vertu de cette mutuelle union, qui semble ne faire de nous et de Jésus-Christ qu’un seul homme, l’époux et l’épouse ne sont plus qu’une seule chair ; voilà pourquoi le Sauveur a dit: « Ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair 4 ». Comment donc le Christ est-il retenu prisonnier dans Geth ? Son corps, c’est-à-dire son Eglise, est enfermé dans le pressoir ? Qu’est-ce à dire, dans le pressoir? pans les tribulations. Mais il y a un avantage ê être serré dans le pressoir.

A la vigne, le raisin n’est pas pressé; il y apparaît dans son entier, mais il n’en sort rien. On le porte au pressoir, on l’y foule, on l’y écrase, ou semble lui faire tort; mais le tort apparent qu’on lui cause est loin d’être inutile : sans cela le raisin demeurerait stérile.

1. I Rois, XXI, 10. — 2. Act. IX, 4, —  3. Eph. II, 6. — 4. Matt. XIX, 6. — 5. Eph. I, 22, 23.

603

4.Les hommes qui se sont éloignés des saints les font souffrir. Que ceux-ci lisent donc attentivement ce psaume; qu’ils s’y reconnaissent; et, puisqu’ils sont sujets aux tribulations dont il parle, qu’ils répètent la prière du Prophète, Il n’est pas nécessaire que celui qui n’endure rien redise les paroles du Psalmiste; je n’y astreins nullement les chrétiens placés en dehors des tourments de la vie; mais qu’ils prennent garde de s’éloigner des saints en voulant s’écarter de la souffrance. Chacun de nous doit penser à son ennemi; et, s’il est chrétien, son ennemi c’est le monde. Toutefois, en entendant l’explication de ce psaume, ne reportons point nos pensées sur nos inimitiés particulières, car nous devons le savoir, nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les princes, les puissances et les esprits de malice, ou, en d’autres termes, contre le démon et ses anges 1. La raison eu est facile à saisir: quand des hommes nous tourmentent, c’est le démon qui leur en suggère la pensée, qui anime leur volonté et les tourne à sa guise comme des vases qui lui appartiennent. Ne l’oublions donc pas, nous avons deux ennemis; l’un visible et l’autre invisible; l’homme que nous voyons et le démon que nous-ne voyons pas. Aimons l’homme, mettons-nous en garde contre le démon; prions pour l’homme, prions contre le démon, et disons à Dieu : « Seigneur, prenez pitié de moi, parce que l’homme m’a foulé aux pieds ».

Si un homme te foule aux pieds et t’écrase, ne crains rien, pourvu que tu produises du vin, car tu n’es devenu raisin que pour être ainsi écrasé. « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que l’homme m’a foulé aux pieds. L’homme», qui s’est éloigné des saints, « m’a fait la guerre et m’a tourmenté pendant tout le jour ». Mais pourquoi ne pas entendre du démon ces dernières paroles? Serait-ce parce qu’on ne l’a jamais désigné sous le nom d’homme? L’Evangile ferait-il erreur quand il dit : « L’homme ennemi a fait cela 2? » Quoiqu’il ne soit pas homme, il peut donc, en une certaine manière, s’appeler de ce nom. Ainsi parlait le Psalmiste, et il avait en vue, soit le démon, soit le peuple qui s’était éloigné des saints, soit chacun de ceux qui l’avaient suivi, c’est-à-dire les hommes dont le démon se sert pour tourmenter le peuple de Dieu, ce peuple

1. Eph. VI, 12. — 2. Matt. XIII, 28,

604

inviolablement attaché aux justes, au Saint des saints, au Roi dont la dign,ité suprême, consacrée par l’inscription de la croix, a suffi à remplir d’indignation ses ennemis, à les repousser et à les séparer de lui; mais quelles que soient les personnes entrevues par le Prophète, il doit dire: « Prenez pitié de moi, Seigneur, car l’homme m’a foulé aux pieds».

Ce mauvais traitement ne doit en rien diminuer son énergie; toujours il doit garder le souvenir de celui qu’il invoque et dont l’exemple soutient son courage. La première grappe de raisin serrée dans le pressoir fut le Christ; et quand les tortures de la passion eurent écrasé cette grappe, il en sortit ce qui rend « si précieuse et si belle cette coupe qui enivre 1 ». En considérant son chef, le corps donc doit dire : « Prenez pitié de moi, Seigneur, parce que l’homme m’a foulé aux pieds; il m’a fait la guerre et m’a affligé pendant tout le jour ». « Pendant tout le jour » , toujours. Que personne ne se dise : Au temps de nos ancêtres on souffrait beaucoup; ce temps est passé, on ne souffre plus aujourd’hui. Si tu penses que, de nos jours, il n’y ait rien à endurer, tu n’as pas encore commencé à vivre en chrétien; car où serait la vérité de ces paroles de l’Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ souffriront persécution 2 ». Si donc tu ne souffres aucun mauvais traitement à cause du Christ, n’est-il pas à craindre que tu n’aies pas encore commencé à vivre pieusement en lui? Lorsque tu auras embrassé une vie pieuse et chrétienne, alors tu seras entré dans le pressoir; prépare-toi à être écrasé.

Puisses-tu alors ne pas être un raisin desséché ! Puisses-tu, sous la presse, donner abondance de vin!

5. « Pendant tout le jour mes ennemis m’ont foulé aux pieds 5 ». Mes ennemis sont ceux qui se sont séparés des justes. Nous avons expliqué ces mots. « Je craindrai la hauteur du jour». Que veut dire: « La hauteur du jour? » Cette expression est peut-être bien élevée pour notre intelligence; chose facile à comprendre, puisqu’il est question « de la hauteur du jour». Des hommes se sont éloignés des saints: ils ont peut-être agi de la sorte, parce qu’ils n’ont pu parvenir jusqu’à «la hauteur du jour », dont les douze apôtres sont les heures brillantes; aussi se sont-ils égarés dans le jour, ceux qui ont attaché le Sauveur à la croix, ne

1. Ps. XXII, 5. — 2. II Tim. III, 12. — 3. Ps. LV, 3.

voyant en lui qu’un homme ordinaire. Mais pourquoi ont-ils été plongés dans les ténèbres et se sont-ils, en conséquence, éloignés des saints? Le jour luisait dans les hauteurs, et ils n’ont pas connu celui qui s’y dérobait à leurs regards; s’ils avaient connu ce Roi de gloire; ils ne l’auraient jamais crucifié 1. Eblouis par l’éclat de ce jour, ils se sont éloignés des saints, ils en sont devenus les ennemis, ils les tourmentent et les écrasent comme on écrase le raisin dans le pressoir. On peut encore donner un autre sens à ce passage: « La hauteur du jour a fait que mes ennemis m’ont foulé aux pieds pendant tout le jour », c’est-à-dire toujours. « La hauteur du jours, » ou bien l’orgueil fastueux des hommes. Quand ils foulent aux pieds les justes, ils sont plus élevés qu’eux, et ceux qui sont foulés aux pieds sont au-dessous de ceux qui les écrasent. Toutefois, que la hauteur des hommes sous les pieds desquels tu te trouves ne te fasse pas trembler, car elle est éphémère; elle n’est que d’un jour, sa durée ne sera pas éternelle.

6. « Parce que le grand nombre de ceux qui me font la guerre, sera dans la crainte». Quand seront-ils saisis de crainte? Lorsque aura passé le jour de leur élévation, car ils ne s’élèvent que pour un temps, et ensuite la crainte les saisira. « Pour moi, Seigneur, j’espérerai en vous». Le Prophète ne dit point : Pour moi, je ne craindrai pas; mais: « Le grand nombre de ceux qui me font la guerre, sera dans la crainte ». Lorsque sera venu le jour du jugement, alors toutes les nations de la terre se lamenteront 2; et quand le signe du Fils de l’homme aura paru dans les cieux, la tranquillité des justes sera parfaite, car, en ce moment, ils verront se réaliser ce qu’ils espéraient, ce qu’ils désiraient, ce dont ils demandaient l’accomplissement; pour les autres, le temps de la pénitence sera entièrement écoulé, parce que, au moment où ils auraient pu se repentir d’une manière utile, leur coeur se sera endurci contre les avertissements de Dieu. Pourront-ils élever un mur pour se garantir contre ses jugements?

Admire la piété de celui qui parle ici, et, si tu fais partie de son corps, imite-le. Après avoir dit: « Le grand nombre de ceux qui me font la guerre sera dans la crainte », il n’ajoute pas : Pour moi, je ne craindrai point, car il redoute de laisser supposer que

1. I Cor, II, 8. —  2. Matt. XX, 31.

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la cause de sa fermeté se trouve en lui-même et dans ses propres forces; il a peur de s’élever dans le temps et de voir son orgueil passager le priver de tout droit au repos éternel; il veut donc faire bien comprendre d’où lui vient sa fermeté. « Pour moi », dit-il, «j’espérerai en vous, Seigneur». Il n’exprime pas ici un sentiment de présomption, il indique le motif de son assurance. Si je n’éprouve aucune crainte, ce pourrait être un effet de l’endurcissement de mon coeur, car il en est beaucoup chez qui un orgueil démesuré étouffe toute appréhension.

Que votre charité veuille bien y réfléchir; autre chose est la santé du corps, autre chose son insensibilité, autre chose encore son immortalité. La santé parfaite est, en effet, l’immortalité. On nomme encore ainsi, dans un certain sens, l’exemption d’infirmités dont nous jouissons dans le cours de notre vie mortelle. Ne pas être malade s’appelle avoir la santé; à simple vue, le médecin déclare qu’on en jouit; aussitôt que commence la maladie, la santé est altérée; elle est rétablie, dès que la guérison se manifeste. Il est donc facile de le remarquer et de vous en convaincre; le corps humain peut passer par ces trois états différents: la santé, l’insensibilité et l’immortalité 1. En santé, il est exempt de maladie; néanmoins, il souffrirait si l’on venait à le froisser ou à le tourmenter. La douleur n’existe point pour celui qui en a perdu le sentiment; plus il devient étranger à la souffrance, plus dangereux est son état. Quant à l’immortalité, elle ne connaît, non plus, aucune douleur; pour elle, la corruption est comme anéantie; le corps corruptible s’est revêtu d’incorruptibilité, le corps mortel s’est revêtu d’immortalité ‘. Nulle souffrance, ni dans un corps parvenu à l’immortalité, ni dans un corps devenu insensible. Que l’homme insensible ne se croie point pour cela immortel; celui qui souffre est plus près de l’immortalité que celui chez qui se trouve éteint le sentiment de la douleur.

Tu rencontres un homme altier, orgueilleux et insolent, qui s’est mis dans l’esprit de ne rien craindre; le crois-tu plus fort que celui qui a dit: « Nous ne trouvons que combats au dehors, et au dedans que sujets de crainte 2? » Le crois-tu plus fort que notre Chef, que notre Seigneur Dieu, qui a dit

1. I Cor. XV, 53, 54. — 2. II Cor. VII, 5.

« Mon âme est triste jusqu’à la mort 1?»

Non, un pareil homme n’est pas plus fort. Que son insensibilité aie te charme pas, car, au lieu de se revêtir d’immortalité, il s’est dépouillé de tout sentiment. Néanmoins, une affectueuse amitié ne peut Mre étrangère à ton âme, et I’Ecriture blâme ceux qui ont le coeur sec; qu’un sentiment plein de vigueur t’anime donc et te fasse dire : « Qui est-ce qui est faible, sans que je le sois moi-même? qui est-ce qui est scandalisé, sans que je brûle 2 ?» Si saint Paul fût resté étranger au scandale et à la perte des faibles, sa raideur et son insensibilité te sembleraient-elles les meilleures dispositions possibles? Loin de là. Tu n’y verrais point un signe de la tranquillité de son âme; ce serait un irrécusable témoignage de sa stupidité. Sans aucun doute, mes frères, lorsque nous serons parvenus à ce lieu fortuné, à cette. demeure désirable, à cette félicité souveraine, à cette patrie céleste, où notre âme tranquille sera plongée dans une quiétude et une joie éternelles, nous n’y serons sujets à aucune douleur, parce qu’il n’y aura là rien qui puisse nous faire souffrir. « Le grand nombre », dit le Psalmiste, «de ceux qui me font la guerre, sera saisi de crainte». Les hommes stupides, qui ne craignent rien aujourd’hui, seront alors eux-mêmes troublés par l’épouvante, car la terreur qui s’emparera d’eux, sera si grande qu’elle brisera et broiera leur coeur, si endurci qu’il soit. « Le grand nombre de ceux qui me font la guerre sera saisi de crainte; pour moi, Seigneur, j’espérerai en vous ».

7. « En Dieu je me louerai de mes paroles; j’ai placé mes espérances dans le Seigneur, je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire 3». Pourquoi? Parce que j’espérerai en Dieu. Pourquoi? Parce qu’en Dieu je me louerai de mes paroles. Si c’est en toi que tu loues tes paroles, je ne te dis pas d’être exempt de crainte, car il est impossible qu’il en soit ainsi pour toi; si, en effet, tu prononces des paroles de mensonge, ces paroles t’appartiendront en propre, par cela même qu’elles seront menteuses; si, au contraire, elles sont l’expression de la vérité, et que, pourtant, tu les attribues à ton mérite, au lieu d’y voir un effet de la grâce divine, elles seront vraies en elles-mêmes, mais tu seras un menteur. Si, enfin, tu reconnais que tu ne peux rien dire

1. Matt. XXVI, 38. — 2. II Cor. XI, 29. — 3. Ps. LV, 5.

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de convenable dans la sagesse de Dieu et dans la foi de la vérité, à moins d’en avoir reçu le pouvoir de celui dont il est dit : « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 1 ?» alors, tu loues tes paroles en Dieu, afin d’être loué par la parole de Dieu. En honorant, comme venant de Dieu, les dons qu’il t’a départis, tu honores Dieu lui-même, et le Seigneur, qui t’a fait ce que tu es, t’honorera aussi; mais, dès que tu honores, comme venant de toi et non pas de Dieu, ce qu’il t’a donné, tu t’éloignes du Saint des saints, de la même manière que les Allophyles se sont éloignés des justes. Donc, « en Dieu je louerai mes paroles ». Si ce sont « mes paroles » que je loue, comment puis-je les louer « en Dieu?» Ce sont «mes paroles», et je les louerai « en Dieu ». Je les louerai « en Dieu », parce qu’elles me viennent de lui; ce sont mes paroles, parce qu’il m’a fait la grâce de les prononcer. Tout en me les inspirant, il a voulu qu’elles devinssent les miennes, dès lors que j’aimerais celui de qui elles viennent; il me les a inspirées; donc, elles m’appartiennent. S’il n’en était ainsi, comment pourrions-nous dire  : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien 2? »Comment disons-nous que ce pain est nôtre, puisque nous prions qu’on nous le «donne? » Si tu demandes à Dieu ton pain, tes mains ne resteront pas vides, et tu ne feras point preuve d’ingratitude en disant que ce pain est le tien. Si tu ne disais pas: « Notre pain », c’est que tu ne l’aurais pas encore reçu de la munificence divine; si, au contraire, tu dis qu’il est à toi en ce sens qu’il viendrait de toi, tu perds le don de Dieu, parce que tu te montres ingrat à l’égard de celui qui t’avait comblé de ses bienfaits. « Je louerai » donc « mes paroles en Dieu », parce qu’il est le principe de tous les discours conformes à la vérité. « Je louerai mes paroles », parce que j’étais altéré et que j’ai puisé à cette source pour y étancher ma soif. « En Dieu, je louerai mes paroles; j’ai placé mes espérances dans le Seigneur, et je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire ». N’es-tu pas l’homme qui disait tout à l’heure : « Seigneur, prenez pitié de moi, parce que l’homme m’a foulé aux pieds; durant tout le jour il m’a fait la guerre et m’a tourmenté? » Comment dis-tu maintenant : « Je ne craindrai pas ce que l’homme pourra me faire ? » Que te fera t-il?

1. I Cor. IV, 7. — 2. Matt. VI, 11.

Tu as dit, il n’y a qu’un instant : « Il m’a foulé aux pieds, il m’a accablé de tribulations ». Agir ainsi à ton égard, n’est-ce rien? Le Prophète porte ses regards sur le vin qui coule du pressoir, et il répond : Oui, l’homme m’a foulé aux pieds »; oui, « il m’a accablé de tribulations », mais, en définitive, que peut-il me faire? J’étais une grappe de raisin; je deviendrai du vin. « J’ai placé mes espérances en Dieu ; je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire ».

8. « Durant tout le jour ils avaient mes paroles en abomination 1 ». Il en est ainsi, vous ne l’ignorez pas. Dites la vérité, prêchez-la: Annoncez le Christ aux païens, montrez l’Eglise aux hérétiques, parlez à tous du salut; ils s’insurgent contre mes paroles; ils les prennent en abomination. En agissant de la sorte, à qui s’attaquent-ils, sinon à celui en qui «je louerai mes discours? » « Tout le jour, ils avaient mes paroles en abomination ». Il devrait leur suffire de les détester, sans rien faire de plus que les décrier et les rejeter; mais non, ces paroles coulent de la plus pure source de la vérité ; quand ils les détestent et les rejettent, comment agissent-ils à l’égard de celui qui les a inspirées? Le voici : « Tous leurs desseins à mon égard ne tendaient qu’au mal ». Ils ont un suprême dégoût pour le pain; peuvent-ils aimer beaucoup le vase dans lequel on le leur présente? « Tous leurs desseins à mon égard ne tendaient qu’au mal ». S’ils ont tenu cette conduite envers le Sauveur, le corps doit accepter ce que la tête a accepté elle-même, afin de ne point s’en séparer. Ton Sauveur a été méprisé, et tu voudrais être honoré de ceux qui se sont éloignés des saints ! Il ne convient pas que tu cherches à obtenir ce qui ne lui a pas été donné. « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son Seigneur 2 ». S’ils ont donné le nom de Béelzébub au Père de famille, à bien plus forte raison devront-ils le donner à ses domestiques! « Tous leurs desseins à mon égard étaient tournés au mal ».

9. « Ils habiteront comme étrangers, et ils se cacheront 3 ». Habiter un pays comme étranger, c’est voyager hors de son propre pays; ceux qu’on nomme habitants étrangers, demeurent dans un pays qui n’est pas

1.Ps. LV, 6. — 2. Matt. X, 21, 25. — 3. Ps. LV, 7.

le leur. Tout homme est, ici-bas, un voyageur en pays étranger; vous nous y voyez, parce que nous sommes entièrement couverts de chair ; mais cette enveloppe charnelle vous empêche d’apercevoir le fond de nos coeurs. Voilà pourquoi l’Apôtre a dit: « Ne jugez pas avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur qui éclairera les ténèbres les plus secrètes, et qui fera voir à découvert les pensées du coeur; et, alors, chacun recevra de Dieu sa gloire et sa récompense 1 ». En attendant ce grand jour, pendant le cours de ce pèlerinage terrestre, chacun de nous porte son coeur en lui-même, et tous les coeurs sont un livre fermé pour tous les autres. Par conséquent, « ils habiteront comme des étrangers et ils se cacheront » ceux dont les desseins sont méchants à l’égard du juste qu’ils persécutent. Ils voyagent en ce lieu d’exil; ils y sont revêtus de chair; aussi cachent-ils leur fourberie dans le secret de leur coeur; ils y renferment toutes leurs pensées mauvaises. Pourquoi? Parce que cette vie est un voyage en pays étranger. Qu’ils mettent tous leurs soins à déguiser leurs pensées; un jour viendra où ce qu’ils cachent sera étalé aux regardé de tous, où ils ne pourront plus se cacher eux-mêmes.

On peut encore donner un autre sens à ces paroles : « Ils se cacheront». Cette seconde explication plaira peut-être davantage. Les hommes qui se sont séparés des saints, s’introduisent parfois dans leurs rangs, revêtus du manteau de l’hypocrisie, et le mal qu’ils font au corps du Christ est d’autant plus déplorable qu’on ne peut les éviter, comme s’ils lui étaient entièrement étrangers. Dans le récit de ses tribulations l’Apôtre place, au nombre de ses plus pénibles, celles qui lui sont venues des hypocrites: « Périls des eaux», dit-il; « périls des voleurs, périls du côté de ma nation, périls de la part des gentils, périls dans la ville, périls dans les déserts, périls sur mer», et il ajoute : «Périls de la part des faux frères 2». Ils sont surtout à craindre, ceux dont il est dit dans un autre psaume: « Ils entraient pour voir 3 ». Ils entrent pour soir, et personne ne peut leur dire : N’entre pas pour voir. Car s’il entre, c’est en qualité de frère, et non comme étranger : on ne s’en défie pas. «Ils habiteront donc comme étrangers, et ils se cacheront». Puisqu’ils entrent

1. I Cor. IV, 5. — 2 II Cor. XI, 26. — 3. Ps. XL, 7.

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dans l’Eglise, comme dans une grande maison, sans intention d’y demeurer toujours, « ils y habiteront comme étrangers». Le Seigneur a voulu nous faire comprendre que de tels pécheurs sont des esclaves, car, suivant l’oracle évangélique, « celui qui commet le péché est l’esclave du péché » ; c’est pourquoi il y est dit : « Le serviteur ne demeurera pas toujours dans la maison, mais le fils y «demeurera éternellement 1». Celui qui entre dans l’Eglise en qualité d’enfant, n’y restera pas comme étranger, mais il y demeurera jusqu’à la fin 2. Mais celui qui y pénètre comme un esclave, comme un fourbe, comme un pécheur, qui n’obéit que sous le regard du maître, qui cherche à dérober, à accuser, à blâmer, celui-là n’y entre que comme étranger, il n’y demeurera pas d’une manière fixe et permanente. Mes frères, de pareilles gens ne doivent nous inspirer aucune crainte : « J’ai placé en Dieu mon espérance : je ne craindrai pas ce que l’homme pourra me faire». Qu’ils entrent dans notre maison, qu’ils y séjournent, qu’ils usent de dissimulation, qu’ils cachent leurs pensées, peu importe : ils ne sont que chair. Pour toi, mets tes espérances dans le Seigneur, et la chair ne sera pas capable de te faire du mal. — Mais l’homme m’accable d’afflictions, il me foule aux pieds. — . Puisque tu es raisin, si tu es écrasé, tu donneras du vin : les peines que tu auras à endurer, porteront des fruits, car un autre verra ta patience et l’imitera. Pour apprendre à supporter ceux qui te font souffrir, n’as-tu pas toi-même porté tes regards sur ton chef, sur cette première grappe de raisin, sur le Sauveur, en la compagnie de qui l’homme, c’est-à-dire, le traître Judas est entré pour voir, a établi son séjour et s’est caché? Pourquoi craindrais-tu les hypocrites, qui entrent dans l’Eglise, y demeurent et s’y cachent? Tu n’as aucun motif de le faire. Judas, le père de ces fourbes, a vécu dans la société du Sauveur, et Jésus le connaissait: Judas vivait avec lui comme fin étranger, et, quoiqu’il déguisât avec soin ses intentions perverses, les secrets de son coeur n’étaient nullement un mystère pour son maître : il fut choisi, et puisque tu devais ignorer de quels hommes il faudrait t’éloigner, le Christ a voulu te faire trouver, dans sa propre conduite, un sujet de consolation. Il aurait pu ne pas choisir Judas, car il le con naissait:

1. Jean, VIII, 34, 35. — Matt. X, 22 ; XXIV, 13.

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n’avait-il pas dit, en effet, à ses disciples: « Est-ce que je ne vous ai pas choisis tous les douze? Et pourtant, il y en a un parmi vous qui est un démon 1». De là pourrait-on inférer que le démon a été choisi? Et si Notre-Seigneur ne l’a pas choisi, comment les Apôtres se sont-ils trouvés au nombre de douze, au lieu de ne se trouver qu’au nombre de onze? Comme les autres, Judas a été choisi, mais dans un autre but. Les onze ont été choisis pour être éprouvés; Judas l’a été pour tenter. Tu devais ignorer de quels hommes méchants il faudrait t’éloigner, de quels fourbes et de quels hypocrites il te faudrait prendre garde; tu ne devais pas connaître ceux qui habiteraient avec toi comme étrangers, et te déguiseraient leurs pensées perverses : comment le Sauveur aurait-il pu te servir d’exemple, s’il ne t’avait dit : J’ai eu l’un d’entre eux en ma compagnie ; je t’ai donné d’avance un modèle en ma personne ;

j’ai supporté, j’ai voulu souffrir à côté de moi un homme dont les déguisements m’étaient parfaitement connus, et, par là, te donner une consolation pour les circonstances où tu ne saurais distinguer tes ennemis? Un hypocrite m’a fait souffrir: un hypocrite agira de même à ton égard; pour être plus fort, pour te tourmenter davantage, on t’accusera, on t’imputera des crimes imaginaires; je suppose que ces calomnies prévalent contre toi : seras-tu seul victime de ces procédés coupables? N’en ai-je pas été moi-même la victime? Oui, les calomnies des méchants ont prévalu contre moi, et, toutefois, elles ne m’ont point ravi le ciel. Quoique le corps du Sauveur fût déjà enseveli, de faux témoins se présentèrent encore pour déposer contre lui : ce n’avait pas été assez, pour ses ennemis, de le calomnier devant les tribunaux; ils voulurent le flétrir encore jusque dans son tombeau. Ayant reçu de l’argent comme prix de leur mensonge, ils firent cette déposition: « Pendant que nous dormions, ses disciples sont venus et l’ont enlevé  2».

Il fallait vraiment que ces Juifs fussent devenus aveugles, pour croire à un témoignage aussi incroyable, pour croire au témoignage de gens endormis. Ou bien, les témoins ne dormaient pas, et alors, on ne devait pas ajouter foi à leurs paroles, puisqu’elles étaient mensongères : ou bien, ils dormaient réellement; et, alors, comment

1. Jean, VI, 71.— 2. Matt. XXVIII, 13.

ont-ils pu voir ce qui se passait? «Ils habiteront comme des étrangers et ils se cacheront». Ils auront beau demeurer et se cacher, que pourront-ils faire? « Pour moi, j’ai mis en Dieu mon espérance: je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire ».

10. « Ils observeront toutes mes démarches ». Les hommes, qui habitent comme étrangers et se cachent, ne le font que pour voir où la faiblesse humaine nous fera tomber : ils sont attentifs à chacun de nos pas, et, dès que nous venons à tomber, ils saisissent nos pieds, afin de nous faire périr : ou bien, ils mettent leur pied devant nous pour nous jeter à terre; ou bien encore, et surtout, ils s’efforcent de trouver, en notre conduite, un prétexte à accusations. Quel est celui qui ne tombe jamais en faute? Y a-t-il rien de plus facile, surtout quand on parle? Car n’est-il pas écrit: « Si quelqu’un ne pèche point par la langue, il est parfait 1?» Qui est-ce qui osera se dire ou se croire arrivé à la perfection? Il est donc indubitable qu’on pèche en parlant. Ceux qui demeurent parmi nous comme étrangers et qui s’y cachent, examinent toutes nos paroles : ils s’ingénient à nous tendre des piéges et à lancer contre nous d’inextricables mensonges, au milieu desquels ils s’embarrassent eux-mêmes, avant d’y embarrasser les autres : par là, ils se prennent d’abord eux-mêmes, et périssent les premiers dans les lacets où ils prétendaient prendre et faire périr les autres. L’homme exposé à leurs artifices, rentre dans son propre coeur, et de là, il élève ses pensées vers Dieu, et il apprend à dire: « En Dieu, je louerai mes discours». Tout ce que j’ai dit de bon et de vrai, je l’ai dit pour Dieu, et sous son inspiration; et si, par hasard, j’ai dit ce que je ne devais pas dire, c’est comme homme que je l’ai dit, mais comme homme soumis à Dieu, à ce Dieu qui soutient celui qui marche dans le chemin droit, qui rappelle par ses menaces celui qui s’égare, qui pardonne à celui qui reconnaît ses fautes, qui lui fait rétracter ses paroles imprudentes, qui le relève de ses chutes. Car le juste tombera et se relèvera sept fois, mais les impies persévéreront dans le mal 2. Qu’aucun d’entre nous ne craigne donc ces hommes hypocrites, acharnés à nous suivre, à scruter nos paroles, je dirais presque, à compter les syllabes qui s’échappent de nos lèvres. Qu’aucun de nous ne redoute les violateurs

1. Jean, III, 2. — 2. Prov. XXIV, 6.

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des divins commandements. Il s’ingénie à trouver en toi quelque chose de répréhensible : se servir de toi pour croire en Jésus-Christ, c’est le moindre de ses soucis. Examine avec soin les discours de celui que tu reprends; vois s’ils ne renferment pas des avis salutaires pour toi. — Mais les discours d’un homme qui pèche en parlant, peuvent-ils renfermer des conseils qui me soient utiles? — L’avantage que tu pourrais en retirer, ce serait peut-être de te montrer moins censeur de paroles, et de recueillir plus soigneusement les bonnes recommandations. « Ils observeront toutes mes démarches».

11. « Comme mon âme l’a déjà endurée ». Je parle de ce que j’ai déjà enduré : je parle par expérience. «Comme mon âme l’a déjà enduré, ils habiteront comme étrangers et se cacheront». Que mon âme supporte donc, et ceux du dehors, qui aboient contre moi comme des chiens furieux, et ceux qui, au dedans, me dérobent leurs pensées. La tentation qui vient du dehors, ressemble à un torrent impétueux : puisse-t-elle te trouver fortement attaché à la pierre ! Qu’elle vienne nous frapper, mais puisse-t-elle aussi nous laisser debout! Ce sera la preuve que notre maison est bâtie sur la pierre 1. Si l’ennemi est au dedans, il y habitera comme étranger et s’y cachera : puisse-t-il être auprès de nous, comme la paille est auprès du froment! On amènera les boeufs pour battre l’aire : la tentation servira de fléau; tu seras séparé de la paille, et celle-ci se trouvera brisée.

12. «Vous les sauverez pour rien 2 ». Le Prophète nous apprend à prier pour nos ennemis. « Ils habiteront comme des étrangers et se cacheront», parce qu’ils sont des fourbes, des hypocrites, des trompeurs : prie pour eux et ne dis pas : Cet homme est si méchant, si corrompu ! Dieu le ramènera-t-il au bien? Ne désespère pas de lui : fais attention à celui que tu pries, et non à celui pour lequel tu pries. Tu vois la dangereuse maladie de l’un : ne vois-tu pas, chez l’autre, le pouvoir de guérir? « Ils habiteront comme des étrangers, et se cacheront, comme mon âme l’a déjà éprouvé. Supporte-les, prie pour eux, et tu verras l’accomplissement de ces paroles : « Vous les sauverez pour rien ». Les sauver, ce n’est rien pour vous , Seigneur, car il ne vous en aucun effort. Leur misérable état ne

1. Matt. VII, 25. —  2. Ps. LV, 8.

laisse aux hommes aucun espoir, et d’un mot, vous les guérissez; leur guérison sera pour nous un sujet d’étonnement, et, pourtant, elle ne vous coûtera rien. «Vous les sauverez pour rien».

On peut expliquer ces paroles d’une autre manière : Vous les sauverez sans aucun mérite de leur part. « Auparavant »,dit saint Paul, «j’ai été un blasphémateur, un persécuteur et un homme injuste 1 ». Les prêtres lui donnaient des lettres, afin que, partout où il rencontrerait des chrétiens, il pût les emmener et les jeter en prison 2. Et, pour mieux réussir dans sa coupable mission, il habitait d’abord comme étranger, et se cachait. Certes, chez lui, il n’y avait aucun mérite: on ne pouvait y trouver que des motifs de condamnation; il n’avait aucune bonne oeuvre à offrir à Dieu. Néanmoins il fut sauvé. « Vous les sauverez gratuitement ». Ils n’amèneront dans votre temple, ni boucs, ni béliers, ni taureaux ; ils n’y apporteront ni offrandes, ni parfums ; ils ne répandront point sur votre autel la liqueur d’une bonne conscience. Eu eux vous ne trouverez que rudesse, corruption et horreur; et, puisqu’ils ne mériteront, sous aucun rapport, que vous les sauviez, « vous les sauverez pour rien »; c’est-à-dire que vous leur donnerez gratuitement votre grâce. Quels mérites le larron pouvait-il offrir sur la Croix? D’un repaire de brigands il avait passé au pied d’un tribunal; du tribunal, on l’avait conduit à la potence; de la potence, il entra au paradis 3. Il éleva la voix, parce qu’il avait crus. Mais qui est-ce qui lui avait donné la foi, sinon le Sauveur crucifié à côté de lui? « Vous les sauverez pour rien ».

13. « Vous conduirez les peuples dans votre « colère». Vous vous irritez et vous les conduisez; vous les punissez et vous les sauvez: vous les épouvantez et vous les rétablissez dans la tranquille paix de la justice. Que veulent dire, en effet, ces paroles : «Vous les conduirez dans votre colère? » Vous semez des tribulations sous chacun de leurs pas, afin que, plongés dans la peine, les hommes aient recours à vous, au lieu de se laisser séduire par de folles joies et une sécurité trompeuse. Il semblerait que vous êtes irrité, et, de fait, vous agissez en père. Un enfant qui méprise les ordres paternels, attire sur lui la colère de l’auteur de ses jours ou le soufflette,

1. Tim. I, 17 — 2. Act. IX, 2.— 2. Luc, XXVI, 43 — 3. Ps. CXV, 10.

on le frappe, on lui tire les oreilles, on le traîne par les bras, on le conduit à l’école. « Vous conduirez les peuples dans votre colère». Combien sont entrés dans la maison de Dieu, combien ont contribué à la remplir, qui s’y sont trouvés amenés par sa colère! Accablés de tribulations, ils se sont vus remplis de foi. La tribulation nous secoue, comme on secoue un vase pour en faire sortir les immondices qu’il contient, et alors la grâce vient remplir notre âme. « Vous conduirez les peuples dans votre colère».

14. « Seigneur, je vous ai fait connaître ma vie ».

Vous m’avez accordé le bienfait de la vie: voilà pourquoi je vous l’ai fait connaître. Est-ce que Dieu ignore quel don il t’a fait? Pourquoi donc le lui annonces-tu ? Aurais-tu la prétention de lui apprendre quelque chose? Non, sans doute. Pourquoi donc le Prophète dit-il: « Je vous ai fait connaître ? » Serait-ce, Seigneur, parce que cette connaissance pourrait vous être utile? Quel avantage le Seigneur pourrait-il en tirer ? Dieu y gagne pour sa gloire. Quand l’apôtre saint Paul disait: « J’ai été d’abord un blasphémateur, un pécheur, un homme injuste », comment faisait-il connaître sa vie? Il la faisait connaître en ajoutant: « Mais j’ai obtenu miséricorde 1 ». Il a annoncé sa vie, non pour lui-même, mais pour Dieu: car il l’a annoncée de manière à en amener d’autres à la foi ; il l’a annoncée, non pour son propre avantage, mais pour l’avantage de la cause de Dieu. En effet, il ajoute: « Car Jésus-Christ est mort et il est ressuscité, afin que celui qui vit ne vive plus pour lui-même, mais pour celui qui est mort en faveur de tous 2 ». Si tu vis, ce n’est pas de toi-même que tu tiens ce bienfait, parce que c’est Dieu qui te l’a accordé; fais-le donc connaître, non pour toi, mais pour lui; ne cherche point ton intérêt, ne vis pas pour toi : vis pour celui qui est mort en faveur de tous. L’Apôtre, parlant de certains réprouvés, ne dit-il pas : Ils cherchent tous leur avantage, et ils oublient les intérêts de Jésus-Christ’ ? Si, de la connaissance que tu donnes de ta vie, tu cherches à tirer ton utilité personnelle au lieu d’en tirer celle des autres, c’est pour toi que tu la fais connaître, et non pour Dieu. Mais situ l’annonces de manière à exciter le prochain à la recevoir lui-même de la main qui te l’a donnée, tu l’annonces pour la gloire de

1. I Tim. I, 13. — II Cor. V, 25. — 3. Phil. II, 21.

ton bienfaiteur ; aussi recevras-tu une plus ample récompense, par cela même que le don de Dieu n’a pas trouvé en toi un ingrat. « Seigneur, je vous ai fait connaître ma vie, vous avez mis mes larmes en votre présence ». Vous avez exaucé ma prière. « Selon la promesse que vous m’en avez faite ». Votre conduite envers moi a répondu à vos promesses. Vous m’aviez dit que vous écouteriez le cri de ma douleur : j’ai cru à votre parole, j’ai pleuré, et vous m’avez exaucé. Par vos promesses vous avez montré une miséricorde infinie à mon égard, et vous avez manifesté votre infaillible véracité par votre fidélité à les accomplir. «Selon la promesse que vous m’en aviez faite ».

15. « Que mes ennemis retournent en arrière 1 ».

C’est pour leur bien, et non pour leur malheur, que le Prophète exprime ce désir: la cause de leur persévérance dans le mal se trouve dans leur persistance à marcher toujours devant eux. Tu engages ton ennemi à bien vivre, à se corriger :

il méprise tes conseils, il rejette bien loin tes avis : Voilà, dit-il, un grand personnage pour me donner des conseils! Voilà un grand docteur pour m’instruire ! Il prétend l’emporter sur toi, et, parce qu’il se regarde comme supérieur à toi, il ne se corrige pas. Il ne remarque pas que tes paroles ne sont pas de toi; il ne remarque pas que tu fais connaître ta vie, non pour toi-même, mais pour Dieu : il veut marcher le premier, et il ne se corrige pas: il serait avantageux pour lui de se retourner en arrière, et de marcher à la suite de celui qu’il voudrait précéder. Avant sa passion, le Sauveur entretenait ses disciples des douleurs qu’il devait alors endurer; Pierre, saisi d’horreur, s’écria: « Non. Seigneur, il n’en sera pas ainsi ». Il avait dit, peu de temps auparavant : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant », et il avait reconnu sa divinité ; et déjà il tremblait de le voir mourir, comme s’il ne voyait plus en lui qu’un homme. Mais le Seigneur était venu en ce monde pour souffrir, et nous ne pouvions arriver au salut qu’à la condition d’être rachetés au prix de son sang. Au moment où Pierre avait confessé hautement sa divinité, Jésus l’avait félicité et lui avait dit: « Ce n’est ni la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais c’est mon Père, qui est dans le ciel. C’est pourquoi tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes

1. Ps. LV, 10.

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« de l’enfer ne la vaincront pas, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ». Voyez quelle récompense il accorde à cette confession pleine de vérité, de dévouement et de foi: « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ».

Dès que le Sauveur parla de sa passion à ses disciples, Pierre eut peur de le voir mourir; toutefois, sa mort était la condition essentielle de notre salut; il s’écria donc: «Non, Seigneur, il n’en sera pas ainsi ». Et Jésus, qui lui avait dit, quelques instants auparavant : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », lui répondit alors: « Arrière, Satan, arrière: tu es pour moi un scandale ». Comment l’homme que l’on avait appelé Pierre, et proclamé bienheureux, est-il devenu si vite digne de recevoir le surnom de Satan? « Parce que », ajouta le Sauveur, « tu n’as point de goût pour les choses de Dieu: tu n’en as que pour les choses de l’homme 1 ». Quelques instants plus tôt il goûtait les choses de Dieu, « car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé cela, mais mon Père, qui est dans le ciel ». Quand il louait ses paroles en Dieu, on ne l’appelait que du nom de Pierre: il mérita celui de Satan, dès qu’il parla de lui-même, sous l’influence de la faiblesse de l’homme et d’une affection charnelle, parce qu’ainsi il mettait obstacle à son salut personnel et à celui des autres. Il voulut avoir le pas sur le divin Maître, et donner au guide céleste des conseils inspirés par une sagesse tout humaine. « Non, Seigneur, il n’en sera pas ainsi». Tu dis: « Non », et tu ajoutes: « Seigneur? » S’il est le Seigneur, n’agit-il pas avec une souveraine puissance ? S’il est le maître, ne sait-il pas ce qu’il doit faire, ce qu’il doit enseigner? Néanmoins, tu prétends conduire ton guide, instruire ton maître, donner des ordres à ton Seigneur, dicter à Dieu tes volontés. Tu veux primer le Très-Haut! « Arrière ! » Un souhait plus utile à ses ennemis pouvait-il sortir de la bouche du Prophète: « Que mes ennemis retournent en s arrière ? » mais qu’ils ne restent pas derrière. Qu’ils retournent en arrière, afin de ne plus marcher les premiers, mais de manière à marcher toujours et à ne pas rester derrière. «Que mes ennemis retournent en arrière ».

16. « Quel que soit le jour où je vous invoque, je sais que vous êtes mon Dieu ».

1. Matt. XVI, 16-23.

Admirable science! Le Prophète ne dit pas: Je sais que vous êtes Dieu; il dit: « Je sais que vous êtes mon Dieu! » Oui, il est ton Dieu, car il te vient en aide. Oui, il est ton Dieu, car tu lui appartiens. Voilà pourquoi il est écrit: « Bienheureux est le peuple qui a pour Dieu le Seigneur ! » Pourquoi est-il dit: « Qui a pour Dieu le Seigneur? » Où est l’homme dont il ne soit pas le Dieu ? Il est le Dieu de tous, mais particulièrement de ceux qui l’aiment, qui s’attachent à lui, qui le possèdent et l’adorent ; ils font, en quelque sorte, partie de sa maison; ils sont comme les membres de sa grande famille, puisqu’ils ont été rachetés au prix du sang de son Fils unique.

O ineffable bonté de Dieu! Nous lui appartenons, et il est devenu notre héritage ! Les étrangers, qui ont été éloignés des justes, ne sont pour lui que des enfants dont il ne s’occupe pas. Voyez ce qu’en dit ailleurs le Psalmiste : « Mon Dieu, délivrez-moi de la puissance des enfants étrangers, dont la « bouche a publié la vanité, et dont la droite est une droite d’injustice ». Remarque leur grandeur: grandeur d’un jour! gloire orgueilleuse et éphémère ! « Leurs enfants ressemblent à des plantes nouvelles: leurs  filles sont ornées comme un temple ». Il donne la description du bonheur de ce monde, de ce bonheur dont les apparences trompeuses séduisent l’homme, auquel on attache le plus grand prix, que l’on préfère à la véritable, à l’éternelle félicité.

Ceux qui négligent les biens durables, deviennent par là même des enfants étrangers: ce ne sont plus des enfants de Dieu. Le Prophète continue

« Leurs fils ressemblent à des plantes nouvelles leurs filles sont ornées comme des temples leurs celliers sont remplis ; ils regorgent et se déversent l’un dans l’autre: leurs brebis sont fécondes et de produits abondants: leurs vaches sont grasses: la clôture de leurs héritages n’est ni brisée ni ouverte à tout venant: on n’entend aucun cri dans leurs places publiques ». Que lisons-nous ensuite? « Ils ont proclamé bienheureux le peuple qui possède de tels avantages ». Mais qui est-ce qui tient ce langage? des enfants étrangers, « dont la bouche publie la vanité». Et toi, que dis-tu? « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur 1 ». Il n’envisage aucun des bienfaits

1. Ps. CXLIII, 11-15.

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que dispense aux hommes la main du Seigneur : il n’a en vue que le Dieu qui se donne lui-même. Mes frères, tous les biens énumérés par les enfants étrangers, Dieu les donne : il les accorde même aux étrangers, même aux méchants, même aux blasphémateurs, car il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants : il fait tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs : il les accorde parfois aux bons ; parfois aussi il les leur refuse, comme il les donne et les refuse aux méchants; mais, tandis qu’il réserve à ceux-ci un feu éternel, il se réserve à lui-même pour ceux-là. Il y a donc un mal exclusivement réservé aux pécheurs, comme il y a un bien spécialement destiné aux justes; et, enfin, comme intermédiaire entre ce bien et ce mal, il y a des biens et des maux répartis indistinctement entre les uns et les autres.

17. Aimons donc Dieu, mes frères; aimons-le d’un amour chaste et pur. Notre affection n’est pas pure, si nous aimons Dieu pour la récompense que nous en attendons. Hé quoi! si nous servons Dieu, n’en recevons-nous pas une récompense? Oui, et cette récompense sera le Dieu lui-même que nous servons : il sera notre récompense, car nous le verrons tel qu’il est 2. Vois en , quoi consiste cette récompense qui t’est réservée. Qu’est-ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ dit à ceux qui l’aiment? « Celui qui m’aime, garde mes commandements: celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, etje l’aimerai». Que lui donnerez-vous donc ? « Je me montrerai à lui 3 » Si tu n’aimes pas Dieu, cette récompense te paraîtra de mince valeur : aime-le, qu’il soit l’objet de tes désirs les plus ardents, sers-le gratuitement comme tu as été racheté par lui, car, sous aucun rapport, tu n’avais mérité qu’il mourût pour toi: considère toutes les grâces dont il t’a comblé; brûle du désir de le posséder, et alors, tu ne lui demanderas rien autre chose que lui-même : il te suffira, Si avare que tu puisses être, Dieu te suffit. Ton désir de posséder va peut-être jusqu’à vouloir devenir le maître de toute la terre, peut-être même du ciel. Celui qui a créé l’un et l’autre est plus grand que tous les deux. Mes frères, oserai-je le dire ? Que les mariages d’ici-bas vous apprennent en quoi consiste un amour chaste et pur : ces mariages se ressentent nécessairement de l’infirmité

1. Matt. V, 45. 12. — 2. I Jean, III, 2. — 3. Jean, XIV, 23.

humaine. Celui-là n’aime pas son épouse, qui s’unit à elle pour sa dot; et celle-là n’aime pas son époux, qui l’aime uniquement à cause des quelques présents ou des grands biens qu’elle en a reçus. On a vu souvent un mari, d’abord fortuné, devenir ensuite très-pauvre: une multitude d’hommes se sont vus proscrits. A partir de ce jour de chastes épouses les ont chéris davantage. Le malheur des maris a souvent servi d’épreuve pour reconnaître la pureté des unions conjugales : afin de montrer qu’elles n’aimaient personne autre, des femmes, loin d’abandonner leurs maris, se sont alors plus fortement attachées à eux. Si donc une femme aime son mari, qui n’est pourtant qu’un homme, d’une manière si désintéressée et si pure; si un homme s’affectionne si gratuitement, et d’une amitié si chaste, une femme qui n’est que chair, comment devons-nous aimer Dieu, ce véritable et sincère Epoux des âmes, qui leur communique le pouvoir d’engendrer pour la vie éternelle, et qui ne permet pas aux nôtres de demeurer stériles ? Aimons-le donc si vivement, que nous n’en aimions pas d’autre, et alors se réalisera en nous cette parole que nous avons récitée et chantée, et qui, à vrai dire, se trouve être la nôtre : « Quel que soit le jour où je vous invoque, je sais que vous êtes mon Dieu ». Invoquer Dieu, c’est l’invoquer tout seul : aussi, comment certains autres hommes ont-ils agi, d’après l’Ecriture? « Ils n’ont pas invoqué Dieu ». Pourtant ils croyaient l’invoquer, puisqu’ils le priaient de leur accorder des héritages, d’augmenter leur fortune, de prolonger leur vie, de veiller sur tous leurs autres intérêts temporels. En quels termes l’Ecriture parle-t-elle de pareilles gens? « Ils n’ont pas invoqué Dieu; aussi la crainte les a-t-elle saisis là où il n’y avait rien à craindre  1».

Que veulent dire ces paroles: « Quand il n’y avait rien à craindre? » Ils tremblaient de se voir dépouillés de leur argent, de remarquer, dans leur maison, une moins grande quantité de meubles, de vivre en ce monde moins longtemps qu’ils ne le pensaient. « Mais la crainte les a saisis là où ils n’avaient rien à craindre ». Ne voyons-nous pas là l’histoire des Juifs? « Si nous le laissons vivre, les Romains viendront et ruineront notre ville » . « Ils ont tremblé quand ils n’a« vaient rien à craindre. Je sais que vous êtes

1. Ps. XIII, 5.

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mon Dieu ». Richesses inappréciables du coeur ! ineffable lumière des yeux de l’âme ! confiance et sécurité bien dignes d’admiration! « Je sais que vous êtes mon Dieu ».

18. «Je me louerai en Dieu de mes paroles; je louerai en Dieu mes discours. J’ai mis en Dieu mon espérance; je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire 1». Nous avons déjà donné le sens de ces paroles.

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