Enarrationes in Psalmos (page 15)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

19. « Mon Dieu, j’ai en moi les voeux que je vous offrirai, et les louanges que je chanterai en votre honneur 2 » Faites des voeux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les 3. Quels voeux lui ferez-vous? que lui rendrez-vous? immolerez-vous en son honneur des animaux comme ceux qu’on lui offrait jadis? Non, il ne faut rien lui offrir de pareil; tu as assez en toi-même à lui consacrer et à lui rendre.

Tire du fond de ton coeur, comme d’un coffre précieux, l’encens de la louange; offre-lui le sacrifice de la foi dans le riche sanctuaire d’une bonne conscience; embrase du feu de la charité tout ce que tu lui offriras. Oui, tu trouveras en toi-même les voeux que tu dois offrir à Dieu en sacrifice de louanges. «  Mais, pourquoi le louer? quel bienfait t’a-t-il accordé? « Parce que vous avez délivré mon âme de la mort ». C’est là la vie que le Prophète fait connaître à Dieu : « Seigneur, je vous ai fait connaître ma vie ». Qu’étais-je, en effet? J’étais mort, et la cause de ma mort se trouvait en moi-même. Et par votre grâce qui suis-je? Je suis vivant. « C’est pourquoi, Seigneur, j’ai en moi les voeux que je vous offrirai et les louanges que je chanterai en  votre honneur ». J’aime mon Dieu, personne ne me l’enlèvera; personne, non plus, ne sera capable de me ravir ce que je veux lui offrir, car mes présents sont renfermés dans mon coeur. C’était donc à bien juste titre que le Psalmiste disait tout à l’heure, dans le sentiment d’une noble confiance : « Qu’est-ce que l’homme pourrait me faire? » Qu’il me persécute, qu’il me fasse librement souffrir, qu’il vienne à bout d’accomplir tous les mauvais desseins qu’il forme contre moi, que pourra-t-il m’enlever? S’il me dépouille de mon or, de mon argent, de mes troupeaux, de mes esclaves, de mes servantes, de mes propriétés, de mes maisons, de tout ce que je possède, pourra-t-il aussi m’enlever les voeux qui sont en moi, les louanges que je veux

1. Ps. LV, 11. — 2. Id. 12. — 3.Id. LXXV, 12.

chanter en l’honneur de Dieu? Satan fut autorisé à tenter le saint homme Job, en un clin d’oeil il lui enleva tout; il le dépouilla de la fortune qu’il possédait, le priva dé ses domaines et fit mourir tous ses héritiers. Toutes ces pertes, Job ne les subit point l’une après l’autre, mais toutes ensemble, tout d’un coup, subitement; il apprit au même moment tous ses malheurs. Dépouillé de tout, il resta seul; toutefois il y avait encore dans son coeur des voeux pour Dieu; il s’y trouvait des louanges à chanter en l’honneur du Très-Haut ; le coffre précieux de ce coeur juste demeura à l’abri des atteintes du démon; il était rempli d’offrandes pour l’Eternel. Voici ce qui y était renfermé, voici ce qu’il en fit sortir; écoute bien : « Le Seigneur me l’avait donné, le Seigneur me l’a ôté; rien ne s’est fait sans la volonté de Dieu; que son saint nom soit béni ». O richesses intérieures, sur lesquelles le démon ne peut étendre la main ! Il offrait en sacrifice à Dieu ce que Dieu lui avait donné; le Seigneur l’avait enrichi, et c’était avec ces richesses qu’il faisait au Seigneur l’offrande la plus agréable. Dieu te demande des louanges; il veut que tu confesses son nom; lui offriras-tu quelques-uns des fruits de ton champ? C’est lui qui a fait tomber sur ce champ les pluies qui l’ont fécondé. Lui donneras-lu une partie de tes trésors?

C’est encore lui qui t’en a gratifié. Pourras-tu vraiment lui offrir une chose que tu n’aies pas reçue de sa munificence? Y a-t-il rien dont tu ne doives lui être reconnaissant ? Enfin, lui donneras-tu quelque chose qui vienne de ton coeur? C’est de lui que te sont venues la foi, l’espérance et la charité; voilà l’offrande par excellence, voilà le vrai sacrifice à lui faire. L’ennemi est àmême de t’enlever tout le reste malgré toi; ces dons intérieurs, il ne te les ravira pas, àmoins que tu n’y consentes. Les biens extérieurs, on peut en être privé malgré soi; on voudrait posséder de l’or et l’on en perd;

on voudrait avoir une maison et on en est dépouillé; mais, à moins de le mépriser, personne ne peut être dépouillé du don de la foi.

20. « Seigneur, j’ai en moi les voeux que je vous offrirai et les louanges que je chanterai en votre honneur, parce que vous avez délivré mon âme de la mort, et mes yeux de toute larme, et mes pieds de toute chute, afin que je vous plaise dans la lumière des

1.  Job, 1, 12, 21. —  2. I Cor. IV, 7.

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vivants 1». Il n’est pas étonnant que ces paroles déplaisent aux enfants étrangers qui se sont éloignés des justes, puisque la lumière des vivants ne brille point à leurs yeux, et qu’ainsi ils ne peuvent voir ce qui plaît à Dieu. La lumière des vivants, c’est la lumière des immortels, c’est le flambeau des saints. Celui qui n’est point plongé dans les ténèbres plaît if Dieu dans la lumière des saints. On examine un homme et tout ce qu’il a, et néanmoins on ne le connaît pas; mais en lui il n’y a pas de mystère pour Dieu; parfois le démon lui-même ne le connaît pas, et s’il ne le tente pas, il se voit réduit à ignorer quel il est. C’est ce qui est arrivé pour le saint homme Job, dont je parlais tout à l’heure. Dieu le connaissait parfaitement et rendait témoignage à sa vertu ; le démon ne le connaissait pas; aussi disait-il: « Est-ce gratuitement que Job sert « son Dieu ? » Voyez la manière dont il cherche à irriter Dieu; c’est le sublime du genre; voyez ce qu’il lui reproche. Devant Dieu Job était un bon serviteur, un homme soumis en toutes choses et parfait en toutes ses oeuvres. Parce qu’il était riche et que l’abondance et la joie se trouvaient dans sa maison, le démon fit cette remarque que, si Job servait fidèlement le Seigneur, c’était sans doute à cause de tous les biens qu’il en avait reçus. « Est-ce gratuitement que Job sert son Dieu? » Chez lui, l’amour gratuit pour Dieu était la vraie lumière, la lumière des vivants. Dieu, qui lisait dans le coeur de son serviteur, y voyait cet amour pur, et ce coeur éclairé de la lumière des vivants était pour lui un objet de complaisance; et le démon l’ignorait, parce qu’il était plongé dans les ténèbres. Le Seigneur donna donc au démoii le pouvoir de tenter Job, non pour acquérir par l’intermédiaire de celui-ci une connaissance qu’il avait déjà, mais pour mettre sous nos yeux un modèle à imiter. S’il n’en avait pas été ainsi, verrions-nous dans ce saint homme un exemple que nous devons et voulons suivre? La tentation eut lieu; Job perdit tout ce qu’il possédait: ses biens, ses serviteurs, ses enfants; tout, excepté Dieu, lui fut enlevé; il resta donc seul. Toutefois , Satan lui avait laissé sa femme; mais, de sa part, était-ce un acte de commisération? il se souvenait de celle qui l’avait aidé à séduire Adam; s’il laissa à Job son épouse, ce fut à titre de soutien pour lui-

1. Ps. LV,13.

même, et non à titre de consolation pour sa généreuse victime. Rempli de Dieu, possédant en son âme les voeux et les louanges qu’il voulait offrir à l’Eternel, Job fit voir qu’il servait le Seigneur gratuitement, d’une manière désintéressée, et qu’après avoir tout perdu il était toujours le même, parce qu’il possédait encore Celui dont la munificence l’avait enrichi. « Le Seigneur m’avait tout donné, il me l’a ôté;

rien ne s’est fait sans la volonté du Seigneur: que son saint nom soit béni! » Couvert de plaies depuis les pieds jusqu’à la tête, mais l’âme saine, éclairé de la lumière des vivants, de la lumière qui brillait dans son coeur, il répondit aux infernales suggestions de sa femme : « Tu as parlé comme une femme qui a perdu le sens 1», c’est-à-dire, comme une femme que n’éclaire point la lumière des vivants, car la lumière des vivants c’est la sagesse, et les ténèbres des insensés c’est la folie. « Tu as parlé comme une femme qui a perdu le sens ». Tu vois mon corps, mais tu n’aperçois pas le flambeau qui illumine mon coeur. N’aurait-elle pas dû alors aimer son mari d’un amour plus vif ? Elle l’aurait pu, mais ses yeux étaient incapables de contempler la beauté intérieure de cette âme d’élite; elle ignorait combien ce coeur était agréable à Dieu, en raison des voeux et des louanges dont il était rempli et qu’il voulait offrir au Tout-Puissant. Admirable impossibilité pour le démon, de ravir ce trésor si précieux! Merveilleuse conservation de ce bien intérieur que Job possédait et voulait posséder plus parfaitement encore en marchant de vertus en vertus ! Mes frères, puissent tous ces exemples nous porter à aimer Dieu gratuitement, à placer toujours en lui notre espérance, et à ne craindre ni les hommes ni les démons! Ni les uns ni les autres ne peuvent agir contre nous sans la permission de Dieu, et jamais Dieu ne permet que ce qui peut nous être utile. Supportons les méchants et soyons bons, car nous avons été méchants nous-mêmes, et ceux-là encore dont nous osons nous permettre de désespérer, Dieu les sauvera pour rien. Ne désespérons donc du salut de personne; prions pour tous ceux qui nous font souffrir, et ne nous éloignons jamais de Dieu. Qu’il soit notre richesse, notre espérance et notre salut; il est ici-bas notre consolateur, au ciel il sera notre

1. Job, II, 10.

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récompense; sur la terre et dans le ciel il nous donnera la vie dont il est la source, et dont il est écrit : « Je suis la voie, la vérité et la vie 1 ». Ainsi pourrons-nous lui plaire ici-bas dans la lumière de la foi; au ciel, en sa présence, dans la lumière de son visage, dans la lumière des vivants.

1. Jean, XIV, 6.

DISCOURS SUR LE PSAUME LVI.

SERMON AU PEUPLE

ESPÉRANCE EN DIEU.

Jésus-Christ, voulant nous porter à nous aimer les uns les autres, nous a aimés le premier; et cet amour, il nous l’a particulièrement manifesté dans sa passion. Le psaume LVIe  a trait à cette passion du Sauveur; nous y trouvons des rapprochements qui conviennent bien mieux à Jésus-Christ qu’à David : ainsi, le titre du psaume et celui de la croix, la caverne où se cacha David pour échapper aux poursuites de Saül et le tombeau où  le Sauveur cacha sa divinité. La prière du roi fugitif convient donc parfaitement à l’Homme-Dieu-souffrant : comme elle dépeint bien la faiblesse de son humanité sainte, sa confiance en Dieu le Père, l’inanité des efforts de ses ennemis, la honte qui  est devenue leur partage, la gloire qui résulte pour lui des ignominies de sa passion ! Admirable exemple donné à chacun de nous au milieu des épreuves de la vie ! Puissions-nous le suivre!

1. Mes frères, l’Evangile que nous venons d’entendre nous fait connaître l’immense charité de Notre-Seigneur et Sauveur pour nous, de Jésus-Christ, toujours Dieu dans le sein de son Père, devenu homme parmi nous, en se revêtant de notre chair, et assis maintenant à la droite du Père éternel. Oui, par la lecture qui vous a été faite, vous avez dû comprendre combien nous aime notre Rédempteur. Il nous a lui-même donné et fait connaître la mesure de son amour pour nous, en nous disant que son commandement nous oblige à nous aimer les uns les autres’. De plus, il n’a pas voulu nous laisser de doutes ou d’inquiétudes sur l’étendue de l’affection que nous devons mutuellement nous porter: il a précisé les bornes de cette affection, pour qu’elle plaise à Dieu et devienne parfaite, c’est-à-dire, qu’elle ne soit inférieure à aucune autre; il nous a donné à cet égard un enseignement positif, exprès, car il a. dit : « On ne peut avoir une plus grande charité que de donner sa vie pour ses amis 2». Il a pratiqué lui-même ce qu’il a enseigné : ses Apôtres ont suivi ses préceptes et ses exemples, et ils nous ont appris que nous devons marcher sur leurs traces. Imitons donc Jésus-Christ

1. Jean, XIII, 34. —  2. Id. XV, 12.

sans doute nous ne lui ressemblons pas sous tous rapports: comme notre Créateur, il est bien différent de nous; mais puisqu’il a bien voulu se faire homme pour nous, nous avons, selon son humanité, des traits de ressemblance avec lui. S’il eût été le seul à nous donner l’exemple, aucun de nous peut-être ne devrait oser marcher sur ses traces, car il n’a pas cessé d’être Dieu en devenant homme; mais, en tant qu’homme, il a eu des imitateurs : Seigneur, il en a eu dans ses serviteurs ; Maître, il en a eu dans ses disciples: ceux que nous pourrions appeler nos pères, parce qu’ils sont entrés avant nous dans sa famille, nos compagnons dans le service de Dieu, ont marché à sa suite: d’ailleurs, il ne nous commanderait pas de faire ce qu’il a fait lui-même, s’il le jugeait impossible. Si tu compares la grandeur de ta faiblesse à la difficulté du précepte, et que le courage te manque, puise de la force dans les exemples placés sous tes yeux. L’exemple lui-même te remplit de crainte : mais n’as-tu pas à côté de toi celui qui, après t’avoir donné l’exemple, te donnera la force de le suivre?

Ecoutons maintenant ce psaume; par une heureuse coïncidence, et par un effet de la grâce divine, il concorde parfaitement avec

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l’Evangile de ce jour, et il nous rappelle la charité de Jésus-Christ qui a donné sa vie pour nous, afin que nous donnions aussi la nôtre pour nos frères 1. Il y a donc entre l’Evangile d’aujourd’hui et ce psaume, rapport et accord: nous pouvons apprendre par la lecture de l’un et de l’autre combien Notre-Seigneur nous a aimés en donnant sa vie pour nous, puisque le LVIe psaume a trait à sa passion. Vous savez déjà, sans aucun doute, que considéré dans son entier, le Christ est en même temps tête et corps. Comme tête, notre Sauveur a souffert sous Ponce-Pilate, il est ressuscité ensuite d’entre les morts, et il est maintenant assis à la droite de son Père son corps, c’est l’Eglise ; non pas telle ou telle Eglise, mais l’Eglise répandue dans tout l’univers : cette Eglise qui comprend tout à la fois les hommes aujourd’hui vivant dans son sein, et ceux qui lui ont appartenu dans les siècles passés, et ceux qui lui appartiendront après nous jusqu’à la fin des siècles.

Dans son intégrité, l’Eglise se compose de tous les fidèles, parce qu’ils sont tous membres du Christ; elle a sa tête dans le ciel, d’où celle-ci gouverne le reste du corps. Le corps est privé de la vue de son divin Chef, mais il lui est uni par les liens de la charité. Puis donc que le Christ, envisagé dans son entier, est en même temps tête et corps, nous devrons comprendre en ce sens les mots de tête et de corps, et les lui appliquer, toutes les fois que nous les rencontrerons dans la lecture de n’importe quel psaume. Le Sauveur n’a pas voulu que dans ces différents passages on parlât de lui sans parler de nous, puisqu’il n’a pas voulu s’en séparer ; n’a-t-il pas dit, en effet : « Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 2? » S’il est avec nous, il parle en nous, il parle de nous, il parle par nous: de même, parlons-nous en lui, et disons-nous pour cela la vérité, tandis que nous tombons dans l’erreur et le mensonge dès que nous voulons parler en nous-mêmes et d’après nous.

2. Ce psaume a donc trait à la passion du Seigneur : aussi commence-t-il par ces mots « Pour la fin 3 ». Jésus-Christ est la fin. En quel sens? Il est la fin, non pour consumer, mais pouf’ consommer. Consumer, c’est détruire: consommer, c’est conduire à la perfection. Quand nous disons qu’une chose est finie,

1. Jean, III, 16. — 2. Matt. XXVIII, 20. — 3. Ps. LVI, I.

nous parlons de sa fin, mais nous n’entendons pas toujours ce mot dans le même sens. Si nous disons que le pain est fini, que le vêtement est fini, nous n’attachons pas à ces paroles une signification analogue. Le pain est fini, quand il est mangé ; le vêtement est fini, quand il est terminé. Le pain est détruit, le vêtement est parfait. Le Christ est donc la fin de notre entreprise; quels que soient, en effet, nos efforts, c’est en lui et par lui que nous nous perfectionnons, et notre perfection consiste à parvenir jusqu’à lui : et lorsque tu y seras parvenu, tu n’auras plus d’autre but à atteindre, car il est ta fin. Ton voyage n’a d’autre but que l’endroit où tu vas ; une fois arrivé là, tu y restes. Ainsi celui vers qui tu te diriges, est la fin de tes recherches, de tes projets, de tes efforts, de tes intentions: dès que tu seras parvenu à le posséder, tu ne désireras plus rien, parce que tu ne saurais posséder rien de meilleur. Jésus-Christ nous a donc donné l’exemple de la vie que nous devons mener en ce monde: il nous donnera, dans l’autre, la récompense de notre fidélité à suivre ses traces.

3. « Pour la fin. Ne corromps rien, pour David sur l’inscription du titre ; lorsqu’il fuyait de devant la face de Saül dans une caverne ». Si nous nous reportons à la sainte Ecriture, nous verrons que le saint roi d’Israël, David, qui a donné son nom au Psautier, a été persécuté par Saül, aussi roi du même peuple; beaucoup d’entre nous le savent pour avoir lu ou entendu lire les Ecritures 1. Saül devint donc le persécuteur de David : l’un était violent, et l’autre d’un caractère extrêmement doux ; celui-ci se montrait aussi simple, aussi patient, aussi bienfaisant que celui-là se montrait jaloux, cruel et ingrat. David usa de tant de ménagements àl’égard de Saül, qu’ayant vu tomber celui-ci entre ses mains, il ne lui fit aucun mal et ne le toucha pas même du bout du doigt. Dieu lui ménagea l’occasion de faire mourir son persécuteur : il préféra lui pardonner et lui laisser la vie. Un pareil bienfait ne désarma point Saül; il continua de tendre des embûches à son bienfaiteur. Au moment où ce roi, déjà réprouvé de Dieu, persécutait celui qui était choisi d’avance pour lui succéder, David s’éloigna de la présence de Saül, et se réfugia dans une caverne.

1. Rois, XXIV, l-4.

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Mais quel rapport cet événement peut-il avoir avec le Christ ? Si tout ce qui se passait alors figurait l’avenir, il est ici bien plus question du Christ que de David, car j’ignore, à vrai dire, comment on pourrait appliquer à celui-ci les paroles précitées: « Ne corromps rien sur l’inscription du titre » : car jamais on n’a écrit de titre pour David, et, par conséquent, Saül n’en a jamais altéré. Nous voyons, au contraire, que, pendant la passion du Sauveur, on a fait une inscription ainsi conçue : « Roi des Juifs »: ce titre devait attacher une honte éternelle au front des scélérats qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leur roi. Saül représentait les Juifs, comme David était la figure de Jésus-Christ. Selon l’Evangile des Apôtres, comme nous le croyons et le confessons tous, Jésus-Christ est né, selon la chair, de la race de David 1». En tant que Dieu, il est élevé au-dessus de David, de tous les hommes, du ciel et de la terre, des Anges, de toutes les choses visibles et invisibles, parce que tout a été fait par lui, et que sans lui rien n’a été fait 2. Il a daigné se faire homme et sortir de la race de David, pour descendre jusqu’à nous : il est né de la tribu de David , à laquelle appartenait la Vierge Marie, qui a enfanté le Christ 3. On plaça donc au-dessus du Christ cette inscription : « Roi des Juifs » Saill, comme nous l’avons dit , représentait le peuple juif David était la figure du Christ; et le titre indiqué dans le psaume préfigurait celui-ci « Roi des Juifs ». Les Juifs s’irritèrent de ce qu’on avait écrit : « Roi des Juifs » ; il leur répugnait d’avoir pour roi l’homme qu’ils avaient eu le pouvoir de crucifier, car ils ne prévoyaient pas alors que l’image de cette croix à laquelle ils l’avaient attaché, ornerait un jour la couronne des rois. Exaspérés de ce qu’on lui avait donné ce titre, ils allèrent trouver Pilate, ce juge auquel ils avaient proposé de mettre à mort le Christ, et ils lui dirent : « N’écrivez pas : Roi des Juifs, mais écrivez qu’il s’est donné pour le roi des Juifs » Mais comme le Saint-Esprit avait déjà dit par la bouche du Psalmiste « Ne corromps rien sur l’inscription du titre », Pilate leur répondit : « Ce que j’ai écrit est écrit 4 » Pourquoi voudriez-vous me faire mentir ? Je n’altère pas la vérité.

1. Rom I, 3; Matt. I, 1.—  2. Jean, I, 3.— 3. Luc, I, 27 ; II, 4.— 4. Jean, XIX, 19-22.

4. Nous comprenons maintenant le sens de ces paroles : « Ne corromps rien sur l’inscription du titre ». Que veulent dire ces autres: « Quand David fuyait de devant la face de Saül dans une caverne ? » Il est vrai que ceci est arrivé à David ; mais puisque nous voyons que l’inscription du titre ne le concerne pas, cherchons à comprendre comment la fuite dans une caverne concerne le Christ. Evidemment la caverne où David se réfugia, était une figure;

elle représentait quelque autre chose. D’abord, pourquoi s’y retira-t-il? Pour se cacher et empêcher son ennemi de le trouver. Qu’est-ce que se cacher dans une caverne? C’est se cacher sous terre. En effet, l’homme qui se retire dans une caverne, se retire sous terre, pour ne pas être vu: Jésus s’était couvert de terre, car le corps dont il s’était revêtu, était de la terre, et il se cachait ainsi, afin que les Juifs ne pussent apercevoir sa divinité ; si, en effet, ils l’avaient connu, jamais ils n’auraient crucifié le Roi de gloire 1. Pourquoi n’ont-ils pas trouvé le Roi de gloire? Parce qu’il s’était caché dans une caverne; c’est-à-dire, il ne présentait à leurs regards que l’infirmité de sa chair : sous ce voile épais, dérobé en quelque sorte à leurs yeux par ce vêtement de terre, il déguisait la grandeur majestueuse de sa divinité. Aussi les Juifs crurent-ils crucifier un homme, parce qu’ils méconnurent en lui le Dieu ; ils n’avaient pu s’emparer de lui que parce qu’il était homme, c’est pourquoi ils ne purent crucifier et mettre à mort en lui que l’homme. Il ne laissa voir que de la terre à ceux qui le cherchaient dans de mauvaises intentions, comme il réserve la vie éternelle à ceux qui le cherchent avec droiture; selon la chair, il s’éloigna de la présence de Saül et s’enfuit dans une caverne. Si tu consens à voir dans cette fuite la passion du Sauveur, tu le remarqueras, il s’est dérobé aux regards des Juifs jusqu’au point de mourir. Tant qu’il n’eut pas rendu le dernier soupir, les Juifs, malgré la rigueur des tourments qu’ils lui faisaient endurer, s’imaginaient toujours que s’il était le Fils de Dieu, il pouvait s’échapper de leurs mains, et prouver, par quelque prodige, sa divine origine. Le livre de la Sagesse l’avait prédit: « Condamnons-le à une mort honteuse, et nous verrons si ce qu’il a dit est vrai. S’il est vraiment le Fils de Dieu, le

1. I Cor. II, 8.

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Seigneur prendra sa défense, et il le délivrera de la puissance de ses ennemis 1 ». On le crucifia, personne ne vint le délivrer ils crurent donc qu’il n’était pas le Fils de Dieu. Aussi l’insultèrent-ils, lorsqu’il fut attaché à la croix; ils passaient devant lui en secouant la tête, et disaient : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même 2 ». En tenant ce langage, « ils se sont », dit le livre de la Sagesse, « égarés dans leurs pensées, parce que leur propre malice les a rendus aveugles 3 ». Pour celui qui a facilement pu sortir vivant du tombeau, était-ce bien difficile de descendre de la croix? Mais pourquoi a-t-il voulu se montrer patient jusqu’à son dernier soupir? C’était afin de se retirer dans la caverne, loin des regards de Saul. Par caverne on peut entendre un lieu placé en dessous de la surface de la terre : or, il est un fait certain, que tout le monde connaît, c’est que le corps du Sauveur a été enfermé dans un sépulcre qu’on avait creusé dans la pierre. Ce tombeau fut donc la caverne où il se réfugia pour éviter la présence de Saül; et, tant qu’il n’y fut pas déposé, les Juifs continuèrent à exercer contre lui leur malice.

Qu’il ait été l’objet de leurs procédés méchants, jusqu’au moment où il fut enseveli, en voici la preuve. Même après sa mort, et avant qu’on l’eût détaché de la croix, ils percèrent son côté d’un coup de lance;

mais dès qu’il fut enseveli par les soins des personnes qui assistèrent à ses funérailles, ils n’eurent plus sur sa chair divine aucun pouvoir. Le Seigneur sortit vivant, libre des atteintes de ses ennemis et de la corruption, de cette caverne où il s’était retiré pour échapper aux poursuites de Saül ; puis il se montra àses membres, tout en se dérobant aux regards des impies, dont Saül était la figure. Après sa résurrection ses membres corporels furent touchés par ses membres spirituels, car ceux-ci n’étaient autres que les Apôtres, et les Apôtres portèrent alors leurs mains sur son corps ressuscité, et ils crurent 4. Alors aussi on vit que la persécution de Salit n’avait abouti à rien.

Passons maintenant à l’explication du psaume, car nous avons suffisamment parlé de son titre ; nous en avons dit tout ce que le Seigneur a bien voulu nous suggérer.

1. Sag, II, 20, 18. — 2. Matt. XXVI, 40, 42. — 3. Sag. II,21.— 4. Luc, XXIV, 39.

5. « Ayez pitié dc moi, ô mon Dieu; ayez « pitié de moi, parce que mon âme met sa « confiance en vous 1». C’est Jésus-Christ qui dit au milieu des tourments de sa passion:

« Ayez pitié de moi, Seigneur » Un Dieu dit à Dieu : « Ayez pitié de moi ». Celui qui, avec son Père, prend pitié de toi, crie en toi-même: « Ayez pitié de moi ». Et quand il s’écrie:

« Ayez pitié de moi », il prie à ta place, car il emprunte tes paroles ; c’est pour te délivrer qu’il s’est fait homme, et c’est comme homme qu’il dit : « Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi n. Et par homme, j’entends son âme et son corps. Le Verbe s’est revêtu de l’homme tout entier : et l’homme tout entier est devenu le Verbe. Toutefois, de ce que l’Evangile a dit : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous 2 », il ne faut point conclure que le Fils de Dieu s’est uni à un corps sans âme; car on donne le nom de chair à l’homme, comme il nous est facile de nous en convaincre par ce passage de la sainte Ecriture : « Et toute chair verra le salut de Dieu 3». Un corps sans âme pourrait-il voir ce salut de Dieu? En parlant des hommes le Sauveur dit à son tour: « Comme vous lui avez donné la puissance sur toute chair 4». N’avait-il reçu de puissance que sur les corps? Lui qui était venu surtout pour sauver les âmes, n’avait-il reçu, relativement à elles, aucun pouvoir? Il y avait donc, tout à la fois, en Jésus-Christ, une âme et un corps, un homme complet, et le Verbe était uni à cet homme: et cet homme et le Verbe étaient un seul homme, comme le Verbe et cet homme étaient un seul Dieu. Qu’il dise donc : « Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi ». Pour nous, ne nous étonnons ni de la prière qu’il adresse à son Père, ni de la miséricorde qu’il exerce à notre égard : il ne prie en notre faveur que parce qu’il est miséricordieux envers nous. C’est par bonté qu’il s’est fait homme : il est venu en ce monde, non par une nécessité résultant de sa nature, mais parce qu’il avait résolu de nous délivrer des nécessités où nous engageait notre condition. « Ayez pitié de moi, Seigneur; ayez pitié de moi, parce que mon âme a mis sa confiance en vous ». Tu entends la prière du Maître : apprends de là à prier toi-même.

Il a prié, afin de t’enseigner à le bien faire; comme il a souffert, afin

1. Ps. LVI, 2.—  2. Jean, I, 14.— 3. Isa. XL, 5; Luc, III,6. — 4. Jean, XVII,2.

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de te montrer à souffrir; comme encore il est sorti vivant d’entre les morts, pour exciter en toi l’espérance de la résurrection.

6. « J’espérerai à l’ombre de vos ailes, jusqu’à ce que passe l’iniquité ». Sans aucun doute, c’est Jésus-Christ tout entier qui a prononcé ces paroles : ce sont aussi les nôtres. Loin d’être arrivée à son terme, l’iniquité se trouve encore dans toute sa force, et le Sauveur lui-même nous annonce qu’à la fin des temps il y aura une surabondance de méchanceté. « Parce que»,dit-il, « l’iniquité se multipliera, on verra se refroidir la charité de plusieurs: mais celui qui persévérera jusqu’à la fin  sera sauvé 1. Quel est l’homme qui persévérera jusqu’à la fin, jusqu’à ce que l’iniquité soit arrivée à son terme? C’est celui qui fera partie du corps du Christ, qui sera du nombre de ses membres, et qui aura appris de son chef à garder la patience et à persévérer toujours. Tu passes, avec toi passent toutes les épreuves qui tourmentent ton existence ici-bas. Tu te diriges vers une autre vie où sont déjà entrés tous les saints: tu y entreras toi-même, situ es saint. Cette autre vie est aujourd’hui le partage des martyrs: sois martyr, et elle deviendra aussi ton héritage. Mais parce que tu seras passé de cette vie terrestre dans la vie éternelle, crois-tu que c’en est fait de l’iniquité? Si des méchants meurent, d’autres viennent au monde; et de même qu’ils se succèdent de manière à ce que les uns prennent la place laissée vide par la mort des autres, de même aussi des justes nouveaux viennent se substituer aux justes qui sortent de ce inonde. Jusqu’à la consommation des siècles, il ne manquera donc jamais de méchànts Iour tourmenter les justes, ni de justes pour supporter les méchants. « Et j’espérerai à l’ombre de vos ailes, jusqu’à ce que passe l’iniquité ». C’est-à-dire : Vous me protégerez, et afin que l’ardeur brûlante du péché ne me dessèche pas, vous me mettrez à l’ombre de vos ailes.

7. « Je crierai vers le Dieu Très-Haut 2 ». S’il est le Très-Haut, comment peut-il entendre les cris de ta prière? Le Prophète le savait par expérience, car il ajoute: « Le Seigneur m’a comble de ses bienfaits » S il m a fait du bien avant même que je le cherche, pourrat-il ne pas m’écouter, lorsque je ferai monter vers son trône les accents de ma prière?

1. Matt. XXIV, 12. — 2. Ps. LVI, 3.

Le Seigneur Dieu nous a donné la preuve de son infinie bonté, en nous envoyant son Fils, afin qu’il mourût pour nos péchés, et qu’il ressuscitât pour notre justification 1. Pour qui a-t-il voulu soumettre son Fils à la nécessité de mourir? Pour les impies. Ils ne cherchaient pas Dieu, et Dieu les cherchait. Le Seigneur est donc élevé au-dessus de toutes choses; et, pourtant, il a les yeux ouverts sur nos épreuves : nos cris s’élèvent facilement jusqu’à lui, car il est près de ceux dont le coeur est brisé de douleur 2. « Je crierai vers le Dieu Très-Haut, vers le Dieu qui m’a comblé de ses bienfaits ».

8. « Du haut du ciel il a envoyé, et m’a sauvé 3 ». C’est un fait indubitable : le Fils de Dieu fait homme, devenu chair et participant à notre nature, a été sauvé : du haut du ciel, Dieu le Père lui a envoyé son secours et l’a sauvé : du haut de son trône, il l’a protégé et l’a fait sortir vivant du tombeau; mais comment a-t-on pu vous dire que le Seigneur Jésus s’est ressuscité lui-même? C’est que nous lisons dans la sainte Ecriture, et que son Père l’a ressuscité, et qu’il s’est ressuscité lui-même. Son Père l’a ressuscité : écoute l’Apôtre, il te l’affirme, car il dit : « Jésus-Christ s’est rendu obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé dans la gloire, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tous les noms 4». Vous venez d’apprendre que le Père a ressuscité son Fils, et l’a élevé en gloire; apprenez maintenant de sa propre bouche qu’il a fait lut-même sortir son corps vivant du tombeau. Comparant ce corps à un temple, il dit aux Juifs : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours ». L’Evangéliste a bien soin de nous faire saisir parfaitement le sens de ces paroles, car il ajoute : « Il parlait du temple de son corps 5 ». C’est donc comme chair, c’est comme homme qu’il prie ici et qu’il dit : « Du haut du ciel il a envoyé et m’a sauvé».

9. « Il a fait tomber dans l’opprobre ceux qui me foulaient aux pieds ». Il a livré à la honte ceux qui l’ont foulé aux pieds, ceux qui l’insultaient lorsqu’il était attaché à la croix, ceux enfin qui l’ont crucifié, comme s’il n’était qu’un homme, parce qu’ils n’ont point compris qu’il était Dieu. Voyez si l’événement n’a

1. Rom. IV, 25. — 2. Ps.XXXIII, 19. — 3. Ps. LVI, 4. — 4. Philip. II, 8, 9.,— 5. Jean, II, 19, 21.

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pas justifié ces paroles : il n’est pas ici question d’un événement à venir, pour lequel on nous demande notre croyance : il s’agit d’un fait accompli que nous pouvons voir de nos yeux. Les Juifs ont fait souffrir le Christ: ils se sont laissé dominer par l’orgueil contre lui. En quel endroit? Dans la ville de Jérusalem. Ils y étaient les maîtres : voilà pourquoi ils s’y montraient si orgueilleux : voilà pourquoi ils y levaient si hautement la tête. Après la passion du Sauveur, ils en ont été arrachés, et ils ont perdu le royaume à la tête duquel ils n’ont pas voulu placerle Christ. Voyez comme ils sont tombés dans l’opprobre : les voilà dispersés au milieu de toutes les nations, incapables de s’établir n’importe où, ne tenant nulle part une place fixe. Il reste encore assez de ces malheureux Juifs pour porter en tous lieux nos livres saints, à leur propre confusion. Quand, en effet, nous voulons prouver que le Christ a été annoncé par les Prophètes, nous montrons aux païens ces saintes lettres. Les adversaires de notre foi ne peuvent nous reprocher, à nous chrétiens, d’en être les auteurs et de les avoir fait parfaitement concorder avec l’Evangile, afin de faire croire que ce que nous prêchons avait été prédit d’avance: car la vérité de notre Evangile ressort avec évidence de ce fait palpable, que toutes les prophéties relatives au Christ sont entre les mains des Juifs, et qu’ils les possèdent toutes. Par là, des ennemis nous fournissent eux-mêmes, dans ces Ecritures divines, des armes pour réfuter et convaincre d’autres ennemis. Quelle honte leur a donc été infligée? C’est qu’ils sont les dépositaires des livres où le chrétien trouve le fondement le plus solide de sa foi. ils sont nos libraires : ils ressemblent à ces serviteurs qui portent des livres derrière leurs maîtres : ceux-ci les lisent à leur profit : ceux-là les portent sans autre bénéfice que la fatigue d’en être chargés. Tel est l’opprobre infligé aux Juifs : voilà comme s’accomplit en eux cette prédiction si ancienne : « Il a fait tomber dans l’opprobre ceux qui me foulaient aux pieds ». Quelle honte pour eux, mes frères, de lire ce verset, et de ressembler à des aveugles qui se trouvent en face d’un miroir ! Devant les saintes Ecritures, dont ils sont les dépositaires, les Juifs sont dans une condition analogue à celle d’un aveugle devant un miroir: on l’y voit, et il ne s’y voit pas lui-même. « Il a fait tomber dans l’opprobre ceux qui me foulaient aux pieds ».

10. En entendant ces paroles : « Du haut du ciel il a envoyé et m’a sauvé », tu as cherché peut-être à savoir ce qu’il a pu envoyer du ciel; qui il a envoyé de ce bienheureux séjour. A-t-il député un ange pour sauver le Christ?

Est-ce bien au serviteur à sauver son maître? Tous les anges sont des créatures mises au service du Christ. Dieu a pu les envoyer pour obéir à ses ordres et le servir: mais ils n’ont point reçu la mission de lui venir en aide, car il est écrit que les anges le servaient 1. En cela ils n’imitaient point l’homme charitable, qui soulage un indigent: ils remplissaient à l’égard du Tout-Puissant l’office de serviteurs assujétis à son autorité suprême.

« Il m’a sauvé » : qu’a-t-il donc « envoyé du ciel? » Le voici, car le verset suivant nous le dit: « Du haut du ciel il a envoyé sa miséricorde et sa vérité ». Dans quel but? « Et il a arraché mon âme du milieu des jeunes lionceaux » . « Il a », dit-il, « envoyé du ciel sa miséricorde et sa vérité»;

et le Sauveur ajoute : « Je suis la vérité 2».

Dieu a donc envoyé sa vérité pour arracher mon âme de ce lieu de douleurs, du milieu des jeunes lionceaux: il a, pour la même raison, envoyé sa miséricorde. Nous voyons, dans nos saints livres, que le Christ est tout à la fois miséricorde et vérité; miséricorde, pour compatir à nos misères ; vérité, pour accomplir les promesses qu’il nous a faites. N’est-ce point ce que j’ai dit tout à l’heure, quand j’ai affirmé qu’il s’est ressuscité lui-même? Car si c’est la vérité qui a ressuscité le Sauveur; si c’est la vérité qui a arraché son âme du milieu des lionceaux, comme c’est la miséricorde qui l’a porté à mourir pour nous: la vérité l’a de la même façon retiré vivant d’entre les morts pour notre justification. De fait, il avait annoncé qu’il ressusciterait, et la vérité ne saurait mentir : et parce qu’il était la vérité, parce qu’il n’était pas menteur, il montra à ses Apôtres des cicatrices véritables, car il avait reçu de véritables blessures. Les disciples touchèrent ces cicatrices, ils y portèrent les mains, ils les examinèrent de leurs propres yeux. Après avoir mis ses doigts dans son côté ouvert, l’un d’eux s’écria : « Mon Seigneur et mon Dieu 3! » Sa miséricorde l’avait porté à mourir pour ce disciple : la

1. Matt. IV, 11. —  2. Jean,  XIV, 6.— 3. Id. XX, 28.

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vérité le porta à ressusciter encore pour lui. « Il a envoyé du ciel sa miséricorde et sa vérité, et il a arraché mon âme du milieu des jeunes lionceaux ». Qu’était-ce que ces jeunes lionceaux? C’était ce peuple dégradé, indignement trompé et séduit par les princes des prêtres: les lions, les jeunes lionceaux n’étaient autre que ces mêmes princes. Tous ont frémi : tous ont mis le Christ à mort. La suite de ce psaume va nous apprendre leur triste fin.

11. « Et il a arraché mon âme du milieu des jeunes lionceaux ». Pourquoi dis-tu : « Et  il a arraché mon âme? » A quelles épreuves ton âme avait-elle été soumise pour en être arrachée? « J’ai dormi dans le trouble ». Par ces paroles, Jésus-Christ marque sa mort. A la vérité, nous lisons que David s’est réfugié dans une caverne, mais le texte sacré ne nous dit pas qu’il y ait dormi. Autre est ce David qui s’est caché dans une caverne; autre est ce David qui a dit: «J’ai dormi dans le trouble». L’Evangile nous parle de ce trouble, qui venait non de lui-même, mais de ceux qui le tourmentaient. Il dit qu’il a été troublé, moins pour exprimer l’état d’une âme qui ne tremblait réellement pas, que pour faire connaître les pensées de ses ennemis à son égard. Ils s’imaginaient l’avoir troublé et vaincu; mais, quoique dans le trouble, il dormait. Au milieu du trouble il était si calme qu’il dormait à son gré. Quand on est agité, on ne dort pas : aussi, tous ceux qui éprouvent du tourment se réveillent-ils bientôt, ou se trouvent-ils dans l’impossibilité absolue de se livrer au sommeil. Pour Jésus, il fut troublé, et néanmoins il dormit. Humilité infinie d’un Dieu, qui veut bien se laisser ainsi troubler! puissance plus grande encore de celui qui est capable de dormir dans un pareil trouble!

D’où lui venait ce pouvoir de dormir? Il le dit lui-même : « J’ai le pouvoir de donner mon âme, et j’ai celui de la reprendre; personne ne me la ravit malgré moi : c’est moi -même qui la donne et qui la reprends ensuite 1 ». Ses ennemis le troublaient, et lui dormait. Adam préfigurait le Christ quand Dieu lui envoya un sommeil pour tirer de son côté la première femme 2. Dieu ne pouvait-il pas tirer du côté du premier homme la femme qu’il lui destinait, sans avoir besoin de l’endormir? Ou bien voulut-il

Jean, X, 18.—  2.Gen. II, 21.

qu’Adam fût plongé dans le sommeil, pour ne point lui laisser sentir qu’il lui enlevait une côte? Enfin, quel est l’homme assez profondément endormi pour ne pas s’éveiller au moment où l’un de ses os se brise? Celui qui a pu enlever une côte à un homme endormi sans lui faire éprouver aucune douleur, aurait certainement pu agir de même à l’égard d’un homme éveillé. Mais pourquoi Dieu at-il voulu envoyer un sommeil à Adam, pour le moment où il devait lui prendre une de ses côtes? Parce qu’au moment où le Christ dormait sur l’arbre de la croix, une épouse a été tirée pour lui de son côté; pendant qu’il était attaché à la croix, on lui perça le côté avec une lance 1, et de cette plaie découlèrent les sacrements de l’Eglise. « J’ai dormi dans le trouble ». Dans un autre psaume il s’exprime clairement à cet égard : « Je me suis endormi », dit-il, « et j’ai pris du repos ». Il marque bien ici sa puissance, car il aurait pu se borner à dire, comme il vient de le faire : « Je me suis endormi » . Quel est donc le sens de ces paroles : « Je me suis endormi », sinon : «Je me suis endormi », parce que je l’ai bien voulu. Ce né sont point mes ennemis qui m’ont forcé à dormir contre mon gré : je me suis laissé aller au sommeil, parce que tel a été mon bon plaisir: car «j’ai le pouvoir de donner mon âme et j’ai celui de la reprendre »; c’est pourquoi il ajoute: « Je me suis endormi et j’ai pris du repos, et je me suis éveillé, parce que le Seigneur m’a pris sous sa garde 2 » .J’ai dormi dans le «trouble». D’où lui venait ce trouble? Qui est-ce qui le tourmentait? Voyons en quels termes il reproche le mauvais état de leur conscience aux Juifs qui cherchaient à s’excuser de la mort du Christ. Suivant le récit de l’Evangile, ils le traduisirent au tribunal du gouverneur romain, pour ne pas être accusés de l’avoir condamné à mort. Aussi, quand Pilate leur eut dit : «Prenez cet homme, et jugez-le vous-mêmes selon votre loi », répondirent-ils : « Il ne nous est permis de faire mourir personne 3 ». une leur était pas permis de mettre à mort le Christ; leur était-il plus permis de le traîner aux pieds d’un juge, pour le faire condamner au dernier supplice? Qui est-ce qui s’est rendu coupable de déicide? Est-ce celui qui a cédé devant les clameurs d’un peuple en déliré?

1. Jean, XIX, 31. — 2. Ps. III, 6 . —  3. Jean, XVIII, 31.

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N’est-ce pas plutôt ce peuple qui, par ses cris furieux, a extorqué d’un juge pusillanime une condamnation à mort? Appelons-en au témoignage du Sauveur lui-même; qu’il nous fasse connaître les vrais auteurs de sa mort. Prononcera-t-il le nom de Pilate? Mais il a condamné malgré lui le Christ. Sans doute, il l’a fait frapper de verges et revêtir d’une tunique méprisable; et, après cela, il l’a fait exposer à leurs regards ; mais dans quel but? C’était afin que leur rage, assouvie par le spectacle de ses blessures sanglantes, n’exigeât pas de sa faiblesse une suprême condamnation. Voilà pourquoi, en les voyant persister à réclamer la mort de leur victime, il lava ses mains, comme nous le voyons dans l’Evangile, et s’écria : « Je suis innocent du sang de ce juste 1 ». A ton avis, Pilate, qui a cédé aux cris de la multitude, est-il innocent?. Non : mais incontestablement ceux-là sont encore plus coupables, qui ont obtenu par leurs cris son sanglant supplice. Interrogeons le Sauveur, écoutons-le : il nous dira à qui il attribue sa mort, car il a dit: « J’ai dormi dans le trouble ». Interrogeons-le, et disons-lui : Puisque vous avez dormi dans le trouble, apprenez-nous quels sont ceux qui vous ont persécuté et fait mourir. Est-ce bien Pilate qui vous a livré aux soldats pour vous faire attacher à la croix et transpercer de clous? Ecoute, il va te le dire. Ce sont « les enfants des hommes ». Il désigne évidemment par là ceux qui l’ont fait souffrir. Mais comment ont-ils pu le faire mourir, puisque leur main n’était point armée? lls n’ont pas tiré l’épée contre lui; ils ne se sont point précipités sur sa personne; et, pourtant, ils l’ont fait mourir : voici comment. « Leurs dents sont des armes et des traits perçants; leur langue est une épée tranchante »

.  Remarquez-le bien : si leurs mains sont dépourvues d’armes, leur bouche est armée. C’est de là qu’est sorti le glaive qui a tué le Christ, comme, de la bouche du Christ, est sortie l’épée qui a donné la mort au peuple juif. Car le Sauveur est armé d’une épée à deux tranchants : par sa résurrection il en a frappé ses ennemis, et il a tiré du milieu d’eux ceux qu’il prédestinait à la foi 2. L’épée des Juifs était malfaisante, celle du Christ était salutaire ; les flèches des uns donnaient la mort, les flèches de l’autre communiquaient la vie:

1. Matt. XXVII, 24. —  2. Apoc. I, 16.

car il tient en ses mains des traits bienfaisants : ce sont ses paroles saintes, avec lesquelles il blesse les coeurs, afin de s’en faire aimer. Bien différentes sont les flèches de ses ennemis : bien autre est leur glaive. « Les dents des enfants des hommes sont des armes et des traits perçants : leur langue est une épée tranchante » . La langue des enfants des hommes est une épée tranchante: leurs dents sont des armes et des traits perçants. A quel moment les ont-ils mis en oeuvre, sinon quand ils ont crié: Crucifiez-le! Crucifiez-le 1 !

13. Mais, ô mon Dieu, quel mal vous ont-ils fait? Que le Prophète se livre maintenant aux transports de la joie. Dans tous les versets que nous venons d’expliquer, c’était Dieu qui parlait: nous entendions le Prophète, mais il nous parlait au nom de Dieu: Dieu était en lui. Mais quand le Prophète nous parie en son propre nom, le Seigneur se sert de lui comme d’un organe, car il lui dicte la vérité qu’il doit annoncer. Maintenant donc, mes frères, écoutons le Prophète nous parlant en son propre nom.

Le Prophète avait vu en esprit le Seigneur Jésus humilié, sanglant, frappé de verges, couvert de crachats, privé de l’usage de ses mains, souffleté, couronné d’épines, attaché à la croix : il avait vu la cruauté de ses ennemis et sa patience, leur joie insénsée et son apparente défaite; et, après tant d’humiliations de sa part, et tant de rage furieuse dela leur, il avait vu sa résurrection, et l’inanité des tourments dont les Juifs l’avaient accablé: alors, transporté de joie à la vue d’un spec. tacle qui semblait s’étaler sous ses yeux, il s’écrie : « O Dieu, élevez-vous au plus haut des cieux ! » Attaché à la croix en tant qu’homme, et comme Dieu, élevé au plus haut des cieux, voilà le Christ, Que vos ennemis restent sur la terre : pour vous, montez au plus haut des cieux, afin de les juger. Que sont devenus ces furieux? Où sont leurs dents tranchantes comme des épées, et perçantes comme des flèches ? Est-ce « que les blessures qu’ils ont faites, ne ressemblent pas aux blessures que les enfants font avec leurs flèches? » Le Psalmiste s’exprime ainsi dans un autre endroit pour montrer l’inutilité de leurs mauvais traitements et des fureurs auxquelles ils se sont abandonnés.

1. Jean, XIX, 6.

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Ils n’ont pu nuire à celui qui a été crucifié un moment, mais qui est bientôt sorti vivant du tombeau pour aller s’asseoir dans le ciel : « Les blessures qu’ils ont faites, ressemblent donc aux blessures que les enfants font avec leurs flèches 1». Avec quoi les enfants se font-ils des flèches? Avec des roseaux. Et alors, quelles flèches ! quelle force  quel arc! quels coups ! quelles blessures ! « Seigneur, élevez-vous au plus haut des cieux, et que votre gloire se répande sur toute la terre ! » Pourquoi, Seigneur, êtes-vous élevé au plus haut des cieux ? Mes frères, nous ne voyons pas que Dieu soit élevé au plus haut des cieux, mais nous le croyons; que sa gloire soit au-dessus de toute la terre , nous le croyons et nous le voyons.

Veuillez remarquer le lamentable aveuglement des hérétiques. Ils se sont séparés de l’unité de l’Eglise de Jésus-Christ : ils tiennent à une partie et perdent le tout; ils refusent d’être en communion avec cet univers où s’est répandue la gloire du Sauveur. Nous autres catholiques, nous sommes partout, parce que d’un bout du monde à l’autre, partout où s’est manifestée la gloire de Jésus-Christ, on nous trouve unis parles liens d’une même foi. Nous voyons aujourd’hui l’accomplissement de cette prophétie de David: « Notre Dieu est élevé au plus haut des cieux, et sa gloire est répandue sur toute la terre ». O hérésie insensée! tu crois avec moi ce que tu ne vois pas, et tu ne crois pas ce qui se passe sous tes yeux? Tu crois avec moi que le Christ est élevé au plus haut des cieux, quoique nous ne le voyions pas; et tu nies que sa gloire soit répandue sur toute la terre, et néanmoins, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. « Elevez-vous, Seigneur, au plus haut des cieux, et que votre gloire se répande sur toute la terre ».

14. Le Prophète laisse de nouveau parler le Seigneur. Pendant que le Prophète se livre aux transports de la joie et s’écrie : « Elevez-vous, Seigneur, au plus haut des cieux, et que votre gloire se répande sur toute la terre », Dieu lui-même commence à nous entretenir : il nous affermit et semble nous dire: Quel mal m’ont fait ceux qui me persécutaient? Pourquoi nous adresse-t-il ces paroles ? Parce que nos ennemis nous persécutent aussi : mais ils ne réussiront pas davantage à nous nuire. Que votre charité écoute

1. Ps. LXIII, 8.

le Sauveur : il nous parle et nous encourage par son exemple. « Ils ont préparé un piège à mes pieds; ils ont courbé mon âme 1 ». Ils ont voulu comme l’arracher du ciel et la précipiter dans les abîmes de la terre. « Ils ont courbé mon âme. Ils ont creusé une fosse devant moi, et y sont eux-mêmes tombés ». Est-ce à moi ou à eux-mêmes qu’ils ont nui? Le Christ s’est montré Dieu, car il s’est élevé au plus haut des cieux, et sa gloire s’est répandue sur toute la terre. Nous voyons son règne: où se trouve le royaume des Juifs? Parce qu’ils ont fait ce qu’ils ne devaient pas faire, ils ont été punis comme ils le méritaient. « Ils ont creusé une fosse et y sont eux-mêmes tombés ». Ils ont persécuté le Christ ; il n’en a pas souffert : eux seuls en ont pâti. Toutefois, mes frères, n’allez pas vous imaginer qu’une telle punition soit pour les seuls Juifs, car quiconque prépare un piége pour son frère, doit nécessairement y tomber le premier. Faites-y bien attention, mes frères; considérez les choses en chrétiens, et ne vous laissez point séduire par les apparences. Parce que je vous parle de la sorte, quelqu’un d’entre vous pense peut-être à tel ou tel homme, qui a voulu tromper son frère ou lui tendre des pièges. Cet homme a tenté, en effet, de tromper le prochain, et il y a réussi: son frère est tombé dans les embûches qu’on lui avait tendues; il s’est vu dépouiller de son bien, jeter en prison, accabler par de faux témoignages, enlacer dans des accusations capables de compromettre son honneur et sa vie. Le premier semble avoir joué le rôle d’oppresseur; le second, celui d’opprimé; celui-ci paraît avoir eu le dessous; celui-là, le dessus : et alors, on croirait volontiers àune erreur, à une fausseté de ma part, parce que j’ai dit que celui qui prépare un piége àson frère, y tombe infailliblement le premier. Je m’adresse ici à des chrétiens : cherchez donc la preuve de ce que je vous dis dans les événements du passé que vous avez appris àconnattre elle s’y trouve. Les païens ont persécuté les martyrs : on s’est emparé de ces défenseurs de la foi, on les a chargés de chaînes, on les a jetés en prison; ils se sont vu envoyer aux bêtes : les uns ont fini par le fer, les autres par le feu. Les persécuteurs ont-ils vraiment remporté la victoire : les martyrs ont-ils été véritablement vaincus?

1. Ps. LVI, 7.

624

Non. L’auréole de la gloire couronne les martyrs dans le sein de Dieu : pour les païens, le piége où ils sont tombés, c’est l’abîme de leur conscience : car voilà bien le précipice où se jettent les impies, une conscience pervertie et troublée. N’est-ce point tomber dans un précipice, que de n’avoir plus pour guide le flambeau de la foi chrétienne, et d’être ainsi frappé d’aveuglement? Oserais-tu le croire? Si l’on n’était tombé dans le piège, on verrait devant soi. On ne sait pas plus où l’on va que le voyageur qui s’est jeté dans un trou, et qui a perdu son chemin. Ainsi en est-il de tous les méchants : en s’engageant dans la voie du crime, ils se sont écartés du droit chemin.

Mais ton ennemi est peut-être déjà parvenu à te livrer aux mains des voleurs, de gens injustes, ou de juges circonvenus par lui: pendant que ton âme est noyée dans l’affliction, il est dans la joie, il s’abandonne aux transports de l’allégresse. Prends-y garde, je te l’ai déjà dit: ne considère pas les choses avec les idées d’un païen : vois-les d’un oeil chrétien. Ton adversaire se livre à la joie cette joie même est la fosse où il tombe. La tristesse d’un homme qui souffre injustement, est de beaucoup préférable à la joie d’un méchant qui fait le mal. La joie à laquelle le méchant s’abandonne, est vraiment le précipice où il se jette: une fois qu’il y est tombé, il ne voit plus rien ; il est devenu aveugle. Tu te lamentes, pour avoir perdu tin vêtement: ton frère a perdu la foi, et tu ne verses aucune larme sur lui ? En est-il un seul parmi vous qui ait fait une perte semblable? Ton ennemi t’assassine, tu tombes sous ses coups : vit-il? Es-tu mort? Non. Chrétiens, qu’avez-vous fait de votre foi ? Que devient celui qui meurt corporellement? Ecoutez le Seigneur; il vous dit: « Celui qui croit en moi vivra, lors même qu’il  mourrait ». Par une conséquence naturelle, celui qui ne croit pas est mort, lors même qu’il est vivant. « Ils ont creusé une fosse devant moi, et ils y sont eux-mêmes tombés ». Il faut nécessairement qu’il en soit ainsi à l’égard de tous les méchants.

15. Par leur patience les bons ont le coeur toujours prêt à faire la volonté de Dieu; ils

mettent leur gloire à souffrir, et ils disent : « Mon coeur est prêt, Seigneur 2; mon cœur est prêt: je chanterai et je psalmodierai vos

1. Jean, XI, 25. — 2. Ps. LVI, 8.

louanges ». Comment mon ennemi s’est-il conduit à mon égard? Il m’a tendu un piège:

mais mon coeur est prêt. Il a préparé une fosse devant moi, pour m’y faire tomber, et je ne préparerais pas mon coeur à souffrir ses ruses méchantes? Il a préparé une fosse devant mes pieds, afin de m’opprimer, et je ne préparerais pas mon coeur à le supporter? Puisqu’il a creusé cette fosse, il y tombera pour moi, je chanterai et je psalmodierai. Ecoute l’Apôtre : son coeur était prêt, car il imitait parfaitement le Seigneur son Dieu. « Nous nous glorifions », dit-il, « dans l’affliction, car l’affliction produit la patience, la patience produit la pureté, la pureté produit l’espérance, et l’espérance ne confond point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit, qui nous a été donné 1 ». Il souffrait, il était chargé de chaînes, jeté en prison, accablé de coups, éprouvé par la faim, la soif, le froid et la nudité, surchargé enfin de travaux et de douleurs 2 et, pourtant, il disait : « Nous nous glorifions dans nos afflictions ». Comment pouvait-il parler de la sorte, sinon parce que son coeur était prêt? C’est pourquoi il chantait et psalmodiait. « Mon coeur est prêt, Seigneur ; mon coeur est prêt; je chanterai et je psalmodierai vos louanges ».

16. « Réveillez-vous, ma gloire ‘». Ainsi s’exprime celui qui s’était réfugié dans une caverne, loin de la présence de Saül. « Réveillez-vous, ma gloire ». Que Jésus soit glorifié après sa passion. « Réveillez-vous, ma harpe et mon luth». Qui est-ce qu’il invite à se réveiller? Je vois bien ici deux instruments de musique, mais je ne vois dans le Christ qu’un seul corps : une seule chair est ressuscitée, tandis que nous voyons se lever la harpe et le luth. Autre est la harpe, autre est le luth. On nomme instruments de musique tous les objets qui contribuent à cet art; qu’ils soient de grande dimension et se gonflent à l’aide du vent, peu importe ; pourvu qu’ils servent à moduler des airs et qu’on puisse les saisir, on les appelle ainsi, quelle que soit d’ailleurs leur forme. Tous ces instruments sont différents les uns des autres: je voudrais, autant que Dieu me le permettra, vous faire comprendre en quoi consiste cette différence, vous en expliquer la raison et vous montrer pourquoi le Prophète dit à tous: « Levez-

1. Rom. V, 3-5 —  2. II Cor. XI, 27. — 3. Ps LVI, 9.

vous ». Nous en avons déjà fait la remarque: il n’y a eu, en Jésus-Christ, qu’un seul corps pour ressusciter, tandis que le Psalmiste dit: « Levez-vous, ma harpe et mon luth ». Pour la harpe, celui qui en joue la porte dans ses mains : ses cordes sont tendues mais l’endroit d’où elles tirent leurs sons, et le bois concave qui pend et qui résonne, dès qu’on le touche, parce qu’il reçoit l’air, se trouvent à l’extrémité supérieure de cet instrument. Le luth, au contraire, porte à son extrémité inférieure ce bois concave et sonore. Dans la harpe, les cordes reçoivent donc d’en haut leurs sons: dans le luth, elles les reçoivent d’en bas : entre ces deux instruments, voilà toute la différence. Que nous représentent-ils l’un et l’autre? Le Christ, notre Seigneur et notre Dieu, réveille sa harpe et son luth, et il dit: « Je me lèverai dès le matin ». Vous voyez là, sans doute, une allusion à sa résurrection, car nous connaissons l’Evangile, et vous savez à quelle heure il est sorti du tombeau. Combien de temps chercherons-nous encore le Sauveur au milieu des ténèbres? Le jour est venu, reconnaissons-le donc : il est ressuscité dès le matin ». Mais que signifient la harpe et le luth? Le Christ s’est servi de son corps pour deux sortes d’oeuvres bien différentes : pour  opérer des miracles, et pour endurer des tourments. Les miracles venaient d’en haut: les souffrances venaient d’en bas.

DISCOURS SUR LE PSAUME LVII

SERMON AU PEUPLE.

RESPECT DE LA JUSTICE ET DE LA VÉRITÉ.

C’est une loi naturelle de respecter les droits de la justice et de la vérité, car ils sont inscrits dans le coeur humain et doivent se refléter dans la conduite. Mais les actes démentent trop souvent les principes. Les Juifs, les hérétiques et les pécheurs en donnent la preuve par leur astucieux entêtement à ne rien entendre qui les éclaire ou les gêne; mais leur malice se retourne contre eux, et, pour les punir, Dieu se contente de les abandonner aux passions de leur coeur, qui les aveuglent et les font cruellement souffrir. Puissions-nous profiter de leur exemple et mettre en pratique les leçons de la justice et de la vérité!

1. Nous devrions bien plutôt écouter qu’expliquer les paroles que nous venons d’entendre Il semblerait que la vérité fait un discours au genre humain tout entier, car elle dit à tous : « Si vous parlez vraiment selon la justice, enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements». Est-il, en effet, rien de plus facile, n’importe à quel scélérat, que de parler selon la justice? Interrogez le premier venu sur une affaire de justice: si ses intérêts ne sont pas en cause, ne vous donnera-t-il pas facilement une réponse conforme aux règles de l’équité ? La raison en est simple: au moment où la main du Créateur nous tirait du néant, la Vérité a écrit, au fond de nos coeurs, ces paroles: « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse 1». Personne ne pouvait ignorer ce principe, même avant que Dieu donnât sa loi, car il devait servir à juger ceux-là mêmes à qui la loi n’avait pas été donnée. Mais, afin d’empêcher les hommes de se plaindre, et de dire qu’il leur avait manqué quelque chose pour opérer leur salut, on écrivit sur des tables ce qu’ils ne lisaient

1. Tob. IV, 16; Matt. VII, 12.

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plus dans leurs coeurs. Ce principe y était gravé, mais ils ne voulaient pas le lire. On plaça donc sous leurs yeux ce qu’ils seraient obligés d’apercevoir dans leur conscience: la voix que Dieu lui fit entendre au dehors, força l’homme à rentrer en lui-même, selon cette parole de nos livres saints : « L’impie sera interrogé dans ses pensées 1». Où se rencontre une interrogation, là se trouve une loi. Les hommes, recherchant les biens extérieurs, sont comme sortis hors d’eux-mêmes:

alors, on leur a donné une loi extérieure, une loi écrite : il ne faudrait pas conclure de là qu’il n’y avait pas de loi gravée dans le coeur humain : seulement, ô homme, comme tu avais pris la fuite, et que tu t’étais éloigné de ton propre coeur, le Dieu qui se trouve partout arrête ta course vagabonde, et te force à rentrer en toi-même. Aussi, comnient la loi écrite parle-t-elle à ceux qui ont méconnu la loi gravée dans leurs cœurs 2? Le voici : « Violateurs de la loi, rentrez en vous-mêmes 3». Qui est-ce qui t’a appris à ne pas vouloir qu’un autre s’approchât de ta femme? qui est-ce qui t’a appris à ne pas vouloir qu’on te vole ? qui est-ce enfin qui t’a appris à ne pas vouloir qu’on te fasse souffrir une injustice ou mille autres mauvais procédés dont on pourrait parler en général et en particulier ? On pourrait interroger les hommes sur une multitude de choses, et leur demander, relativement à chacune d’elles, s’ils voudraient les souffrir: et ils répondraient aussitôt, à haute et intelligible voix: Non, je ne consentirai pas à cela. Mais, si tu ne veux pas te soumettre à ce mauvais traitement, crois-tu que tu sois le seul homme vivant? Est-ce que tu ne vis pas en société avec le genre humain tout entier? Celui qui a été créé par la même main que toi, est ton frère: nous avons tous été créés à l’image de Dieu, et cette image subsiste en nous, à moins que nous n’ayons détruit l’oeuvre du Créateur par des passions basses et terrestres. Par conséquent, « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse». Ce que tu ne veux pas souffrir de la part des autres, tu le trouves mauvais; une loi intérieure, gravée dans ton coeur, te force à le reconnaitre. Mats tu le faisais toi-même, et celui qui en souffrait se plaignait hautement de tes violences. Pourquoi es-tu obligé de rentrer en toi-même, dès qu’un autre

1. Sag. I, 9. — 2. Rom. II, 15. — 3. Isa. XLVI, 8.

t’inflige les mêmes mauvais traitements? Le vol est-il légitime? Non. Je demande si l’adultère est une bonne action, et tous s’écrient : Non. L’homicide est-il permis? Tous répondent encore : Nous le détestons. Est-il beau de désirer le bien d’autrui? Il n’y a qu’une voix pour dire : Non. Si tu n’en conviens pas encore avec les autres, qu’un homme désire avoir injustement ce qui t’appartient : tu ne trouves rien de répréhensible dans sa conduite? Alors, tu es libre de répondre comme il te plaira. Il y a donc parmi les hommes, et sur ces différents, points, unanimité à dire que de pareilles choses ne sont pas bonnes. Nous pouvons raisonner de la même manière au sujet de toute bonne action, qu’il s’agisse de rendre service, de faire du bien, ou qu’il soit simplement question de ne faire aucun tort au prochain. Je parle à un tomme qui a faim, je lui dis: Tu souffres de la faim ; un autre, ton voisin, a du pain; il en possède au-delà du nécessaire, il sait que tu en as besoin, il ne t’en donne pas; sa conduite te déplaît, parce que tu as faim; auras-tu le droit de dire que tu fais bien, quand, ayant le nécessaire, tu refuseras de secourir un frère que tu vois dans le besoin? Un étranger arrive dans ton pays, ne sachant où il prendra son repos; on ne le reçoit nulle part; il accuse hautement d’inhumanité les habitants de cette ville; il prétend que des barbares l’auraient mieux reçu. Il sent vivement l’injustice dont il a à souffrir : pour toi, tu ne la sens peut-être pas : ce que tu as à faire, c’est de te mettre, par la pensée, à la place de cet étranger, -et alors tu comprendras comment on peut trouver mauvais de ne pas recevoir ce que tu refuses dans ton pays à un voyageur inconnu. Je vous le demande à tous: est-ce vrai? Oui. Est-ce juste? Oui, encore.

2. Mais écoutez le Psalmiste : « Si ce que vous « dites est vraiment juste, enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements ». Soyez justes, non pas seulement en paroles, mais encore en actions. Si tu parles d’une manière et que tu agisses de l’autre, tes paroles sont bonnes, mais tes jugements sont mauvais. Je te demande lequel vaut mieux, de l’or ou de la fidélité? Comme tu n’es ni perverti ni ennemi de la vérité, au point de donner la préférence à l’or, tu réponds à ma demande en te déclarant pour la fidélité : tu parles alors selon la justice. As-tu entendu le

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Psalmiste ? « Si ce que vous dites est vraiment juste, enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements ». Quelle preuve donner de la différence qui se trouve entre tes jugements et tes paroles? J’ai déjà reçu de toi un témoignage non équivoque de la préférence que tu donnes à la fidélité.

Mais voilà qu’un ami est venu je ne sais d’où pour te visiter, et, en l’absence de tout témoin, il t’a confié un trésor.

Personne, du moins du côté des hommes, personne, si ce n’est lui et toi, ne connaît cet acte de confiance. Il y avait là pourtant un témoin, un témoin invisible, mais un témoin qui voit tout. Avant de remettre en tes mains son trésor, ton ami a eu peut-être soin d’écarter toute autre personne: il t’a conduit dans un endroit secret, dans la chambre où tu couches : mais ce témoin du dépôt, qu’on ne voit point dans l’intérieur d’une chambre à coucher, habite le fond de vos consciences. Ton ami, après t’avoir confié la somme d’argent dont il s’agit, a repris le chemin de sa demeure, gardant à cet égard un silence absolu vis-à-vis des membres de sa famille, espérant d’ailleurs revenir au moment opportun, et rentrer en possession de son bien, car un homme doit-il tromper ceux avec lesquels il est lié d’affection ? Cependant, comme les choses de ce monde sont fragiles, cet homme vient à mourir laissant un fils pour hériter de lui : cet enfant ne sait ce que possédait son père; il ignore le dépôt confié à la garde de ta bonne foi.

Homme prévaricateur, rentre; oui, rentre dans ton coeur : une loi s’y trouve écrite ; cette loi, la voici : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ». Suppose que tu es l’auteur même du dépôt, que tu n’en as rien dit à aucun des tiens, et qu’en mourant tu as laissé un fils : quel procédé aurais-tu le droit d’attendre de la part de ton ami ? Réponds-moi : prononce toi-même la sentence. En ton âme est dressé le tribunal du juge: le Seigneur Dieu y est assis : ta conscience fait l’office d’accusateur : le bourreau, c’est la crainte. Tu vis au milieu d’intérêts humains : tu fais société avec des hommes: vois donc quelle manière d’agir tu exigerais de ton ami à l’égard de ton fils. Je sais bien ta pensée, je connais ta réponse qu’elle te serve donc de guide pour prononcer ton jugement. Prononce la sentence: elle sera juridique. La vérité ne sait pas se taire: ses déclarations viennent de plus loin que les lèvres : elles viennent du coeur ; prêtes-y l’oreille, et conforme à ses décisions la conduite que tu tiendras envers le fils de ton ami. Forcé par le besoin, cet enfant est peut-être devenu un vagabond : il ne sait ce que possédait son père : il ignore quel usage il a fait de son bien: ou ne lui a jamais dit en quelles mains il en a fait le dépôt. Suppose qu’il est ton fils : tu méprises son père, parce qu’il est mort : agis comme si ce père était vivant, et, afin de ne point perdre la vie de l’âme, conduis-toi de la même manière que tu désirerais voir dans les autres, si tu venais à mourir.

Mais l’avarice donne des conseils bien différents : elle commande des choses contraires à la loi de Dieu. Autres sont les ordres du Seigneur; autres ceux de l’avarice. Dans le paradis, notre Créateur nous enjoint ses volontés : le serpent séducteur, venant à l’encontre, enjoint le contraire. Rappelle en ta mémoire ta première chute en Adam: c’est à cause d’elle qu’il te faut mourir, souffrir, manger ton pain à la sueur de ton front: c’est à cause d’elle que la terre se couvre pour toi de ronces et d’épines 1. Puisses-tu trouver dans les leçons de l’expérience la sagesse que tu n’as pas voulu puiser dans les préceptes du Seigneur! Néanmoins la cupidité l’emporte : pourquoi la vérité n’est-elle pas la plus puissante? Que sont aussi devenues ces paroles, si conformes à la justice, que tu prononçais tout à l’heure? Je te vois résolu à nier le dépôt confié à tes soins : tu n’as d’autre pensée que celle d’en frustrer l’héritier de ton ami. Il n’y a qu’un instant, je t’avais demandé lequel tu aimais le mieux, lequel tu préférais de l’or ou de la bonne foi : pourquoi parler d’une manière et agir de l’autre? Ce passage du psaume ne t’inspire-t-il aucune crainte? « Si vous parlez vraiment selon la justice, enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements ». Tu m’as dit que la bonne foi est de beaucoup la meilleure, et voilà que dans ton jugement tu donnes la préférence à l’or. Tes paroles ne laissaient pas supposer de ta part une semblable manière d’agir: tes paroles sont justes, tes jugements sont faux. Quand tu parlais ainsi d’après les règles de la justice, tu parlais donc contre ta façon de penser ! « Si vous parlez vraiment selon la justice,

1. Gen. III, 17, 18.

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enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements». En me répondant d’une manière aussi juste, tu parlais donc par respect humain et sans franchise.

3. Mais il en est temps, mes frères; arrivons, s’il. vous plaît, au sujet de ce psaume. Les paroles qu’il renferme sont pleines de douceur : l’Eglise les connaît parfaitement, parce qu’elles ont souvent retenti à ses oreilles. Ce sont les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ: ce sont les paroles de tout son corps: ce sont celles de l’Eglise militante, de cette           Eglise qui voyage comme exilée sur la terre, à travers mille écueils, au milieu d’ennemis qui la flattent et la maudissent. Si tu n’aimes point les adulateurs, tu ne craindras pas davantage ceux qui te feront des menaces. Le Psalmiste a examiné tous les hommes, et il s’est aperçu que tous parlent selon la justice. Qui est-ce qui oserait s’exprimer autrement? Ne s’exposerait-il pas à passer pour un homme injuste? Le Prophète semble donc les entendre tous; on dirait qu’il examine les mouvements de leurs lèvres; il leur adresse cet avertissement: « Si vous parlez vraiment selon la justice », si vous parlez sincèrement selon la justice, si votre langage ne dément pas les secrètes pensées de votre coeur, « enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements». Ecoute l’Evangile, il s’exprime de la même manière que le Psalmiste: «Hypocrites » , dit le Sauveur en s’adressant aux Pharisiens, « comment pouvez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes mauvais? Ou bien rendez bons l’arbre et ses fruits: ou bien rendez-les mauvais ». Muraille de boue, pourquoi vouloir te blanchir? Je sais ce que tu es à l’intérieur:

tes belles apparences ne me trompent pas. Je sais ce que tu montres : je n’ignore pas davantage ce que tu caches. «Car », suivant le langage de l’Evangile, Jésus-Christ n’avait pas besoin que quelqu’un lui rendît témoignage sur la valeur des hommes, car il savait parfaitement ce qu’il y avait en eux 2 » . « Il n’ignorait pas ce qu’il y avait dans le coeur humain », puisqu’il l’avait créé, qu’il s’était fait homme pour ramener l’homme égaré.

Voyez-le donc: n’y a-       t-il pas une liaison surprenante entre toutes ces paroles: « Hypocrites, comment pouvez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes

1. Matt. XII, 34, 35. — Jean II, 25

mauvais? Si donc vous parlez selon la justice, enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements». Avez-vous tenu le langage de la droiture, quand vous avez dit: « Maître, nous savons que vous êtes juste et que vous ne faites acception de personne 1? »Pourquoi votre coeur était-il alors plein de ruse méchante? Pourquoi, après avoir détruit en vous l’image de votre Créateur, lui présentiez-vous celle de César? Si l’on a entendu vos paroles, l’expérience a aussi démontré de quelle nature étaient vos jugements ; car, n’avez-vous pas crucifié celui à qui vous donniez le nom de juste? « Si donc vous parlez vraiment selon la justice, que vos jugements soient justes, ô enfants des hommes ». Pourquoi me dites-vous: « Nous savons que vous êtes juste », puisque je prévois d’avance quel sera votre jugement, puisque vous crierez : « Crucifie-le, crucifie-le? » . « Si donc vous parlez vraiment selon la justice, enfants des hommes, soyez justes dans vos jugements ». Qu’avez-vous fait, en effet, lorsque vous avez persécuté le Dieu-Homme, et que vous avez mis à mort votre Roi? De ce que vous l’ayez fait mourir, il ne suivait pas qu’il ne serait pas votre Roi, puisqu’il devait ressusciter. Quand il s’était agi du titre placé sur la croix du Sauveur, et où l’on avait écrit en trois langues différentes, en hébreu, en grec et en latin : « Voici le Roi des Juifs 2», un juge, qui n’était qu’un homme, avait su répondre: « Ce que j’ai écrit est écrit ». Et Dieu n’aurait pas su dire: Ce que j’ai écrit est écrit? Oui, il est votre Roi: vivant, il est votre Roi ; crucifié, il est votre Roi; il est ressuscité, il est remonté au ciel; et, là encore, il est votre Roi : plus tard, il reviendra, et malheur à vous, car alors il n’aura pas cessé d’être votre Roi. Allez maintenant, parlez selon la justice, et toutefois ne vous mettez pas en peine de juger avec droiture, ô enfants des hommes ! Vous ne voulez pas juger avec droiture: la droiture présidera au jugement qu’on rendra contre vous. Car il vit, votre Roi; il ne meurt plus: désormais la mort n’exercera plus sur lui son empire 3. Il vient: « Violateurs de sa loi, rentrez en vous-mêmes 4». Il viendra; corrigez-vous avant sa venue, prévenez son avènement par une humble confession

5. Il

1. Matt. XX 1, 16. — 2. Luc, XXIII, 38. — 3. Rom. VI, 7. — 4. Isa. XLVI, 6. — 5. Ps. XCIV, 2.

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viendra, et il est votre Roi. Souvenez-vous du titre qui a été attaché à sa croix. Vous avez beau ne pas voir l’inscription, elle y est: quoiqu’on ne la lise pas sur la terre, elle se conserve du moins toujours dans le ciel. Pensez-vous que le texte de cette inscription ait été altéré? Quel est le litre de ce psaume? « Pour la fin; ne corromps rien, à David, sur l’inscription du titre ». Cette inscription du titre n’est donc pas altérée. Le Christ, voilà votre Roi, parce qu’il est le Monarque universel; « parce que la royauté lui appartient et qu’il gouvernera tous les peuples 1 ». Dès lors que vous êtes soumis à sa puissance suprême, il vous avertit avant de venir; il vous dit: Je ne vous juge pas encore, mais je vous exhorte à penser à vous, Si je vous fais aujourd’hui des menaces, c’est afin de n’avoir pas à vous juger plus tard et à vous punir. « Si donc, ô enfants des hommes, vous parlez vraiment selon la justice, soyez justes dans vos jugements ».

4. Mais comment agissez-vous maintenant? Pourquoi vous parlé-je ainsi ? « Pendant que vous êtes sur la terre, vous ne travaillez qu’à former dans votre coeur des desseins injustes 2 ». Mais votre coeur est-il bien seul occupé d’injustices? Ecoute ce qui suit: Car les mains suivent le coeur; elles lui obéissent: l’un réfléchit, les autres agissent: et quand elles n’agissent pas, c’est par impuissance et non par défaut de volonté. Quoique tu ne puisses accomplir tous tes désirs, dès lors que tu les as formés, Dieu t’en tient compte. « Pendant que vous êtes sur la terre, vous ne travaillez qu’à former dans votre coeur des desseins coupables ». Que lis-tu ensuite? « Avec l’iniquité, vos mains font une chaîne ». « Elles font une chaîne », c’est-à-dire, le péché vient du péché, il engendre à son tour le péché ; la cause en est dans le péché. Expliquons-nous. Un homme s’est rendu coupable de vol, c’est un péché: il a été vu, et il cherche à tuer le témoin de sa mauvaise action: voilà un péché enchaîné à un autre. Si, par un secret jugement de Dieu, il réussit à se défaire, par le meurtre, de cet importun témoin, il sent bien qu’il est connu comme assassin, et alors il prend ses mesures pour en finir avec un homme qui peut déposer contre lui: aux deux premières fautes il en

1. Ps. XXI, 29 . —  2. Id. LVII, 3

enchaîne une troisième. Sur ces entrefaites, et afin de n’être ni surpris ni convaincu d’avoir commis de tels crimes, il consulte un astrologue. Nouveau péché ajouté aux trois autres. Peut-être l’astrologue lui donne-t-il une réponse désagréable et inquiétante. Il a donc recours à un aruspice, et il le prie de faire pour lui des expiations : celui-ci déclare qu’une expiation lui est impossible; il faut donc s’adresser à un sorcier. Comptez, si vous le pouvez, tous les anneaux de cette chaîne de péchés. « Avec l’iniquité vos mains font une chaîne ». Jusques à quand te livreras-tu à ce détestable métier? Jusques à quand ajouteras-tu péché à péché? Dégage-toi donc;

brise ces chaînes de péchés. Mais, dis-tu, je ne puis.

Elève vers Dieu les cris de ta prière, et dis-lui : « Malheureux que je suis ! qui est-ce qui me délivrera de ce corps de mort 1? » La grâce de Dieu viendra en toi, et alors tu trouveras ton bonheur dans le bien, comme tu le trouvais autrefois dans le mal; et, dégagé de tes chaînes, rendu à la liberté, tu feras monter vers le trône de l’Eternel les accents de ta reconnaissance: « Seigneur, vous avez brisé les liens qui me retenaient captif

2. Vous avez brisé mes liens », c’est-à-dire, vous m’avez pardonné mes péchés. Vois si les péchés ne sont pas de véritables liens. « Chacun, dit l’Ecriture, est embarrassé dans les lacets de ses péchés 3 ».

Ce ne sont pas de simples liens, ce sont des lacets: on appelle de ce nom ce qui se fait avec des crins tressés: en d’autres termes, tes péchés s’entrelaçaient les uns dans les autres. « Malheur », dit Isaïe, « malheur à ceux qui traînent leurs péchés comme une longue corde 4». Que veulent dire ces paroles: « Malheur à ceux qui traînent leurs péchés comme une longue corde? » Malheur à ceux qui font une chaîne avec l’iniquité. Nos péchés nous punissent autant qu’ils nous embarrassent: le Seigneur Jésus s’arma d’un fouet fait de cordes pour chasser du temple tous ceux qui y faisaient un trafic indécent

5. Mais parce que tu ne sens pas le poids de tes chaînes, tu ne yeux pas encore les voir brisées: elles te plaisent, tu trouves en elles ton bonheur; mais elles te paraîtront bien lourdes, quand le Seigneur dira: «Qu’on lui lie les mains et les pieds, et qu’on le jette

1. Rom. VII, 24.— 2. Ps. CXV, 16.—  3. Prov. V, 22.— 4. Isa. V, 18.—  5. Jean, II, 15.

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dans les ténèbres extérieures: il y aura là pleur et grincement de dents 1 ».Tu te sens saisi d’horreur et d’épouvante; tu frappes ta poitrine: à ton avis il est mal de commettre le péché, il est beau de pratiquer la vertu. « Enfants des hommes, si vous parlez vraiment selon la justice, soyez donc justes dans vos jugements ». Faites passer vos paroles dans vos actions, et que votre conduite soit l’expression de votre manière de parler. Ne faites pas de chaînes avec l’iniquité, parce que les liens que vous feriez en cette vie serviraient plus tard à vous ôter• l’usage de vos membres. Il en est qui n’écoutent pas cet avertissement, quoique tous n’y soient pas sourds: ceux qui ne les écoutent pas, Dieu les connaît d’avance.

5. « Les pécheurs se sont éloignés dès le sein de leurs mères; ils se sont égarés avant d’en sortir: ils n’ont dit que des faussetés ». Lorsqu’ils parlent iniquité , ils disent des faussetés, parce que l’iniquité est la fausseté même: et quand ils parlent justice, leur langage est encore aussi peu droit, parce que leur coeur dément en secret les paroles qui sortent de leur bouche. Pourquoi le Prophète dit-il: « Les pécheurs se sont éloignés dès le sein de leurs mères? » Cherchons-en avec soin la raison: car peut-être a-t-il voulu dire que Dieu connaît d’avance, dès le sein de leur mère, ceux qui commettront le péché.

D’où vient, en effet, que Rébecca, étant encore enceinte, et portant dans ses entrailles deux jumeaux, le Seigneur dit : « J’aime Jacob et je déteste Esaü 2?» Ne dit-il pas encore: « L’aîné sera assujéti au plus jeune? »

C’était là, sans doute, un secret jugement de Dieu, mais un jugement qui s’exerçait dès le sein de la mère;

« car les péchés se sont éloignés »

dès leur origine. De quoi se sont-ils éloignés? De la vérité. De quoi encore? de la céleste patrie, de la vie bienheureuse. En ont-ils été éloignés dès le sein de leur mère? Quels pécheurs ont été éloignés même avant de naître? Qui est-ce qui pourrait venir au monde, s’il n’était d’abord enfermé dans le sein maternel? Et parmi ceux qui nous écoutent inutilement, y en aurait-il un seul en cette vie, s’il n’était préalablement né? Les pécheurs ont donc peut-être été éloignés d’un autre sein, dans lequel la charité souffrait au point de dire par la bouche de l’apôtre saint Paul : « Mes

1. Matt. XXII, 13. — 2. Gen. XXV, 23; Mal. I, 2, 3; Rom. IX, 13.

petits enfants, pour qui je ressens de nouveau une sorte de travail de l’enfantement, jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous ». Demeure donc en ce sein; attends que tu y sois formé. N’aie pas la prétention de t’attribuer l’usage du jugement que tu n’as pas encore. Tu es encore charnel: tu es conçu, car dès lors qu’on t’a donné le nom de chrétien, tu as apparu dans les entrailles de ta mère sous l’influence d’un certain sacrement. L’homme, en effet, ne se forme pas seulement des entrailles de sa mère, il se forme aussi dans ses entrailles; il naît d’abord dans les entrailles maternelles; puis il en tire sa substance. Voilà pourquoi il a été dit de Marie: « Ce qui est né en vous est du  Saint-Esprit ». Le Sauveur n’était pas encore né de la sainte Vierge, mais il était déjà né en elle. De petits enfants naissent donc dans les entrailles de l’Eglise, et il est pour eux avantageux de ne naître que parfaitement formés, parce qu’ils tomberaient de son sein, pareils à des avortons. Puisse-t-elle t’engendrer, et ne pas avorter ! Sois patient, jusqu’au moment où ta formation sera complète, jusqu’au jour où tu seras affermi par l’enseignement de la vérité ; reste enfermé dans les entrailles de ta mère. Mais si, par impatience, tu viens à les ébranler, elle te jettera hors de son sein: sa douleur sera grande; mais elle sera moins à plaindre que toi.

6. « Les pécheurs se sont-ils éloignés dès le sein de leurs mères? ils se sont égarés avant d’en sortir: ils n’ont dit que des faussetés ». Se sont-ils égarés dès le sein de leur mère, parce qu’ils ont dit des faussetés? ou plutôt, ont-ils dit des faussetés, parce qu’ils se sont égarés dès le sein de leur mère? En effet, le sein de l’Eglise est le séjour permanent de la vérité; et quiconque s’en éloigne doit infailliblement dire des faussetés. Oui, je le dis, l’erreur et le mensonge se trouvent nécessairement dans la bouche de quiconque n’a pas voulu naître dans ses entrailles, ou s’est vu rejeté par elle comme un avorton, après qu’il a été conçu. C’est pourquoi les hérétiques déclament contre l’Evangile: parlons donc spécialement de ces malheureux, que nous voyons avec douleur rejetés du sein de notre commune mère. Nous leur lisons ce passage de l’Evangile: Voici les paroles du Christ : « Il fallait que le Christ

1. Gal. IV, 19. — 2. Matt, I, 20.

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souffrît et ressuscitât le troisième jour » . A ces mots, je reconnais, disent-ils, notre chef; c’est bien là l’Epoux. Reconnais donc aussi avec moi l’épouse, car vois ce qui suit: « Et que l’on prêchât en son, nom la pénitence et la rémission des péchés parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem ». — Viens ici, viens ici. — Voilà l’Eglise répandue « parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem » : aussi je ne dis pas: Viens ici, puisqu’elle vient elle-même à toi. Mais ils restent sourds et demeurent en opposition avec l’Evangile; ils ne nous permettent pas de leur lire la parole de Dieu ; et, tandis qu’ils se vantent de l’avoir préservée des flammes, ils s’efforcent de l’effacer avec leur langue; ils parlent en leur nom et ils ne disent que des choses vaines. Tel et tel, s’écrient-ils, ont livré les saints livres. Je le dis plus liant qu’eux, et je dis ce qui est: Oui, tel et tel sont des traditeurs. Mais que m’importe? Ceux que tu viens de citer, tu ne peux trouver leurs noms dans l’Evangile : je ne pourrais davantage t’y montrer les noms de ceux dont je parle. Otons nos livres, n’ayons en main que celui de Dieu. Ecoute: c’est Jésus-Christ qui te parle, c’est la vérité qui te dit: « Il fallait qu’on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem ». — Non, répondent-ils, nous n’écouterons pas: c’est plutôt à vous d’écouter ce que nous vous disons: ce que dit l’Evangile, nous ne consentons pas à l’entendre. « Les pécheurs se sont éloignés dès le sein de leur mère: ils se sont égarés avant d’en sortir; ils ont dit des faussetés ». Pour nous, disons la vérité, puisque nous l’avons entendue: c’est Dieu, et non pas un homme qui nous a parlé. Un homme peut mentir; il est impossible que la vérité nous trompe. Si je reconnais le Christ, qui est la vérité même, c’est la vérité qui m’apprend à le connaître: c’est encore elle qui m’aide à connaître l’Eglise, cette Eglise à qui Dieu a donné communication de la vérité. Qu’on ne vienne point me dire des faussetés. Quand on a été formé dans les entrailles de l’Eglise pour s’égarer dès son sein, et qu’on veut me dogmatiser, j’ai le droit de savoir d’abord ce qu’on a l’intention de m’enseigner. Vous vous êtes éloignés dès

1. Luc, XXIV, 46, 17.

le sein de votre mère, vous vous êtes égarés même avant d’en sortir: je le vois, et j’écouterais vos enseignements? Mais vous ne pouvez me dire que des faussetés! « ils se sont égarés dès le sein de leur mère; ils ont dit des faussetés ».

7. « Leur fureur est pareille à la fureur d’un serpent » . Vous allez entendre quelque chose d’important. « Leur fureur est pareille à celle d’un serpent ». Comme si nous l’avions interrogé sur le sens de ces paroles, le Prophète ajoute:

« D’un aspic qui est sourd »; pourquoi est-il sourd? « Et qui se bouche les oreilles ». Sa surdité vient donc de ce qu’il se bouche les oreilles. « Il se bouche donc les oreilles, et n’écoute ni la voix de l’enchanteur, ni celle du remède que lui prépare le sage ». Ce que nous disons ici, nous l’avons entendu dire à d’autres; nous disons ce que les hommes, appliqués à l’étude de ces choses, ont pu y comprendre, ce que l’Esprit-Saint connaît bien mieux que personne. Le Prophète s’est exprimé ainsi, sans doute, parce qu’il peut se faire que ce que nous avons entendu dire soit l’exacte vérité. Lorsqu’un marse enchanteur a commencé à exercer son influence sur l’aspic, par la récitation de quelques formules particulières, comme en emploient les magiciens, savez-vous ce que fait ce reptile? Veuillez avant tout, mes frères, faire une remarque; je vous préviens d’avance, afin qu’aucun d’entre vous n’éprouve de scrupule à écouter ce que je vais dire; quelles que soient les comparaisons dont elle se sert, jamais la sainte Ecriture ne donne d’importance et d’estime à l’objet même de la comparaison; elle ne fait qu’en tirer une similitude. Ainsi, le Sauveur n’a pas donné son approbation à ce juge inique, dépourvu de toute crainte de Dieu et des hommes, qui ne voulait point écouter la veuve de l’Evangile; il ne s’est servi de son exemple que pour faire une comparaison 2. Jésus-Christ n’a pas non plus prétendu louanger l’homme indolent, qui a donné trois pains à son ami, plutôt pour échapper à ses importunités que pour lui témoigner son affection; néanmoins, il a utilisé son exemple et en a fait le sujet d’une comparaison. Des objets très-peu dignes de louanges servent donc parfois à établir, dans certaines limites, d’utiles similitudes. Parce que les divines Ecritures vous

Ps. LVII, 5, 6. — Luc, XVIII, 2

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parlent d’enchanteurs, êtes-vous en droit de croire que vous devez vous rendre au milieu des Marses? S’il en était ainsi, vous devriez aussi fréquenter les spectacles et les théâtres, puisque l’Apôtre a dit: « Je ne lutte pas, comme si je battais l’air 1 ». Car lutter, c’est donner le spectacle des cinq combats. Saint Paul a parlé de la lutte par simple comparaison; voulait-il nous inspirer du goût pour ces sortes de spectacles? Il a dit encore : « Celui qui combat dans la lice s’abstient de tout 2 ». Un chrétien doit-il, en conséquence de ces paroles, affecter de courir au théâtre, et de s’occuper de vanités pareilles? Quand on se sert devant toi d’une comparaison, remarque donc attentivement ce qu’on veut t’apprendre et te défendre. Ainsi a-t-on voulu tirer une similitude du fait d’un Marse, qui enchante un aspic, pour le faire sortir de sa ténébreuse demeure? il veut l’amener au jour; l’aspic se plaît dans l’obscurité, au sein de laquelle il s’enveloppe et se cache; et, comme il ne veut pas en sortir, il refuse d’écouter la voix fascinatrice à laquelle il se sent porté à obéir malgré lui; pour cela, que fait-il? Il presse contre terre l’une de ses oreilles, tandis qu’à l’aide de sa queue il ferme l’autre; voilà comment il agit pour éviter de son mieux le piége du charmeur, et ne point sortir de son repaire. Le Saint-Esprit compare à ce reptile certains pécheurs, sourds à la voix de Dieu, et qui, loin de mettre en pratique la parole du Seigneur, font tout leur possible pour ne pas même l’entendre.

8. Chose pareille s’est vue aux premiers jours du Christianisme. Le martyr Etienne prêchait la vérité, il voulait comme charmer des âmes plongées dans les ténèbres, et les amener à la lumière; arrivé au point de leur parler du Christ, il ne put se faire entendre de ces âmes volontairement endurcies. Aussi que nous dit d’elles la sainte Ecriture? Que nous rapporte-t-elle à leur endroit? Voici ce qu’elle nous raconte : « Ils bouchèrent leurs oreilles ». Ce qu’ils firent ensuite, l’histoire de la passion d’Etienne nous l’apprend. lls n’étaient pas sourds, mais ils se sont rendus tels. Les oreilles de leur coeur étaient fermées; toutefois la vérité fut si forte que, traversant les oreilles de leur corps, elle vint frapper violemment celles de leur coeur; alors ils bouchèrent même les oreilles de leur corps, et en vinrent à lapider

1. I Cor. IX, 26, 28. —  2. Ibid.

le saint 1. C’étaient bien des aspics, frappés de surdité et plus durs que les pierres dont ils accablèrent leur enchanteur; ils n’écoutèrent ni la voix du charmeur, ni celle « du remède « que leur mélangeait le sage ». Qu’est-ce que ce remède mélangé par le sage? Un remède mélangé veut dire, sans doute, un remède préparé. Demandons-nous comment un remède peut être tel sans être préparé? Les prophéties, la loi, tous les commandements étaient des remèdes, mais des remèdes non encore préparés; leur préparation a été opérée par la venue du Sauveur. Les Juifs n’ayant pu les supporter, à cause de leur simplicité native, ces remèdes ne guérissaient pas. Le Christ est venu leur donner toute leur perfection. Etienne s’efforçait de les charmer et de leur insinuer ce remède préparé; ils ne voulurent pas seulement l’entendre; ils bouchèrent leurs oreilles par opposition à celui-là même qui avait donné au médicament toute sa vertu, car à peine avaient-ils entendu prononcer le nom du Sauveur, qu’ils avaient déjà pris cette précaution d’une surdité volontaire. Leur fureur était devenue pareille à celle d’un serpent. Pourquoi fermer vos oreilles? Attendez, écoutez; puis, si vous le pouvez, vous vous emporterez. Ce qu’ils voulaient, c’était non pas écouter, mais s’irriter. S’ils avaient prêté l’oreille aux paroles du saint, ils auraient bien pu se calmer et bien faire. « Leur fureur est semblable à celle d’un serpent».

9. Tels sont encore aujourd’hui ceux qui nous font souffrir. Dès le premier abord, ils se croyaient en possession de la vérité: niais Dieu n’a pas cessé de soutenir son Eglise; il n’a pas différé de les confondre. On a prêché la vérité dans cette Eglise; dans le sein de cette bonne mère on a étalé au grand jour tous leurs mensonges. La lumière s’est montrée à tous; tous les yeux ont pu contempler cette ville, placée sur la montagne, et qui ne peut demeurer cachée, ce flambeau élevé sur le chandelier, et qui brille aux regards de tous ceux qui habitent la maison 2. Où l’Eglise de Dieu est-elle encore inconnue? En quels endroits n’ont pas encore pénétré les rayons de la vérité chrétienne? Le Sauveur n’est-il pas cette montagne immense, qui s’est formée d’une petite pierre, et qui s’étend sur toute la face de l’univers »? Voilà ce qui les

1. Act. VII, 56, 57. — 2. Matt. V, 14, 15.— 3. Dan, II, 35.

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convainc d’erreur; ils n’ont rien à dire contre l’Eglise. A quoi sont-ils réduits? A nous dire:

Pourquoi nous chercher? Que nous voulez-vous? Retirez-vous de nous. A dire à leurs partisans: Que personne d’entre vous n’engage de conversation avec eux ! Ne les fréquentez pas, ne les écoutez pas. Leur fureur est pareille à celle des serpents, « à la fureur d’un aspic sourd, qui se bouche les oreilles, et qui n’entend ni la voix de l’enchanteur, ni la voix du médicament que lui prépare le sage». D’après ce passage, n’est-il pas facile d’imaginer de quel remède veut parler le Prophète, puisqu’il y est question de la voix? Est-ce qu’un médicament aune voix? Oui, il est un remède qui peut parler; ce remède, nous vous l’apportons; écoutez donc ce qu’il vous dit, mais non à la manière d’un aspic sourd. « Enfants des hommes, si vous parlez « vraiment selon la justice, que vos jugements soient justes». C’est la parole «du remède», mais « du remède préparé par le sage ». Car Jésus-Christ est venu pour accomplir la loi et les Prophètes 1, pour affermir la vérité elle-même, pour établir enfin les deux commandements, qui renferment toute la loi et tous les Prophètes 2.

10. On dit que, pour boucher parfaitement ses oreilles, l’aspic presse l’une contre terre, et qu’à l’aide de sa queue, il ferme l’autre. Voulons-nous voir encore en cela un autre mystère? Demandons-nous quel est le sens de ce fait? Dans la queue, il faut voir le symbole des choses passées, qui sont derrière nous; nous devons donc tourner le dos au passé, pour porter notre attention vers ce qu’on nous promet; ne nous attachons donc d’affection ni à notre vie passée, ni à la vie présente; c’est l’avis que nous donne l’Apôtre: « Quel fruit », nous dit-il, « avez-vous retiré de ce qui vous fait maintenant rougir 3? » Il nous défend par là de nous rappeler avec plaisir le passé; par là, aussi, il arrête le désir secret d’en jouir encore, et ainsi nous empêche-t-il de reporter nos affections dans la terre d’Egypte. Pour le présent, en quels termes nous commande-t-il de le mépriser? « Nous ne regardons point les choses visibles; nous ne considérons que les choses invisibles. Les choses visibles appartiennent au temps et passent vite; mais les choses invisibles sont éternelles 4». Il raisonne de la même

1. Matt. V, 1,7,— 2. Id. XXII, 40,— 3. Rom. VI, 21. — 4. II Cor. IV, 18.

manière au sujet de la vie présente : « Si nous espérons en Jésus-Christ seulement en ce qui regarde la vie présente, nous sommes les plus misérables de tous les hommes ». Oublie donc le passé; car, pendant son cours, tu as mal vécu ; méprise le présent, parce qu’il s’écoule avec rapidité, et qu’en y attachant tes affections, tu trouverais en lui l’obstacle le plus sérieux à l’acquisition des biens à venir. Si la vie présente fait ton bonheur, tu appliques une oreille contre terre; et, si le passé te charme encore, malgré la vitesse avec laquelle il s’éloigne de toi, tu fermes avec la queue ton autre oreille. Va donc au jour, c’est ton devoir; écoute la voix du remède que t’a préparé le sage; sors des ténèbres; ainsi marcheras-tu à la lumière, et pourras-tu dire, dans le sentiment de la joie: « J’oublie ce qui est derrière moi, et je m’avance vers ce qui est devant moi 2 ». L’Apôtre ne dit pas : J’oublie ce qui est passé, pour mettre mon bonheur dans le présent. En affirmant qu’il oublie le passé, il montre qu’il ne se sert pas de la queue pour fermer l’une de ses oreilles; et, en ajoutant qu’il s’avance vers les choses de l’avenir, il fait preuve de n’être point assourdi par les affaires du moment. Puisqu’il entend, il est juste qu’il prêche ensuite, qu’il se livre aux transports de la joie, et que, sous l’influence de ce sentiment d’allégresse, il se dépouille de son premier vêtement et vienne au grand jour annoncer la vérité.

Le serpent fait encore un autre emploi de sa malice, et, sous ce rapport, le Seigneur nous engage à l’imiter: «Soyez», nous dit-il, « soyez malins comme des serpents 3 ». Qu’est-ce à dire, « malins comme des serpents? » Pour mettre sa tête à l’abri des coups de son adversaire, le serpent lui présente le reste de son corps. Agis de même, car la tête de l’homme, c’est le Christ 4. Mais tu es appesanti par le poids de ta première peau, si j’ose parler ainsi, et par la lourdeur du vieil homme; aussi l’Apôtre nous adresse-t-il cet avertissement : « Dépouillez-vous du vieil homme, et revêtez-vous de l’homme nouveau 5 ». — Comment, diras-tu, comment me dépouiller du vieil homme? — Imite la malice du serpent. Que fait-il pour se dépouiller de sa vieille peau? Il se force à passer par

1. I Cor. XV, 19. — 2. Phil. III, 13. — 3. Matt. X , 16. — 4. I Cor. XI, 3. —  5. Colos. III, 9, 10.

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un trou étroit. — Mais où trouverai-je ce trou étroit par où je passerai? — Le voici; le Sauveur te l’indique. « La voie qui mène à la « vie est étroite; il y en a peu qui y marchent 1 ». Parce qu’il y en a peu pour oser la suivre, tu crains de t’y engager; tu ne veux pas y marcher? C’est là qu’il faut se dépouiller de son vieux vêtement; il est impossible de s’en dépouiller ailleurs. Si tu consens à être toujours chargé des dépouilles du vieil homme, à les voir embarrasser tes mouvements et t’étouffer, ne prends point ce chemin étroit, car tu ne pourras y passer avec le fardeau de tes péchés et de ta première vie. Puisque ce corps, qui se corrompt, appesantit l’âme 2, ou bien ne te laisse accabler par aucun désir charnel, ou bien dépouille-toi de la concupiscence du vieil homme. Et comment t’en dépouiller, si tu ne passes par la voie étroite, si tu n’es rusé comme un serpent?

11. « Dieu a brisé leurs dents dans leur bouche 3 ». A qui le Seigneur a-t-il brisé les dents? A ceux dont la fureur est pareille à la fureur du serpent et de l’aspic qui ferme ses oreilles pour n’entendre, ni la voix de l’enchanteur, ni celle du remède préparé par le sage. Qu’est-ce que Dieu leur a fait? « Il a brisé leurs dents dans leur bouche ». Dieu l’a fait, et, non-seulement il l’a fait autrefois, mais il le fait encore aujourd’hui. Cependant, mes frères, pourquoi ne pas se contenter de dire que « Dieu a brisé leurs dents », sans ajouter qu’il les a brisées « dans leur bouche? » Pareils au serpent et à l’aspic, dont nous parlions tout à l’heure, les Pharisiens ne voulaient entendre ni la loi, ni les préceptes que Jésus-Christ, la vérité même, leur apportait: leurs péchés passés étaient, pour eux, un objet de complaisance, ils ne voulaient point renoncer à la vie présente, c’est-à-dire qu’ils préféraient les joies passagères de ce monde aux joies durables de l’éternité. Ils ne voulaient rien écouter, car leurs oreilles étaient fermées, l’une par le plaisir que leur causait la mémoire du passé, l’autre par le plaisir que leur procuraient les biens présents. Pourquoi, en effet, ont-ils dit : « Si nous le laissons agir de la sorte, les Romains viendront et nous enlèveront notre ville et notre pays 4? » C’est qu’ils ne voulaient point perdre leur ville. Par conséquent, ils avaient appliqué

1. Matt. VII, 14. — 2. Sag. IX, 15. — 3. Ps. LVII, 7. — 4.  Jean, XI, 48.

contre terre une de leurs oreilles; aussi ne voulurent-ils pas recevoir les paroles salutaires que leur adressait le sage, et y restèrent-ils sourds. Il est dit encore qu’ils étaient avares et aimaient l’argent, et nous trouvons dans l’Evangile l’histoire de toute leur vie, même de leur vie passée, faite par Jésus-Christ. Il suffit de lire ce livre divin pour comprendre ce qui leur fermait les deux oreilles.

Que votre charité veuille bien remarquer la conduite de Dieu à leur égard. « Il a brisé  leurs dents dans leur bouche ». Que veulent dire ces mots : « Dans leur bouche ? » Ils signifient qu’il les a forcés de prononcer eux-mêmes leur condamnation, et que la sentence est sortie de leur propre bouche. Leur but était de pouvoir décrier le Sauveur, à l’occasion du tribut à payer à César. En réponse à leur question, Jésus ne leur dit ni qu’il était permis, ni qu’il était défendu de le payer.

S’il avait dit : Payez le tribut à César, ils l’auraient accusé de manquer de respect à la nation Juive en la déclarant tributaire, car, la prédiction en avait été faite dans la loi: c’était en raison de leurs péchés qu’ils subissaient l’humiliante nécessité de payer un tribut. S’il nous oblige, disaient-ils, à remplir ce devoir à l’égard de l’empereur, nous aurons une preuve contre lui, nous l’accuserons d’outrager la nation. Si, au contraire, il nous dit: Ne payez pas, vous n’y êtes pas tenus, nous aurons toute facilité de prouver qu’il s’est déclaré contre César et nous a empêchés de lui rendre nos devoirs. Tel fut le double piége qu’ils tendirent au Sauveur , comme s’ils avaient pi,i espérer l’y prendre. Mais à qui s’adressaient-ils? A celui qui savait briser les dents de ses adversaires dans leur bouche. « Montrez-moi une pièce de monnaie », leur dit-il :

« Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? » Pensez-vous à payer le tribut? Voulez-vous observer la justice? Me demandez-vous un conseil pour devenir justes? « Si vous parlez sincèrement selon la justice, soyez donc justes dans vos jugements, ô enfants des hommes ». Mais puisque votre langage est tout opposé à vos jugements, vous n’êtes que des hypocrites : « Pourquoi me tentez-vous ? » Je vais briser vos dents dans votre bouche. « Montrez-moi une pièce de monnaie ». Et ils en mirent une sous ses yeux. Et au lieu de leur dire: Voilà l’image de César, il leur adresse cette question: « De qui

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est cette image ? » Par là il brisait leurs dents dans leur bouche; car, Jésus leur demandant quelles étaient l’image et l’inscription gravées sur cette pièce de monnaie, ils furent obligés de répondre que c’étaient celles de César. Le Sauveur avait, dès lors, toute facilité de briser leurs dents dans leur bouche. Vous avez répondu : aussi vos dents sont-elles brisées dans votre bouche. « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 1 ». César vous demande son image: rendez-la-lui. Dieu vous demande la sienne: faites de même. Vous n’avez pas le droit de faire perdre à César sa monnaie: vous n’avez pas davantage le droit d’enlever à Dieu ce qui lui appartient. A cela qu’avaient-ils à répondre? Rien. Ils avaient été envoyés vers Jésus pour trouver en lui un motif de le décrier : ils revinrent en disant qu’il était impossible de lui répondre. Pourquoi cela ? Parce que leurs dents avaient été brisées dans leur bouche.

12. Autre fait semblable. Les Pharisiens dirent à Jésus : « Par quelle puissance faites-vous tous ces prodiges ? » Et il leur répondit : « Je vais, à mon tour, vous faire une question: «  répondez-moi».Et il les interrogea au sujet de Jean, et leur demanda d’où venait le baptême de Jean, de Dieu ou des hommes? par là, il les mettait dans l’impossibilité de répondre, à moins de se condamner eux-mêmes. Ils ne voulurent pas dire que ce baptême venait des hommes, dans la crainte d’être lapidés par ceux qui les entendraient, parce qu’on regardait Jean comme un prophète. Dire qu’il venait de Dieu était pour eux bien plus difficile, car c’était avouer que lui-même était le Christ, puisque Jean l’avait annoncé comme tel. Restés entre ces deux impossibilités, incapables de répondre de façon ou d’autre, ces malheureux, qui voulaient embarrasser le Sauveur, en appelèrent à l’ignorance et lui dirent: «Nous ne savons pas 2 ». Quand ils lui disaient : « Par quelle puissance faites-vous ces prodiges ? » ils avaient l’intention de le mettre en défaut et de l’attaquer. S’il avait dit : Je suis le Christ, ils se seraient jetés sur lui, prétextant de sa part l’arrogance, l’orgueil, des paroles sacrilèges : il ne voulut point faire cette déclaration, muais il posa une question sur le compte de Jean, qui, lui, avait publiquement reconnu le caractère du Christ.

1. Matt. XXII, 17, 21.— 2. Marc, XI, 28, 33.

Ses ennemis ne se sentirent pas l’audace d’attaquer le témoignage de Jean, parce qu’ils avaient à craindre de se voir assassinés par le peuple : le courage leur manqua aussi pour avouer que Jean avait dit vrai, parce que c’était donner à Jésus le droit de leur dire Ajoutez donc foi à ses paroles. Dans cette alternative ils gardèrent le silence, sous prétexte d’ignorance : preuve évidente qu’ils étaient dans l’impossibilité de mordre : d’où venait cette impossibilité? Elle venait, vous le comprenez aisément, de ce que leurs dents étaient brisées dans leur bouche.

13. Un pharisien avait invité le Sauveur àun repas; alors une femme pécheresse entra dans la salle du festin, et se jeta aux pieds de Jésus : le pharisien en fut scandalisé; et, dans le sentiment de la mauvaise humeur qu’il éprouva contre lui, il s’écria : « Si cet homme était un véritable prophète, il connaîtrait cette femme qui le touche ».

O toi, pharisien, qui n’es certainement pas un prophète, comment sais-tu que Jésus ignore quelle est cette femme qu’il voit prosternée devant lui ? A son avis le Sauveur n’observait pas la pureté judaïque, pureté néanmoins tout extérieure, et à laquelle le coeur restait complètement étranger. Mais les pensées de son hôte étaient aussi peu ignorées du Christ que les péchés de cette femme; aussi lui fit-il la réponse que vous savez. J’abrége : il voulut lui briser les dents dans la bouche. Voici la question qu’il lui adressa: « Deux débiteurs étaient redevables à un homme: l’un devait cinq cents deniers, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient ni l’un ni l’autre de quoi s’acquitter de leurs dettes, leur créancier leur fit remise du tout. Lequel des deux l’a aimé davantage ? » Jésus interroge le pharisien et le force à répondre : celui-ci répond de manière à se briser les dents dans la bouche; il répond, mais confus ; et tandis que la miséricorde divine lui est refusée, la femme pécheresse est admise à en recueillir le bénéfice ; par là tous peuvent s’apercevoir que si elle est entrée avec une sorte de violence, dans une maison étrangère, elle ne s’est pas approchée d’un Dieu étranger 1.

14. « Le Seigneur a brisé leurs dents dans leur bouche. Le Seigneur a brisé les mâchoires des lions »,aussi bien que les dents des aspics. Que font les aspics? Ils sont insidieux ; ils

1.  Luc, VII, 39-50.

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se glissent secrètement pour lancer plus sûrement leur dard : leur venin se répand et empoisonne pour ainsi dire, avant qu’on s’en aperçoive. Pour les nations, elles se sont ouvertement déclarées contre l’Eglise; elles ont rugi comme des lions, « Pourquoi les nations  ont-elles frémi? Pourquoi les peuples ont-ils formé de vains complots 1?» Quand les adversaires du Sauveur lui tendaient des piéges, et lui demandaient, par exemple, « s’il est permis ou défendu de payer le tribut u à César », ils agissaient à la manière des aspics et des serpents, et, alors, leurs dents se sont brisées dans leur bouche. Plus tard, ils ont crié: « Crucifie-le ! Crucifie-le 2! » Ce n’était plus là le langage de l’aspic : c’était le rugissement du lion ; « mais Dieu a aussi broyé les mâchoires des lions ». Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’il n’est pas dit ici « dans leur bouche ». Quand les pharisiens cherchaient par de captieuses questions àprendre Jésus dans ses paroles, ils se trouvaient forcément condamnés par leur propre réponse; mais lorsqu’ils l’attaquaient brutalement, pouvait-il, lui, les réduire à l’impuissance en les interrogeant à leur tour? Toutefois, leur mâchoire a été aussi brisée. Après avoir été attaché à la croix, le Sauveur est ressuscité, il est monté au ciel, il est couronné de gloire et adoré de toutes les nations et de tous les rois. Que les Juifs l’attaquent, s’ils le peuvent: ils en sont désormais incapables, car « le Seigneur a broyé les mâchoires des  lions».

15. Les hérétiques nous donnent, comme les Juifs, une preuve et un exemple de ce qu’ils sont. Il nous est impossible d’en douter, ce sont des serpents: assourdis par la fureur, ils ne veulent rien entendre de ce que leur dit le remède préparé par le sage; aussi le Seigneur a-t-il brisé leurs dents dans leur bouche. Comme ils s’emportent contre nous ! Ne nous accusent-ils pas d’être en quelque sorte des persécuteurs, parce que nous les chassons des églises? Demande-leur maintenant si l’on doit en exclure les hérétiques, ou leur laisser le droit d’y entrer. Qu’ils répondent! S’ils disent qu’on ne doit pas les en bannir, les Maximianistes y rentreront aussitôt. Mais pour ne pas y voir revenir les Maximianistes, ils disent qu’il faut en éloigner les hérétiques. Pourquoi alors nous accuser et crier contre nous?

1. Ps. I, 1. — 2. Matt. XXVII, 23; Jean, XIX, 6.

Vos dents seraient-elles brisées dans votre bouche?— Qu’y a-t-il de commun entre les rois et nous,disent-ils? Qu’y a-t-il de commun entre les empereurs et nous? Pour vous, vous avez mis en eux votre confiance. — Et moi, je leur demande à mon tour: Qu’avez-vous de commun avec les proconsuls qui sont les envoyés des empereurs? Qu’y a-t-il dé commun entre vous et les lois portées par eux coutre vous? Les empereurs de notre communion ont édicté des lois contre tous les hérétiques, et ceux qu’ils désignent sous le nom d’hérétiques sont apparemment ceux qui n’appartiennent pas à leur communion; on ne se tromperait pas, sans doute, en vous rangeant parmi eux. Si ce sont de vraies lois, elles doivent vous être appliquées, puisque vous êtes hérétiques; si elles sont fausses, pourquoi en requérez-vous l’application à ceux qui se sont séparés de vous ? Veuillez y faire attention, mes frères, et prenez garde à ce que nous venons de dire. Toutes les fois qu’ils ont lutté coutre les Maximianistes pour les chasser, comme schismatiques condamnés par eux, d’églises dont ils étaient maîtres depuis longtemps, puisqu’ils avaient reçu leurs siéges de ceux qui les y avaient précédés, les Donatistes ont eu recours aux lois de l’empire; ils se sont présentés devant les juges et se sont déélarés catholiques, afin de mieux réussir à déposséder les hérétiques. Pourquoi te dire catholique, pour exclure des hérétiques? Pour ne pas être chassé toi-même comme ennemi de la foi, ne vaudrait-il pas mieux devenir franchement catholique? Tu es catholique pour le moment, afin de chasser les hérétiques au moyen de ton nom, car le juge ne peut agir que suivant la teneur de ses lois. Parce qu’ils se sont dits catholiques, on les a admis à plaider. Ils ont accusé d’hérésie les Maximianistes, on leur a demandé leurs preuves : alors ils ont lu les actes du concile de Bagaï, où leurs adversaires avaient été condamnés; on inséra ces actes dans les registres du proconsul; il fut prouvé que ces hérétiques ne devaient rester en possession d’aucune église, puisqu’une condamnation avait été prononcée contre eux; aussi, le proconsul rendit-il une sentence conformément aux lois. Quelles étaient ces lois? C’étaient celles qui avaient été édictées contre les hérétiques.

Dès lors qu’elles frappaient les hérétiques, ou les avait donc aussi portées contre toi, ô Donatiste. — Pourquoi cela? Je

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ne suis aucune hérésie. — S’il en est ainsi, les lois précitées sont fausses, puisqu’elles émanent d’empereurs qui n’appartiennent pas àta communion, et qu’elles désignent sous le nom d’hérétiques tous ceux qui ne sont pas de la même communion qu’eux. Mais je ne m’inquiète pas de savoir si ces lois sont vraies ou si elles sont ‘fausses; mettons de côté cette question, si tant est que c’en soit encore une: je me borne pour le moment à te demander ton opinion à ce sujet : Ces lois sont-elles vraies? sont-elles fausses? Si elles sont vraies, qu’on les regarde comme telles; si elles sont fausses, pourquoi t’en servir? Tu as fait au proconsul cette déclaration : Je suis catholique : chasse les hérétiques. Celui-ci a exigé de toi les preuves de ton assertion : tu as alors produit les actes de ton concile, et fait voir que les Maximianistes y ont été condamnés. Soit connivence, soit ignorance des choses, le proconsul a, comme juge, appliqué la loi, et tu lui as fait faire ce que tu ne veux pas faire toi-même; car s’il a appliqué, par suite de tes sollicitations, les lois impériales, pourquoi ne pas t’en servir personnellement pour te corriger? Il a dépossédé de son église un hérétique, et cela en vertu des lois impériales pourquoine pas vouloir qu’on agisse de même envers toi, d’après les mêmes lois? Nous nous résumons: Quelle a été votre conduite en toute cette affaire? Les Maximianistes étaient en possession de certaines églises : aujourd’hui, vous en êtes les maîtres, parce que vous en avez chassé les Maximianistes: on a fait paraître les édits des proconsuls, on a cité les actes, on a employé des huissiers, des villes ont été soulevées, et les gens chassés de leurs sièges. Pourquoi? Parce qu’ils étaient hérétiques.

En vertu de quelles lois les a-t-on dépossédés? Réponds.

En vérité, vos dents ont été brisées dans votre bouche. Si la loi est fausse, elle n’a aucune force contre ceux qui se séparent de ta croyance. Si elle est vraie, elle doit s’appliquer à toi comme à eux. Que peuvent-ils répliquer? « Le Seigneur a brisé leurs dents dans leur bouche ». Lorsqu’ils ne peuvent, par leurs subtilités trompeuses, se glisser comme des aspics, ils emploient la violence ouverte et rugissent comme des lions. Les circoncellions se forment en bandes armées pour courir de tous côtés et commettre le crime : nul ne saurait dire ni le nombre ni la scélératesse de leurs sanglants forfaits, car ils y emploient toutes leurs forces : mais « le Seigneur a brisé aussi les mâchoires des lions».

16. « Ils seront anéantis comme l’eau qui court dans le lit d’un torrent 1 ». Ne vous épouvantez pas à la vue de ces cours d’eau auxquels on donne le nom de torrents ; ne tremblez pas, si vous les voyez gonflés par les pluies d’hiver : leurs eaux, en s’écoulant, ne font que passer : par la violence et la rapidité de leurs flots, ils font grand bruit pour un moment ; mais bientôt ce bruit s’apaise, car ils ne sauraient longtemps garder le même niveau. C’en est déjà fini d’un grand nombre d’hérésies : pareilles à des torrents que contiennent avec peine leurs rives, elles se sont précipitées avec toute la violence dont elles se sentaient capables: elles ont eu leurs cours; leur lit s’est dèsséché, et c’est tout au plus si l’on se sou-vient d’elles : à peine sait-on qu’elles ont existé. « Ils seront anéantis comme l’eau qui court dans le lit d’un torrent ».

Les hérétiques ne sont pas seuls à faire du bruit pour un moment, et à vouloir nous entraîner à leur suite : ce monde tout entier en est là. Tous les impies, tous les orgueilleux font grand bruit en frappant le rocher de leur orgueil, comme les flots rapides et pressés d’une rivière retentissent en se brisant contre leurs rives : ce sont des eaux d’hiver; elles ne peuvent rester en place ; il faut qu’elles se rendent où les dirige leur cours; elles doivent parvenir à leur destination c’est à ce torrent du siècle que le Seigneur s’est abreuvé, car il a souffert ici-bas, il a bu de l’eau du torrent, mais seulement en passant, parce qu’il ne s’est point arrêté dans la voie des pécheurs 2. Voici comme l’Ecriture s’exprime à son sujet: « Dans son chemin il boira de l’eau du torrent: c’est pourquoi il lèvera la tête 3 ». C’est-à-dire : il est mort, aussi est-il couronné de gloire ; il a souffert, aussi est-il ressuscité. Si,. dans son chemin, il n’avait pas consenti à boire de l’eau du torrent, il ne serait pas mort; sa mort a été le prélude de sa résurrection; et, parce qu’il est sorti vivant d’entre les morts, il est entré dans le séjour de la gloire. Donc, « il boira dans son chemin de l’eau du torrent, et à cause de cela, il lèvera la tête ». Notre chef est aujourd’hui exalté; puissions-nous, puisque nous sommes

1. Ps. LVII, 8. —  2. Id. I, 1.— 3. Id. CIX, 7.

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ses membres, arriver à la même gloire. « Ils seront anéantis comme l’eau qui court dans le lit d’un torrent. Le Seigneur a bandé son arc, jusqu’à ce qu’ils soient réduits à la défaillance ». Le Seigneur ne cesse de nous faire entendre ses menaces : ses menaces, voilà son arc ; il tend son arc, il ne frappe pas encore. « Il a bandé son arc jusqu’à ce qu’ils soient réduits à la défaillance » Il en est beaucoup qui sont tombés en défaillance; car, en le voyant bander son arc, ils ont eu peur. Voilà le motif qui a fait défaillir Saul, et lui a fait dire : « Seigneur, que dois-je faire pour me montrer soumis à vos ordres? Je suis », répondit le Sauveur, « je suis Jésus de Nazareth, que tu persécutes ». En lui parlant ainsi du haut du ciel, Dieu bandait son arc, Après avoir été ses ennemis, plusieurs se sont sentis faiblir et se sont convertis, n’osant point lever longtemps la tête contre Dieu, qui ne cessait de tendre contre eux son arc. Ne craignons pas de défaillir: saint Paul l’a tait avant nous: « C’est », dit-il, « quand je tombe en défaillance, que je suis plus fort ». Aussi, quand il priait Dieu de lui ôter l’aiguillon de la chair, lui fut-il répondu : « La force se perfectionne dans la faiblesse 2 ». « Il a  bandé son arc jusqu’à ce qu’ils tombent en défaillance ».

17. « Ils disparaîtront comme de la cire qui se fond 3 ».Tu diras peut-être: Tous ne me ressemblent pas; tous ne tombent pas en défaillance pour puiser la foi dans leur faiblesse, car on en voit un grand nombre persévérer dans le péché et dans la malice. Ne crains rien de leur part; « ils disparaîtront comme de la cire qui se fond ». Ils ne tiendront pas longtemps contre toi; leur résistance ne sera pas de longue durée; ils seront consumés par les ardeurs mêmes de leur concupiscence. Il y a, pour ces pécheurs endurcis, une sorte de peine cachée; à partir de ce. verset jusqu’à la fin du psaume, le Prophète nous en parlera: il     nous reste peu de versets à expliquer; veuillez me prêter toute votre attention.

L’avenir réserve aux pécheurs une peine d’une certaine nature; c’est la géhenne du feu, c’est le feu éternel. Elle est de deux sortes. La peine de l’enfer, d’abord : le mauvais riche en souffrait ; après avoir relégué en dehors de sa porte le pauvre Lazare, objet de ses mépris, il eût désiré qu’une goutte

1. Act. IX, 6, 5. — 2. II Cor. XII, 10, 9. — 3. Ps. LVII, 9.

d’eau, tombée du bout du doigt de ce malheureux, vînt rafraîchir ses lèvres desséchées par le feu; et il s’écriait : « Que je souffre dans ces flammes 1 ! » Ensuite, la peine finale à laquelle seront condamnés ceux que le Seigneur placera à sa gauche en leur disant: « Allez au feu éternel, qui a été préparé au démon et à ses anges 2». Ces punitions seront visibles à tous les yeux, soit au moment où nous sortirons de cette vie, soit à la fin des temps, lorsque sera venu le jour de la résurrection des morts. Mais pour aujourd’hui, n’y a-t-il aucune peine réservée aux pécheurs, et le Seigneur laissera-t-il leurs iniquités impunies jusqu’à ce dernier jour? Non, il est pour eux ici-bas une peine secrète; nous allons vous en entretenir. L’Esprit de Dieu veut nous la faire connaître; puissions-nous en concevoir une idée juste, y prendre garde et l’éviter ! Par là, nous nous préserverons de ces punitions terribles que je vous signalais tout à l’heure. Quelqu’un me dira peut-être : Pendant cette vie mortelle, l’homme est exposé à des peines de plus d’une sorte, à la prison, à l’exil, aux tourments, à la mort, à des douleurs et à des tribulations de tout genre. Oui, l’existence humaine est traversée de ces peines diverses, et Dieu nous en afflige, par un juste jugement de sa Providence; elles servent à éprouver les uns et à punir les autres. Parfois il arrive que les justes se voient soumis à de pareilles épreuves et que les pécheurs en sont exempts. Le Prophète s’en était aperçu; il avait alors senti une sorte de faiblesse dans sa démarche; mais enfin, il s’était écrié : « Que le Dieu d’Israël est bon pour ceux qui ont le coeur droit ! Mes pieds se sont ébranlés, parce que j’ai été saisi d’indignation en u voyant la paix dont ils jouissent». Il avait été témoin de la félicité des méchants; il aurait presque désiré de leur ressembler, car il les voyait placés au faîte des honneurs, réussissant à merveille, nageant, en quelque sorte, dans l’abondance des biens de ce monde; pareil à un enfant encore faible, il souhaitait recevoir de la main de Dieu tous ces avantages temporels; ses pas devinrent donc chancelants, jusqu’au moment où il réfléchit à ce qu’il y avait à craindre ou à espérer pour l’avenir. Aussi dit-il dans le même psaume: « Je ne vois, que difficultés devant moi, jusqu’à ce que j’entre dans le

1. Luc, XVI, 24. — 2. Matt. XXV, 41.

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sanctuaire de Dieu, et que je comprenne leur fin 1 ». Le Saint-Esprit veut fixer notre attention sur les peines réservées aux pécheurs, mais il ne veut nous parler ni des peines de l’enfer, ni du feu éternel, qui brûlera les méchants après la résurrection;

ni des épreuves de cette vie, qui sont communes aux justes et aux pécheurs, et qui, le plus souvent, affligent d’une manière plus sensible les amis de Dieu que ses ennemis; ce qu’il a en vue, ce sont certaines peines de la vie présente. Faites-y bien attention, écoutez-moi; ce que je vais vous dire, vous le savez déjà; mais vous éprouverez un véritable plaisir à entendre le Psalmiste vous le répéter ici, et à comprendre un passage qui vous a paru difficile à saisir avant toute explication. Vous connaissez déjà les vérités dont je vais vous entretenir; néanmoins, elles vous seront aussi agréables que si elles avaient pour vous le charme de la nouveauté, parce que je vous aiderai à les découvrir là où vous ne supposiez pas les voir renfermées. Voici donc en quoi consiste la punition des impies. « Ils disparaîtront comme de la cire qui se fond ». Je vous l’ai déjà dit : la cause d’un pareil effet se trouve être dans leurs passions. La concupiscence coupable est comme un feu; c’est une flamme ardente. Le feu réduit en cendres un vêtement, et une âme, dévorée par l’ardeur d’une passion adultère, demeurerait intacte? La sainte Ecriture nous parle du dessein de commettre l’adultère, et nous dit: « Où est l’homme capable de porter du feu dans le pan de sa robe, sans qu’elle en soit brûlée? » Place des charbons ardents sur le pan de ta robe, elle sera bientôt percée; et quand tu auras mis dans ton coeur le désir de l’adultère, il n’en sera pas atteint?

18. Ce genre de punition, très-peu d’hommes le remarquent; c’est pourquoi l’Esprit de Dieu s’applique tout particulièrement à nous le faire connaître. Ecoute la parole de l’Apôtre : « Dieu les a livrés aux désirs dépravés de leur cœur ». Voilà le feu en présence duquel ils fondent comme la cire, car ils perdent en quelque sorte la consistance de la chasteté; aussi appelle-t-on mous et dissolus ceux qui se laissent aller à de telles passions. Qu’est-ce qui les amollit? Qu’est-ce qui les rend dissolus? C’est le feu des passions. « Dieu les a livrés aux désirs désordonnés de leur

1. Ps. LXVII, 1, 2, 3, 16, 17. — 2. Prov. VI, 27, 29.

coeur, et leur corruption les a portés à des actions indignes de l’homme; ils ont été remplis de toutes sortes d’injustices ». Saint Paul énumère un grand nombre de péchés, et il ajoute qu’ils sont la punition du péché; il dit, en effet, que l’orgueil est la première de ces punitions, et, pourtant, il est bien plutôt le premier de tous les péchés. Le premier péché de l’homme est l’orgueil, comme la dernière de ses peines sera le feu éternel, ou le feu de l’enfer, qui tourmente dès maintenant les damnés. Ce qui se trouve entre ce premier péché et cette dernière peine est, en même temps, péché et punition du péché. Car l’Apôtre rapporte une foule d’actions détestables, qui sont chez les pécheurs la conséquence et la punition d’autres fautes. « Dieu », dit-il, « les a livrés aux désirs corrompus de leurs coeurs, et leur corruption les a portés à des actions indignes de l’homme ». Et afin que personne ne pût croire que les méchants n’ont à redouter aucune peine, autre que celle où ils trouvent maintenant leur bonheur, et pour inspirer à tous la crainte de ce qui arrivera plus tard, il parle de la dernière peine. « Après avoir connu la justice de Dieu , ils n’ont pas compris que les auteurs de pareils désordres sont dignes de mort, non-seulement ceux qui s’y abandonnent, mais encore ceux qui les approuvent ». Les auteurs de pareils désordres. Quels désordres ? Ceux qu’il a désignés plus haut comme étant la punition du péché; car « Dieu les a livrés aux désirs corrompus de leur coeur, et leur corruption les a portés à des actions indignes de l’homme ». Qu’un homme soit adultère, c’est déjà une punition pour lui; n’en est-il pas de même s’il est menteur, avare, trompeur, assassin? De quelle faute ces nouvelles prévarications peuvent-elles être la peine? De leur première apostasie, de leur orgueil. « Le commencement de tout péché est de s’éloigner de Dieu par l’apostasie; et le commencement de tout péché est l’orgueil 1». C’est pourquoi il donne le nom de premier au péché de ceux « qui, ayant connu Dieu, ne l’ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâces, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements; aussi leur coeur, dépourvu d’intelligence, a-t-il été rempli de ténèbres ». Cet obscurcissement du coeur

1. Eccli. X, 14, 15,

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est déjà une grande peine. Mais quelle en a été la cause? « Ils disaient qu’ils étaient sages, et ils sont devenus fous  1 ». Ils disaient tenir d’eux-mêmes ce qu’ils avaient reçu de Dieu; et s’ils .ont reconnu la source divine où ifs l’ont puisé, ils n’ont pas glorifié celui qu’ils avaient reconnu comme l’auteur de leurs lumières; c’est-à-dire, « ils disaient qu’ils étaient sages ». Le Prophète indique immédiatement après quelle a été leur punition. « Ils sont devenus fous, et leur coeur dépourvu d’intelligence a été rempli de ténèbres. Ils disaient qu’ils étaient sages, et ils « sont devenus fous ». Est-ce là une punition de minime importance? Pour ne parler que de celle-là, peut-on dire que l’obscurcissement du coeur, l’aveuglement de l’esprit doivent être considérés comme peu de chose? Si un homme avait perdu un oeil au moment même où il se rendait coupable d’un vol, tous seraient unanimes à dire que Dieu était là pour le punir. Le pécheur a perdu l’oeil de son coeur, et l’on s’imaginerait que Dieu l’a épargné? « Ils disparaîtront comme la cire qui se fond ».

19. « Un feu est tombé sur eux, et ils n’ont point vu le soleil ». Vous voyez comment le Prophète explique la peine de l’aveuglement de l’esprit. « Un feu est tombé », c’est le feu de l’orgueil terni par la fumée; c’est le feu de la concupiscence, c’est le feu de la colère. Quel feu! celai qui en est atteint ne voit pas le soleil. C’est pourquoi il a été dit: « Que le soleil ne se couche point sur votre colère 2». Aussi, mes frères, redoutez les ardeurs d’une coupable concupiscence, si vous voulez ne pas fondre comme de la cire et disparaître de devant la face de Dieu, Car si ce feu des passions vient à tomber sur vous, il vous sera désormais impossible de voir le soleil. Quel est ce soleil? Ce n’est point celui dont les rayons frappent les regards des bêtes et des mouches aussi bien que les vôtres; ce n’est pas celui que contemplent également les bons et les méchants, et que Dieu fait lever sur les hommes vertueux et sur les pécheurs  3. Il est un autre soleil, et c’est de lui que les pécheurs parleront quand ils diront: « Le soleil ne s’est point levé sur nous; toutes ces choses ont passé comme l’ombre. Nous nous sommes donc écartés de la voie de la vérité; la lumière de la justice n’a pas lui sur nous,

1. Rom.. I, 21,29,— 2. Eph. IV, 26. — 3. Matt. V, 45.

et le soleil ne s’est point levé sur nous ». Pourquoi?

« Parce qu’un feu est tombé sur eux et qu’ils n’ont pas vu le soleil 1 ». La concupiscence de la chair les a vaincus; mais d’où leur est venue cette concupiscence? Remarquez-le bien. Tu es venu en ce monde, apportant avec toi, comme un héritage, l’ennemi que tu dois vaincre; c’est déjà assez pour toi d’en triompher, sans que tu lui en adjoignes d’autres. La lice de cette vie s’est ouverte pour toi et pour lui en même temps; engage donc le combat avec cet ennemi qui t’accompagnait à ton entrée dans le champ de bataille.

Tu n’as pas encore remporté sur lui la victoire; pourquoi donc provoquer au combat une multitude de passions? De fait, mes frères, l’homme naît avec la concupiscence de la chair; mais s’il est bien formé à la lutte, il distingue bien vite son ennemi, il fond sur lui et l’attaque, et son triomphe ne se fait pas longtemps attendre; avant l’arrivée d’autres adversaires, il peut aisément vaincre. Mais si l’on néglige d’en finir avec cette concupiscence qu’on a apportée avec soi en ce monde comme perpétuel effet du péché, si l’on fait naître et qu’on excite beaucoup d’autres passions, il est sûr qu’on éprouvera à les surmonter d’énormes difficultés, et qu’on sera consumé par elles comme par un feu intérieur, parce que les forces, se trouvant partagées, ne peuvent plus être d’aucune utilité. Ne t’imagine donc pas que les peines de l’avenir soient les seules que tu aies à redouter; vois celles qui t’attendent pour le présent. « Un feu est tombé sur eux, et ils n’ont pas vu le soleil ».

20. « Avant que le nerprun produise ses u épines, Dieu les dévorera comme s’ils étaient  vivants, comme dans sa colère 2 ». Qu’est-ce que le nerprun? C’est une espèce d’épines toute particulière : ce sont des épines très-épaisses. Le nerprun n’est d’abord que de l’herbe: alors il est tendre et beau; mais plus tard il se transforme en épines. Les péchés ne semblent maintenant procurer que des plaisirs, ils ne font pas encore sentir d’épines. Le nerprun n’est que de l’herbe, on n’y trouve rien qui blesse. « Avant que le nerprun produise des épines »; avant que ces malheureux plaisirs et ces voluptés déplorables donnent lieu à des tourments certains. Vous qui aimez ardemment une chose et qui ne parvenez point à en

1. Sag. V, 6, 9. — 2. Ps. LVII, 10

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jouir, interrogez-vous vous-mêmes ; voyez si vos désirs ne sont pas pour vous la source des plus cuisantes douleurs; et, si un jour vous pouvez atteindre à votre coupable but, soyez en sûrs, la crainte vous tourmentera cruellement. Considérez donc à quelles peines vous êtes ici-bas condamnés, avant que vienne la résurrection des morts, avant que votre corps sorte du tombeau pour ne pas être changé ; « car nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés 1 » .Les méchants auront une chair de corruption pour souffrir et non pour mourir, parce que, s'ils mouraient, leurs douleurs auraient un terme ; alors ils sentiront toutes les épines du nerprun, c'est-à-dire toutes les douleurs et la poignante vivacité de leurs tourments. Quelles épines feront souffrir ces malheureux quand ils s'écrieront: « Voilà ceux dont nous nous sommes autrefois moqués 2 » Epines de regret et de repentir ! Mais pénitence trop tardive ! Repentir infructueux et stérile comme les épines! La pénitence d'aujourd'hui est une peine salutaire; celle du dernier jour ne sera qu'une punition infligée par la vengeance divine. Veux-tu n'être point transpercé par ces épines de la fin des temps ? Laisse-toi blesser aujourd'hui par celles d'un repentir utile; mets en pratique ces paroles du Psalmiste : « Je me suis converti dans le chagrin que l'épine m'a causé en me transperçant. J'ai reconnu mon péché; je n'ai point caché mon injustice. J'ai dit: Je déclarerai moi-même mon iniquité en face du Seigneur ; et vous m'avez pardonné l'impiété de mon coeur 3 » .Commence dès maintenant;

que ton âme soit brisée par la componction; puisses-tu ne jamais mériter qu'on dise de toi ce que l'Ecriture a dit de certaines personnes vraiment dignes de mépris: « Ils ont été déchirés, et néanmoins ils n'ont pas été touchés de componction 4 ». Remarquez bien, je vous prie, quels sont ces hommes Il déchirés sans être touchés de componction ». Vous les voyez blessés, vous ne les voyez pas contrits et repentants. Ils sont hors de l'Eglise et n'en ressentent aucune peine; aussi ne cherchent-ils pas à rentrer dans le giron de celle dont ils ont été violemment arrachés. Leur nerprun produira plus tard pour eux des épines; ils ne veulent pas aujourd'hui de

1. I Cor. XV, 51. — 2. Sag. V, 3. — 3. Ps. XXXI, 4-6. —  4. Id. XXXIV,16.

blessures qui lcs guérissent; un jour viendra où ils seront blessés pour leur malheur. Aujourd'hui déjà, et quoique le nerprun ne se soit point encore transformé en un buisson épineux, une flamme est tombée sur eux, qui ne leur permet pas de voir le soleil, et qui sert d'instrument à la colère de Dieu pour les dévorer tout vivants: c'est la flamme des passions désordonnées, du désir des vains honneurs, de l'orgueil, de leur avarice; elle les enveloppe de toutes parts, et, par suite, ils ignorent la vérité, ils ne s'aperçoivent nulle. ment de leur défaite, et la vérité elle-même est incapable de les assujétir à son joug.

Qu'y a-t-il pourtant de plus glorieux, mes frères, que de se laisser vaincre et assujétir par la vérité ? Soumets-toi volontairement à elle, parce qu'elle te dominerait plus tard malgré toi. Toutefois ce feu des mauvais désirs qui tombe sur les pécheurs, afin de les empêcher d'apercevoir le soleil, dévore le nerprun avant qu'il montre ses épines, c'est-à-dire qu'il enveloppe comme d'un nuage leur mauvaise vie, avant que se fassent sentir les douleurs éternelles dont elle sera manifestement punie; c'est par un effet de la colère divine que ce feu cache le nerprun. Ne voyez-vous pas déjà pour eux une punition effrayante en ce qu'ils ne voient pas le soleil, et en ce qu'ils s'imaginent n'avoir pour jamais à redouter les douloureuses conséquences de léur vie de péché? Vous êtes, nous dit le Prophète, un nerprun ; la flamme de vos passions mauvaises vous dévorera tout vivants, c'est-à-dire, pendant que vous êtes en ce monde; ainsi sera-t-elle déjà l'instrument de la vengeance de votre Dieu; elle vous dévorera avant que vos fautes produisent pour vous au dernier jugement les épines visibles de votre éternelle punition ; ou, pour m'exprimer autrement, elle semblera vous dévorer, car elle vous déguisera vos égarements. Voici donc, à mon avis, la meilleure manière de coordonner le sens de cette phrase: « Un feu est tombé sur eux, et ils n'ont pas vu le soleil; ce feu, instrument de la colère divine, vous dévorera comme si vous étiez vivants, comme si vous étiez un nerprun qui n'a pas encore formé ses épines » ; c'est-à-dire : Vous êtes un nerprun; le feu de la colère de Dieu vous consumera avant votre mort, avant que vous produisiez les épines qui vous feront souffrir après la mort, au jour de votre résurrection.

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Pourquoi, au lieu de dire que ce feu les dévorera tout vivants, le Prophète dit-il qu’il les consumera « comme s’ils étaient vivants? » C’est que la vie des impies n’est pas une véritable vie. A vrai dire, ils ne vivent pas, seulement ils se croient vivants. Pourquoi encore, au lieu de dire: Dans la colère de Dieu, le Psalmiste dit-il: « Comme dans la colère de Dieu? » C’est qu’en les punissant, Dieu ne perd rien de sa tranquillité. Il est, en effet, écrit: « Pour vous, Seigneur des armées, vous nous jugez avec tranquillité 1 ». Même au moment où il fait des menaces, il n’est pas irrité ; et, quand il se venge et punit ses créatures rebelles, il ne se trouble pas, il semble seulement s’irriter. De même ceux qui ne veulent point se convertir paraissent vivants, quoiqu’ils ne le soient pas en réalité. Ils sentent toujours peser sur eux la punition infligée par Dieu à la prévarication de notre premier père et à celles dont ils se sont eux-mêmes rendus coupables; à cette punition on donne le nom de colère de Dieu, parce qu’elle est l’effet de ses jugements. Aussi, en parlant des hommes rebelles à la foi, Dieu dit-il: « Mais la colère du u Seigneur demeure sur lui 2». Nous naissons sujets à la mort par un effet de la colère divine; voilà pourquoi l’Apôtre s’exprime ainsi: « Nous avons aussi été autrefois enfants de colère, comme les autres, par notre nature 3 ». Pourquoi enfants de colère par nature? Parce que nous portons en nous-mêmes la peine du péché originel. Mais si nous nous convertissons, la colère disparaît pour faire place à la grâce. Tu refuses de te convertir? Tu ajoutes à l’iniquité que tu as apportée avec toi en naissant, et dès cette vie tu seras comme noyé dans la colère divine.

21 . Remarquez donc à quelle peine effrayante sont condamnés les méchants. Réjouissez-vous de n’en être pas accablés, ô vous tous qui avancez dans le chemin du bien, vous tous qui saisissez et aimez la vérité, vous tous qui aimez mieux la voir triompher de vous que vous voir triompher d’elle, vous tous qui, pour entendre plus parfaitement sa voix, fermez votre âme aux tentations du présent et aux souvenirs du passé, et ne voulez ressembler j en rien à ces chiens qui retournent à leurs vomissements 4. Encore une fois, vous tous

qui vous montrez tels que je viens de le dire, voyez les peines de ceux qui ne vous sont

1. Sag. XI, 18. — 2. Jean, III, 36. — 3. Eph. II, 3. — 4. II Pier. II, 22.

point pareils, et réjouissez-vous. Les tourments de l’enfer ne sont pas encore devenus leur partage; ils ne sont pas encore devenus la proie du feu éternel, et .pourtant, que le chrétien fidèle à Dieu se compare pour le présent avec l’impie; que l’on mette en présence le coeur aveugle de l’un et le coeur illuminé de l’autre; comparez deux hommes, dont l’un jouit de la vue, dont l’autre en est privé. A vrai dire, l’usage de la vue du corps est-il un si grand avantage? Est-ce que le saint homme Tobie n’en était pas privé? Son fils en jouissait; il en était lui-même dépourvu, et toutefois, malgré sa cécité, n’indiquait-il pas le chemin de la vie à ce fils qui marchait en possession de ses yeux 1? En présence des peines infligées aux méchants, réjouissez-vous d’en être préservés; car, dit l’Ecriture, « le juste se réjouira lorsqu’il verra la punition, non pas la punition à venir. Ecoute en effet ce qui suit: « Il lavera ses mains dans le sang du pécheur ». Quel sens donner àce passage? Que votre charité veuille bien y faire attention. Est-ce qu’au moment où la hache du bourreau frappe un assassin, les personnes qui ne sont point coupables de pareil crime doivent se rendre au lieu du supplice pour laver leurs mains dans le sang du supplicié ? Alors que signifient ces paroles « Il lavera ses mains dans le sang du pécheur? » A la vue des punitions dont le pécheur est accablé, le juste devient meilleur; la mort de l’un communique la vie à l’autre. Si ceux qui meurent spirituellement répandent leur sang de la même manière, c’est à toi, quand tu en es témoin, de laver tes mains dans ce sang invisible, et, à l’aide de ce remède étranger, de vivre avec plus de pureté. Mais si un homme est juste, quel besoin peut-il avoir de laver ses mains? quelles taches pourrait-il y avoir à faire disparaître ? Le juste vit de la foi . L’Apôtre donne le nom de justes aux fidèles, et dès lors que tu as commencé à croire, tu as aussi, par là même, commencé à devenir juste, puisque tu as obtenu le pardon de tes péchés. Sans doute, de ta vie antérieure resteront toujours certaines fautes qui feront passer dans ton âme un germe de corruption, comme l’eau de la mer pénètre dans les navires et y dépose des sédiments boueux; cependant, parce que tu t’es soumis au joug de la foi, cette foi te fait voir

1. Tob. IV, 1.—  2. Rom. I, 17.

aujourd’hui en énigme le Christ que tu verras un jour face à face, car le juste vit de la foi; lors donc que devant toi ceux qui se détournent tout à fait de Dieu deviendront les victimes de leur aveuglement, quand le feu de la colère de Dieu sera tombé sur eux et les aura empêchés de voir le soleil, fais attention à la mort dont mourront les impies, et purifie-toi de tes péchés. Ainsi laveras-tu d’une certaine façon tes mains dans le sang du pécheur. « Il lavera donc ses mains dans le sang du pécheur ».

22. « Et l’homme dira : Il y a donc une récompense pour le juste 1 ». Avant que s’accomplissent les promesses divines, avant que commence pour lui la vie éternelle, avant que les impies soient précipités dans le feu qui ne s’éteindra jamais, il y aura donc une récompense pour le juste. Quelle sera cette récompense? « Réjouissons-nous dans l’espérance

« soyons patients au sein de la tribulation 2». Quelle sera la récompense du juste? « Nous nous glorifions dans nos afflictions, car nous savons que l’affliction produit la patience, que la patience produit la pureté, que la pureté produit l’espérance. Or, l’espérance ne confond point, car l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 3 ». L’ivrogne trouve la joie dans son ivresse, et le juste ne saurait se réjouir f La charité, voilà sa récompense. Celui-là est malheureux, même quand il se jette dans son vice brutal; celui-ci est au comble du bonheur, même quand la faim et la soif le tourmentent; l’un se plonge dans les excès de l’intempérance et y trouve son aliment; l’espérance est la nourriture de l’autre. Que le juste examine donc les chagrins du méchant etsa propre joie, et que par la pensée il s’élève jusqu’à Dieu. Si le Seigneur fait trouver aux fidèles une telle félicité dans la foi, l’espérance, la charité et la vérité des Ecritures, quel bonheur leur prépare-t-il pour l’éternité? Et s’il les nourrit ainsi pendant la route, de quelles délices les comblera-t-il quand ils seront entrés dans la patrie! « Et l’homme dira : Il y a donc une récompense pour le juste ». Que ceux qui le voient, le croient, qu’ils le voient et le comprennent. «Le juste se réjouira lorsqu’il verra la punition ». Quiconque n’a pas d’yeux pour voir cette punition, sera plongé dans la

1. Ps. LVII, 12. — 2. Rom. XII, 12. —  3. Id. V, 3, 5.

tristesse et ne se corrigera pas. Mais, dès lors qu’on la voit, on aperçoit la distance qui sépare un coeur aveugle d’un coeur illuminé, la fraîcheur de la chasteté, de la brû!ante ardeur des passions charnelles, la sécurité que donne l’espérance, de la crainte qu’inspire le crime. L’homme témoin du supplice des méchants n’a plus qu’à se juger lui-même et à laver ses mains dans son propre sang. Que cette comparaison l’aide à s’avancer dans la vertu, et qu’il se dise : «Le juste aura donc sa récompense; il y a donc un Dieu pour juger les hommes sur la terre. » Non, pas encore dans la vie future, ni par le feu éternel, ni dans les enfers, mais dès maintenant, sur la terre. Le mauvais riche est encore revêtu de pourpre et de fin lin; il se nourrit encore somptueusement tous les jours; le nerprun n’a pas encore donné d’épines; il n’a pas encore dit : « Je suis cruellement tourmenté dans cette flamme 1 ».  Mais déjà son coeur est frappé d’aveuglement, et l’oeil de son âme est éteint. S’il était assis à une table splendide et qu’il fût privé de la vue corporelle, tu le proclamerais bien malheureux; il est frappé de cécité spirituelle; il ne voit pas le Christ qui est sa véritable nourriture, et il serait heureux? Il n’y aurait qu’un aveugle pour oser le prétendre. « Il y a donc une récompense pour le juste! il y a donc un Dieu pour juger les hommes sur la terre! »

23. Si nous nous sommes un peu trop étendu, pardonnez-nous-le, mes frères; nous vous y exhortons au nom du Christ: pensez àmettre en pratique ce que vous nous avez entendu dire. Ce serait chose inutile de proclamer la vérité, si le coeur n’était d’accord avec les paroles; et, pour la même raison, à quoi bon l’entendre, si l’on n’a soin en même temps de bâtir sur la pierre ferme? Celui qui écoute et met en pratique ce qu’il entend, élève son édifice sur la pierre; écouter et ne pas se conduire en conséquence, c’est bâtir sur le sable 2; enfin, ne rien écouter, ne rien faire, c’est ne point bâtir. Mais, de même qu’un homme ne prépare qu’un édifice de ruine en bâtissant sur le sable, ainsi est-il emporté avec sa maison par l’impétuosité du torrent, quand il ne bâtit pas sur la pierre. Il n’y a donc qu’une chose à faire, c’est de bâtir et de bâtir sur la pierre, ou, en d’autres termes, c’est d’écouter et d’agir. Et que personne ne dise: Pourquoi

1.  Luc, XVI, 19, 21. — 2. Matt. VII, 24, 26.

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aller à l’église? Tel et tel y vont tous les jours et ne mettent en pratique rien de ce qu’ils y entendent. Au moins écoutent-ils déjà; et, puisqu’ils écoutent, prennent-ils le moyen de bien agir ensuite. Mais toi, combien tu es loin d’agir, puisque tu t’écartes si vite et si loin pour ne pas même entendre! Mais, diras-tu encore, je ne bâtis pas sur le sable. Lorsque le torrent viendra fondre sur toi, il te trouvera exposé sans défense à l’impétuosité de ses flots : crois-tu qu’à cause de cela il ne t’emportera pas ? penses-tu que l’abondance de l’eau du ciel t’en épargnera davantage? est-ce que la violence de la tempête te laissera debout? — Je viendrai donc et j’écouterai. — Oui, tu viendras, et quand tu auras écouté, tu agiras. Car si tu écoutes sans agir, c’est comme si tu bâtissais sur le sable. Ne point élever d’édifice, c’est demeurer sans abri contre les éléments du dehors; en élever un sur le sable, c’est s’exposer à une ruine certaine ; reste donc le devoir de bâtir sur la pierre et de se conduire suivant les leçons qu’on a reçues.

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME LVIII.

PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME. — HUMILITÉ.

DEUXIEME DISCOURS SUR LE PSAUME LVIII.

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.

Ce psaume désigne Jésus-Christ et l’Eglise sous la figure de David, comme sous cellé de Saül il désigne les Juifs et les impies. Saül ne put cerner la maison où David se cachait; les Juifs ne purent empêcher ni la vérité de la résurrection d’être connue, ni les Apôtres de la prêcher. Jamais la force dont ils se vantaient n’a été capable de prévaloir contre l’humilité du Sauveur, car Dieu a soutenu cette vertu de son Fils; il a fait connaître ce qu’elle couvrait de son voile; il l’a récompensée. En effet, le Seigneur a manifesté la divinité de Jésus-Christ malgré les ignominies de sa passion ; puis il a récompensé son humilité en amenant au repentir et à la foi les Gentils et une partie des Juifs. Ceux d’entre eux qui n’ont fait ni aveu ni pénitence de leur faute, sont la preuve que nous ne devons chercher notre force qu’en Dieu, et. doivent nous servir d’exemple, car ils ont été dispersés et tous leurs desseins contre le Christ sont devenus inutiles. Ceux au contraire qui ont profité de la mort du Sauveur ont trouvé dans l’humilité le principe de leur perfection et le pardon de Dieu; de la sorte, et par l’effet de sa miséricorde ou de sa vengeance, le Seigneur domine les pécheurs et les justes, les Juifs et les Gentils.

1. L’Ecriture a coutume d’indiquer, aux titres des psaumes, les secrètes vérités qu’ils renferment, et d’orner la tête de chacun d’eux de l’énoncé de ces grands mystères, pour nous instruire d’avance du sens caché que nous y trouverons en l’étudiant ; ainsi lisons-nous, au frontispice d’une maison, ce qui s’y passe, le nom de celui qui l’habite ou à qui elle appartient. Voilà pourquoi se trouve écrit, au commencement .de ce psaume, ce que j’appellerais un titre de titre. Car il porte: « Pour la fin. N’altère rien, pour David sur l’inscription du titre ». Voilà bien ce que j’ai appelé un titre de titre. Quelle est l’inscription de ce titre qu’il ne faut pas altérer ? L’Evangile lui-même nous le dit. Lorsque le Sauveur fut attaché à la croix, une inscription rédigée par Pilate fut placée au-dessus de lui ; elle était ainsi conçue Voilà le Roi des Juifs, et se trouvait écrite en hébreu, en grec et en latin 1, les trois principales langues de l’univers. Le roi des Juifs a été crucifié ; les Juifs ont crucifié leur Roi; mais, en le crucifiant, ils en ont fait le Roi des gentils, plutôt qu’ils ne l’ont fait mourir. Autant que faire se pouvait, ils ont anéanti le Christ; mais ç’a été à leur détriment, et à notre profit, puisqu’il est mort pour nous et qu’il nous a rachetés au prix de son sang. Nous sommes à même de le voir aujourd’hui : l’inscription de sa croix n’a pas été altérée ; il est le Roi des gentils : il est le Roi des Juifs eux-mêmes. En effet, pour s’être opposés à la rédaction de son titre, sont-ils parvenus à détruire sa puissance royale? Il est Roi, et il exerce son empire, même sur eux. Car il porte en ses mains un sceptre de fer; et, armé de ce sceptre, il gouverne et brise

1. Luc, XXIII, 38.

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ses sujets. « J’ai été », dit-il, « établi de Dieu pour être roi sur Sion, sa montagne sainte, et  pour y prêcher ses préceptes. Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd’hui. Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour votre héritage, et pour domaine jusqu’aux extrémités de la terre. Vous les gouvernerez avec un sceptre de fer, et vous les briserez comme un vase d’argile 1 ». Quels hommes gouvernera-t-il ? Quels hommes seront brisés par lui ? Il gouvernera ceux qui lui obéiront; il brisera ceux qui lui feront résistance. Ces mots: « N’altère pas», sont donc une admirable prophétie. Les Juifs étaient allés se plaindre à Pilate, et lui avaient dit: « Garde-toi d’écrire qu’il est le Roi des Juifs, mais écris qu’il s’est déclaré Roi des Juifs » ; car, ajoutèrent-ils, un pareil titre consacre sa royauté sur nous. Et Pilate avait répondu: « Ce que j’ai écrit est écrit 2 ». Voilà l’accomplissement de cette parole : « N’altère pas ».

2. Ce psaume n’est pas le seul à porter une pareille inscription : « N’altère pas » : ce titre est commun à quelques autres 3, et néanmoins ils ont tous trait à la passion du Sauveur. Sachons donc y trouver une allusion aux souffrances de Jésus-Christ, et y reconnaître la parole de Jésus-Christ considéré comme chef et comme corps tout ensemble. Toujours ou presque toujours dans ce psaume nous devrons considérer les paroles du Rédempteur, d’abord comme celles de notre divin chef, de l’unique médiateur de Dieu et des hommes, de Jésus-Christ homme, qui, au commencement, était aussi en tant que Dieu le Verbe, Dieu en Dieu ; du Verbe qui a habité parmi nous après s’être fait chair 4, qui est sorti, selon la chair de la race d’Abraham et de David, et qui est né de la Vierge Marie ; nous devrons aussi considérer ces paroles comme celles de Jésus-Christ tout entier, homme parfait, tout à la fois, chef et corps : car, nous dit l’Apôtre, « vous êtes le corps et les membres du Christ 5». Saint Paul ajoute, en parlant de lui, qu’il est le Chef de l’Eglise 6. S’il est notre chef, nous sommes ses membres : il est donc en même temps chef et corps. Parfois il arrive que certaines paroles ne peuvent être attribuées à Jésus-Christ comme chef, et si tu ne les rapportais pas au corps, tu ne

1. Ps. II, 6-9. — 3.  Jean, XIX, 21. — 3. Ps. LVI-LVIII. — 4. Jean, I, 1,14.— 5. I Cor. XII, 27. — Eph. I, 22; Co1oss. I, 18.

pourrais en saisir parfaitement le sens : par une raison analogue, certaines autres paroles ne Conviennent pas au corps; et, pourtant, c’est le Christ qui les prononce. Y a-t-il là à craindre de se tromper? Non, car il suffit d’appliquer au chef ce qui ne peut convenir aux membres. Enfin, pendant qu’il était attaché à la croix, le Sauveur a parlé au nom de son corps « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné  1? » Dieu ne l’avait pas abandonné, puisqu’il n’avait pas abandonné Dieu. Pourrait-on dire, en effet, que pour descendre jusqu’à nous, il s’était éloigné de son Père, ou qu’en nous l’envoyant, le coeur de son Père s’était écarté de lui? Non, mais l’homme avait abandonné Dieu, car Adam, après avoir péché, Adam autrefois si heureux quand il se trouvait en la présence du Seigneur, s’était éloigné de la source de son bonheur, épouvanté des reproches de sa conscience coupable 2. Puisqu’il avait, le premier, abandonné Dieu, il était juste que Dieu l’abandonnât à son tour. Or, Jésus-Christ ayant puisé sa chair en Adam parlait au nom de l’humanité qu’il avait prise, car notre vieil homme a été attaché simultanément à la croix 3.

3. Ecoutons donc ce qui suit: « Lorsque Saül envoya garder sa maison pour le faire mourir ». S’il n’est point ici question du crucifiement du Sauveur, il s’agit néanmoins de sa passion : car après avoir été attaché à la croix, et avoir rendu le dernier soupir, Jésus-Christ a été mis dans le tombeau : et ce tombeau était, à vrai dire, pour lui, comme une maison, et la nation juive la fit véritablement garder, quand elle envoya des gardes pour surveiller le sépulcre de l’Homme-Dieu 4. Dans le livre des Rois, nous trouvons, sans doute, le récit des précautions prises par Saut pour cerner la maison où David s’était réfugié, et le faire mourir 5. Cependant, dans l’explication de ce psaume, nous ne devons faire allusion à cet événement qu’autant que le Psalmiste l’a fait lui-même. A-t-il voulu se borner à nous dire qu’on a envoyé garder la maison de David pour le mettre à mort? Si David figurait le Christ, comment peut-on dire qu’on gardait la maison où se trouvait le Christ, afin de le faire mourir, puisqu’il n’a été enfermé dans son sépulcre qu’après avoir perdu la vie sur la croix ? Rapporte donc ces paroles au corps

1. Ps. XXI, 2; Matt. XXVII, 46. — 2. Gen. III, 8. — 3. Rom. VI, 6. — 4. Matt. XXVII, 66. — 5. I Rois, XIX, 11.

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du Christ; car le mettre à mort, c’était éteindre sa mémoire, c’était empêcher les peuples de croire en lui, c’était faire prévaloir, à cet effet, l’imposture des gardes, qui s’étaient laissé gagner, et disaient, en conséquence, que pendant leur sommeil ses disciples étaient venus l’enlever 1. C’était vraiment vouloir tuer le Christ, que d’étouffer sous le poids du mensonge la vérité de sa résurrection, et donner gain de cause à l’erreur sur l’Evangile. Mais de même que Saûl ne put parvenir à faire mourir David, de même la nation juive se trouva dans l’impossibilité de faire prévaloir le témoignage de gardes endormis sur la déposition d’apôtres bien éveillés. Quelle leçon les gardes reçurent-ils? Que leur apprit-on à dire? Nous vous donnerons autant d’argent que vous eu voudrez, pourvu que vous disiez que ses disciples sont venus l’enlever pendant votre sommeil. Voilà quels témoins les ennemis du Christ figurés par Saül ont produits pour appuyer leur imposture, pour infirmer la vérité et rendre sa résurrection impossible à croire. O infidèle, interroge ces témoins endormis, qu’ils répondent et te disent ce qui s’est passé à son tombeau. S’ils dormaient, comment ont-ils pu le savoir? S’ils veillaient, comment n’ont-ils pas mis la main sur les ravisseurs ? Que le Prophète dise donc ce qui suit :

4. « Sauvez-moi de mes ennemis, ô mon Dieu ! Délivrez-moi de ceux qui s’élèvent contre moi 2 ». C’est ce qui a eu lieu pour Jésus-Christ pendant qu’il était en ce monde, c’est encore ce qui aura lieu pour nous ; car nos ennemis, le démon et ses anges, ne cessent jamais de s’élever contre nous; ils insultent continuellement à notre faiblesse et à notre fragilité par leurs tromperies, leurs suggestions, leurs tentations; ils veulent nous faire tomber en toutes sortes de piéges, pendant tout le cours de notre vie terrestre. Mais que notre prière s’élève aussi sans cesse vers le trône de Dieu; que les membres du Christ, toujours unis à leur chef qui est au ciel, s’écrient: « O mon Dieu, sauvez-moi de mes ennemis: délivrez-moi de ceux qui s’élèvent contre moi ».

5. « Délivrez-moi de ceux qui commettent le péché; sauvez-moi des hommes de sang

Ils étaient, dans toute la force du terme, des hommes de sang, ceux qui ont mis à mort le

1. Matt. XXVIII, 13. — 2. Ps. LVIII, 2. — 3. Id. 3.

juste auquel ils ne purent reprocher aucune faute. Ils étaient des hommes de sang, ceux qui, au moment où un étranger se lavait les mains et voulait renvoyer le Christ sans le condamner, ont crié: « Crucifie-le, crucifie-le». Ils étaient des hommes de sang, ceux auxquels on reprochait de verser injustement le sans du Christ, et qui, le buvant en quelque sorte, à la santé de leurs descendants les plus éloignés, ne craignirent pas de faire entendre cette horrible imprécation : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants 1». Après s’être insurgés contre le chef, ces hommes de sang continuèrent à s’attaquer à ses membres. Car, après la résurrection et l’ascension du Sauveur, l’Eglise souffrit persécution; et ceux de ses membres qui étaient sortis du judaïsme pour l’illustrer, furent les premiers àressentir l’épreuve; de ce nombre furent nos Apôtres.

D’abord Etienne fut lapidé dans le pays de Judée 2, et reçut la couronne indiquée par son nom, parce qu’Etienne signifie couronne. Humilié sur la terre par sa lapidation, il fut exalté dans le ciel par son couronnement. Ensuite, parmi les nations, on vit les rois se révolter contre l’Evangile, car en eux ne s’était pas encore accomplie cette prophétie: « Tous les rois de la terre l’adoreront, et tous les peuples lui seront assujétis 3» .Alors se déchaîna, contre les témoins du Christ, l’impétueuse fureur des nations alors coula à grands flots le sang d’une multitude de martyrs ; et, fécondée par ce sang précieux, la semence divine produisit pour l’Eglise une moisson plus abondante, une moisson si abondante, que le monde entier en fut rempli : nous en sommes témoins. En sa qualité de chef et en sa qualité de corps, Jésus-Christ est sorti des mains de ces hommes de sang; oui, il est délivré des hommes de sang, qui ont autrefois vécu, qui vivent aujourd’hui et qui vivront plus tard : il est sorti d’entre leurs mains, et pour le passé, et pour le présent et pour l’avenir, car en Jésus-Christ nous devons voir le Christ tout entier, puisqu’en sa personne seront délivrés des hommes de sang les chrétiens fidèles d’aujourd’hui, d’hier et des siècles futurs: on ne dira jamais sans raison : « Délivrez-moi des hommes de sang ».

6. « Car ils ont tendu des filets à mon âme 4». Ils ont eu le pouvoir de me saisir et de me

1. Matt. XXVIII, 23,25.— 2. Act. VII, 58.— 3. Ps. LXXI, 14.— 4. Id. LVIII, 4.

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