Enarrationes in Psalmos (page 3)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sous le voile de l’allégorie, le Prophète célèbre la prédication de l’Evangile, qui est la parole du Verbe confiée aux Apôtres, et par les Apôtres répandue par toute la terre, où elle opère des oeuvres de conversion. Condition de cette conversion ou renoncement au péché.

POUR LA FIN, PSAUME POUR DAVID (Ps. XVIII).

1. Ce titre nous est connu : et ce n’est point Jésus-Christ Notre-Seigneur qui parle dans ce psaume, mais c’est de lui qu’il est question.

2. « Les cieux annoncent la gloire de Dieu (Id. 2 )». Les saints évangélistes, en qui Dieu habite comme dans les cieux, nous prêchent la gloire de Jésus-Christ, ou cette gloire que le Fils vivant ici-bas a rendue à son Père. « Et le firmament publie les oeuvres de ses mains (Ibid. )». Elle publie les oeuvres merveilleuses du Seigneur , cette force de l’Esprit-Saint qui est devenue un firmament et un ciel, après avoir été une terre faible, sous l’influence de la crainte.

3. «Le jour parle au jour (Id.3 ) ». L’esprit découvre à l’homme spirituel, et dans sa plénitude, cette immuable sagesse de Dieu, ce Verbe qui est Dieu, et qui est en Dieu dès le commencement (Jean, I, 1 ). « Et la nuit enseigne la nuit ». Et cette chair mortelle qui insinue la foi aux hommes charnels, comme s’ils étaient fort éloignés, leur annonce la science qui vient après la foi.

4. «Il n’est point d’idiome, point de langage, dans lequel on n’entende ces voix (Ps. VIII, 4 ). Qui n’a pas entendu ces voix des évangélistes, prêchant 1’Evangile en toute langue?

5. «Ce bruit s’est répandu par toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu’aux extrémités du monde ( Id. 5 ).

6. « C’est dans le soleil qu’il a établi son pavillon (Id. 6 )». Le Seigneur, venant livrer bataille aux puissances temporelles de l’erreur, et apporter ici-bas le glaive et non la paix (Matt. X, 34 ), s’est fait connaître dans le temps, ou a manifesté le mystère de son incarnation, qui était pour lui comme une tente militaire. « Il a été comme un époux qui sort du lit nuptial». Il est sorti du sein de la vierge, où il a contracté avec la nature humaine de saintes épousailles. « Comme le géant, il s’est élancé dans sa carrière ». Il s’est élancé dans sa force, précédant les autres hommes dans son incomparable puissance, non pour demeurer dans sa voie, mais pour la parcourir. « Car il ne s’est point arrêté dans la voie des pécheurs (Ps. I, 1 ). »

7. « Il part du haut des cieux », ou plutôt il nous vient du Père, non point d’une manière temporelle, mais par une génération éternelle. « Et sa course aboutit au sommet des cieux (Ps. XVIII, 7 )». Et parce qu’il est pleinement Dieu, il arrive à l’égalité de son Père. « Et nul ne se dérobe à ses feux », car le Verbe divin s’étant fait chair, et s’étant revêtu de notre mortalité pour habiter parmi nous (Jean, I, 14 ) , n’a permis à aucun homme de prendre pour excuses les ombres de la mort, puisque la mort elle-même a ressenti la chaleur du Verbe.

8. « La loi du Seigneur est sans tache, elle convertit les âmes (Ps. XVIII, 8 )». La loi du Seigneur est donc celui-là même qui est venu perfectionner la loi et non la détruire(Matt. V, 7 ). Il est une loi pure, lui qui n’a point commis le péché, dont la bouche n’a point proféré le mensonge (I Pierre, II, 22 ) ; qui n’accable point les âmes sous le joug de la servitude, mais qui les amène librement à l’imiter. « Le témoignage du Seigneur est fidèle, il donne la sagesse aux petits (Ps. XVIII, 8 ) ». Ce témoignage est fidèle, parce que nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et ceux à qui le Fils a voulu le révéler (Matt. XI, 27 ). Ce qui est caché pour les sages, et révélé aux petits; (193) parce que Dieu résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles (Jacob IV, 6 ).

9. « Les jugements du Seigneur sont droits, ils réjouissent les coeurs (Ps. XVIII, 9 )». Tous les jugements du Seigneur sont droits en celui qui n’a rien enseigné, qu’il ne l’ait fait lui-même afin que ceux qui devaient l’imiter, fussent dans la joie du coeur, et pussent agir, non plus avec une crainte servile, mais avec la liberté de l’amour. « Le précepte du Seigneur est lumineux, il éclaire les yeux ». Ce précepte lucide, que ne cache point le voile des cérémonies charnelles, éclaire les yeux de l’homme intérieur.

10. « La crainte du Seigneur est chaste, elle demeure dans le siècle des siècles (Id. 10 ) ». Cette crainte du Seigneur n’est plus celle qui était un châtiment sous la loi, et qui appréhende la perte de ces biens temporels dont l’amour est pour notre âme une fornication; mais c’est une crainte chaste, qui porte l’Eglise à éviter ce qui peut offenser son époux avec un soin qui égale son amour pour lui: or, l’amour parfait ne bannit point cette crainte (I Jean, IV, 18 ), qui demeure éternellement.

11. « Les jugements du Seigneur sont véritables; ils se justifient par eux-mêmes (I Ps. XVIII, 10  ) ». Les jugements de celui qui ne juge personne par lui-même, et qui a donné tout jugement au Fils (Jean, V, 22), sont véritablement d’une justice immuable. Car Dieu ne trompe ni dans ses menaces ni dans ses promesses; et nul ne peut soustraire l’impie aux supplices, ni le juste aux récompenses. « Ils sont plus désirables que l’or et que les pierres précieuses. — Beaucoup ( Ps. XVIII, 1) », soit que « beaucoup » désigne de l’or et des pierres précieuses en grande quantité, ou l’or qui est beaucoup précieux, ou beaucoup désirable; néanmoins les jugements de Dieu sont préférables aux pompes de ce monde, dont le désir fait qu’on ne désire plus, mais qu’on redoute, ou qu’on méprise, ou que l’on ne croit plus les jugements de Dieu. Si chaque fidèle, à son tour, est un or pur ou une pierre précieuse, inaltérable au feu et réservé pour les trésors du Seigneur, alors il aime les jugements de Dieu plus que lui-même, et préfère à sa propre volonté, celle de Dieu. « Ils sont plus doux que le miel dans son rayon ». Que l’âme fidèle soit ce miel exquis, et que déjà dégagée des biens de la vie, elle attende le jour du festin du Seigneur; ou qu’elle ne soit encore qu’un rayon de miel, enveloppée encore dans cette vie, comme dans les alvéoles qu’elle remplit sans s’y attacher, ayant besoin que la main de Dieu la presse, non pour l’accabler, mais pour l’exprimer comme un miel, et la faire passer du temps à l’éternité, alors les jugements de Dieu seront pour elle plus doux qu’elle ne l’est elle-même; car ils sont plus délicieux que le miel et que le rayon.

12. « Pour votre serviteur, il observe ces lois (Ps. XVIII, 12 ) », et 1e jour du Seigneur sera bien amer pour quiconque les méprise. « On trouve, à les pratiquer, une ample récompense (Ibid.) » ; et cette ample récompense n’est dans aucun autre avantage extérieur que dans la pratique même des préceptes du Seigneur; elle est grande, parce que cette pratique porte en elle-même sa joie.

13. « Qui peut connaître ses égarements (Id. 13 )?» Et dans ces égarements, quelle douceur peut. on trouver, puisqu’il n’y a point d’intelligence? Comment, en effet, comprendre ces égarements, quand ils obscurcissent l’oeil de cette âme qui fait ses délices de la vérité, qui trouve doux et dignes d’envie, les jugements de Dieu? Comme les ténèbres nous ferment les yeux, les péchés sont pour l’esprit un bandeau qui lui dérobe et la lumière et eux-mêmes.

14. « Purifiez-moi, Seigneur, de ce qui est caché en moi (Ibid. ) ». Seigneur, délivrez-moi de ces convoitises qui se cachent en mon coeur. « Préservez votre serviteur des péchés des autres », afin que les autres ne me séduisent point. Car l’homme purifié de ses fautes ne se laisse point prendre aux péchés des autres, Préservez donc des étrangères convoitises, non l’homme superbe qui cherche l’indépendance, mais moi, votre serviteur. « Si elles ne me tyrannisent plus, alors je serai sans tache (Id. 14 ) ». Assurément, je serai sans tache, si mes passions, ni celles des autres ne me tyrannisent. Car il n’y a pas une troisième source de péché, après cette suggestion intérieure qui fit tomber le diable, et cette suggestion extérieure qui séduisit l’homme et devint son péché par le consentement qu’il y donna. « Et je serai pur d’un grand péchés. De quel autre péché, sinon de l’orgueil? Il n’y a pas de plus grand crime que de se séparer (194) de Dieu, et tel est le commencement de l’orgueil chez l’homme (Eccli. X, 14 ). Il est vraiment sans tache celui qui n’a pas même ce péché, qui est pour nous le dernier quand nous revenons à Dieu, comme il a été le premier quand nous l’avons abandonné.

15. « Et alors les paroles de ma bouche vous seront agréables, et les pensées de mon coeur seront toujours en votre présence ( Ps. XVIII, 15 ) » . Mon coeur ne recherchera plus cette vaine gloire de plaire aux hommes, puisqu’il n’y a plus en moi nul orgueil ; mais je le tiendrai toujours en votre présence, car vous voyez les coeurs purs. « Seigneur, vous êtes mon soutien et mon rédempteur ». Vous êtes mon soutien quand je me dirige vers vous, et c’est pour que j’aille à vous que vous m’avez racheté. Quiconque ose attribuer à sa propre sagesse de s’être tourné vers vous, ou à ses forces d’arriver à vous, n’en sera que rejeté plus loin, puisque vous résistez aux superbes (Jacob, IV, 6 ) et il n’est point exempt de cette faute principale, ni agréable à vos yeux, Seigneur, qui nous rachetez afin que nous nous convertissions à vous, et qui nous aidez afin que nous parvenions auprès de vous.

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE MÊME PSAUME.

Dans ce second discours saint Augustin tire les conséquences morales et pratiques de l’exposé précédent : 1° quant à la grâce de Dieu qui nous est acquise par les mérites de Jésus Christ; 2° quant à l’unité et à la visibilité de l’Eglise, contre les hérétiques; 3° quant aux dispositions qu’exige de nous la vraie conversion.

1. Après avoir supplié le Seigneur de nous purifier de nos fautes ignorées, de préserver

ses serviteurs des péchés des autres, il nous faut comprendre le sens de cette prière, afin de chanter en esprit les louanges du Seigneur, en hommes raisonnables, et non comme les oiseaux; car on voit chaque jour le merle et le perroquet, le corbeau et la pie, apprendre des hommes à former des sons qu’ils ne comprennent point. Mais Dieu a bien voulu faire à l’homme le don de comprendre ce qu’il chante; et c’est avec douleur que nous voyons tant d’impies et de libertins exhaler des chants dignes de leurs oreilles et de leurs coeurs d’autant plus coupables en cela qu’ils ne peuvent ignorer ce qu’ils chantent. Car ils savent que leurs chants sont criminels, et néanmoins ils les redisent avec une allégresse d’autant plus vive qu’elle est plus immonde, et ils se croient d’autant plus joyeux qu’ils sont plus lubriques. Pour nous, qui avons appris à chanter dans l’Eglise les cantiques divins, nous devons nous efforcer d’atteindre cette perfection ainsi formulée: « Bienheureux le peuple qui entend la louange (Ps. LXXXVIII, 16 ) ». Il faut donc, mes bien-aimés, étudier et comprendre avec le calme du coeur, ce que nous avons chanté à l’unisson des voix. Chacun de nous, dans ce cantique, a supplié le Seigneur, et a dit à Dieu : « Purifiez-moi, Seigneur, de mes fautes cachées, préservez votre serviteur des péchés des autres. Si je n’en ressens point la tyrannie, je serai sans tache, et pur d’un grand péché (Ps. XVIII, 13, 14 ) ». Pour bien comprendre le sens et la portée de ces paroles, voyons rapidement, et avec le secours de Dieu, le texte du psaume.

2. C’est une allégorie du Christ, et nous le voyons clairement dans ces paroles : « Il est sorti comme l’époux de son lit nuptial (Id. 16 ) ». Quel est cet époux, sinon celui à qui l’Apôtre a fiancé une vierge? et dans ses chastes sollicitudes, ce fidèle ami de l’époux craint que, comme Bye fut séduite par les artifices du serpent, les sens de cette virginale épouse du Christ ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est dans le Christ (II Cor. XI, 3 ). C’est donc (195) en ce même Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur que Dieu a mis ces trésors, cette plénitude de la grâce dont l’Apôtre saint Jean nous a dit: « Nous avons vu sa gloire, comme la gloire que reçoit de son Père le Fils unique, plein de grâce et de vérité (Jean, I, 14 ). C’est cette gloire que racontent les cieux ». Car les cieux, ce sont les saints, élevés au-dessus de la terre, et qui portent le Seigneur; et toutefois le ciel a raconté la gloire du Christ, à sa manière. Quand l’a-t-il racontée? Quand, à la naissance de ce même Sauveur, il fit paraître une étoile nouvelle, et jusqu’alors inconnue. Il est néanmoins d’autres cieux plus véritables et plus sublimes, dont il est dit dans un verset suivant : « Il n’est point d’idiome, point de langage, dans lequel on n’entende leurs voix. Ce bruit s’est fait entendre par toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu’aux extrémités du monde (Ps. XVIII, 4 )». De qui ces paroles, sinon des cieux? et de quels cieux, sinon des Apôtres? Ce sont eux qui redisent à la louange de Dieu, cette grâce que Dieu a mise en Jésus-Christ pour la rémission des péchés. « Car tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu; ils sont justifiés gratuitement par le sang de Jésus-Christ (Rom. III, 23 ) ». Comme c’est gratuitement, c’est donc une grâce, car il n’y a point de grâce qui ne soit gratuite. Nous n’avions fait aucune bonne oeuvre qui nous méritât ces dons de Dieu, et même ce n’eût pas été gratuitement qu’il nous eût infligé un supplice ; de là vient que ses bienfaits pour nous sont gratuits. Dans notre vie passée, nous n’avions mérité rien autre chose qu’un juste châtiment. Dieu donc, non plus à cause de notre justice, mais par un effet de sa miséricorde, nous a sauvés par le bain de la régénération (Tit.

III, 5 ). C’est là, dis-je, la gloire de Dieu que racontent les cieux; car tu n’as rien fait de bon, et néanmoins tu as reçu ces biens immenses. Si donc tu as une part à cette grâce que les cieux ont chantée, tu dois dire au Seigneur ton Dieu: « Il est mon Dieu, puisqu’il me prévient par sa miséricorde (Tit. III, 5 ) ». C’est lui en effet qui t’a prévenu, et tellement prévenu, qu’il n’a rien trouvé de bon en toi. Tu avais prévenu ses châtiments par ton orgueil, et il a prévenu ton supplice en effaçant tes péchés. En toi donc, le pécheur est devenu juste, l’impie est sanctifié, le damné recouvre ses droits au ciel; aussi dois-tu dire à Dieu: « Ce n’est point à nous, Seigneur, non ce n’est  point à nous, mais à votre nom, qu’il faut en attribuer la gloire (Ps. CXIII, 9) ». Disons bien

« Non pas à nous », à qui la donnerait-il, s’il nous considérait? Encore une fois, disons: « Non pas à nous, Seigneur». S’il nous traitait selon nos mérites, il ne trouverait pour nous que des peines. « Que son nom donc soit glorifié, et non point nous, parce qu’il ne nous a point traités selon nos fautes (Id. CII, 10 ).» Ne nous la donnez donc point, Seigneur, ne nous la donnez point. Cette répétition fortifie la pensée. « Ce n’est point à nous, Seigneur, mais à votre nom, qu’il faut donner la gloire ». C’est ce que comprenaient ces cieux qui ont chanté la gloire de Dieu.

3. « Et le firmament publie l’ouvrage de ses mains (Ps. XVIII, 2 ) ». Cette expression: « La gloire de Dieu », est répétée dans cette autre: « L’ouvrage de ses mains ». Quels sont les ouvrages de ses mains? N’allons pas croire avec plusieurs, que Dieu a tout fait de sa parole, mais que l’homme, créature supérieure aux autres, est l’ouvrage de ses mains. Loin de nous cette pensée qui est basse et peu exacte, car Dieu a tout fait par son Verbe. Bien que l’Ecriture nous expose les oeuvres si diverses du Créateur, et nous dise qu’il fit l’homme à son image; tout néanmoins a été fait par son Verbe, et sans lui rien n’a été fait (Jean, I, 3 ). Quant aux mains de Dieu, il est dit encore: « Les cieux sont l’oeuvre de ses mains (Ps. CI, 16 ) », et pour que vous ne confondiez pas ces cieux avec les saints, le Prophète ajoute : « Pour eux, ils périront, mais vous, Seigneur, vous demeurez (Id. 27 ) ». Donc, non-seulement les hommes, niais aussi les cieux qui doivent périr, sont l’ouvrage des mains de Dieu, à qui il est dit : « Les cieux sont l’oeuvre de vos mains ». C’est encore ce qui est dit de la terre : « La mer est à lui puisqu’elle est son ouvrage, et ses mains ont fait une base à la terre (Id. XCIV, 5 ) ». Donc s’il a fait le ciel de ses mains, la terre de ses mains, l’homme n’est pas seul l’oeuvre de ses mains; mais s’il a fait le ciel par son Verbe, la terre par son Verbe, il a fait aussi l’homme par son Verbe. L’oeuvre du Verbe est l’oeuvre de sa main, comme l’oeuvre de sa main est celle de son Verbe. Dieu n’a point comme nous des membres qui (196) dessinent sa force, puisqu’il est tout entier en tout lieu, et n’a point de limite. L’oeuvre de son Verbe est l’oeuvre de sa sagesse, et l’oeuvre de sa main celle de sa puissance. « Or, le Christ est la puissance de Dieu, comme la sagesse de Dieu (I Cor. I, 24 ) ; et c’est par lui que tout a été fait, et rien n’a été fait sans lui (Jean, I, 3 ) ». Les cieux donc ont raconté la gloire de Dieu, la redisent encore et la rediront toujours. Oui, ils chanteront la gloire de Dieu, ces cieux, ou plutôt ces saints qui sont élevés au-dessus de la terre, qui portent le Seigneur, qui font retentir ses préceptes et briller sa sagesse; ils raconteront cette gloire du Seigneur qui nous a sauvés malgré notre indignité. Il reconnaît cette indignité, ou la gloire dont nous ne sommes pas dignes, ce fils le plus jeune, que presse l’indigence ; il reconnaît cette indignité, ce jeune homme qui s’éloigne de son père, pour adorer les démons et faire paître les pourceaux; il reconnaît la gloire de Dieu, mais quand l’indigence le presse. Et comme cette gloire nous a faits ce que nous n’étions pas dignes d’être, il dit à son père: «Je ne suis pas digne d’être appelé votre fils (Luc, XV, 21) ». Il est dans le malheur, et l’humilité lui obtient le bonheur; et il s’en montre digne parce qu’il s’en confesse indigne. Telle est «la gloire de Dieu, qu’annoncent les cieux, cet l’oeuvre de ses mains, que prêche le firmament ». Ce ciel firmament, c’est le cœur du juste dans sa force, étranger à la crainte.

Ces oeuvres donc ont été prêchées parmi les impies, parmi les antagonistes de Dieu, parmi ces hommes épris du monde et persécuteurs des justes; oui, dans ce monde frémissant de rage, Mais que pouvait le monde avec sa rage, quand c’était le firmament qui les prêchait? « Le firmament prêche », et que prêche-t-il? « Les oeuvres de ses mains ». Quelles sont, les oeuvres de ses mains? Cette gloire de Dieu qui nous a sauvés, et qui nous a créés dans les bonnes couvres. « Car c’est par lui, et non par nous-mêmes (Ps. XCIX, 3 ), que nous sommes non-seulement hommes, mais justes », si tant est que nous soyons justes.

4. « Le jour parle au jour, et la nuit instruit la nuit (Ps. XVIII, 3 ) ». Qu’est-ce à dire? On comprend facilement peut-être : « Le jour parle au jour», aussi facilement et aussi clairement que le jour. Mais « que la nuit instruise la nuit », voilà qui est ténébreux comme la nuit. Ce jour qui parle au jour, c’est le saint qui parle aux saints, l’Apôtre aux fidèles, le Christ aux Apôtres, et qui leur dit : « Vous êtes la lumière du monde (Matt. V, 14 ) ». Voilà qui paraît clair et facile à comprendre. Mais comment « la nuit peut-elle instruire la nuit? ». Quelques-uns l’ont pris à la lettre, et c’est peut-être le vrai sens; selon eux, la science que les Apôtres ont recueillie de Jésus-Christ pendant son séjour sur la terre, ils l’ont transmise à leurs successeurs de siècle en siècle. Le jour parle donc au jour, et la nuit à la nuit; le premier jour au jour suivant, la première nuit à la nuit qui succède; parce que cette doctrine est annoncée jour et nuit. Celui-là peut se contenter de cette explication si simple qui la trouve suffisante. Mais l’obscurité de certains passages des saintes Ecritures a eu cet avantage de produire plusieurs interprétations. Si donc ces paroles étaient claires , vous n’y trouveriez qu’un sens unique; et parce qu’il est obscur, vous en entendrez plusieurs. On explique autrement: « Le jour parle au jour et la nuit à la nuit », c’est-à-dire l’esprit à l’esprit, et la chair à la chair. Puis encore : « Le jour qui parle au jour », figurerait l’homme spirituel parlant à ceux qui vivent selon l’esprit; et « la nuit à la nuit », l’homme charnel aux hommes charnels. Les uns et les autres entendent cette parole, mais ne la goûtent pas également, Pour les uns, c’est une parole prêchée;

pour les autres, une science que l’on annonce. Car prêcher n’a lieu que pour ceux qui sont présents, annoncer pour ceux qui sont éloignés. On pourrait trouver aux cieux d’autres significations, mais le peu de temps qui nous reste, nous force d’en rester là; donnons toutefois une explication, que plusieurs ont donnée comme une conjecture. Selon eux, quand Notre-Seigneur Jésus-Christ parlait aux Apôtres, le jour parlait au jour; et quand Judas trahissait le Christ, la nuit donnait la science à la nuit.

5. « Il n’est point d’idiome, point de langage, dans lequel cette voix ne se fasse entendre (Ps. XVIII, 4 )». De qui cette voix, sinon des cieux qui racontent la gloire de Dieu? « li n’est « point d’idiome, point de langage, dans lequel cette voix ne se fasse entendre». Lisez, dans les actes des Apôtres, comment ils furent (197) tous remplis de l’Esprit-Saint qui descendait sur eux : et comme ils parlaient en toutes les langues, selon que l’Esprit-Saint les faisait parler (Act. II, 4 ). Voilà comment. « il n’est point d’idiome, point de langage, dans lequel leur voix ne se fasse entendre ». Et non-seulement leur voix a retenti dans l’endroit où ils avaient reçu l’Esprit-Saint , mais « elle a parcouru toute la terre, et leurs prédications ne s’arrêtent qu’aux extrémités du monde ». De là vient que nous prêchons ici. Car cette voix qui a parcouru toute la terre est venue jusqu’à nous , et la parole de l’hérésie n’entre point dans l’Eglise. Cette voix donc a parcouru toute la terre, afin de vous faire entrer dans le ciel. O esprit de pestilence, de contention, de méchanceté, et qui te plais dans l’erreur! écoute, ô fils orgueilleux, le testament de ton père. Le voici, quoi de plus clair et de plus net? «Le bruit de leur voix a parcouru toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu’aux confins du monde ». Est-il besoin d’aucun éclaircissement? Pourquoi tourner tes efforts contre toi-même? Tu veux contester pour retenir une partie, quand la paix te mettrait en possession du tout.

6. « Il a établi son tabernacle dans le soleil (Ps. XVIII, 5 ) »; en mettant son Eglise en évidence et en grand jour, non dans l’obscurité, non dans le mystère et sous un voile, de peur qu’elle ne se dérobât comme les assemblées des hérétiques (Cant. I, 6, selon les LXX. )». Il est dit à un coupable dans 1’Ecriture sainte : « Parce que tu as péché  dans le secret, tu seras châtié au grand jour (II Rois, XII, 12 ) » : c’est-à-dire que sous les yeux de tous tu subiras le châtiment de ta faute commise dans le secret. « Il a donc établi son tabernacle dans le soleil ». Pourquoi dès lors, enfant de l’hérésie, t’enfuir dans les ténèbres? Es-tu chrétien ? écoute Jésus-Christ. Es-tu serviteur? écoute le maître. Es-tu fils? écoute un père : corrige-toi, reviens à la vie.

Que nous puissions dire de toi : Il était mort et il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé. Garde-toi de me dire : Pourquoi me chercher, si je suis perdu? car c’est précisément parce que tu es perdu que je te cherche. Ne me cherchez point, dira-t-il. Tel est le voeu de l’iniquité qui nous divise, mais non de la charité qui nous fait frères. Je ne serais point criminel si je cherchais un serviteur, et l’on me fait un crime de chercher mon frère ! Que telle soit la sagesse de celui qui n’a point la charité fraternelle, pour moi, je recherche mon frère. Qu’il s’irrite, il n’en faut pas moins le chercher, il s’apaisera si nous le retrouvons. Je cherche donc mon frère, et j’en appelle au Seigneur mon Dieu, non contre lui, mais en sa faveur. Et nia prière ne sera point : Dites, Seigneur, à mon frère qu’il divise l’héritage avec moi, mais bien: Dites à mon frère qu’il jouisse avec moi de tout l’héritage (Luc, XII, 13 ). Pourquoi donc errer de la sorte, ô mon frère? Pourquoi fuir dans les lieux écartés? Pourquoi ces efforts pour vous cacher? « Dieu a placé son tabernacle dans le soleil. Il est comme le jeune époux qui sort du lit nuptial (Ps. XVIII, 6) ». Sans doute qu’il ne vous est pas inconnu « cet époux qui sort du lit nuptial, qui s’élance comme un géant pour parcourir sa carrière », c’est lui « qui a placé dans le soleil son tabernacle » ; c’est-à-dire que le Verbe s’étant fait chair (Jean, I, 15 ) a trouvé, comme le jeune époux, un lit nuptial dans le sein d’une vierge; et alors uni à la nature humaine, il est sorti comme d’un lit très-chaste, plus humble que tous dans sa miséricorde, plus fort que tous dans sa majesté: de là vient « qu’il a bondi comme un géant dans sa carrière » ; naître, grandir, enseigner, souffrir, ressusciter, monter aux cieux, c’est là courir et non s’arrêter dans la voie. Le même époux qui a fait tout cela, a donc placé dans le soleil, ou dans l’évidence, son tabernacle, qui est son Eglise.

7. Voulez-vous connaître cette voie qu’il a parcourue avec tant de vitesse? « Il part du  haut des cieux, pour retourner jusqu’à leur sommet (Ps. XVIII, 7 ) ». Mais après qu’il en est descendu, et qu’il y est retourné dans sa course rapide, il a envoyé son Esprit. On vit, sur chacun de ceux qui le reçurent, comme des langues de feu qui se divisaient  (Act. II, 3 ) ». L’Esprit-Saint est donc venu comme un feu, qui doit consumer la chair comme une paille desséchée, et purifier l’or dans le creuset. Il est donc venu comme un feu; aussi est-il dit que « nul ne se dérobe à son embrasement ».

8. « La loi du Seigneur est pure, elle convertit les âmes ». C’est là l’Esprit-Saint. « Le témoignage du Seigneur est fidèle, il donne la sagesse aux petits (Ps. XVIII, 8 ) » ; non pas aux superbes. Tel est encore l’Esprit-Saint.

9. « Les jugements du Seigneur sont droits»; ils portent « dans les coeurs la joie n et non la crainte. C’est l’oeuvre de l’Esprit-Saint. « Le précepte du Seigneur est lumineux, il éclaire  les yeux (Id. 7 ) » sans les éblouir; non les yeux de la chair, mais les yeux du cœur ; non ceux de l’homme extérieur, mais de l’homme spirituel. Tel est encore l’effet de l’Esprit-Saint.

10. « La crainte du Seigneur n n’est pas servile, mais chaste » ; elle aime gratuitement ce qu’elle appréhende; ce n’est point le châtiment de celui qu’elle redoute, mais la séparation de celui qu’elle aime. Telle est la crainte chaste qui ne disparaît pas devant la charité parfaite (Jean, IV, 18 ), mais « qui demeure dans le siècle des siècles ». C’est là l’Esprit-Saint, ou plutôt, c’est lui qui la donne, qui la répand dans nos âmes, qui la greffe en nous. « Les jugements du Seigneur sont vrais, et se justifient par eux-mêmes (Ps. XVIII, 10 ) », sans porter aux querelles, mais à nous unir dans la paix; c’est ce que signifie « en eux-mêmes ». Tel est encore l’effet du Saint-Esprit. Aussi, ceux qui le reçurent à sa première descente, reçurent-ils aussi le don des langues, pour nous montrer par là qu’il ramènerait à l’unité toutes les langues de la terre. L’unité de l’Eglise parle en toutes les langues, et continue aujourd’hui cette merveille d’un seul homme qui s’exprimait alors dans la langue de tous (Act. II, 4 ), après avoir reçu l’Esprit-Saint. Aujourd’hui c’est encore un seul homme qui parle à toutes les nations et dans toutes les langues, un seul homme, c’est-à-dire la tête et le corps, un seul homme, qui est le Christ et l’Eglise, l’homme parfait, l’époux et l’épouse. « Ils seront deux dans une même chair (Gen. II, 24 ) », a dit l’Ecriture. «Les jugements de Dieu sont véritables, ils se justifient par eux-mêmes », à cause de l’unité.

11. « Ils sont plus désirables que l’or et que les pierres précieuses. Beaucoup (Ps. XVIII, 11 ) ». Ce «beaucoup » signifie beaucoup d’or, ou beaucoup précieuses, ou beaucoup désirables; mais beaucoup, c’est peu pour l’hérétique. Ils n’aiment pas avec nous id ipsum ou l’unité, et avec nous ils confessent le Christ. Mais ce Christ que tu confesses avec moi, aime-le donc avec moi. Et celui qui ne veut point l’unité, qui refuse, qui regimbe, qui méprise, celui-là ne la croit point préférable à l’or et aux pierres précieuses. Ecoutez encore : « Ils sont »; dit le Prophète, « plus doux que le miel et que le rayon ». Mais ceci condamne celui qui s’égare. Le miel est amer pour une bouche fiévreuse, quelque douceur qu’il ait pour une bouche en santé, parce qu’il est précieux pour l’homme qui se porte bien. « Ils sont donc plus désirables que l’or et que les pierres les plus précieuses, plus doux que le miel et que le rayon de miel ».

12. « Aussi votre serviteur les observe-t-il», et en éprouve-t-il ainsi la douceur, non plus en paroles, mais en pratique. Votre serviteur les garde parce qu’ils sont doux en cette vie et utiles pour l’autre vie. « Il trouve à les garder une ample récompensez». Mais dominé par son obstination, l’hérétique ne peut voir cette lumière, ni goûter cette douceur.

13. « Qui peut connaître ses péchés? — Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce  qu’ils font (Luc, XVIII, 34 ) ». Celui-là donc, dit le Prophète, est votre serviteur, qui peut goûter une semblable douceur, qui a cette tendresse de charité, cet amour de l’unité. Et moi qui la goûte, poursuit le Prophète, je vous en supplie, qui peut en effet connaître ses fautes? Que jamais en moi, nulle faiblesse ne se glisse chez l’homme, et que cet homme ne se laisse point séduire. « Purifiez-moi, Seigneur, des fautes qui m’échappent ». Nous l’avons chanté, nous y arrivons dans nos explications. Disons donc avec intelligence: Chantons et comprenons, prions en chantant, afin que notre prière soit exaucée; disons: « Purifiez-nous, Seigneur, des fautes qui nous échappent ». Qui peut connaître ses péchés? On ne peut les comprendre qu’en voyant ses ténèbres, et nous ne sommes enfin dans la lumière que quand nous nous repentons de nos fautes. Un homme qui se roule encore dans le péché, ne peut voir ce péché, tant ses yeux sont obscurcis et fermés; que l’on vous mette, en effet, un bandeau sur les yeux du corps, vous ne voyez plus rien, pas même le bandeau. Adressons-nous donc à Dieu, qui sait voir en nous ce qu’il doit purifier, et pénétrer ce qu’il doit guérir, et disons-lui

« Purifiez-moi, Seigneur, de mes fautes cachées, épargnez à votre serviteur les péchés des autres n. Mes péchés, dit-il, me souillent, et ceux des autres me contristent; épargnez-moi les uns et purifiez-moi des autres. Enlevez de mon coeur toute pensée mauvaise, éloignez de moi ce qui inspire le mal. Voilà ce que signifie: « Purifiez-moi de mes fautes cachées, épargnez à votre serviteur les péchés des autres (Ps. XVIII, 14 ) ». Telles sont en effet les deux sortes de péchés qui ont paru d’abord, au commencement du monde, les nôtres et ceux des autres. Le diable est tombé par son propre péché (Isa. XIV, 12 ), Adam par celui d’un autre (Gen. III ). De là vient que le serviteur de Dieu, qui observe les jugements de Dieu et y trouve une ample récompense, prie ainsi dans un autre psaume: « Que l’orgueil n’entre point en moi; que la main du pécheur ne m’ébranle point (Ps. XXXV, 12 ) ». « Que l’orgueil donc n’entre point en moi », c’est-à-dire, purifiez-moi de mes fautes cachées; et que la main du pécheur ne m’ébranle point », c’est-à-dire, épargnez à votre serviteur les péchés des autres.

14. « Si» mes fautes cachées et les péchés des autres « ne me dominent plus(Ps. XVIII, 14 ), alors je serai sans tache ». Il n’ose point l’espérer de ses propres forces, mais il supplie le Seigneur de l’accomplir, et lui dit dans un autre psaume: « Dirigez mes pas selon votre parole, et ne permettez pas que l’iniquité domine jamais en moi (Id. CXVIII, 133) ». Tu es chrétien, et dès lors garde-toi de craindre la domination extérieure d’un homme; crains toujours le Seigneur ton Dieu. Crains le mal qui est en toi, ou les passions; non point ce que le Seigneur a tait en toi, mais ce que toi-même y as fait. Le Seigneur t’avait créé bon serviteur, et toi, tu t’es créé dans ton coeur un maître méchant. C’est justement que tu es soumis à l’iniquité, soumis au maître que tu t’es imposé toi-même, puisque tu n’as pas voulu servir celui qui t’a créé.

15. « Si donc je ne suis plus esclave de leur tyrannie , alors je serai sans tache et pur d’un grand crime (Ps. XVIII, 14 ) ». De quel crime, pensez-vous? Quel est ce grand péché? Il peut n’être pas ce que je vais dire, et toutefois je ne déguiserai point mon opinion; ce grand crime, à mon avis, c’est l’orgueil. C’est là peut-être ce qu’il exprime en d’autres termes, en disant : « Et je serai pur d’un grand crime ». Me demanderez-vous combien est  grand le crime qui a fait tomber l’ange, qui a changé cet ange en démon, et lui a fermé pour toujours le royaume des cieux? C’est là le grand crime, la source, l’origine de tous les crimes. Car il est écrit : « Le commencement de tout péché, c’est l’orgueil (Eccli. X, 15 ) ». Et de peur qu’on ne le regarde comme une faute légère, l’Ecriture ajoute : « Le commencement de l’orgueil chez l’homme est de lui faire apostasier Dieu (Id. 14 ) ». Non, mes frères, ce vice n’est point une faute légère;

c’est à ce vice que répugne l’humilité chrétienne, chez les grands personnages que vous voyez. C’est ce vice qui leur fait dédaigner de courber la tête sous le joug du Christ, eux qui sont asservis au joug du péché. Car ils ne peuvent échapper à la servitude; ils se veulent affranchir de la servitude, quand il leur est avantageux de servir. Ce qu’ils gagnent en cherchant l’indépendance, c’est de refuser de servir un bon maître, mais non de s’affranchir complètement; car on devient nécessairement esclave du péché, quand on ne veut point l’être de la charité. Ce vice, que l’on peut appeler la source de tous les autres, puisque les autres lui doivent leur origine, nous a fait apostasier Dieu; et l’âme, par un déplorable usage de sa liberté, se plonge dans les ténèbres, chargée qu’elle es-t de toute sorte de péchés. Voilà qu’il vit dans la prodigalité, il dissipe ses richesses avec les femmes sans pudeur, il devient le pâtre des pourceaux (Luc, XV, 13 ), celui qui était le compagnon des anges. C’est à cause de ce vice, de cette grande iniquité de l’orgueil que Dieu s’est humilié parmi les hommes. Tel est le motif, telle est la plaie profonde, la grande maladie des âmes, qui a fait descendre du ciel le Médecin tout-puissant, qui l’a humilié sous la forme de l’esclave, qui l’a outragé, suspendu au gibet, afin qu’une semblable tumeur trouvât sa guérison dans un si grand remède. Que l’homme donc rougisse de son orgueil, quand un Dieu s’est fait humble pour lui. Alors, dit le Prophète, « je serai pur d’un grand péché », devant le « Dieu qui résiste aux orgueilleux et qui donne la grâce aux humbles (Ps. XVIII, 15 ) ».

16. « Ainsi vous deviendront agréables les paroles de ma bouche, et les pensées de mon coeur seront toujours en votre présence (Ps. XVIII, 15 ) ». Car si je ne suis point purifié de (200) ce grand vice, mes paroles pourront être agréables devant les hommes, et non devant vous; puisque l’âme superbe demande aux hommes ses applaudissements, mais l’âme vraiment humble veut plaire dans ce secret que pénètre-Dieu seul; et si elle vient à plaire aux hommes par quelques bonnes oeuvres, elle s’en réjouit pour-ceux qui se complaisent dans ses oeuvres, et non pour elle-même; il doit lui suffire d’avoir fait le bien. « Notre gloire », dit l’Apôtre, « c’est le témoignage de notre conscience (II Cor. I, 12 ) ». Chantons donc aussi à Dieu le verset suivant : « Seigneur, vous êtes mon aide, mon rédempteur ». Vous m’aidez dans le bien et me délivrez du mal. Vous êtes mon aide, afin que je demeure dans la charité; mon rédempteur, en me rachetant de mon iniquité.

DISCOURS SUR LE PSAUME XIX

LE CHRIST DANS SA PASSION

Ce psaume est le chaut de la résurrection, qui est la Gloire de Jésus-Christ triomphant des Juifs ses ennemis, et devenant notre médiateur dans le ciel.

POUR LA FIN, PSAUME A DAVID (Ps. XIX, 1)

1. Le titre nous est connu, ce n’est point le Christ qui parle, mais le Prophète qui parle au Christ, et qui chante l’avenir sous la forme d’un souhait.

2. « Que le Seigneur vous exauce au jour de la tribulation (Id. 2 ) ». Qu’il vous exauce au jour que vous lui avez dit: « Mon Père, glorifiez votre Fils (Jean, XVII, 1 ) ». « Que le nom du Dieu de Jacob vous protège ». Car c’est à vous qu’appartient le plus jeune des deux peuples, puisque l’aîné doit servir le puîné (Gen. XXV, 23 ) ».

3. « Qu’il vous protége du haut de son sanctuaire, et vous protége de Sion (Ps. XIX, 3 ) ; en sanctifiant votre corps mystique, ou 1’Eglise, qui trouve sa sûreté dans la contemplation, et qui attend que vous reveniez des noces.

4. « Qu’il se souvienne de tout votre sacrifice (Id. 4 ) ». Qu’il ne nous laisse pas oublier les outrages et les affronts que vous avez endurés pour nous. « Et qu’il rende suave le parfum de vos holocaustes ». Et que la douleur de cette croix, sur laquelle vous vous êtes offert tout entier à Dieu, se change en la joie de la résurrection.

5. « Diapsalma. Que le Seigneur vous donne selon votre cœur (Ps. XIX, 5 ) ». Que le Seigneur vous exauce, non point selon les désirs de ceux qui vous ont persécuté dans l’espoir de vous anéantir, mais selon votre coeur qui connaît les fruits de votre passion. « Et qu’il accomplisse tous vos desseins »; qu’il accomplisse, non-seulement ce dessein qui vous a porté à donner votre vie pour vos amis (Jean, XV, 13 ), afin que le grain mourût pour ressusciter en épis luxuriants (Id. XII, 14 ), mais encore celui par lequel l’aveuglement est tombé sur une partie d’Israël, afin que la plénitude des nations entrât, et qu’ainsi tout Israël fût sauvé (Rom. XI, 25 ) ».

6. « Nous tressaillerons dans votre salut ». Nous tressaillerons de l’impuissance de la mort sur vous; car vous nous montrerez ainsi qu’elle sera impuissante à nous nuire. « Et nous trouverons notre gloire dans votre nom (Ps. XIX, 6 ) ». Pour nous, confesser votre nom, nous conduira, non à notre perte, mais à la gloire.

7. « Que le Seigneur vous accorde toutes vos demandes (Ibid. ) ». Qu’il exauce non-seulement les prières que vous lui avez faites sur la terre, mais celles que vous lui faites en (201) notre faveur dans le ciel. «Je reconnais maintenant que le Seigneur a sauvé son Christ». L’esprit de prophétie m’a fait connaître que le Seigneur doit ressusciter son Christ. « Il l’exaucera de son sanctuaire céleste ». Il l’exaucera, non-seulement quand sur cette terre il demandera d’être glorifié (Jean, XVII, 1 ) , mais lorsque dans le ciel il intercédera pour nous, à la droite de son Père, et répandra l’Esprit-Saint sur tous ceux qui croiront en lui (Act. II ). « Il y a dans sa droite une puissance de salut ». Notre puissance est dans ses faveurs salutaires, alors qu’il nous soutient dans les afflictions, en sorte que c’est quand nous sommes faibles que nous devenons forts (II Cor. XII, 10 ). Car le salut des hommes est vain (Ps. LIX, 13 ), quand il est de la gauche et non de la droite de Dieu, puisqu’ils s’enflent d’un excessif orgueil, tous ces pécheurs qui trouvent leur salut dans les biens du temps.

8. « Ceux-ci mettent leur confiance dans leurs chariots, et dans leurs chevaux ». Les uns se laissent entraîner dans les évolutions successives de la fortune, et les autres se prévalent avec orgueil de leurs honneurs, et y placent leur félicité, « Pour nous, notre joie est dans le nom du Seigneur, notre Dieu (Id. XIX, 8 )». Pour nous, notre espérance est dans les biens éternels, et sans chercher notre propre gloire,  nous tressaillerons au nom du Seigneur, notre Dieu.

9. Ils se sont embarrassés, et sont tombés (Ps. XIX, 9 ). L’amour des biens temporels les a garrottés, ils ont craint que, s’ils laissaient vivre le Fils de Dieu, les Romains ne prissent leur pays (Jean, XI, 48 ) et en se heurtant contre cette pierre de scandale et d’achoppement (Rom. IX, 32 ), ils ont perdu l’espérance du ciel. Ils sont tombés dans l’aveuglement qui a frappé une partie d’Israël (Id. XI, 25 ); et, en voulant faire prévaloir leur propre justice, ils ont oublié celle de Dieu (Id. X, 3). « Pour nous, au contraire, nous nous sommes relevés pour nous redresser ». Pour nous, peuples de la Gentilité, nous étions des lierres, et Dieu a fait de nous des enfants d’Abraham (Matt. III, 9 ); nous ne cherchions point la justice, et nous l’avons embrassée (Rom. IX, 30 ), et nous voilà relevés ; ce redressement n’est point dû à nos forces, mais à la foi qui nous a justifiés.

10. « Seigneur, sauvez le roi », afin qu’a. près nous avoir appris à combattre par sa passion, il offre aussi nos sacrifices, après s’être ressuscité d’entre les morts, et installé dans les cieux. « Exaucez-nous, au jour où nous vous invoquerons». Et comme il sera notre intercesseur, vous nous exaucerez quand nous vous offrirons nos voeux.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 21 à 30

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXI.

LES DÉTAILS DE LA PASSION

Dans le premier discours saint Augustin expose le sens des paroles de David relatives à la passion, les insultes des Juifs, le crucifiement, le partage des vêtements de Jésus-Christ; puis les effets de l’Eucharistie. Dans le second discours, il s’applique à démontrer contre les Donatistes le règne universel de Jésus-Christ, qu’ils veulent scinder et restreindre à leur parti.

POUR LA FIN, SUR LE SECOURS DU MATIN, PSAUME DE DAVID (Ps. XXI, 1).

1. Pour la fin, ou pour Jésus-Christ qui chante lui-même sa résurrection. Ce fut le matin du premier jour, après le sabbat, qu s’opéra cette résurrection (Matt. XXVIII, 1 ), par laquelle il fut reçu dans la vie éternelle, « et soustrait ainsi à l’empire de la mort (Rom. VI, 9 ) ». Tout le psaume s’applique à la personne du Crucifié car il commence par ces paroles que prononce le Sauveur, lorsque, du haut de la croix, il poussa un grand cri, représentant alors h vieil homme dont il avait revêtu la mortalité ; car notre vieil homme a été cloué à la croix avec lui (Id.6 ) :

2. « O Dieu, mon Dieu, jetez les yeux sur moi; pourquoi m’avez-vous abandonné, bien loin de me secourir (Ps. XXI, 2)? » Vous n’avez garde de me secourir, puisque votre salut est loin des pécheurs (Id. CXVIII, 155 ). « Les cris de mes péchés vous implorent », car cette prière n’est point celle d’un juste, mais d’un homme chargé de fautes. Celui qui prie à la croix, est en effet le vieil homme, qui ne sait pourquoi le Seigneur l’a délaissé. Ou bien encore : « Les rugissements de mes péchés vous empêchent de me secourir ».

3. « Seigneur, je vous invoquerai pendant le jour, et vous ne m’exaucerez point (Id. XXI, 3 ). » O Dieu, dans les prospérités de cette vie, je vous demanderai qu’elles ne changent point, et vous ne m’écouterez point, parce que cette prière sera celle de mes péchés. « Je vous invoquerai la nuit, et ce ne sera point une folie pour moi ». Si, dans les malheurs de cette vie, je vous demande le bonheur, vous ne m’exaucerez pas non plus. Et vous en agirez ainsi, non pour me jeter dans la folie, mais pour m’apprendre ce qu’il vous est agréable que je vous demande, non plus dans ces prières du péché qui désire la vie du temps, mais dans les supplications d’une âme qui se tourne vers vous, pour avoir la vie éternelle.

4. « Mais vous habitez dans la sainteté, vous, la gloire d’Israël ». Vous habitez le Saint des saints, et de là vient que vous n’écoutez point les prières défectueuses du péché. Vous êtes la gloire de celui qui vous contemple, et non de celui qui chercha sa propre gloire en goûtant le fruit défendu, en sorte que lei yeux de son corps furent ouverts, et qu’il voulut se dérober à votre présence et se cacher (Gen. III ).

5. « En vous ont espéré nos pères (Ps. XXI, 5 )». Tous ces justes, qui n’ont point cherché leur gloire, mais la vôtre. « Ils ont espéré, et vous les avez sauvés».

6. « Ils ont crié vers vous, et vous les avez délivrés (Id.6 ) ». Ils vous ont fait entendre, non la voix des péchés qui éloigne le salut, et c’est pourquoi vous les avez délivrés. « Ils ont espéré en vous, et ils n’ont pas été confondus ». Vous n’avez pas trompé l’espérance

qu’ils avaient mise en vous, parce qu’ils ne comptaient point sur eux-mêmes.

7. « Pour moi, je suis un ver de terre et  non plus un homme  (Id. 5 )». Pour moi, qui ne parle plus en Adam, mais qui suis Jésus-Christ, sans aucun germe je suis né dans la chair, afin d’être, eu l’homme, au-dessus des hommes; et de la sorte, l’orgueil humain ne dédaignera plus mon abaissement. « Je suis l’opprobre des hommes, le rebut de la populace ». Cet abaissement a fait de moi le rebut des hommes, au point que l’on disait, (204) comme un outrage et une malédiction : « Pour toi, sois son disciple (Jean, IX, 28 )»; tant le peuple avait de mépris pour moi.

8. « Tous ceux qui me voyaient, m’insultaient (Ps. XXI, 8 )». j’étais la dérision de tous ceux qui me voyaient. « Ils parlaient des lèvres, et  branlaient la tête ». Ils parlaient des lèvres, et non du coeur.

9. Car c’est par dérision qu’ils disaient, en branlant la tête: « Il a mis son espoir dans le  Seigneur, que le Seigneur le délivre; qu’il le sauve, s’il lui est cher (Id. 9) ». Tels étaient les paroles qui couraient sur leurs lèvres.

10. «C’est vous, Seigneur, qui m’avez tiré des entrailles maternelles (Id. 10 ) ». C’est vous qui n’avez tiré, non-seulement du sein d’une vierge, car telle est la condition de tout homme, de naître en sortant du sein de sa mère; mais vous m’avez tiré du sein de cette nation juive où est encore enveloppé dans les ténèbres, sans arriver à la lumière du Christ, celui qui met son salut dans l’observation extérieure du sabbat, dans la circoncision, et autres cérémonies. «Vous êtes mon espérance dès la mamelle de ma mère ». Seigneur, vous êtes mon espoir, non-seulement depuis que j’ai sucé les mamelles de la Vierge, car vous l’étiez bien auparavant; mais depuis que vous m’avez arraché aux mamelles, comme aux entrailles de la synagogue, afin de me soustraire au lait d’une coutume charnelle.

11. « Vous êtes mon ferme appui dès le sein de ma mère (Id. 11 )». Dès le sein de cette synagogue qui m’a rejeté au lieu de me porter, et si je ne suis point tombé, c’est que vous m’avez soutenu. « Dès le ventre de ma mère, vous êtes mon Dieu ». Oui, « dès le ventre de ma mère », car nonobstant cette enveloppe charnelle, je ne vous ai point oublié comme le petit enfant.

12. « Vous êtes mon Dieu ; ne vous éloignez pas de moi, parce que l’affliction est proche (Id. 12 ) ». Puisque vous êtes mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi, aux approches de la tribulation, qui est déjà dans ma chair. «Car il n’y a personne qui me vienne en aide». Qui me soutiendra, si ce n’est vous?

13. « Voilà qu’une foule de jeunes taureaux m’ont environné (Id. 13 ) ». Les attroupements d’un peuple dissolu font cercle autour de moi. « Des taureaux puissants m’ont investi». Et les chefs de ce peuple, joyeux de mon oppression, m’ont assiégé à leur tour.

14. « Ils ont ouvert leur bouche contre moi (Ps. XXI, 14 ) ». Leur bouche a livré passage, non point aux paroles de vos saintes Ecritures, mais aux cris de leurs passions. « Tel un lion saisit sa proie et rugit ». La proie de ce lion, ce serait moi que l’on saisit et que l’on amène, et son rugissement: « Crucifiez-le, crucifiez-le (Jean, XIX, 26 )

15. « Je me suis écoulé comme l’eau, tous e mes os se sont dispersés (Ps. XXI, 15 ) ». Je me suis écoulé comme l’eau, quand mes persécuteurs sont tombés ; et mes disciples qui faisaient la solidité de l’Eglise ou de mon corps, se sont dispersés par la crainte. « Mon coeur s’est fondu comme la cire, au milieu de mes entrailles (Ibid. ) ». Ces paroles que la Sagesse a consignées à mon sujet dans les livres saints, demeuraient incomprises, comme des paroles dures et cachées; mais depuis qu’à la flamme de mes douleurs elles se sont comme liquéfiées, elles sont devenues évidentes, et se sont gravées dans la mémoire de mon Eglise.

16. « Ma vigueur s’est desséchée comme l’argile(Id. 16 ) ». Mes douleurs ont desséché mes forces, non comme l’herbe, mais comme l’argile que le feu rend plus dure. « Ma langue s’est attachée à mon palais ». Ceux par qui je devais parler ont gardé mes préceptes en eux-mêmes. « Vous m’avez réduit à la poussière de la mort ». Vous m’avez jeté entre les mains de ces impies destinés à la mort, et que le vent balayera de la surface de la terre.

17. « Des chiens sans nombre m’environnent (Id. 17) ». Voilà que j’étais environné de gens qui aboyaient, non plus au nom de la vérité, mais au nom de la coutume. « Le conseil des  méchants m’a assiégé; ils ont percé mes mains et mes pieds ».Ils ont percé de clous

mes mains et mes pieds.

18. « Ils ont compté tous mes os (Id. 18 ) »compter tous mes os étendus sur la croix. « Pour eux, ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement». Pour eux, c’est-à-dire dans la même aversion, ils m’ont regardé et considéré.

19. « Ils se sont partagé mes vêtements, et ont tiré ma robe au sort (Id. 19 ) ». (205)

20. « Pour vous, Seigneur, n’éloignez pas de moi votre secours (Ps. XXI, 20 ) ». Mais vous, ô Dieu, ressuscitez-moi sans retard, et non point à la fin du monde, comme les autres hommes. « Pourvoyez à ma défense ». Veillez sur moi, afin que nul ne me nuise.

21. « Arrachez mon âme au glaive (Id. 21 ) »: préservez mon âme des langues schismatiques; « et mon unique à la puissance des chiens » : Délivrez mon Eglise de ce peuple qui aboie, au nom de ses coutumes.

22. « Sauvez-moi de la gueule du lion. » Sauvez-moi de cette bouche qui m’offre un royaume temporel. « Epargnez à ma faiblesse la corne des rhinocéros (Id. 22 ) » : préservez mon humilité des hauteurs de ces orgueilleux qui s’élèvent d’une manière exclusive et ne souffrent aucun rival.

23. « Je redirai votre nom à mes frères (Id. 23)». J’annoncerai votre nom aux humbles, qui sont mes frères, et qui s’aiment réciproquement, comme je les ai aimés. « Je chanterai vos  louanges au milieu de mon Eglise ». C’est avec joie que je publierai votre gloire dans mon Eglise.

24. « Bénissez le Seigneur, vous qui le craignez (Id. 24 )». Vous qui craignez le Seigneur, ne cherchez point votre gloire, mais louez le Seigneur. « Chantez sa gloire, vous tous, enfants de Jacob ». Glorifiez Dieu, vous tous enfants de celui que servit son aîné.

25. « Craignez-le tous, vous qui êtes enfants d’Israël ». Qu’ils craignent le Seigneur, tous ceux qui sont régénérés dans une vie nouvelle, et préparés à la vision de Dieu. « Car il n’a point dédaigné, ni rejeté la prière du pauvre (Id. 25 ) ». Il n’a témoigné aucun mépris pour la prière, cette prière qui était celle du pauvre sans enflure, étranger aux pompes frivoles, et non celle du pécheur dont les vices crient vers Dieu, et qui ne voulait point quitter cette vie misérable. « Il n’a point détourné de moi son visage », comme il l’a fait pour celui qui disait : « Je crierai vers vous, et vous ne m’écouterez point. Il m’a exaucé, quand j’ai crié vers lui ».

26. « C’est vous que je veux louer (Id. 26 ) ». Car je ne recherche point la gloire pour moi, puisque je me glorifie en vous qui habitez le sanctuaire, et que vous, gloire d’Israël, vous écoutez le saint qui:vous invoque. « C’est dans votre Eglise si étendue que je publierai votre gloire ». Je vous bénirai dans cette Eglise répandue par toute la terre. J’offrirai mes voeux, en présence de ceux qui craignent mon Dieu. J’offrirai le sacrement de mon corps et de mon sang, devant ceux qui craignent le Seigneur.

27. « Les pauvres mangeront et seront rassasiés (Ps. XXI, 27 )». Ils mangeront, ceux qui sont humbles, qui méprisent le monde, et ils m’imiteront, et de la sorte, ils ne désireront point les biens de ce monde, et ne craindront point la pauvreté. « Ceux qui cherchent le Seigneur, le béniront». Car c’est de l’âme qu’il rassasie, que déborde sa louange. « Leurs coeurs vivront dans l’éternité ». Car il est lui-même l’aliment de notre coeur.

28. « Les nations les plus reculées se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui (Id. 28 ) ». Elles s’en souviendront; car Dieu était en oubli pour ces peuples nés dans la mort, et n’ayant de tendance que pour les biens extérieurs; et alors tous les confins de la terre se tourneront vers le Seigneur. «Tous les peuples de la terre se prosterneront en sa  présence ». Tous les peuples de l’univers l’adoreront damas leurs coeurs.

29. « C’est au Seigneur de régner, et il dominera les nations (Id. 29 ) ». C’est au Seigneur, et non aux hommes superbes qu’appartient l’empire, et il dominera les nations.

30. « Tous les riches de la terre ont mangé, puis adoré ». Les riches de la terre ont mangé l’humble chair de leur maître, et, bien qu’ils n’en aient pas été rassasiés comme les pauvres, jusqu’à imiter Jésus-Christ, ils l’ont néanmoins adoré. « Ils tomberont en sa présence, tous ceux qui s’abaissent sur la terre». Dieu seul voit la chute de tous ceux qui se las. sent de converser dans le ciel, et qui préfèrent étaler, ici-bas, l’apparence du bonheur aux yeux des hommes qui ne voient pas leur ruine.

31. «Mon âme, à son tour, vivra pour lui (Id. 31 )». Et mon âme qui paraît morte aux yeux des hommes, parce qu’elle méprise le monde, s’oubliera, pour vivre en Dieu. « Et ma postérité le servira ». Mes oeuvres, ou ceux que je porterai à croire en lui, le serviront.

32. « Elle sera prédite pour le Seigneur, la génération à venir (Id. 32) ». Les fidèles du Nouveau Testament seront célébrés à la louange (206) du Seigneur. « Et les cieux publieront sa justice ». Les évangélistes annonceront sa justice. « Au peuple qui doit naître, et que le Seigneur a fait (Ps. XXI, 32 ) »; au peuple que la foi doit engendrer au Seigneur.

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXI

Discours prêché à la solennité de la Passion.

1. Je ne dois point garder sous silence, et vous devez écouter ce que le Seigneur n’a pas voulu taire dans ses saintes Ecritures. La passion de Notre-Seigneur est arrivée une fois, nous le savons; une seule fois le Christ est mort, l’innocent pour les coupables (I Pier. III, 18 ). Nous le savons, nous en avons la certitude, nous croyons d’une foi inébranlable, « que Jésus-Christ une fois ressuscité d’entre les u morts ne meurt plus, et que la mort n’aura plus d’empire sur lui (Rom. VI, 9) ». Ainsi l’a dit saint Paul : et de peur que nous ne venions à oublier ce-qui s’est fait une fois, nous en célébrons chaque année la mémoire. Est-ce à dire que Jésus-Christ meurt chaque fois que nous célébrons la Pâque? Néanmoins ce souvenir annuel nous remet en quelque sorte sous les yeux ce qui s’est fait une fois, et nous émeut aussi vivement que si nous voyions le Christ appendu à la croix, non pour lui insulter, mais pour croire en lui. Car à la croix il fut persillé, et on l’adore aujourd’hui qu’il est dans le ciel. N’est-il plus insulté aujourd’hui, et avons-nous encore à nous indigner contre les Juifs qui l’ont tourné en dérision à la croix, et non dans son règne céleste?

Et qui donc se moque aujourd’hui du Christ? Plût à Dieu qu’il n’y en eût qu’un seul, que deux, qu’on pût même les compter ! Toute la paille qui est dans son aire, se rit de lui, et le bon grain gémit de voir le Seigneur insulté. Je veux en gémir avec vous; car voici le temps des pleurs. Nous célébrons la Passion du Sauveur; c’est le temps de gémir, le temps de pleurer, le temps de confesser nos fautes et d’en implorer le pardon. Et qui de nous pourrait verser autant de larmes qu’en méritent ses incomparables douleurs? Ecoutons le Prophète: « Qui donnera, dit-il, de l’eau à ma tête, et à mes yeux une source de larmes (Jérém. IX, 1)?» Non, une source de larmes, fût-elle réellement dans mes yeux, ne suffirait point, quand nous voyons le Christ persiflé lorsque la vérité est si claire, et quand nul ne peut dire : Je ne savais pas. Car c’est à celui qui possède l’univers entier, que l’on ose bien en offrir une partie; c’est à celui qui est assis à la droite de son Père, que l’on dit: Qu’y a-t-il ici qui vous appartienne? et au lieu de toute la terre, on ne lui montre que l’Afrique.

2. Que deviennent, mes frères, les paroles que vous venez d’entendre? Que ne pouvons-nous les écrire avec des larmes? Quelle est cette femme qui vint avec des parfums (Matt. XXVI, 7 )? De qui était-elle un symbole? N’est-ce point de l’Eglise? Que figurait le parfum qu’elle portait? N’est-ce point cette bonne odeur dont l’Apôtre a dit: Nous sommes en tous lieux la bonne odeur de Jésus-Christ (II Cor. II, 14 )? Et saint Paul nous désigne aussi l’Eglise; car en disant: « nous sommes», il s’adresse aux fidèles. Et que leur dit-il? Nous sommes en tous lieux la bonne odeur de Jésus-Christ. Voilà donc saint Paul qui nous dit que les fidèles sont partout la bonne odeur de Jésus-Christ, et l’on ose le contredire? on soutient que l’Afrique seule est une bonne odeur, que le reste du monde n’a qu’une odeur fétide? Qui donc affirme que nous sommes en tous lieux la bonne odeur du Christ? L’Eglise. C’est cette bonne odeur que figurait ce vase de parfums répandu sur le Sauveur. Voyons si le Christ ne l’atteste pas lui-même. Quand des hommes zélés pour leurs intérêts, avares et voleurs, c’est-à-dire quand Judas disait de ce parfum : « Pourquoi le perdre ainsi? on aurait pu (207) vendre ce parfum précieux et en faire le bien des pauvres (Matt. XXVI, 8) »

. Quand il voulait vendre ainsi la bonne odeur de Jésus-Christ, que lui répond le Sauveur? « Pourquoi, dit-il, contristez-vous cette femme? Ce qu’elle a fait pour moi, est une bonne oeuvre (Id. 10 )».Qu’ai-je à dire encore, quand le Sauveur ajoute : « Partout où sera prêché 1’Evangile dans tout l’univers, on dira à la louange de cette femme ce qu’elle vient de faire (Id. 13 ) ». Que peut-on ajouter à ces paroles ou en retrancher? Comment prêter l’oreille à ces calomniateurs? Le Seigneur a-t-il menti ou s’est-il trompé? Qu’ils choisissent, et qu’ils nous disent ou que la vérité a pu mentir, ou que la vérité a pu se tromper. « Partout où l’Evangile sera prêché », dit Jésus-Christ.

Et comme si on lui demandait : Où donc sera-t-il prêché?

« Dans tout l’univers », répond-il. Ecoutons notre psaume, voyons s’il parle dans le même sens. Ecoutons ce chant lugubre, et d’autant plus digne de nos larmes que l’on chante pour des sourds. Je serais étonné, -mes frères, que l’on chantât ce psaume aujourd’hui chez les Donatistes. Pardonnez-moi, mes frères, si je vous confesse mon étonnement, muais j’atteste le Christ miséricordieux, que je regarde ces hommes comme des pierres, s’ils n’entendent pas ces choses. Comment parler plus clairement, même à des sourds?

On peut lire dans ce psaume la passion du j Christ aussi clairement que dans l’Evangile, et toutefois, il a été composé je ne sais combien d’années avant que le Sauveur fût né de la vierge Marie : c’était le héraut qui annonçait le juge à venir. Lisons-le donc, autant que nous le permettra le peu de temps qui nous reste, non pas autant que le voudrait notre douleur , mais, ainsi que je l’ai dit, autant que nous le permettra l’heure avancée.

3. « O Dieu, mon Dieu, regardez-moi : Pourquoi m’abandonner ainsi ? » Ce sont les mêmes paroles que nous avons entendues à la croix, quand le Seigneur s’est écrié : « Eli, Eli », c’est-à-dire, mon Dieu, mon Dieu « Lama sabachtani?

» Pourquoi m’avez-vous abandonné? L’Evangéliste a traduit ces paroles, et dit que le Seigneur s’écria en hébreu : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’abandonnez-vous? » Que voulait dire le Seigneur? Car Dieu ne l’avait pas abandonné, puisque lui-même est Dieu, que le Fils de Dieu est Dieu, que le Verbe de Dieu est Dieu. Ecoutons dans son premier chapitre, cet Evangéliste qui répandait au dehors la surabondance qu’il avait puisée dans le coeur de Jésus(Jean, XXIII, 23 ); voyons si le Christ est Dieu. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Ce Verbe donc, qui était Dieu, « s’est fait chair pour habiter parmi nous n. C’est ce Verbe qui était Dieu, et qui, s’étant fait chair, disait pendant qu’il était cloué à la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, jetez les yeux sur moi , pourquoi m’avez-vous abandonné? » A quoi bon parler de la sorte, sinon parce que nous étions là nous-mêmes, et que l’Eglise est le corps de Jésus-Christ (Eph. I, 23 )? Pourquoi dire : « Mon Dieu, mon Dieu, jetez les yeux sur moi, m’auriez-vous donc abandonné? » sinon pour stimuler notre attention , et nous dire en quelque manière: « C’est de moi qu’il est parlé dans ce psaume? Les cris de mes péchés éloignent de moi le salut ». Quels péchés avait celui dont il est dit : « Qu’il n’a commis aucune faute, et que le mensonge ne s’est point trouvé dans sa bouche (I Pier. II, 23 )? » Comment peut-il dire: «mes péchés n, sinon parce qu’il implore le pardon de nos fautes, et qu’il a voulu qu’elles devinssent ses fautes, afin que sa justice devînt notre justice?

4. « Mon Dieu, je crierai vers vous pendant le jour, et vous ne m’exaucerez point; « pendant la nuit, et ce ne sera point une folie pour moi (Ps. XXI, 4 ) ». Ainsi parle-t-il de lui-même, de vous, de moi; car il parlait au nom de son corps mystique qui est l’Eglise. A moins

peut-être, mes frères, que vous ne croyiez que le Seigneur craignait de mourir quand il disait : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi  (Matt. XXVI, 39 )». Le soldat n’est jas plus valeureux que le général. « Il suffit au serviteur de ressembler au maître (Id. X, 25 ) ». Toutefois saint Paul , ce champion du roi Jésus, s’écriait : « Je me sens pressé des deux  côtés, j’ai le vif désir d’être dégagé des liens du corps pour être avec Jésus-Christ (Phil. I, 23 ) ». Va-t-il désirer la mort pour être avec le Christ, quand ce même Christ craignait de mourir? Qu’est-ce donc, sinon qu’il portait en lui notre infirmité, et qu’il parlait de la sorte au nom des fidèles déjà établis en son corps mystique, (208) et qui pourraient encore craindre la mort ? De là vient que cette prière était la prière des membres, et non du chef. Il en est de même de ces paroles : « J’ai crié vers vous le jour et la nuit, et vous ne m’exaucerez point ». Beaucoup en appellent à Dieu dans l’affliction et ne sont point exaucés; mais c’est pour leur salut, et non parce qu’ils sont insensés. Paul demanda d’être délivré de l’aiguillon de la chair et ne l’obtint point; il entendit cette réponse : « Ma grâce te suffit, car la vertu use perfectionne dans la faiblesse (II Cor. XII, 9 ) ». Dieu donc ne l’exauça point; et ce refus, loin de l’accuser de folie, devait le former à la sagesse ; car l’homme doit comprendre que Dieu est médecin, et que l’affliction est un remède pour nous guérir et non un châtiment qui aboutisse à la damnation. Pour vous guérir, on brûle, on tranche, et vous criez; le médecin est sourd à vos désirs, il cherche uniquement à vous guérir.

5. « Pour vous, ô gloire d’Israël, vous habitez dans le sanctuaire (Ps. XXI, 4 ) ». Vous habitez en ceux que vous sanctifiez, et à qui vous faites comprendre que si vous repoussez des demandes, c’est pour le bien de ceux qui supplient, et que vous en exaucez d’autres pour leur propre perte. Ce fut pour l’avantage de saint Paul que Dieu rejeta sa prière, et pour la confusion de Satan qu’il accueillit la sienne. Il avait demandé de tenter Job, ce qui lui fut accordé (Job.

I, 11 ). Les démons demandèrent d’entrer dans les pourceaux, et Jésus le leur permit (Matt. VIII, 31 ). Ainsi les démons sont exaucés, l’Apôtre ne l’est pas : mais ils sont exaucés pour leur confusion ; et dans l’intérêt de son salut, l’Apôtre ne le fut point. « Ce n’est point pour me convaincre de folie. Vous êtes la gloire d’Israël et vous habitez dans vos saints».

Pourquoi n’exaucez-vous pas même ceux qui sont à vous? Mais pourquoi parler ainsi? Souvenez-vous de dire toujours: Grâces à Dieu, devant cette foule d’assistants, et plusieurs sont venus qui ne viennent point d’ordinaire. Je dis donc pour tous que l’affliction n’est pour le chrétien qu’une épreuve, s’il n’abandonne pas le Seigneur.

Quand l’homme est heureux au dehors, le chrétien est dans un délaissement intérieur. Le feu est mis à la fournaise, et cette fournaise de l’orfèvre est le symbole d’un grand mystère. Il y a là de l’or, il y a de la paille, il y a du feu qui agit dans un lieu resserré. Le feu est le même, l’effet en est bien différent; il réduit la paille en cendre et ôte à l’or ses scories. Ceux en qui habite le Seigneur deviennent ainsi meilleurs par l’affliction, ils sont éprouvés comme l’or. Si donc le démon notre ennemi demande quelqu’un et qu’il l’obtienne de Dieu, alors, soit dans les maladies corporelles, soit dans la perte des biens, soit dans la mort de ses proches , que le chrétien maintienne son coeur entre les mains de celui qui ne l’abandonne et qui ne paraît fermer l’oreille à sa douleur que pour écouter ensuite sa prière avec miséricorde.

L’artisan qui nous a faits sait ce qu’il doit faire, il sait aussi comment nous réconforter. C’est un habile architecte qui a construit l’édifice, il sait réparer ce qui a pu s’en écrouler.

6. Ecoutez encore ce que dit le Prophète: « En vous ont espéré nos pères; ils ont espéré, et vous les avez délivrés (Ps. XXI, 5 ) ». Nous savons, pour l’avoir lu dans les Ecritures, combien de nos pères Dieu a délivrés, parce qu’ils espéraient en lui, Il a délivré de l’Egypte tout le peuple d’Israël (Exod. XII, 51 ). Il a délivré les trois jeunes hommes des flammes de la fournaise; il a délivré Daniel de la fosse aux lions (Dan. III. ), et Susanne d’une accusation mensongère (Id. XIV ): tous l’invoquèrent, tous furent délivrés (Id. XIII). A-t-il fait défaut à son Fils, au point de ne point l’exaucer sur la croix? Pourquoi donc n’est-il pas délivré à l’instant, celui qui a dit : « Nos pères ont espéré en vous, et vous les avez délivrés? »

7. « Pour moi, je suis un ver et non pas un homme (Ps. XXI, 7 ) ». Un ver et non pas un homme. L’homme aussi est un ver, mais celui-ci est un ver et non pas un homme. Pourquoi pas un homme? Parce qu’il est Dieu. Pourquoi s’est-il abaissé au point de se dire « un « ver? n Est-ce parce qu’un ver naît de la chair spontanément comme le Christ est né de la vierge Marie? Il est donc un ver? Et toutefois il n’est pas un homme. Pourquoi un ver? Parce qu’il est mortel, parce qu’il est né de la chair, parce qu’il est né d’une vierge et sans le concours d’aucun homme. Pourquoi n’est-il pas un homme? Parce que le Verbe était au commencement, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (Jean, I, 1 ).

8. « Je suis l’opprobre des hommes, le (209) rebut de la populace (Ps. XXI, 7 ) ». Voyez combien il a souffert; et avant le récit de sa passion, afin de l’écouter avec des gémissements plus sincères, voyez d’abord les douleurs qu’il endure et ensuite voyez pourquoi. Quel est le fruit de sa passion? Voilà que nos pères ont espéré et ont été délivrés de l’Egypte. Et, comme je l’ai dit, tant d’autres l’ont invoqué, et sans aucun retard ont été délivrés dès cette vie, sans attendre la vie éternelle. Job lui-même, livré à Satan qui l’avait demandé, en proie aux ulcères et aux vers (Job, I, 11 ), recouvra néanmoins la santé dès cette vie, et des richesses doubles de celles qu’il avait perdues (Id. XLII, 11). Pour le Sauveur, il est flagellé, et nul secours; il est couvert de crachats, et nul secours; il est souffleté, et nul, secours; il est élevé en croix, et nulle délivrance;

il s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné (Matt. XXVIII )? » et nul secours. Pourquoi donc , mes frères? Pourquoi tout cela? Quelle est la récompense de tant de. douleurs? Tout ce qu’il endure est une rançon. Que peut-il acheter au prix de tant de douleurs? Récitons le psaume et voyons ce qu’il contient. Cherchons d’abord ce qu’il a souffert, et ensuite pourquoi : et comprenons combien sont ennemis du Christ ceux qui confessent les douleurs qu’il a endurées et qui lui en dérobent le prix. Ecoutons donc tout cela dans le psaume, et voyons ce qu’il a souffert et pour quel motif. Retenez ces deux points: qu’a-t-il souffert et pourquoi? J’explique maintenant ce qu’il a souffert, sans trop m’y arrêter: les paroles du psaume vous l’expliqueront mieux que moi. Voyez, chrétiens, ce qu’endure le Seigneur; il est « l’opprobre des hommes et le rebut de la populace ».

9. « Tous ceux qui me voyaient me persiflaient, ils parlaient des lèvres et branlaient la tête. Il a espéré en Dieu, que Dieu le délivre, que Dieu le sauve puisqu’il se plaît en lui n. Mais pourquoi les Juifs parlaient-ils ainsi? C’est parce que le Christ s’était fait homme, et qu’ils le traitaient en homme.

10. « Parce que c’est vous qui m’avez tiré du sein maternel (Ps. XXI, 8, 9 ) ». Parleraient-ils ainsi contre ce Verbe qui était au commencement, ce Verbe qui était en Dieu? Mais ce Verbe, par qui tout a été fait, n’a été tiré des entrailles maternelles que parce que le Verbe a été fait chair et a habité parmi nous. « Parce que vous m’avez tiré du sein de ma mère, vous êtes mon Dieu dès que j’ai sucé la mamelle (Ps. XXI, 10 ) ». Avant tous les siècles vous êtes mon Père, mais vous êtes mon Dieu depuis que j’ai sucé la mamelle.

11. « Du sein de ma mère, j’ai été reçu dans vos bras », afin que vous fussiez mon unique espérance; c’est l’homme, et l’homme dans sa faiblesse, le Verbe fait chair, qui parle ainsi. « Dès le sein de ma mère, vous êtes mon Dieu (Id. 11) ». Non point mon Dieu par vous-même; par vous-même vous êtes mon Père; et mon Dieu seulement depuis que j’ai passé par le sein de ma mère.

12. « Ne vous éloignez pas de moi; car la tribulation est proche, et il n’y a personne  pour me secourir ( Id. 12 ) ». Voyez comme il est abandonné, et malheur à nous, s’il nous abandonnait. « Il n’y a personne pour nous secourir».

13. « De jeunes taureaux sans nombre, des taureaux puissants m’ont environné (Id. 13 ) ».Voilà le peuple et le prince, le peuple ou les jeunes taureaux sans nombre, les princes ou les taureaux puissants.

14. « Ils fondent surmoi, la gueule entr’ouverte, comme le lion qui déchire et qui rugit (Id. 14 ) ». Ecoutez ces rugissements dans l’ Evangile: « Crucifiez-le, crucifiez-le (Jean, XIX, 6 ) ».

15. « Je me suis répandu comme l’eau, et mes ossements ont été dispersés (Ps. XXI, 15 ) ». Il appelle ossements, les disciples les plus fermes, car les os sont la solidité des corps. Quand ces ossements furent-ils dispersés ? Quand il leur dit : « Voilà que je vous envoie, comme des brebis au milieu des loups (Matt. XI, 6 )». Il dispersa donc ses disciples les plus solides, et il se répandit comme l’eau. L’eau répandue lave ou arrose; le Christ s’est répandu comme l’eau, pour laver nos souillures et arroser nos âmes. « Mon coeur s’est fondu comme une cire au milieu de mes entrailles ». C’est son Eglise qu’il appelle ses entrailles. Comment son coeur est-il devenu comme une cire ? Son coeur, c’est l’Ecriture, ou plutôt la Sagesse renfermée dans-les saintes Ecritures. L’Ecriture était un livre fermé , que nul ne comprenait ; le Seigneur a été cloué à la croix, et alors elle est devenue claire comme la cire liquéfiée, et les plus faibles (210) esprits ont pu la comprendre. C’est de là que le voile du temple a été déchiré (Matt. XXVII, 51) et, ce qui était voilé, mis à découvert.

16. « Ma force a été durcie comme l’argile (Ps. XXI, 16 )». Admirable expression pour dire mon nom s’est affermi par mes douleurs. De même que l’argile est molle avant de passer par le feu, et solide quand elle en sort ; de même le nom du Seigneur, méprisé avant la passion, en est sorti glorieux. « Ma langue s’est attachée à mon palais ». Comme ce membre n’est utile que pour-parler, le Sauveur appelle sa langue, les prédicateurs, et ils se sont attachés à son palais pour puiser la sagesse dans ses secrètes profondeurs. « Et vous m’avez réduit à la poussière de la mort».

17. « Voilà qu’une meute de chiens m’environne, que le conseil des méchants m’assiége (Id. 17 ) ». Voyez encore l’Evangile. « Ils ont percé mes mains et mes pieds ».Alors s’ouvrirent ces plaies, dont un disciple incrédule toucha les cicatrices. Il avait dit: « Si je ne mets mon doigt dans la blessure des clous, je ne croirai point». Jésus lui dit alors : « Venez, mettez votre doigt, ô incrédule ». Et il y mit sa main, et il s’écria « Mon Seigneur, et mon Dieu » . Et Jésus: Parce que tu m’as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui croient sans voir (XX, 25, 28). « Ils ont percé mes mains et mes pieds ».

18. « Ils ont compté tous mes os (Ps. XXI, 18 ) », quand il était étendu sur la croix. On ne peut mieux exprimer l’extension du corps sur la croix,          qu’en disant : « ils ont compté tous mes os».

19. « Ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement (Id. 19 ) ». Ils ont considéré, mais sans comprendre ; ils ont regardé, mais sans voir. Leurs yeux voyaient la chair, mais leur coeur ne s’élevait pas jusqu’au Verbe. « Ils se sont partagé mes vêtements ». Ses vêtements sont les sacrements. Remarquez, mes frères, que ses vêtements ou ses sacrements ont bien pu être divisés par l’hérésie; mais il y avait là une robe, que nul ne peut diviser. « ils ont tiré ma robe au sort ». « Il y avait là » ,dit l’Evangéliste, «sa tunique tissue d’en haut (Jean, XIX, 27 ) ». Donc, tissue dans le ciel, tissue par le Père, tissue par l’Esprit-Saint. Quelle est cette robe, sinon la charité que l’on ne peut partager? Quelle est cette robe, sinon l’unité ? On la tire au sort, parce que l’on ne peut la diviser. Les hérétiques ont bien pu diviser les sacrements, mais non diviser la charité. Impuissants à la partager, ils se sont retirés, mais elle demeure dans son intégrité. Le sort l’a donnée à quelques-uns ; celui qui la possède, est en sûreté; car nul ne peut le jeter hors de l’Eglise catholique; et si l’homme du dehors commence à l’avoir, on l’y introduit, comme le rameau d’olivier porté par la colombe (Gen. VIII, 11 ).

20. « Pour tous, ô mon Dieu, n’éloignez pas de moi votre secours (Ps. XXI, 20 )». Ainsi en fut-il, et Dieu le ressuscita le troisième jour. « Pourvoyez à ma défense ».

21. « Arrachez mon âme à la framée (Id. 21 ) » ; c’est-à-dire à la mort. Une framée est un glaive, et par le glaive il a voulu entendre la mort. « Et mon unique à la main des chiens ». Cette âme, et cette unique, c’est son âme et son corps; c’est son Eglise qu’il appelle unique. « A la main », c’est-à-dire au pouvoir des chiens. Qui sont les chiens? Ceux qui aboient commue des chiens, sans savoir à qui ils s’en prennent. On ne leur fait rien, et néanmoins ils aboient. Que fait au chien un passant ? le chien l’aboie pourtant. Aboyer aveuglément, sans savoir ni contre qui, ni pour qui, c’est là être chien.

22. « Sauvez-moi de la gueule du lion (Id. 22 ) ». Vous connaissez ce lion rugissant qui rôde autour de nous, cherchant quelqu’un à dévorer (I Pierre, V, 8 ). « Epargnez à mon humilité la corne du rhinocéros ». Il n’appelle rhinocéros que les orgueilleux; aussi a-t-il ajouté : « Mon humilité ».

23. Vous avez entendu les douleurs que le Christ a endurées, et les prières qu’il a faites pour en être délivré: considérons, maintenant, pourquoi il a souffert. Mais voyez d’abord, mes frères, à quoi bon porter le nom de chrétien, quand on n’est point dans cet héritage pour lequel le Christ a souffert? Nous avons entendu ce qu’il a enduré; qu’on comptât ses os, qu’on le tournât en dérision, qu’on partageât ses vêtements, qu’on tirât sa robe au sort, qu’on dispersât ses ossements; c’est ce que nous apprend le psaume, et ce que nous lisons dans 1’Evangile. Voyons pourquoi. O Christ, Fils de Dieu, vous ne souffririez point, si vous ne le vouliez pas, montrez-nous doue le fruit de (211) votre passion. Ecoutez, nous dit-il, quel est ce fruit : je ne le cache point; mais l’homme est sourd à mes paroles. Ecoutez donc bien quel est ce fruit acheté par mes douleurs. « J’annoncerai votre nom à mes frères ». Voyons s’il ne prêche le nom du Seigneur à ses frères, que dans une partie du monde. « J’annoncerai votre nom à mes frères, je vous chanterai au milieu de l’Eglise (Ps. XXI, 23)». C’est ce qui s’accomplit maintenant. Mais voyons quelle est cette Eglise: « Je vous chanterai au milieu de l’Eglise ». Voyons donc l’Eglise pour laquelle il a souffert.

24. « Louez le Seigneur, vous qui le craignez (Id. 24 )». L’Eglise du Christ est donc partout où l’on craint et où l’on bénit Dieu. Or, voyez, mes frères, si dans ces jours il n’y a point de sens dans le chant de l’Amen, et de l’Alléluia qui retentit par toute la terre. Est-ce que Dieu n’y est pas craint? Est-ce que le Seigneur n’y est pas béni ? Voilà que Donat s’en vient nous dire : Il n’y a plus de crainte, et le monde entier a péri, il a tort de dire le monde entier ; n’en restera-t-il donc qu’une faible part en Afrique? Mais le Christ n’a-t-il donc pas une parole pour fermer la bouche à ces prédicateurs? N’a-t-il pas une parole pour leur arracher la langue? Cherchions, nous la trouverons peut-être. Quand le Christ doit u bénir Dieu au milieu de l’Eglise », c’est de notre Eglise qu’il parle. « Bénissez le Seigneur, « vous qui craignez Dieu n. Voyons si nos adversaires louent le Seigneur, afin de coin-prendre si c’est bien d’eux qu’il parle, s’il est béni dans leur Eglise. Comment bénissent-ils le Christ, ceux qui prêchent qu’il a perdu toute la terre, que le diable l’a conquise sur lui, qu’il ne lui en reste qu’une partie? Mais voyons encore, et que le psaume parle avec plus de clarté, qu’il s’explique avec plus d’évidence; qu’il n’y ait plus besoin d’interprétation, qu’il mie reste aucun doute. « Glorifiez-le, race entière de Jacob ». Peut-être diront-ils encore: C’est nous qui sommes la race de Jacob. Voyons s’ils sont en effet cette race,

25. « Qu’il soit craint de toute la postérité d’Israël (Id. 25 )». Qu’ils disent encore qu’ils sont la race d’Israël, nous leur permettons de le dire. « Car il n’a point méprisé ni  rejeté la prière des pauvres ». De quels pauvres? de ceux qui ne présumaient point d’eux-mêmes. Jugeons par là s’ils sont pauvres , ceux qui disent : « Nous sommes justes », quand Jésus-Christ dit lui-même: « Les cris de mes péchés éloignent de moi le salut (Ps. XXI, 2 ) ». Mais qu’ils disent encore ce qu’il leur plaira. «Il n’a point détourné de moi son visage, et quand je criais vers lui il m’a exaucé (Id. 25 ) ». En quoi l’a-t-il exaucé, pour quel motif?

26. « Vous êtes l’objet de ma louange (Id. 26 )».

Il met sa gloire en Dieu pour nous apprendre à ne point présumer de l’homme. Qu’ils disent encore ce qu’ils voudront. Déjà ils commencent à sentir l’effet du feu qui s’approche: « Car nul ne peut se dérober à sa chaleur (Ps. XVIII, 7 ) ».

Qu’ils disent encore : Nous ne présumons pas non plus en nous-mêmes, et c’est en Dieu que nous mettons notre gloire; qu’ils disent même : « Je chanterai vos louanges dans une grande assemblée ».

Il me semble qu’ici le Christ les touche au coeur. Qu’est-ce, mes frères, qu’une grande Eglise ? Appellerait-on grande Eglise un coin de la terre? Une grande Eglise, c’est l’univers entier. Quelqu’un voudrait-il contredire le Christ? Voici vos paroles, ô Christ : « Je chanterai vos louanges dans une grande Eglise » ; dites-nous donc quelle est cette Eglise ! Vous êtes resserré dans un coin de l’Afrique; vous avez perdu le monde entier, vous avez versé votre sang pour tous; mais l’ennemi a envahi vos domaines. Si nous parlons ainsi, mes frères, c’est comme pour l’interroger, car nous savons ce qu’il y aurait à répondre. Supposons néanmoins que nous ignorons ce qu’il dit : sa réponse n’est-elle point : Attendez, je vais parler de manière à lever tous les doutes? Ecoutons donc ce qu’il va dire. Pour moi, je voulais prononcer, et ne point laisser aux hommes la liberté d’interpréter cette parole du Christ : « Dans une grande Eglise ». Et tu viens me dire qu’il est resserré à l’une des extrémités? Ils oseront encore nous dire : Notre assemblée est grande, que dites-vous de Bagaï et de Tamugade ? Si le Christ n’a plus un mot pour les confondre, ils diront que la Numidie seule est cette grande Eglise.

27. Voyons encore, écoutons Jésus-Christ. « J’accomplirai mes voeux en présence de ceux qui le craignent (Ps. XXI, 26 ) ». Quels sont les voeux du Christ? le sacrifice qu’il offrit à Dieu. Savez-vous quel sacrifice ? Les fidèles savent les (212) voeux accomplis par le Christ en présence de ceux qui le craignaient. Car voici ce qui suit: « Les pauvres mangeront et seront rassasiés (Ps. XXI, 27 )». Bienheureux donc ces pauvres qui mangent ainsi pour être rassasiés ! Donc, les pauvres mangent. Quant aux riches, ils ne sont pas rassasiés, parce qu’ils n’ont pas faim. Les pauvres mangeront. Il était un pauvre, ce Pierre le pêcheur, et Jean cet autre pêcheur, et Jacques son frère (Matt. IV, 18 ), et même le publicain Matthieu (Id. IX, 9 ). Ils étaient des pauvres, tous ces autres qui mangèrent et qui furent rassasiés, parce qu’ils souffrirent comme la victime qu’ils mangeaient. Car le Christ a donné ses douleurs comme il a donné ses festins; c’est celui qui souffre comme lui, qui est rassasié. Les pauvres l’imitent, car ils souffrent pour suivre les traces de Jésus-Christ. « Ces pauvres mangeront ». Comment sont-ils pauvres? « C’est qu’ils louent le Seigneur, ceux qui le recherchent (Id. IX, 9) ». Les riches se louent eux-mêmes, les pauvres louent le Seigneur. Comment donc sont-ils pauvres? C’est qu’ils bénissent le Seigneur, qu’ils recherchent le Seigneur, et que le Seigneur est le trésor des pauvres; d’où vient que leur maison est dénuée, tandis que leur coeur est plein de richesses, Que le riche travaille à remplir ses coffres, le pauvre cherche à remplir son coeur : et quand leur coeur est enrichi, ils bénissent le Seigneur, ceux qui le recherchent. Voyez, mes frères, en quoi consiste la richesse de ces vrais pauvres; elle ne loge, ni dans les coffres, ni dans les greniers, ni dans tes celliers. « Leurs coeurs vivront dans l’éternité ».

28. Ecoutez-moi donc, mes frères. Le Christ a souffert, il a enduré tout ce que vous avez entendu; nous avons cherché le but de ses douleurs, et il s’est mis à nous dire : « J’annoncerai votre nom à mes frères, je vous chanterai au milieu de l’Eglise ». Mais ils répliquent : Nous sommes cette Eglise. « Qu’il soit redouté dans la postérité d’Israël ». Et eux de dire : Nous sommes la postérité d’Israël.

« Il n’a point rejeté ni dédaigné la «prière des pauvres ». Ils disent encore Nous sommes ces pauvres. « Il n’a pas détourné de moi son visage ». Jésus-Christ, notre Seigneur, n’a pas détourné sa face de lui-même, ou de son corps, qui est l’Eglise. «En vous est ma louange ». Et vous voulez vous louer vous-mêmes. Mais, nous répondront-ils, c’est bien lui que nous chantons aussi. « Je remplirai mes voeux en présence de ceux qui le craignent». Les fidèles savent que c’est un sacrifice de paix, un sacrifice de charité, le sacrifice de son corps: nous ne pouvons aujourd’hui nous étendre à ce sujet. « Je remplirai mes voeux devant ceux qui me craignent ». Mangez, publicains, mangez pêcheurs, mangez, imitez le Seigneur, souffrez, et vous serez rassasiés. Le Seigneur lui-même est mort ; les pauvres meurent à leur tour, et la mort des disciples vient s’ajouter à la mort du maître. Pourquoi ? montrez-m’en l’utilité. « Les extrémités de la terre se ressouviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui(Ps. XXI, 30 ) ». Hélas! mes frères, pourquoi nous demander ce que nous répondrons aux partisans de Donat? Ce psaume que nous lisons ici aujourd’hui se ht encore aujourd’hui chez eux. Gravons-le sur nos fronts, marchons avec lui, ne donnons aucun repos à notre langue, et répétons sans cesse : Le Christ a souffert, voilà que ce négociant divin nous montre ce qu’il vient d’acheter, son sang qu’il a répandu en est le prix. Il portait ce prix dans une bourse divine; et cette bourse s’est répandue sous le coup d’une lance impie, et il en est sorti la rançon du monde entier. Que viens-tu me dire, ô hérétique ? N’est-ce point le prix de l’univers entier? l’Afrique seule serait-elle rachetée? tu n’oserais le dire. Tout l’univers a été racheté, diras-tu, mais il a échappé au Christ. Quel ravisseur a donc. fait perdre au Christ ce qui lui appartenait? « Voilà que tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui ». Que ces paroles vous suffisent donc. S’il était dit: Les confins de la terre, et non, « tous les confins de la terre», ils pourraient nous répliquer: Nous avons en Mauritanie ces confins de la terre. Mais, ô hérétique, il a dit: « Tous les confins de la terre », oui, « tous » ; où donc pourras-tu fuir, pour éviter cette réponse?

Nul moyen d’échapper; il ne te reste que la porte pour entrer.

29. Toutefois, mes frères, je ne veux pas établir une dispute, de peur que l’on attribue quelque valeur à mon discours. Ecoutez donc le psaume, et lisez-le. Voilà que le Christ a souffert, son sang est répandu; voilà d’une part le Rédempteur, et d’autre part la rançon. Qu’on me dise l’objet racheté.

Mais pourquoi (213) le demander? puisqu’on pourrait me répondre O insensé, à quoi bon les questions? Tu as un livre, et dans ce livre le prix de la rançon, et l’objet racheté. Vous pouvez y lire : « Tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui ». Oui, les confins de la terre s’en souviendront. Mais les hérétiques l’ont oublié, aussi le leur lit-on chaque année. Croyez-vous qu’ils prêtent l’oreille, quand le lecteur répète : « Tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui? » Mais ce n’est peut-être qu’un verset, et vous aviez l’esprit distrait, ou vous parliez au voisin, quand on a lu ce passage; voyez pourtant comme il le répète, et force les sourds d’entendre: « Toutes les nations de la terre se prosterneront pour l’adorer ». Il est encore sourd, et n’entend pas plus, frappons de nouveau. « Au Seigneur appartient l’empire, et il dominera les nations ». Retenez bien, mes frères, ces trois versets. Aujourd’hui on les chante aussi chez eux, à moins qu’ils ne les aient effacés. Pour moi, mes frères, je suis tellement frappé, tellement hors de moi-même, qu’une telle surdité, une telle dureté de coeur me jette dans la stupeur, et je me prends à douter quelquefois s’ils ont ces passages dans leurs livres. Aujourd’hui tous les fidèles accourent à l’Eglise, aujourd’hui tous prêtent l’oreille attentivement à la lecture de ce psaume, tous demeurent en suspens à cette lecture. Mais fussent-ils inattentifs, n’y a-t-il que ce seul verset : « Tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui ? » Vous vous éveillez, vous frottez encore vos yeux :

« Et les peuples de la terre se prosterneront en sa présence ». Vous vous réveillez, vous êtes encore assoupis, écoutez : « Au Seigneur appartient l’empire, et il dominera toutes les nations ».

30. Que pourraient-ils répliquer ? je ne sais ; qu’ils s’en prennent aux saintes Ecritures, et non plus à nous. Voilà le livre, qu’ils le combattent. A quoi sert de dire: C’est nous qui -avons sauvé les Ecritures, qu’on aurait brûlées? Elles sont sauvées pour te brûler, ô hérétique. A quoi bon les sauver?

Ouvre-les donc pour les lire. Tu les a sauvées, et tu les combats. Pourquoi sauver de la flamme ce que tu effaces de la langue?Je n’en crois rien, je ne puis croire que tu les aies sauvées; non, tu ne les as pas sauvées, je n’en crois rien. Les nôtres, au contraire, ont raison de dire que tu les as livrées. il prouve sa trahison, celui qui refuse d’exécuter un testament qu’on lui alu. On le lit devant moi, et je m’y rends; devant toi, et tu contestes. Quelle main l’a jeté au feu? Est-ce la main de celui qui l’accepte et le suit, ou la main de celui qui est chagrin qu’il existe encore, et qu’on le puisse lire? Mais je ne veux plus connaître le sauveur de ce livre; peu importe de quelle manière et dans quelle caverne on l’ait trouvé, c’est le testament de notre père; je ne connais ni les voleurs qui voulaient le soustraire, ni les persécuteurs qui le voulaient brûler: de quelque part qu’il nous vienne, il doit être lu. Pourquoi disputer? Nous sommes frères, à quoi bon plaider? Notre père n’est point mont sans testament. Il en a fait un, et il est mort ; après sa mort, il est ressuscité. On dispute sur l’héritage d’un défunt, tant que le testament n’est pas devenu public : dès que le testament se produit en public, tous gardent le silence, afin qu’on l’ouvre et qu’on le lise. Le juge l’écoute avec attention, les avocats se taisent, les huissiers font faire silence, tout le peuple demeure en Suspens, pour laisser lire les paroles d’un défunt, qui est sans mouvement dans le sépulcre. Cet homme est donc sans vie sous la pierre, mais ses paroles ont une valeur : et c’est quand Jésus-Christ est assis dans le ciel, que l’on conteste son testament? Ouvrez donc, et lisons. Nous sommes frères, pourquoi ces disputes? Soyons plus paisibles, notre père ne nous a pas laissés sans testament. Et celui qui a fait ce testament, vit dans l’éternité, il entend nos voix, il connaît celle qui est à lui. Lisons donc, à quoi bon disputer? Prenons possession de l’héritage, quand nous l’aurons trouvé. Ouvrez le testament, et lisez donc un des premiers psaumes : « Demande-moi e. Mais qui parle ainsi? Peut-être n’est-ce pas Jésus-Christ. Vous avez encore au même endroit:

« Le Seigneur m’a dit: Vous êtes mon Fils, c’est aujourd’hui que je vous ai engendré (Ps. II, 7 )». Donc est-ce le Fils de Dieu qui parle, ou le Père qui parle à son Fils? Et que dit-il à ce Fils? « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage, et ton empire embrassera tous les confins de la terre (Id. 8. ) ». Souvent, mes frères , quand on conteste au sujet d’un champ, on s’enquiert des possesseurs qui  (214) avoisinent, et entre tel ou tel voisin, on cherche l’héritier à qui il est échu ou qui en est l’acheteur. Auprès de quels voisins s’informer? Auprès de ceux qui possèdent les propriétés environnantes. Mais celui qui n’a aucune borne à son héritage n’a aucun voisin, Or, de quelque part que vous vous tourniez, c’est le Christ qui est possesseur. Tu as en héritage les confins de la terre, viens, possède avec moi la terre entière. Pourquoi m’intenter un procès pour m’appeler en partage? Viens ici, c’est un avantage de perdre ton procès puisque tu auras le tout. Quel sujet pour toi de disputer? J’ai lu le testament, et tu disputes encore? Viendras-tu nous objecter qu’il a dit: « Les confins de la terre, et non, tous les confins? Lisons donc alors. Qu’avons-nous lu? « Tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui. Toutes les nations de la terre se prosterneront en sa présence. L’empire est au Seigneur, et il dominera les nations ». C’est donc à lui et non à vous qu’appartient la domination. Reconnaissez donc et le Seigneur votre maître, l’héritage du Seigneur.

31. Mais vous aussi, qui voulez avoir une possession à part, et non plus avec nous dans l’unité du Christ, car vous voulez dominer sur la terre et non régner avec lui dans le ciel, vous possédez vos demeures. Nous sommes allés quelquefois les trouver, mes frères, et pour leur dire : Cherchons la vérité, trouvons la vérité.

Et eux de nous répondre : Gardez ce que vous avez; tu as tes brebis, j’ai les miennes; laissez mes brebis en paix comme j’y laisse les vôtres. Grâces à Dieu, j’ai mes brebis, et il a ses brebis, qu’a donc racheté le Christ? Ah! qu’elles ne soient ni à toi ni à moi, ces brebis, mais bien à celui qui les a rachetées, à celui qui les a marquées de son caractère ! « Ni celui qui plante n’est rien, ni celui qui arrose, mais c’est Dieu qui donne l’accroissement ( I Cor. III, 7 ) ». Pourquoi donc avoir tes brebis et moi mes brebis? Si le Christ est avec toi, que mes brebis y aillent aussi, car elles ne sont pas à moi; et si le Christ est avec nous, que tes brebis y viennent aussi, puisqu’elles ne sont pas à toi. Qu’elles entrent dans leur héritage en nous baisant le front et les mains, et que les enfants étrangers disparaissent. Elles ne m’appartiennent pas, dit-il. Qu’est-ce à dire? Voyons si elles ne vous appartiennent pas, voyons si vous n’en avez pas revendiqué la possession. Je travaille au nom du Christ, toi au nom de Donat; car si c’est pour le Christ, le Christ est partout. Tu dis « Le Christ est ici (Matt. XXIV, 23 ) », et moi je dis qu’il est partout. « Enfants, louez le Seigneur, bénissez le nom du Seigneur ».D’où viendra cette louange ? Et jusqu’où ira-t-elle ? « De l’Orient jusqu’au couchant, bénissez le nom du Seigneur (Ps. CXII, 1 ) ». C’est là l’Eglise que je vous montre, c’est là ce qu’a acheté le Christ et ce qu’il a racheté, c’est pour cela qu’il a donné son sang. Mais toi, que dis-tu? C’est aussi pour lui que je recueille. « Celui qui ne ramasse « point avec moi, te répond-il, celui-là disperse (Matt. XII, 30 ) ». Or, tu divises l’unité, tu veux un domaine à part. Pourquoi donc avoir le nom du Christ? C’est parce que tu as prétendu que le nom fût comme un titre qui garantît ta possession. N’est-ce point là ce que font plusieurs à l’égard de leur maison? Pour la garantir contre l’avidité d’un larron puissant, le maître y place le titre d’un autre homme puissant, titre mensonger. Il veut être possesseur de sa maison, et pour se l’assurer, il met au frontispice un titre d’emprunt, afin qu’en lisant ce nom d’un homme puissant dans le monde, un ravisseur soit saisi de frayeur et s’abstienne de toute violence. C’est ce que firent nos hérétiques lorsqu’ils condamnèrent les Maximianistes. Ils allèrent trouver les juges, et pour montrer des titres qui les fissent regarder comme évêques, ils récitèrent les canons de leur concile. Alors le juge demanda : Est-il ici quelque autre évêque du parti de Donat?

L’assemblée répondit : Nous ne reconnaissons qu’Aurèle qui est catholique. Dans la crainte des lois, ils n’ont parlé que d’un seul évêque. Mais pour se faire écouter du juge, ils empruntaient le nom du Christ et couvraient de ses titres leur possession. Que le Seigneur le leur pardonne dans sa bonté, et qu’il revendique son héritage partout où il retrouve ses titres; sa miséricorde est assez grande pour leur faire cette grâce, et pour ramener dans son Eglise tous ceux qu’il rencontrera sous le nom du Christ. Voyez, mes frères, quand un prince trouve ses titres sur quelque domaine, n’a-t-il pas le soin de le revendiquer en disant : S’il n’était mon domaine, il ne porterait pas mes (215) titres? J’y trouve mon nom, le domaine est à moi; tout domaine m’appartient quand il porte mon nom. Change-t-il jamais ses titres? Le titre d’autrefois est le titre d’aujourd’hui; l’héritage peut changer de maître et non de titre. De même, quand ceux qui ont reçu le baptême du Christ reviennent à l’unité, nous ne changeons pas les titres, nous ne les effaçons point; mais nous reconnaissons les titres de notre roi, le nom de notre prince. Que disons-nous? Héritage infortuné, sois le domaine de celui dont tu portes les titres; tu portes le nom du Christ, ne sois donc pas l’héritage de Donat.

32. C’est beaucoup nous étendre , mes frères ; mais gardez-vous d’oublier ce que nous avons lu. Je vous le répète, et il faut souvent le redire; au nom de ce jour sacré, ou plutôt, des mystères que l’on y célèbre, je vous en supplie, n’oubliez pas ces paroles: « Toutes les nations de la terre se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui.Tous les peuples de la terre se prosterneront en sa présence. L’empire est au Seigneur, et il dominera les peuples ». En face d’un titre si clair, si authentique de la possession du Christ, fermez l’oreille aux paroles d’un imposteur. Toute contradiction est la parole d’un homme, ceci est la parole de Dieu.

DISCOURS SUR LE PSAUME XXII.

LES PÂTURAGES DU SEIGNEUR.

L’Eglise par la bouche du Prophète s’applaudit d’être le troupeau que dirige la houlette du bon pasteur, qui la conduit dans les pâturages sacrés de l’Eucharistie.

PSAUME POUR DAVID.

1. C’est l’Eglise qui s’adresse au Christ « Le Seigneur me dirige et rien ne me manquera (Ps. XXII, 1 ) ». Le Seigneur Jésus est mon pasteur, et je ne manquerai de rien.

2. «Il m’a placé dans un lieu de pâturage (Id. 2 )». Il m’a placé, pour me nourrir, dans ce lieu de pâturage qui commence par me conduire à la foi. « Il m’a entretenu le long des eaux salutaires ». Il m’a fait grandir par les eaux du baptême, qui rendent la force et la santé à ceux qui ont langui.

3. « Il rend la force à mon âme, et me fait marcher dans les sentiers de la justice, pour la gloire de son nom (Id. 3 ) » Il m’a conduit dans les sentiers étroits de sa justice, où peu savent marcher; non point à cause de mes mérites, mais pour la gloire de son nom.

4. « Quand même je marcherais au milieu des ombres de la mort ». Dussé-je marcher au milieu de cette vie, qui est l’ombre de la mort. « Je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi (Ps. XXII, 4 ) ». Je ne craindrai aucun mal, parce que vous habitez dans mon coeur par la foi, et maintenant vous êtes avec moi, afin qu’après les ombres de la mort, je sois avec vous.

« Votre verge et votre houlette, voilà ce qui m’a consolé ». Votre discipline est pour moi comme la verge qui ramène les brebis au bercail, comme la houlette qui se fait sentir aux enfants plus avancés, qui passent de la vie animale à la vie spirituelle; loin de m’affliger, elles m’ont consolé, puisque vous prenez soin de moi.

5. « Vous avez préparé, sous mes yeux, un banquet, à l’encontre de ceux qui me persécutent (Id. 5 ) ». Après la verge qui maintenait, dans le bercail et dans les pâturages, mon enfance et ma vie animale, après cette verge est venue pour moi la houlette, et alors vous avez préparé un festin sous mes yeux, afin que le lait de l’enfance ( I Cor. III, 2 ) ne fût plus mon aliment, (216) mais que, devenu plus grand, je prisse une nourriture qui me fortifiât contre ceux qui me persécutent. « Vous avez répandu sur ma tête une huile parfumée». Vous avez donné à mon coeur une joie spirituelle. «Quelle délicieuse ivresse dans la coupe que vous m’avez donnée (Ps. XXII, 5.) ! » Combien est doux votre breuvage qui, nous fait oublier les vains plaisirs !

6. « Et votre miséricorde me suivra tous les jours de ma vie (Ps. XXII, 6)» ; c’est-à-dire tant que je suis en cette vie mortelle, qui n’est pas la vôtre, mais la mienne. « Afin que j’habite la maison du Seigneur, dans les jours éternels ». Elle me suivra, non-seulement ici-bas, mais elle me donnera la maison du Seigneur, pour la vie éternelle.

DISCOURS SUR LE PSAUME XXIII.

L’ASCENSION DU CHRIST.

Le Prophète chante ici le triomphe de Jésus-Christ, il le voit s’élever au ciel et dominer ces puissances diaboliques qui s’étaient fait rendre les honneurs divins.

PSAUME DE DAVID LE LENDEMAIN DU SABBAT (Ps. XXIII, 1.)

1. Psaume de David sur la glorieuse résurrection, qui eut lieu le matin du premier jour après le sabbat, jour que depuis nous appelons dimanche ou jour du Seigneur.

2. « La terre et tout ce qu’elle contient est au Seigneur, l’univers et tous les peuples qui l’habitent (Id. 2.) »; puisque sa gloire est proposée partout à la foi des nations, et que son Eglise embrasse l’univers entier. « C’est lui qui l’a fondée sur les mers (Id. 3.) ». Il a solidement assis cette même Eglise sur les flots du siècle, qui doivent lui être soumis, et ne jamais lui nuire. « Et il l’a élevée au-dessus des fleuves ». Comme les fleuves s’en vont à la mer, ainsi l’homme insatiable se répand dans le monde : mais l’Eglise les domine, et refoulant, par la grâce, les mondaines convoitises, elle se prépare au moyen de la charité à la gloire immortelle.

3. « Qui s’élèvera jusqu’à la montagne du Seigneur (Id. 4 )? » Qui pourrait atteindre les sommets de la justice divine? « Ou qui habitera son sanctuaire? » Et après s’être élevé dans ce sanctuaire affermi sur les mers, élevé au-dessus des fleuves, qui pourra s’y maintenir?

4. « Celui qui a les mains innocentes et le coeur pur ». Qui donc pourra s’élever à ces hauteurs et s’y maintenir, sinon l’homme aux oeuvres innocentes, et au coeur pur? « Qui n’a point reçu son âme en vain 1 ». Qui n’a point laissé son âme s’attacher à tout ce qui est périssable, mais qui, fier de son immortalité, lui a fait désirer l’éternité qui est constante et immuable. « Et qui n’a jamais été parjure ». Et qui agit envers ses frères, sans artifice, mais avec la simplicité et la vérité de tout ce qui est éternel.

5. « Celui-à recevra la bénédiction du Seigneur, et la miséricorde du Dieu son sauveur 2 ».

6. « Telle est la génération de ceux qui cherchent le Seigneur ». Ainsi naissent tous ceux qui le cherchent, qui cherchent la face du Dieu de Jacob 3 . Diapsalina ». ils cherchent la face de ce même Dieu qui a donné la primauté au plus jeune frère.

7. « Ouvrez les portes, ô vous qui êtes princes ». Vous qui cherchez la domination sur les hommes, enlevez ces portes de la cupidité et de la crainte, que vous avez établies, de peur qu’elles ne vous nuisent. « Elevez-vous, portes éternelles 4 ». Portes de la vie

1. Ps. XXIII, 6. — 2. Id. 7. —  3. Id. 8. —  4.Jean, XVI, 33.

(217)

éternelle, portes de la renonciation au monde et du retour à Dieu. « Et le roi de gloire entrera ». Alors entrera ce roi en qui nous pouvons nous glorifier sans orgueil; qui brisa les portes de la mort, s’ouvrit les portes du ciel, accomplissant ainsi ce qu’il a dit: « Réjouissez-vous, car j’ai vaincu le monde».

8. « Quel est ce roi de gloire? » La nature humaine demande avec stupeur: « Quel est ce roi de gloire? C’est le Seigneur fort et puissant 1 », que vous avez cru faible et vaincu. « Le Seigneur puissant dans la guerre ». Touchez ses plaies, vous les trouverez fermées, et l’infirmité humaine rendue à l’immortalité. Elle est achevée cette glorification du Seigneur qui devait éclater sur la terre, où elle a combattu contre la mort.

9. « Ouvrez donc vos portes, ô princes 2 ». Que d’ici nous puissions aller au ciel. Qu’elle retentisse de nouveau, la trompette prophétique. « Enlevez, princes des cieux, ces portes par lesquelles vous entrez dans l’âme de ceux qui adorent la milice du ciel 3 ; élevez-vous, portes éternelles ». Portes de l’éternelle justice, de la charité, de la chasteté, par lesquelles notre âme s’unit au seul vrai Dieu,

1. Ps. XXIII, 8. — 2. Id. 9. — 3. IV Rois, XVIII, 10.

sans offrir à tant d’autres qu’on appelle des dieux, un culte adultère. « Et le roi de gloire entrera ». Il entrera, ce roi de gloire, qui doit s’asseoir à la droite de son Père afin d’intercéder pour nous 1.

10. « Quel est ce roi de gloire? » D’où le vient cette stupeur 2, ô prince des puissances de l’air, et pourquoi cette question : « Quel est ce roi de gloire? C’est le Seigneur des Vertus qui est ce roi de gloire 3 ». Il est ressuscité, celui que tu as tenté naguère, et il te marche sur la tête, il s’élève au-dessus des anges, celui que tentait l’ange prévaricateur. Que nul d’entre vous, désormais, ne se rue à l’encontre et nous barre le passage, afin de se faire adorer par nous, comme un Dieu : ni principauté, ni ange, ni vertu ne nous sépare désormais de la charité de Jésus-Christ 4. Il est mieux pour nous d’espérer dans le Seigneur que dans les princes 5; afin que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur 6. Il est vrai que dans les dispositions de ce monde ces esprits de l’air sont des vertus, mais « c’est le Seigneur des vertus qui est le roi de gloire».

1. Rom. VIII, 34. — 2. Eph. Ii, 2. — 3. Ps. XXIII, 10. — 4. Rom. VII, 39. — 5. Ps. CXVIII, 9. — 6. I Cor. I, 31.

DISCOURS SUR LE PSAUME XXIV.

ESPOIR EN DIEU.

Sentiments de confiance, d’humilité et de confiance avec lesquels on doit recourir à Dieu dans les adversités de la vie présente.

POUR LA FIN, PSAUME POUR DAVID (1)

1. C’est Jésus-Christ qui parle ici, mais au nom de son Eglise. Car tout ce que renferme le psaume s’applique mieux au peuple chrétien converti à Dieu.

2. « C’est vers vous, Seigneur, que j’élève mon âme 2 », par de spirituels désirs, elle qui rampait sur la terre par ses charnelles

1. Ps. XXIV, 1. — 2. Id, 2.

convoitises. « Mon Dieu, j’ai mis en vous mon  espoir, et je n’en rougirai point 1». Seigneur, ma confiance en moi m’a réduit à ces infirmités de la chair; j’abandonnais Dieu pour être moi-même comme un Dieu, et voilà que le moindre animal me fait craindre la mort, et que j’ai dû rougir de mon orgueil dérisoire; maintenant que j’espère en vous seul, plus de confusion pour moi.

1. Ps. XXIV, 2.

(218)

3. « Que mes ennemis ne me tournent plus en dérision 1». Qu’ils ne me persiflent point, ceux dont les suggestions occultes et empoisonnées sont autant de piéges; et qui en me criant: Courage, courage, m’ont avili de la sorte. « Car la déception n’est plus pour ceux qui espèrent en vous ».

4. « Que ceux-là soient couverts d’opprobre, ceux qui font avec moi des actes futiles ». Honte à ceux qui font le mal pour acquérir les biens qui passent. « Mais vous, Seigneur, montrez-moi vos voies, ouvrez-moi vous-même vos sentiers 2 »; qui ne sont point spacieux, et qui ne conduisent pas la foule à sa perte; enseignez-moi ces sentiers étroits qui sont les vôtres et que peu connaissent 3.

5. « Faites-moi marcher dans votre vérité», et fuir l’erreur. « Enseignez-moi », puisque de moi-même je ne connais que le mensonge. « C’est vous, ô Dieu, qui êtes mon Sauveur, vous que j’ai attendu tout le jour 4». Banni par vous du paradis 5, errant dans les régions lointaines 6, je ne puis retourner à vous si vous ne venez au-devant de moi ; et pendant le cours de cette vie terrestre, votre miséricorde attendait mon retour.

6. « Souvenez-vous, Seigneur, de vos miséricordes 7 ». Souvenez-vous, Seigneur, de vos oeuvres miséricordieuses, car les hommes vous accusent d’oubli. « Souvenez-vous de ces bontés qui sont éternelles ». N’oubliez point surtout que vos miséricordes ont commencé avec le monde. Car elles sont inséparables de vous, puisque vous avez assujéti l’homme pécheur à la vanité, mais dans l’espérance, et que vous avez donné à votre créature de si nombreux et si grands sujets d’espérance.

7. «Ne gardez aucun souvenir des fautes de ma jeunesse, et de mon ignorance 8 ». Ne réservez point de châtiment aux fautes que j’ai commises par une témérité audacieuse, et par ignorance, qu’elles soient effacées à vos yeux. « O Dieu, souvenez-vous de moi selon votre miséricorde ». Souvenez-vous de moi, non point selon cette colère dont je suis digne, nais selon cette miséricorde qui est digne de vous. « A cause de votre bonté », et non point à cause de mes mérites.

8. «Le Seigneur est plein de douceur et d’équité 9 ». De douceur, puisqu’il prend en

1. Ps. XXIV, 3.— 2. Id. 4.—  3. Matt. VII, 13, 14.— 4. Ps. XXIV, 5. — 5. Gen. III,13.— 6. Luc, XV, 17.—  7. Ps. XXIV, 6.— 8. Id. 7.— 9. Id. 8.

pitié les pécheurs et les impies, jusqu’à leur pardonner leurs fautes passées, mais aussi de justice, car après la grâce de la vocation et du pardon, grâce que nous n’avons point méritée, il exigera au jour du dernier jugement des mérites proportionnés à ces grâces. « Aussi fera-t-il connaître sa loi à ceux qui s’égarent en chemin », car c’est pour les conduire dans la voie, qu’il leur a fait miséricorde.

9. « Il dirige les humbles dans la justice 1». C’est lui qui conduira les hommes doux, et qui, au jour du jugement, ne jettera point dans l’effroi ceux qui suivent sa volonté, qui ne résistent pas à la sienne pour lui préférer la leur. « Il enseignera ses voies à ceux qui sont doux ». Il enseignera ses voies, non point à ceux qui les veulent dépasser, comme s’ils étaient eux-mêmes plus capables de se diriger, mais à ceux qui ne savent ni lever la tête, ni regimber quand on leur impose un joug doux et un fardeau léger 2.

10. « Toutes les voies du Seigneur ne sont que miséricorde et vérité 3 ». Quelles voies peut enseigner le Seigneur, sinon cette miséricorde qui se laisse fléchir, et cette vérité qui le rend incorruptible? Il exerce la première en nous pardonnant nos fautes, et la seconde en jugeant nos mérites. De là vient que toutes les voies du Seigneur se réduisent aux deux avènements du Fils de Dieu, l’un pour exercer la miséricorde et l’autre le jugement. Celui-là donc arrive à Dieu par le chemin tracé, qui reconnaît que sans aucun mérite il est délivré de ses fautes, qui renonce à l’orgueil, et redoute le sévère examen d’un juge dont il a éprouvé la secourable clémence. « Pour ceux qui recherchent son alliance et sa loi ». Car ils reconnaissent la miséricorde du Seigneur dans son premier avènement, sa justice dans le second, ceux qui recherchent avec douceur et mansuétude le testament par lequel il nous a rachetés pour la vie éternelle, au prix de son sang, qui étudient ses témoignages dans les prophètes et dans les évangélistes.

11. «A cause de votre nom, vous serez miséricordieux pour mes fautes qui sont en si grand nombre 4». Non-seulement vous avez couvert du pardon les fautes que j’ai commises avant d’arriver à la foi; mais le sacrifice d’un coeur contrit vous adoucira en faveur de mes péchés qui sont nombreux, car la véritable.

1. Ps. XXIV, 9. —  2. Matt. XI, 30. — 3. Ps. XXIV, 10. — 4. Id. 11.

(219)

voie elle-même n’est pas sans achoppement.

12. « Quel est l’homme qui craint le Seigneur » et qui s’achemine ainsi vers la sagesse? « Le Seigneur lui dictera ses lois dans la voie qu’il a choisie 1 ». Le Seigneur lui prescrira ses ordres dans la voie qu’il a choisie, volontairement choisie, et il ne péchera plus impunément.

13. « Son âme se reposera dans l’abondance des biens, et sa postérité aura la terre en héritage 2». Ses oeuvres lui vaudront la possession solide d’un corps renouvelé par la résurrection.

14. « Le Seigneur est la force de ceux qui le craignent 3 ». La crainte ne paraît convenir qu’aux faibles, mais le Seigneur est la force de ceux qui le craignent. Et le nom du Seigneur, glorifié dans l’univers entier, fortifie ceux qui ont de la crainte pour lui. « Et il leur découvre son alliance ». Il leur fait connaître son alliance, car les nations et les confins de la terre sont l’héritage du Christ.

15. « Mes yeux sont constamment tournés vers le Seigneur; parce que c’est lui qui  retirera mes pieds du piége 4 ». Je n’ai point à craindre les périls de la terre quand je ne la regarde point, et celui que je contemple dégagera mes pieds du piège.

16. « Jetez les yeux sur moi, et prenez-moi en pitié, parce que je suis pauvre et unique 5 ». Je suis ce peuple unique, conservant l’esprit d’humilité dans votre Eglise, qui est unique et ne souffre ni schisme ni hérésie.

17. « Les tribulations de mon coeur se sont multipliées 6». Mon coeur s’est fort affligé quand j’ai vu l’iniquité s’accroître et la charité se refroidir. « Délivrez-moi de ces tristes nécessités». Comme il m’est nécessaire de souffrir ainsi pour conquérir le salut par la persévérance finale7, épargnez-moi ces nécessités.

1. Ps. XXIV, 12. — 2.  Id. 13. — 3. Id. 14. — 4. Id. 15. — 5. Id. 16. — 6. Id. 17. — 7. Matt. X, 22.

18. « Voyez mon abaissement et mon labeur 1». Voyez que je m’abaisse, et que l’orgueil de ma justice ne me jette point en dehors de l’unité; voyez mon labeur à supporter les hommes déréglés qui m’environnent. « Et pardonnez-moi mes péchés». En considération de douloureux sacrifices, pardonnez-moi mes fautes, non-seulement celles de ma jeunesse et de l’ignorance avant que je crusse en vous, mais celles que m’ont fait commettre la faiblesse et les ténèbres de cette vie depuis que je marche dans la foi.

19. « Considérez combien s’est accru le nombre de mes ennemis 2 ». Non-seulement j’en rencontre au-dehors, mais encore dans la communion de l’Eglise. « Ils m’ont poursuivi d’une haine injuste». Ils m’ont haï quand je les aimais.

20. « Soyez le gardien de mon âme et délivrez-moi 3». Gardez mon âme, de peur que je n’en vienne à imiter les méchants, et délivrez-moi de la peine que j’endure d’être mêlé avec eux. « Je ne serai point confondu, parce que j’ai espéré en vous ». Qu’ils ne s’élèvent point contre moi à ma confusion, car c’est cri vous et non en moi que j’ai mis mon espoir.

21. « Les hommes innocents et droits se sont attachés à moi, parce que je vous ai attendu, ô mon Dieu 4» Les coeurs purs et droits ne me sont pas unis comme les méchants par la seule présence corporelle, mais par leur inclination pour l’innocence et la justice, parce que je ne vous ai point abandonné pour imiter les méchants; mais je vous ai attendu et vous attends encore, jusqu’à ce que vous passiez au van la dernière de vos moissons.

22. « Délivrez Israël, ô mon Dieu, de toutes ses afflictions 5 ». Seigneur, rachetez votre peuple que vous avez préparé à voir votre lumière, délivrez-le, non-seulement de toutes les tribulations du dehors, mais de celles qu’il endure à l’intérieur.

1. Ps. XXIV, 18. — 2. Id. 19. — 3. Id. 20. —  4. Id. 21. — 5. Id. 22.

(220)

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXV.

LA PURETÉ DE L’ÉGLISE

Ce psaume est le chant de la véritable innocence : il peut s‘appliquer à l’Eglise purifiée en Jésus-Christ, ou à l’âme fidèle,   qui chante son bonheur et qui ne goûte ce bonheur que dans l’innocence.

POUR DAVID 1

1. David ici pourrait s’entendre, non plus de Jésus-Christ médiateur dans son humanité mais de l’Eglise parfaitement établie dans le Christ.

2. «Jugez-moi, Seigneur, parce que j’ai marché dans l’innocence 2». Jugez-moi, Seigneur, car après avoir été prévenu par votre bonté, j’ai quelque mérite dans mon innocence, dont j’ai gardé les sentiers. « Et mon espoir dans le Seigneur ne sera point ébranlé». Et néanmoins, je mets ma con-tance non en moi, mais dans le Seigneur, et je ne serai point ébranlé.

3. « Eprouvez-moi , Seigneur, et sondez mon âme 3», Toutefois, de peur qu’une infirmité secrète n’échappe à mes regards éprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi; faites-moi connaître, non plus à vous qui voyez tout, mais à moi-même et aux hommes. « Faites passer au feu mes reins et mon coeur». Appliquez à mes pensées et à mes convoitises un remède qui les purifie comme le feu. « Car votre miséricorde est toujours devant mes yeux 4 ».De peur que ce feu ne me consume entièrement, j’ai toujours devant les yeux, non plus mes mérites, mais bien cette miséricorde, par laquelle vous m’avez fait embrasser une semblable vie. « Et votre vérité m’a plu». J’ai pris à dégoût tout ce qui n’est en moi que mensonge, votre vérité m’a plu, et c’est en elle et avec elle que j’ai pu vous plaire.

4. « Je ne me suis pas assis dans les assemblées de vanité ». Je n’ai point cherché pour mon coeur la société de ceux qui s’efforcent de trouver dans la jouissance des biens passagers un bonheur impossible. « Et je ne m’unirai point aux artisans de l’iniquité5».Et comme

1. Ps. XXV, 1. — 2. Ibid. — 3. Id. 2. —4. Id. 3. — 5. Id. 4.

telle est la source de toutes les iniquités, je n’aurai point de secrètes intelligences avec les hommes du crime.

5. «  J’ai en horreur l’assemblée des méchants 1». Pour qu’il en résulte une assemblée de vanité, il faut que les méchants se réunissent, et je hais ces réunions. « Je ne veux point m’asseoir avec les impies ». Je ne veux donc point m’asseoir dans une semblable réunion, avec les impies, je n’y mettrai point mon bonheur. « Je ne m’assiérai point avec les impies ».

6. « Je laverai mes mains parmi les justes 2». Je ferai des oeuvres saintes parmi les saints, avec les âmes saintes, je laverai ces mains qui saisiront vos sublimes hauteurs. « Et j’étreindrai vos autels, ô mon Dieu ».

7. « Afin d’entendre la voix de vos louanges 3». Afin d’apprendre à vous bénir. « Et de raconter toutes vos merveilles». Quand je saurai vous louer, j’annoncerai toutes vos merveilles.

8. « Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre ce maison », ou de votre Eglise, « et le lieu où habite votre gloire 4 »; le lieu où c’est pour vous une gloire d’habiter.

9. « Ne perdez point mon âme avec les impies 5 ». Ne perdez donc pas avec ceux qui vous haïssent, mon âme, qui se plaît dans la beauté de votre demeure. « Et ma vie avec celle des hommes sanguinaires». De ces hommes qui haïssent le prochain. Car deux préceptes font l’ornement de votre demeure.

10. « Leurs mains sont souillées d’iniquités 6». Ne me perdez point avec ces hommes impies et sanguinaires dont les oeuvres sont mauvaises. « Leur droite est remplie de présents». Et ce qui leur était donné pour acquérir le salut éternel, ils l’ont fait servir à

1. Ps. XXV, 5. — 2. Id. 6. — 3. Id. 7. — 4. Id. 8. — 5. Id. 9 — 6. Id. 10.

(221)

se procurer les biens de ce monde et ont regardé la pitié comme un trafic (Tim. VI, 5 ),

11. « Pour moi, qui ai marché dans l’innocence, rachetez-moi dans votre piété (Ps. XXV, 11 ) ». Que le prix inestimable du sang de mon Dieu me délivre complètement et que votre miséricorde ne m’abandonne jamais.

12. « Mon pied s’est maintenu dans la voie droite ( Ps. XXV, 12 )». Mon amour ne s’est point écarté de la justice. « Je vous bénirai, Seigneur, dans vos assemblées». Seigneur, je ne laisserai point ignorer vos bontés à ceux que vous appelez; car à l’amour pour vous, je joins l’amour du prochain.

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXV.

LA PURETÉ

Saint Augustin accommode le psaume à celte pensée que nous devons tolérer les méchants dans l’Eglise, ce qui parait être contre les Donatistes qui donnaient pour prétexte de leur séparation, les désordres des chrétiens, et contre les chrétien  faibles, que scandalise le mélange des bons et des méchants. Il engage les bons à faire fructifier eu eux les dons de Dieu.

1. Votre sainteté a comme nous entendu lire ce passage de saint Paul : « Il faut », dit-il, « selon la vérité que nous enseigne Jésus-Christ , vous dépouiller du vieil homme selon lequel vous avez vécu autrefois, et qui se corrompt en suivant l’illusion de ses convoitises. Renouvelez-vous dans l’intérieur de votre âme, et revêtez-vous de l’homme nouveau qui est créé à la ressemblance de Dieu, dans la justice et dans une sainteté véritable (Eph. IV, 21-21) ». Et de peur que l’on ne s’imagine qu’il faut nous dépouiller d’un objet sensible comme d’un vêtement, et nous revêtir à. l’extérieur comme on prend un vêtement, comme s’il fallait quitter une robe pour en prendre une autre, et qu’une pensée si terrestre n’empêchât les hommes d’accomplir à l’intérieur et d’une manière spirituelle, ce que l’Apôtre nous recommande, il nous explique aussitôt ce que signifie se dépouiller du vieil homme et revêtir le nouveau.

Car, le reste de ce qu’on a lu ne tend qu’à nous le faire comprendre. Il semble répondre à cette question: Comment me dépouiller du vieil homme et revêtir le nouveau ? Serai-je comme un troisième homme qui en quitte un vieux que j’avais, pour en prendre un nouveau que je n’avais pas? En sorte qu’il y aurait trois hommes, et que celui du milieu quitterait l’ancien pour s’attacher au nouveau? De peur donc qu’une telle pensée ne nous embarrasse, et que n’ayant point accompli le précepte, nous ne trouvions une excuse dans l’obscurité du passage, saint Paul ajoute : « C’est pourquoi renoncez au mensonge et dites la vérité». C’est là se dépouiller du vieil homme et revêtir le nouveau. « C’est pourquoi donc, renoncez au mensonge, et que chacun dise la vérité à son prochain, parce que nous sommes membres les uns des autres (Eph. IV, 5 ) ».

2. N’allez point vous imaginer, mes frères, qu’on ne doive dire la vérité qu’aux chrétiens, et que le mensonge se puisse dire aux païens. Parlez selon la vérité à votre pro. chain ; et votre prochain est celui qui est comme vous né d’Adam et d’Eve. Nous sommes tous parents au point de vue de la naissance humaine ; mais nous sommes frères d’une autre manière, et par l’espérance de l’héritage céleste. Vous devez donc, traiter comme votre prochain, tout homme, avant même qu’il soit au Christ. Car vous ne savez ce qu’il est devant Dieu, vous ignorez les desseins de Dieu sur lui. Tel adore des pierres et vous en riez; un jour il se convertit, il adore le Seigneur, et devient plus pieux que vous, qui naguère le trouviez ridicule. Nous avons donc des frères cachés dans ces hommes qui ne sont point encore (222)

enfants de l’Eglise, comme il y a des enfants de l’Eglise, qui se cachent bien loin de nous. C’est Pourquoi, dans notre ignorance de l’avenir, voyons dans tout homme notre prochain, non-seulement en vertu de cette nature humaine, qui nous fait partager avec lui le même sort ici-bas; mais encore en vertu de l’héritage céleste, car nous ignorons ce que deviendra celui qui n’est rien maintenant.

3. Ecoutez donc ce que saint Paul appelle encore se dépouiller du vieil homme, et revêtir le nouveau. « Bannissons tout mensonge, et que chacun dise la vérité à son prochain:

parce que nous sommes membres les uns des autres. Mettez-vous en colère, mais ne péchez point». Si vous vous mettez en colère contre votre serviteur qui a fait une faute, fâchez-vous contre vous-même, afin de ne point pécher. « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère 1». Cela se comprend, mes frères, du temps qu’elle doit durer. Car, si dans la faiblesse humaine, si dans l’infirmité de cette chair mortelle que nous portons, la colère se glisse chez un chrétien, elle ne doit point être durable, ni aller jusqu’au lendemain. Bannis-la de ton coeur, avant que se lève cette lumière visible, de peur que la lumière invisible ne t’abandonne. Toutefois, on peut bien donner à ce passage un autre sens, et l’entendre du Christ qui est pour nous la vérité, le soleil de justice non plus ce soleil qu’adorent les païens et les Manichéens, et qui luit aux yeux des pécheurs; mais cet autre soleil qui est la lumière pour la nature humaine, et la joie des anges. Quant aux hommes, si les yeux de leurs coeurs sont trop faibles pour en supporter l’éclat, ils se purifient par la pratique des commandements, de manière à pouvoir le contempler. Quand ce soleil habitera dans l’homme par la foi, gardez-vous alors de laisser prévaloir la colère qui s’élève en vous, au point que le Christ se couche sur votre colère, ou plutôt qu’il abandonne votre âme, car il lui répugne d’habiter avec la colère. On dirait en effet qu’il s’éteint pour vous, quand c’est vous qui vous éteignez pour lui : car la colère invétérée devient une haine; et quand il y a haine, il y a homicide. Car saint Jean l’a dit : « Quiconque hait son frère est homicide 2».

Il a dit encore Quiconque haIt son frère demeure dans les  ténèbres 3». Il n’est pas étonnant qu’un

1. Eph. IV, 26. — 2. I Jean, III, 15. — 3. Id. II, 9.

homme soit dans les ténèbres quand le soleil est couché pour lui.

4. Tel est peut-être encore le sens de ce que vous avez entendu dans l’Evangile : « La barque était en danger sur le lac, et Jésus dormait 1». Car nous voguons sur un certain lac où ne manquent ni les vents ni les tempêtes; chaque jour les tentations du siècle sont sur le point de submerger notre navire. D’où cela vient-il, sinon de ce que Jésus est endormi? Si Jésus ne dormait pas en toi, tu n’essuierais point ces bourrasques, mais tu jouirais du calme intérieur parce que Jésus veillerait avec toi. Qu’est-ce à dire que Jésus dort? C’est que votre foi en Jésus-Christ est assoupie. Alors s’élèvent les tempêtes sur le lac de cette vie, tu vois l’impie fleurir, le juste dans l’affliction, c’est là l’épreuve, c’est le flot qui s’élève. Et ton âme s’écrie: Est-ce donc là, Seigneur, votre justice, que le méchant soit dans la joie, le juste dans la peine?Tu t’en prends à Dieu. Est-ce donc là votre justice? Et le Seigneur te répond: Est-ce donc là ta foi? Est-ce là ce que je t’ai promis? Est-ce pour t’épanouir en cette vie que tu es chrétien? Tu t’affliges de voir dans la joie ces méchants, qui doivent être tourmentés avec le diable. Pourquoi ces murmures? Pourquoi te troubler au bruit des flots et des tempêtes de cette vie? C’est que Jésus dort, ou plutôt que ta foi en Jésus-Christ est assoupie dans ton coeur. Que fais-tu pour sortir du danger? Eveille donc Jésus, et dis-lui : Maître, nous périssons 2». — Ce lac peu sûr nous effraie, nous périssons. Jésus s’éveillera, ou plutôt la foi en Jésus-Christ reviendra dans ton coeur;

et à la lumière de la foi, tu verras en ton âme que les biens donnés aujourd’hui aux méchants, ne doivent point leur demeurer toujours. Car ils doivent, ou leur échapper dès cette vie, ou du moins leur échapper à la mort. Pour toi, ce qui t’est promis, doit demeurer éternellement. Pour eux le bonheur n’a qu’un temps, il s’évanouit bien. tôt. « Il s’épanouit comme la fleur d’une herbe; or, toute chair est une herbe, et l’herbe s’est desséchée, et la fleur est tombée, tandis que la parole du Seigneur demeure éternellement 3». Tourne donc le dos à tout ce qui tombe, et la face à tout ce qui demeure. Quand le Christ s’éveillera, ton coeur ne sera plus battu par la tempête, ni ta barque submergée par les flots : parce que ta

1. Luc, VIII, 23. — 2. Id. 24. — 3. Isa. XL, 8.

(223)

foi commandera aux vents et aux tempêtes, et le danger disparaîtra. C’est à cela, nies frères, que reviennent ces conseils que nous donne l’Apôtre de nous dépouiller du vieil homme

«Mettez-vous en colère, mais ne péchez point; que le soleil ne se couche point sur votre colère, et ne donnez aucune prise au démon 1». Le vieil homme lui donnait donc prise; qu’il n’en soit point ainsi du nouveau. « Que celui qui dérobait, ne dérobe plus2». Donc, le vieil homme dérobe, que le nouvel homme ne dérobe plus. Celui-là est homme aussi, c’est le même homme, il était Adam, qu’il devienne Jésus-Christ; il était le vieil homme, qu’il soit le nouveau ; et le reste qui vient ensuite.

5. Mais voyons plus attentivement dans le psaume, que tout chrétien qui avance en perfection dans l’Eglise, doit souffrir les méchants dans l’Eglise. Toutefois, celui qui leur ressemble ne les connaît point, car le plus souvent ceux qui se plaignent des méchants sont méchants à leur tour; et un homme en santé supportera plus facilement deux malades, que deux malades ne se supporteront mutuellement. Voici donc, mes frères, ce que nous disons: L’Eglise ici-bas est une aire à battre   le grain. Nous l’avons souvent répété, nous le disons encore. Il y a dans cette aire de la paille et du bon grain. Gardons-nous de chercher à séparer la paille, avant que Dieu ne vienne, le van à la main. Que nul, avant ce temps, ne sorte de l’aire, comme s’il ne pouvait supporter les pécheurs : de peur que l’oiseau ne le trouve hors de l’aire et ne l’amasse avant qu’il soit entré dans les greniers célestes. Ecoutez, mes frères, ce que cela signifie. Quand on commence à battre, les grains ne se touchent pas à travers les pailles, ils sont pour ainsi dire étrangers, à cause des pailles qui les séparent. Quiconque ne regarde la grange que de loin, n’aperçoit que des pailles; il a peine à discerner le bon grain, s’il n’approche plus près, s’il n’avance la main, s’il ne souffle avec sa bouche, afin que ce souffle fasse une séparation. Il arrive donc, parfois, que les bons grains sont tellement séparés l’un de l’autre, tellement étrangers, que le chrétien qui avance en piété se croit seul. Cette pensée, mes frères, fut une tentation pour Elie, et ce grand prophète, comme l’Apôtre nous l’a rappelé, s’écriait:

« Seigneur, ils ont tué vos

1. Eph. IV, 26, 27. — 2. Id. 28.

Prophètes, renversé vos autels, et je suis demeuré seul, encore veulent-ils me faire mourir». Mais qu’est-ce que Dieu lui répond? « Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont point fléchi le genou devant Baal 1». Dieu ne dit point: il y en a deux ou trois qui vous ressemblent, mais bien : Ne vous croyez pas seul, il y en a sept mille avec vous, et vous vous croyez seul? Voici donc brièvement la recommandation que j’avais commencé à vous faire. Que votre sainteté m’écoute avec attention, et je prie Dieu qu’il touche vos coeurs dans sa miséricorde, afin que vous la compreniez, de manière qu’elle agisse et fructifie en vous. Ecoutez donc en un mot: Que celui qui est encore méchant, ne croie point que nul autre n’est bon, et que, celui qui est bon, ne s’imagine pas être le seul. Comprenez-vous bien? Je vous le répète, soyez attentifs: Que celui qui est méchant, qui interroge sa conscience, et n’en reçoit qu’un mauvais témoignage, ne s’imagine point que nul autre n’est bon; que celui qui est bon, ne se croie pas le seul, et qu’il ne craigne pas, malgré sa justice, d’être mêlé aux méchants ; viendra le temps où il sera séparé.

Aussi, aujourd’hui avons-nous chanté «Ne perdez pas mon âme avec les impies, et ma vie avec celle des hommes sanguinaires 2». Qu’est-ce à dire : «Ne perdez pas « avec les impies?

» ne me perdez pas, confondu avec eux. Pourquoi craint-il une même ruine? Je crois qu’il dit à Dieu : Vous nous souffrez maintenant que nous sommes confondus, mais n’enveloppez pas dans une même ruine ceux que vous laissez confondus. Tel est le sens du psaume, que je veux examiner à ta hâte avec vous, parce qu’il est court.

6. « Jugez-moi, Seigneur 3 ». Ce voeu d’être jugé, est un voeu désagréable, et peut être dangereux pour lui. Quel est ce jugement qu’il invoque? sa séparation d’avec les méchants. C’est ce jugement de séparation qu’il désigne clairement dans un autre psaume : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d’un peuple qui n’est pas saint 4». Nous voyons là le sens de cette parole : « Jugez-moi». Que les bons et les méchants n’aillent point au feu éternel, comme aujourd’hui on voit ces bons et ces méchants entrer dans l’Eglise, pour ainsi dire sans aucun discernement. « Jugez-moi,

1. III Rois, XIX, 10. — 2. Ps. XXV, 9. —  3. Id. 1. —  4. Ps. XLII, 1.

Seigneur». Et pourquoi? « C’est que, pour moi, j’ai marché dans mon innocence, et que mon espoir dans le Seigneur ne sera point ébranlé 1 ». Quel est cet « espoir dans le Seigneur? » Celui-là chancelle parmi les méchants, qui n’a point mis son espoir en Dieu. De là sont venus les fauteurs des schismes. Ils ont tremblé en se voyant parmi les méchants, eux qui étaient pires, ils ont rougi d’être bons au milieu des impies. Ah ! s’ils eussent été le bon grain, ils eussent toléré la paille dans la grange, jusqu’au jour du vanneur. Mais comme ils n’étaient que la paille, voilà qu’un souffle s’est élevé, a prévenu le van du Seigneur, et enlevé de la grange cette paille qu’il a jetée parmi les épines. Une paille a été enlevée, mais ce qui est resté, n’est-il que froment? Il n’y a que la paille qui s’envole avant la séparation, et néanmoins il reste de la paille et du froment; et au temps de la séparation cette paille sera vannée. Voilà ce que dit le Prophète : « J’ai marché dans mon innocence, et mon espoir dans le Seigneur ne sera point ébranlé». Si je n’avais espéré que dans un homme, je verrais peut-être cet homme tomber dans le désordre et ne point suivre ces voies de la justice qu’il apprendra à connaître ou même qu’il enseigne dans 1’Eglise, mais s’égarer dans celles que Satan lui a montrées. Si donc mon espérance était dans un homme, elle chancellerait et tomberait avec cet homme chancelant et tombant; mais comme elle est dans le Seigneur, elle est inébranlable.

7. « Eprouvez-moi, Seigneur, et sondez mon âme, dit ensuite, le Prophète, faites passer au feu mes reins et mon coeur 2 ». Qu’est-ce à dire : « Passez au feu mes reins et mon coeur? » — Passez au feu mes convoitises et mes pensées. Les reins se disent ici des convoitises, et le coeur des pensées, afin que nies pensées ne s’arrêtent pas au mal, et que le mal m’excite pas mes désirs. A quel feu passer mes reins? au feu de votre parole. A quel feu passer mon coeur? au feu de votre esprit. C’est de ce feu qu’il est dit ailleurs : « Que nul ne peut se dérober à son action 3 », et dont le Seigneur a dit à son tour : « Je suis venu  apporter le feu sur la terre 4 ».

8. Le Prophète continue: « C’est que votre miséricorde est devant mes yeux, et que votre vérité m’a plu ». C’est-à-dire, je n’ai

1. Ps, XXV,1.— 2. Id. 2.— 3. Id. XVIII, 7 .— 4. Luc, XII, 49.— 5. Ps. XXV,3.

point cherché à plaire aux hommes, mais j’ai voulu vous plaire dans cet intérieur où pénètrent vos yeux, peu soucieux de déplaire aux hommes qui voient le dehors, comme l’a dit l’Apôtre : « Que chacun éprouve ses actions, et alors il pourra se glorifier dans lui-même, et non dans un autre 1 ».

9. « Je ne me suis point assis dans les assemblées de vanité 2 ». Quel est le sens de cette expression : « Je ne me suis point assis? » Ecoutez, mes frères. En disant : « Je ne me suis point assis », il en appelle à Dieu qui voit tout. Vous pouvez être absent d’une réunion, et pourtant y siéger. Par exemple, vous n’êtes pas au théâtre, mais des pensées théâtrales absorbent votre esprit, contrairement à cette parole : « Passez au feu mes reins », alors vous êtes assis au théâtre, nonobstant votre absence corporelle. Mais il peut arriver qu’un ami vous y fasse entrer et vous y retienne, ou qu’un office de charité vous force à vous y asseoir. Comment cela est-il possible? Il peut arriver qu’un chrétien ait une bonne oeuvre à faire qui le force de s’asseoir dans l’amphithéâtre : il voulait délivrer je ne sais quel gladiateur ; alors il a bien pu s’asseoir, et attendre que parût celui qu’il voulait délivrer. Cet homme, nonobstant sa présence corporelle, ne s’est pas assis dans les assemblées de la vanité. Qu’est-ce que s’y asseoir? C’est être de coeur avec les assistants. Si votre coeur n’y est pas, nonobstant votre présence vous n’y êtes point assis; si votre coeur y est, vous  êtes assis malgré votre absence. « Je ne m’unirai point aux artisans de l’iniquité; car j’ai en horreur l’assemblée des méchants 3 ». Vous voyez donc que « s’asseoir avec les impies », se dit de l’intérieur.

10. « Je laverai mes mains parmi les justes 4». Non point avec une eau visible. C’est laver tes mains, que d’avoir pour tes oeuvres des pensées pures et innocentes aux yeux de Dieu. Il est aussi sous l’oeil de Dieu, cet autel dont s’est approché le prêtre qui s’est offert le premier pour nous. L’autel est donc sacré, et nul ne peut l’embrasser, s’il n’a lavé ses mains avec les âmes justes. Beaucoup, il est vrai, s’en approchent indignement, et Dieu souffre pour un temps que ses sacrements soient profanés. Toutefois, mes frères, en serait-il de la Jérusalem céleste, comme des murailles qui nous environnent? Point du tout, et si vous

1. Gal. VI,4.— 2. Ps.XXV,4.— 3. Id.5.— 4. Id.6

(225)

entrez avec les méchants dons les murailles de cette Eglise, vous n’entrerez pas avec les méchants dans le sein d’Abraham. Ne craignez donc point de purifier vos mains. « J’embrasserai l’autel du Seigneur » : cet autel où tu offres tes voeux à Dieu, où tu répands tes prières, où ta confiance est pure, où tu dis à Dieu ce que tu es; et si quelque chose eu toi pouvait déplaire à Dieu, celui qui reçoit tes aveux te guérirait. Lave donc tes mains parmi les justes, embrasse l’autel du Seigneur afin d’entendre la voix de ses louanges.

11. C’est en effet ce qui suit: « Afin d’entendre la voix de vos louanges et de publier vos merveilles 1». Qu’est-ce à dire: «Entendre la voix de vos louanges? » C’est-à-dire, afin que je comprenne. Entendre, en effet, devant Dieu, ce n’est point percevoir des sons que beaucoup entendent, et que beaucoup d’autres n’entendent pas. Combien entendent pour nous, qui sont sourds à l’égard de Dieu! Combien ont des oreilles, mais non ces oreilles dont Jésus parlait, quand il s’écriait: «Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre 2 » Que signifie donc entendre la voix de la louange? Je le dirai, s’il m’est possible, avec le secours de Dieu et de vos prières. Entendre la voix de la louange, c’est comprendre intérieurement, que tout ce qui est en toi corrompu par le péché, vient de loi; que tout ce qu’il y a de bon et de juste, vient de Dieu. Entends donc la voix de la louange, de manière à ne point te louer toi-même, quelle que soit ta justice. Louer ta bonté, c’est devenir mauvais. L’humilité t’avait fait bon, l’orgueil te rend méchant. Tu avais cherché la lumière dans ta conversion, et voilà que cette conversion t’a rendu lumineux, tu es devenu éclatant. Mais à qui t’es-tu converti ? à toi-même? Situ pouvais être illuminé en retournant à toi-même, tu ne serais jamais dans les ténèbres,  parce que tu serais toujours avec loi. D’où te vient donc la lumière? de ta conversion vers ce qui n’était pas toi. Et qu’est-ce qui n’était pas toi? Dieu qui est la lumière. Tu n’étais pas lumière, à cause de tes péchés. Voulant faire entendre aux fidèles cette voix de la louange, l’Apôtre leur dit: « Autrefois vous étiez ténèbres, et maintenant vous êtes lumière 3». Que signifie: «Vous u étiez autrefois ténèbres », sinon que le vieil homme était eu vous? Maintenant vous êtes

1. Ps. XXV, 7. — 2. Matt. XIII, 9. — 3. Eph. V, 8.

lumière, et ce n’est pas sans raison, qu’a. près avoir été ténèbres, vous êtes lumière, puisque vous avez été éclairés. Garde-toi de te croire lumière par toi-même : la lumière est « celle qui éclaire tout homme venant en ce monde1». Quant à toi, ta nature, la volonté perverse, ton éloignement de Dieu t’avaient rendu ténébreux, et maintenant tu es lumière.

Mais, de peur d’enorgueillir ceux qu’il félicite en disant: « Vous êtes lumière», l’Apôtre ajoute : « Dans le Seigneur». Car il dit: « Vous fûtes autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur ». Si donc il n’y a pas de lumière en dehors du Seigneur, et si vous êtes lumière, précisément parce que vous êtes en lui, « qu’avez-vous, que vous n’ayez reçu? Et si vous l’avez reçu, pour. « quoi vous glorifier comme si vous ne l’aviez  pas reçu 2?»Tel est, dans un autre endroit, le langage de l’Apôtre aux hommes orgueilleux, et qui veulent s’attribuer les dons de Dieu, se glorifier du bien qu’ils ont, comme s’il venait d’eux-mêmes. Qu’avez-vous, leur dit-il, que vous n’ayez reçu? Si vous l’avez, pourquoi vous en glorifier, comme si vous ne l’aviez pas reçu? Celui qui donne à l’humble, enlève aux superbes; car celui qui peut donner, peut reprendre. C’est là le sens, mes frères, si toutefois je vous l’ai fait comprendre, autant que je le voulais ; mais si ce n’est autant que je l’aurais voulu, c’est du moins comme je l’ai pu ; tel est le sens de ces paroles : «Je laverai mes mains avec les justes, et j’embrasserai votre autel, ô mon Dieu, afin d’entendre la voix de votre louange »; c’est~à. dire, afin que le bien qui est en moi, ne nie donne point une confiance présomptueuse en moi, mais une confiance en vous qui nie l’avez donné, et que je ne cherche point ma gloire en moi-même, mais la vôtre et en vous. Aussi le Prophète a-t-il ajouté:

« Afin que  j’écoute la voix de votre louange, et que je raconte vos merveilles ». Oui, vos merveilles, et non les miennes.

12. Et maintenant, mes frères, voyez l’homme qui aime Dieu, qui a mis sa conS fiance en Dieu, le voilà au milieu des méchants, et il demande à Dieu de n’être point perdu avec ces méchants, parce que Dieu est infaillible dans ses jugements. Pour toi, situ vois des hommes réunis dans un même lieu, lu les crois égaux en mérite ; mais sois sans

1. Jean, I, 9 — 2. I Cor. IV, 7.

(226)

crainte, le Seigneur ne peut se tromper. Tu as besoin d’un souffle pour séparer la paille du bon grain; tu veux un vent qui souffle, et comme tu n’es pas toi-même ce souffle puissant, tu souhaites que le vent vienne à ton aide; et quand en vannant tu secoues la paille et le froment, le vent chasse tout ce qui est léger, et respecte ce qui a du poids. Tu as donc recours au vent pour démêler ce qui est dans ta grange. Mais Dieu a-t-il besoin qu’on l’aide à juger, pour ne point perdre les bons avec les méchants? Sois donc sans crainte, et demeure en toute sécurité, même avec les méchants; et dis avec le Prophète: « Seigneur, j’ai aimé la splendeur de votre maison 1 » Cette maison de Dieu, c’est l’Eglise, qui renferme sans doute beaucoup d’impies; mais la splendeur de cette maison de Dieu est dans les justes et dans les saints : et telle est la splendeur que j’aime en elle. « J’ai aimé ce lieu où habite votre gloire ». Quel est le sens de ces paroles? Ces paroles, je l’avoue, ont encore le sens, quelque peu obscur, exposé plus haut Que le Seigneur me vienne en aide, et dispose vos coeurs à l’attention. Qu’est-ce que Je Prophète appelle:

« Ce lieu où réside voire gloire?»  Il vient de dire : « La splendeur de votre maison » ; et, pour expliquer cette splendeur, il ajouté : « Le lieu où réside votre gloire ». Il ne lui suffit pas de dire: « Le lieu qu’habite le Seigneur » ; mais: « Le lieu où réside la gloire de Dieu». Quelle est cette gloire de Dieu? C’est d’elle que je disais tout à l’heure, que celui qui devient bon, ne se glorifie pas en lui-même, mais bien en Dieu 2. «Car tous ont péché, et tous ont besoin de la gloire de Dieu 3». Ceux-là, dès lors, en qui le Seigneur habite, de manière à se glorifier lui-nième de ses dons, qui ne veulent point s’attribuer et revendiquer comme leur bien ce qu’ils ont reçu de Dieu, ceux-là forment la splendeur de la maison de Dieu. L’Ecriture ne les distinguerait point si spécialement, s’il n’y en avait d’autres qui possèdent les dons de Dieu, à la vérité, mais qui, loin de se glorifier en Dieu, se glorifient en eux-mêmes: ils ont en effet les dons de Dieu, mais ne contribuent point à la splendeur de son palais. Car ceux qui contribuent à la splendeur de cette habitation, et en qui réside sa gloire, sont le lieu qu’habite sa gloire. Mais en qui réside la gloire de Dieu , sinon en ceux uni se

1. Ps. XXV, - 2. I Cor. I,31.- 3. Rom 1,23.

glorifient de telle sorte qu’il en résulte, non leur propre gloire, mais celle du Seigneur? Donc, parce que j’ai aimé la gloire de votre maison, c’est-à-dire tous ceux qui sont à vous et qui recherchent votre gloire, parce que je n’ai point mis ma confiance dans un homme, que je n’ai point donné mon assentiment aux impies, que je ne veux ni entrer ni m’asseoir dans leurs assemblées; parce que telle a été ma conduite dans l’Eglise de Dieu, quelle sera ma récompense? Le verset suivant nous donne la réponse: « Ne perdez pas mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes sanguinaires 1».

13. « Leurs mains sont pleines d’iniquités, leurs droites souillées de présents 2 ». Les présents ne sont pas seulement la richesse, l’or, l’argent, les objets précieux ; et tous ceux qui les reçoivent, ne les reçoivent pas en présents pour cela. L’Eglise en reçoit quelquefois, et même Pierre en reçut, le Seigneur en reçut, il eut une bourse, et l’argent qu’on y jetait, Judas le dérobait 3. Qu’est-ce que recevoir des présents? Celui qui juge d’une manière inique, non-seulement par amour de l’or ou de l’argent, ou d’autres richesses, mais par vaine gloire, reçoit un présent, et un présent des plus vains. Il a ouvert la main pour recevoir le témoignage d’une langue étrangère, et il a perdu le témoignage de sa conscience, Donc « leurs mains sont pleines d’iniquités, et leurs droites souillées de présents». Vous voyez, mes frères, qu’ils sont sous l’oeil de Dieu, ceux dont les mains ne sont point entachées d’iniquités, dont la droite n’est pas souillée de présents;

ils sont sous l’oeil de Dieu, et ne peuvent dire qu’à lui seul: Vous le savez, Seigneur; à lui seul ils peuvent dire: « Ne perdez pas mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes sanguinaires » ; lui seul peut voir qu’ils ne reçoivent aucun présent.

Ainsi, mes frères, deux hommes ont à vider un différend devant un serviteur de Dieu; chacun ne voit de justice que dans sa cause. S’il croyait sa cause injuste, il n’aurait point recours au juge. L’un se croit dans la justice, l’autre aussi. On se présente au juge. Avant la sentence, chacun dit: Nous acceptons votre arbitrage, à Dieu ne plaise que nous rejetions votre sentence! Pour vous, que dites-vous? prononcez selon vos vues, seulement, prononcez : Anathème à moi si je

1. Is. XXV, 9 — 2. Id. 10. — 3. Jean, XII, 6.

(227)

cherche à contredire. Tous deux aiment le juge avant la sentence. Toutefois, cette sentence à prononcer condamnera l’un des deux, et nul ne sait qui sera condamné. Si le juge veut plaire à tous deux, il reçoit en présent la louange des hommes. Et ce présent qu’il accepte, voyez quel présent il lui fait perdre. Il reçoit une parole qui fait du bruit et qui passe, il perd la parole que l’on répète, qui ne passe point; car la parole de Dieu se dit toujours, sans passer jamais ; et la parole de l’homme s’évanouit, à mesure qu’on la profère. Il perd ce qui est immuable, pour avoir ce qui est futile. Mais s’il n’a que Dieu en vue, il prononcera une sentence contre l’un d’eux, tenant ses regards sur Dieu, qu’il écoute en jugeant ainsi. Quant à celui que condamne cette sentence, peut-être ne pourrait-il la faire cesser, surtout s’il n’est point du ressort du droit ecclésiastique, mais des lois des princes, il ont la déférence envers l’Eglise a rendu lotis ses jugements irrévocables; mais s’il ne peut faire cesser la sentence, loin de jeter les veux sur lui-même, il les tourne aveuglément vers le juge, qu’il déchire de tout son pouvoir. lia voulu, dit~il, plaire à mon adversaire, il a favorisé le riche, il en a reçu des présents, il a craint de le blesser. Il accuse donc son juge d’avoir reçu des présents. Qu’un pauvre ait une affaire contre un riche, et que l’on prononce en faveur du pauvre; le riche tient le même langage. Il a reçu des présents. Quels présents peut faire un pauvre? Il a vu, dit-il, sa pauvreté, il a craint le blâme s’il jugeait au désavantage du pauvre, et voilà qu’il u étouffé la justice et porté une sentence contre la vérité. Si donc ces récriminations sont inévitables, comprenez que Dieu seul voit ceux qui reçoivent les présents et ceux qui les rejettent, et que devant lui seulement, ceux qui les refusent, peuvent dire : « Pour moi, j’ai marché dans l’innocence, délivrez-moi, prenez moi en pitié, mon pied est demeure dans la voie droite (Ps. XXV, 11, 12 ) ». Sans doute, j’ai pu être ébranlé par les scandales et les efforts de ceux qui se récriaient avec une téméraire audace contre mon jugement, mais « mon pied est demeuré dans le sentier droit ». Pourquoi, dans le chemin droit? parce qu’il avait dit plus haut: « J’espère dans le Seigneur, et je ne serai point ébranlé 1 ».

14. Quelle est sa conclusion? « Je vous bénirai,. Seigneur, dans les grandes assemblées 2 ». C’est-à-dire, ce n’est point moi que je bénirai dans les églises, comme si j’étais assuré des hommes, mais c’est vous que je bénirai par mes oeuvres: et bénir Dieu dans les assemblées, mes frères, c’est vivre de manière que les oeuvres de chacun soient une gloire pour le Seigneur. Bénir le Seigneur par la langue, et le maudire par des actes, ce n’est point le bénir dans les assemblées; presque tous le bénissent de la langue; mais pas tous par les oeuvres. Quelques-uns le bénissent en paroles, et d’autres par les actions. Mais ceux dont les actes sont en désaccord avec les paroles, font blasphémer le Seigneur. Et ceux qui n’entrent point dans l’Eglise, bien que le vrai motif qui les empêche d’être chrétiens, soit l’attachement pour leurs désordres, prennent pour excuse les mauvais chrétiens, et ils s’applaudissent, ils se trompent eux-mêmes en disant : Pourquoi m’exciter à devenir chrétien? Un chrétien m’a trompé, et moi, jamais; un chrétien s’est parjuré envers moi, et moi, jamais. Ce langage les détourne du salut, et c’est en vain, non-seulement qu’ils ont quelques qualités, mais qu’ils ne sont qu’à demi mauvais ; de même qu’un homme qui est dans les ténèbres ouvrira vainement les yeux, de même c’est en vain qu’il est en face de la lumière, s’il veut les fermer. C’est là l’image d’un païen, et j’en parle volontiers à cause de leur vie honnête en apparence; il ouvre les yeux, mais il est dans les ténèbres, parce qu’il ne connaît point le Seigneur qui est sa lumière; quant au chrétien qui vit dans le désordre, il est, je l’avoue, dans la lumière de Dieu, mais ses yeux sont fermés. Dans sa dépravation, il refuse de voir celui ami nom duquel il est, en plein jour, un aveugle, que ne vivifie aucun rayon de la véritable lumière.

1. Ps. XXV, 1. — 2. Id. 22.

(228)

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXVI.

ESPOIR EN DIEU.

David a pu, dans ce psaume, exprimer les douleurs de son exil, mais son langage convient parfaitement aux membres de l’Eglise militante, qui se consolent au milieu des fatigues de cette vie par l’espérance du repos et de la félicité dont ils jouiront dans la maison de Dieu.

POUR DAVID, AVANT QU’IL AIT REÇU L’ONCTION 1.

1. Ce langage est celui du soldat du Christ qui arrive à la foi. « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qu’aurai-je à craindre2? » C’est le Seigneur qui me fait la grâce de le connaître et de me sauver, qui pourra m’arracher à lui? « Il est le protecteur de ma vie, qui une fera trembler 3? » C’est le Seigneur qui doit repousser l’assaut et les embûches de mes ennemis, nul ne me fera peur.

2. « Des pervers s’approchent de moi pour dévorer ma chair 4 ». Des méchants s’approchent de moi pour me connaître, m’insulter, et se préférer à moi, quand je veux m’améliorer ; leur dent maligne va dévorer, Lion pas moi, mais bien maies désirs charnels. «Ces ennemis qui me persécutent». Non seulement ceux qui viennent au nom de l’amitié me blâmer et me détourner de mon dessein, mais encore mes ennemis « Ont chancelé à leur tour et sont tombés». En agissant ainsi, pour défendre leur propre sera-liment, ils sont devenus faibles pour embrasser une croyance meilleure, et se sont pris à haïr cette parole qui me lait agir contre leur volonté.

3. « Que des armées campent autour de moi, mon coeur m’en sera point ému 5 ». Que la foule de mes contradicteurs conspire et se soulève contre moi, mon coeur ne les craindra pas au point de se ranger avec eux. «Qu’on me livre un assaut, j’en redoublerai  d’espérance». Que les persécutions du monde viennent fondre sur moi, j’affermirai mon espoir dans cette prière que médite mon coeur.

4. « J’ai fait une demande au Seigneur. Et

1. Ps. XXVI, 1. - 2. Id.2. - 3. Ibid. - 4. Ibid. - 5. Id.4.

je la lui ferai encore». Ce que j’ai demandé au Seigneur, je le demanderai encore. « C’est d’habiter dans la maison de Dieu, tous les jours de ma vie 1 ». C’est que, durant mon séjour ici-bas, nulle affliction ne me sépare du nombre de ceux qui gardent l’unité de la foi dans l’univers entier. « C’est que je contemple un jour la beauté du Seigneur». C’est que la persévérance dans la foi me découvre l’ineffable beauté du Seigneur, et que je la puisse contempler face à face. « Et que je sois protégé comme son temple », et que la mort, absorbée enfin par la victoire, me revête d’immortalité, et fasse de moi le temple du Seigneur.

5. « Parce qu’il m’a caché dans son pavillon, au jour de mes malheurs 2». Parce que datas cette chair mortelle, dont le Verbe s’est revêtu, il m’a ménagé un abri contre ces tentations auxquelles est assujettie ma vie mortelle. « Il m’a reçu dans le secret de son tabernacle». Il m’a protégé, quand la foi qui justifie était dans mon coeur3.

6. « Il m’a établi sur le roc». Et afin de m’amener au salut, par la manifestation de ma foi 4, il m’a donné la force de la confesser au grand jour. « Et voilà qu’il m’a fait grandir au-dessus de mes ennemis 5 ». Que me réserve-t-il pour l’avenir, puisque, dès aujourd’hui, mon corps est mort au péché, et que mon esprit, je le sens, est soumis à la loi de Dieu, sans se laisser assujettir aux rébellions de la loi du péché 6? « J’ai jeté les yeux de toutes parts, et j’ai offert à Dieu, dans son tabernacle, une hostie de louanges 7». J’ai vu que l’univers croit maintenant au Christ, et parce qu’il s’est un moment humilié pour nous, je l’aï béni dans mon allégresse: c’est

1. Ps.  XXVI, 1 - 2. Id. 5.— 3. Rom. X, 10 .- 4. Ibid. - 5. Ps. XXVI, 6 - 6. Rom. VIII, 10. - 7. Ps. XXV, 6.

(229)

là l’hostie que je lui ai offerte. « Je chanterai, je bénirai le Seigneur». Mon coeur et mes oeuvres lui témoigneront ma joie.

7. « Seigneur, exaucez la voix que j’élève jusqu’à vous1». Exaucez, ô Dieu, cette voix

du coeur, que mes vifs désirs élèvent jusqu’à vos oreilles. « Prenez-moi en pitié, exaucez-moi ». Ayez pitié de moi, exaucez ma prière.

8. « Mon coeur vous a dit : J’ai cherché votre face 2  » .Ce n’est point devant les hommes que j’ai prié; mais dans le secret où vous entendez seul, mon coeur vous a dit: Je

cherche une récompense, non point hors de vous, mais dans vos regards bienveillants, « C’est ce regard, ô mon Dieu, que je veux chercher». Ce regard, je le chercherai sans cesse; rien de vil ne saurait me plaire; mon amour pour vous sera sans bornes, parce que rien ne m’est plus précieux.

9. « Ne détournez point de moi votre face 3 », afin que je trouve ce que je cherche. « Ne vous éloignez point de votre serviteur dans votre colère»; de peur qu’en vous cherchant, je ne m’attache à d’autres objets. Quel châtiment plus douloureux pour celui qui vous aime, et qui cherche dans votre face l’éclat de la vérité ? « Venez à mon aide ! »Quand pourrais-je vous trouver, sans votre secours? « Ne m’abandonnez point, ne me méprisez point, ô Dieu, mon Sauveur 4 ». Ne méprisez point un mortel qui ose rechercher un Dieu éternel : c’est vous, ô mon Dieu, qui guérissez la plaie de mon péché.

10. « Voilà que mon père et ma mère m’ont abandonné 5». Voilà que le royaume de ce monde, que la cité d’ici-bas, qui m’ont donné pour un temps cette vie mortelle, m’ont délaissé parce que j’aspirais à vous posséder, et que je méprisais ce qu’ils pouvaient m’offrir; car ils ne peuvent me donner ce que je ne  cherche avidement. « Mais le Seigneur m’a recueilli». Il m’a recueilli, ce Dieu qui peut se donner à moi.

11. « Seigneur, montrez-moi les sentiers que je dois suivre 6 » Je m’efforce d’aller à

1. Ps. XXVI, 7.— 2. Id. 8. — 3. Id. 9. — 4. Ibid. — 5. Id. 10. — 6. Id. 11.

vous, je commence par la crainte la haute entreprise d’arriver à la sagesse; enseignez. moi, Seigneur, la voie que je dois suivre, de peur que je ne m’égare, et que votre croyance ne m’abandonne. «Daignez me conduire dans la voie droite, pour confondre mes ennemis ». Dans vos étroits sentiers, faites-moi prendre le chemin droit. Car il ne suffit point d’entreprendre, puisque l’ennemi ne cessera de me harceler, jusqu’à mon arrivée.

l2. « Ne me livrez pas à la rage de mes persécuteurs ». Ne souffrez pas que ceux qui m’affligent se rassasient de mes peines. « Voilà que de faux témoins s’élèvent contre moi 1 ». Des hommes se sont levés pour m’accuser faussement, afin de me détacher et de m’éloigner de vous, comme si je cherchais ma gloire parmi les hommes. « Et l’iniquité a menti contre elle-même ». Mais l’iniquité n’a pu s’applaudir que de sa fausseté; car elle ne m’a point ébranlé, et c’est de là qu’une plus belle récompense m’a été promise dans le ciel.

13. « Je suis certain de voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants 2 ». Et parce que le Seigneur a souffert ces persécutions avant moi, si, à mon tour, je méprise les langues de ces hommes dévoués à la mort, « car la bouche qui ment, tue l’âme 3 », je suis certain de voir les biens du Seigneur, dans la terre des vivants, où il n’y a plus de fausseté.

14. « Attends le Seigneur , agis avec force; affermis ton âme, et attends le Seigneur 4». Quand donc s’accomplira cette promesse? Au mortel d’accuser la difficulté, à l’amour d’accuser la lenteur ; écoute néanmoins la voix infaillible qui dit : « Attends le «Seigneur». Souffre courageusement le feu qui brûle tes reins, et vaillamment celui qui brûle ton coeur, ne regarde pas comme refusé ce que tu n’as pas reçu. Contre le désespoir et la défaillance, écoute cette parole: « Attends le Seigneur ».

1. Ps. XXVI, 12.— 2. Id. 13. — 3. Sag. I, 11.— 4. Ps. XXVI, 14.

(230)

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXVI

ESPOIR EN DIEU

Saint Augustin paraphrase le psaume en forme d’homélie, il s’empare des expressions et des sentiments du Prophète pour encourager les chrétiens en butte ici-bas à la persécution et attirer en eux le désir du vrai bonheur.

1. Le Seigneur notre Dieu, voulant nous adresser des paroles consolantes , en nous voyant réduits par sors juste arrêt à manger notre pain à la sueur de notre front 1, daigne emprunter notre langage pour nous parler, afin de nous montrer, non-seulement qu’il nous a créés, mais encore qu’il habite avec nous. Nous avons entendu et en partie chanté les paroles du psaume. Si nous disons que ces paroles sont les nôtres, craignons de n’être pas dans le vrai, puisqu’elles appartiennent plus à l’Esprit-Saint qu’à nous. Pourtant il y aurait une évidente fausseté à dire que ce sont là nos paroles, puisqu’elles ne sont que les gémissements d’âmes dans la peine ou bien ces cris pleins de douleur et de larmes, qui retentissent d’un bout à l’autre du psaume, seraient-ils de Celui qui ne peut être dans la détresse? Dieu est miséricordieux, mes frères, et nous misérables. Celui qui est assez compatissant pour daigner adresser la parole à des malheureux, a daigné prendre aussi le langage du malheur, Il est donc vrai de dire, que ces paroles sont les nôtres et qu’elles ne nous appartiennent point; que c’est la voix de l’Esprit-Saint, et que néanmoins elle n’est pas la sienne. C’est la parole de l’Esprit-Saint, puisqu’elle n’est dans notre bouche que par son inspiration; mais elle n’est point sa parole, en ce sens qu’il ne ressent ni la misère ni la fatigue, et ces paroles sont les cris de la douleur et du travail. Elles sont nos paroles, puisqu’elles témoignent de notre misère ; mais elles ne viennent point de nous, puisque c’est à sa grâce que nous devons de pouvoir gémir.

2. « Psaume de David, avant qu’il ait reçu l’onction 2 ».Tel est le titre du psaume: « Psaume de David, avant qu’il ait reçu l’onction ». C’est-à-dire, avant qu’il fût oint, car

il reçut l’onction royale3. Il n’y avait alors

1. Gen. III, 9. — 2. Ps. XXVI, I. — 3. I Rois, XVI, 13.

d’onction que pour le roi et pour le prêtre et ces deux hommes qui recevaient l’huile sainte, étaient la figure du Christ seul roi et seul prêtre, et appelé Christ, de l’onction qu’il a reçue. Et non-seulement notre chef a reçu l’onction, mais nous aussi qui sommes sont corps. Il est donc notre roi, parce qu’il nous dirige et nous gouverne; il est prêtre, parce qu’il intercède pour nous ( Rom. VIII, 31.). Il est encore le seul prêtre qui soit en même temps victime. Car la victime du sacrifice, qu’il offrit à Dieu, n’est autre que lui-même : et il n’eût pu trouver en dehors de lui une victime raisonnable, très-pure, capable de nous racheter par l’effusion de son sang, comme l’agneau sans tache, et de nous incorporer à lui comme ses membres, et de nous faire avec lui un seul et même Christ. C’est pourquoi tous les chrétiens participent à l’onction, qui, dans l’Ancien Testament, était l’apanage exclusif de deux personnes. D’où il suit que nous sommes le corps du Christ, puisque nous avons tous reçu l’onction ; et que nous sommes tous en lui des christs et un seul Christ, car la tète et les membres composent le Christ dans son intégrité. Cette onction doit perfectionner en nous la vie spirituelle qui notas est promise. Ce psaume est donc la prière d’une âme soupirant après cette vie spirituelle, et demandant avec instance la grâce qui sera parfaite en nous, à notre dernier jour. Aussi a-t-il pour titre: Avant l’onction. Car nous recevons, ici-bas, l’onction dans le sacrement, et le sacrement est la figure de ce que nous devons être un jour. Et cet avenir inconnu et ineffable, voilà ce que nous devons désirer, ce qui doit nous faire gémir quand nous recevons le sacrement, afin qu’un jour nous jouissions de cette réalité dont le sacrement est un symbole.

3. Voici donc le psaume : « Le Seigneur

(231)

Tous les livres