Epistulae Morales (page 5)

Sénèque · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 10 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lettre 67 (suite)

Eh quoi ! ne verrais-tu de désirable que ce qui vient par les voies de la mollesse et de la volupté, que ce que l’homme salue par de joyeux festons à sa porte ? Il est des voluptés amères, il est des vœux héroïques, que fêtent non point une foule banale de complimenteurs, mais l’hommage d’une vénération religieuse. Ne penses-tu point, par exemple, que Régulus souhaita de retourner à Carthage ? Entre par la pensée dans cette âme si haute ; sépare-toi un moment du vulgaire et de ses préjugés ; vois, aussi grande que tu dois la voir, l’image de cette vertu si belle et si magnifique qui veut, au lieu d’encens et de guirlandes, les sueurs, le sang de ses fidèles. Considère M. Caton portant ses mains si pures sur ses entrailles sacrées et déchirant, élargissant ses plaies, iras-tu donc lui dire : « Que n’es-tu plus heureux ? Je le voudrais comme toi, je souffre de ton supplice ; plutôt que : « Je te félicite de ce que tu fais. » Ceci me rappelle notre Démétrius qui compare une vie toute tranquille et sans nulle agression de la Fortune à une mer morte. Ne rien avoir qui te réveille, qui te mette au défi, dont l’annonce ou le choc subit te force d’éprouver la fermeté de ton âme, mais croupir dans un repos exempt de toute secousse, ce n’est point tranquillité, c’est bonace. Attalus le stoïcien disait souvent : « J’aime mieux que la Fortune me tienne dans ses camps qu’à sa cour49. Je subis la torture mais avec courage, tout va bien ; je péris, mais avec courage, tout va bien. » Entends Épicure te dire : « Cela même est doux. » Pour moi, je n'appliquerai jamais l'épithète de molle à une doctrine si honnête et si austère. la flamme me dévore sans me vaincre. Et il ne serait pas désirable, je ne dis point qu'elle me dévore, mais qu'elle ne me vainque pas! Rien de plus noble, de plus beau que la vertu: tout est bon, tout est désirable dans ce qui s'opère par son commandement.

LETTRE LXVII.

49. Voir Lettre xcvi, in fine. « Le monde est plus dangereux lorsqu’il nous rit que lorsqu’il nous maltraite ; et les faveurs qui nous le rendent aimable sont plus à craindre que les rebuts qui nous forcent à le mépriser. » (Saint Augustin, Ép. cxliv.)

↑ Énéide, I, 93.

Lettre 68

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 168-170).

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LETTRE LXVIII.

La retraite : n’en point faire vanité.

J’approuve ta résolution : cache-toi au sein du repos, et cache même ton repos50. Si tu ne le fais d’après les maximes des stoïciens, tu suivras pourtant leurs exemples, sache-le bien ; mais tu le feras aussi d’après leurs maximes, et pour peu que tu le veuilles, tu les trouveras raisonnables. Nous ne poussons point le sage à prendre part à tout gouvernement, ni en toute occurrence, ni sans relâche ; d’ailleurs, en lui donnant une République digne de lui, c’est-à-dire le monde, nous ne le plaçons pas en dehors de l’autre, lors même qu’il s’en est retiré. Peut-être même il n’abandonne un coin de terre obscur que pour passer sur un plus vaste et plus noble théâtre ; peut-être, du ciel où il est assis, reconnaît-il qu’une chaise curule ou un tribunal ici-bas étaient pour lui de bien humbles sièges. Je te confie ici ma pensée : jamais le sage n’est moins inoccupé que quand les choses divines et humaines se dévoilent à ses yeux.

Revenons au conseil que je te donnais : que ton repos soit ignoré. Garde-toi d’afficher la philosophie et la retraite ; couvre d’autres prétextes ta détermination ; dis que c’est faiblesse de santé, de tempérament, que c’est paresse. Mettre sa gloire à ne rien faire est une lâche ambition. Certains animaux, pour qu’on ne puisse les découvrir, brouillent leurs voies à l’entour de leur gîte ; il te faut faire de même, ou il ne manquera pas de gens pour te relancer. Habituellement on dédaigne les endroits découverts, on fouille ce qui est mystère et obscurité : les choses scellées tentent le voleur. Il ne fait point cas de ce qu’on n’enferme point ; devant une maison ouverte il passe outre51. Telle est la pente du vulgaire, de l’ignorance, avide de pénétrer tous les secrets. Le mieux est donc de ne pas faire sonner trop haut sa retraite, or c’est le faire en quelque sorte que de se trop celer, de s’exiler trop loin de la vue des hommes. L’un s’est confiné à Tarente ; l’autre s’est enterré à Naples ; celui-ci depuis longues années n’a point passé le seuil de sa porte. C’est convoquer la foule autour de sa retraite que d’en faire le texte d’une histoire quelconque.

Une fois dans la solitude, il ne faut point tâcher que52 le monde s’entretienne de toi ; il faut t’entretenir avec ta conscience. Et de quoi ? De ce qu’on répète si volontiers sur le compte des autres, du mal que tu dois penser de toi-même ; tu en prendras l’habitude et de dire la vérité et de l’entendre. Mais soigne surtout la partie que tu sentiras en toi la plus faible. Chacun connaît ses infirmités corporelles ; ainsi tel soulage son estomac par le vomissement, tel autre le soutient par une fréquente nourriture ; un troisième coupe son régime par la diète qui débarrasse et purge son corps. Ceux qui sont sujets à la goutte s’abstiennent soit de vin soit de bains : insouciants sur tout le reste, ils ne songent qu’au mal qui les attaque habituellement. Notre âme aussi a des parties malades auxquelles doivent s’appliquer nos soins. Que fais-je dans ma retraite ? Je panse mon ulcère. Si je te montrais un pied gonflé, une main livide, ou une jambe raccourcie par le dessèchement des nerfs, tu me permettrais de rester en place et de tout mettre en œuvre pour me guérir : j’ai un mal plus grand que tout cela, mais je ne puis te le montrer. C’est dans mon âme qu’est le gonflement, la masse d’humeurs, l’abcès impur. Ne va pas me louer, ne va pas dire : « Ô le grand homme ! Il a tout dédaigné, il a condamné les folies de la vie humaine, il a tout fui. » Je n’ai rien condamné que moi. Ce n’est pas à moi qu’il faut vouloir venir pour profiter à mon exemple. Tu te trompes, si tu comptes tirer d’ici quelque secours : ce n’est pas un médecin, c’est un malade qui y demeure. J’aime mieux qu’en me quittant tu dises : « Je croyais cet homme riche de bonheur et de science, j’avais soif de l’entendre ; je suis déchu de mon espoir, je n’ai rien vu, rien entendu qui piquât ma curiosité, qui m’invitât à revenir. » Si tel est ton sentiment, ton langage, tu auras gagné à me voir. J’aime mieux que ma retraite excite ta compassion que ton envie.

« La retraite ! diras-tu ; toi, Sénèque, tu me la conseilles ! Tu te laisses aller aux phrases d’Épicure ! » Oui, je te prêche le repos ; mais un repos où tu fasses de plus grandes et de plus belles choses que celles que tu quitteras. Frapper aux portes orgueilleuses des grands, tenir registre des vieillards sans héritiers, avoir grand crédit sur la place, sont des avantages en butte à l’envie, éphémères, et, à vrai dire, ignobles. Tel l’emporte beaucoup sur moi par son influence sur les juges, tel autre par son temps de service militaire et le haut rang qu’il lui a valu, un autre par la foule de ses clients. Cette foule, que je ne puis avoir, lui donne plus de crédit. Est-ce un grand mal que les hommes triomphent de moi, si à ce prix je triomphe de la Fortune ? Plût aux dieux que cette détermination eût été de bonne heure embrassée par toi, et que ce ne fût pas en présence de la mort que nous songeassions à vivre heureusement ! Aujourd’hui même tarderons-nous encore ? Car que de choses sur la frivolité, sur le danger desquelles la raison devait nous convaincre et que l’expérience nous dévoile maintenant ! Faisons comme ceux qui quittent les derniers la barrière et qui forcent de vitesse pour regagner le temps perdu : que l’éperon redouble ses coups. Nous sommes dans l’âge qui se prête le mieux aux études de la sagesse ; la vie a jeté son écume, les passions indomptées d’une ardente jeunesse sont bien amorties ; peu s’en faut qu’elles ne soient éteintes. « Mais ce que tu apprends au moment du départ, quand te servira-t-il et à quoi ? » À partir meilleur ! Au reste, n’en doute pas, aucun âge n’est plus propre à la sagesse que celui où des épreuves multipliées et de longues et fréquentes souffrances ont dompté la nature et qui arrive aux salutaires pratiques par l’épuisement des passions. Cette heureuse saison est la nôtre : quiconque dans la vieillesse est parvenu à être sage le doit à ses années.

LETTRE LXVIII.

50.

Quand on se vante de t’avoir (le bonheur),

On en est privé par l’envie ;

Pour te garder il faut savoir

Te cacher, et cacher sa vie.

(Volt., Thélème et Macare.)

51. « La deffense attire l’entreprise, et la deffense l’offense… Je leur rends la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle n’est close à personne qui y heurte. » (Montaigne, II, xv.) Voir Manuel d’Épictète. ch. xxii.

52. « Tous les hommes sont tellement dépendants les uns des autres, que je ne sais si les grandes retraites du monde que nous voyons quelquefois ne sont pas faites pour le monde même : le désespoir a sa recherche, et la solitude sa coquetterie. On prétend que les plus sombres ermites n’ont pu se retenir de s’informer de ce qu’on disait d’eux. » (De Vigny, Cinq-Mars.)

Lettre 69

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 170-171).

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LETTRE LXIX.

Que les fréquents voyages sont un obstacle à la sagesse.

Je n’aime pas à te voir changer de lieux et voltiger de l’un à l’autre. D’abord de si fréquentes migrations sont la marque d’un esprit peu stable. La retraite ne lui donnera de consistance que s’il cesse d’égarer au loin ses vues et ses pensées. Pour contenir l’esprit, commence par fixer le corps, autre fugitif ; et puis c’est la continuité des remèdes qui les rend surtout efficaces ; n’interromps point ce calme et cet oubli de ta vie antérieure. Laisse à tes yeux le temps de désapprendre, et à tes oreilles de se faire au langage de la raison. Dans chacune de tes excursions, ne fût-ce qu’en passant, quelque objet propre à réveiller tes passions viendra t’assaillir. L’homme qui s’efforcera d’arracher l’amour de son cœur évitera tout ce qui rappellerait la personne aimée ; car rien n’est plus sujet que l’amour aux recrudescences ; de même pour bannir tout regret des choses qui enflammèrent nos désirs on détournera ses yeux et ses oreilles de ce qu’on aura quitté. La passion est prompte à la révolte ; n’importe où elle se tourne, quelque chose se présente qui intéresse ses préoccupations. Point de mauvais penchant qui n’ait à offrir son appât. L’avarice promet de l’argent ; la mollesse, mille voluptés diverses ; l’ambition, la pourpre et les applaudissements et par suite la puissance et tout ce que peut la puissance. Chaque vice te sollicite par un salaire : la retraite veut des sacrifices gratuits. Un siècle entier suffirait à peine pour que des vices enhardis par une longue licence pussent se réduire et accepter le joug ; que sera-ce si le court espace qui nous reste est morcelé par des lacunes ? Pour amener une œuvre quelconque à la perfection il faut la vigilance et l’attention les plus soutenues. Si tu me veux croire, médite bien ces vérités : exerce-toi, soit à bien accueillir la mort, soit à la prévenir, si la raison t’y engage. Il n’importe qu’elle vienne à nous, ou que nous allions à elle. Persuade-toi de la fausseté du mot que répètent tous les ignorants : Heureux qui meurt de sa belle mort ! Et puis tu peux te dire : nul ne meurt qu’à son jour. Tu ne perds rien de ta part de temps : qu’abandonnes-tu ? Ce qui n’est pas à toi.

Lettre 70

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 171-176).

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LETTRE LXX.

Du suicide. Quand peut-on y recourir ? Exemples mémorables.

Après un long intervalle, j’ai revu ton cher Pompéï ; je me suis retrouvé en présence de ma jeunesse. Tout ce que j’y avais fait alors, il me semblait que je le pouvais recommencer, que je l’avais fait peu auparavant. Nous avons côtoyé la vie, Lucilius ; et de même que sur mer, comme dit notre Virgile,

On voit la terre et les cités s’enfuir[1],

ainsi, dans cette course si rapide du temps, s’efface d’abord notre enfance, puis notre adolescence, puis, n’importe comme on l’appelle, la saison intermédiaire du jeune homme au vieillard, frontière des deux âges, puis les meilleures années de notre vieillesse même, et enfin commence à nous apparaître le terme commun du genre humain. Nous y voyons l’écueil, insensés que nous sommes, et c’est le port, souvent désirable, jamais à fuir. Celui qui dès ses premiers ans s’y voit déposé n’a pas plus à se plaindre qu’un passager dont la traversée a été prompte. Car tantôt, tu le sais, la paresse des vents se joue de lui et le retient dans un calme indolent qui ennuie et qui lasse ; tantôt un souffle opiniâtre le porte avec une extrême vitesse à sa destination. Ainsi de nous, crois-moi : la vie a mené rapidement les uns au but où il faut bien qu’arrivent même les retardataires ; elle a miné et consumé lentement les autres ; et tu n’ignores pas qu’il ne faut point se cramponner à elle ; car ce n’est pas de vivre qui est désirable, c’est de vivre bien. Aussi le sage vit autant qu’il le doit, non autant qu’il le peut. Il décidera où il lui faut vivre, avec qui, comment, dans quel rôle : ce qui l’occupe, c’est quelle sera sa vie, jamais ce qu’elle durera. Est-il assailli de disgrâces qui bouleversent son repos, il quitte la place, et n’attend pas pour le faire que la nécessité soit extrême ; mais du jour où la Fortune lui devient suspecte, il examine, non sans scrupule, s’il ne doit pas dès lors cesser d’être. « Qu’importe, dit-il, que je me donne la mort ou que je la reçoive, que je finisse plus tôt ou plus tard ? je n’ai pas là grand dommage à craindre. » On ne perd pas grand’chose à voir fuir tout d’un coup ce qui échappait goutte à goutte. Mourir plus tôt ou plus tard est indifférent ; bien ou mal mourir ne l’est pas. Or, bien mourir, c’est nous soustraire au danger de mal vivre. Aussi regardé-je comme des plus pusillanimes le mot de ce Rhodien[2] qui, jeté par un tyran dans une fosse et nourri là comme une bête sauvage, dit à quelqu’un qui lui conseillait de se laisser mourir de faim : « Tant que la vie lui reste, l’homme peut tout espérer. » Cela fût-il vrai, la vie doit-elle s’acheter à tout prix ? L’avantage le plus grand et le mieux assuré, je ne voudrais pas l’obtenir par un indigne aveu de lâcheté. Irai-je songer que la Fortune peut tout pour celui qui vit encore ? Pensons plutôt qu’elle ne peut rien contre qui sait mourir.

Il est des cas pourtant où, sa mort fût-elle sûre, imminente, et fût-il instruit que la peine capitale l’attend, la main du sage ne se prêtera point à exécuter l’arrêt. C’est folie de mourir par crainte de la mort. Voici venir celui qui tue : attends-le. Pourquoi le devancer ? Pourquoi te faire l’agent de la cruauté d’autrui ? Es-tu jaloux du bourreau, ou plains-tu sa peine ? Socrate pouvait finir sa vie en s’interdisant toute nourriture et préférer la faim au poison ; cependant il passa trente jours en prison et dans l’attente du supplice, non avec l’idée que tout était possible, qu’un si long délai ouvrait le champ à beaucoup d’espérances, mais il voulait satisfaire aux lois et que ses amis pussent jouir de Socrate à ses derniers instants. Qu’y eût-il eu de plus absurde que l’homme qui méprisait la mort redoutât la ciguë ? Scribonia, femme d’un haut mérite, était la tante de Drusus Libo, jeune homme aussi stupide que noble, et à prétentions plus élevées qu’on ne les eût permises à qui que ce fût en ce temps-là, ou à lui-même en aucun temps. Au sortir du sénat, rapporté malade dans sa litière qui certes n’était pas suivie d’un nombreux convoi, car tous ses proches avaient indignement abandonné celui qui pour eux n’était déjà plus un accusé, mais un cadavre, il délibéra s’il se donnerait la mort ou s’il l’attendrait. « Quel plaisir auras-tu, lui dit Scribonia, à faire la besogne d’autrui ? » Elle ne le persuada pas, il se tua et fit bien ; car devant mourir trois ou quatre jours après, au gré de son ennemi, vivre c’était préparer à cet ennemi une jouissance. Tu ne saurais donc décider en thèse générale s’il faut prévenir ou attendre la mort quand une violence étrangère nous y condamne ; une foule de circonstances peuvent déterminer pour ou contre. Si je puis opter entre une mort compliquée de tortures et une mort simple et douce, pourquoi ne prendrais-je pas cette dernière ? Tout comme je fais choix du navire, si je veux naviguer ; de la maison, s’il me faut un logis, ainsi du genre de mort par où je voudrais sortir d’ici. Et de même que la vie n’en est pas meilleure pour être plus longue, la mort la plus longue est la pire de toutes. La mort est la chose où l’on doit le plus agir à sa fantaisie : l’âme n’a qu’à suivre son premier élan : préfère-t-elle le glaive, le lacet ou quelque breuvage propre à glacer les veines, qu’elle achève son œuvre et brise les derniers liens de sa servitude. On doit compte de sa vie aux autres, de sa mort à soi seul. La meilleure est celle qu’on choisit53.

Il est absurde de se dire : « On prétendra que j’ai montré peu de courage, ou trop d’irréflexion, ou qu’il y avait des genres de mort plus dignes d’un grand cœur. » Dis-toi plutôt que tu as en main la décision d’une chose où l’opinion n’a rien à voir. N’envisage qu’un but : te tirer des mains de la Fortune au plus vite ; sinon il ne manquera pas de gens qui interpréteront mal ta résolution. Tu trouveras même des hommes professant la sagesse qui nient qu’on doive attenter à ses jours, qui tiennent que le suicide est impie et qu’il faut attendre le terme que la nature nous a prescrit. Ceux qui parlent ainsi ne sentent pas qu’ils ferment les voies à la liberté. Un des plus grands bienfaits de l’éternelle loi, c’est que pour un seul moyen d’entrer dans la vie, il y en a mille d’en sortir. Attendrai-je les rigueurs de la maladie ou des hommes, quand je puis me faire jour à travers les tourments et balayer les obstacles ? Le grand motif pour ne pas nous plaindre de la vie, c’est qu’elle ne retient personne. Tout est bien dans les choses humaines dès que nul ne reste malheureux que par sa faute. Vous plaît-il de vivre ? vivez ; sinon, vous êtes libres : retournez au lieu d’où vous êtes venus. Pour calmer une douleur de tête vous vous êtes mainte fois fait tirer du sang ; pour diminuer une pléthore, on vous perce la veine ; or il n’est pas besoin qu’une large blessure partage vos entrailles pour vous ouvrir les vastes champs de la liberté : une lancette suffit ; la sécurité est au prix d’une piqûre54.

D’où nous vient donc tant d’apathie et d’hésitation ? Nul de nous ne songe qu’il devra un jour quitter ce domicile. Comme d’anciens locataires, trop attachés aux lieux et à leurs habitudes, les incommodités qui nous pressent ne peuvent nous en chasser55. Veux-tu être indépendant de ton corps ? Ne l’habite que comme un lieu de passage. Considère-le comme une tente dont tôt ou tard il faudra te passer : tu subiras avec plus de courage la nécessité d’en sortir. Mais comment la pensée de finir viendrait-elle à qui désire tout et sans fin ? Rien au monde n’est plus nécessaire à méditer que cette question du départ ; car pour les autres épreuves, on s’y aguerrit peut-être en pure perte. Nous aurons préparé notre âme à la pauvreté ; et nos richesses nous seront restées. Nous l’aurons armée de mépris contre la douleur ; et, grâce à une santé ferme et inaltérable, jamais l’essai de cette vertu ne nous sera demandé. Nous nous serons fait une loi de supporter avec constance la perte des êtres les plus regrettables ; et tous ceux que nous aimons auront survécu respectés par le sort. Savoir mourir est la seule chose qu’un jour on exigera forcément de nous.

Ne va pas croire que les grands hommes seuls ont eu la force de rompre les barrières de l’humaine servitude. Ne prétends pas qu’il a fallu être Caton pour arracher de sa main cette âme que le glaive n’avait pu faire sortir. Des hommes de la condition la plus vile se sont, par un généreux effort, mis hors de tous périls : n’étant pas maîtres de mourir à leur guise, ni de choisir tel qu’ils l’eussent voulu l’instrument de leur trépas, ils se sont saisis du premier objet venu ; et ce qui de sa nature était inoffensif, leurs mains courageuses en ont fait une arme mortelle. Naguère, au cirque des animaux, un des Germains commandés pour le spectacle du matin se retira, sous prétexte d’un besoin naturel, dans le seul endroit où les gardiens le laissaient libre ; là il prit le morceau de bois où était fixée l’éponge nécessaire à la propreté du corps, se l’enfonça tout entier dans la gorge, et interceptant le passage de l’air parvint à s’étouffer. « C’était traiter la mort avec peu de respect ! » Sans contredit. « Et d’une façon bien sale et bien peu noble ! » Eh ! quoi de plus sot, quand on veut mourir, que de faire le délicat sur les moyens ? Voilà un homme de cœur ! Qu’il méritait bien qu’on lui laissât le choix de sa mort ! Quel noble usage il eût fait d’un glaive ! Qu’il se serait intrépidement jeté dans les profondeurs de la mer ou sur les pointes aiguës d’un rocher ! Privé de toute ressource, il sut ne devoir qu’à lui-même la mort et l’arme qui la lui donna : il nous apprit que pour mourir rien ne nous arrête que la volonté. Qu’on juge comme on voudra l’action de cet homme énergique ; mais qu’on reconnaisse que le trépas le plus immonde est préférable à la plus élégante servitude. J’ai commencé à citer des hommes de la classe la plus abjecte, je vais poursuivre, car on exigera davantage de soi en voyant ceux qu’on méprise le plus s’élever au mépris de la mort. Les Catons, les Scipions, et d’autres dont les noms sont pour nous l’objet d’une admiration traditionnelle, nous les croyons trop grands pour être imités ; eh bien ! nous allons voir le même courage offrir d’aussi nombreux exemples dans une ignoble arène que chez nos héros de guerre civile. Tout récemment un malheureux, conduit sur un chariot entouré de gardes pour servir au spectacle du matin, feignit d’être accablé de sommeil, laissa glisser sa tête vacillante jusque entre les rayons de la roue, et attendit, ferme sur son siège, qu’en tournant elle lui rompît le cou ; le chariot même qui le menait au supplice servit à l’y soustraire.

Il n’est plus d’obstacles pour qui veut les rompre et sortir de la vie. Le lieu où la nature nous garde est ouvert de toutes parts. Tant que le permet la nécessité, voyons à trouver une issue plus douce ; avons-nous sous la main plus d’un moyen d’affranchissement, faisons notre choix, examinons lequel réussira le mieux : l’occasion est-elle difficile, la première venue sera la meilleure, saisissons-la, fût-elle inouïe et sans exemple. Les expédients ne sauraient manquer pour mourir là où le courage ne manque pas. Vois les derniers des esclaves : quand l’aiguillon du désespoir les presse, comme leur génie s’éveille et met en défaut toute la vigilance de leurs gardiens ! Celui-là est grand qui s’impose pour loi le trépas et qui sait le trouver.

Je t’ai promis plusieurs exemples de gladiateurs. Voici le dernier. Lors de la seconde naumachie, un Barbare se plongea dans la gorge la lance qu’il avait reçue pour combattre. « Pourquoi, se dit-il, ne pas me soustraire à l’instant même à tous ces supplices, à toutes ces risées ? J’ai une arme, attendrai-je la mort ? » Ce fut là une scène d’autant plus belle à voir qu’il est plus noble à l’homme d’apprendre à mourir qu’à tuer. Eh quoi ! L’énergie qu’ont des âmes dégradées et des malfaiteurs, ne l’aurons-nous pas, nous qui pour braver les mêmes crises sommes armés par de longues études et par le grand maître de toutes choses, la raison ? Nous savons par elle que le terme fatal a diverses avenues, mais est le même pour tous, et qu’il n’importe par où commence ce qui aboutit à même fin. Par elle nous savons mourir, si le sort le permet, sans douleur, sinon, par tout moyen possible, et nous saisir du premier objet propre à trancher nos jours. Il est inique de vivre de vol[3] ; mais voler sa mort est sublime.

LETTRE LXX.

53. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle.» (Montaigne, II, III.)

54. « Le commun train de la guérison se conduict aux dépens de la vie : on nous incise, on nous cautérise, on nous détranche les membres, on nous soustrait l’aliment et le sang : un pas plus outre, nous voylà guéris tout à fait. » (Montaigne, II, III.)

55.

Tant notre esprit esclave en son obscurité

Ressemble au vieux captif qu’on met en liberté ;

À force d’habiter l’ombre fétide et noire,

Des splendeurs du soleil il n’a plus la mémoire.

Sa prison exiguë est un monde à ses yeux.

(Reboul, L’esprit et les sens.)

↑ Énéide, III, 72.

↑ Télesphore. Voir De la colère. III, XVII

↑ Comme les malfaiteurs dont il vient de parler.

Lettre 71

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 177-184).

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LETTRE LXXI.

Qu’il n’y a de bien que ce qui est honnête. Différents degrés de sagesse.

Tu ne cesses de me consulter sur tel ou tel détail de conduite, oubliant que la vaste mer nous sépare. Comme le grand mérite d’un conseil est d’être donné à temps, il doit arriver que sur certains points mon avis te parvienne lorsque déjà l’avis contraire est préférable. Car un conseil doit s’adapter à l’état des choses, et les choses humaines sont emportées ou plutôt roulent sans fin. Le conseil doit donc naître au jour du besoin ; et un jour, c’est encore trop long : il doit naître, comme on dit, sous la main. Or comment le trouver, le voici. Quand tu voudras savoir ce qu’il faudra fuir ou rechercher, que le souverain bien, que les grands principes de toute la vie soient devant tes yeux. Là en effet doivent se rapporter toutes nos actions ; ordonner les parties est impossible quand l’ensemble n’est pas arrêté. Jamais peintre, eût-il ses couleurs toutes prêtes, ne rendra la ressemblance, s’il n’est fixé d’avance sur ce qu’il veut représenter. Nos fautes viennent de ce que nos délibérations embrassent toujours des faits partiels, jamais un plan général de vie. On doit savoir, avant de lancer une flèche, quel but on veut frapper : alors la main règle et mesure la portée du trait. Notre prudence s’égare, faute d’avoir où se diriger. Qui ne sait pas vers quel port il doit tendre n’a pas de vent qui lui soit bon. Comment le hasard n’aurait-il point sur notre vie un pouvoir immense ? Nous vivons au hasard.

Or il arrive à certaines gens de savoir ce qu’ils croient ignorer, comme parfois nous cherchons telles personnes qui sont avec nous : ainsi le plus souvent nous ne savons où réside le souverain bien et nous en sommes tout près. Et il ne faut ni beaucoup de paroles ni long circuit d’arguments pour le définir : on le démontre pour ainsi dire au doigt sans le morceler par mille divisions. Que sert en effet de l’étendre en imperceptibles catégories, quand on peut dire : « Le souverain bien est l’honnête ; » et, chose plus merveilleuse encore, « l’honnête est le seul bien ; tous les autres sont faux et entachés de mensonge? » Si tu te l’es persuadé, si tu t’es passionné pour la vertu, car l’aimer serait peu, tout ce que tu éprouveras à cause d’elle sera pour toi, quoi qu’en jugent les autres, heureux et prospère, la torture même, quand sur le chevalet tu demeureras plus calme que tes bourreaux ; la maladie, si tu ne maudis point ton sort et ne cèdes point à la souffrance. En un mot, tout ce qui aux yeux des autres est réputé maux s’adoucira et se tournera en biens si tu parviens à le dominer. Qu’il te soit démontré qu’il n’y a de bien que l’honnête ; et tous les désagréments de la vie tu les appelleras à bon droit des biens, quand du moins la vertu les aura ennoblis. Bien des gens s’imaginent que nous promettons plus que ne peut tenir l’humaine condition ; et ils ont raison, s’ils ne considèrent que le corps : qu’ils regardent à l’âme : c’est sur Dieu qu’ils mesureront l’homme.

Élève haut ta pensée, sage Lucilius, laisse là les puérilités littéraires de ces philosophes qui ravalent la plus magnifique chose à un jeu de syllabes ; dont les minutieux enseignements rapetissent et énervent l’esprit ; et tu te placeras au niveau des inventeurs non des précepteurs de ces dogmes, qui s’évertuent à faire voir dans la philosophie plus de difficultés que de grandeur.

Socrate qui ramena toute la philosophie à la morale, a dit aussi que le sommaire de la sagesse est de savoir discerner les biens et les maux. Suis donc de pareils guides, si j’ai sur toi quelque crédit, et tu seras heureux ; consens à passer pour déraisonnable aux yeux de certains hommes. Essaye qui voudra contre toi l’outrage et l’injustice ; tu n’en souffriras rien, si la vertu est avec toi. Oui, veux-tu être heureux et franchement homme de bien, il est des mépris qu’il te faut accepter[1]. Nul n’est capable de cet effort, que celui pour qui tous biens sont égaux, vu que le bien n’est pas sans l’honnête et que l’honnête est dans tout bien au même degré.

« Mais quoi ! Est-il égal que Caton soit nommé à la préture ou qu’il en soit exclu ? Est-il égal qu’aux champs de Pharsale il soit défait ou victorieux ? Ce bien, de demeurer invincible dans un parti vaincu, valait-il cet autre bien de rentrer vainqueur dans sa patrie et d’y rétablir la paix ? » Pourquoi non ? C’est la même vertu qui surmonte la mauvaise fortune et qui règle la bonne : or la vertu ne peut ni grandir ni décroître : elle est toujours de même stature. « Mais Cn. Pompée perdra son armée ; mais cet imposant patriciat, cette élite de la République, avant-garde du parti pompéien, ce sénat romain sous les armes sera écrasé dans une seule action ; l’écroulement du colosse enverra ses débris tomber par tout le globe, les uns en Égypte, d’autres en Afrique, d’autres en Espagne, et cette malheureuse République n’aura pas même la consolation de périr en une fois. » Oui, tous les malheurs dussent-ils éclater, Juba dans son royaume n’être point assez fort ni de la connaissance des lieux ni de l’obstiné dévouement du peuple à son roi ; dût la foi même de ceux d’Utique fléchir brisée par le malheur, et Scipion voir en Afrique la fortune de son nom l’abandonner, Caton a pourvu dès longtemps à ce que nul dommage ne pût l’atteindre. « Il a été vaincu pourtant ! » Eh bien ! compte cela pour une exclusion de plus ; sa grande âme est prête à se voir interdire la victoire comme la préture. Le jour où celle-ci lui fut déniée, il joua à la paume ; la nuit de sa mort il ne fit que lire : ce fut pour lui même chose de perdre la préture ou la vie ; quoi qu’il pût arriver, il s’était fait une loi de le souffrir. Pourquoi n’aurait-il pas souffert aussi le renversement de la République avec constance et résignation ? Car est-il rien qui soit excepté de la chance des révolutions ? Ni terre ni ciel n’y échappent, ni cette belle contexture de l’immense univers, bien qu’un Dieu le gouverne et le guide. Cet ordre sublime n’est point éternel ; ce cours harmonieux, un jour viendra qui doit le rompre. Tout a sa marche et ses périodes fixes : tout doit naître, croître, s’éteindre. Ces grands corps qui roulent sur nos têtes, cette masse dont nous faisons partie, ce support en apparence immuable, attendent leur déclin et leur[2]terme. Il n’est rien qui n’ait sa vieillesse : inégaux sont les intervalles, mais la destinée est la même. Tout ce qui est cessera d’être, non pour périr, mais pour se décomposer. À nos yeux la décomposition c’est la mort, car nous regardons au plus près de nous ; notre vue obtuse ne va pas au delà, c’est à la matière qu’elle s’attache ; mais qu’on verrait avec plus de courage mourir et soi-même et les siens, si on s’élevait à l’espoir que tout passe ainsi et alterne de la vie à la mort[3], et se décompose pour se recomposer, et que c’est l’œuvre où s’emploie incessamment la toute puissance du céleste ouvrier. Aussi, comme Caton, le sage en parcourant par la pensée l’ensemble des âges, se dira : « L’humanité entière, contemporains, race future, est condamnée à périr ; ces cités dominatrices, n’importe où elles soient, celles qui font l’honneur et l’orgueil des royaumes étrangers, un jour on cherchera quelle fut leur place ; toutes par diverses causes auront disparu. La guerre détruira les unes, d’autres se consumeront dans les langueurs d’une paix dégénérée en apathie et dans le luxe, fléau des riches États. Toutes ces fertiles campagnes seront couvertes par la subite inondation des mers ; ou le sol brusquement affaissé les entraînera dans l’abîme. Pourquoi donc m’indigner ou gémir, si je devance de quelques moments la commune catastrophe ? » Qu’une grande âme obéisse à Dieu : ce que la loi universelle prescrit, qu’elle n’hésite pas à le subir. Ou elle part pour une meilleure vie, pour habiter à jamais parmi les puissances divines un séjour de lumière et de paix ; ou du moins, désormais exempte de souffrir, elle va se réunir à son principe et rentrer dans le grand tout. Une honorable vie n’est donc point pour Caton un plus grand bien qu’une mort honorable, puisque la vertu ne renchérit pas sur elle-même. La vérité et la vertu, disait Socrate, sont même chose : pas plus que la vérité, la vertu ne peut croître, elle a toute sa perfection, toute sa plénitude.

Ne t’étonne donc pas que les biens soient égaux, tant ceux qu’il faut embrasser par choix, que ceux qu’amène le cours des choses. Car admettre l’inégalité, et compter le courage dans les tortures parmi les biens de second ordre, c’est le compter par là même au nombre des maux, c’est proclamer Socrate malheureux dans les fers, Caton malheureux de rouvrir sa blessure avec plus d’héroïsme qu’il ne l’avait faite, et Régulus le plus infortuné des hommes, parce qu’il porte la peine de la foi gardée même à des ennemis. Et pourtant nul n’a osé le dire, pas même la secte la plus efféminée : on nie le bonheur d’un tel homme, mais on ne dit pas qu’il ait été malheureux. L’ancienne école académique avoue que l’homme peut être heureux au milieu de toutes ces souffrances, mais non pleinement ni d’une manière parfaite ; ce qui n’est nullement admissible. S’il est heureux, il l’est souverainement[4]. Et ce souverain bien n’a point de degré au delà de lui-même, dès que la vertu est trouvée, la vertu que l’adversité n’amoindrit pas, qui même en un corps tout mutilé demeure intacte, Telle elle demeure, car elle a, comme je la conçois, le cœur haut et intrépide ; tout ce qui la persécute l’exalte. L’enthousiasme qu’éprouvent souvent de jeunes et généreuses natures, si quelque acte honorable, qui les saisit par sa beauté, les pousse à braver tous les coups du sort, la sagesse saura bien l’inspirer et le transmettre ; elle nous convaincra que le seul bien c’est l’honnête, qu’il n’est susceptible ni de déchoir ni d’augmenter, pas plus que le niveau, qui apprécie la rectitude des lignes, ne fléchira. Si peu qu’on y changerait serait aux dépens de l’exactitude. Il faut en dire autant de la vertu : c’est une règle aussi qui n’admet point de courbure ; elle peut prendre plus de rigidité, jamais plus d’extension. Elle est juge de tout, et n’a point de juge. Si elle ne peut être plus droite qu’elle-même, les actes qui se font par elle ne sont pas plus droits les uns que les autres ; car il faut qu’ils lui soient conformes ; ils sont donc égaux.

« Mais encore ! Est-il égal d’être sur un lit de festin ou sur un instrument de torture ? » Cela te surprend ? Voici qui te surprendra davantage : les joies de la table sont un mal, et les tortures du chevalet un bien, s’il y a honte dans le premier cas et gloire dans le second. Qui fait alors le bien ou le mal ? Ce n’est pas la situation, c’est la vertu : n’importe où elle se montre, elle donne à tout la même mesure et le même prix. Je les vois d’ici me provoquer du geste, ceux qui jugent toutes les âmes par la leur, parce que je dis qu’aussi heureux est l’homme qui porte l’adversité avec courage que celui qui use honnêtement de la prospérité ; aussi heureux le captif traîné devant un char, mais dont le cœur reste invincible, que le triomphateur lui-même. Nos adversaires jugent impossible tout ce qu’ils ne peuvent faire ; c’est d’après leur faiblesse qu’ils décident de ce qu’est la vertu[5]. Qu’on ne s’étonne pas que le feu, les blessures, la mort, les plus durs cachots aient leur charme et quelquefois même soient choisis par l’homme ! La diète est une peine pour l’intempérant ; le travail, un supplice pour le paresseux ; la continence[6] désole le débauché ; et l’activité, l’homme qui n’y est point fait ; l’étude semble une torture à un esprit inappliqué56 ; de même les épreuves pour lesquelles nous sommes tous si faibles, nous les croyons dures et intolérables, oubliant que pour bien des hommes c’est un tourment d’être privés de vin ou réveillés au point du jour. Ces épreuves ne sont pas difficiles en elles-mêmes ; c’est nous qui sommes lâches et énervés. Il faut apprécier avec une grande âme les grandes choses ; sans quoi nous voudrons voir en elles le vice qui est en nous. Ainsi le bâton le plus droit, plongé dans l’eau, présente l’apparence de lignes courbes et brisées. Ce n’est pas ce que nous voyons, mais la façon dont nous le voyons qui importe : l’esprit de l’homme n’aperçoit la vérité qu’à travers un brouillard. Donne-moi un jeune homme qu’ait respecté la corruption, qui au moral ait toute sa force, il dira qu’il trouve plus heureux celui qui porte sans fléchir le poids de l’adversité la plus accablante, celui qu’il voit plus grand que le sort. Ce n’est pas merveille qu’au milieu du calme on garde son assiette : mais admirons qu’un homme s’élève où les autres s’abaissent, et reste debout quand tous sont par terre. Qu’y a-t-il dans les tourments et dans tout ce qu’on nomme adversité qui soit vraiment un mal ? C’est, ce me semble, que l’âme faiblisse, et plie, et vienne à tomber : rien de tout cela ne peut arriver au sage. Il se tient droit, quelque charge qui lui incombe ; rien ne le rapetisse ; rien de ce que l’homme doit subir ne le rebute. S’il fond sur lui quelqu’un de ces maux qui peuvent fondre sur tous, il n’en murmure point. Il connaît sa force, il sait qu’elle répond à sa tâche.

Je ne mets point le sage à part des autres hommes ; je ne le rêve pas inaccessible à la douleur, comme le serait un roc étranger à toute sensation. Je me souviens qu’il a été formé de deux substances : l’une, privée de raison, ressent les morsures, les flammes, la souffrance ; l’autre, en tant que raisonnable, est inébranlable dans ses convictions, intrépide, indomptée. En elle habite le souverain bien : tant qu’il n’a pas toute sa plénitude, l’âme s’agite incertaine ; mais quand il est parfait, l’immuable stabilité est conquise. Ainsi le néophyte, qui aspire au plus haut degré, l’adorateur de la vertu, lors même qu’il approche de ce bien parfait, comme il n’a pas su encore y mettre la main, se relâchera par intervalles, et laissera quelque peu se détendre le ressort moral ; car il n’a point franchi tout défilé suspect : il foule encore une terre glissante. Mais l’heureux mortel dont la sagesse est accomplie n’est jamais plus content de soi que quand il est fortement éprouvé ; ce qui épouvanterait les autres, lui, si l’exécution d’un noble devoir est à ce prix, non-seulement s’y résigne, mais s’y dévoue et aime bien mieux s’entendre applaudir de sa constance que de sa fortune.

Je viens maintenant où m’appelle ton impatience. Nous ne créons point une vertu hors de nature, une vague chimère : notre sage tremblera, souffrira, pâlira comme vous : sensations physiques que tout cela. Où donc y a-t-il calamité ? Où y a-t-il mal véritable ? Dans l’âme qui alors se voit abattue, réduite à confesser sa dépendance, à se repentir de sa vertu. Si la vertu du sage triomphe de la Fortune, trop de gens qui se piquent de sagesse s’effrayent souvent des plus légères menaces. Ici le tort est de notre côté : ce qui ne se dit que du sage, nous l’exigeons du commençant. Je me prêche cette vertu dont je fais l’éloge, mais je ne suis point encore converti[7] ; quand je le serais, je n’aurais pas une résolution assez prompte, assez exercée pour courir à l’encontre de toutes les crises. Il est des couleurs que la laine prend du premier coup ; il en est dont elle ne peut s’imboire qu’après qu’on l’a mainte fois macérée et recuite : ainsi les enseignements vulgaires, à l’instant même où l’esprit les reçoit, sont réfléchis par lui ; mais si elle ne descend au fond de nous-mêmes et n’y séjourne longtemps, si au lieu d’imprimer une teinte légère, elle n’a coloré tout l’homme, la sagesse ne donne rien de ce qu’elle avait promis. Il faut peu de temps et fort peu de paroles pour enseigner « que la vertu est l’unique bien, que tout au moins il n’en est point sans elle, et que cette vertu siège dans la meilleure partie de l’homme, dans la partie raisonnable. » Mais que sera cette vertu ? Un jugement vrai, inébranlable, qui donnera tout mouvement à l’âme et lui fera voir à nu toutes les vaines apparences qui émeuvent ses passions. Ce jugement aura pour attribut de réputer biens, et biens égaux entre eux, toutes choses où la vertu aura mis la main. Or les biens corporels sont biens pour le corps, mais ne le sont pas pour tout l’homme. Ils auront sans doute quelque prix, du reste point de dignité : distants entre eux à de longs intervalles, ceux-ci seront plus grands, ceux-là moindres. Même chez les poursuivants de la sagesse il est de grandes inégalités, nous sommes forcés d’en convenir. L’un est arrivé à lever contre la Fortune un regard calme, mais non imperturbable, et qui cède ébloui par un trop vif éclat ; un autre en est venu à l’envisager face à face ; s’il a franchi le dernier degré, le voilà plein d’une ferme confiance. L’imperfection nécessairement chancelle, et tantôt avance, tantôt glisse en arrière ou même tombe. Et on reculera, si l'on ne persiste à marcher d'effort en effort ; pour peu que notre zèle, que notre consciencieux dévouement faiblissent, il faut rétrograder. Nul ne retrouve ses progrès où il les a laissés.

Courage donc et persévérance ! Nous avons dompté moins de difficultés qu'il n'en reste encore ; mais c'est déjà une grande avance que de vouloir avancer. Cette vérité -là, j'en ai la conscience : je veux, et je veux de toute mon âme. Chez toi aussi je vois la même inspiration précipiter ta course vers le plus noble de tous les buts. Hâtons-nous donc ! ainsi seulement la vie sera un bienfait; autrement ce n'est qu'un obstacle dont il faut rougir, s'il nous retient dans l'ignominie. Faisons que tout notre temps soit pour nous : il ne nous appartiendra que si nous commençons à nous appartenir. Quand nous sera-t-il donné de mépriser l'une et l'autre fortune ! Quand pourrai-je, toutes mes passions réduites et mises à la chaîne, faire entendre ce cri : J'ai vaincu ! « Quels ennemis? » vas-tu dire. Ce n'est ni le Persan ni l'habitant du fond de la Médie, ni les contrées belliqueuses qui s'étendent peut-être au delà des Dahes, mais la cupidité, mais l'ambition, mais la crainte de la mort, qui triomphèrent des triomphateurs du monde.

LETTRE LXXI.

56. Cité et commenté par Montaigne, I, xl.

↑ Voir Lettre LXXVI

↑ Voy. Consolat. à Polybe, XXI

↑ Voy. Consolat. à Marcia. LVI. Quest. natur., III, X

↑ Je lis avec un ms : Si beatus est, in summo bono est. Lemaire; Nisi beatus…non est

↑ Voir Lettre CXVI in fine et Constance du sage, XV

↑ Je lis avec les Mss. et J. Lipse continentia, au lieu de industria, leçon vulg., puis indoctis industria

↑ Aveu modeste, souvent répété par Sénèque. Voir Lettre VI. De la Vie heureuse, XVII.

Lettre 72

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 184-186).

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LETTRE LXXII.

Tout abandonner pour embrasser la sagesse.

L'éclaircissement que tu me demandes je l'avais présent , lorsque j'étudiais cette matière ; mais il y a longtemps que je n'ai interrogé ma mémoire, et elle a peine à me répondre. Je sens qu'il m'est arrivé comme à ces livres dont la moisissure a collé les feuillets ; l'esprit a besoin qu'on le déroule et qu'on secoue de temps à autre ce qu'on y a déposé, pour le trouver prêt quand le besoin l'exigera. Pour le moment donc différons ma réponse ; elle demande trop de soin et d'application. Au premier endroit où je pourrai me promettre un séjour un peu long, je me mettrai à l'œuvre. Il est en effet des choses qui peuvent s'écrire même en litière ; il en est d'autres qui veulent le lit, le repos et le silence du cabinet. Toutefois ne laissons pas de faire quelque chose et en ces jours d’occupation et tant que dure le jour, car jamais les occupations ne cesseront de se succéder ; nous les semons : une seule en fait éclore plusieurs, sans compter les délais que nous nous accordons. « Quand j’aurai mis fin à ceci, j’étudierai de toute mon âme ; si j’arrive à régler cette fâcheuse affaire, je m’adonnerai à la philosophie. » Ce n’est pas pour les jours de loisir qu’il faut réserver la philosophie[1] : négligeons tout le reste pour elle : pour elle nulle vie n’est assez longue, s’étendît-elle depuis l’enfance jusqu’au terme de la vieillesse la plus reculée. Il n’y a pas ici grande différence entre ne point travailler du tout et interrompre ses travaux, car ils n’en demeurent point où on les a quittés ; comme ces ressorts mal tendus qui reviennent sur eux-mêmes, tout retombe bien vite jusqu’au point de départ, quand l’effort a discontinué.

Il faut résister aux occupations et, loin de les poursuivre, les repousser toutes. Point de temps qui ne soit propre aux études salutaires : que d’hommes toutefois n’étudient rien dans les conjonctures même pour lesquelles il faut étudier ! « Il surviendra des empêchements ! » Qu’est cela pour une âme qui dans les affaires les plus graves demeure gaie et allègre ? une sagesse imparfaite n’a que des joies entrecoupées ; le contentement du sage est continu : c’est un tissu que nul accident, nul coup de fortune ne peuvent rompre ; toujours et partout c’est le même calme, car il est indépendant d’autrui et n’attend de faveur ni du sort ni des hommes. Sa félicité est tout à fait interne : elle quitterait son âme, si elle venait d’ailleurs, mais elle naît en lui. De temps à autre quelque atteinte du dehors l’avertit qu’il est mortel ; mais l’atteinte est légère et ne passera point l’épiderme. Ce n’est plus qu’un souffle incommode : le bien suprême qui est en lui n’est pas ébranlé. En un mot si quelque désagrément lui arrive de l’extérieur, comme parfois sur un corps robuste et vigoureux des éruptions de pustules et de petits ulcères, l’intérieur n’éprouve aucun mal. Il y a la même différence entre le sage consommé et celui qui est en chemin de l’être qu’entre l’homme sain et l’homme qui, relevant d’une grave et longue maladie, trouve une sorte de santé dans la diminution des accès. Ce dernier, s’il ne s’observe, éprouvera des pesanteurs et des rechutes : le sage ne peut retomber ni dans son premier mal ni même dans tout autre. La santé du corps n’est en effet que pour un temps ; le médecin même qui l’a pu rétablir ne la garantit point : souvent il est rappelé chez celui qui l’avait fait quérir. L’âme une fois guérie l’est pour toujours. Voici les signes où l’on reconnaît l’âme saine : contentement d’elle-même ; confiance dans ses forces ; conviction complète que tous les vœux des mortels, toutes les grâces qui se donnent et se demandent ne sont de nulle importance pour la vie heureuse. Car ce qui peut recevoir une addition quelconque est imparfait ; ce qui peut subir des retranchements n’est point perpétuel ; pour jouir d’un contentement perpétuel il faut le puiser en soi. Toutes ces choses auxquelles le vulgaire aspire bouche béante ont leur flux et leur reflux : la Fortune ne nous livre rien en propre ; mais ses dons même accidentels ont leur charme quand la raison les règle et les mélange avec mesure. Elle seule assaisonne ces avantages extérieurs dont usent les âmes avides sans les apprécier.

Attalus employait souvent cette comparaison : « Vous voyez quelquefois un chien happer à la volée des morceaux de pain ou de viande que lui jette son maître : tout ce qu’il saisit est englouti du même coup ; et il espère, il appelle toujours autre chose. Voilà les hommes : quoi que la Fortune jette à leur impatience, ils le dévorent sans le savourer, toujours alertes et attentifs à s’emparer d’une nouvelle proie. » Tel n’est point le sage : il est rassasié ; toute grâce ultérieure est reçue par lui tranquillement et mise en réserve : il jouit d’une satisfaction suprême, intime. Tel autre aura beaucoup de zèle et sera en progrès, mais loin encore de la perfection : on le verra abaissé et relevé tour à tour, tantôt porté jusqu’au ciel, tantôt retombé sur la terre. Les affairés et les apprentis en sagesse marchent sans cesse de chute en chute : ils tombent dans le chaos d’Épicure, dans ce grand vide qui n’a pas de fond. Il est encore une troisième classe, celle des hommes qui côtoient la sagesse ; ils ne l’ont pas touchée ; mais ils l’ont sous les yeux et pour ainsi dire à portée : ils n’éprouvent plus de secousses, ne dérivent même plus et, sans tenir terre, sont déjà au port. Puis donc qu’il y a si grande différence des premiers aux derniers, puisque la classe intermédiaire a aussi ses avantages à côté de l’immense péril d’être rejetée plus loin qu’auparavant, ne nous livrons point aux affaires, fermons-leur la porte : une fois entrées, elles en attireront d’autres après elles. Arrêtons-les dès le principe. Mieux vaut les empêcher de commencer, que d’avoir à y mettre fin.

↑ Voir Lettre XVII.

Lettre 73

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 187-190).

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Lettre 74  ►

LETTRE LXXIII.

Que les philosophes ne sont ni des séditieux ni de mauvais citoyens. Jupiter et l’homme de bien.

C’est une erreur, à mon avis, de voir dans les fidèles serviteurs de la philosophie des citoyens rebelles et réfractaires, contempteurs des magistrats, des rois, de tous ceux qui administrent la chose publique57. Au contraire nul ne leur paye plus qu’eux le tribut d’une reconnaissance légitime, car nul ne fait plus pour eux que ceux qui leur permettent la jouissance d’un loisir tranquille. La sécurité publique concourant à leur noble projet de vivre vertueusement, comment l’auteur d’un si grand bien ne serait-il pas chéri d’eux comme un père ? Et ils lui portent bien plus d’amour que ces esprits remuants, ces hommes d’intrigue qui doivent tant au prince et se prétendent encore ses créanciers, et sur qui ses grâces ne pleuvent jamais avec assez d’abondance pour désaltérer leur soif que l’on irrite en l’abreuvant. Or ne songer qu’à obtenir encore, c’est oublier ce qu’on a obtenu ; et de tous les vices de la cupidité le plus grand c’est qu’elle est ingrate. Ajoutons que de tous ces hommes qui ont des fonctions dans l’État nul ne considère qui il surpasse, mais par qui il est surpassé ; ils sont moins flattés de laisser mille rivaux derrière eux que rongés d’en voir un seul qui les précède. C’est le vice de toute ambition de ne point regarder derrière elle. Et ce n’est pas l’ambition seule qui ne s’arrête jamais ; toute passion fait de même : elle part toujours du point d’arrivée[1].

Mais l’homme pur et sincère qui a dit adieu au sénat, au forum, à toute participation au gouvernement, pour occuper sa solitude d’un plus sublime emploi, un tel homme affectionne ceux à qui il doit de le faire sans risque ; lui seul leur voue un hommage désintéressé, car il tient d’eux, sans qu’ils s’en doutent, un immense bienfait. Tout ce qu’il a de respect et d’estime pour les instituteurs dont le dévouement l’a tiré des inextricables voies de l’ignorance, il l’étend à ceux sous la tutelle desquels il cultive les plus nobles arts. « Mais le souverain protège aussi les autres de son autorité. » Qui le conteste ? Toutefois, comme on se sent plus obligé à Neptune, si, par un beau temps dont d’autres aussi profitaient, on a débarqué des objets plus précieux, plus nombreux que les leurs ; comme le marchand acquitte son vœu de meilleur cœur que le passager ; et comme, parmi les marchands mêmes, la gratitude a plus d’effusion chez ceux qui amenaient des parfums, de la pourpre, des choses à vendre au poids de l’or, que chez ceux qui avaient entassé à bord des denrées de vil prix bonnes pour servir de lest : de même le bienfait de la paix, auquel tous participent, touche plus profondément l’homme qui en fait le meilleur usage. Car que de gens, sous l’habit civil, subissent de plus durs travaux qu’à la guerre ! Penses-tu qu’on soit aussi reconnaissant de la paix quand on en consume les loisirs dans l’ivresse, dans la débauche, dans tous ces vices dont, fût-ce même au prix de la guerre, il faudrait rompre le cours ? À moins que tu ne supposes le sage assez peu juste pour se croire personnellement libre de toute obligation envers le bienfaiteur de tous. Je dois beaucoup au soleil et à la lune, et pourtant ils ne se lèvent pas pour moi seul ; les saisons, le Dieu qui les règle, sont mes bienfaiteurs particuliers, quoique cette belle ordonnance n’ait pas été établie en mon honneur. L’absurde cupidité humaine, avec ses distinctions de jouissance et de propriété, croit que rien n’est à elle de ce qui est à tout le monde ; le sage au contraire estime que rien n’est mieux à lui que les choses qu’il partage avec le genre humain, qui ne seraient pas communes si chacun n’y avait sa part, et il fait sienne jusqu’à la moindre portion de cette communauté.

D’ailleurs les grands, les véritables biens ne se morcellent point de manière à n’arriver à chacun que par minces dividendes : tout homme les obtient dans leur intégrité. Si dans les largesses solennelles on ne reçoit que ce qui fut promis par tête ; si des festins publics, des distributions de victimes, de tout ce que la main peut saisir aucun n’emporte que son lot, il est des biens indivisibles, la paix, la liberté, qui appartiennent tout entiers à tous et à chacun58. De là le sage reporte sa pensée sur l’homme qui lui fait recueillir l’usage et le fruit de ces biens, sur l’homme qui ne l’appelle ni aux armes, ni à la garde des postes, ni à la défense des remparts ni à mille charges militaires, toutes de nécessité publique, et il rend grâce au pilote qui veille pour lui. Ce qu’enseigne surtout la philosophie, c’est de bien sentir comme de bien rendre les bienfaits dont l’aveu seul équivaut parfois au payement. Il confessera donc sa dette immense envers ce grand administrateur, cette seconde providence qui le gratifie d’un bienheureux repos, du libre emploi de ses journées, de cette tranquillité que ne trouble point l’embarras des devoirs publics.

Ô Mélibée ! un dieu nous a fait ce loisir :

Oui, toujours pour son dieu mon cœur le veut choisir.

Si l’on est si fort obligé à l’auteur de ce loisir dont voici la grâce la plus haute :

Il laisse errer en paix mes fidèles troupeaux,

Et permet qu’à mon gré j’enfle ici mes pipeaux[2],

combien n’estimerons-nous pas cet autre loisir qui est le partage des dieux, qui nous fait dieux nous-mêmes59 ?

Oui, Lucilius ; et je t’invite à monter au ciel par un bien court chemin. « Jupiter, disait souvent Sextius, n’est pas plus puissant que l’homme de bien. » Jupiter a plus à donner aux mortels ; mais de deux sages le meilleur n’est pas le plus riche, comme entre deux pilotes également habiles tu ne donneras point la palme à celui du navire le plus grand et le plus magnifique. En quoi l’emporte Jupiter sur l’homme de bien ? Il est plus longtemps vertueux. Le sage s’en estimerait-il moins parce qu’un moindre espace circonscrit ses vertus ? Tout comme de deux sages celui qui meurt plus âgé n’est pas plus heureux que celui dont la vertu fut limitée à un moindre chiffre d’années ; ainsi Dieu ne surpasse point le sage en bonheur, quoiqu’il le surpasse en durée. La durée n’ajoute point à la grandeur de la vertu. Jupiter possède tout, mais pour faire part aux hommes de ce qu’il possède. Le seul usage qui lui en revienne, c’est que tous en usent grâce à lui. Le sage voit avec autant d’indifférence et de dédain que le fait Jupiter les richesses concentrées dans les mains des autres : d’autant plus fier de lui-même que Jupiter ne peut, et que lui ne veut pas en user. Croyons donc Sextius qui nous indique la plus noble route et qui nous crie : « C’est par ici qu’on monte dans les cieux ; c’est par la voie de la frugalité, de la tempérance, par la voie du courage. » Les dieux ne sont ni dédaigneux, ni jaloux : ils ouvrent les bras, ils tendent la main à qui veut s’élever jusqu’à eux. Tu t'étonnes que l'homme puisse monter jusqu'à Dieu ! C'est Dieu qui descend jusqu'à l'homme60, que dis-je? la relation est plus étroite, il entre dans l'homme. Il n'est aucune âme bonne sans Dieu[3]. Il est tombé dans chaque créature humaine des germes célestes dont une heureuse culture obtient une moisson de même nature que la semence et digne en tout du créateur; mais faute de soin, comme en un sol stérile et marécageux, ils meurent, et on voit naître de viles herbes au lieu de bon grain.

LETTRE LXXIII.

57. Cette lettre trahit les inquiétudes de Sénèque. Néron, comme tous les tyrans, comme Vespasien lui-même, qui bannit Ëpictète, tenait pour suspects les philosophes, les stoïciens surtout, dont Thraséas était alors avec Sénèque le plus incommode représentant. Quand Tigillin veut perdre Plautus auprès de Néron, il dit : « En affectant l’orgueil des stoïciens, il a pris les principes d’une secte qui ne produit que des séditieux et des intrigants. »

58.

La tendresse d’une mère

Se partage entre tous, et tous l’ont tout entière. (V. Hugo.)

59.

Le repos, le repos, trésor si précieux

Qu’on en faisait jadis le partage des dieux ! (La Fontaine.)

60. « Encore que Dieu soit éloigné de nous par ses divins attributs, il descend quand il lui plaît par sa bonté, ou plutôt il nous élève. » (Dossuet, Fragm. sur la Nat.)

↑ Voir Des bienfaits, II, XXVII. De la colère, III, XXXI

↑ Virg. Églog., I

↑ Voir la magnifique Lettre XLI.

Lettre 74

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 190-197).

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LETTRE LXXIV.

Qu’il n’y a de bien que ce qui est honnête.

Qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête.

Ta lettre m'a charmé et m'a réveillé de ma langueur ; du même coup mes souvenirs, déjà paresseux et lents, se sont ravivés. Comment, cher Lucilius, n'admettrais-tu pas comme le grand moyen de vivre heureux cette persuasion qu'il n'y a de bien que l'honnête? L'homme en effet qui croit à d'autres biens tombe au pouvoir de la Fortune et à la discrétion d'autrui ; celui qui pose l'honnête pour limite de tout bien a son bonheur en lui-même. D'autres seront affligés de la perte ou inquiets de la maladie de leurs enfants, ou désolés de leur inconduite et de la flétrissure qu'ils ont encourue ; une passion adultère fera le supplice de l'un, et l'amour conjugal le malheur de l'autre. Il s'en trouve qu'un échec met à la torture; il en est que les honneurs importunent. Mais dans l'immense famille des humains la plus nombreuse classe de malheureux est celle qu'agite l'attente de la mort qui de tous côtés nous menace ; car d'où ne surgit -elle point? Comme étrangers sur une terre hostile, il leur faut porter çà et là des regards inquiets et au moindre bruit tourner la tête. Qui n'a point banni cette crainte de son cœur vit dans les transes et les palpitations. Vous ne rencontrez que bannis, que propriétaires chassés de leurs biens; qu'indigents au sein de l'opulence, genre de misère pire que toute autre; ici des naufragés; plus loin, jouets d'un sort pareil, des victimes du courroux61 populaire ou de l’envie, ce fléau des supériorités. Ils furent à l’improviste, en pleine sécurité, balayés comme par ces bourrasques qui, dans un jour serein auquel on a foi, nous surprennent62, ou comme frappés d’un foudre soudain, d’un de ces coups dont les alentours même ont tremblé. Car tout ce qui fut près de l’explosion reste aussi étourdi que ceux qui en furent atteints. Ainsi, dans les catastrophes violentes, pour un seul écrasé tout le reste est dans la terreur63, et les revers possibles contristent l’homme autant que les revers essuyés. Que le malheur fonde inattendu sur un voisin, tous s’alarment. Pareils à l’oiseau qu’effarouche le sifflement d’une fronde à vide, non-seulement le coup nous fait tressaillir, mais le bruit seul du coup64.

Donc pour personne le bonheur n’est possible sous l’influence d’un tel préjugé ; car il n’y a de bonheur qu’où la crainte n’est pas : où tout est suspect la vie est mauvaise. Quiconque se livre beaucoup au hasard s’est ouvert une source féconde d’inextricables sollicitudes ; une seule voie mène à l’abri du trouble, le dédain de l’extérieur et une conscience à qui l’honnête suffit. Car l’homme qui préfère quoi que ce soit à la vertu ou reconnaît d’autre bien qu’elle, celui-là court tendre la main aux dons que sème la Fortune et attend avec anxiété qu’il en tombe sur lui quelque chose65. Figure-toi cette Fortune ouvrant une loterie, et sur tout ce concours de mortels, secouant de sa robe honneurs, crédit, richesses : ici les lots sont mis en pièces par les mains qui se les disputent ; ailleurs la mauvaise foi fait les parts entre associés ; certains dons coûtent cher à saisir après qu’ils vous étaient échus, soit qu’ils tombent sur l’homme qui n’y pensait pas, soit que, de vouloir trop étreindre, on les perde tous, et que de l’avide envahisseur ils soient repoussés plus loin. Mais, même parmi les pillards heureux, pas un ne garde jusqu’au lendemain la joie de sa rapine. Aussi les mieux avisés, sitôt qu’ils voient venir les distributions, fuient l’amphithéâtre, sachant bien quel haut prix se payent ces chétifs objets. Point de lutte à craindre quand on fait retraite ; les coups ne suivent pas qui s’éloigne : autour du butin est toute la mêlée. Il en est ainsi des largesses que la Fortune jette du haut de sa roue. On se travaille misérablement, on se multiplie, on voudrait avoir plusieurs mains ; on lève à chaque instant les yeux vers la distributrice : comme elles semblent tarder ces faveurs qui irritent nos désirs, que peu obtiendront, que tous espèrent ! On voudrait les saisir au vol ; on triomphe si l’on a pris et si l’ espoir de prendre est déçu chez d’autres, et ce vil butin on l’expie par quelque grande disgrâce ou par les mécomptes de la possession. Éloignons-nous donc de ces jeux funestes, cédons la place aux hommes de proie : que l’attente des vains appâts qui pendent sur leurs têtes les tienne eux-mêmes plus vainement suspendus.

Quiconque a résolu d’être heureux ne doit reconnaître de bien que l’honnête. En admettre quelque autre, c’est d’abord mal juger de la Providence sur ce qu’elle envoie aux justes mille fâcheux accidents et que ses dons sont peu durables, sont exigus, comparés à la durée de l’ensemble des choses. Toutes ces plaintes font de nous d’ingrats appréciateurs des bienfaits célestes. Nous murmurons de ce qu’ils nous arrivent trop minces, trop précaires, de ce qu’ils nous quitteront. Voilà pourquoi nous ne consentons ni à vivre ni à mourir : vivre nous est odieux, mourir nous épouvante. Toutes nos résolutions chancellent, aucune félicité ne peut combler le vide de nos âmes. C’est que nous sommes encore loin de ce bien immense et suprême où il serait besoin que se fixât notre volonté, puisqu’au dessus de la perfection il n’y a rien. « Tu demandes pourquoi la vertu n’a faute de quoi que ce soit ! » Parce que, heureuse de ce qu’elle a, elle n’ambitionne pas ce qui est loin d’elle : tout lui est assez grand, car tout lui suffit. Qu’on s’écarte de ce système, plus de foi, ni de dévouement. Pour déployer ces deux vertus il faut supporter beaucoup de ce qu’on appelle maux, sacrifier beaucoup de ce qu’on affectionne comme biens. C’en est fait du courage, qui doit payer de sa personne ; c’en est fait de la grandeur d’âme, qui ne peut faire ses preuves qu’en méprisant comme mesquin tout ce que le vulgaire souhaite comme très-grand ; c’en est fait de la reconnaissance, dont les témoignages sont autant de corvées pour l’homme qui connaît quelque chose de plus précieux que le devoir et un autre but que la vertu.

Mais, sans m’arrêter sur ce dernier point, ou ces biens ne sont pas ce qu’on les appelle, ou l’homme est plus heureux que Dieu : car les choses qui sont sous notre main Dieu ne les a point à son usage ; la luxure, les banquets splendides, les richesses, et tout ce qui entraîne l’homme par l’appât d’une volupté vile, de tout cela Dieu n’a que faire. Il faut donc croire que Dieu a faute de biens, ou il est prouvé par le fait qu’elles ne sont pas des biens ces choses que Dieu n’a pas. Ajoute que beaucoup de ces biens prétendus sont plus amplement répartis aux animaux qu’à l’homme. Leur appétit est plus vorace ; les plaisirs de l’amour les lassent moins ; leurs forces sont plus grandes, plus également soutenues ; les voilà donc bien plus heureux que l’homme. Ils vivent en effet sans iniquités et sans fraudes ; ils jouissent de voluptés et plus pleines et plus faciles, sans craindre aucunement la honte ou le repentir. Vois maintenant s’il faut qualifier bien ce en quoi l’homme l’emporte sur Dieu. C’est dans l’âme qu’il faut circonscrire le souverain bien : il dégénère, si de la plus noble partie de nous-mêmes il passe à la plus vile, si nous le transportons aux sens, plus actifs chez la brute. Non : notre félicité suprême ne doit point se placer dans la chair.

Les vrais biens sont ceux que donne la raison : substantiels et permanents, ils ne peuvent ni périr, ni même décroître ou s’amoindrir. Hors de là sont des biens de convention, ayant même nom que les véritables, sans avoir même vertu. Nommons-les donc des avantages, et, pour parler philosophiquement, des emprunts : sachons du reste qu’ils sont esclaves de l’homme et non point parties de lui-même ; qu’ils soient chez nous, mais à condition, rappelons-nous-le, qu’ils soient hors de nous. Même demeurant chez nous, comptons-les pour des possessions peu dignes et abjectes, dont nul n’a droit de se montrer vain. Car quoi de plus absurde que de s’applaudir de ce qui n’est point notre ouvrage ? Que tout cela s’approche de nous, mais n’y adhère pas, afin que si on nous l’enlève, la séparation s’opère sans déchirement66. Il faut en user, non en faire gloire, et en user modérément, comme de dépôts prêts à fuir de nos mains. Quiconque ne fut point sobre dans la possession ne les garda jamais longtemps : car la félicité qui ne se tempère pas croule sur elle-même. Compte-t-elle sur ses fugitifs avantages, elle s’en voit délaissée bien vite : les conserve-t-elle, ils l’écrasent. Peu d’hommes ont pu sans risque déposer doucement leur prospérité : la plupart trébuchent en même temps que leur grandeur, accablés sous l’échafaudage qui les tenait exhaussés. Recourons donc à la prudence pour imposer à ces choses la mesure et l’économie : l’esprit de désordre gaspille et précipite les jouissances, et rien d’immodéré ne dure, si la raison, cette grande modératrice, n’en contient les écarts. C’est ce que te montrera la destinée d’une foule d’États qui virent tomber dans sa fleur même leur puissance déréglée : tout ce qu’avait élevé la vertu s’écroula par l’intempérance. Prémunissons-nous contre de tels malheurs. Or, contre la Fortune, point d’enceinte inexpugnable : c’est le dedans qu’il faut armer. Si le dedans est en sûreté, on pourra battre la place, mais non l’emporter. « Qui peut ainsi fortifier l’homme ? » Tu es curieux de l’apprendre ?

C’est, quoi qu’il arrive, de ne s’indigner de rien, de savoir que ce qui paraît nous blesser rentre dans le plan de conservation universelle et dans l’ordre des phénomènes qui assurent la marche et le rôle de la création. Que l’homme veuille tout ce qu’a voulu Dieu67 : qu’il ne s’admire, lui et ce qui est en lui, que s’il est invincible, s’il tient le malheur sous ses pieds, si, fort de la raison, la plus puissante de toutes les armes, il triomphe du sort, de la douleur et de l’injustice. Aime la raison : cet amour sera pour toi un bouclier contre les plus rudes atteintes. L’amour de ses petits précipite la bête sauvage sur les épieux des chasseurs : son instinct farouche, son aveugle élan la rendent indomptable ; souvent la passion de la gloire envoie de jeunes courages braver et le fer et les feux ; il est des hommes qu’un fantôme d’honneur, une ombre de vertu jettent dans le suicide. Autant la raison est plus courageuse et plus constante que tout cela, autant elle se fera jour avec plus d’énergie à travers les épouvantails et les périls.

« Vous ne gagnez rien, nous dit-on, à nier qu’il existe aucun autre bien que l’honnête. Ce rempart-là ne vous mettra point à l’abri de la Fortune et de ses coups. Vous comptez en effet au nombre des biens des enfants qui vous aiment, une patrie jouissant de bonnes institutions, des parents vertueux. Or vous ne sauriez être impassibles témoins de leurs dangers : votre patrie assiégée, la mort de vos enfants, la servitude de vos proches vous bouleverseront. » Écoute contre ces objections ce qu’ordinairement on répond pour nous : puis j’exposerai ce qu’à mon sens on pourrait dire de plus. Il n’en est pas ici comme de ces avantages dont la disparition fait place à quelque incommodité : la santé qui s’altère, par exemple, de bonne devient mauvaise ; que notre vue s’éteigne, nous voilà frappés de cécité ; les jarrets coupés ôtent à l’homme non-seulement son agilité, mais l’usage de ses jambes. De tels risques n’existent point pour les biens dont j’ai parlé ci-dessus. Comment ? si je perds un fidèle ami, serai-je pour cela victime de la perfidie d’un autre ? si je vois mourir des enfants qui m’aiment, s’ensuit-il que des cœurs dénaturés prennent leur place ? D’ailleurs ce ne sont pas mes amis, mes enfants qui sont morts, ce sont leurs personnes. Et le bien ne saurait périr que d’une manière ; en devenant mal, ce que la nature ne permet pas, parce que toute vertu et tout produit de la vertu demeure incorruptible. Puis, quand j’aurais perdu des amis, des enfants irréprochables et qui répondaient aux vœux de leur père, il me reste de quoi m’en tenir lieu. Qui m’en tiendra lieu ? Tu le demandes ? Ce qui les avait faits bons : la vertu. Elle ne laisse point de vide dans l’âme, elle l’occupe tout entière, elle en bannit tous les regrets : seule elle nous suffit, car tous les biens tirent d’elle leur valeur et leur origine. Qu’importe qu’une eau courante soit détournée et se perde, si la source d’où elle coulait est respectée ? Tu ne prétends pas qu’un homme soit plus juste, plus réglé, plus prudent, plus honorable quand ses enfants survivent que quand ils périssent : donc il n’en sera pas plus vertueux : donc il n’en sera pas meilleur. On n’en est ni plus sage parce qu’on a quelques amis de plus, ni plus insensé pour quelques amis de moins : on n’en est donc ni plus heureux ni plus misérable. Tant que la vertu reste sauve, on ne s’aperçoit pas qu’on ait rien perdu.

« Qu’est-ce à dire ? N’est-on pas plus heureux entouré d’un cercle d’amis et d’enfants ? » Pourquoi le serait-on ? Le souverain bien ne s’entame ni ne s’augmente : il est toujours en même état, quoi que la Fortune fasse, qu’une longue vieillesse nous soit octroyée, ou que nous finissions en deçà de la vieillesse ; la mesure du souverain bien est égale, malgré l’inégalité d’âge. Pour décrire un cercle ou plus grand ou moindre on ne modifie que l’espace, non la forme ; que l’un subsiste plus longtemps, et qu’on efface l’autre aussitôt et qu’il se perde sous la poussière68 où il fut tracé, la forme de tous deux a été la même. La rectitude des lignes ne se juge ni par leur grandeur, ni par leur nombre, ni par le temps mis à les faire : qu’on les prolonge ou les raccourcisse, il n’importe. Pour une vie vertueuse prends l’espace d’un siècle et retranches-en tant qu’il te plaira ; ne lui donne qu’un jour, ce n’en sera pas moins une vertueuse vie. Tantôt la vertu agit dans une large sphère, gouverne des royaumes, des villes, des provinces, fait les lois, cultive ses amis, remplit librement ses devoirs envers ses enfants et ses proches ; tantôt elle se voit restreinte et comme circonscrite par l’indigence, l’exil, la perte d’héritiers. Toutefois elle n’est pas moindre, encore qu’elle soit tombée du faîte des honneurs à la vie privée, du trône au rang le plus obscur, du vaste exercice de la toute-puissance à l’étroit asile d’une cabane ou d’un coin de terre. Elle n’en est pas moins grande, fût-elle refoulée en elle-même et chassée de partout : car elle n’a rien perdu de la hauteur, de la noblesse de ses sentiments : sa prudence n’en est pas moins éclairée, ni sa justice moins inflexible[1]. Donc aussi elle n’en est pas moins heureuse, le bonheur n’ayant qu’un seul domicile qui est l’âme, où il apporte sa fixité, sa grandeur, son calme, ce qui sans la connaissance des choses divines et humaines serait impossible.

Voici maintenant ma propre réponse, comme je l’ai promise. Le sage n’est point abattu par la perte de ses enfants ni par celle de ses amis ; il supporte leur mort avec le même calme qu’il attend la sienne ; il ne craint pas plus celle-là qu’il ne s’afflige de celle-ci. Car la vertu est tout harmonie : tous ses actes sont à l’unisson et en concordance parfaite avec elle, concordance qui sera détruite si l’âme, de la hauteur où elle devait être, se laisse plonger dans le deuil et le désespoir. Toute agitation de la peur, toute anxiété, toute paresse d’agir est contraire à l’honnête. L’honnête est chose pleine de sécurité, libre d’embarras, de frayeur, toujours alerte pour le combat. « Mais quoi ? le sage ne ressentira-t-il pas alors quelque espèce de trouble ? N’aura-t-il pas le teint altéré, le visage ému, les membres saisis d’un froid soudain ? n’éprouvera-t-il rien de ces impressions qui agissent sans que la volonté y préside, par un mouvement indélibéré de la nature ? » Je l’avoue, mais il n’en demeurera pas moins convaincu qu’aucune de ces pertes n’est un mal et ne mérite qu’une âme saine y succombe. Tout ce que son devoir lui dit de faire, il le fait hardiment, avec promptitude. Il n’appartient qu’à la folie, nul ne le niera, de faire lâchement et à contre-cœur ce qu’elle doit faire, de pousser son corps d’un côté, son âme de l’autre, et d’être tiraillée par les mouvements les plus contraires. Ces désespoirs même, où elle triomphe et s’admire, ne lui valent que le mépris ; et jusqu’aux choses dont elle se glorifie, elle ne les fait pas de plein gré. S’agit-il d’un mal qu’elle redoute, l’attente est pour elle aussi accablante que l’événement, et tout ce qu’elle craint de souffrir elle le souffre par la crainte seule. Dans une constitution débile la maladie s’annonce par des signes précurseurs : c’est une sorte d’engourdissement qui pèse sur les nerfs, une lassitude sans avoir rien fait, des bâillements, un frisson qui parcourt les membres ; ainsi une âme maladive, bien avant que les maux ne la terrassent, se sent ébranlée ; elle les anticipe, elle tombe avant l’heure. Or quelle plus grande extravagance que d’être en anxiété de l’avenir, et, au lieu de se réserver pour les douleurs futures, d’aller au-devant de ses misères et de rapprocher des crises que pour bien faire on doit reculer, si les dissiper est impossible. Veux-tu la preuve qu’on ne doit jamais se tourmenter de l’avenir ? Qu’un homme apprenne que dans cinquante ans d’ici il subira quelque supplice, en sera-t-il troublé, si sa pensée ne franchit l’intervalle pour se plonger dans ces angoisses qui ne l’attendaient qu’au bout d’un demi-siècle ? C’est par un même travers que certains esprits, amoureux du chagrin et en quête de sujets d’affliction, s’attristent de vieux souvenirs déjà effacés par le temps. Les peines passées, tout comme celles à venir, sont loin de nous : nous ne sentons ni les unes ni les autres. Or il faut que l’on sente pour qu’il y ait douleur.

LETTRE LXXIV.

61. « Parlez plus franchement, Sénèque, dit J. Lipse, pour le temps où vous vivez, et dites : la colère ou la haine du prince. »

62.  Le plus sage s’endort sur la foi des zéphirs.

(La Fontaine, Ode à Louis XIV.)

63. Voy. de la Clémence, I, viii.

Quum feriant unum, non unum fulmina terrent.

(Ovide, de Ponto.)

64. « Non-seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappent. » (Montaigne, III, ii.)

65. Voir Lettre cxviii. Imité par Young, 7e Nuit.

66. « Qu’il ne s’y attache point jusqu’à en faire une portion de son âme, ce qui a lieu dans l’amour ; de peur que, lorsqu’on les lui retranchera, son cœur n’en soit déchiré et n’en porte la honteuse plaie. » (Saint Augustin, Libre arbitre, i, xv.)

67. C’est notre fiat voluntas tua. Voir aussi de la Providence, à la fin.

68. Au lieu de craie pour tracer sur un tableau des figures géométriques, les anciens avaient des cadres couverts de sable fin où l’on opérait avec une baguette. D’où le pulvis eruditus de Cicéron (Nat. Deor, II, xviii).

↑ Voir Lettre LXXXV. De la vie heureuse, XXV. Tranquilité de l'âme, III.

Lettre 75

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 197-200).

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LETTRE LXXV.

Écrire simplement et comme on pense. Affections et maladies de l’âme. Trois classes d’aspirants à la sagesse.

Tu te plains du style trop peu apprêté de mes lettres. Mais qui donc parle avec apprêt, s’il ne veut être un insipide parleur ? Comme dans ma conversation avec toi, soit assis, soit en promenade, il n’y aurait ni travail ni gêne, ainsi je veux que soient mes lettres69 : qu’elles n’aient rien de recherché, de factice. S’il était possible, je voudrais te montrer à nu ce que j’ai dans l’âme plutôt que te le dire. La discussion la plus vive ne me ferait ni frapper du pied, ni agiter les bras, ni renforcer ma voix ; je laisserais cela aux orateurs et me contenterais de te transmettre mes pensées sans vain ornement comme sans platitude. Il n’est qu’un point dont je sois jaloux de te convaincre, c’est que je pense toutes les choses que je dis, et que non-seulement je les pense, mais que je suis passionné pour elles. Autre est le baiser qu’on donne à une maîtresse, autre celui qu’on donne à un fils ; et toutefois ce baiser si chaste et si pur manifeste assez la tendresse d’un père. Aux dieux ne plaise que je condamne à la sécheresse et à la maigreur nos entretiens sur ces grands sujets ; la philosophie ne divorce point avec l’imagination ; mais il ne faut pas dépenser trop de travail en paroles. Il faut avoir pour but essentiel de parler comme on sent, de sentir comme on parle, de faire concorder son langage avec sa conduite. Il a rempli ses engagements celui qui, à le voir et à l’entendre, est toujours le même. Avant de juger quel il est, ce qu’il vaut, voyons s’il est un.

Nos discours doivent tendre non à plaire, mais à être utiles. Si pourtant l’éloquence nous vient sans qu’on la cherche trop, si elle s’offre d’elle-même, ou coûte peu, qu’on l’admette, et qu’elle serve d’accompagnement à nos belles doctrines, de telle sorte qu’elle fasse ressortir les choses plutôt qu’elle-même. Il est des arts qui parlent exclusivement à l’esprit : celui-ci est l’affaire de l’âme. Le malade ne cherche pas un médecin qui parle bien, mais qui guérisse : si le hasard veut néanmoins que ce même homme qui sait guérir, discoure avec grâce sur le traitement à suivre, le malade en sera bien aise, mais ne s’estimera pas plus heureux pour lui avoir trouvé ce second talent, aussi peu nécessaire à un médecin qu’une belle figure à un pilote. Pourquoi me vouloir chatouiller et charmer l’oreille ? Il s’agit d’autre chose. C’est le fer, c’est le feu, c’est la diète qu’il me faut. Voilà pourquoi tu es mandé : tu as à soigner un mal invétéré, grave, épidémique. Tu n’as pas moins à faire qu’un Hippocrate en temps de peste. Et c’est à peser des mots que tu t’amuses ! Trop heureux si tu pouvais suffire aux choses70 ! Quand amasseras-tu les trésors de la science ? Quand te l’appliqueras-tu assez intimement pour qu’elle ne puisse t’échapper ? Quand la mettras-tu à l’épreuve ? Il n’en est pas de celle-ci comme des autres qu’il suffit de confier à sa mémoire : c’est à l’œuvre qu’il faut l’essayer. Ici l’homme heureux n’est pas l’homme qui sait, mais qui pratique.

« Mais quoi ? N’y a-t-il pas des degrés intermédiaires ? Hors de la sagesse, n’y a-t-il plus que précipices ? » Non pas, à mon avis : les hommes qui sont en progrès sont encore au nombre des insensés, mais séparés d’eux par un vaste intervalle ; et parmi ces premiers même on trouve de grandes différences. Ils se divisent, selon quelques-uns, en trois classes. La première comprend ceux qui n’ont pas encore la sagesse, mais qui déjà ont pris pied dans son voisinage. Toutefois, si près qu’on soit du but, on est en deçà. « Quels sont ces hommes, demandes-tu ? » Ceux qui ont déjà dépouillé et passions et vices, qui ont appris à quoi ils doivent s’attacher, mais dont la confiance n’est pas allée jusqu’à l’épreuve et qui n’ont point usé de leur trésor. Néanmoins la situation qu’ils ont fui, ils n’y peuvent plus retomber ; ils en sont à ce point où l’on ne glisse plus en arrière ; mais ce n’est pas encore à leurs yeux chose bien claire, et, comme je me rappelle l’avoir écrit dans une de mes lettres[1], ils ne savent pas qu’ils savent. Ils jouissent déjà d’un état meilleur, ils n’y ont pas foi encore. Ces hommes en progrès sont désignés par quelques-uns comme ayant échappé aux maladies de l’âme, mais non tout à fait à ses affections, et comme foulant encore une pente glissante, vu que personne n’est en dehors des tentations de la méchanceté, s’il ne s’est entièrement débarrassé d’elle, et que nul ne s’en est débarrassé s’il ne s’est, au lieu d’elle, revêtu de la sagesse.

Quelle différence y a-t-il entre les maladies de l’âme et ses affections ? Je l’ai souvent énoncé : je veux te le rappeler encore. Ces maladies sont les vices invétérés, endurcis, comme la cupidité, l’ambition excessive : une fois maîtres de l’âme, ils la tiennent enserrée et deviennent ses éternels vautours. Pour les définir brièvement, ces maladies sont les faux préjugés où l’on s’obstine, comme de croire vivement désirable ce qui ne l’est que faiblement ; ou, si tu l’aimes mieux, c’est convoiter trop fort des choses faiblement désirables ou qui ne le sont pas du tout ; ou c’est priser trop haut ce qui a peu ou point de prix. Les affections sont des mouvements de l’âme répréhensibles, soudains et impétueux, qui, répétés et négligés, font les maladies ; de même qu’un catarrhe simple, qui n’a point passé à l’état chronique, produit la toux ; et la toux continue et invétérée, la phtisie. Ainsi les âmes qui ont fait le plus de progrès sont hors des maladies, mais ressentent encore des affections, si près qu’elles soient d’être parfaites.

À la deuxième classe appartiennent ceux qui se sont délivrés et des plus dangereuses maladies et même des affections, mais qui à cet égard ne possèdent point la pleine sécurité : ils peuvent éprouver des rechutes. La troisième classe a laissé derrière elle des vices graves et nombreux, mais non pas tous les vices ; libre de l’avarice, elle reste sujette à la colère, l’aiguillon de la chair ne la tourmente plus, mais l’ambition ne l’a pas quittée ; elle ne convoite plus, mais elle craint encore ; ces craintes mêmes lui laissent assez de fermeté pour certaines choses, bien qu’elle faiblisse pour d’autres ; elle méprise la mort, et la douleur l’épouvante.

Une réflexion sur cette dernière classe : estimons-nous bien partagés, si nous y sommes admis. Il faut une riche et heureuse nature, un grand et assidu dévouement à l’étude pour occuper le second rang : mais la troisième nuance n’est pas non plus à dédaigner. Songe et regarde combien d’iniquités t’environnent ; vois s’il est un seul attentat sans exemple ; quels progrès fait chaque jour le génie du mal ; que de méfaits politiques et privés ; tu sentiras que pour nous c’est assez faire que de ne pas être parmi les plus corrompus. « Mais j’espère, moi, pouvoir aussi m’élever plus haut. » Je le souhaiterais pour nous plutôt que je ne le promettrais. Le mal en nous a pris l’avance ; nous marchons à la vertu, empêtrés de mille vices ; j’ai honte de le dire : nous cultivons l’honnête à nos moments perdus. Mais quel magnifique salaire nous est réservé, si nous rompons nos empêchements, nos mauvaises tendances si tenaces ! Ni cupidité, ni crainte ne nous feront plus reculer ; inébranlables à toutes les alarmes, incorruptibles aux voluptés, nous n’aurons point horreur de la mort, non plus que des dieux ; nous saurons que ni la mort n’est un mal, ni les dieux ne sont méchants. Il y a autant de faiblesse dans l’être qui fait souffrir que dans celui qui71 souffre : aux êtres bons par excellence le pouvoir de nuire manque. Quel trésor nous attend si, quelque jour, de cette fange nous nous élevons à la hauteur sublime du sage, à cette tranquillité d’âme et, toute erreur bannie, à l’absolue indépendance ! « Cette indépendance, quelle est-elle ? » Ne craindre ni les hommes ni les dieux, ne vouloir rien de honteux, rien d’immodéré, exercer sans limites la royauté de soi-même. Inestimable bien que celui de s’appartenir !

LETTRE LXXV.

69. « Je me sers d’un parler tel sur le papier qu’à la bouche. » (Montaigne.)

70. « Que direz-vous de cette éloquence qui ne va qu’à plaire et qu’à faire de belles peintures, lorsqu’il faudrait, comme dit Platon (voir le Gorgias), brûler, couper jusqu’au vif et chercher sérieusement la guérison par l’amertume des remèdes et par la sévérité du régime ? Trouveriez-vous bon qu’un médecin qui vous traiterait s’amusât, dans l’extrémité de votre maladie, à débiter des phrases élégantes et des pensées subtiles ? L’amour de la vie fait assez sentir ce ridicule-là ; mais l’indifférence où l’on vit pour les bonnes mœurs et pour la religion fait qu’on ne le remarque point dans les orateurs, qui devraient être les censeurs et les médecins du peuple. (Fénélon, sur l’Éloquence, dial. I.)

71. « Toute méchanceté vient de faiblesse, et qui pourrait tout ne ferait jamais de mal. » (J. J. Rousseau.)

↑ Dans la Lettre LXXI.

Lettre 76

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 201-207).

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Lettre 77  ►

LETTRE LXXVI.

Sénèque, quoique vieux, prend encore des leçons. Il prouve de nouveau que l’honnête est le seul bien. N’estimer dans l’homme que son âme.

Tu me menaces d’une brouille sérieuse, si je te laisse rien ignorer de ce que je fais journellement. Vois comme j’en use franchement avec toi : quelle confidence je vais te faire ! J’assiste aux leçons d’un philosophe[1], et voilà cinq jours que je vais à son école où dès la huitième heure[2] je l’entends discuter. « Bel âge pour s’instruire ! » diras-tu. Pourquoi non ? N’est-ce pas le comble de la sottise que de s’autoriser d’avoir été longtemps sans apprendre, pour n’apprendre plus ? Qu’est-ce à dire ? Me faut-il vivre en petit-maître, en jeune homme ? Ah ! je bénis ma vieillesse, si telle est la seule inconvenance qu’on lui reproche. Cette école est faite pour les hommes de tout âge : allons-y, nous autres vieillards, et les jeunes gens suivront. Quoi ! j’irai au théâtre en cheveux blancs ; je me ferai porter au cirque ; pas un combat de gladiateurs ne se donnera sans moi, et je rougirais d’aller entendre un philosophe ! Il faut apprendre tant que l’on ignore ; et, si j’en crois le proverbe, tant qu’on est en ce monde : proverbe qui ne s’applique à nulle autre chose mieux qu’à la philosophie ; il faut apprendre l’art de vivre aussi longtemps que dure la vie. D’ailleurs, moi aussi j’enseigne quelque chose en cette école. « Quoi ? » diras-tu. Que le vieillard même doit apprendre72. Je rougis pour l’espèce humaine chaque fois que j’entre dans l’école de Métronacte. Il faut, pour y arriver, passer, comme tu sais, devant le théâtre napolitain, toujours encombré. Là on discute, avec une extrême chaleur, la supériorité d’un joueur de flûte : on fait foule autour d’un trompette grec ou d’un héraut qui proclame le vainqueur. Et ces bancs devant lesquels on recherche quel est l’homme vertueux, où l’on apprend à l’être, sont presque déserts. Ceux qu’on y voit passent dans le monde pour n’avoir rien de bon à faire : on les traite d’imbéciles et de fainéants. J’envie ces titres de dérision : écoutons sans nous émouvoir les sarcasmes de l’ignorance ; qui marche vers l’honnête doit mépriser tous ces mépris-là73.

Poursuis, Lucilius, et hâte-toi : qu’il ne t’arrive pas, comme à moi, d’attendre si tard pour t’instruire ; hâte-toi même d’autant plus que l’étude entreprise par toi ne s’achèvera qu’à peine sur tes vieux jours. « Combien y ferai-je de progrès ? » dis-tu. Autant que tu feras d’efforts. Qu’attends-tu ? La sagesse n’est pour personne un don du hasard. L’argent peut venir de lui-même, les honneurs t’être déférés, la faveur et les dignités se jeter à ta tête ; la vertu ne tombera pas sur toi à l’improviste : ce n’est pas au prix d’une légère peine, d’un mince travail qu’on la connaîtra ; mais est-ce trop qu’un labeur sérieux pour entrer en possession de tous les biens à la fois ? Car le bien dans son unité c’est l’honnête ; tu ne peux trouver rien de vrai, rien de sûr dans tout ce qui séduit l’opinion.

Établissons pourquoi l’unique bien est l’honnête, puisque tu juges que ma précédente lettre ne l’a point assez expliqué, et que je te semble avoir fait plutôt un éloge qu’une démonstration : puis je résumerai en peu de mots ce que j’aurai dit. Toute chose a son mérite propre et constitutif : la vigne se recommande par sa fertilité et par la saveur de son vin, le cerf par sa vitesse. Veux-tu savoir pourquoi la force des bêtes de somme est dans les reins ? Parce qu’elles ne sont bonnes qu’à porter des fardeaux. La première qualité dans un chien est la finesse de l’odorat, s’il doit aller en quête du gibier ; l’agilité, s’il doit le poursuivre ; la hardiesse, s’il est fait pour mordre et attaquer. Ce que chaque être doit avoir de meilleur en soi, c’est l’aptitude pour laquelle il est né, qui lui donne son rang. Quelle est dans l’homme la meilleure chose ? La raison : par elle il marche roi des animaux, il vient après les dieux. Cette raison perfectionnée est donc le bien propre de l’homme : tout le reste lui est commun avec les brutes et les plantes. Il est fort ? le lion ne l’est-il pas ? Il a la beauté ? le paon a la sienne. Il est prompt à la course, le cheval aussi. J’omets de dire : sous ces trois rapports il est inférieur. Je ne cherche point en quoi il excelle, mais ce qu’il possède seul. Il a un corps : les arbres en ont un. Il a des élans, des mouvements volontaires : de même la bête, et le vermisseau. Il a une voix : mais combien le chien l'a plus éclatante, l’aigle plus perçante, le taureau plus grave, le rossignol plus douce et plus flexible ! Quel est le privilège de l’homme ? La raison. Quand cette raison a toute sa rectitude, quand elle est consommée, la félicité humaine est complète. Si donc tout bien, perfectionné dans son essence, est digne d’éloge, est parvenu aux fins de sa nature, et si la raison est le bien de l’homme, l’homme est louable quand il l’a perfectionnée, quand il a satisfait à sa vocation ici-bas. Cette raison parfaite, on l’appelle vertu, ou, ce qui est même chose, l’honnête. Le seul mérite qui soit en l’homme est donc celui qui seul vient de l’homme : car nous ne cherchons pas maintenant ce que c’est que le bien, mais ce que c’est que le bien de l’homme. Si ce n’est pas autre chose que la raison, elle sera pour lui l’unique bien, mais qui compensera tous les biens du monde. L’homme méchant sans doute sera désapprouvé ; bon, on l’approuvera ; donc le premier, le seul bien de l’homme est ce par quoi on l’approuve ou le désapprouve.

Tu ne doutes pas que ce ne soit un bien, tu doutes que ce soit le seul. Qu’un homme possède tous les autres avantages, santé, richesse, nombreuses images d’ancêtres, vestibule encombré de clients, mais qu’on le reconnaisse pour malhonnête l’homme, il sera condamné par toi. Qu’un autre, n’ayant rien de ce que je viens d’énumérer, se trouve dénué de fortune, de clients, de noblesse, d’une longue série d’aïeux et de bisaïeux, mais que la voix publique le proclame vertueux, tu l’estimeras. Partant le seul vrai bien est celui qui rend louable son possesseur, abandonné même de tout le reste, et qui appelle sur ceux qui ne l’ont pas, fussent-ils comblés de tous les autres biens, la réprobation et le mépris.

Il en est des hommes comme des choses. On entend par un bon navire non celui qui est peint de riches couleurs, ou dont la proue est d’or ou d’argent, et la divinité tutélaire sculptée en ivoire, ou qui porte l’argent du fisc et les trésors des rois, mais celui qui, ferme et solide, bien calfeutré contre les infiltrations de l’onde, assez fort pour rompre le choc des vagues, est docile au gouvernail, bon voilier, et garde au vent74 son équilibre. L’épée que tu juges bonne n’est pas celle qui pend à un baudrier doré, ni dont le fourreau est constellé de pierres précieuses ; c’est celle qui pour frapper a le tranchant bien affilé et dont la pointe percerait les plus dures cuirasses. On ne s’enquiert pas si une règle est plus ou moins belle, mais si elle est bien droite. Toute chose se prise en raison de sa destination, de la propriété qu’elle a. Ainsi, dans l’homme, il n’importe ce qu’il exploite d’arpents et de capitaux, combien de saluts il recueille, quel est le haut prix de son lit de table, le transparent de son vase à boire : combien est-il bon, voilà ce qui importe ; or il est bon, si sa raison est développée dans toute sa rectitude et selon ce que veut de lui sa nature. Voilà ce qu’on nomme vertu, voilà l’honnête, et l’unique bien de l’homme. Car la raison seule nous rendant parfaits, la raison parfaite nous rend seule heureux ; par conséquent l’unique bien de l’homme est ce qui seul fait son bonheur.

Nous donnons aussi le nom de biens à tout ce qui émane de la vertu et en porte le cachet, en un mot à toutes ses œuvres. Mais elle est elle-même l’unique bien à ce titre qu’il n’en existe aucun sans elle. Si tout bien réside dans l’âme, tout ce qui la fortifie, l’élève, l’agrandit est bien ; or qui rend l’âme forte, élevée, grande, sinon la vertu ? Tout autre mobile, en excitant nos passions, abaisse en revanche et énerve l’âme, et, lorsqu’il semble la rehausser, la gonfle de mille chimères qui l’abusent. Il n’est donc qu’un vrai bien, celui qui améliore l’âme. Toutes les actions de la vie se règlent sur la considération de l’honneur ou de la honte qui en résulte ; c’est par là qu’on se détermine à faire ou à ne pas faire. Développons cette pensée. Ce que l’homme de bien croira qu’il est honnête de faire, il le fera, si pénible que ce soit ; il le fera, même à son détriment ; il le fera, quand il y aurait danger pour lui. Mais une chose honteuse, il ne la fera jamais, dût-elle lui valoir richesses, plaisir, pouvoir. Nulle crainte ne le détournera de l’honnête, nul espoir ne l’engagera dans la honte. Si donc on le voit suivre à tout prix l’honnête, fuir à tout prix ce qui ne l’est pas, et dans tous les actes de sa vie n’envisager que deux seuls points, à savoir qu’il n’est d’autre bien que l’honnête et d’autre mal que son contraire ; si la vertu est la seule chose qui ne se fausse point, qui garde toujours sa même rectitude, il n’est dès lors de bien que la vertu : il ne peut arriver qu’elle cesse de l’être ; elle ne court plus risque de changer. L’erreur gravit vers la sagesse ; la sagesse ne retombe point dans l’erreur.

J’ai dit, tu te le rappelles peut-être, que dans un élan indélibéré grand nombre d’hommes ont foulé aux pieds ce qu’ambitionne et ce que redoute le vulgaire. Il s’en est trouvé qui plongèrent leur main dans les flammes, ou dont le bourreau ne put interrompre les rires ; d’autres, aux funérailles de leurs fils, n’ont pas versé une larme ; d’autres ont couru d’un pas intrépide au-devant de la mort. L’amour, la colère, la cupidité ont appelé de tous leurs vœux le péril. Ce que peut un entêtement passager, poussé par un mobile quelconque, combien la vertu ne le peut-elle pas davantage, elle qui ne va point par élan, par saillie, mais qui est soutenue dans son action, permanente dans son énergie ! Il s’ensuit que des choses méprisées souvent par des gens sans lumières, toujours par le sage, ne sont ni des biens ni des maux ; et que l’unique bien, c’est cette même vertu qui marche tête haute entre l’une et l’autre fortune avec grand mépris pour toutes deux.

Si tu admets l’opinion qu’il est encore d’autre bien que l’honnête, plus de vertu qui n’en soit ébranlée ; pas une en effet qui se puisse maintenir, si elle aspire, en dehors d’elle-même, à quoi que ce soit. Cet état de choses répugne à la raison, de laquelle les vertus procèdent, à la vérité, qui n’existe point sans la raison ; et toute opinion qui répugne à la vérité est fausse. Tu m’accorderas nécessairement que le dévouement de l’homme de bien envers les dieux est absolu : ainsi, quoiqu’il lui arrive, il le supportera sans murmure, sachant bien qu’ainsi l’a voulu la loi divine d’après laquelle marche l’univers. Cela étant, il n’y aura pour lui d’autre bien que l’honnête ; car l’honnête a pour loi d’obéir aux dieux, de ne pas s’indigner des coups imprévus, de ne pas déplorer son sort, mais d’en subir patiemment la nécessité et de satisfaire aux ordres d’en haut. Si en effet il était d’autre bien que l’honnête, il s’ensuivrait pour nous un amour effréné de la vie et de tout ce qui fait le matériel de la vie, passion intolérable, illimitée, jamais stable. Le seul bien est donc l’honnête, dont la limite est fixe. Nous avons dit que les hommes vivraient plus heureux que les dieux, si les choses dont l’usage est étranger aux dieux étaient des biens, par exemple l’argent, les honneurs. Ajoute que, si toutefois l’âme dégagée du corps lui survit, son nouvel état est plus heureux que le premier qui la tenait plongée dans la matière. Or, dans le système où les choses dont le corps fait usage seraient des biens, l’âme séparée du corps y perdrait ; et il est contre la vraisemblance qu’une âme libre, en possession de l’immensité, perde à ne plus être close et investie dans sa prison. Si ce sont des biens, avais-je dit en outre, que ces avantages dont la brute jouit ainsi que l’homme, la brute aussi possède la vie heureuse, ce qui de tout point est impossible. Il n’est rien que pour l’honnête on ne doive souffrir : le devrait-on, s’il y avait d’autre bien que l’honnête ?

Ce que j’avais développé plus au long dans ma précédente lettre, le voilà en raccourci et dans un rapide exposé. Mais jamais tu n’admettras une pareille doctrine comme vraie, qu’en exaltant ton âme, qu’en t’interrogeant de la sorte : « Si le danger de la patrie exige que je meure pour elle et que je rachète le salut de tous par mon sang, présenterai-je la tête, non-seulement avec résignation, mais encore avec joie ? » Si tu es prêt à le faire, c’est qu’il n’est point d’autre bien que l’honnête : tu quittes tout pour le posséder. Vois jusqu’où va sa puissance. Tu vas mourir pour la patrie, et, s’il le faut, à l’instant même, dès que tu sauras qu’il le faut. Cet acte sublime t’abreuve en un instant court et fugitif d’une immense félicité ; et bien que, chez les morts et notre rôle achevé sur la terre, on ne recueille aucun fruit de son sacrifice, la perspective du bien qu’il produira te comble de joie. Oui, l’homme de cœur, le juste, qui se représente comme prix de son trépas la liberté de son pays, le salut de tous ceux pour lesquels il s’immole, cet homme jouit d’une volupté suprême, et ces périls sont des délices. Et dût-on lui ravir cette grande et dernière satisfaction que donne l’accomplissement d’une telle œuvre, il n’hésiterait pas à se précipiter dans la mort, heureux de son noble et pieux dévouement. Oppose-lui mille raisons pour retenir son élan, dis-lui. « Ton action sera suivie d’un prompt oubli, de la froideur, de l’ingratitude de la cité. – Tout cela, répondra-t-il, est en dehors de ce que je vais faire ; je vois mon acte en soi, ma conscience me dit qu’il est beau : quelque part qu’elle me guide et m’appelle, je la suis. »

L’unique bien est d’une nature telle qu’il se fait sentir non-seulement aux âmes parfaites, mais aux cœurs nobles par nature et bien doués ; tous les autres biens sont choses légères et changeantes. Aussi les possède-t-on avec anxiété : si haut que les entasse sur une même tête la bienveillance du sort, c’est pour leur maître une lourde charge, embarrassante toujours, parfois même écrasante. De tous ces hommes que tu vois éclatants de pourpre, pas un n’est heureux, non plus que ces princes de théâtre pour qui le sceptre et la chlamyde sont un attribut de leur rôle, et qui après avoir étalé en public leur haute stature et leurs cothurnes, à peine sortis de la scène se déchaussent et redescendent à leur taille naturelle. Non, de tous ces personnages guindés bien haut sur un échafaudage d’honneurs et de richesses, pas un n’est grand. Pourquoi donc le paraissent-ils ? Tu mesures base et statue ensemble. Un nain sera toujours petit, eût-il une montagne pour piédestal, et un colosse toujours grand, fût-il descendu dans un puits.

L’erreur dont nous souffrons, qui nous fascine, c’est que nous ne prisons jamais l’homme pour ce qu’il est ; nous ajoutons à la personne son entourage. Et pourtant, si l’on veut rechercher son vrai prix et savoir quel il est, c’est à nu qu’il faut l’examiner. Qu’il dépose devant toi ce patrimoine, ces honneurs et tous ces autres mensonges de la Fortune75 ; dépouille-le même de son corps, n’envisage que son âme, ce qu’elle est, tout ce qu’elle est, si sa grandeur est personnelle ou d’emprunt. Voit-il sans baisser la paupière les glaives étincelants ; sait-il qu’il ne lui importe en rien que sa vie s’exhale de ses lèvres ou par sa gorge entrouverte, donne-lui le nom d’heureux ; donne-le-lui si à la menace de tortures physiques, de rigueurs du sort, d’iniquités d’un homme puissant, si en présence des chaînes, de l’exil, de tous les fantômes dont s’épouvantent nos imaginations, il demeure impassible et dit :

Nul péril à ma vue

Ne présente, ô prêtresse, une face imprévue :

J’ai tout pesé d’avance et je suis préparé[3].

« Ces menaces que tu me fais aujourd’hui, je me les suis faites en tous temps : homme, je me tiens prêt aux accidents de l’humanité. » D’un mal prévu le choc ne vient plus qu’amorti. Mais pour les âmes irréfléchies et qui ont foi en la Fortune, tous les événements ont une face nouvelle et inopinée ; et la nouveauté, chez ces sortes de gens, fait presque tout le mal. Vois pour preuve comme l’habitude leur donne le courage d’endurer ce qu’ils croyaient insupportable. C’est pourquoi le sage s’aguerrit contre les maux à venir ; et ce que les autres ne trouvent léger qu’après de longues souffrances, lui le rend tel en y pensant longtemps. On entend parfois cette exclamation échappée aux imprévoyants : « Pouvais-je me douter que ce coup m’attendait ? » Mieux instruit, le sage les attend tous : quoi qu’il advienne, il dit : « Je le savais. »

LETTRE LXXVI.

72. Axiome de Solon. « Un jour que Marc Aurèle sortait de son palais, un philospohe, Lucius, lui demanda pour quelle affaire il sortait. « Il est beau de s’intruire, répondit l’empereur ; même quand on est vieux. Je vais chez le philosophe Sextus, pour y apprendre ce que je ne sais pas encore. — Ô Jupiter ! s’écrie Lucius, heureux les Romains dont l’empereur, au déclin de son âge, ne dédaigne pas de s’instruire encore et se rend à l’école, comme un enfant, des tablettes pendues à sa ceinture ! » (Philostrate.)

73.

Mépriser le mépris, rendre haine pour haine,

Est le parti qu’il faut que l’honnête homme prenne.

(Quinault, Mère coq., V, sc. ii.)

74.

Nil pictis timidus navita puppibus

Fidit.    (Horat. , I, Ode xiv.)

Qu’importe, quand l’orage a soulevé les flots,

Que ta poupe soit peinte et que ton mât déploie

Une voile de pourpre et des câbles de soie ?

L’art du pilote est tout ; et pour dompter les vents

Il faut la main du sage et non des ornements.

(Voltaire, Variantes du ler disc, sur l’homme.)

75. Dele fucum fugacis honoris hujus, et male coloratæ nitorem gloriat, ut nude nudum considères. (Saint Bern., de Consider., II, ix.)

↑ Métronacte, que ne nous est connu que par Sénèque. Voir Lettre XCIII.

↑ Deux heures après midi. Les Romains comptaient comme nous douze heures de jour et douze heures de nuit; la première du jour commençait à nos six heures du matin.

↑ Énéide, VI, 103

Lettre 77

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 208-212).

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LETTRE LXXVII.

La flotte d’Alexandrie. Mort volontaire de Marcellus. Juger d’une vie par son dénouement.

Aujourd’hui, à l’improviste, nous avons vu paraître les navires d’Alexandrie[1], qu’on dépêche toujours en avant pour annoncer la flotte qui doit les suivre. On les nomme tabellaires. Leur vue est une fête pour la Campanie : la population de Pouzzole est toute sur les jetées et reconnaît à la forme des voiles, parmi une foule d’autres navires, les Alexandrins : car ils ont seuls le droit d’arborer la voile de perroquet, le siparum, dont les autres ne font usage qu’en pleine mer. Rien en effet ne facilite la course comme les hautes voiles : c’est de là que le bâtiment reçoit sa plus forte impulsion. Aussi, quand le vent augmente et devient plus grand qu’il ne faut, on baisse l’antenne : le souffle a moins de force quand il donne par le bas. Lorsque les vaisseaux sont dans les eaux de Caprée et de l’orageux promontoire

D’où Pallas voit au loin les flots se balancer,

la règle est qu’ils se contentent de la grande voile ; ceux d’Alexandrie ont seuls le siparum pour insigne. Tandis que de divers points tout le monde courait au rivage, je me suis senti vraiment heureux de ma paresse. Au moment de recevoir des lettres de mes correspondants, je ne me suis point hâté de savoir en quel état se trouvaient mes affaires[2], quelles nouvelles m’arrivaient. Depuis longtemps pertes et gains me sont étrangers. Je devrais prendre ainsi les choses, quand même je ne serais pas vieux, à plus forte raison dans un âge où, si peu que je posséderais, il me resterait plus de provisions que de chemin à faire, surtout quand celui où nous sommes entrés n’exige pas qu’on aille jusqu’au bout. Un voyage est inachevé si l’on s’arrête à mi-chemin ou en deçà du terme où l’on tend ; la vie n’est point inachevée, si elle est honnête. N’importe où elle finit, si elle finit bien, elle est complète. Mais souvent il faut avoir le courage de finir, même sans motifs bien puissants ; sont-ils bien puissants ceux qui nous retiennent ?

Tullius Marcellinus[3], que tu as très-bien connu, paisible jeune homme et vieux de bonne heure, frappé d’une maladie qui, sans être incurable, devenait longue, assujettissante, exigeante, s’est avisé de délibérer s’il se ferait mourir. Ses amis convoqués vinrent en foule. Les pusillanimes lui donnaient le conseil qu’eux-mêmes se seraient donné ; les autres, flatteurs et complaisants, opinaient dans le sens qu’ils présumaient lui devoir agréer le plus. Un stoïcien de nos amis, personnage d’un rare mérite, et, pour faire en deux mots son digne éloge, homme ferme et d’un vrai courage, lui adressa, selon moi, la plus belle des exhortations. Il débuta ainsi : « Mon cher Marcellinus, ne te mets pas l’esprit à la torture, comme s’il s’agissait d’une bien grande affaire. Ce n’est pas une chose si importante que de vivre : tous tes esclaves, tous les animaux vivent ; l’important est de mourir noblement, en sage, en homme de cœur. Songe que de temps passé à ne faire que la même chose : la table, le sommeil, les femmes, voilà le cercle où roule la vie[4]. Et on peut vouloir mourir sans avoir grande sagesse ni grand courage, ou sans être fort malheureux ; il suffit qu’on s’ennuie de vivre. » Marcellinus n’avait pas besoin qu’on l’excitât, mais qu’on l’aidât à mourir, en quoi ses esclaves lui refusaient l’obéissance76. Le stoïcien commença par dissiper leurs craintes, en leur apprenant que des esclaves ne couraient de risque qu’autant qu’il ne serait point certain que la mort du maître eût été volontaire ; que d’ailleurs il était d’aussi mauvais exemple d’empêcher son maître de mourir que de l’assassiner77. Puis il rappelle à Marcellinus qu’il ne serait pas mal, tout comme au sortir de la table on partage la desserte aux valets qui l’entourent, de faire en sortant de ce monde quelque don à ceux qui avaient été les serviteurs de toute sa vie. Marcellinus était facile et libéral, au temps même où c’était encore du sien qu’il donnait. Il distribua de légères sommes à ses esclaves en pleurs, qu’il prenait lui-même soin de consoler. Il n’eut pas besoin de fer, d’effusion de sang : il s’abstint trois jours de nourriture. Il fit dresser dans sa chambre une tente à baignoire ; puis on apporta la baignoire même où il resta longtemps couché. L’eau chaude qu’on y versait de temps à autre le fit insensiblement défaillir, et cela, comme il disait, non sans une certaine jouissance que procure d’ordinaire ce doux anéantissement bien connu de moi, qui ai plus d’une fois perdu connaissance78.

Je me suis laissé aller à ce récit qui t’intéressera sans doute : tu y verras comment a fini ton ami, sans agonie, et sans souffrir. Car bien qu’il l’eût provoquée, il est entré mollement dans la mort : il a glissé hors de cette vie. Ce récit d’ailleurs peut ne pas être inutile : souvent la nécessité nous appelle à donner de pareils exemples. Souvent le devoir nous dit de mourir, et nous résistons ; la nature nous y force, et nous résistons. Nul n’est stupide au point d’ignorer qu’il doit un jour cesser d’être ; pourtant, approche-t-il de ce jour, il tergiverse, il tremble, il gémit. Ne te semblerait-il point le plus fou des hommes, celui qui pleurerait de n’être pas au monde depuis mille ans ? Non moins fou est celui qui pleure parce que dans mille ans il n’y sera plus. N’être plus, n’avoir pas été, n’est-ce point même chose ? Ni l’une ni l’autre époque ne t’appartiennent. Jeté sur un point du temps, quand tu pourrais l’étendre ce point, jusqu’où l’étendras-tu ? Pourquoi ces pleurs, ces souhaits ? Peine perdue !

N’espère rien du sort : il est sourd aux prières[5].

Tout est réglé sans retour, et tout marche d’après la grande et éternelle loi de fatalité. Tu iras où vont toutes choses. Est-ce donc pour toi une condition nouvelle ? C’est celle de ta naissance ; ç’a été le sort de ton père, de ta mère, de tes aïeux, de tous ceux qui t’ont précédé comme de tous ceux qui te suivront. Une chaîne indissoluble, où nul effort ne peut rien changer, embrasse et traîne tout avec elle. Que de morts ont peuplé les tombeaux avant toi ! Combien s’y acheminent derrière toi ! Combien y entreront avec toi ! Tu serais, j’imagine, plus résolu, si tu mourais de compagnie avec plusieurs milliers d’hommes. Eh bien, des milliers d’hommes et d’animaux, en ce moment même où tu hésites à mourir, exhalent leurs vies de diverses manières. Et toi seul ne pensais pas qu’enfin tu arriverais où tu n’as cessé de tendre ? Point de chemin qui n’aboutisse.

Tu crois qu’ici je vais rapporter des exemples de grands hommes ! Ce sont des enfants que je te veux citer. On nous a transmis le souvenir de ce Spartiate encore impubère qui, fait prisonnier, criait dans son dialecte dorien : « Non, je ne servirai pas ! » et l’effet répondit à la parole. À la première chose servile et dégradante qui lui fut commandée (il s’agissait d’apporter un vase destiné à d’ignobles besoins), il se brisa la tête contre la muraille. La liberté est si près de nous ! Et des hommes consentent à servir ! Ne voudrais-tu pas voir ton fils plutôt périr ainsi que ramper lâchement pour vieillir ? Pourquoi donc tant d’angoisses, quand une mort courageuse est l’acte d’un enfant ? Si tu ne veux pas suivre, tu seras entraîné. Empare-toi des droits qu’a sur toi l’extérieur. N’auras-tu pas, comme cet enfant, le cœur de dire : « Je ne suis plus esclave ! » Hélas ! tu es esclave des hommes, esclave des choses, esclave de la vie : car la vie, pour qui n’ose mourir, est un esclavage. Et qu’as-tu qui t’oblige d’attendre ? Les plaisirs qui t’arrêtent, qui te retiennent, tu les as épuisés. Il n’en est plus qui soit nouveau pour toi, plus qui ne te rebute par la satiété même. La saveur du vin pur, du vin miellé, tu les connais : qu’importe que cent ou mille amphores passent par ta vessie ? Tu n’es qu’un filtre à liqueurs. Blasée sur la délicatesse des coquillages, du rouget, ta soif de jouir ne t’a pas laissé pour l’avenir une seule fleur qui ne soit fanée79. Voilà pourtant à quoi tu as tant de peine à t’arracher. Qu’y a-t-il encore dont il te fâche d’être privé ? Tes amis ? Ta patrie ? Pour l’amour d’elle, dis-moi, retarderais-tu ton souper, toi qui pour l’avancer éteindrais, si tu pouvais, le soleil ? Car qu’as-tu jamais fait qui soit digne de la lumière ? Confesse que ce n’est ni le sénat, ni le forum, ni même cette belle nature que tu regrettes, qui te rendent si lent à mourir : tu gémis de laisser à d’autres le marché aux vivres, où tu n’as rien laissé. Tu crains la mort ! Et tu la braves si bien au sein de tes orgies ! Tu veux vivre ! Tu sais donc comment on doit vivre ? Tu crains de mourir ! Eh ! ta vie n’est-elle pas une vraie mort ? Un jour que César traversait la voie Latine, il rencontra la chaîne des forçats, et l’un d’eux, vieillard dont la barbe descendait jusque sur la poitrine, lui demanda la grâce de mourir : Est-ce que tu vis ? répondit Caïus.

C’est la réponse à faire à tous ceux pour qui la mort serait un bienfait. Tu crains de mourir ! Est-ce que tu vis ? « Mais, diras-tu, je veux vivre, moi qui fais si bien ma tâche d’honnête homme : je quitte à regret des devoirs que je remplis avec conscience et avec zèle. » Quoi! ne sais-tu pas que mourir est aussi un des devoirs de la vie ? Tes devoirs ! auquel renonces-tu? Le chiffre ici n'est pas certain, le cercle à remplir bien précis. Point de vie qui ne soit courte? Comparée à la durée de l'univers, celles de Nestor et de Statilia ont fini trop tôt, de Statilia qui fit graver sur son tombeau qu'elle avait vécu quatre-vingt-dix-neuf ans. Admire la sotte vanité de cette vieille, et à quel degré plus choquant ne l'eût-elle pas poussée, s'il lui eût été donné de parfaire la centaine?

Il en est de la vie comme d'un drame, où ce n'est pas la durée, mais la bonne conduite qui importe. Il est indifférent que tu finisses à tel ou tel point. Finis, où tu voudras : seulement que le dénoûment soit bon 80.

LETTRE LXXVII.

76. Celui à qui son maître aurait ordonné de le tuer , et qui aurait obéi, aurait été coupable. (Leg. I, § xxii, ff. de Sénat, consult.) Celui qui ne l’aurait point empêché de se tuer aurait été puni. (Leg. I, § xxxi, ff. ibid.)

77.

Qui cogit mori

Nolentem, in æquo est quique properantem impedit.

(Senec. , Phœniss., v. 98.)

Invitum qui serrat, idem facit occidenti, (Horat., Art poét.)

Ah ! c’est m’assassiner que me sauver la vie.

(Racine, Thébaïd., V, sc. vii.)

78. Sur cette facilité des Romains à se donner la mort, voir Montesq. Grandeur et décad. des Rom., ch. xii, in finem.

79. Voir Lettre xxiv.

Nec nova vivendo procuditur ulla voluptas. (Lucret., III, 1094.)

80. « Celui qui a appris le matin la manière de bien vivre peut mourir tranquillement le soir. » (Confucius.)

↑ Qui transportaient d'Égypte à Rome le blé nécessaire à la subsistance du peuple.

↑ Ceci nous apprend que Sénèque avait des terres ou de l'argent placé en Égypte, où son oncle (Voir Consolation à Helvia, XVII) avait été préfet.

↑ Dont il est parlé dans la Lettre XXIX.

↑ Voir Lettre XXIV in fine.

↑ Énéide.

Lettre 78

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 212-218).

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LETTRE LXXVIII.

Le mépris de la mort, remède à tous les maux. L’opinion, mesure des biens et des maux.

Les catarrhes fréquents qui te tourmentent et tes petits accès de fièvre qu’amène le prolongement de ces affections devenues chroniques me chagrinent d’autant plus que j’ai éprouvé ce genre de mal. Dans le principe je n’en ai pas tenu compte : jeune encore, je pouvais supporter de pareilles atteintes et bravement tenir tête aux maladies. J’ai fini par être le moins fort, et j’ai vu se fondre jusqu’à mon corps réduit à une extrême maigreur. J’ai pris mainte fois le brusque parti de rompre avec la vie ; je fus retenu par la vieillesse du plus tendre des pères. Je calculai non pas combien j’avais de courage pour mourir, mais le peu qu’il en aurait pour supporter ma perte. Et je m’imposai la loi de vivre, ce qui souvent aussi est un acte de courage. Quelles furent alors mes consolations ? Tu vas le savoir ; mais apprends d’abord que ces principes mêmes de résignation furent pour moi comme un remède souverain. Il est de hautes consolations qui arrivent à nous guérir ; et tout ce qui relève le moral est salutaire même au physique. Nos études m’ont sauvé ; je reporte à la philosophie l’honneur de mon rétablissement, du retour de mes forces : je lui dois la vie, et c’est la moindre de mes dettes envers elle. Ce qui n’a pas peu contribué à ma guérison ce sont mes amis, dont les exhortations, les veilles, les entretiens me soulageaient. Oui, mon excellent Lucilius, rien ne ranime et ne réconforte un malade comme l’affection de ses amis, rien ne le dérobe mieux à l’attente et aux terreurs de la mort. Je ne m’imaginais pas mourir en les laissant après moi : il me semblait, en vérité, que j’allais vivre en eux, sinon avec eux ; je ne croyais pas rendre l’âme, mais la leur transmettre. Voilà où j’ai puisé la volonté de m’aider moi-même, et d’endurer toute espèce de souffrance ; autrement, c’est une grande misère, quand on a repoussé la résolution de mourir, de n’avoir pas le courage de vivre.

Fais appel à ces mêmes remèdes. Le médecin te prescrira la mesure des promenades et des exercices : « Ne cédez pas, dira-t-il, à cette propension au rien faire vers lequel incline une santé languissante ; lisez à haute voix, exercez cette respiration dont les voies et le réservoir sont embarrassés ; montez sur un navire dont le doux balancement secouera vos viscères ; prenez telle nourriture ; ayez recours au vin, comme fortifiant ; suspendez-en l’usage, s’il peut irriter et aigrir votre toux. » Ce que je te prescris, moi, c’est le spécifique non-seulement de ton mal actuel, mais de la vie entière, le mépris de la mort. Rien n’est pénible pour qui a cessé de la craindre.

Trois choses dans toute maladie sont amères : crainte de la mort, douleur physique, interruption des plaisirs. J’en ai dit assez sur la mort ; n’ajoutons qu’un mot : ici ce n’est pas la maladie, c’est la nature qui craint. Que de gens dont la maladie a reculé la mort et dont le salut a tenu à ce qu’on les croyait mourants[1]! Tu mourras, non parce que tu es malade, mais parce que tu vis. Cette crise t’attend, même en santé : que tu guérisses, tu n’y échapperas point ; tu ne te sauveras que de la maladie.

Quant à l’inconvénient d’être malade, sans doute de grandes souffrances accompagnent cet état ; mais, grâce aux intermittences, elles sont supportables : l’extrême intensité de la douleur en amène le terme. Nul ne peut souffrir avec violence et longtemps : la nature, en mère tendre, nous a conformés de telle sorte que la douleur ou nous fût supportable ou passât vite. Les plus violentes ont pour siège les parties les moins charnues du corps, les nerfs, les articulations : tout ce qu’il y a de ténu dans l’homme donne prise aux atteintes les plus vives, parce que le mal y est à l’étroit. Mais ces mêmes parties s’engourdissent promptement : à force de douleur l’aiguillon douloureux se brise, soit que l’esprit vital, entravé dans son cours naturel, dégénère et perde cette vigueur agissante qui avertit nos sens ; soit que l’humeur viciée, n’ayant plus où s’épandre, se refoule sur elle-même, et frappe d’insensibilité les organes où elle afflue. La goutte aux pieds ou aux mains et toutes les douleurs des vertèbres et des nerfs ont des intervalles de repos, quand la partie torturée ne réagit plus : les premiers élancements causent un vif malaise qui, en se prolongeant, s’amortit, et la souffrance s’arrête à l’engourdissement. Les dents, les yeux, les oreilles sont le siège d’affections d’autant plus aiguës qu’elles naissent sur les points les moins étendus de notre corps ; il en est de même, certes, pour les maux de tête ; mais plus ils sont vifs, plus tôt l’insensibilité et l’assoupissement leur succèdent. Ce qui donc doit consoler dans les grandes souffrances, c’est que nécessairement la sensation cesse dès qu’elle est trop poignante. Mais pourquoi les douleurs physiques sont-elles si importunes au grossier vulgaire ? C’est qu’il n’est point fait aux méditations de l’esprit ; c’est qu’il a trop donné au corps. Aussi l’homme dont le cœur et les vues sont élevés tient-il son âme indépendante du corps : il cultive surtout la meilleure, la divine partie de lui-même ; pour l’autre, quinteuse et fragile, il ne compte avec elle que le moins possible.

« Mais il en coûte d’être sevré de ses plaisirs habituels, de s’abstenir de nourriture, de souffrir la soif et la faim ! » Les premiers jours de privation sont durs : mais les désirs vont ensuite s’émoussant, à mesure que les organes de ces mêmes désirs se lassent et s’affaiblissent. De là les susceptibilités de l’estomac ; de là l’antipathie pour les choses dont on fut avide ; de là la mort même des désirs. Or qu’y a-t-il de pénible à n’avoir pas ce qu’on ne désire plus ? Et puis toute douleur a ses heures de relâche ou du moins ses adoucissements. Et puis on peut et en prévenir la venue et en repousser l’approche par des préservatifs ; car toujours elle est précédée de symptômes, surtout celles qui reviennent habituellement. Les souffrances de la maladie sont supportables pour qui brave sa suprême menace.

Ne va pas toi-même aggraver tes maux et t’achever par tes plaintes. Ils pèseront peu, si l’opinion n’y ajoute point ; et surtout si l’on s’encourage en disant : Ce n’est rien, ou du moins : C’est peu de chose, sachons l’endurer, cela va finir ; tu rends le mal léger en le jugeant tel.

Tout dépend de l’opinion : l’ambition, la mollesse, la cupidité ne sont pas seules à se régler sur elle : l’opinion est la mesure de nos douleurs ; on est misérable en proportion de ce qu’on croit l’être. Je voudrais qu’on renonçât à se lamenter sur des souffrances qui sont déjà loin ; point de ces exclamations : « Jamais homme ne fut plus malheureux ! Quels tourments, quels supplices j’ai endurés ! Personne n’eût cru que j’y survivrais ! Que de fois les miens m’ont pleuré comme mort ! Que de fois les médecins m’ont abandonné ! Ceux qu’on lie au chevalet ne sont pas torturés de la sorte ! » Tout cela fût-il vrai, c’est chose passée81. Que sert de remanier des plaies qui sont fermées, et d’être malheureux parce qu’on l’a été jadis ? Et quelle est cette manie qu’a tout homme d’exagérer ses misères et de se mentir à lui-même ? Puis on aime à raconter ses peines ; il est naturel qu’on se réjouisse de la fin de ses maux. Loin de nous donc tout à la fois et la crainte de l’avenir, et les retours sur un passé désagréable : celui-ci ne m’est plus rien, l’autre ne me touche pas encore. Au sein même des crises les plus difficiles, que l’homme se dise :

Ces souvenirs un jour peut-être auront leurs charmes[2]!

Qu’il lutte de tout son courage contre la douleur : il sera vaincu, pour peu qu’il lui cède ; il la vaincra, s’il se roidit contre elle. Mais que font la plupart des hommes ? Ils attirent sur eux la chute du fardeau qu’ils devraient soutenir. Cette masse qui est tout proche, qui descend, qui déjà te pèse, si tu veux t’y soustraire te suit et croule plus accablante encore ; tiens ferme et redouble d’efforts, tu la repousseras. Que de rudes coups l’athlète n’essuie-t-il pas sur le visage et sur tout le corps ! Point de tourment toutefois qu’il n’endure par amour de la gloire, et qu’il n’endure non-seulement parce qu’il combat, mais pour combattre : ses exercices sont déjà des tourments. Nous aussi sachons tout surmonter : nous aurons pour prix non point une couronne, une palme, ou le son de la trompette commandant le silence pour qu’on proclame notre nom, mais la vertu, et la fermeté de l’âme et la paix du reste de nos jours, si une fois, dans quelque rencontre, nous avons mis la Fortune hors de combat. « « Mais je sens de cruelles douleurs ! » Qu’est-ce à dire ? Les sens-tu moins quand tu les supportes en femme ? De même que l’ennemi est surtout fatal aux fuyards ; ainsi les désagréments de l’extérieur harcèlent bien plus quiconque veut s’y dérober et tourner le dos. « Mais la charge est lourde ! » Eh ! n’avons-nous reçu la force que pour de légers fardeaux ? Lequel préfères-tu, que la maladie soit longue, ou qu’elle soit violente et courte ? Longue, tu as du relâche, elle donne moyen de respirer, de longs moments où elle fait grâce : il lui faut ses heures d’irritation et de calme. Une maladie courte et précipitée s’éteindra d’elle-même ou elle m’éteindra. Or où est la différence, qu’elle finisse ou que je finisse ? Dans les deux cas plus de souffrance.

Tu te trouveras bien aussi de distraire ton esprit vers d’autres pensées et de l’enlever à celle de la douleur. Rappelle-toi tout ce que tu as fait d’honorable et de courageux : considère les beaux côtés du rôle humain, promène tes souvenirs sur les grands traits qui ont le plus excité ton admiration. Évoque ces hommes intrépides qui triomphèrent de la douleur, celui qui pendant que l’on incisait ses varices n’en poursuivait pas moins sa lecture ; celui qui ne cessa pas de rire, alors qu’irrités par là même les bourreaux épuisaient sur lui tous les raffinements de la cruauté. La raison ne vaincra-t-elle pas la douleur que le rire a vaincu ? Cite-moi telle affection que tu voudras, catarrhe, toux violente et continue qui arrache les poumons par lambeaux, fièvre qui dévore les entrailles, tourments de la soif, membres distordus par le mal qui en déjette les articulations ; ce qui est pire, c’est la flamme des tortures, le chevalet, les lames ardentes, et le fer enfoncé dans la tumeur même de la plaie pour la raviver, pour creuser encore plus avant. Au milieu pourtant de tous ces supplices, tel homme a pu ne point gémir, que dis-je ? ne point supplier, ne rien répondre : il a pu rire et rire franchement[3]. Et tu n’oserais pas, après cela, te railler de la douleur ?

« Mais la maladie ne me permet de rien faire, de vaquer à aucun devoir. » Ton corps seul est valétudinaire, ton âme ne l’est point. La maladie arrête les pieds du coureur, enchaîne les mains du cordonnier et de l’artisan. Mais si tu as coutume d’employer ton intelligence, tu pourras donner conseils et leçons, écouter, apprendre, interroger, te ressouvenir. Après tout, n’est-ce rien faire que d’être un malade raisonnable ? Tu feras voir qu’on peut surmonter la maladie ou du moins la supporter. Ah ! crois-moi, même chez l’homme gisant dans son lit il y a place pour le courage. Ce n’est pas seulement dans le choc des armes et dans la mêlée que l’on juge une âme énergique, indomptable à toute espèce d’effroi : même sur sa couche l’homme de cœur se révèle. Tu as ton œuvre à faire : lutte bravement contre le mal ; s’il ne t’arrache rien de force ou de surprise, tu donnes un noble exemple aux hommes. Oh ! que de gloire à recueillir de la maladie, si nous y étions en spectacle ! Sois à toi-même ton spectateur, ton admirateur.

Mais poursuivons : il est deux sortes de voluptés. Celles du corps, la maladie les suspend sans en tarir la source, ou, pour dire vrai, en la ravivant. On boit avec plus de plaisir quand on a soif, et l’affamé trouve les mets bien plus savoureux : toute jouissance qui suit la privation est plus avidement saisie. Mais les voluptés de l’âme, plus grandes et plus certaines, nul médecin ne les défend au malade : quiconque les recherche et les goûte avec intelligence dédaigne tout ce qui chatouille les sens. Que je te plains d’être malade ! Tu ne bois plus ton vin à la neige ; tu ne renouvelles plus la fraîcheur de ton breuvage en laissant tomber dans ta large coupe des morceaux de glace ; l’huître du Lucrin ne s’ouvre plus pour toi sur ta table même ; des valets d’office ne s’agitent plus en foule autour de tes convives, apportant les fourneaux82 mêmes avec les plats. Car tel est le procédé que vient d’inventer la mollesse : de peur qu’un mets ne tiédisse et ne soit pas assez brûlant pour des palais[4] que rien ne réveille plus, le festin entre avec la cuisine. Que je te plains d’être malade ! Tu ne mangeras que ce que tu pourras digérer ; tu n’auras pas, étalé sous tes yeux, un sanglier83 renvoyé ensuite comme viande trop grossière ; tu n’entasseras pas en pyramide sur un bassin des poitrines d’oiseaux, car l’oiseau entier rebute à voir. Où est pour toi le mal ? Tu mangeras en malade, disons mieux, comme doit manger souvent l’homme sain.

Mais nous supporterons tout cela sans peine, et la tisane et l’eau chaude, et tout ce qui semble intolérable à notre délicatesse énervée par le luxe, à nos âmes plus maladives que nos corps, pourvu qu’à nos yeux la mort cesse d’être un objet d’horreur. Elle cessera de l’être si la limite des biens et des maux nous est connue : alors enfin ni dégoût de la vie ni frayeur de la mort. Comment en effet y aurait-il place pour la satiété dans une existence occupée de tant de choses si variées, si grandes, si divines ? Ce qui toujours nous rend à charge à nous-mêmes, c’est l’inertie dans le loisir. À l’homme qui parcourt le domaine de la nature jamais la vérité n’apporte l’ennui : mais le faux rassasie bien vite. D’autre part si la mort approche et l’appelle, fût-ce prématurément, fût-ce au milieu de sa carrière brisée, il n’en a pas moins cueilli longtemps les fruits de la vie et connu en grande partie la nature : il sait que la vertu ne croît pas en raison du temps. Ceux-là trouvent nécessairement la vie courte qui lui donnent pour mesure des voluptés chimériques, dès lors sans limites.

Que de telles pensées te réconfortent et que le travail de notre correspondance y contribue aussi parfois. Un jour viendra où, rapprochés de nouveau, nous ne ferons plus qu’un ; et si courts que soient ces moments, nous les ferons longs en les utilisant. Car, comme le dit Posidonius, « un seul jour de l’homme instruit a plus d’étendue que la plus longue vie de l’ignorant84. » En attendant, attache-toi, cramponne-toi à ce principe : ne point succomber aux rigueurs du sort, ne pas nous fier à ses faveurs ; ne jamais perdre de vue jusqu’où vont ses caprices, et nous figurer que tout ce qu’il peut faire, il le fera. Toute épreuve longtemps attendue est plus légère quand elle arrive.

LETTRE LXXVIII.

81. Le malheur qui n’est plus n’a jamais existé. (Colardeau.)

82. Sénèque entend par là des réchauds. On trouve la description d’un de ces réchauds en bronze dans les Antiquités romaines de Caylus, tome I.

83. Voir Pétrone, Satyricon, xli.

84. « philosophie ! guide de la vie ! source des vertus et fléau des vices ! Un seul jour bien passé et conforme à tes préceptes est préférable à l’immortalité dans le vice. » (Cicéron , Tusc., V, ii.)

↑ Ceci paraît être un souvenir personnel de l'auteur. Voir sa vie.

↑ Énéid., I, 203

↑ Voy. Lettre LXXXV.

↑ Voy. Lettre XCV et Quest. nat., IV, XII.

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