Epistulae Morales (page 6)
Lettre 79
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 218-222).
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LETTRE LXXIX.
Scylla, Charybde, l’Etna. La gloire est l’ombre de la vertu.
J’attends que tes lettres me signalent ce que ta tournée dans la Sicile entière t’aura fait voir de nouveau, et tout ce qu’on a de positif sur Charybde. Qu’en effet Scylla ne soit qu’un rocher, qui même n’effraye point les navigateurs, je le sais parfaitement ; mais Charybde répond-elle bien aux histoires qu’on en fait : je le voudrais savoir au juste. Et si par hasard tu l’as observé, la chose en vaut la peine, éclaire-nous sur cette question : le tournoiement du détroit n’a-t-il lieu que sous l’action d’un seul vent, ou bien toute espèce de bourrasque produit-elle le même résultat85 ? est-il vrai enfin que tout ce que saisit ce courant circulaire est entraîné sous l’eau l’espace de plusieurs milles et ne reparaît que vers la côte de Tauroménium 86? Quand tu m’auras bien marqué tout cela, j’oserai alors te prier de gravir en mon honneur le mont Etna, qui se consume et s’affaisse insensiblement, selon certains raisonneurs, attendu qu’autrefois on le voyait de plus loin en mer. Cela peut provenir, non de ce que la montagne a baissé de hauteur, mais de l’évaporation du feu, moins violent, moins large dans ses éruptions, et qui par là même exhale de jour une fumée plus faible. Au reste il est également croyable qu’une montagne minée journellement par le feu s’amoindrisse et que ce feu diminue, puisqu’il ne procède pas de lui-même, puisqu’il s’engendre dans quelque vallée souterraine d’où il sort en torrent, et qu’enfin il se nourrit d’autres feux et trouve dans la montagne non un aliment, mais un soupirail. Il y a en Lycie une contrée bien connue, que les habitants nomment Héphestion[1] : c’est un sol percé en plusieurs endroits et entouré d’une ceinture de feux inoffensifs qui n’endommagent nullement ses productions : pays fertile, couvert d’herbages, où rien ne souffre de cette flamme amortie et languissante comme la lueur qu’elle donne.
Mais remettons à traiter ces questions après que tu m’auras écrit à quelle distance du cratère de l’Etna se trouvent ces neiges que l’été même ne fond pas, que dis-je ? qui craignent si peu le voisinage du feu volcanique. Toutefois ne me rends pas comptable de toute cette peine, ta passion pour les vers gagnerait sur toi, quand nul ne t’en viendrait prier, de compléter ta description de l’Etna, car ta modestie ne t’empêche pas d’aborder ce texte favori de tous les poètes. Ovide l’a traité sans être découragé par Virgile qui l’avait si heureusement fait[2], et enfin Sévérus Cornélius87 n’en fut pas détourné par ces deux grands noms. Le sujet d’ailleurs a été fécond pour tous ; et les premiers venus n’ont pas épuisé, ce me semble, ce qu’on pouvait en dire : ils ont ouvert la mine. Il y a bien de la différence entre une matière épuisée et celle qu’on attaque déjà exploitée par d’autres : chaque jour elle se montre plus riche, et les anciennes découvertes ne font point obstacle aux nouvelles. Et puis l’avantage est pour le dernier venu : il trouve des mots tout prêts qui, différemment mis en œuvre, prennent une physionomie nouvelle ; ce n’est point là mettre la main sur le bien d’autrui ; car ils sont du domaine public, et les jurisconsultes nient que le domaine public s’acquière par usucapion. Si je te connais bien, l’Etna te fait déjà, comme on dit, venir l’eau à la bouche. Tu brûles d’enfanter quelque œuvre grandiose et digne de tes devanciers. Ta modestie ne te permet pas d’espérer plus : elle est telle, que tu enchaînerais toi-même, je crois, l’essor de ton génie, si tu risquais de vaincre tes modèles, tant tu as pour eux de vénération !
Entre autres avantages la sagesse a celui-ci, que ses poursuivants ne peuvent se dépasser les uns les autres qu’en gravissant vers elle ; arrivés au sommet, tout est égal : plus d’avancement possible, c’est le point d’arrêt. Le soleil peut-il gagner quelque chose en grandeur, la lune excéder les dimensions ordinaires de son disque ? Les mers ne s’accroissent point ; le monde conserve la même forme et les mêmes limites. Tout ce qui a rempli ses proportions naturelles ne peut plus grandir. Tous ceux qui auront atteint la sagesse seront égaux, seront pairs entre eux ; chacun d’eux aura ses qualités à lui : tel sera plus affable ou plus alerte, ou parlera plus facilement, plus éloquemment que tel autre ; mais le point essentiel, mais ce qui fait le bonheur sera égal chez tous. Que ton Etna puisse s’affaisser et crouler sur lui-même ; que cette gigantesque cime, qui frappe les regards de si loin en mer, soit minée continuellement par l’action du feu, c’est ce que j’ignore ; mais la vertu, ni flamme, ni écroulement ne la feront tomber au-dessous d’elle-même. C’est la seule grandeur qui ne connaisse point d’abaissement, qu’on ne puisse ni porter au-delà, ni refouler en arrière. Elle est, comme les corps célestes, invariable dans sa hauteur. Efforçons-nous de nous élever jusqu’à elle. Nous avons déjà fait beaucoup ; ou, pour dire mieux et plus vrai, nous avons fait trop peu. Car ce n’est pas être bon que de valoir mieux que les plus mauvais. Se vante-t-il d’avoir de bons yeux celui qui est en doute s’il fait jour, et pour qui le soleil ne luit qu’à travers un brouillard ? Il a beau parfois se trouver heureux d’avoir échappé à la cécité, il ne jouit pas encore du bienfait de la lumière. Notre âme aura lieu de se féliciter, lorsqu’affranchie des ténèbres où elle se débat elle pourra, non plus entrevoir d’indécises lueurs, mais se pénétrer toute du grand jour, lorsque, rendue au ciel sa patrie, elle retrouvera la place qu’elle occupait déjà quand le sort la fit naître. Là-haut l’appelle sa naissance : elle y sera, même avant de quitter cette prison du corps, quand, jetant loin d’elle toute souillure, elle s’élancera, pure et légère, dans la sphère des célestes pensées !
Voilà notre tâche, mon cher Lucilius, voilà où se doit porter toute notre ardeur, n’y eût-il que peu d’hommes, n’y eût-il personne pour le savoir. La gloire est l’ombre de la vertu : elle l’accompagne même en dépit d’elle. Mais comme l’ombre tantôt marche devant, tantôt à côté de nous, et tantôt derrière, ainsi la gloire quelquefois nous précède et frappe tous les regards ; d’autres fois elle nous suit, d’autant plus grande qu’elle est plus tardive : l’envie alors s’est retirée. Combien de temps Démocrite n’a-t-il point passé pour un fou ? La Renommée eut peine à accueillir Socrate. Combien de temps Caton ne fut-il pas méconnu de Rome ? On le repoussa, on ne le comprit qu’après l’avoir perdu. L’innocence et la vertu de Rutilius seraient ignorées, sans l’iniquité qu’il a subie : l’outrage l’a fait resplendir88. Ne dut-il pas rendre grâce à son infortune et chérir son exil ? Je parle ici d’hommes que le sort a illustrés en les persécutant. Mais combien d’œuvres méritoires venues au grand jour après la mort de leurs auteurs ! Que de noms négligés et puis exhumés par la gloire ! Vois Épicure, si fort admiré non-seulement des hommes qu’a polis l’étude, mais aussi de la masse ignorante. Il était inconnu, même à Athènes, aux environs de laquelle il cacha sa vie. Aussi, comme il survivait déjà de plusieurs années à son cher Métrodore, dans une lettre, véritable hymne de reconnaissance dicté par les souvenirs d’une mutuelle tendresse, il termine en disant « que les charmes de leur union n’avaient rien perdu à ce que cette Grèce si riche en illustrations les eût laissés, Métrodore et lui, dans l’obscurité et presque dans un oubli absolu. » Plus tard pourtant, quand il eut cessé d’être, n’a-t-on pas su le découvrir ? Sa doctrine en a-t-elle eu moins d’éclat ? Métrodore aussi nous apprend par une de ses lettres qu’Épicure et lui n’avaient point été placés à leur hauteur, mais que leurs noms faits pour l’avenir grandiraient, comme celui de quiconque aurait marché résolument sur leurs traces.
Aucune vertu ne demeure cachée : le fût-elle pour un temps, elle n’en souffrira point. Le jour viendra qui, des ténèbres où la tenait plongée l’envie contemporaine, doit la produire à la lumière. Il est né pour peu d’hommes celui dont la pensée ne s’adresse qu’à son siècle. Des milliers d’années, des générations nouvelles vont te suivre : c’est là qu’il faut jeter la vue. L’envie eût-elle imposé silence à tous les hommes de ton époque, il te naîtra des juges qui, sans faveur ni haine, sauront t’apprécier. Si la renommée est pour la vertu une récompense de plus, celle-là même n’est jamais perdue. Les discours de la postérité ne nous toucheront plus sans doute, mais tout insensibles que nous y serons, elle aura pour nous des hommages et de fréquents ressouvenirs. Il n’est personne qui, vivant et après sa mort, n’ait été payé de sa vertu, s’il l’a franchement embrassée, s’il ne l’a point prise comme un costume et un fard trompeur, s’il a été trouvé le même et dans les visites annoncées et quand on l’a surpris à l’improviste. Rien ne sert de se déguiser : trop peu d’yeux s’en laissent imposer par un extérieur qu’un vernis léger décore. Au dehors comme au dedans, le vrai seul est toujours le même. Les faux-semblants89 n’ont point de consistance. Rien n’est plus mince que le mensonge ; il est transparent, si l’on y regarde de près.
LETTRE LXXIX.
85. Ce tourbillon n’est ni profond ni dangereux. Il n’est point produit par un gouffre, mais par deux courants opposés, l’un du côté du nord, l’autre du côté du sud, dans le détroit. Comme ils ne s’y portent pas avec la même force ni dans le même temps, ils donnent lieu à une espèce de flux et de reflux sur lesquels les marins se dirigent en faisant canal. La traversée s’effectue aisément, sans rames ni voiles.
86. Taormina. Cette tradition fabuleuse est admise par Salluste. (Fragm.)
87. Ami d’Ovide, mort fort jeune, l’an 14 avant J. C. On lui attribue un petit poëme, qui nous est resté, sur l’Etna. L’auteur de l’Etna est plus philosophe que poëte ; il parle avec mépris des fictions poétiques ; il scrute avec soin les causes de l’éruption du volcan. Il semble répondre à la question de Sénèque dans les vers 361 et suivants. On voit au reste qu’il était très-familiarisé avec les écrits de notre auteur.
88. Labeoni commendatio ex injuria ; Dolabellæ negatus honor gloriam intendit. (Tacite, Ann. , III.)
La gloire est plus solide après la calomnie ,
Et brille d’autant mieux qu’elle s’en vit ternie.
(Corn., Nicom., IV, sc. i.)
C’est ce que Bossuet nomme « ce je ne sais quoi d’achevé que le malheur ajoute à la vertu. » (Orais. funèbres.)
Voir aussi Sénèque, de la Providence , IV et note. « Il faut songer uniquement à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. » (Bossuet, Orais. funèb.)
89. « Les fausses couleurs, quelque industrieusement qu’on les applique, ne tiennent pas. » (Bossuet, Oraison funèbre de la duchesse d’Orléans.)
↑ Fait rapporté aussi par Pline, Hist. nat., V, XXVII.
↑ Énéid., III,V. 203.
Lettre 80
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 222-224).
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LETTRE LXXX.
Futilité des spectacles. Certains grands comparés à des comédiens.
Je m’appartiens pour cette journée, et je le dois moins à moi-même qu’au spectacle, qui chasse tous les importuns vers le jeu de paume. Nul ne vient fondre jusqu’à moi ; nul ne troublera mes pensées qui dans cette confiance même se développent plus hardies. Je n’entends pas crier ma porte à chaque instant : le rideau de mon cabinet ne se soulèvera point ; je pourrai poursuivre mon pas, chose essentielle, surtout à qui marche de lui-même et dans la voie qu’il s’est tracée. Est-ce donc que je ne suis pas les anciens ? – Si fait ; mais je me permets de faire aussi quelques découvertes, de modifier, d’abandonner les leurs. Mon acquiescement n’est point un esclavage[1].
Mais non : c’était trop dire ; je me promettais du silence, une solitude que rien n’interromprait ; et voici qu’une bruyante clameur, partie de l’amphithéâtre, vient, non m’arracher à mon calme, mais me faire songer à ce débat si passionné des spectateurs. Je considère à part moi combien de gens exercent leur corps, et combien peu leur esprit ; quel concours de peuple à un spectacle de mensonge et d’illusion, et quel désert autour de la science ; quels imbéciles esprits dans ces hommes dont on admire l’encolure et les muscles. Voici sur quoi j’arrête spécialement mes réflexions. Si le corps peut arriver par l’exercice à cette force passive qui endure les coups de pied et de poing de plusieurs assaillants ; qui lui fait braver les plus vives ardeurs du soleil au milieu d’une poussière brûlante, dégouttant du sang qu’il perd, et cela durant tout un jour ; combien plus aisément l’âme ne pourrait-elle point s’endurcir à recevoir sans se briser les coups de la Fortune, à être terrassée, foulée par elle pour se relever encore ! Le corps a besoin de mille choses pour soutenir sa vigueur ; l’âme croît par sa propre énergie : elle s’alimente et s’exerce elle-même. Il faut au corps force nourriture, force boisson, force huile, en un mot des soins continus ; la vertu, tu l’obtiendras sans tant de provisions, sans dépense. Tout ce qui peut te rendre bon est en toi. Que te faut-il pour l’être ? Le vouloir. Et que peux-tu vouloir de mieux que de t’arracher à cette servitude qui se fait sentir à tout homme, et que les esclaves même du dernier rang, du sein de cette fange où ils sont nés, s’efforcent de briser par tous les moyens ? Ce pécule amassé en fraudant leur appétit, ils le donnent pour racheter leur tête ; et tu n’ambitionnerais pas de conquérir à tout prix la liberté, toi qui te crois né libre ! Tu jettes les yeux sur ton or : l’or ne l’achète point. Chimère donc que cette liberté qui s’inscrit aux registres publics : elle n’est pas plus à ceux qui la payèrent qu’à ceux qui la vendirent. C’est à toi de te la donner ; ne la demande qu’à toi. Affranchis-toi premièrement des terreurs de la mort, avant tout autre ce joug-là nous pèse, ensuite de la crainte de la pauvreté. Pour savoir combien elle est loin d’être un mal, compare la physionomie du pauvre avec celle du riche. Le pauvre rit plus souvent et de meilleur cœur ; ses soucis n’ont rien de profond ; s’il lui survient quelque inquiétude, c’est un léger nuage qui passe. Mais les heureux, comme on les appelle, n’ont que des joies factices ou des tristesses poignantes et concentrées, d’autant plus poignantes qu’il ne leur est jamais permis d’être ouvertement misérables, et qu’au fort même de ces chagrins qui rongent le cœur, il faut jouer son rôle d’heureux90. Cette métaphore-là j’ai trop occasion d’en user[2], car rien ne caractérise mieux le drame de la vie, qui assigne à chacun de nous un personnage si mal soutenu. Cet homme qui s’avance majestueusement sur la scène, et qui dit, renversant sa tête :
Héritier de Pélops, je suis maître d’Argos ;
L’isthme que l’Hellespont vient battre de ses flots,
Et qui commande au loin sur la mer d’Ionie,
Reconnaît mon empire…[3].
c’est un esclave qui reçoit par mois cinq boisseaux de froment et cinq deniers[4]. Ce héros superbe, impérieux, gonflé du sentiment de sa puissance, et qui dit :
Arrête, Ménélas ! ou tu meurs de ma main ;
est un gagiste à tant par jour, qui dort dans un galetas91. Autant peux-tu en dire de tous ces voluptueux en litière qui planent sur les têtes et dominent la foule : leur bonheur à tous est un masque. Arrache-le, ils feront pitié. Avant d’acheter un cheval, tu fais déboucler son harnais ; tu déshabilles l’esclave que tu marchandes, il peut cacher quelque vice physique ; et tout autre homme tu le prises avec son enveloppe ! Chez les vendeurs d’esclaves, tout ce qui pourrait choquer se déguise sous quelque artifice ; aussi, pour l’acheteur, tout ajustement est suspect ; qu’un lien quelconque à la jambe ou au bras frappe ta vue, tu fais tout découvrir, tu veux voir le corps bien à nu92. Vois ce roi de Scythie ou de Sarmatie, le front paré du diadème : si tu le veux apprécier et savoir au fond tout ce qu’il est, détache son bandeau : que de misères cachées là-dessous ! Mais que parlé-je des autres ? Si tu veux te peser toi-même, mets à l’écart ta fortune, ta maison, ton rang, et considère l’homme intérieur. Jusque-là tu t’estimes sur la foi d’autrui.
LETTRE LXXX.
90.
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.
(Racine, Phèdre.)
Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins,
Et les plus malheureux osent pleurer le moins.
(Voltaire, Œdipe.)
Voir Consolation à Polybe , xxv.
91.
Race gueuse, fière et vénale,
Portant avec habits dorés
Diamants faux et linge sale ;
Hurlant pour l’empire romain,
Ou pour quelque fière inhumaine,
Gouvernant trois fois par semaine
L’univers, pour gagner du pain.
(Voltaire, Épitre au roi de Prusse.)
92. Voir Lettre Lxxvi. Apulée, Démon de Socrate. Lucien, Dialog. Menipp.
↑ Voy. Lettres XXXIII, XLV, LXXXIV.
↑ Voy. Lettre LXXVI.
↑ Vers d'Attius, tragédie d'Atrée.
↑ 43 litres 20 centilitres et 2 fr. 50c.
Lettre 81
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
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LETTRE LXXXI.
Des bienfaits, de l’ingratitude, de la reconnaissance.
Tu te plains que ta générosité soit tombée sur un ingrat. Si c’est le premier, rends grâce à ta bonne fortune ou à ta prudence. Mais, en pareille matière, la prudence n’est bonne qu’à rendre parcimonieux : car, pour éviter un risque fâcheux, tu ne feras pas le bien, et la crainte de le voir perdu le fera sécher dans tes mains. Renonçons à recueillir plutôt que de ne pas donner. Souvent ce qu’avait fait perdre l’opiniâtre stérilité d’un sol ingrat, une seule bonne année l’a rendu. La chance de trouver un homme reconnaissant vaut bien un essai sur quelques ingrats. Nul n’a la main si sûre en bienfaits que souvent il ne se méprenne : manquons le but plusieurs fois pour l’atteindre une seule. Après le naufrage on affronte de nouveau les mers : le prêteur n’est point chassé du forum par un banqueroutier[1]. Bientôt la vie serait privée d’action et paralysée, s’il fallait abandonner tout ce qui rebute. Que le péril même te rende plus libéral : où le succès est incertain, ne faut-il pas, pour réussir une fois, multiplier les tentatives ?
Au reste, j’en ai dit assez sur ce point dans le traité qui a pour titre Des bienfaits[2] ; voyons plutôt cette question que je n’ai pas, ce me semble, suffisamment développée : Quelqu’un m’a obligé, et ensuite m’a nui ; y a-t-il compensation et suis-je dégagé de ma dette ? Ajoute encore, si tu veux : il m’a nui bien plus qu’il ne m’avait servi. Veux-tu avoir l’arrêt impartial d’un juge rigoureux ; il voudra que l’un absolve l’autre, il dira : « Bien que le dommage l’emporte, fais remise au bienfait de ce qu’il y a de plus dans l’injure. Le tort a été plus grand ? Mais le service a précédé : tiens compte aussi de l’ordre des dates. » Une autre réflexion, trop naturelle pour qu’on te la suggère, te fera rechercher quel empressement on mit à t’obliger et quelle répugnance à te nuire ; car l’intention constitue le bienfait comme l’injure. Tel service que je ne voulais pas rendre m’a été arraché par respect humain, par des instances opiniâtres, par un espoir quelconque. Les choses sont dues comme elles sont données ; et ce n’est point leur valeur, mais la volonté dont elles émanent que l’on pèse. Mais écartons les conjectures. Reconnaissons d’une part un bienfait, de l’autre, une injure surpassant en grandeur le bienfait qui l’a précédée. Une âme honnête établit un double calcul en prenant la perte à son compte : elle ajoute au bienfait, elle retranche de l’injure : plus indulgente que le premier juge, et voilà comme je voudrais être, elle oubliera l’une pour ne se souvenir que de l’autre. « Mais certes, dit-on, il est selon la justice de rendre à chacun ce qui lui est dû, au bienfait la reconnaissance, à l’injure les représailles, ou du moins le ressentiment. » À la bonne heure, si l’injure vient d’une autre personne que le bienfait : car si c’est de la même personne, l’effet de l’injure est annulé. Ne nous eût-on pas obligé antérieurement, il aurait fallu pardonner ; à qui nous offense après le bienfait, on doit mieux que le pardon. Je n’évalue point l’une à l’égal de l’autre : je donne plus de poids au bienfait qu’à l’injure.
Sans qu’on soit ingrat, on ne sait pas toujours devoir un bienfait : un homme sans lumière et grossier, un homme de la foule peut le savoir, surtout quand l’obligation est récente ; mais il ignore combien il doit : le sage lui seul connaît le vrai taux de chaque chose. Mais l’ignorant dont je viens de parler, sa volonté fût-elle bonne, rend moins qu’il ne doit, ou choisit mal le temps, le lieu ; ce qu’il faut rapporter, il le jette gauchement, il le laisse tomber.
C’est chose merveilleuse que la justesse de certaines expressions ; et le génie de l’ancien langage caractérise certains actes en termes si frappants que l’enseignement du devoir y est visiblement marqué. Telle est assurément la locution habituelle : Ille illi gratiam retulit (il a été reconnaissant), ce qui veut dire : il a spontanément rapporté ce qu’il devait. Nous ne disons pas il a rendu ; on rend quand on en est prié, on rend malgré soi, et n’importe où et par intermédiaire. Nous ne disons pas il a remis, il a payé ; nous n’avons voulu aucun de ces mots qui sentent la dette. Rapporter, c’est porter à celui dont on a reçu. Ce mot exprime une démarche volontaire, l’action d’un homme qui s’est mis lui-même en demeure. Le sage pèsera dans sa pensée tout ce qu’il aura reçu, et de qui, et l’ époque, le lieu, la manière. Voilà pourquoi, selon nous, nul ne sait être reconnaissant que le sage ; et nul non plus ne sait donner un bienfait que le sage, c’est-à-dire que l’homme qui jouit plus de donner, qu’un autre de recevoir.
Peut-être verra-t-on ici l’une de ces doctrines par où nous semblons heurter l’opinion générale, un paradoxe, comme l’appellent les Grecs ; on dira : « Voilà donc que, hormis le sage, nul ne sait répondre aux bienfaits ; donc aussi nul autre que lui ne saura ni rembourser un créancier, ni payer à un vendeur le prix d’un achat ? » Qu’on ne nous fasse point de mauvais parti, et sache qu’Épicure parle comme nous. Du moins Métrodore soutient-il « que le sage seul sait répondre à un bienfait. » Puis il s’étonne quand nous disons : « Le sage seul sait aimer ; il n’y a d’ami que le sage. » Et pourtant n’est-ce pas un devoir d’affection et d’amitié que la reconnaissance ? C’est même un acte plus vulgaire et dont plus d’hommes sont capables que de la vraie amitié.
Il s’étonne encore de nous entendre dire « que la bonne foi n’est que chez le sage, » comme s’il ne le confessait pas lui-même. Te semble-t-il homme de foi, celui qui ne sait pas être reconnaissant ? Que l’on cesse donc de nous décrier sous prétexte que nous prêchons des choses incroyables ; et qu’on reconnaisse que l’honnête se trouve en réalité chez le sage, quand le commun des hommes n’en a que l’apparence et le simulacre. Nul ne sait répondre aux bienfaits que le sage : l’insensé aussi y répondra d’une manière telle quelle, selon sa portée ; le savoir lui manquera plutôt que la volonté. La volonté ne s’apprend point. Le sage comparera toutes choses entre elles, parce qu’il s’attache plus ou moins de valeur au même bienfait, selon le temps, le lieu, le motif. Souvent des trésors versés à pleines mains firent moins que mille deniers donnés à propos. Car il y a grande différence entre un cadeau et un secours, entre la libéralité qui sauve et celle qui ajoute à l’aisance. Souvent le don, fort petit en soi, est immense par ses résultats. Et quelle différence encore entre l’homme qui tire de son coffre pour donner, et celui qui reçoit pour transmettre !
En résumé, et pour ne pas retomber sur des questions suffisamment approfondies, dans cette comparaison du bienfait et de l’injure l’homme de bien décidera en toute équité ; mais il aura plus égard au bienfait ; c’est de ce côté qu’il penchera. D’ordinaire aussi la qualité de la personne est d’un grand poids en pareille matière. Tu m’as rendu service dans la personne de mon esclave, et tu m’as fait injure dans celle de mon père ; tu as sauvé mon fils, mais tu m’as privé de mon père. Il poursuivra ainsi les autres détails par où procède tout parallèle ; si la nuance est imperceptible, il la dissimulera ; si elle est tranchée, mais qu’elle puisse s’excuser sans que la voix du sang ou du devoir murmure, il en fera grâce, au cas, bien entendu, où l’injure ne touche que lui seul. En deux mots, il se montrera facile à la compensation, et se laissera même imputer plus qu’il ne doit. Répugnant à payer le bien en le balançant par le mal, il inclinera, il tendra toujours à se juger redevable, à vouloir s’acquitter. C’est se méprendre en effet que de trouver plus de plaisir à recevoir qu’à rendre. Autant il est plus agréable de se libérer que d’emprunter, autant celui qui se décharge de l’immense dette d’un bienfait doit plus jouir que l’homme qui contracte au moment même son obligation. Car, autre préjugé des ingrats : eux qui soldent à leurs créanciers quelque chose de plus que leur capital, ils se figurent que la jouissance des bienfaits est à titre gratuit. Le bienfait aussi croît avec le temps : il faut rembourser plus à mesure qu’on a plus tardé. Ingrat est celui qui ne rend pas avec usure. C’est de quoi il faut encore tenir compte en balançant la recette et la dépense.
Il faut tout faire pour montrer le plus de reconnaissance possible : c’est à soi pour lors que l’on fait du bien. Ainsi la justice ne profite pas, comme pense le vulgaire, à autrui seulement ; ce qu’il y a de plus excellent en elle lui revient. Toujours, en obligeant les autres, on s’oblige soi-même. Non que j’entende par là que l’homme assisté par moi m’assiste à son tour, qu’il court défendre son défenseur, et que tout acte méritoire remonte par un heureux circuit jusqu’à son auteur, tout comme les mauvaises œuvres retombent sur leurs artisans, tout comme la pitié s’éloigne de ceux qui éprouvent l’injustice s’ils l’ont autorisée en l’enseignant par leur exemple ; mais je veux dire que toutes les vertus portent en elles leur récompense. On ne les pratique point par intérêt : le prix d’une bonne action, c’est de l’avoir faite. Je suis reconnaissant, non pour qu’un autre m’oblige plus volontiers, encouragé par une première épreuve, mais pour m’acquitter du plus doux comme du plus noble des devoirs. Je suis reconnaissant, non pour mon profit mais pour mon plaisir ; et la preuve, c’est que si la reconnaissance ne m’était permise qu’à condition de paraître ingrat, si je ne pouvais rendre un bienfait que sous les semblants de l’ injure, bien volontiers je marcherais où l’honnête m’appelle, même à travers l’infamie. Nul ne me semble mettre à plus haut prix la vertu, ni lui être plus dévoué que celui qui a perdu le titre d’homme de bien pour n’en pas perdre la conscience. Aussi, je le répète, ton bienfaiteur gagne-t-il moins que toi à ce que tu sois reconnaissant. Lui, en effet, recueille un avantage vulgaire et journalier : il recouvre ce qu’il a donné ; le tien est immense et part de la plus heureuse situation morale, du sentiment de ta gratitude. Car si l’on est malheureux par la méchanceté, heureux par la vertu, et si c’est une vertu que la gratitude, pour une restitution ordinaire tu as conquis un bien inestimable, la conscience d’une vertu remplie, et cette conscience n’est donnée qu’à une âme divine et bienheureuse.
Quant à l’âme affectée du sentiment contraire, le plus affreux malheur l’accable. Quiconque est ingrat sera misérable ; ne le renvoyons pas au futur, il l’est à l’instant même. Gardons-nous donc d’un pareil vice, sinon à cause d’autrui, du moins pour nous. C’est la moindre et la plus légère partie de son fiel que l’iniquité distille sur autrui ; ce qu’elle a de plus nuisible et pour ainsi dire toute la lie séjourne et pèse au fond de l’âme perverse. Comme le disait Attalus, l’un des nôtres : « La méchanceté boit la plus grande partie de son propre venin93. » Celui des serpents, toujours prêt pour tuer l’ennemi, ne tue point l’animal qui le porte ; tel n’est pas le venin du méchant : l’âme qui le renferme en souffre le plus. L’ingrat se torture et se ronge lui-même : il hait ce qu’il a reçu, parce qu’il doit rendre ; il le déprise : mais les torts, il les amplifie et les exagère. Or est-il une âme plus à plaindre que celle où le bienfait passe et où l’injure demeure ? Le sage, au contraire, relève la moindre des grâces qu’il reçoit et l’embellit à ses propres yeux et en perpétue la jouissance par le souvenir. La satisfaction du méchant n’a lieu qu’une fois, pour un moment, quand il reçoit : celle du sage se prolonge et ne cesse plus. Car ce n’est pas de recevoir, mais d’avoir reçu qu’il est heureux, félicité permanente et de tous les instants. Il ne tient pas compte de ce qui le blesse ; et non point par insouciance, mais volontairement, il oublie. Il n’interprète pas tout au pire, ne cherche pas à qui imputer un accident, et préfère attribuer à la Fortune les fautes des humains. Il n’incrimine ni les paroles, ni les airs de visage ; il explique tout mécompte dans un esprit de bienveillance qui le lui rend léger : il ne se souvient pas de l’offense plutôt que du service. Autant qu’il le peut, il s’en tient au souvenir plus doux du bienfait précédent, et ne change pas de sentiments pour qui a bien mérité de lui, à moins que les torts ne l’emportent de beaucoup, et que la différence ne frappe l’œil même le plus indulgent ; encore ne change-t-il, quand l’injure est la plus forte, que pour redevenir ce qu’il était avant le bienfait. Car si le mal est égal au bien, il laisse encore dans l’âme un reste d’affection. De même que le partage des voix absout un accusé, et que toujours, dans le doute, l’humanité incline pour la douceur ; ainsi le cœur du sage, lorsque le mal et le bien se balancent, peut n’être plus redevable, mais ne peut plus ne pas vouloir l’être ; il fait comme le débiteur qui, après l’abolition des dettes, persiste à payer.
Nul ne peut être reconnaissant s’il ne méprise ces choses dont le vulgaire est follement épris. Veux-tu être reconnaissant, sois prêt à partir pour l’exil, à répandre ton sang, à embrasser l’indigence, souvent même à voir ton innocence flétrie, exposée aux plus indignes rumeurs. Ce n’est pas pour peu que l’homme reconnaissant se tient quitte.
Rien n’a de prix comme une grâce qu’on demande, rien n’en a moins qu’une grâce obtenue94. Veux-tu savoir ce qui nous la fait mettre en oubli ? La soif d’obtenir encore. On ne songe pas à ce qui est acquis, mais à ce qu’on veut acquérir95. Ce qui nous arrache au devoir, c’est la passion de l’or, des honneurs, de la puissance et de mille choses, précieuses selon nous, en réalité misérables. Nous ne savons point les estimer, ces choses : il faudrait pour cela interroger leur nature vraie et non pas la renommée. Elles n’ont rien de magnifique, rien qui leur puisse attirer nos cœurs, que notre habitude de les admirer. Ce n’est point parce qu’elles sont désirables qu’on les vante ; mais on les désire parce qu’elles sont vantées ; et comme l’aveuglement de chacun a formé le préjugé public, celui-ci renforce l’aveuglement de chacun. Or, si sur ce point nous croyons comme le peuple, croyons comme lui en cette vérité : rien n’est plus beau que la reconnaissance. Toutes les villes, tous les pays, toutes les races même barbares le proclameront à l’envi ; bons et méchants tiendront même langage. Les uns vanteront les plaisirs, d’autres préféreront le travail ; ici la douleur s’appellera le plus grand des maux, là elle ne sera pas même un mal ; plusieurs élèveront la richesse au rang du souverain bien, il s’en trouvera qui la diront créée pour le tourment de la vie ; selon eux, le plus opulent c’est celui à qui la Fortune ne trouve rien à donner. Dans cette immense diversité d'opinions, toutes affirmeront, comme on dit, d'une seule voix, que l'homme qui mérite bien de nous doit être payé de retour : le genre humain, si partagé sur tout le reste, tombera ici d'accord, ce qui ne l'empêche pas mainte fois de rendre le mal pour le bien. Et la première cause qui fait les ingrats, c'est de n'avoir pu être assez reconnaissant96. Cette frénésie est venue au point que l'on court grands risques à rendre à certaines gens de grands services : car, ayant honte de ne rendre point, ils voudraient que l'homme auquel ils doivent rendre ne fût plus de ce monde. « Garde pour toi ce que tu as reçu; je ne répète, je n'exige rien : pardonne-moi le bien que je t'ai fait. » Point de haine plus dangereuse que celle qui vient de la honte d'avoir forfait à la reconnaissance.
LETTRE LXXXI.
93. Voir Lettre LxxxVII, de la Colère, III , xxvi. Ulciscentur illum mores sui. (Cic , ad Attic, IX, l. 12. « Point de méchant qui ne se nuise tout le premier : c’est la torche qui ne brûle qu’en se consumant. » (Saint Augustin sur le Ps. xxxiv.) « La malice hume la plus part de son propre venin et s’en empoisonne. Le vice laisse comme un ulcère en la chair, une repentance en l’âme, qui s’esgratigne et s’ensanglante elle-même. » (Montaigne, III, ii.)
La coupe où notre main prépare le supplice
Pour nous s’emplit alors. L’implacable justice,
À ses propres fureurs livrant la trahison,
Lui fait jusqu’à la lie avaler le poison.
(L. Halévy, Macbeth, I, sc. ix.)
94.
L’homme est ingrat ; c’est son grand vice.
Comme une grâce il sollicite un bien ;
L’a-t-il reçu ? Ce n’est plus que justice :
On a bien fait, il ne doit rien. (Lamothe, Fables, liv. I.)
95. Voir des Bienfaits, II, xxvii. « Il y a de certains biens que l’on désire avec emportement, et dont l’idée seule nous enlève et nous transporte : s’il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu’on ne l’eût pensé, on en jouit moins que l’on n’aspite encore à de plus grands. » (La Bruyère, de l’Homme.)
96. Voir des Bienfaits, II, xxiv ; VII, xxiv, xxv, et Lettre xix. Juvénal, Sat. x. « Il se faut bien garder, disait Philippe de Comines, de faire tant de service à son maistre, qu’on l’empesche d’en trouver la juste récompense. »
↑ Au texte: Non fugat a foro coactor. Coactor, collecteur d'impôts, sens peu clair. Je lis, comme Pincianus, coctor, dans le sens de decoctor que porte un Mss.
↑ Livre III, XIII, et VI, IV.
Lettre 82
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 231-237).
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LETTRE LXXXII.
Contre la mollesse. Subtilités des dialecticiens.
Je ne suis plus inquiet de toi. Et quel dieu ai-je pris pour garant ? Tu le demandes ! Celui qui ne trompe personne : ton âme passionnée pour la droiture et la vertu. La meilleure partie de toi-même est hors de péril. La Fortune peut te faire tort ; mais, chose plus essentielle, je ne crains plus que tu te fasses tort à toi-même. Suis toujours ta voie : recueille-toi dans les habitudes d’une vie paisible sans mollesse. J’aime mieux être mal que mollement ; et prends ce mot être mal dans le sens ordinaire du peuple, vivre durement, pâtir et travailler. Souvent nous entendons vanter l’existence de certains hommes et dire avec envie : « Ils vivent dans la mollesse ; » c’est comme qui dirait : « Ils ne valent rien. » Car peu à peu leur âme s’effémine, et devient l’image même de la langueur, de la paresse où elle croupit et se fond. Et pour l’homme de cœur, s’endurcir à la peine ne vaut-il pas mieux ? Et puis l’efféminé craint de mourir, quand de sa vie il s’est fait une mort ! Il y a loin du vrai loisir à l’immobilité de la tombe. « Quoi donc ? Ne vaut-il pas mieux rester immobile que d’être emporté par le tourbillon de tant de futiles devoirs ? » Ce sont deux choses qui tuent également que les convulsions et le marasme. Et, je pense, un cadavre est aussi peu vivant sur un lit de parfums que sous le croc du bourreau. Le loisir sans les lettres est une mort ; c’est l’homme tout vif dans la sépulture. De quoi alors peut servir la retraite ? Nos causes d’anxiété ne nous suivent-elles pas au delà des mers ? Dans quel antre assez reculé ne pénétreront point les terreurs de la mort ? Comment fortifier et bâtir assez haut la paix de notre existence pour que la douleur n’y porte point l’alarme ? N’importe où tu te cacheras, les misères humaines t’assiégeront de leurs menaces. Combien au dehors, rôdant autour de nous, méditent une surprise ou l’assaut ; et au dedans, en pleine solitude, que de rébellions !
Que la philosophie nous enveloppe de son rempart inexpugnable : le sort, dût-il l’attaquer de ses mille machines, n’y fera point brèche. Elle est retranchée dans un poste invincible, l’âme qui a rompu avec l’extérieur : ce fort qu’elle s’est fait, elle sait s’y défendre ; tous les traits portent plus bas. La Fortune n’a pas les bras aussi longs qu’on le pense : elle ne saisit que ceux qui s’attachent à elle. Fuyons donc loin d’elle le plus que nous pourrons et fuyons vite ; mais nous ne le pourrons que par la connaissance de nous-mêmes et de la nature. Sachons où nous devons aller, d’où nous venons ; ce qui est bien pour l’homme, ce qui est mal ; ce qu’il faut vouloir ou éviter ; ce qu’est cette raison qui discerne le désirable de ce qui ne l’est point, qui apprivoise les passions folles, qui émousse les poignantes terreurs. Quelques-uns se vantent d’avoir, même sans la philosophie, réprimé tout cela ; mais le moindre accident qui met leur sécurité à l’épreuve leur arrache un tardif désaveu : tout ce fier langage tombe quand le bourreau leur vient prendre la main, quand la mort les attend tout proche97. On pourrait leur dire : « Vous braviez à votre aise des maux éloignés ; la voici cette douleur que vous disiez supportable. Voici cette mort contre laquelle vous faisiez tant de phrases intrépides. Les fouets résonnent, le glaive étincelle :
C’est ici qu’il vous faut un cœur, une âme ferme[1]. »
Et ce qui donne cette fermeté, c’est de méditer assidûment, d’exercer non point ton langage, mais ton âme ; de t’aguerrir contre la mort, sans espérer sur ce point ni encouragements ni force morale de ceux qui, par des chicanes de mots, tenteront de te persuader que la mort n’est point un mal. Car enfin, sage Lucilius, moquons-nous un peu de ces inepties grecques dont, à ma grande surprise, je ne suis pas encore bien revenu. Notre Zénon pose ce syllogisme : « Aucun mal n’est glorieux ; la mort est glorieuse ; donc la mort n’est point un mal. » Me voilà bien avancé ! Délivré de ma peur, après ce beau mot je n’hésiterai plus à tendre le cou. Ne saurais-tu parler plus sérieusement, ne pas me donner à rire en face du supplice ? Oui certes, il me serait difficile de dire quel est le plus extravagant de se flatter d’étouffer par un tel argument la crainte de la mort, ou de prendre à tâche, comme si c’était la peine, de débrouiller ton sophisme. Car Zénon s’est réfuté lui-même par un syllogisme contraire, tiré de ce que nous plaçons la mort parmi les choses indifférentes, ἀδιάφορα, comme s’expriment les Grecs. « Rien d’indifférent, a-t-il dit, n’est glorieux ; la mort est glorieuse ; donc elle n’est pas indifférente. » Tu vois où va cette surprise de mots. La mort en elle-même n’est pas glorieuse ; c’est mourir courageusement qui est glorieux ; et quand il dit : « Rien d’indifférent n’est glorieux, » je l’accorde, sauf à dire aussi : rien de glorieux qui n’ait pour éléments des choses indifférentes. Je comprends comme telles, c’est-à-dire comme n’étant ni des biens ni des maux, la maladie, la douleur, la pauvreté, l’exil, la mort. Aucune de ces choses n’est essentiellement glorieuse, et rien pourtant ne l’est sans elles ; car on loue, non la pauvreté, mais l’homme qu’elle n’humilie ni ne fait plier ; car on loue, non l’exil, mais l’homme qu’il ne contriste pas ; car on loue, non la douleur, mais l’homme qui ne lui cède rien ; on n’a jamais loué la mort ; on loue celui à qui la mort a plus tôt fait d’enlever l’existence que de troubler le cœur. Toutes ces choses n’ont en elles rien d’honnête ni de glorieux ; mais quelle que soit celle où la vertu intervienne et mette la main, elle la fait honorable et glorieuse. Neutres par leur nature, elles se modifient selon que le vice ou la vertu y appliquent leur empreinte. Cette même mort, si belle chez Caton, est, chez Brutus, ignoble et déshonorante. Je parle de ce Brutus98 qui, condamné à périr et cherchant des délais, se retira à l’écart pour satisfaire un besoin naturel, et comme on l’appelait au supplice, répondit à l’ordre de présenter sa tête : « Je la présenterai ; si à ce prix on me laissait vivre ! » Quelle démence de vouloir fuir, quand reculer est impossible ! « Si à ce prix on me laissait vivre ! » Peu s’en fallut qu’il n’ajoutât : « même sous Antoine ! » Ô homme digne d’être livré à l’existence !
Au reste, comme je viens de le dire, la mort en elle-même, tu le vois, n’est ni un mal ni un bien : Caton en a tiré le parti le plus honorable ; Brutus, le plus honteux. Les choses qui ont le moins d’éclat en reçoivent de l’alliance de la vertu. Nous disons qu’une chambre est claire, bien que la nuit elle soit fort obscure : c’est le jour qui lui verse sa clarté, la nuit la lui ôte. Telles sont les choses que nous appelons indifférentes ou neutres : richesse, force, beauté, honneurs, rang suprême, et, dans les contraires, mort, exil, mauvaise santé, douleurs, tout ce qui excite plus ou moins nos appréhensions ; tout cela reçoit du vice ou de la vertu le nom de bien ou de mal. Une masse métallique n’est par elle-même ni chaude ni froide : jetée dans la fournaise elle s’embrase, plongée dans l’eau elle se refroidit. La mort ne devient honorable que parce qui est honnête, à savoir : la vertu et le mépris de l’extérieur.
Il y a aussi, Lucilius, dans tout ce que nous appelons neutre, de grandes distinctions à faire. Car la mort n’est pas indifférente dans le même sens qu’il l’est que tes cheveux soient coupés également ou non ; la mort est de ces choses qui, sans être des maux, en ont toutefois l’apparence. Il y a dans l’homme un amour de soi, un instinct inné de conservation et de durée qui répugne à la dissolution de son être, parce qu’elle semble lui enlever une foule de biens et l’arracher à cette abondance à laquelle il s’est accoutumé. Voici encore pourquoi la mort nous effarouche : ce monde où nous sommes nous le connaissons ; mais où l’on passe au sortir de là nous l’ignorons ; que sera-ce ? l’inconnu fait peur. Et puis l’horreur naturelle des ténèbres où l’on se figure que le trépas nous plonge, tout cela fait que la mort, quoique dans le fond indifférente, n’est pas toutefois de ces accidents qu’on méprise facilement. Il faut de longs efforts pour y aguerrir l’âme, pour qu’elle en soutienne la vue et les approches. La mort est plus à dédaigner qu’on ne le fait d’ordinaire : oui, on la juge trop sur ouï-dire, trop de beaux esprits en ont à l’envi exagéré l’affreux tableau. On en a fait une prison souterraine, une région ensevelie dans une nuit perpétuelle où, de son antre sanglant, couché sur des os à demi rongés,
Le monstrueux gardien de ces demeures sombres,
Par d’éternels abois glace les pâles ombres[2].
Mais, nous eût-on persuadé que tout cela n’est que fables[3], et que les morts n’ont plus à s’épouvanter de rien, une autre crainte vient nous saisir : l’homme n’a pas moins peur de n’être nulle part que d’être chez les Mânes. Ayant à combattre ces chimères dont l’offusque un préjugé invétéré, comment la mort soufferte avec courage ne lui serait-elle pas glorieuse comme l’un des actes les plus grands de l’humanité ? L’homme ne s’élèvera jamais à la vertu, s’il pense que la mort est un mal ; il s’y élèvera, s’il la juge indifférente. Il n’est pas dans la nature que l’on se dévoue de grand cœur à ce qu’on croit un mal ; on s’y portera lentement et avec hésitation : or est-il rien de glorieux dans ce qu’on fait de mauvais gré, en marchandant ? La vertu ne fait rien par contrainte. Ajoutons que rien d’honnête ne s’accomplit, si l’âme ne s’y consacre et n’y intervient tout entière, si quelqu’une de ses facultés y répugne. Mais qu’on se résigne à un mal par crainte de plus grands maux, ou dans l’espérance de biens tels que leur conquête vaille bien un seul mal à souffrir et à dévorer, il y a dissidence entre les sentiments qui font agir : l’un commande de mener à fin l’entreprise ; l’autre nous rentraîne en arrière et veut fuir l’objet suspect et dangereux : deux tendances contraires nous partagent. Et dès lors, plus de gloire ; car la vertu exécute sans arrière-pensée ce qu’elle a résolu ; elle ne s’effraye point de ses actes.
Sans céder au malheur, marche avec plus d’audace
Où le sort te permet…[4].
Marcheras-tu avec plus d’audace, si tu crois au malheur ? Bannis cette croyance de ton âme : autrement tu hésites, ton élan est arrêté par la méfiance, tu es poussé de force où tu devrais te précipiter.
Nos stoïciens veulent qu’on tienne pour juste l’argumentation de Zénon, pour insidieuse et fausse celle qu’on y oppose. Moi je ne ramène point la question aux lois de la dialectique, ni à ces nœuds que tresse l’art le plus insipide : il faut proscrire, selon moi, tout cet attirail interrogatif par lequel l’adversaire, qui se sent circonvenu, est amené à confesser et à répondre le contraire de ce qu’il pense. Défendons la vérité par des armes plus franches ; combattons la peur plus virilement. Ce que l’on embarrasse d’arguties, je voudrais le démêler et le développer de manière à persuader les hommes, non à leur donner le change. Au moment de conduire à l’ennemi des citoyens qui s’en vont mourir pour leurs femmes et pour leurs enfants, quelle sera la harangue du chef ? Voici les Fabius qui détournent sur leur seule famille tout le poids d’une guerre nationale. Voici les Spartiates placés dans les gorges mêmes des Thermopyles : ni victoire ni retour à espérer : ce défilé sera leur tombeau. Comment les exhorteras-tu à opposer leurs corps pour barrière à l’avalanche de tout un peuple, à quitter plutôt la vie que leur poste ? Diras-tu : « Ce qui est un mal n’est point glorieux : la mort est glorieuse ; donc la mort n’est point un mal ? » Ô l’entraînant discours ! qui après cela hésiterait à s’élancer sur les piques ennemies et à mourir debout ? Mais quelle forte parole un héros, Léonidas, adresse à des héros : « Camarades, dînez en hommes qui souperez ce soir chez Pluton. » Et les morceaux ne demeurèrent point entassés dans leur bouche ni arrêtés dans leur gosier, ni ne tombèrent point de leurs mains : ils acceptèrent d’enthousiasme l’invitation à l’un comme à l’autre repas. Citerai-je ce général romain qui, envoyant une poignée d’hommes s’emparer d’une position où ils ne pouvaient arriver qu’à travers d’épais bataillons ennemis, leur tint ce langage : « Camarades, il faut aller là ; mais il ne faut pas revenir99. » Vois combien le courage est simple et bref dans ses commandements. Mais vous, captieux raisonneur, de quel mortel sauriez-vous relever le moral, exalter l’énergie ? Vous brisez l’âme humaine qu’on ne doit jamais moins rétrécir ni emprisonner dans l’épineux et subtil sophisme, que lorsqu’il faut la pousser aux grandes choses. Ce n’est pas à trois cents guerriers seulement, c’est à tous les mortels qu’il s’agit d’ôter la crainte de la mort. Comment leur enseignes-tu qu’elle n’est point un mal ? Ces préjugés vieillis avec nous, sucés dès l’enfance, comment en viendras-tu à bout ? De quel secours t’appuyer ? Que dire à l’humaine faiblesse ? Que lui dire qui l’enflamme et la lance au plus fort du péril ? Par quelle harangue déconcerteras-tu cette ligue de la peur, par quelle puissance de génie, cette persuasion de tous révoltée contre toi ? Tu viens m’ourdir des pièges de mots, des tissus de petites interrogations ! Aux grands fléaux les grands moyens d’attaque. Ce serpent qui désolait l’Afrique, qui était pour nos légions plus terrible encore que la guerre, fut assailli vainement par les frondeurs et les archers : le javelot même ne l’entamait point ; la dureté de ses écailles, proportionnée à sa prodigieuse longueur, repoussait le fer et tout ce qu’on lui jetait de main d'homme : il fallut des roches entières pour l'écraser100. Et toi, tu n'as contre la mort que des dards de si mince portée ! Une alène pour affronter un lion ! Elles sont affinées tes paroles : rien l'est-il plus qu'une barbe d'épi? Il est des armes que leur subtilité même rend inutiles et impuissantes.
LETTRE LXXXII.
97. « Il n’y a si belle escrime qui ne se perde quand on en vien là. » (Montaigne, I, xix.)
98. Décimus Brutus, l’un des meurtriers de César et chef du parti républicain dans la Gaule cisalpine. Abandonné de ses légions, il voulait aller joindre Brutus et Cassius en Orient ; il fut trahi par un prince gaulois qui le livra aux partisans d’Antoine
99. Le grand Pompée, en un temps de famine, chargé de faire venir des vivres à Rome, s’embarquait par un gros temps et répondait à ses amis qui le dissuadaient de partir : « Il est nécessaire que je parte, et non que je vive. »
100. Aulu-Gelle, Valère Maxime et Pline le Naturaliste répètent cette histoire exagérée jusqu’à la fable. Il s’agissait sans doute d’une multitude de gros serpents.
↑ Énéide, VI, 26.
↑ Énéide, VIII, 297 et VI, 401.
↑ Voy. Lettre XXIV et Consol. à Marcia, XIX.
↑ Énéide, VI, 95.
Lettre 83
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 237-242).
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LETTRE LXXXIII.
Dieu connaît toutes nos pensées. Exercices et régime de Sénèque. Sophisme de Zénon sur l’ivresse.
Tu me demandes compte de chacun de mes jours, de mes jours tout entiers. Tu présumes bien de moi si tu penses que je n’ai rien à déguiser de leur emploi. Oui certes, il faut régler sa vie comme si elle se passait sous l’œil du public ; ses pensées, comme si quelqu’un pouvait, et quelqu’un le peut, lire au fond de nos âmes. Que sert de se cacher en partie aux hommes ? Rien n’est fermé pour Dieu. Il est présent dans nos consciences, il intervient dans nos pensées1. Il intervient, ai-je dit ? comme si jamais il en était absent ! Je ferai donc comme tu l’exiges ; la nature et l’ordre de mes occupations, je te manderai volontiers tout cela. Je vais m’observer dès à présent, et, suivant la plus utile des pratiques, faire la revue de ma journée. Ce qui nous endurcit dans le mal, c’est que nul ne tourne les yeux vers sa vie antérieure. Que ferons-nous ? Voilà ce qui nous occupe, et rarement. Qu’avons-nous fait ? cela n’inquiète guère ; et pourtant les conseils pour l’avenir, c’est du passé qu’ils viennent2.
Ce jour-ci est à moi sans réserve : personne ne m’en a rien enlevé ; il a été partagé tout entier entre les méditations du lit et la lecture : j’en ai donné la moindre partie à l’exercice du corps. Et c’est de quoi je rends grâces à la vieillesse : elle ne me coûte pas grande dépense de temps ; au moindre mouvement je suis las ; et la lassitude, pour l’homme le plus fort, est le terme de l’exercice. Qui ai-je pour compagnons de gymnastique ? Un seul me suffit, Éarinus, jeune esclave, comme tu sais, tout aimable : mais je le changerai. J’en cherche déjà un d’un âge plus tendre. Il prétend que nous sommes tous deux dans la même crise d’âge, parce que les dents[1] lui tombent comme à moi ; mais déjà je puis à peine l’atteindre à la course ; encore quelques jours, je ne le pourrai plus : tu vois ce que je gagne à mes exercices quotidiens. L’intervalle s’agrandit bien vite entre deux coureurs qui vont en sens contraire : en même temps qu’il monte, moi je descends ; et tu n’ignores pas combien de ces deux façons d’aller la dernière est la plus rapide. Encore n’ai-je pas dit vrai, car à mon âge on ne descend pas, on se précipite. Or veux-tu savoir le résultat de notre lutte d’aujourd’hui ? Chose rare chez des coureurs, nous avons touché barre ensemble. À la suite de cette fatigue, je ne dis pas de cet exercice, j’ai pris mon bain d’eau froide, ce qui chez moi s’entend d’une eau médiocrement chaude. Moi qui, intrépide amant de l’eau glacée3, saluais l’Euripe[2] aux calendes de janvier, qui inaugurais la nouvelle année (comme d’autres la commenceraient par une lecture, un écrit, un discours) en me plongeant dans une onde[3] vierge, j’ai reculé mon camp, d’abord sur le Tibre et en dernier lieu près de cette baignoire qui, dans mes jours de courage et d’allure franche, n’a que le soleil pour la tempérer. Peu s’en faut que je ne sois au régime des bains ordinaires. Puis du pain tout sec[4], et une collation sans table après laquelle on n’a pas de mains à laver. Je dors très-peu. Tu sais mon habitude : mon sommeil est fort court et va comme par relais. Il me suffit d’avoir cessé de veiller ; souvent j’ignore que j’ai dormi, souvent j’en ai le vague soupçon.
Mais voici que la clameur du Cirque assiège mon oreille : un cri soudain, universel est venu la frapper, sans toutefois m’arracher à mes réflexions ni même les interrompre[5]. Je supporte très-patiemment le bruit : des voix nombreuses et qui se confondent en une seule sont pour moi comme le flot qui gronde, comme le vent qui fouette la forêt, comme tout ce qui ne produit que d’indistincts retentissements.
Mais à quoi ai-je appliqué aujourd’hui mes pensées ? À ceci, résumé de mes réflexions d’hier : Dans quel but des hommes pourvus de tant de lumières ont-ils, pour les vérités les plus importantes, imaginé des démonstrations si futiles et si embrouillées, qui, fussent-elles justes, ressemblent si fort à l’erreur ? Zénon, le grand Zénon, fondateur de la secte la plus courageuse et la plus austère, veut-il nous détourner de la passion du vin ? Écoute comment il établit que l’honnête homme ne s’enivrera pas : « Nul ne confie un secret à l’homme ivre ; on le confie à l’honnête homme ; donc l’honnête homme ne sera pas ivre. » Observe comme, en opposant à Zénon une proposition du même genre, on parodie la sienne ; il suffit d’en produire une entre mille : « Nul ne confie un secret à un homme endormi : on en confie à l’honnête homme ; donc l’honnête homme ne dort point. » La seule raison qu’on puisse fournir à l’appui de Zénon est de Posidonius ; encore, selon moi, n’est-elle pas soutenable. Il prétend que cette expression, « l’homme qui s’enivre, a deux sens : l’un s’appliquant à l’homme pris de vin, qui n’est plus à soi ; l’autre à celui qui s’enivre habituellement, qui est sujet à ce vice. Zénon parle de ce dernier, non du premier : et en effet, personne ne confiera de secrets à celui que le vin pourrait faire parler. » Distinction fausse, car le premier membre du syllogisme concerne celui qui est ivre, et non celui qui le sera. Tu m’accorderas qu’il y a grande différence entre le mot ivre et le mot ivrogne ; l’homme ivre peut l’être pour la première fois, sans que chez lui ce soit vice ; l’ivrogne peut souvent n’être pas ivre. Je prends donc le mot au sens ordinaire ; d’autant plus qu’il est employé par un auteur qui se pique d’exactitude et qui pèse ses expressions. Ajoute à cela que si Zénon l’a entendu et voulu faire entendre autrement, il a demandé à l’équivoque du mot un moyen de surprise, ce que ne doit pas faire quiconque cherche la vérité. Mais je veux qu’il l’ait entendu autrement ; ce qui suit est faux, savoir qu’on ne confie pas de secret à l’homme qui a l’habitude de s’enivrer. Songe combien de soldats, gens d’ordinaire peu sobres, des généraux, des tribuns, des centurions ont pris pour confidents de choses essentiellement secrètes. Le projet de meurtre contre C. César (je parle de l’homme à qui la défaite de Pompée livra la République) fut communiqué à Tillius Cimber comme à C. Cassius, qui toute sa vie ne but que de l’eau, tandis que Tillius Cimber fut passionné pour le vin et brutal dans son langage, de quoi lui-même plaisantait en disant : « Comment supporterais-je un maître, moi qui ne supporte pas le vin ? » Chacun peut connaître et nommer tels individus à qui on risquerait plus de confier du vin qu’un secret. J’en vais toutefois citer un seul exemple qui me vient à l’esprit, et que je ne veux pas laisser perdre, car il faut enrichir son expérience d’exemples notables, sans toujours recourir à l’antiquité. L. Pison, gouverneur de Rome, ne cessa d’être ivre du jour de son entrée en charge, passant la plus grande partie de la nuit en festins, et ne s’éveillant que vers la sixième heure (midi), où commençait sa matinée. Et pourtant ses fonctions, qui embrassaient la surveillance de la capitale, étaient fort exactement remplies. Nommé par Auguste gouverneur de la Thrace qu’il acheva de dompter, il reçut de lui des ordres confidentiels ; il en reçut de Tibère qui, partant pour la Campanie, laissait dans Rome plus d’un sujet de soupçon et d’ombrage. C’est sans doute parce que ce prince avait été content de l’ivrogne Pison qu’il lui donna pour successeur dans le commandement de la ville Cossus, homme de poids, modéré, mais noyé dans l’ivresse et dégoûtant de crapule, si bien que parfois, lorsqu’au sortir de table il était venu au sénat, on l’en emportait accablé d’un sommeil dont rien ne le pouvait tirer. Voila pourtant l’homme à qui Tibère écrivit de sa main bien des choses qu’il ne croyait pas devoir confier même à ses ministres. Jamais secret politique ou autre n’échappa à Cossus.
Écartons donc ces déclamations banales : « L’âme, dans les liens de l’ivresse, ne s’appartient plus : de même qu’au sortir du pressoir le vin fait éclater les tonneaux et fermente avec tant de force que toute la lie du fond jaillit à la surface, ainsi les bouillonnements de l’ivresse soulèvent et portent au dehors tout ce que l’âme cache au plus profond d’elle-même ; l’homme qui a l’estomac surchargé de flots de vin ne peut retenir ni sa nourriture ni ses secrets : les siens comme ceux des autres, tout déborde pèle-mêle. » Mais bien que la chose arrive souvent, souvent aussi des hommes, que nous savons enclins à boire, sont appelés par nous à délibérer sur de graves intérêts. Il y a donc erreur dans cette assertion de plaidoirie qu’on ne rend pas confident de choses qu’il faille taire quiconque est sujet à s’enivrer.
Ne vaut-il pas bien mieux attaquer de front l’ivrognerie et en exposer tous les vices, qu’évitera sans peine un homme ordinaire, à plus forte raison le sage accompli, satisfait d’éteindre sa soif, et qui, jusque dans ces repas où tout provoque à une gaieté que l’on prolonge en l’honneur d’autrui, s’arrête toujours en deçà de l’ivresse ? Nous verrons plus tard si l’excès du vin trouble la raison du sage et lui fait faire ce que font les gens ivres. En attendant, si tu veux prouver que l’homme de bien ne doit pas s’enivrer, pourquoi procéder par syllogismes ? Montre combien il est honteux d’absorber plus qu’on ne peut tenir, et d’ignorer la mesure de son estomac ; que de choses on fait dans l’ivresse dont on rougit de sang-froid ; que l’ivresse n’est vraiment qu’une démence volontaire. Prolonge quelques jours cet état de l’esprit, douteras-tu qu’il n’y ait démence ? Or ici elle existe, aussi forte, mais plus courte. Rappelle l’exemple d’Alexandre de Macédoine qui dans un festin perça Clitus, son plus cher, son plus fidèle ami, et qui, ayant reconnu son crime, voulut mourir et le méritait bien. Point de mauvais penchant que l’ivresse n’enflamme et ne dévoile : elle bannit le respect humain, ce frein des tentatives coupables. Car en général c’est par honte de mal faire plutôt que par pureté d’intention qu’on s’abstient de prévariquer. Dès que l’ivresse possède notre âme, toutes nos souillures cachées se font jour. L’ivresse ne fait pas le vice, elle lui ôte son masque : alors l’incontinent n’attend pas même le huis clos, et se permet sur-le-champ tout ce que lui demandent ses passions ; alors l’homme aux goûts obscènes confesse et proclame sa frénésie ; le querelleur ne retient plus ni sa langue ni sa main. L’arrogance devient plus superbe, la cruauté plus impitoyable, l’envie plus mordante ; tout vice se dilate et fait explosion. Ajoute cette méconnaissance de soi-même, ces paroles hésitantes et inintelligibles, ces yeux égarés, cette chancelante démarche, ces vertiges, ces lambris qui semblent se mouvoir et tourbillonner avec la maison tout entière ; et cet estomac torturé par le vin qui fermente et distend jusqu’aux entrailles : tourments supportables encore, tant que le vin garde son action simple, mais qu’arrive-t-il s’il est vicié par le sommeil, si l’ivresse tourne à l’indigestion ? Rappelle-toi quels désastres enfanta l’ivresse, quand des peuples entiers s’y plongèrent. Elle a livré à leurs ennemis des races intrépides et belliqueuses, elle a ouvert des cités qu’une opiniâtre vaillance défendait depuis longues années ; les mortels les plus intraitables, les plus rebelles au joug sont tombés, poussés par elle, à la merci de l’étranger : ceux que la guerre trouvait invincibles ont été défaits par le vin.
Vois Alexandre, dont je faisais mention tout à l’heure : de tant d’expéditions lointaines, de tant de batailles, de tant d’hivers traversés nonobstant et l’intempérie et la difficulté des lieux, de tous ces fleuves aux sources ignorées, de toutes ces mers il a échappé sain et sauf ; et son intempérance, et la coupe d’Hercule, cette fatale coupe l’a enterré ! Quelle gloire y a-t-il à loger force vin dans son estomac ? Que la palme te soit demeurée, que nul ne puisse plus répondre à tes rasades provocatrices, qu’au milieu des convives terrassés par le sommeil et vomissants seul tu restes debout, que tu les aies tous vaincus par ton insigne courage, que tu aies tenu plus de vin que pas un ; un tonneau l’emporte sur toi4. Ce Marc-Antoine, grand homme d’ailleurs et génie distingué, quelle autre chose a pu le perdre et le jeter, transfuge de nos mœurs, dans tous les vices des barbares, sinon l’ivrognerie, et sa passion non moins forte pour Cléopâtre ? Voilà ce qui l’a fait ennemi de la République et inégal à ses rivaux ; voilà ce qui l’a rendu cruel jusqu’à se faire apporter à table les têtes des premiers citoyens, alors qu’au milieu des plus somptueux banquets et de tout le faste des rois, ses yeux cherchaient à reconnaître les mains et les traits de ses proscrits, alors que, gorgé de vin, il avait encore soif de sang. Chose révoltante qu’il s’enivrât, combien plus révoltante qu’il se fit bourreau dans l’ivresse ! Presque toujours l’ivrognerie a la cruauté pour compagne ; car elle violente et exaspère l’âme la plus saine. Tout comme les yeux demeurent irritables après une longue ophtalmie, au point que le moindre rayon de soleil les blesse, ainsi des orgies continues rendent les caractères féroces. À force de mettre l’homme hors de soi, cette habitude de frénésie endurcit les vices qu’engendre le vin ; et même de sang-froid ils prévalent.
Expose-nous donc pourquoi le sage devra fuir l’ivresse : montres-en la difformité et tous les périls par des faits, non par des paroles : la chose est facile. Prouve que ces plaisirs, comme on les appelle, quand ils outrepassent la mesure, sont des supplices. Car de prétendre par arguments qu’un excès de vin échauffera le sage et ne lui ôtera pas sa rectitude de sens, si offusqué que soit son cerveau, autant vaut dire qu’une coupe de poison ne le ferait pas mourir, qu’un narcotique ne l’endormirait pas, qu’il prendrait de l’ellébore sans rendre par toutes les issues tout ce qui encrasse ses entrailles. Mais si ses pieds chancellent, si sa langue n’est plus libre, qui t’autorise à supposer qu’en partie il est ivre, et qu’en partie il ne l’est point ?
LETTRE LXXXIII.
1. « De toutes nos pensées nulle ne lui échappe, et nul discours ne se cache de lui.» (Prov., ch. xlii, v. 20.) Voir aussi Sénèque, Fragm. xviii.
2. Discipulus est prioris posterior dies. (P. Syrus.)
On peut voir l’avenir dans les choses passées. (Rotrou.) Voir Balzac, le Prince, xiii.
3. Voir Lettre LIII. Et Horace :
Gelida quum perluor unda,
Per médium frigus. (I, Ép. i.)
4.
Buveurs, quelle erreur est la vôtre !
Vous vous figurez qu’il est beau
De tenir plus de vin qu’un autre :
C’est le mérite d’un tonneau. (Malleville.)
↑ Voy. Lettre XII.
↑ On appelait ainsi des canaux d'eau vive creusés dans les jardins, par allusion à l'Euripe, détroit de l'Eubée. Voy. Lettre XC.
↑ Que n'a réchauffée ni le soleil ni le feu.
↑ Voy. Lettres XVIII et CXIII et Vie de Sénèque.
↑ Voy. Lettres LVI et LXXX.
Lettre 84
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 243-245).
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LETTRE LXXXIV.
La lecture. Comment elle sert à la composition. Les abeilles.
Ces excursions, qui secouent ma paresse, profitent à ma santé, je le sens, et à mes études. Ce que ma santé y gagne, tu le vois : quand l’amour des lettres me rend apathique et insoucieux de mon corps, un mouvement d’emprunt me tient lieu d’exercice. Comment cela sert-il mes études ? Le voici : je ne quitte pas mes lectures. La lecture, à mon sens, est nécessaire, d’abord en ce qu’elle prévient l’exclusif contentement de moi-même ; ensuite, m’initiant aux recherches des autres, elle me fait juger leurs découvertes et méditer sur ce qui reste à découvrir. Elle est l’aliment de l’esprit, qu’elle délasse de l’étude, sans cesser d’être une étude aussi. Il ne faut ni se borner à écrire, ni se borner à lire : car l’un amène la tristesse et l’épuisement (je parle de la composition) ; l’autre énerve et dissipe. Il faut passer de l’un à l’autre, et qu’ils se servent mutuellement de correctif : ce qu’aura glané la lecture, que la composition y mette quelque ensemble. Imitons, comme on dit, les abeilles, qui voltigent çà et là, picorant les fleurs propres à faire le miel5, qui ensuite disposent et répartissent tout le butin par rayons et, comme s’exprime notre Virgile :
D’un miel liquide amassé lentement,
Délicieux nectar, emplissent leurs cellules[1]
À ce propos, l’on n’est pas bien sûr si elles tirent des fleurs un suc qui à l’instant même devient miel ; ou si elles transforment leur récolte en cette substance au moyen d’un certain mélange et d’une propriété de leur organisation. Quelques-uns prétendent en effet que l’industrie de l’abeille consiste non à faire le miel, mais à le recueillir. Ils disent qu’on trouve dans l’Inde, sur les feuilles d’un roseau, un miel produit soit par la rosée du climat, soit par une sécrétion douce et onctueuse du roseau lui-même ; que ce principe est aussi déposé dans nos plantes, mais à une dose moins manifeste et moins sensible6, et que c’est ce principe que poursuit et extrait l’insecte né pour cela. Selon d’autres, c’est par la façon de le pétrir et de l’élaborer que l’abeille convertit en miel ce qu’elle a pompé sur la partie la plus tendre des feuilles et des fleurs ; elle y ajoute une sorte de ferment qui d’éléments variés forme une masse homogène.
Mais, sans me laisser entraîner hors de mon sujet, répétons-le : nous devons, à l’exemple des abeilles, classer tout ce que nous avons rapporté de nos différentes lectures ; tout se conserve mieux par le classement. Puis employons la sagacité et les ressources de notre esprit à fondre en une saveur unique ces extraits divers, de telle sorte que, s’aperçût-on d’où ils furent pris, on s’aperçoive aussi qu’ils ne sont pas tels qu’on les a pris : ainsi voit-on opérer la nature dans le corps de l’homme sans que l’homme s’en mêle aucunement. Tant que nos aliments conservent leur substance première et nagent inaltérés dans l’estomac, c’est un poids pour nous ; mais ont-ils achevé de subir leur métamorphose, alors enfin ce sont des forces, c’est un sang nouveau. Suivons le même procédé pour les aliments de l’esprit. À mesure que nous les prenons, ne leur laissons pas leur forme primitive, leur nature d’emprunt7. Digérons-les : sans quoi ils s’arrêtent à la mémoire et ne vont pas à l’intelligence8. Adoptons-les franchement et qu’ils deviennent nôtres, et transformons en unité ces mille parties, tout comme un total se compose de nombres plus petits et inégaux entre eux, compris un à un dans une seule addition. De même il faut que notre esprit, absorbant tout ce qu’il puise ailleurs, ne laisse voir que le produit obtenu. Si même on retrouve en toi les traits reproduits de quelque modèle profondément gravé dans ton âme par l’admiration, ressemble-lui, j’y consens, mais comme le fils au père, non comme le portrait à l’original : un portrait est une chose morte. « Comment ! on ne reconnaîtra pas de qui sont imités le style, l’argumentation, les pensées ? » La chose, je crois, sera même parfois impossible, si c’est un esprit supérieur qui, prenant de qui il veut les idées premières, fait son œuvre à lui, y met son type, son cachet, et fait tout tendre à l’unité. Ne vois-tu pas de quel grand nombre de voix un chœur est composé ? Toutes cependant ne forment qu’un son, voix aiguës, voix graves, voix moyennes ; aux chants des femmes se marient ceux des hommes et l’accompagnement des flûtes ; aucun effet n’est distinct, l’ensemble seul te frappe. Je parle du chœur tel que les anciens philosophes l’ont connu. Nos concerts d’aujourd’hui emploient plus de chanteurs que les théâtres autrefois n’avaient de spectateurs. Quand tous les passages sont encombrés de ces chanteurs, que le bas du théâtre est bordé de trompettes, et que de l’avant-scène retentissent les flûtes et les instruments de tout genre, de ces sons divers naît l’accord général9. Tel je veux voir l’esprit : j’y veux force instructions, force préceptes, force exemples de plus d’une époque, et que le tout conspire à une même fin.
« Comment, dis-tu, parvenir à cette fin ? » Par une attention soutenue, et en ne faisant rien que par les conseils de la raison. Consens à l’entendre, elle te dira : « Renonce enfin aux vanités que poursuit l’homme par tant de voies ; renonce aux richesses, péril ou fardeau de qui les possède, renonce aux folles joies du corps et de l’âme : elles amollissent, elles énervent ; renonce à l’ambition, gonflée de vide, de chimères et de vent : elle n’a point de limites, elle n’a pas moins peur de voir quelqu’un devant elle que derrière elle ; deux envies la travaillent : la sienne, puis celle d’autrui ; or juge quelle misère : être envieux et envié ! Jette les yeux sur la demeure des grands, sur ce seuil tumultueusement disputé par ceux qui les courtisent : combien d’humiliations pour entrer, combien plus quand tu es admis ! Laisse là ces escaliers de l’opulence, ces vestibules suspendus sur d’énormes terrasses : tu t’y verrais sur la pente d’un abîme et sur une pente glissante. Viens plutôt par ici, viens à la sagesse : dirige-toi vers sa demeure si tranquille et en même temps si riche de ressources. Tout ce qui paraît bien haut placé parmi les choses humaines, en réalité fort petit, ne s’élève que relativement aux plus humbles objets ; on n’y aborde néanmoins que par de roides et difficiles sentiers. Elle est escarpée, la voie qui mène au faîte des dignités. Mais choisis de monter à cet autre séjour devant lequel la Fortune courbe le front ; tu verras sous tes pieds ce qui passe pour grandeurs suprêmes ; et tu seras venu pourtant par un chemin uni au point qui les domine toutes. »
LETTRE LXXXVI.
12. Un Mss. porte Annibali, d’autres Annibalis, un autre Annihal, leçon que nous avons suivie. Au nominatif le sens est qu’Annibal aussi fut exilé de son pays ; avec le génitif, que le sénat romain avait exigé cet exil ; avec le datif, que la victoire de Scipion sur Annibal ne lui avait valu que l’ingratitude de ses concitoyens.
13. Voir Nouvelle Héloise , IVe partie, l. II, description du jardin de M. de Wolmar, où sont critiqués les jardins français dans lesquels se voyaient de grands vases remplis de rien.
14. La pierre spéculaire, espèce d’albâtre transparent de Cappadoce, qui remplaçait le verre très-rare aux fenêtres chez les anciens. « Les rognures mêmes en sont utiles, dit Pline, Hist. XXXVI, xlv, et l’on en sème le grand cirque à l’époque des jeux , ce qui le rend d’une blancheur éblouissante. » Trimalchion, dans Pétrone, en fait semer sa salle de banquet. Sénèque, Lettre xc, dit que l’usage de cette pierre a été découvert de son temps.
15. « Nos ancêtres, dit Varron, avaient l’haleine sentant l’ail et l’oignon, mais musquée de bonne conscience. »
↑ Énéide, I, 432.
Lettre 85
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 246-253).
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LETTRE LXXXV.
Que le sage s’interdise même les passions les plus modérées.
Je t’avais ménagé ; j’avais omis tout ce qui restait encore de trop difficile à démêler, satisfait de te donner comme un avant-goût de ce que disent les nôtres pour établir que la vertu à elle seule suffit à remplir toutes les conditions du bonheur. Tu veux que je réunisse tous les arguments soit de notre école, soit imaginés pour nous persifler : si je l’entreprenais, au lieu d’une lettre je ferais un livre, moi qui témoigne à tout instant que ce genre de démonstration est loin de me plaire. J’ai honte de descendre dans la lice, pour la cause des dieux et des hommes, avec une alène pour toute arme.
« Qui est prudent est aussi tempérant ; l’homme tempérant a de plus la constance ; la constance suppose l’imperturbabilité, laquelle n’admet point d’affection triste ; or qui est libre de tristesse est heureux : donc l’homme prudent est heureux, et la prudence suffit pour le bonheur. » À cette série de déductions, des péripatéticiens répondent que l’imperturbabilité, et la constance, et l’absence de tristesse s’attribuent, dans leur langage, à l’homme qui n’est troublé que rarement et médiocrement, et non pas qui ne l’est jamais ; l’exemption de tristesse, ils l’entendent de quiconque n’y est point enclin et ne se livre pas fréquemment ou avec excès à ce genre de faiblesse : car notre nature ne veut pas qu’aucune âme en soit affranchie ; leur sage, invincible au chagrin, y est toutefois vulnérable... et le reste dans le même sens, suivant l’esprit de leur secte. Ils n’excluent pas les passions, ils les atténuent.
Mais que c’est accorder peu au sage que de le dire plus fort que les plus faibles, plus gai que les plus affligés, plus modéré que les plus fougueux, plus grand que l’extrême bassesse ! Et que n’admire-t-il son agilité, que n’en est-il fier en considérant les boiteux et les estropiés ?
Elle aurait pu courir sur le front des épis,
Sans froisser ni courber ce flexible tapis,
Ou de son pied léger suspendu sur l’abîme,
Sans l’y mouiller jamais, des flots raser la cime[1].
Voilà la vitesse qu’on estime par elle-même, et non pas celle qu’on loue comparativement aux plus lentes allures. Appellerais-tu bien portant l’homme attaqué de fièvre, même légère ? Un degré moindre dans le mal n’est pas la bonne santé.
« Le sage, disent-ils, est appelé imperturbable comme on appelle fruits sans noyau non ceux qui n’en ont point, mais ceux qui l’ont fort petit. » Erreur. Ce n’est pas la diminution, c’est l’absence des vices qui constitue l’homme vertueux tel que je le conçois ; il faut qu’ils soient nuls, non pas moindres ; si peu qu’il y en ait, on les verra croître et lui faire obstacle à chaque pas. Si une fluxion sur les yeux, grandie jusqu’au dernier période, ôte la vue, un commencement de fluxion la trouble. Donne au sage des passions quelconques, la raison, impuissante contre elles, sera emportée comme par un torrent, d’autant plus qu’au lieu d’une seule, c’est la ligue entière des passions que tu lui laisses à combattre. Or cette masse réunie, tout médiocre que soit chaque ennemi, est plus forte que le choc d’un seul, si grand qu’il puisse être. Ce sage a pour la richesse un amour qui est modéré, de l’ambition sans trop de fougue, une colère qu’on peut apaiser, une légèreté moins vagabonde et moins mobile que bien d’autres, un goût de débauche qui n’est point de la frénésie. Mieux partagé serait l’homme qui aurait un seul vice complet que celui qui, à moindre dose, les réunirait tous. D’ailleurs qu’importe le degré de la passion ? Quel qu’il soit, elle ne sait pas obéir, elle ne reçoit pas de conseil. Tout comme nul animal, soit sauvage, soit domestique ou privé, n’obtempère à la raison, parce que leur nature est d’être sourds à sa voix ; de même les passions ne suivent ni n’écoutent, si minimes qu’elles soient. Les tigres ni les lions ne dépouillent jamais leur férocité, bien qu’elle plie quelquefois ; et lorsqu’on s’y attend le moins, cette rage un instant radoucie se réveille terrible. Jamais le vice ne s’est franchement apprivoisé. Enfin, où la raison triomphe, les passions ne naîtront même point ; où elles naissent malgré la raison, malgré elle elles gagnent du terrain. Car il est plus facile de les arrêter au début que de régler leur fougueux développement[2].
Mensonge donc et danger que ce moindre degré dans le mal, système à mettre au même rang que celui qui dirait : « Sois modérément fou, modérément malade. » La vertu seule garde ce tempérament, que n’admettent point les mauvaises affections de l’âme : on les expulse plus aisément qu’on ne les dirige. N’est-il pas vrai que ces vices, invétérés et endurcis, qu’on appelle maladies de l’âme, sont immodérés, comme l’avarice, la cruauté, la tyrannie, l’impiété ? Les passions le sont donc aussi : car des passions on passe aux vices. Et puis, pour peu que tu laisses d’empire à la tristesse, à la crainte, à la cupidité, à tout mouvement dépravé de l’âme, tu n’en seras plus maître. Pourquoi ? Parce que c’est hors de toi qu’ils trouvent leurs stimulants. Aussi se développeront-ils selon que ces causes d’excitation seront plus ou moins énergiques. La crainte sera plus grande si l’objet qui la frappe semble plus grave ou plus imminent ; et le désir d’autant plus vif que de plus riches avantages éveilleront nos espérances. Si la naissance des passions dans l’homme ne dépend pas de l’homme, il dépend aussi peu de lui de les avoir à tel degré. Si tu leur permets de commencer, elles s’accroîtront avec leurs causes et toujours en proportion de celles-ci[3]. Ajoutons que même les plus petites affections de l’âme ne peuvent que grandir : jamais le mal ne garde de mesure. Les maladies les plus légères au début n’en suivent pas moins leur marche, et parfois une aggravation toute minime perd le malade. Mais quelle folie n’est-ce pas de croire qu’une chose dont le commencement ne dépend point de nous, prenne fin quand il nous plaira ! Comment suis-je assez fort pour étouffer ce que je n’ai pu empêcher de se produire, bien qu’il soit plus aisé de fermer la porte à l’ennemi que de le maîtriser une fois reçu ?
On a distingué, on a dit : « L’homme tempérant et sage, tranquille par sa complexion morale et physique, ne l’est point par le fait des événements. Si en effet, dans l’habitude de son âme, il ne sent ni trouble, ni tristesse, ni crainte, une foule de causes surgissent du dehors qui s’en viennent le troubler. » Voici ce qu’on veut dire par là : Il n’est point colère et se fâche pourtant quelquefois ; sans être timide, il a quelquefois peur : en d’autres termes, la crainte n’est pas en lui comme vice, mais comme impression. Admettons l’hypothèse ; et la fréquence des impressions produira le vice ; et la colère, admise dans l’âme, refondra cette constitution morale où la colère n’avait point part. Je dis plus : qui ne méprise pas les accidents du dehors craint donc quelque chose ; et lorsqu’il faudra braver hardiment et en face les glaives et les feux pour la patrie, les lois, la liberté, il marchera de mauvaise grâce et à contre-cœur. Le sage ne tombera jamais dans cette discordance de sentiments.
Il faut prendre garde aussi, ce me semble, de confondre deux points qui veulent être établis séparément. On conclut de la nature même de la chose qu’il n’y a de bien que l’honnête, et pareillement, que la vertu suffit pour le bonheur. S’il n’y a de bien que l’honnête, tout le monde accordera que pour vivre heureusement il suffit de la vertu ; réciproquement, si la vertu seule fait le bonheur, on ne disconviendra pas que l’unique bien c’est l’honnête. Xénocrate et Speusippe tiennent que le bonheur peut à toute force être le fruit de la vertu seule, et que cependant l’honnête n’est pas l’unique bien. Épicure aussi est d’avis qu’avec la vertu l’homme est heureux ; mais qu’en elle-même la vertu n’est point assez pour le bonheur, vu qu’on est heureux par la volupté, qui procède de la vertu, mais qui n’est point la vertu même. – Inepte distinction ! car il dit lui-même que jamais la vertu n’existe sans la volupté. D’après quoi, si toujours elle lui est inséparablement unie, seule elle suffira pour le bonheur, puisqu’elle a avec elle la volupté, puisqu’elle ne va point sans elle, lors même qu’elle est seule. Autre absurdité quand on dit qu’à toute force on sera heureux par la vertu, mais non parfaitement heureux : je ne vois pas comment cela peut se faire. Car la vie heureuse comprend le bien parfait et à son comble : elle est donc parfaitement heureuse. Si celle des dieux n’offre rien de plus grand ni de meilleur ; si la vie heureuse c’est la vie divine, il n’est plus pour elle d’accroissement possible. Et encore, si la vie heureuse est celle qui n’a faute de rien, toute vie heureuse l’est parfaitement ; là se trouve le bonheur et le bonheur suprême. Douteras-tu que la vie heureuse ne soit le souverain bien ? Donc, si elle possède ce bien, elle est souverainement heureuse. Le souverain bien n’étant point susceptible d’augmenter, car qu’y aurait-il au delà du terme le plus élevé ? il en est de même de la vie heureuse qui ne le serait pas sans le souverain bien. Que si tu fais l’un plus heureux que l’autre, tu mets à plus forte raison une infinité de degrés dans le souverain bien, ce bien au-dessus duquel je ne conçois aucun degré. Qu’un homme soit moins heureux qu’un autre, naturellement il ambitionnera cette vie plus heureuse que la sienne. Or l’homme vraiment heureux ne préfère rien à son sort. Il est de même peu croyable qu’il reste quelque chose que le sage aime mieux être que ce qu’il est, ou qu’il ne préfère pas ce qui serait meilleur à ce qu’il a. Car assurément, plus il sera sage, plus il se portera vivement vers la meilleure des situations et voudra la conquérir à tout prix. Or comment serait heureux l’homme qui peut encore, que dis-je ? qui doit encore désirer quelque chose ?
Je vais dire d’où vient cette erreur : on ne sait point qu’il n’y a qu’une vie heureuse. Ce qui fait d’elle la meilleure situation possible, c’est sa qualité et non sa grandeur. Aussi est-elle la même, longue ou courte, répandue ou concentrée, qu’elle se partage entre une infinité de lieux et de devoirs, ou qu’elle se replie sur un seul objet. L’estimer par nombre, mesure et parties, c’est lui ôter son excellence. Or qu’y a-t-il d’excellent en elle ? qu’elle est une vie pleine. Le terme du manger comme du boire est, je pense, la satiété. L’un a mangé plus, l’autre moins ; qu’importe ? les voilà tous deux rassasiés. L’un boit davantage, l’autre moins ; qu’importe, si tous deux n’ont plus soif ? Celui-ci a vécu plus d’années que celui-là : il n’importe, si les nombreuses années du premier n’ont point comporté plus de bonheur que le peu d’années du second. L’homme dont tu dis : « Il est moins heureux, » ne l’est pas du tout ; ce titre d’heureux n’admet pas de diminutif.
« Qui est courageux est sans crainte ; qui est sans crainte est sans tristesse ; qui est sans tristesse est heureux. » Ce syllogisme est de notre école. On cherche à répondre à cela : que nous nous emparons d’un fait erroné et contestable comme d’une chose avouée, en disant que l’homme courageux est sans crainte. Car enfin, cet homme ne craindra-t-il pas des maux imminents ? Ne pas les craindre serait pure folie, aliénation d’esprit plutôt que courage. Il craindra, sans doute très-légèrement ; mais il ne sera pas tout à fait hors de crainte. « Parler ainsi, c’est toujours retomber dans l’abus de prendre pour vertus des vices moindres. Car celui qui craint, quoique plus rarement et moins que d’autres, n’est point pur des atteintes du mal ; seulement elles sont plus légères. » – Encore une fois, je tiens pour insensé quiconque n’appréhende pas tout mal imminent. – « Vous dites vrai, si c’est un mal ; mais s’il sait que ce n’en est point un, s’il ne juge comme mal que la turpitude, il devra envisager le péril d’un œil calme et dédaigner ce que d’autres peuvent craindre ; ou bien, s’il est d’un fou et d’un homme hors de sens de ne pas avoir peur du mal, plus on sera sage, plus cette peur sera forte. » À votre sens, l’homme courageux se jettera donc au-devant des dangers ? « Point du tout. Il ne les craindra pas, mais il les évitera : la prudence lui sied, si la crainte ne lui sied point. » Eh quoi ! la mort, les fers, les brasiers, tous les traits de la Fortune ne l’effrayeront pas ? « Non : il sait que ce ne sont point des maux, mais des semblants de maux ; il voit dans tout cela des épouvantails. Représente-lui la captivité, les fouets sanglants, les chaînes, l’indigence et ces membres que déchirent la maladie ou les cruautés des hommes, évoque d’autres fléaux encore, il les comptera parmi les terreurs paniques. C’est aux peureux à en avoir peur. Regardes-tu comme mal ce à quoi l’homme doit souvent se porter de lui-même ? »
Tu demandes : Qu’est-ce que le mal ? C’est de céder à ce qu’on appelle maux, et de livrer lâchement cette indépendance pour laquelle il faut tout souffrir. C’en est fait de l’indépendance, si on ne brave les vaines menaces qui nous imposent leur joug. On ne mettrait pas en problème ce qui convient à l’homme courageux, si l’on savait ce que c’est que courage. Ce n’est point témérité irréfléchie ni amour des périls, ni manie de rechercher ce que tous redoutent ; c’est la science de distinguer ce qui est mal et ce qui ne l’est pas. Le courage n’excelle pas moins à se protéger lui-même qu’à supporter ces choses qui ont une fausse apparence de maux. « Mais enfin, si le fer est levé sur la tête de l’homme courageux ou va creusant tour à tour telle et telle partie de son corps ; s’il voit rouler sur ses genoux ses entrailles ; si par intervalles, pour qu’il sente mieux ses tortures, on revient à la charge ; si de ses viscères, de ses plaies ressuyées on tire encore de nouveau sang10, n’éprouve-t-il, dis-moi, ni crainte ni douleur ? » Il souffre sans doute, car le plus grand courage ne dépouille point la sensation physique ; mais il ne craint pas, il n’est pas vaincu, il regarde d’en haut ses souffrances. Veux-tu savoir quel esprit l’anime ? Celui d’un ami exhortant son ami malade.
« Ce qui est un mal est nuisible ; ce qui nuit fait que l’homme vaut moins : ni la douleur, ni la pauvreté n’altèrent ses mérites ; donc elles ne sont point des maux. » Cette proposition, nous dit-on, est fausse ; car il y a telle chose qui peut nuire à l’homme sans qu’il en vaille moins. La tempête et les mauvais temps nuisent au pilote, et ne lui ôtent rien de son talent. Certains stoïciens répondent que le talent du pilote se perd dans la tempête et le mauvais temps en ce qu’il ne peut plus accomplir ce qu’il se propose et suivre sa direction : il tombe au-dessous non point de son art, mais de son œuvre. Sur quoi le péripatéticien : « Voilà donc aussi le sage qui vaut moins si la pauvreté, si la douleur, si d’autres crises semblables le pressent : elles ne lui ôtent pas sa vertu, elles en empêchent l’action. » L’objection serait juste, s’il n’y avait disparité entre le pilote et le sage. Celui-ci se propose, dans la conduite de sa vie, non d’accomplir quoi qu’il arrive ce qu’il entreprend, mais d’agir en tout selon le devoir ; le but du pilote est de vaincre tous les obstacles pour mener son navire au port. Les arts ne sont que des agents : ils doivent tenir ce qu’ils promettent ; la sagesse commande et dirige. Les arts sont les serviteurs de la vie ; la sagesse en est la souveraine.
Il y a une autre réponse à faire, ce me semble ; savoir : que jamais ni l’art du pilote ne perd à la tempête, ni l’application de cet art. Le pilote ne te promet point une heureuse traversée : il te promet ses utiles services, son habileté à conduire un vaisseau, laquelle brille d’autant plus que des contre-temps fortuits lui suscitent plus d’obstacles. Celui qui peut dire : « Neptune, jamais tu n’engloutiras ce vaisseau sans que je tienne mon gouvernail droit11, » a satisfait à l’art ; ce n’est pas l’œuvre du pilote, c’est le succès que compromet la tempête. « Comment ? il ne nuit pas au pilote l’accident qui l’empêche de gagner le port, qui rend ses efforts impuissants, qui le reporte en arrière ou le tient immobile, ou enlève ses agrès ? » Ce n’est pas comme pilote, c’est comme navigateur qu’il en souffre. Loin que cela déconcerte son art, il en ressort davantage : car en temps calme, comme on dit, le premier venu est pilote. Le gros temps fait tort au navire, non au pilote en tant que pilote. Il y a en lui deux personnes : l’une qui lui est commune avec tous ceux qui montent le bâtiment où lui-même compte comme passager ; l’autre qui lui est propre et qui le constitue pilote. La tempête lui nuit sous le premier rapport, non pas sous le second. Et puis son art existe pour le service d’autrui : ce sont les passagers qu’il intéresse, comme l’art du médecin s’applique à ceux qu’il traite. La sagesse est un bien tout à la fois commun aux hommes avec lesquels vit le sage, et personnel au sage. Ainsi peut-être la tempête contrarie le pilote en paralysant le ministère qu’il a promis aux passagers ; mais le sage ne reçoit d’échec ni de la pauvreté, ni de la douleur, ni d’aucun des orages de la vie ; car ils n’enchaînent point tous ses actes, mais seulement ceux qui touchent ses semblables : lui-même agit toujours sans toujours réussir[4], et n’est jamais plus grand que quand le sort lui fait obstacle : il remplit alors la vraie mission de la sagesse, qui est le bien, avons-nous dit, et des autres hommes et du sage.
Mais de plus, il ne tombe même pas dans l’impuissance de les servir, lorsque pour son compte il est victime de quelque fatalité. L’humilité de sa fortune l’empêche-t-elle d’enseigner d’exemple l’art de gouverner les peuples, il enseignera comment se gouverne la pauvreté ; son œuvre s’étend à toutes les circonstances de la vie. Et il n’y a ni condition, ni événement qui exclue son action : il remplit alors ce même rôle qui lui interdit de remplir les autres. Également propre à toutes deux, la bonne fortune il la réglera, la mauvaise il la vaincra. Il a exercé sa vertu de manière à la déployer dans les revers comme dans le succès, à n’envisager qu’elle, non la matière qu’elle doit mettre en œuvre. Voilà pourquoi ni pauvreté, ni douleur, ni rien de ce qui pousse les esprits ignorants hors de la voie et dans l’abîme n’arrête le sage. Tu crois que le malheur l’accable ? Le malheur lui sert. Ce n’était pas d’ivoire seulement que Phidias savait faire des statues ; il en faisait de bronze. Tu lui aurais donné du marbre, ou toute autre matière vile au prix du marbre, qu’il en eût tiré, selon qu’elle s’y fût prêtée, des chefs-d’œuvre. Ainsi le sage signalera sa vertu, s’il le peut, dans la richesse ; faute de mieux, dans la pauvreté ; dans sa patrie, s’il y habite ; sinon, sur la terre d’exil ; comme général ou comme soldat, en santé comme en maladie. Quelque destinée qui lui advienne, il en fera sortir de mémorables résultats. Certains hommes domptent les bêtes sauvages et soumettent au joug les plus féroces, celles dont la rencontre nous glace de terreur. C’est peu qu’ils les dépouillent de leur caractère farouche, ils les apprivoisent jusqu’à la familiarité. Le lion souffre de son maître qu’il porte la main dans sa gueule ; le tigre se laisse embrasser de son gardien ; un nain d’Éthiopie fait mettre à genoux et marcher sur la corde un éléphant[5]. De même le sage est expert dans l’art de dompter les maux. La douleur, l’indigence, l’ignominie, la captivité, l’exil, monstres affreux partout ailleurs, dès qu’ils approchent ne sont plus intraitables.
LETTRE LXXXV.
10. M. de Maistre a cru voir là, comme dans la Lettre Lxxviii, un souvenir des tortures infligées sous Néron aux chrétiens ; et il a remarqué une imitation évidente de Sénèque par Lactance, qui dit à propos des martyrs de Dioclétien : « La seule chose qu’évitent les bourreaux, c’est que les chrétiens ne meurent dans la torture ; ils ont grand soin que leurs membres reprennent de la force pour d’autres souffrances, et puissent fournir de nouveau sang au supplice. » (Divin. Instit. , V, II.)
11. Voir Consol. à Marcia, vi. « Que la fortune heurte votre vaisseau par tous les endroits et le couvre de toutes ses vagues, elle ne vous empêchera pas de tenir le gouvernail droit. (Balzac, Consol. à M. de La Valette.)
↑ Énéid., VII, 808. Barthélémy.
↑ Voir De la colère, I, VII et VIII.
↑ Au texte: cum causis crescent, tantique erunt quanti (ou quanto) fient; ce qui n'offre pas de sens. J'ai lu quantæ.
↑ Je lis avec deux Mss. non in effectu. Lemaire: et in effectu.
↑ Voy. Suét., Galba, VI, et Pline, Hist. nat., VIII, II.
Lettre 86
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 254-258).
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LETTRE LXXXVI.
Maison de campagne et bains de Scipion l’Africain. Bains modernes. Plantation des oliviers.
Je t’écris de la villa même de Scipion l’Africain[1] où je me repose, non sans avoir religieusement salué ses mânes et l’autel que je présume être le sépulcre du grand homme. Pour son âme, elle est remontée au ciel sa patrie ; et je me le persuade, non parce qu’il a conduit de grandes armées, honneur qu’il partage avec ce fou de Cambyse qui réussit par sa folie même, mais à cause de sa rare modération et de son patriotisme plus admirable lorsqu’il s’exile que lorsqu’il défend son pays. Ou Scipion devait être perdu pour Rome, ou Rome pour la liberté. « Je ne veux, se dit-il, blesser en rien nos lois ni nos institutions : que le droit reste égal pour tous ; jouis sans moi, ô ma patrie ! du bienfait que tu tiens de moi : j’ai été le sauveur et je serai la preuve de ton indépendance. Je pars, si tu me crois devenu plus grand qu’il ne te convient. »
Comment n’admirerais-je pas cette magnanimité qui embrasse un exil volontaire pour soulager Rome d’un nom qui l’offusque ? Les choses en étaient venues au point que la liberté allait faire outrage à Scipion, ou Scipion à la liberté. Sacrilège des deux parts : donc il céda la place aux lois et prit Liternum pour retraite, laissant à son pays la honte de son exil, comme avait fait Annibal12.
J’ai vu cette villa toute en pierre de taille, cette muraille qui ceint la forêt, ces tours de défense élevées sur les deux flancs de l’édifice, cette citerne masquée de constructions et de verdure et qui suffirait aux besoins d’une armée, ce bain tout étroit, et ténébreux selon l’usage antique : nos pères n’imaginaient pas qu’il fît chaud dans une pièce, à moins qu’il n’y fît pas clair. De quelle douce émotion je fus saisi en comparant les habitudes de Scipion aux nôtres ! Voilà l’humble recoin où la terreur de Carthage, où celui à qui Rome doit de n’avoir été qu’une fois prise[2], baignait ses membres fatigués de rustiques travaux : car tels étaient ses exercices, et, comme faisaient nos aïeux, il domptait le sol de ses propres mains. Il habita sous ce toit grossier, ce vil pavé portait le héros. Qui consentirait de nos jours à se baigner si mesquinement ? On s’estime pauvre et misérablement logé, si les murs de nos bains ne resplendissent d’astragales dont l’ampleur égale la richesse ; si les marbres numides, pour trancher de couleurs, ne s’incrustent dans ceux d’Alexandrie ; si des festons de mosaïque, prodiges de travail et rivaux de la peinture, ne serpentent tout autour ; si le verre ne lambrisse les plafonds ; si la pierre de Thasos[3], jadis la rare curiosité de quelque temple, ne revêt ces piscines où nous plongeons nos corps desséchés par d’excessives transpirations, et si des bouches d’argent n’y vomissent l’onde à grands flots. Et je ne parle encore que de bains plébéiens : si je décrivais ceux de nos affranchis ! Que de statues, que de colonnes qui ne soutiennent rien13, qu’ils dressent là comme décor, par besoin de dépense ! Quelles masses d’eaux tombant en cascades avec fracas ! Nous voilà blasés à tel point que nos pieds ne veulent plus fouler que des pierres précieuses. Il y a dans ce bain de Scipion de faibles jours, fentes plutôt que fenêtres, pratiqués dans la pierre du mur pour recevoir la clarté sans nuire aux fortifications. Aujourd’hui on appelle nid de cloportes un bain qui n’est point disposé de telle façon que de vastes fenêtres y admettent le soleil à toute heure du jour, que l’on puisse tout ensemble et se laver et se brunir la peau, et que de sa baignoire on découvre au loin la campagne et les mers. Aussi des édifices qui attiraient le concours et l’admiration de tous le jour de leur dédicace, sont rejetés au rang des antiquités à mesure que le luxe trouve par de nouveaux moyens à s’éclipser lui-même. Jadis les bains publics étaient rares, et nul embellissement ne les ornait : à quoi bon orner ce qui coûtait d’entrée le quart d’un as[4], ce que l’on créait pour l’utilité, non pour l’agrément ? L’eau ne montait point du fond des bassins et ne se renouvelait pas sans cesse comme le courant d’une source thermale : on n’attachait pas tant de prix au degré de transparence d’une eau où le corps allait déposer ses souillures. Mais, ô dieux ! quel plaisir n’est-ce pas d’entrer dans ces bains obscurs, revêtus d’un crépi grossier, quand vous savez qu’un édile comme Caton, ou Fabius Maximus, ou l’un des Cornélius Scipions y mettaient la main pour en régler la chaleur ! Car c’était aussi pour ces grands hommes une des fonctions de l’édilité de visiter les lieux qui s’ouvraient pour le peuple, d’y faire régner la propreté, une convenable et saine température, non point celle dont on s’est naguère avisé, température d’incendie, au point qu’un esclave convaincu d’un crime devrait n’être que baigné tout vif. Je ne vois plus en quoi diffère un bain chaud d’un bain d’eau bouillante. Combien aujourd’hui certaines gens ne taxent-ils pas Scipion de rusticité ! Ne devait-il point faire entrer le jour dans son étuve par de larges spéculaires14, et rôtir en plein soleil, en attendant d’être cuit dans son bain ? L’infortuné mortel ! Il ne sut pas jouir. Son eau n’était pas filtrée, mais bien souvent trouble et, s’il avait plu un peu fort, presque bourbeuse. Or il ne s’inquiétait guère de la trouver telle : il y venait laver sa sueur et non ses parfums. Ici, dis-moi ; n’entends-tu pas d’avance ces exclamations : « Je n’envie guère ce Scipion : oui, c’était vivre en exilé que se baigner de la sorte. » Et même, le sais-tu, il ne se baignait pas tous les jours. Car, au dire de ceux qui nous ont décrit les usages de la vieille Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, à cause des souillures contractées par le travail ; mais l’ablution du corps entier n’avait lieu qu’aux jours de marché. Sur quoi l’on va me dire : « Ils étaient donc bien sales ! Quelle odeur ils devaient avoir ! » Ils sentaient la guerre, le travail, l’homme enfin15. Depuis que les bains sont devenus si nets, les corps sont plus souillés que jamais. Si Horace veut peindre un infâme trop connu par ses raffinements sensuels, que dit-il ?
Rufillus sent le musc[5].
Rufillus vivrait aujourd’hui qu’il semblerait sentir le bouc, qu’il serait comme ce Gorgonius que le même Horace lui oppose. Prendre des parfums n’est plus rien, si on ne les renouvelle deux, trois fois le jour, de peur que tout s’évapore. Et ces gens font gloire de leurs odeurs, comme si elles venaient d’eux ! Si tu trouves ceci trop austère, accuses-en l’influence du lieu. Là j’ai appris d’Ægialus, chef d’exploitation trèsintelligent et possesseur actuel de ce domaine, que même les vieux arbres peuvent se transplanter. Chose essentielle à savoir pour nous autres vieillards qui ne mettons pas en terre un olivier qui ne soit pour un autre. Ægialus en a transplanté devant moi en automne un de trois ou quatre ans dont les fruits ne l’avaient point satisfait. Toi aussi tu pourras t’abriter sous cet arbre lent à venir
Qui, né pour un autre âge,
À nos futurs neveux réserve son ombrage[6].
Lettre 86 comme dit notre Virgile, moins soigneux de l’exacte vérité que de la grâce parfaite des détails ; il a voulu non pas instruire l’homme des champs, mais charmer ses lecteurs. En effet, sans parler de mainte autre erreur, il a fallu qu’aujourd’hui je le prisse en défaut sur le point que voici
Sème au printemps la fève ; au printemps les sainfoins
Et le millet doré redemandent tes soins[7].
N’y a-t-il qu’une époque pour semer ces trois choses, et chacune doit-elle se semer au printemps ? Tu vas en juger.
Je t’écris au moment où juin décline déjà vers juillet : eh bien ! je viens de voir, le même jour, semer le millet et récolter la fève.
Revenons à l’olivier, que j’ai vu aussi transplanter de deux manières. Figure-toi des arbres de belle grandeur, tous leurs rameaux coupés à un pied du tronc : ils ont leur tige, on a retranché, sans toucher à la souche principale où elles tiennent, le chevelu des racines : cette souche frottée de fumier est plongée dans la fosse ; puis non content d’y amonceler la terre, on la presse en piétinant. Rien, à ce que dit Ægialus, n’est plus efficace que cette pression : elle ferme passage au froid et au vent, rend l’arbre moins mobile et permet aux racines nouvelles de s’étendre et de mordre le sol : elles sont si tendres et si faiblement adhérentes que la moindre agitation les arracherait infailliblement. De plus, avant d’enfouir l’arbre, il ratisse légèrement l’écorce ; car il prétend qu’il repousse des racines de toute la partie mise à nu. Le tronc ne doit pas s’élever de terre au delà de trois ou quatre pieds, vu qu’en très-peu de temps il se garnira de branches depuis le bas et ne restera pas en grande partie, comme les vieux oliviers, aride et rabougri.
Voici quel fut son second mode de transplantation : de fortes branches, dont l’écorce non durcie encore ressemble à celle des jeunes arbres, se plantaient comme des troncs. Leur croissance est un peu plus lente ; mais, comme s’ils partaient d’une tige mère, ils n’ont rien qui choque le toucher ni la vue. J’ai vu encore un vieux cep de vigne qu’on détache du tronc pour le transplanter : il faut ramasser en faisceau, s’il se peut, jusqu’aux moindres poils des racines, puis coucher le plant bien au long, pour que le cep même en jette de nouvelles. Et j’en ai vu de plantés en février, et même à la fin de mars, qui déjà tiennent embrassé l’ormeau de leur voisin. Au surplus tous ces arbres que j’appelle à haute tige[8] veulent, suivant Ægialus, être arrosés d’eau de citerne : si ce moyen est bon, nous avons la pluie à commandement. Je ne veux pas t’en apprendre plus, de crainte de te mettre en état, comme Ægialus l’a fait avec moi, de disputer contre ton maître.
LETTRE LXXXVI.
12. Un Mss. porte Annibali, d’autres Annibalis, un autre Annihal, leçon que nous avons suivie. Au nominatif le sens est qu’Annibal aussi fut exilé de son pays ; avec le génitif, que le sénat romain avait exigé cet exil ; avec le datif, que la victoire de Scipion sur Annibal ne lui avait valu que l’ingratitude de ses concitoyens.
13. Voir Nouvelle Héloise , IVe partie, l. II, description du jardin de M. de Wolmar, où sont critiqués les jardins français dans lesquels se voyaient de grands vases remplis de rien.
14. La pierre spéculaire, espèce d’albâtre transparent de Cappadoce, qui remplaçait le verre très-rare aux fenêtres chez les anciens. « Les rognures mêmes en sont utiles, dit Pline, Hist. XXXVI, xlv, et l’on en sème le grand cirque à l’époque des jeux , ce qui le rend d’une blancheur éblouissante. » Trimalchion, dans Pétrone, en fait semer sa salle de banquet. Sénèque, Lettre xc, dit que l’usage de cette pierre a été découvert de son temps.
15. « Nos ancêtres, dit Varron, avaient l’haleine sentant l’ail et l’oignon, mais musquée de bonne conscience. »
↑ Voir, sur cette villa, Lettre LI.
↑ Par les gaulois.
↑ Sorte de marbre veiné.
↑ À peu près un centime et demi
↑ Horace, Ép. II, liv. I.
↑ Géorg., II, 58. Delille.
Mes arrières neveux me devront cet ombrage. (La Fontaine)
↑ Géorgiq., I, 215. Delille.
↑ Je lis grandiscapiæ, comme plus haut arborum truncos cum scap suo et non rapo.
Lettre 87
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 258-266).
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Lettre 88 ►
LETTRE LXXXVII.
Frugalité de Sénèque. Du luxe. Les richesses sont-elles un bien ?
J’ai fait naufrage avant de m’embarquer : comment la chose arriva-t-elle, je ne le dirai pas ; tu pourrais la ranger parmi les paradoxes stoïciens dont aucun pourtant n’est ni mensonger, ni si étrange qu’il paraît l’être au premier aspect, ce que je te ferai voir quand tu voudras, et même quand tu ne le voudrais pas. En attendant, mon expédition m’a appris combien nous avons d’objets superflus, et qu’un facile raisonnement porterait l’homme à se défaire de choses que parfois la nécessité lui enlève et dont il ne sent pas la perte. Avec le peu d’esclaves que pouvait tenir un seul chariot, sans autre garde-robe que ce que nous portons sur nous, mon cher Maxime et moi sommes déjà au second jour du plus heureux voyage. Mon matelas est par terre, et moi sur mon matelas. De deux manteaux l’un sert à garnir ma couche, l’autre à la couvrir. Quant au dîner, on n’aurait su rien en distraire ; il n’a pas fallu grand temps pour l’apprêter : je ne suis jamais sans figues sèches, pas plus que sans tablettes à écrire. Si j’ai du pain, les figues font mon ragoût ; sinon, elles me servent de pain. Grâce à elles, chaque jour est pour moi un jour16 de nouvel an que je me rends propice et heureux au moyen de bonnes pensées et de tout ce qui élève l’âme. Or jamais l’âme ne s’élève plus haut que lorsque isolée des choses étrangères elle a conquis la paix en bannissant la crainte, la richesse, en ne désirant rien. La voiture où je suis placé est tout à fait rustique : nos mules ne donnent signe de vie que parce qu’elles se traînent encore ; le muletier va sans chaussure, et ce n’est pas à cause de la chaleur. J’ai peine à gagner sur moi de laisser croire qu’une pareille voiture est la mienne : elle survit donc toujours en moi, la mauvaise honte de ce qui est bien ! Chaque fois qu’un train plus élégant arrive sur nous, j’ai beau m’en vouloir, je rougis, preuve que ces beaux plans, approuvés et vantés par moi, ne sont pas encore adoptés franchement et d’une manière invariable. Qui rougit d’un attelage mesquin sera glorieux d’une voiture de prix. J’ai fait peu de progrès jusqu’ici : je n’ose point être simple à la face des gens ; je m’inquiète toujours de ce que pensent de moi ceux qui passent.
Et c’est contre ce que pense tout le genre humain que ma voix devrait s’élever : insensés, dupes que vous êtes, en extase devant des superfluités, vous n’estimez jamais l’homme par ses biens propres. S’agit-il de patrimoine ? Calculateurs des plus experts, vous dressez l’inventaire de l’homme à qui vous allez prêter ou votre argent ou vos services, car cet article aussi se porte en compte, et vous dites : « Ses biens sont considérables, mais il doit beaucoup ; il a une maison superbe, mais payée d’emprunts ; personne ne présente au premier signal des valets de meilleure mine, mais il ne fait pas honneur à ses engagements ; ses créanciers soldés il n’aurait plus rien. » Ne devriez-vous pas à tout autre égard raisonner de même, vous enquérir avec soin des qualités que chacun possède en propre ? Cet homme est riche, pensez-vous : car il se fait suivre, même en voyage, d’une vaisselle d’or ; car il a des terres de labour dans toutes les provinces ; car il feuillette un énorme livre d’échéances ; car il possède, aux portes de Rome, plus d’arpents qu’on ne lui pardonnerait d’en posséder dans les déserts de l’Apulie. « Avezvous tout dit ? Eh bien, il est pauvre. » Comment ? « Parce qu’il doit. » Combien ? « Tout ce qu’il a. » N’est-ce pas la même chose à vos yeux d’emprunter aux hommes que d’emprunter à la Fortune ? Que me font ces mules rebondies, toutes de couleur pareille ? Et ces voitures ciselées ?
L’or se mêle aux dessins de leur housse écarlate ;
L’or brille aux longs colliers sur leur poitrail pendants,
Et des freins d’or massif sont rongés sous leurs dents[1].
Tout cela ne fait pas que le maître en vaille mieux17, non plus que la mule. M. Caton le censeur, dont la naissance fut aussi heureuse pour la République que celle de Scipion, car si l’un fit la guerre à nos ennemis, l’autre la fit aux mauvaises mœurs, Caton montait un méchant bidet, et portait en croupe un bissac, pour avoir avec lui l’indispensable. Oh ! s’il pouvait aujourd’hui se rencontrer avec l’un de ces élégants, si magnifiques sur les grands chemins, escortés de coureurs, d’écuyers numides, de torrents de poussière qu’ils chassent devant eux[2] ! Caton sans doute paraîtrait moins bien équipé, moins bien entouré que le raffiné qui, au milieu de tout cet appareil, en est à se demander s’il se louera comme gladiateur ou comme bestiaire. Siècle glorieux que celui où un général triomphateur, un censeur de Rome et plus que tout cela, un Caton se contentait d’un seul cheval qui n’était pas même tout pour lui : car moitié était occupée par son bagage pendant de chaque côté de la selle. À tous ces coursiers brillants d’embonpoint, à ces andalous, à ces agiles trotteurs ne préférerais-tu pas l’unique cheval de Caton, pansé par Caton lui-même ?
Mais, je le vois, une telle matière serait sans terme, si moi-même je ne finissais. Je n’en dirai donc pas davantage de ces équipages de route qu’on devinait sans doute devoir être un jour ce qu’ils sont, quand on les appela pour la première fois impedimenta, des embarras. Je veux en revanche t’entretenir encore de quelques syllogismes de notre école au sujet de la vertu, qui, nous le prétendons, satisfait à toutes les conditions du bonheur. « Ce qui est bon rend l’homme bon, de même que ce qu’il y a de bon dans l’art musical fait le musicien ; les dons du hasard ne font pas l’homme bon ; ce ne sont donc pas des biens. » À quoi les péripatéticiens répondent que le premier terme de notre énoncé est faux : « De ce qu’une chose est bonne, il ne suit pas nécessairement qu’elle rende l’homme bon. Il peut y avoir dans la musique quelque chose de bon comme les cordes, la flûte ou tout autre instrument propre à accompagner le chanteur ; mais rien de tout cela ne fait un musicien. » Nous répliquons qu’ils ne saisissent pas dans quel sens nous prenons ces termes : ce qu’il y a de bon dans la musique. Nous ne parlons pas du bagage d’un musicien, mais de ce qui le fait musicien : eux considèrent le matériel de l’art, au lieu de l’art même. Mais si dans cet art proprement dit il y a quelque chose de bon, c’est là nécessairement ce qui fera le musicien. Tâchons de rendre ceci encore plus clair : le mot bon, en musique, se dit de deux choses, de ce qui sert le musicien comme exécutant, et de ce qui fait l’art accompli. À l’exécution appartiennent les instruments, les flûtes, les cordes : ils ne tiennent point directement à l’art. On est artiste même sans instruments : peut-être ne peut-on pas alors tirer parti de son art. Cette distinction n’a pas lieu dans l’homme : le bien de l’homme est aussi le bien de sa vie.
« Ce que l’homme le plus méprisé, ce que l’infâme peut obtenir n’est pas un bien ; or un prostitueur, un maître d’escrime obtiennent la richesse : elle n’est donc pas un bien. » Proposition fausse, s’écrie-t-on. Car dans les professions de grammairien, de médecin, de pilote, on voit les plus minces individus arriver aux richesses. – Mais ces professions ne se piquent pas de grandeur d’âme, ne portent pas le cœur haut, ne dédaignent pas les dons du hasard. La vertu élève l’homme au-dessus de lui-même, au-dessus des objets les plus chers aux autres mortels : ce qu’ils appellent biens, ce qu’ils appellent maux, n’excite en lui ni désirs passionnés, ni folles craintes. Chélidon, l’un des eunuques de Cléopâtre, posséda un immense patrimoine. Tout récemment Natalis, dont la langue était aussi impure que méchante, dont la bouche recueillait les purgations périodiques des femmes, hérita d’une foule de testateurs et eut lui-même nombre d’héritiers. Eh bien, est-ce la richesse qui l’a souillé, ou lui qui a rendu la richesse immonde ?
L’argent tombe sur certains hommes comme une pièce de monnaie dans un égout. La vertu est plus haut placée que ce vil métal : sa valeur à elle est tout intrinsèque ; aucun de ces profits qui arrivent par bonnes comme par mauvaises voies ne sont à ses yeux des biens. Or la science soit du médecin, soit du pilote, ne défend ni à elle-même ni aux siens l’admiration de ces choses-là. Qui n’est pas honnête homme peut néanmoins être médecin, pilote ou grammairien, tout comme cuisinier sans doute. Mais qui possède des avantages peu communs ne peut être classé dans le commun des hommes. Tel est le bien, tel sera l’homme. Un coffre-fort vaut ce qu’il contient, ou plutôt il est l’accessoire de ce qu’il contient. Un sac d’écus a-t-il jamais d’autre prix que celui de l’argent qu’il renferme ? Il en est de même des possesseurs de grands patrimoines : ils sont des accessoires, des appendices de leurs propriétés. D’où vient donc la grandeur du sage ? De ce que son âme est grande. Il est donc vrai que ce qu’on voit échoir aux mortels les plus méprisés n’est pas un bien. Aussi ne dirai-je jamais que l’insensibilité soit un bien : elle est le partage de la cigale, de la puce. Je ne donnerai pas même ce nom à la tranquillité, à l’absence de chagrin : quoi de plus tranquille que le vermisseau ?
Tu veux savoir ce qui constitue le sage ? Ce qui constitue Dieu. Tu es forcé d’accorder au sage quelque chose de divin, de céleste, de sublime. Le vrai bien n’est pas fait pour tous, et n’admet pas pour possesseur le premier venu.
Il faut voir ce que donne ou refuse une terre.
Là réussit le blé, la vigne ailleurs prospère ;
Plus loin l’arbre fertile en verger grandira,
Et sans culture ici le gazon verdira.
L’Inde aura son ivoire, et Saba dans ses plaines
Récoltera l’encens ; et de ses noirs domaines
Le Chalybe aux flancs nus nous enverra le fer ;
Le Tmole son safran parfumé…[3].
Ces productions furent réparties en divers climats, pour obliger les mortels à commercer entre eux, si les uns voulaient recevoir des autres et leur donner réciproquement. Le souverain bien aussi a sa patrie à lui : il ne naît point aux mêmes lieux que l’ivoire18, aux mêmes lieux que le fer. Et où donc naît-il ? Dans notre âme. Si elle n’est pure, si elle n’est sainte, Dieu n’y logera point.
« Le bien ne peut naître du mal : la cupidité crée la richesse, la richesse n’est donc pas un bien, » On répond qu’il n’est pas vrai que le bien ne naisse point du mal ; car du sacrilège et du vol il provient de l’argent. Ainsi ce sera un mal que le sacrilège et que le vol, mais à ce titre qu’ils font plus de maux que de biens : car encore donnent-ils du profit, quoique empoisonné par la crainte, l’anxiété, les tourments de l’âme et du corps. – Quiconque parle ainsi se condamne à admettre que si le sacrilège est un mal comme entraînant beaucoup de maux, c’est un bien à quelque autre égard, parce qu’il rapporte quelque avantage ; or se peut-il rien de plus monstrueux, bien qu’on ait dès longtemps persuadé aux hommes que le sacrilège, le vol, l’adultère sont au nombre des biens ? Que de gens n’ont point honte du vol ! combien font gloire de l’adultère ! On punit les petits sacrilèges ; les grands sont portés en triomphe19. D’ailleurs si sous un rapport quelconque le sacrilège est réellement un bien, il sera plus, il sera honorable et qualifié de méritoire[4], ce que nulle conscience humaine n’admettra. Non, encore une fois, le bien ne peut naître du mal. Si en effet, comme vous le dites, le sacrilège est un mal uniquement parce qu’il entraîne beaucoup de maux, faites-lui remise des supplices, garantissez-lui la sécurité, ce sera un bien complet de tout point. Et pourtant le plus grand supplice du crime n’est-il pas dans le crime même ? Crois-tu la peine différée tant que le bourreau, tant que les cachots ne sont point là ? erreur ; elle se fait sentir sitôt l’acte commis, que dis-je ? lors même qu’il se commet. Ainsi du mal ne peut naître le bien, pas plus que la figue de l’olivier. Le fruit répond à la semence : le bien ne dégénère pas. Dès que l’honnête ne peut provenir de la turpitude, le mal ne produit pas le bien : car l’honnête et le bien, c’est tout un. Quelques stoïciens objectent à ceci : qu’en admettant que l’argent est un bien de quelque part qu’il vienne, il ne s’ensuit pas que ce soit un argent sacrilège, quoique étant le fruit d’un sacrilège. Voici comment je comprends la chose. Dans la même urne il y a de l’or et une vipère : si tu en tires l’or[5], ce n’est pas parce qu’elle renferme une vipère que l’urne te fournit cet or, mais elle te le fournit quoiqu’elle renferme aussi une vipère. Les profits du sacrilège ont lieu de la même manière, non parce que c’est chose honteuse et criminelle que le sacrilège, mais parce qu’au crime se joint le profit. De même que dans cette urne il n’y a de mauvais que la vipère, et non l’or qui s’y trouve en même temps ; ainsi pour le sacrilège le mal est dans le crime, non dans le profit. Cette opinion n’est pas la mienne : les deux termes de la comparaison sont très-dissemblables. Je puis d’une part prendre l’or sans la vipère, de l’autre je ne puis arriver au profit que par le sacrilège. Ce profit-là n’est point à côté du crime ; il fait corps avec lui.
« Toute chose dont la poursuite nous fera tomber dans une foule de maux n’est pas un bien. La poursuite des richesses nous jette dans une foule de maux ; donc les richesses ne sont pas un bien. » Votre proposition, nous dit-on, signifie deux choses : l’une qu’en voulant arriver aux richesses nous tombons dans une foule de maux : or cet inconvénient a lieu aussi dans la poursuite de la vertu. Tel qui court les mers pour s’instruire aboutit au naufrage ; tel autre à la captivité. Voici le second sens : ce qui nous fait tomber dans le mal n’est pas un bien. Mais il ne suit pas de cette proposition que les richesses ou les voluptés nous précipitent dans le malheur ; autrement, loin d’être un bien, elles seraient un mal. Or vous vous bornez à dire qu’elles ne sont pas un bien. Ce n’est pas tout : vous accordez que les richesses ont quelque utilité ; vous les rangez parmi les avantages de la vie. Mais d’après votre raisonnement elles ne seront pas même des avantages, car par elles une foule d’inconvénients nous arrivent.
Certains philosophes répondent : « qu’on impute faussement aux richesses ces inconvénients. Elles ne font de mal à personne : le mal ne vient que de notre folie à nous ou de l’iniquité d’autrui. Ainsi l’épée d’elle-même ne tue point ; elle est l’arme de celui qui tue. Il n’est pas vrai que les richesses vous nuisent, parce qu’on vous nuit à cause de vos richesses. » Posidonius, ce me semble, a mieux répondu : « Les richesses sont des causes de maux, non pas qu’elles-mêmes fassent quelque mal, mais parce qu’elles excitent à mal faire. » Car autre est la cause efficiente, qui produit à l’instant et nécessairement le mal, autre la cause antérieure ; et les richesses ne renferment que celle-là. Elles enflent l’âme, engendrent l’orgueil et suscitent l’envie ; elles égarent à tel point la raison que le renom d’homme riche, dût-il nous porter malheur, nous enchante. Or les vrais biens doivent être irréprochables : ils sont purs, ne corrompent point l’âme, ne la troublent point : ils l’élèvent et l’agrandissent, mais sans la gonfler. Les vrais biens inspirent de la confiance ; les richesses, de l’audace ; les vrais biens donnent de la grandeur à l’âme ; les richesses, de l’insolence. Et l’insolence n’est qu’un faux semblant de grandeur. « À ce compte les richesses non-seulement ne sont pas un bien, elles sont même un mal. » Oui, si elles nuisaient par elles-mêmes ; si, comme je l’ai dit, elles étaient cause efficiente ; mais elles ne sont qu’une cause antérieure, laquelle, il est vrai, excite au mal, y entraîne même ; car elles offrent des apparences, des semblants de bien, et le grand nombre y peut croire. La vertu aussi est une cause antécédente d’envie ; car que de gens dont la sagesse, dont la justice excitent ce sentiment ! mais cette cause n’est pas immédiate et ne frappe pas tout d’abord. Loin de là, ce qui dans la vertu frappe le plus l’imagination des hommes, c’est qu’elle inspire l’amour et l’admiration. Posidonius veut qu’on pose ainsi la question : « Ce qui ne donne à l’âme ni grandeur, ni confiance, ni sécurité, n’est pas un bien ; or les richesses, la santé et autres dons semblables ne procurent aucune de ces trois choses ; donc ce ne sont pas des biens. » Il renforce encore sa proposition de cette manière : « Ce qui, loin de donner de la grandeur, de la confiance, de la sécurité à l’âme, n’engendre au contraire qu’insolence, morgue, présomption, n’est pas un bien ; or les dons du hasard nous portent à tout cela ; donc ce ne sont pas des biens. » – À ce compte, disent nos adversaires, ce ne seront pas même des avantages. – Les avantages ne sont pas de même nature que les biens. Un avantage apporte plus d’utilité que de désagrément ; un bien doit être sans mélange et n’avoir en soi rien de nuisible. Ce qui fait le bien, ce n’est pas d’être plus utile que nuisible, c’est d’être exclusivement utile. D’ailleurs les avantages sont aussi pour les animaux, pour les hommes imparfaits, pour les sots. C’est pourquoi les inconvénients peuvent s’y mêler ; mais on appelle avantage ce qu’on juge tel sous la plupart des rapports. Le bien appartient au sage seul, et ne doit point comporter d’alliage.
Prends courage : il ne te reste plus qu’un nœud à dénouer, mais c’est le nœud d’Hercule[6]. « Une somme de maux ne fait pas un bien : plusieurs pauvretés font une richesse ; donc la richesse n’est pas un bien. » Notre école ne reconnaît pas ce syllogisme : les péripatéticiens qui l’imaginèrent en donnent aussi le mot. Mais, dit Posidonius, ce sophisme rebattu dans toutes les chaires de dialectique est ainsi réfuté par Antipater : « Qui dit pauvreté ne dit pas possession, mais retranchement ou, comme les anciens, privation, orbationem, que les Grecs nomment στέρησιν. On vous appelle pauvre à raison non de ce que vous avez, mais de ce que vous n’avez pas. Des vides multipliés ne rempliront rien : les richesses se composent de plusieurs possessions, et non d’une somme de dénûments. Vous n’entendez pas comme il faut le mot de pauvreté. C’est l’état non de qui a peu, mais de l’homme à qui il manque beaucoup. Il se dit non de ce qu’on possède, mais de ce qu’on n’a pas. » J’exprimerais plus facilement ma pensée s’il existait un mot latin qui eût le sens d’ἀνυπαρξία (non existence), qualification qu’Antipater assigne à la pauvreté. Pour moi, je ne vois pas que la pauvreté soit autre chose que la possession de peu. Nous examinerons, quelque jour que nous serons bien de loisir, ce qui constitue la richesse et la pauvreté. Mais alors aussi nous considérerons s’il ne vaudrait pas mieux l’apprivoiser, cette pauvreté, et ôter à la richesse sa morgue sourcilleuse, que de disputer sur les mots comme si l’on était d’accord sur les choses. Prenons que nous sommes convoqués à une assemblée du peuple. On propose une loi sur l’abolition des richesses : est-ce avec de tels syllogismes que nous comptons la soutenir ou la combattre ? Obtiendrons-nous ainsi que le peuple romain redemande avec enthousiasme cette pauvreté qui fut le fondement et la cause de sa puissance, et qu’il s’alarme de ses richesses ; et qu’il se dise qu’il les a trouvées chez des vaincus ; que par elles la brigue, la vénalité, les séditions ont fait irruption dans la cité la plus pure et la plus tempérante ; que l’on étale avec trop de faste la dépouille des nations ; que ce qu’un peuple a ravi à tous, il est plus facile à tous de le reprendre à un seul[7] ? — Voilà ce qu’il importe plus de démontrer. Exterminons les vices, au lieu de les définir. Parlons, si nous pouvons, avec plus de vigueur, sinon plus nettement.
LETTRE LXXXVII.
16. « On s’envoyait réciproquement des figues ce jour-là pour se souhaiter une douce année » :
Et peragat cœptum dulcis ut annus iter. (Ovide, Fast. I, v. 185.)