Epistulae Morales (page 7)
Lettre 87 (suite)
17. « Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l’on t’en estime davantage. L’on écarte tout cet attirail qui t’est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n’es qu’un fat. » (La Bruyère , du Mérite personn.)
18. Voir Horace, I, Ép. ii.
On ne le tire pas des veines du Potose. (Boileau, Ép. v.)
19. « Ceux qui volent les particuliers passent leur vie, disait Caton, dans les chaînes et dans les cachots ; les voleurs publics sur l’or et sur la pourpre.» (A.-Gellius, XI, xviii.)
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs ;
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs.
(La Fontaine.)
↑ Énéide, VII, 277. Barthélemy.
↑ Voir Lettre CXXIII.
↑ Géorgiq., I, 53.
↑ Texte altéré. Nostra enim actio est: interpolation.
↑ Quia illic et vipera est. autre interpolation.
↑ Autrement dit: le nœud gordien.
↑ Réflexion prophétique
Lettre 88
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 266-275).
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LETTRE LXXXVIII.
Des arts libéraux20.
Tu désires savoir ce que je pense des arts libéraux. Pas un que j’estime, pas un que je mette au rang des bonnes choses ; c’est au lucre qu’ils visent. Industries mercenaires, elles n’ont d’utilité que si elles préparent l’intelligence, mais ne la captivent point. On peut s’y arrêter tant que l’âme n’est capable de rien de plus haut : ce sont des apprentissages, non des œuvres de maîtres. On les a nommés arts libéraux, tu le vois, comme étant dignes d’un homme libre. Mais il n’est qu’un art vraiment libéral : celui qui fait libre ; c’est la sagesse, cet art sublime, généreux, magnanime ; le reste n’est que petitesse, puérilités. Penses-tu qu’il y ait rien de bon dans ces arts qui ont, remarque-le, pour professeurs les plus ignobles et les plus dégradés des hommes ? Il faut, non pas les apprendre, mais les avoir appris.
On a cru devoir rechercher si les arts libéraux rendent l’homme vertueux. Ils ne le promettent même pas ; c’est une science où ils n’aspirent point. Le grammairien s’évertue à épurer le langage ; veut-il s’aventurer davantage, il va jusqu’aux abords de l’histoire, ou, reculât-il au plus loin ses limites, jusqu’à la versification. Qu’y a-t-il là qui aplanisse le chemin à la vertu ? Classification de syllabes, exacte appréciation des mots, traditions mythologiques, lois et variétés du mètre ? Qu’y a-t-il là qui bannisse la crainte, qui affranchisse de la cupidité, qui refrène l’incontinence ? Allons chez le géomètre et chez le musicien : trouveras-tu rien là qui te défende de craindre, qui te défende de désirer ? Hors ces deux points, nulle autre science ne sert.
Il s’agit de voir si ces professeurs enseignent la vertu ou non ; s’ils ne l’enseignent pas, ils ne peuvent l’inspirer ; s’ils l’enseignent, ce sont des philosophes. Veux-tu te convaincre que ce n’est pas pour enseigner la vertu qu’ils montent dans leurs chaires ? Regarde combien sont diverses les tendances de chacun d’eux ; or le but serait un si l’enseignement était le même. Mais peut-être voudront-ils te persuader qu’Homère était un philosophe, quand les preuves mêmes qu’ils en donnent les démentent. Car tantôt on fait de lui un stoïcien, n’admirant rien que la force d’âme, ayant horreur des voluptés et ne s’écartant pas de l’honnête, même au prix de l’immortalité ; tantôt c’est un épicurien, qui fait l’éloge d’une cité où règne la paix et où la vie s’écoule parmi les festins et les chants ; c’est encore un péripatéticien qui admet trois sortes de biens dans la vie ; c’est enfin un académicien qui dit que tout n’est qu’incertitude. La preuve qu’il n’est rien de tout cela, c’est qu’il est tout cela à la fois : systèmes entre eux incompatibles. Accordons-leur qu’Homère ait été philosophe. Nécessairement il le sera devenu avant d’avoir songé le moins du monde aux vers : étudions[1]donc cette sagesse qui a fait d’Homère son adepte. Quant à rechercher lequel fut antérieur à l’autre, d’Homère ou d’Hésiode, c’est chose aussi indifférente que de savoir si Hécube était plus jeune qu’Hélène, et pourquoi elle portait si mal son âge. Est-il bien important, dis-moi, de rechercher l’âge de Patrocle et d’Achille[2]? Veux-tu savoir sur quelles mers a erré Ulysse plutôt que de nous empêcher, nous, d’errer incessamment ? Je n’ai pas le loisir d’apprendre si c’est entre l’Italie et la Sicile ou en dehors du monde connu qu’il fut le jouet des tempêtes, car dans un cercle si étroit pouvait-on errer si longtemps ? Mais nous, les tempêtes de l’âme nous secouent chaque jour ; nos mauvaises passions nous poussent dans toutes les mésaventures d’Ulysse. Assez de beautés attirent nos regards, assez d’ennemis aussi ; d’une part des monstres implacables qui s’enivrent du sang des hommes ; de l’autre d’insidieux enchantements préparés pour l’oreille ; plus loin des naufrages et tant de fléaux variés. Enseigne-moi comment je dois aimer ma patrie, mon épouse, mon père, et voguer, au prix du naufrage, vers de si nobles affections. Que demandes-tu si Pénélope a été peu chaste, si elle en a imposé à son siècle, si, avant de l’apprendre, elle n’a pas deviné qu’elle revoyait Ulysse ? Enseigne-moi ce que c’est que la chasteté et tout le prix de cette vertu, si c’est dans le corps ou dans l’âme qu’elle réside.
Je passe à la musique. Tu m’enseignes comment les voix du ton aigu s’accordent avec celles du ton grave ; comment des cordes qui rendent des sons différents produisent un accord parfait. Ah ! fais plutôt que mon âme s’accorde avec elle-même, et que dans mes résolutions il n’y ait point de dissonance. Tu me montres quels sont les modes plaintifs ; montre-moi plutôt à ne point exhaler de plainte au milieu de l’adversité.
La géométrie m’apprend à mesurer de vastes fonds de terre, qu’elle m’apprenne plutôt la juste mesure de ce qui suffit à l’homme. L’arithmétique m’apprend l’art de compter, de prêter mes doigts aux calculs de l’avarice ; qu’elle m’apprenne plutôt le néant de pareils calculs, qu’il n’en est pas plus heureux l’homme dont l’immense fortune lasse ses teneurs de livres, et que bien superflues sont des possessions dont le maître serait le plus à plaindre des hommes s’il devait par lui-même supputer tout son avoir. Que me sert de savoir régler le partage du plus petit champ, si je ne sais point partager avec un frère ? À quoi bon relever en expert jusqu’au dernier pied d’un arpent, et ressaisir une minime fraction échappée à la toise, si je me chagrine de ce qu’un voisin puissant écorne ma propriété ? L’arithmétique me donne le secret de ne rien perdre de mes limites ; et je voudrais, moi, qu’on me donnât celui de tout perdre avec sérénité. « Mais c’est du champ de mon père et de mon aïeul qu’on m’évince ! » Et avant ton aïeul quel en était le maître ? Peux-tu me dire nettement, non pas même à quel homme, mais à quel peuple il a appartenu ? Tu y es entré non comme maître, mais comme fermier. Fermier de qui ? De ton héritier, au cas le plus heureux pour toi. Au dire des jurisconsultes on ne prescrit point sur le domaine public ; tu n’es ici que l’occupant ; ce que tu dis être à toi est au public, que dis-je ? à tout le genre humain21. Que ton art est sublime ! Tu sais mesurer les corps ronds ; tu réduis au carré toutes les figures qu’on te présente, tu nous dis les distances des astres, il n’est rien qui ne soit soumis à ton compas. Homme si habile, mesure donc l’âme humaine, montre toute sa grandeur, montre toute sa petitesse. Tu sais ce que c’est qu’une ligne droite ; que t’en revient-il, si ce qui est droit en morale tu ne le sais pas ?
À toi maintenant qui fais gloire de connaître les corps célestes,
Où va le froid Saturne, et quels cercles des cieux Parcourt le vol errant du messager des dieux[3].
À quoi cette science me sera-t-elle bonne ? À me donner l’alarme chaque fois que Saturne et Mars seront en présence, ou quand Mercure, à son coucher sur l’horizon, sera regardé de Saturne ? J’aime bien mieux me persuader que, quelle que soit leur position, les astres sont propices et nullement sujets à changer. Mus par les destins dont l’ordre ne s’interrompt, dont le cours ne s’évite jamais, c’est par des périodes marquées que se font leurs retours. « Ils sont les moteurs ou les pronostics de tout événement ! » Eh bien, s’ils opèrent tout ce qui arrive, que gagne-t-on à connaître ce qu’on ne changera point ? S’ils ne font que l’annoncer, à quoi bon prévoir l’inévitable ? Que tu le saches ou non, la chose se fera[4].
Observe le soleil au terme de sa course,
La lune à son lever, pour n’être point séduit Par la sérénité d’une trompeuse nuit[5].
J’ai songé de reste à bien m’assurer contre les surprises : tout lendemain n’est-il pas trompeur ? Ce que par avance on ignore trompe toujours. J’ignore ce qui sera, mais je sais bien ce qui peut être. Je ne me désespérerai de rien, je m’attends à tout : s’il m’est fait grâce de quelque chose, je le tiens pour gain. Le sort ne me trompe que s’il m’épargne, et même alors ne me trompe-t-il pas ; car comme je sais que tout accident est possible, je sais aussi que tous n’ont pas lieu infailliblement. Et j’attendrai les succès en homme préparé aux revers.
Il faut ici que tu me pardonnes de ne pas suivre les classifications reçues. On ne m’amènera pas à compter parmi les arts libéraux la peinture, non plus que l’art du statuaire, du marbrier et autres pourvoyeurs du luxe. Ainsi des lutteurs et de leur science toute pétrie d’huile et de poussière[6] : je les rejette en dehors des études relevées, ou bien j’y ferai entrer les parfumeurs et les cuisiniers, et quiconque met son industrie au service de nos voluptés. Car enfin, je te prie, qu’ont-ils de libéral ces hommes qui vomissent leur vin pris à jeun, corps appesantis de graisse, âmes appauvries et perdues de marasme ? Verrons-nous là une étude libérale pour cette jeunesse que nos pères obligeaient à s’exercer debout, à lancer le javelot, à ficher l’épieu, à dompter un coursier, à manier les armes ? Ils n’enseignaient rien à leurs enfants qu’ils pussent apprendre couchés. Mais ni ces exercices ni les arts dont je parle n’enseignent ou ne nourrissent la vertu. Que sert en effet de gouverner un cheval et de modérer sa course avec le mors, si les passions les plus effrénées nous emportent ? Que sert de triompher de mille rivaux à la lutte et au ceste, si la colère triomphe de nous ?
« Mais enfin, les arts libéraux n’auront-ils donc aucune utilité ? » Aucune pour la vertu, beaucoup pour d’autres choses. Les arts mécaniques, ces professions viles qui n’emploient que la main, quoique apportant beaucoup au matériel de la vie, ne se rattachent nullement à la vertu. Pourquoi donc instruisons-nous nos fils dans les études libérales ? Ce n’est pas qu’elles puissent donner la vertu, c’est qu’elles mettent l’âme en état de la recevoir. De même que cette première teinture des lettres, comme disaient nos pères, ces éléments qu’on enseigne à l’enfance ne sont pas les arts libéraux dont l’étude va suivre, mais leur préparent la place ; ainsi les arts libéraux ne mènent pas jusqu’à la vertu, mais en facilitent les voies.
Posidonius partage les arts en quatre classes : arts vulgaires et infimes, arts d’agrément, arts éducateurs, arts libéraux. Les premiers, attributs de l’artisan, purement manuels, s’occupent de fournir aux besoins de l’existence : là rien qui offre l’apparence du beau ni de l’honnête. Les arts d’agrément ont pour but le plaisir des yeux et des oreilles. À quoi l’on peut rattacher les conceptions du machiniste, ces échafaudages de théâtre qui surgissent comme par enchantement, ces décorations qui montent sans bruit dans les airs, et ces changements inattendus où des masses réunies se disjoignent, séparées se rapprochent spontanément, s’élèvent pour s’abaisser ensuite insensiblement sur elles-mêmes, choses dont s’éblouit une foule ignorante que tout effet soudain, dont elle ne connaît pas les causes, jette dans l’ébahissement. Les arts éducateurs, que les Grecs appellent encycliques, ont quelque ressemblance avec les arts libéraux dont ils portent le nom parmi nous. Toutefois il n’est d’arts libéraux, ou pour mieux dire, libres, que ceux qui ont pour objet la vertu.
« Mais, dit-on, tout comme il y a dans la philosophie la partie naturelle, la partie morale et la partie rationnelle, la classe des arts libéraux y réclame à son tour une place. Quand il s’agit de questions de physique, on s’appuie du témoignage de la géométrie. Elle fait donc, comme auxiliaire, partie de cette science. » Eh ! que d’auxiliaires nous avons, qui ne font point partie de nous-mêmes ? Je dis plus : s’ils en faisaient partie, ils ne seraient point auxiliaires. La nourriture est l’auxiliaire du corps et pourtant n’en fait point partie. La géométrie nous rend des services ; mais la philosophie n’a besoin d’elle que comme elle a besoin du mécanicien ; elle ne fait pas plus partie de la philosophie que le mécanicien de la géométrie. Ces deux sciences d’ailleurs ont chacune leurs limites. Le philosophe recherche et découvre les causes naturelles ; le géomètre s’applique à les supputer et par nombres et par mesures. Le principe constituant des corps célestes, leur action, leur nature, voilà la science du philosophe ; leurs cours, leurs retours, l’observation des lois spéciales suivant lesquelles ils descendent, s’élèvent et parfois semblent stationnaires, bien qu’ils ne puissent s’arrêter jamais, tout cela est recueilli par le . mathématicien. Le philosophe saura d’où vient qu’un miroir réfléchit les objets ; le géomètre pourra te dire à quelle distance de l’image doit se trouver le corps, et que telle forme de miroir renverra telle image. Le philosophe prouvera que le soleil est grand ; le mathématicien, combien il est grand ; le mathématicien procède par une certaine routine ou pratique ; mais, pour procéder, il faut qu’il ait acquis quelques principes philosophiques. Or ce n’est pas un art indépendant que celui dont la base est d’emprunt. La philosophie ne demande rien à d’autres : elle tire du sol même tout son édifice. Les mathématiques sont pour ainsi dire une science de surface ; elles bâtissent sur le fonds d’autrui : elles reçoivent les premiers matériaux et par ce moyen leur œuvre aboutit ; si elles allaient au vrai par elles-mêmes, si elles pouvaient complètement embrasser la nature de la création, je dirais qu’elles peuvent être d’un immense secours à nos âmes, car l’étude du monde céleste communique à l’âme une grandeur qu’elle semble puiser d’en haut.
Il n’est pour l’âme qu’une sorte de perfection, la science des principes fixes du bien et du mal, science qui relève de la philosophie seule : nul autre art ne s’occupe des biens ni des maux. Voulons-nous examiner les vertus une à une ? Le courage, c’est le mépris de ce que les hommes craignent : ces épouvantails, qui font tomber sous le joug notre indépendance, il les dédaigne, les provoque, les brise ; est-ce donc aux arts libéraux qu’il doit tant de vigueur ? La bonne foi, c’est le trésor le plus inviolable de la conscience humaine ; aucune nécessité ne la forcerait au parjure, aucune largesse ne la corrompt. « Vos lames ardentes, s’écrie-t-elle, vos verges, vos échafauds ne me feront point trahir mon secret ; plus la douleur tentera de me l’arracher, plus je le cacherai profondément. » Les arts libéraux font-ils de ces âmes héroïques ? La tempérance maîtrise les voluptés : elle déteste et repousse les unes ; elle fait la part des autres, elle les rappelle à une sage mesure et ne les recherche jamais pour elles-mêmes. Elle sait que la meilleure règle du désir est de ne s’y livrer qu’autant qu’on le doit, non autant qu’on le veut. Cette autre vertu qui nous humanise nous défend l’orgueil envers tout membre de la société ; elle nous défend d’être cupides ; dans ses paroles, ses actes, ses sentiments, elle se montre affable et facile à tous ; leurs maux deviennent les siens, et si elle s’applaudit du bien qui lui arrive, c’est surtout parce qu’il doit lui servir à faire quelque heureux. Les arts libéraux prescrivent-ils une pareille morale ? Non : pas plus qu’ils n’enseignent la sincérité, la modestie, la modération ; pas plus qu’ils n’inspirent la frugalité, l’économie, ou la clémence qui épargne le sang d’autrui comme si c’était le sien, et qui sait que l’homme ne doit pas être prodigue de la vie des hommes.
« On demande comment nous, qui disons que sans les arts libéraux on n’arrive point à la vertu, nous nions que ces arts lui soient d’aucune aide. » Il en est d’eux comme de la nourriture, sans laquelle on ne deviendrait pas vertueux, et qui pourtant n’a nul rapport avec la vertu. Un amas de bois ne fait pas par lui-même un vaisseau ; néanmoins un vaisseau ne se peut construire que de bois. En un mot, de ce qu’une chose ne peut se faire sans une autre, il ne s’ensuit pas qu’elle se fasse par son auxiliaire. On peut même dire qu’il n’est pas besoin d’arts libéraux pour arriver à la sagesse : car quoiqu’il faille apprendre la vertu, ce n’est point par eux qu’on l’apprend. Et pourquoi m’imaginerais-je qu’on ne peut devenir sage si l’on est illettré, puisque la sagesse ne réside pas dans les lettres ? Elle enseigne des choses, non des mots ; et je ne sais si la mémoire n’est pas plus sûre quand elle ne s’aide d’aucun secours extérieur. Grande et vaste science que la sagesse : il lui faut la place libre ; elle embrasse dans ses leçons les choses divines et humaines, le passé, l’avenir, le périssable, l’éternel, le temps qui à lui seul, tu le vois, soulève tant de questions. D’abord est-il quelque chose par lui-même ? ensuite quelque chose a-t-il existé avant lui et sans lui ? a-t-il commencé avec le monde, ou, même avant le monde, si quelque chose existait, le temps aussi existait-il ? Rien que sur l’âme les questions sont innombrables : D’où vient-elle ? Quelle est-elle ? Quand commence-t-elle à être ? Quelle est sa durée ? Passe-t-elle d’un lieu à un autre, et change-t-elle de domiciles, emprisonnée successivement sous la figure de tel ou tel être ; ou bien n’est-elle captive qu’une fois, avant d’avoir son essor libre au sein du grand tout ? Est-elle un corps ou non ? Que fera-t-elle quand elle cessera d’agir par nos sens ? Comment usera-t-elle de sa liberté, quand elle aura fui de son cachot ? Oublie-t-elle son premier état, et ne commence-t-elle à se connaître qu’après que, séparée du corps, elle s’est retirée dans les cieux ? Quelque partie que tu embrasses parmi les sciences divines et humaines, un énorme amas de problèmes et d’enseignements viendra t’accabler. Pour que tant et de si grands objets puissent y loger à l’aise, tu dois bannir de ton âme les inutilités qui la rétrécissent : la vertu n’y entrerait point ; à une grande chose il faut un large espace. Loin de toi ce qui n’est pas elle : que ton âme soit toute libre pour la recevoir.
« Mais il y a du charme à connaître un grand nombre d’arts. » N’en retenons donc que l’indispensable. Tu jugeras répréhensible l’homme qui fait provision de superfluités pour en déployer dans sa maison le coûteux étalage ; et tu ne blâmeras point celui qui s’occupe à entasser un inutile bagage littéraire ? Vouloir apprendre plus que de besoin est une sorte d’intempérance. Et puis cette manie d’arts libéraux fait des importuns, de grands parleurs, des fâcheux, des esprits amoureux d’eux-mêmes, d’autant moins portés à apprendre le nécessaire qu’ils se sont farcis de bagatelles. Le grammairien Didyme[7] a écrit quatre mille volumes : homme à plaindre, n’eût-il fait qu’en lire un pareil nombre d’inutiles. Dans ces livres il recherche quelle fut la patrie d’Homère ; la véritable mère d’Énée ; ce qu’Anacréon aima le mieux, du vin ou des femmes ; si Sapho se livrait au public, et mille autres fadaises que je voudrais désapprendre, si je les savais. Qu’on vienne dire maintenant que la vie est trop peu longue ! Et dans notre école même, viens, je te montrerai de nombreux abatis à faire. Il faut trop dépenser de temps, trop blesser de jalouses oreilles pour entendre de soi cet éloge : Le savant homme ! Contentons-nous du titre plus modeste d’homme de bien. Eh quoi ! je compulserai autant d’annales qu’il y a eu de peuples ; je leur demanderai qui fit les premiers vers ; je supputerai, sans avoir de fastes, combien d’années séparent Orphée d’Homère ; je contrôlerai une à une les impertinences dont Aristarque a hérissé les poëmes d’autrui, et j’userai ma vie sur des syllabes22 ! Quoi ! que je demeure cloué sur la poussière du géomètre[8] ? Aurais-je à ce point oublié le salutaire précepte : Sois ménager du temps ? Moi, savoir de telles choses ! Que m’est-il donc permis d’ignorer ?
Appion le grammairien qui, sous Caligula, courut en charlatan toute la Grèce et y fut accueilli de ville en ville comme un second Homère, prétendait « que ce n’était qu’après avoir fini ses deux poèmes, l’Iliade et l’Odyssée, qu’Homère avait ajouté le début de celui qui contient la guerre de Troie ; » et il en apportait pour preuve « que deux lettres[9] placées à dessein en tête du premier vers indiquaient le nombre de livres des deux poèmes. » Voilà ce qu’il faut savoir, quand on ne veut que savoir beaucoup.
Ne songeras-tu pas, ô homme ! combien de temps te dérobent et les maladies, et les affaires publiques, et tes affaires privées, et les soins journaliers de la vie, et le sommeil ? Mesure la durée de tes jours : elle n’a point place pour tant de choses.
Je parle des arts libéraux : et chez les philosophes, que de choses inapplicables et de nul usage ! Eux aussi sont descendus à des discussions de syllabes, aux propriétés des conjonctions et des prépositions ; ils ont empiété sur le grammairien, empiété sur le géomètre. Tout ce que ceux-ci avaient dans leur domaine de plus inutile, les philosophes l’ont transplanté dans le leur. De là est venu qu’ils savent mieux l’art de bien dire que l’art de bien faire. Écoute combien le trop de subtilité fait de mal, et quel obstacle c’est à la vérité ! Protagoras dit qu’on peut soutenir le pour et le contre sur toute question, à commencer par celle-ci : le pour et le contre sont-ils également soutenables en toute chose ? Nausiphane prétend que de ce qui semble être, il n’y a rien dont l’être soit plus constant que le non être. Parménide affirme que de tout ce que nous voyons rien n’existe en dehors de l’unité. Zénon23 d’Élée nous débarrasse de tout embarras : il dit que rien n’existe. Les Pyrrhoniens tournent à peu près dans le même cercle avec les Mégariques, les Érétriens et les Académiciens, ces introducteurs d’une science nouvelle, ne rien savoir24.
Tout cela est à reléguer parmi le stérile fatras des arts libéraux. L’un m’offre une science qui ne me servira de rien ; l’autre m’enlève l’espoir d’arriver à une science quelconque : encore vaut-il mieux savoir du superflu que rien. Ici l’on ne me présente pas le flambeau qui pourrait me conduire à la vérité ; là on prétend me crever les yeux. Si j’en crois Protagoras, il n’y a que doute sur toutes choses ; si Nausiphane, la seule chose certaine c’est que rien n’est certain ; selon Parménide il n’y a au monde qu’une chose ; selon Zénon cette chose même n’est pas. Que sommes-nous donc, nous et cette nature qui nous environne, qui nous alimente, qui nous porte ? L’univers n’est donc qu’une ombre sans corps, ou dont le vrai corps nous échappe ? J’aurais peine à dire qui me fâche le plus, de ceux qui nous interdisent de savoir quoi que ce soit, ou de ceux qui ne nous laissent pas même l’avantage de ne rien savoir.
LETTRE LXXXVIII.
20. On a comparé cette lettre à la déclamation de J. J. Rousseau contre les sciences et les arts ; elle nous semble avoir plus d’analogie avec la controverse qui s’est élevée de nos jours entre les partisans des sciences et ceux des lettres.
21. Voir Consol. à Marcia, x, et Lettre lxxii, et Horace, Sat. , l. II. Un homme dit fièrement : «J’ai une belle maison. – Quelle maison ? — Celle que mon père m’a laissée. — D’où l’avait-il eue ? — De notre aïeul. » Qu’on remonte plus loin , qu’on épuise les noms de bisaïeul et de trisaïeul, les termes manquent ; on ne sait plus qui nommer. N’es-tu pas effrayé en songeant combien de personnes ont passé par cette maison, sans que nul de ceux qui l’habitèrent l’ait emportée avec lui ? Ton père l’a laissée ici : il a passé par elle, tu passeras de même. Si donc tu ne fais que passer par ta maison, regarde-la comme une hôtellerie où l’on s’arrête quelques moments, plutôt que comme une habitation où l’on séjourne.» (Saint Augutin, in Psalm., cxxi, § 8.)
22. On connaît l’épitaphe de Beauzée par Rivarol : Ci-gît qui passa sa vie entre le supin et le gérondif.
23. Isocrate, Plutarque, Sénèque représentent Zenon d’Éléê comme un sophiste dont l’unique but est de trouver des objections contre toute doctrine sans en établir aucune. Ils ne réfléchissent pas que si Zénon n’établit aucune doctrine, c’est qu’il n’en avait pas besoin, celle de son maître Parménide étant là, et que tout son effort devait être de réfuter les adversaires de Parménide. Platon, dans un dialogue dont les personnages sont précisément Parménide et Zénon, montre le disciple imbu de la même doctrine que le maître, du même dogmatisme, et du dogmatisme le plus absolu. » (Cousin, Fragments philosophiques.)
24. Nihil scire. Je croirais que Sénèque a écrit : nihil sciri, que l’on ne sait rien ; ce serait plus exact. D’après ses habitudes de style, il n’aurait pas sitôt après, dans un autre sens, répété ce nihil scire.
↑ Il faut lire avec les Mss. discamus. Lemaire: dicamus.
↑ Voy. sur cette manie de recherches, Brièveté de la vie, xiii etxiv
↑ Géorg., I, 336. Delille.
↑ Voy. Lettres XIII, XVI, LXXVII. Quest. nat., II, xxxv et xxxvii.
↑ Géorgiq., I, 424. Delille.
↑ Voy. Lettre LVII et la note.
↑ Grammairien grec, sous Auguste. Ses écrits sont perdus.
↑ Voy. Lettre LXXIV et la note.
↑ M et H, les deux premières du premier mot, numériquement 48.
Lettre 89
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
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LETTRE LXXXIX.
Division de la philosophie. Du luxe et de l’avarice.
Tu demandes une chose utile, nécessaire même à qui désire arriver vite à la sagesse : tu veux que je divise la philosophie, et que je décompose ce vaste corps en plusieurs membres. En effet la connaissance des parties nous amène plus facilement à celle du tout. Et plût au ciel, tout comme la face de l’univers se développe à nos regards, que la philosophie pût nous apparaître tout entière, spectacle beau comme l’univers. Certes elle ravirait à elle l’admiration du genre humain et lui ferait quitter tout ce qui lui semble grand aujourd’hui, ignorant qu’il est de la vraie grandeur. Mais ce bonheur n’étant point fait pour nous, force nous est d’observer ici, de la même façon que nous contemplons les secrets de la nature. L’âme du sage, il est vrai, embrasse l’universalité de ce grand tout : son œil le parcourt aussi rapidement que fait le nôtre la voûte céleste ; quant à nous, qui avons à percer tant d’épais nuages et dont la vue s’arrête à un horizon si prochain, il est plus facile de nous exposer les détails, puisque l’ensemble nous échappe encore.
Je vais donc, comme tu l’exiges, distribuer la philosophie par divisions, non par lambeaux : car c’est la division, non le morcellement qui est utile, et il est aussi difficile de saisir le trop grand que le trop petit. Le peuple se divise en tribus, l’armée en centuries. Ce qui s’élève à de hautes proportions s’étudie mieux dans le classement de ses parties, lesquelles, ai-je dit, ne doivent être ni innombrables ni imperceptibles. Car c’est un abus de diviser à l’excès comme de ne point diviser du tout ! c’est l’image de la confusion qu’un fractionnement qui réduit la chose en poussière.
Et d’abord énonçons, pour te satisfaire, en quoi la sagesse diffère de la philosophie. La sagesse est pour l’âme humaine la perfection dans le bien ; la philosophie, c’est l’amour et la poursuite de cette perfection. La première montre le but où la seconde est parvenue. Pourquoi l’appelle-t-on philosophie ? L’ étymologie même du mot l’indique clairement. Quelques-uns ont défini la sagesse la science des choses divines et humaines. D’autres y ont ajouté : et de leurs causes ; adjonction superflue, ce me semble : car les causes ici font partie des choses mêmes. La philosophie aussi a été diversement définie : on l’a nommée tantôt l’étude de la vertu, tantôt l’étude propre à corriger l’âme, tantôt la recherche de la droite raison. Il est demeuré à peu près constant qu’il y a quelque différence entre la philosophie et la sagesse : car il ne se peut faire que l’objet poursuivi et le poursuivant soient identiques. Il y a grande différence entre l’avarice et l’argent, puisque l’une désire et que l’autre est désiré ; de même entre la philosophie et la sagesse. Celle-ci est l’effet et la récompense de celle-là ; l’une est le terme où marche l’autre. La sagesse est ce que les Grecs appellent σοφίαν, expression usitée aussi chez nos pères, comme chez nous celle de philosophie. C’est ce que prouvent nos vieilles comédies nationales et les mots inscrits sur la tombe de Dossennus :
Arrête, voyageur,
Et lis de Dossennus quelle fut la sagesse.
Bien que la philosophie soit l’étude de la vertu, dont elle se distingue comme le moyen de la fin, quelques stoïciens n’ont pas cru pourtant qu’on pût les séparer, vu qu’il n’y a pas de philosophie sans vertu, ni de vertu sans philosophie. La philosophie est l’étude de la vertu, mais par la vertu même : or la vertu ne peut exister sans l’étude d’elle-même, ni l’étude de la vertu, sans la vertu. Car il n’en est point ici comme du but qu’on s’exerce à frapper de loin : ailleurs se trouve le point d’attaque, ailleurs le point de mire ; il n’en est pas comme des chemins qui conduisent à une ville, et qui sont en dehors. On n’arrive à la vertu que par elle-même. La philosophie et la vertu ont donc entre elles un lien commun.
La philosophie se compose de trois parties, selon les autorités les plus graves et les plus nombreuses : la science morale, la science naturelle et la science logique. La première forme le cœur ; la seconde étudie la nature ; la troisième éclaircit les propriétés des mots, leur composition, et les moyens d’argumentation pour que le faux ne se glisse point à la place du vrai. Au reste, il s’est trouvé des auteurs qui réduisaient cette division, et d’autres qui l’étendaient. Quelques péripatéticiens y joignirent une quatrième partie, la science civile, attendu que celle-ci exige une pratique spéciale et s’occupe de matières étrangères aux trois précédentes. D’autres y rattachent encore ce que les Grecs appellent οίχονομιχήν, la science de l’administration domestique. D’autres ont fait des genres de vie une classe à part : mais il n’est rien de tout cela qui ne se trouve dans la morale. Les épicuriens comprennent toute la philosophie sous deux titres : l’un de la science naturelle, l’autre de la morale ; quant à la logique, ils l’écartent. Puis comme la nature même des choses les obligeait à distinguer les équivoques et à signaler le faux caché sous l’apparence du vrai, ils ont à leur tour admis une partie logique sous cette autre dénomination : du jugement et de la règle, l’estimant toutefois accessoire de la partie naturelle. Les cyrénaïques ne voulurent ni de l’une ni de l’autre et se bornèrent à la morale, mais ils ne les écartent que pour les réadmettre sous des titres différents. Ils établissent en effet cinq divisions de la morale : la première, des choses à fuir ou à rechercher ; la deuxième, des passions ; la troisième, des actions ; la quatrième, des principes des choses ; la cinquième, des arguments. Or les principes des choses appartiennent aux sciences naturelles ; les arguments, à la logique, et les actions, à la morale. Ariston de Chio, non content d’avancer que les sciences naturelles et logiques sont superflues, va jusqu’à les dire contradictoires : la morale elle-même, qu’il nous laisse toute seule, perd sous sa main de ses dépendances. Il lui enlève toute la partie des maximes, qui sont, selon lui, du précepteur, non du philosophe ; comme si le sage était autre chose que le précepteur du genre humain.
Puis donc que nous avons fait trois branches de la philosophie, procédons d’abord à la distribution de la morale. On a cru devoir en former aussi trois sections, dont la première est cette étude qui rend à chacun selon son droit et estime toutes choses leur vrai prix. C’est la plus utile ; car quoi d’aussi indispensable que d’appliquer aux objets leur valeur ? La deuxième section traite des désirs, et la troisième, des actions. Car il faut avant tout juger ce que vaut la chose, en second lieu régler et tempérer le désir qui porte vers elle ; enfin établir entre le désir et l’action une harmonie telle que dans ces trois faits réunis l’homme soit constamment d’accord avec lui-même. Qu’un seul des trois vienne à faillir, les deux autres ne se répondent plus. Que sert-il en effet de bien apprécier intérieurement toute chose, si tes désirs sont trop impétueux ? Que sert de réprimer cette impétuosité et de tenir tes passions en bride, si dans l’action l’à-propos t’échappe, si tu ignores le temps, le lieu, le mode convenables pour agir ? Car autre chose est de connaître le mérite et le prix de chaque objet, autre chose de saisir les occasions ; on peut contenir la fougue de ses appétits, et ne pas savoir se porter à l’action sans s’y précipiter. Ainsi la vie concorde avec elle-même quand l’action ne manque pas au désir, et quand le désir est conçu suivant le mérite de la chose, désir plus tiède ou plus vif en raison de ce mérite même.
Les sciences naturelles s’occupent de deux ordres de substances : les corporelles et les incorporelles, subdivisées à leur tour, pour ainsi dire, en plusieurs degrés. La première classe comprend les corps engendrants, puis les corps engendrés, et, parmi ceux-ci, les éléments. Quant à l’élément-principe, quelques-uns le croient simple, quelques autres complexe, c’est-à-dire contenant et la matière et la cause de tout mouvement et les éléments dérivés. Reste la section des sciences logiques. Tout discours est ou continu, ou coupé par demandes et réponses. Celui-ci s’est appelé dialectique, et celui-là rhétorique, laquelle s’occupe des mots, de leur sens et de leur arrangement. L’objet de la dialectique est double : elle s’attache aux termes et à leur définition ou, si l’on veut, au fond et à la forme des propositions. Vient ensuite une ample classification de ces deux parties, et c’est ici que je dois m’arrêter ;
Sur la fleur des objets glissons d’un pas rapide[1]:
autrement, si je voulais donner les divisions des divisions, tout cela ferait un volume.
Pour toi, Lucilius, mon excellent ami, lis ces choses, je ne te le défends pas ; mais quoi que tu puisses lire, rapporte-le tout de suite aux mœurs. Ce sont tes mœurs qu’il faut discipliner : réveille les langueurs de ton âme, raffermis ce qui se relâche en toi, dompte ce qui résiste et fais une guerre à outrance à tes vices et aux vices du siècle. À ceux qui te crient : « Quoi ! toujours les mêmes reproches ? » Réponds : « C’est à moi de vous dire : quoi ! toujours les mêmes fautes ! Voulez-vous que les remèdes cessent plus tôt que la maladie ? Non : je les veux répéter encore ; vous les repoussez, j’insisterai d’autant plus. La cure commence à opérer, quand elle rappelle un corps en léthargie au sentiment de la douleur. En dépit de vous-mêmes je vous apprendrai à guérir. Plus d’une fois mes paroles peu flatteuses frapperont vos oreilles ; et la vérité, que chacun de vous refuse d’ouïr, tous ensemble vous l’entendrez. Jusqu’où reculerez-vous les bornes de vos possessions ? Une terre qui contint tout un peuple, est trop étroite pour un seul maître. Jusqu’où pousserez-vous vos labours, vous qui ensemencez des provinces, métairies pour vous encore trop circonscrites ? Des fleuves renommés arrosent durant tout leur cours une propriété privée ; de grandes rivières, limites de grandes nations, de leur source à leur embouchure sont à vous. C’est peu encore, si vous ne donnez à vos domaines les mers pour ceinture ; si votre fermier ne commande au delà de l’Adriatique, de la mer d’Ionie, de la mer Égée ; si des îles, jadis demeures de grands capitaines, ne sont pour vous de très-chétifs manoirs[2]. Possédez tant que vous voudrez, au loin et au large : faites un fonds de terre de ce qui s’appelait un empire, ayez à vous tout autant que vous pourrez, toujours il en restera plus qui ne sera point à vous25.
« À votre tour maintenant, vous chez qui le luxe déborde en aussi larges envahissements que chez d’autres la cupidité. Jusqu’à quand, vous dirai-je, n’y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s’élève comme suspendu, point de fleuve que ne bordent vos édifices somptueux ? Partout où l’on verra sourdre un filet d’eau thermale, de nouvelles maisons de plaisir vont sortir du sol. Partout où le rivage forme en se courbant quelque sinuosité, vous y bâtissez à l’instant ; le terrain n’est point digne de vous, si vous ne le créez de main d’homme, si vous n’y emprisonnez les mers26. Mais en vain vos palais resplendiront-ils en tous lieux, et sur ces hautes montagnes d’où l’œil découvre au loin la terre et les flots, et au sein des plaines d’où ils s’élèvent rivaux des montagnes ; quand vous aurez construit sans fin comme sans mesure, chacun de vous n’aura pourtant qu’un corps et bien mince. Que vous servent tant de chambres à coucher ? Vous ne reposez que dans une seule. Elle n’est point vôtre, la place où vous n’êtes point.
« À vous ensuite, qui pour votre table, gouffre insatiable et sans fond, faites fouiller la terre aussi bien que les mers. Hameçons, lacets, filets de tout genre font la plus laborieuse chasse à tous les animaux ; pas un n’obtient la paix que de vos dédains. De cette chère, que vous apprêtent des milliers de bras, combien peu en effleurent vos lèvres blasées de raffinements ? De cette énorme bête, prise au péril de tant de vies, combien peu en goûte le patron, gonflé d’indigestion et de nausées ! Ces amas de coquillages, voiturés de si loin, combien peu en reçoit cet estomac que rien n’assouvit ! Malheureux ! vous ne comprenez même pas que vous avez plus d’appétit que de ventre ! »
Dis cela aux autres, de manière à l’entendre aussi toi-même ; écris-le, mais pour te lire en écrivant, rapportant tout aux mœurs et à l’apaisement de nos fougueuses passions. Étudie, non pour savoir plus, mais pour savoir mieux.
LETTRE LXXXIX.
25.
Je songeois que de votre héritage
Vous avez beau vouloir élargir les confins,
Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage.
Vous aurez toujours des voisins.
(J. B. Rousseau, III, Ode vi.)
26.
Vois, chassée à grands frais de sa rive étonnée,
La mer dans leurs villas frémir emprisonnée.
(Pétrone, ch. cxx.)
↑ Énéide, I, 342.
↑ Voy. De la Vie heureuse, XVII. Lettre XCIV; des Bienfaits, III, VIII.
Lettre 90
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 281-292).
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LETTRE XC.
Éloge de la philosophie. Les premiers hommes. La philosophie n’a pas inventé les arts mécaniques.
Nul n’en peut douter, Lucilius : c’est aux dieux immortels que nous avons l’obligation de vivre, et bien vivre est un don de la philosophie. Nous lui devrons donc à elle plus qu’aux dieux, en proportion de la supériorité du bienfait ; puisqu’une bonne vie l’emporte sur la vie elle-même. Oui certes, on lui devrait davantage, si cette philosophie ne venait encore des immortels27 : c’est un trésor qu’ils n’ouvrent à personne, mais dont ils donnent la clef à tous. S’ils en eussent fait le bien de tout le monde, et si l’on apportait la sagesse en naissant, elle perdait son plus précieux caractère ; ce n’était plus qu’une chose fortuite. Ce qu’il y a en elle d’inestimable et de magnifique, c’est qu’elle ne vient pas spontanément, c’est qu’on la tient de soi, et qu’on ne l’emprunte pas à autrui. Qu’aurais-tu à admirer dans la philosophie, si elle n’était qu’un don banal ? Son unique but est la vérité dans les choses divines et humaines : toujours viennent sur ses pas la justice, le sentiment du devoir, la religion, en un mot le cortège de toutes les vertus enchaînées l’une à l’autre et se donnant la main. Elle enseigne le culte des dieux, l’amour des hommes, et que les premiers sont nos maîtres, les seconds nos associés ; association quelque temps respectée avant que la cupidité en rompît les nœuds et devînt une cause de pauvreté pour ceux mêmes qu’elle fit les plus riches. Car on cessa de posséder toutes choses, dès qu’on voulut posséder en propre28.
Mais les premiers mortels et les fils des premiers mortels suivaient ingénument la nature : ils la prenaient pour guide et pour loi, en se confiant à l’autorité du meilleur d’entre eux. Car il est dans la nature que ce qui vaut le moins soit soumis à ce qui vaut le mieux. Les animaux privés de la parole ont pour chef le plus grand ou le plus fort de leur bande. Le taureau qui marche en tête du troupeau n’est point de race dégénérée : non, c’est celui qui par sa taille et ses muscles l’emporte sur ses mâles rivaux ; l’éléphant le plus haut de stature conduit ceux de son espèce : chez les hommes le plus grand c’est le plus vertueux. Aussi était-ce alors ce qui faisait choisir les chefs ; et la félicité des peuples était la plus grande possible, l’autorité ne se donnant qu’à la vertu. Car il peut tout ce qu’il veut, celui qui ne croit pouvoir que ce qu’il doit29.
Dans ce siècle appelé l’âge d’or, l’empire était donc aux sages, comme le pense Posidonius. Ils arrêtaient la violence et protégeaient le faible contre le fort ; ils exhortaient et dissuadaient, ils signalaient l’utile et le nuisible. Leur prudence pourvoyait à ce que rien ne manquât à leurs peuples : leur valeur écartait les périls, leur bienfaisance rendait la société prospère et brillante. Commander était une charge, non un droit. Jamais on n’essayait toute la force du pouvoir contre des hommes d’où le pouvoir émanait, comme aussi nul n’avait ou l’intention ou le motif de nuire. Un bon gouvernement trouvait une prompte obéissance ; et un roi ne pouvait faire à son peuple indocile une plus grande menace que celle d’abdiquer. Mais lorsque les sourds progrès de la corruption eurent changé en tyrannies les royautés, le besoin des lois se fit sentir ; et ces lois, dans le principe, furent encore établies par les sages. Solon, qui fonda celles d’Athènes sur l’équité, est connu comme l’un des sept sages de son époque ; et si la Grèce eût alors enfanté Lycurgue, ce nombre sacré se fût enrichi d’un huitième génie : on loue encore les lois de Zaleucus et de Charondas. Ce n’est point au forum, ni dans l’école des jurisconsultes, mais dans la retraite silencieuse et révérée de Pythagore, que ceux-ci étudièrent les lois qu’ils devaient transplanter dans la Sicile alors florissante et dans l’Italie grecque.
Jusqu’ici je pense comme Posidonius : mais que la philosophie ait inventé les arts qui sont d’un usage journalier dans la vie, je ne l’accorde pas ; je ne lui décerne pas la gloire des œuvres manuelles. « Les humains dispersés, dit-il, et n’ayant d’abri qu’une excavation sous terre ou au pied d’une roche, ou le creux d’un tronc d’arbre, apprirent d’elle à construire des cabanes. » Pour moi, je crois que la philosophie n’a pas plus imaginé ces échafaudages de toits élevés sur des toits et de villes assises sur des villes, que ces viviers tenus bien clos pour que la gourmandise ne coure pas les risques des tempêtes : pour que, dans les bourrasques même les plus violentes, la sensualité ait ses ports choisis où elle engraisse des poissons tous parqués selon leur espèce. Qu’est-ce à dire ? La philosophie a montré aux hommes à avoir clef et serrure ? Qu’eût-elle fait là ? Rien qu’un appel à l’avarice. La philosophie aurait, au grand péril de qui les habite, suspendu sur nos têtes ces toits menaçants ? Ne suffisait-il pas du premier abri venu, de quelque retraite naturelle, trouvée sans art et sans difficulté ? Crois-moi, ce siècle de bonheur a précédé les architectes. C’est quand déjà naissait le luxe que naquit l’usage et d’équarrir les pièces de bois, et de faire courir la scie sur des lignes tracées d’avance qui permettent de diviser d’une main sûre
La poutre que jadis les coins seuls déchiraient[1].
Alors les maisons n’étaient point faites pour les salles de festin où pût tenir un peuple de convives ; on ne voiturait pas sur une longue file de chariots, qui font trembler tout un quartier, des pins et des sapins énormes où des lambris d’or massif dussent être suspendus. Deux fourches parallèles soutenaient la cabane ; un amas de ramées et de feuilles entassées disposé en pente suffisait, même à l’écoulement des grandes pluies. Sous de pareils toits habitait la sécurité. Le chaume couvrit des hommes libres : sous le marbre et l’or loge la servitude.
Je suis encore d’autre avis que Posidonius, quand il prétend que les outils en fer sont de l’invention des sages. À ce compte il pourrait leur attribuer aussi
Et la toile perfide, et la glu du chasseur,
Et sa meute, des bois ceignant la profondeur[2];
toutes inventions de l’industrie humaine, non de la sagesse. Je ne pense pas non plus que ce furent les sages qui découvrirent les mines de fer et d’airain, quand l’incendie des forêts calcina le sol, et que les veines gisant à sa surface coulèrent liquéfiées. Ces choses-là sont trouvées par les mêmes gens qui les exploitent. Autre problème, qui ne me semble pas aussi difficile qu’à Posidonius : « L’usage du marteau a-t-il précédé celui des tenailles ? » Ces deux objets sont dus à quelque esprit exercé, pénétrant, plutôt que grand et élevé : et ainsi de toutes les recherches qui veulent un corps courbé vers la terre et une âme absorbée par elle. Le sage était de facile entretien. Pourquoi non ? puisque en nos jours même il désire le moins d’attirail possible.
Comment, je te prie, concilies-tu ton admiration pour Diogène avec celle que t’inspire Dédale ? Lequel des deux te semble sage ? L’inventeur de la scie, ou celui qui, voyant un enfant boire de l’eau dans le creux de sa main, brisa aussitôt son écuelle qu’il tira de sa besace, et se reprochant sa sottise, s’écria : « Comment ai-je gardé si longtemps un meuble superflu ? » celui enfin qui fit d’un tonneau son logement et son lit ? De nos jours, dis-moi, est-il plus sage l’homme qui trouva moyen de faire jaillir par de secrets tuyaux30 l’eau safranée à une immense hauteur, de remplir ou vider brusquement de leurs masses d’eau des bras de mer factices, d’adapter aux salles de festin des lambris mobiles qui en renouvellent successivement la face, si bien qu’on change de plafonds autant de fois que de services, est-il plus sage que l’homme qui prouve aux autres comme à lui-même que la nature est loin de nous avoir rien imposé de dur et de difficile ; qu’on peut se loger sans marbrier et sans sculpteur, se vêtir sans avoir commerce au pays des Sères, posséder tout ce qui est nécessaire à nos besoins en se contentant de ce que la terre offre à sa surface ? Si le genre humain voulait écouter cette voix, il saurait qu’il peut aussi bien se passer de cuisiniers que de soldats. Ceux-là furent les vrais sages, ou du moins le plus près de l’être, qui presque sans frais pourvurent à l’entretien du corps. Des soins bien simples procurent le nécessaire ; c’est pour les raffinements qu’on s’épuise de travail. On n’a pas besoin d’artisans si on suit la nature : elle n’a pas voulu nous partager entre tant de choses : en nous donnant des besoins, elle nous donne de quoi les satisfaire. Le froid est insupportable pour l’homme nu. Eh bien ! est-ce que la dépouille des bêtes sauvages et autres ne suffit pas et au delà pour nous garantir ? Des écorces d’arbres ne sont-elles pas le vêtement de la plupart des races barbares ? La plume des oiseaux ne se tresse-t-elle point en commodes habits ? Aujourd’hui même les Scythes en grande partie n’endossent-ils pas des fourrures de renards et de martres, molles au toucher et impénétrables au vent ? « Il faut bien pourtant repousser par la fraîcheur de l’ombre les traits brûlants d’un soleil d’été. » Eh quoi ! les siècles ne nous ont-ils pas préparé une foule de retraites qui, soit injure du temps, soit tout autre accident, se sont creusées en profondes cavernes ? Et puis des branches flexibles que la main façonnait en claie, qu’on enduisait d’un grossier limon recouvert de paille et d’herbes sauvages, tout cela ne fit-il pas un toit incliné où glissaient les pluies et sous lequel on passait tranquillement la saison des orages ? Et enfin les habitants des Syrtes ne se cachent-ils pas dans des trous, les ardeurs excessives du soleil ne leur laissant d’abri suffisamment compacte que la terre même, toute brûlante qu’elle est ?
La nature n’a pas été si marâtre, qu’elle ait donné à tous les autres animaux de faciles moyens d’existence, quand l’homme lui seul ne pourrait vivre sans nos milliers d’arts. Rien de semblable n’est exigé par elle, rien qu’il doive chercher à grand’peine pour pouvoir prolonger sa vie. Tout est sous sa main dès qu’il naît ; mais nous rendons tout difficile par notre dégoût des choses faciles. Le toit et le vêtement, et les remèdes et la nourriture, et ces accessoires devenus une si grande affaire, s’offraient gratuitement, ou au prix d’une légère peine ; car la mesure en tout se bornait aux exigences du nécessaire ; on a tout transformé en objets coûteux, en merveilles qui veulent le concours d’arts aussi pénibles que multipliés. La nature suffit pour ce qu’elle réclame. Or le luxe s’est écarté de la nature, le luxe qui s’aiguillonne lui-même de jour en jour, qui grandit avec les siècles, ingénieux auxiliaire des vices. Convoitant d’abord le superflu, puis le pernicieux, il a fini par faire de l’âme le sujet du corps, le valet forcé de vils appétits. Toutes ces industries qui réveillent la cité ou qui l’étourdissent, s’évertuent au service du corps31. Tout ce que jadis on lui donnait comme à un esclave, on le lui apprête comme à un roi. De là fabriques de tissus, mécaniques sans nombre, distilleries de parfums, professeurs de poses gracieuses, de chants lubriques et efféminés. Tant nous sommes loin de cette modération naturelle qui donne au désir le besoin pour limite : c’est chose rustique et misérable que de vouloir simplement ce qui suffit. Il est incroyable, cher Lucilius, combien l’entraînement du discours éloigne du vrai même de grands esprits. Vois Posidonius, à mon avis l’un de ceux qui ont le plus mérité de la philosophie : il veut décrire d’abord comment se tordent certains fils, comment on ramène certains autres lâches et disjoints ; ensuite comment la toile à l’aide de poids suspendus s’étend en une chaîne droite ; comment la trame, introduite entre les deux parties de la chaîne dont elle surmonte la résistance, s’y mêle et s’y incorpore par la pression de la lame ; puis il attribue aux sages jusqu’à l’art du tisserand, oubliant que depuis on a trouvé une méthode plus ingénieuse, suivant laquelle
La navette en courant entrelace la trame
Entre deux rangs de fils sur le métier tendus ;
Et le peigne resserre, aplanit les tissus[3].
Et s’il avait pu y joindre ces tissus de notre époque, dont on fabrique des vêtements qui ne cachent rien32, qui ne sont d’aucun secours, je ne dis pas au corps, mais à la pudeur ?
De là il passe aux agriculteurs et décrit, avec le même talent, le soc divisant la terre et, au moyen des seconds labours, cette terre plus meuble se prêtant mieux à l’éruption des germes ; les semences confiées à son sein ; la main de l’homme arrachant les herbes sauvages qui naissent d’elles-mêmes et qui étoufferaient le bon grain. C’est encore là, dit-il, l’œuvre du sage ; comme si, même à présent, les cultivateurs ne découvraient pas nombre de procédés nouveaux qui accroissent la fertilité du sol.
Mais non content de tout cela, il va jusqu’à courber le sage sur le pétrin du boulanger. Il conte en effet de quelle manière, en imitant la nature, celui-ci s’est mis à faire le pain : « L’homme met un fruit dans sa bouche, ajoute-t-il ; un double rang de corps très-durs, les dents le brisent sous leur pression ; ce qui en échappe leur est ramené par la langue : alors le tout se mêle à la salive qui en facilite le passage à travers le gosier qu’elle lubrifie. Arrivé dans l’estomac et cuit par sa chaleur, il finit par s’assimiler à notre substance. À l’instar de ce mécanisme, on a placé l’une sur l’autre deux pierres brutes en guise de dents, dont la première, immobile, attend l’action de la seconde ; après quoi, par le frottement réciproque, les grains sont broyés et repoussés sous les meules qui ne cessent de les triturer jusqu’à les réduire en poudre. Puis il trempe d’eau sa farine qui, façonnée et pétrie sans relâche, a formé du pain à la cuisson duquel suffirent d’abord des cendres chaudes et un âtre brûlant. Plus tard et successivement on imagina les fours et autres constructions dont la chaleur se règle à volonté. » Peu s’en est fallu qu’il n’eût donné l’industrie du cordonnier comme une invention du sage.
Sans doute l’intelligence imagina toutes ces choses, mais non l’intelligence rectifiée par la philosophie. C’est à l’homme, ce n’est point au sage qu’on doit ces inventions. J’en dirai certes autant de ces vaisseaux qui servirent à passer les fleuves et les mers au moyen de voiles adaptées pour recevoir le souffle des vents, et de gouvernails placés à l’arrière pour guider dans tous les sens la course du bâtiment, modèle pris des poissons qui se dirigent à l’aide de leur queue et, par une légère inclinaison, tournent leur élan à droite ou à gauche33. « Toutes ces inventions, dit-il, sont du sage ; mais trop peu nobles pour que lui-même en tirât parti, il les transmit à de vils manœuvres. » Moi je dis plus : elles ne furent pas imaginées par d’autres que par ceux qui jusqu’aujourd’hui s’en occupent. Il est des découvertes qui, nous le savons, ne datent que de notre temps, comme l’usage des pierres spéculaires[4] dont les feuilles diaphanes transmettent la lumière dans toute sa pureté ; comme les bains suspendus au-dessus de leurs foyers, et ces tubes, appliqués dans les murs, qui font circuler la chaleur et l’entretiennent de bas en haut toujours égale. Que dirai-je des marbres dont nos temples, dont nos maisons resplendissent ? Et ces masses de pierres polies en colonnes où s’appuient des portiques et des palais à recevoir des peuples entiers ? Et ces caractères abrégés, au moyen desquels le discours le plus rapide est recueilli, et la main suit la célérité de la parole[5]?
Les plus vils esclaves ont trouvé tout cela : la sagesse a plus haut son siège ; elle ne fait pas l’éducation des mains, elle est l’institutrice des âmes. Tu veux savoir ce qu’elle a découvert, ce qu’elle a produit ? Ce ne sont pas des mouvements de corps déshonnêtes, ni des sons variés qui, passant de la bouche humaine par la trompette ou par la flûte, prennent à leur sortie ou dans leur trajet les inflexions de la voix ; ce ne sont pas les armes, les remparts, la guerre : elle rêve à l’utile, plaide pour la paix, et appelle le genre humain à la concorde. Elle n’est point, non elle n’est point fabricatrice d’outils pour nos vulgaires nécessités.
Quel chétif rôle tu lui assignes ! Vois en elle l’artisan de la vie. Elle a d’autres arts sans doute sous sa dépendance : car celle dont la vie relève tient à ses ordres les ornements de la vie ; du reste c’est au bonheur qu’elle tend, qu’elle nous conduit, qu’elle nous ouvre les voies. Elle montre ce qui est mal, ce qui ne l’est qu’en apparence ; elle nous dépouille de nos illusions, elle donne la solide grandeur ; elle fait justice de la morgue, de tout ce qui est vide et spécieux, ne nous laisse pas ignorer en quoi diffère l’enflure de l’élévation, nous livre enfin la connaissance de toute la nature et d’elle-même. Elle révèle ce que sont les dieux et leurs attributs, les puissances infernales, les Lares, les Génies, les âmes perpétuées sous la forme de dieux secondaires, leur séjour, leur emploi, leur pouvoir, leur volonté. Voilà par quelles initiations elle nous ouvre non la chapelle de quelque municipe, mais l’immense temple de tous les dieux, le ciel même, dont elle a produit les vraies images et les représentations fidèles aux yeux de l’intelligence : car pour de si grands spectacles les yeux du corps sont trop faibles. De là elle revient aux principes des choses, à l’éternelle raison incorporée au grand tout, à cette vertu de tous les germes qui donne à chaque être sa figure propre. Puis elle entre dans l’étude de l’âme, de son origine, de son siège, de sa durée, du nombre de parties qui la composent. Du corporel elle passe à l’incorporel, approfondit la vérité, les arguments qui la prouvent, et après cela comment s’éclaircissent les problèmes de la vie et du langage ; car dans l’une et dans l’autre le faux se mêle au vrai.
Le sage, je le répète, ne s’est point arraché aux arts matériels, comme il semble à Posidonius : il ne les a nullement abordés. Jamais il n’eût cru digne des frais d’invention ce qu’il ne pouvait croire digne de servir à tout jamais : il n’adopterait point pour répudier. « Anacharsis, dit Posidonius, a trouvé la roue du potier, qui en tournant forme des vases. » Ensuite, comme dans Homère se rencontre cette roue du potier, il aime mieux croire les vers apocryphes que son assertion erronée. Je ne prétends pas, moi, qu’Anacharsis soit l’auteur de cette découverte ; ou, s’il l’est, ce sera bien un sage qui l’aura faite, mais non à titre de sage, de même que les sages font beaucoup de choses comme hommes et non point comme sages. Imagine un sage excellent coureur : il devancera les autres en vertu de sa légèreté, non de sa sagesse. Je voudrais que Posidonius pût voir le verrier donner au verre avec son souffle une multitude de formes que la plus habile main aurait peine à produire. On a trouvé cela depuis qu’on ne trouve plus de sages.
« Démocrite, poursuit-il, a, dit-on, inventé les voûtes de pierres, qui se courbent en arceaux doucement inclinés et réunis par une pierre centrale. » Je dirai que le fait est faux. Car nécessairement, avant Démocrite, il y eut des ponts et des portes, dont généralement la partie supérieure est en voûte. « Avez-vous oublié, me dit-on, que ce même Démocrite trouva l’art d’amollir l’ivoire, de convertir par la cuisson le caillou en émeraude, procédé qui aujourd’hui encore sert à colorer certaines pierres qui s’y prêtent ? » Oui : mais bien qu’un sage ait trouvé ces secrets, ce n’est pas en tant que sage qu’il les a trouvés ; car il fait beaucoup de choses que les hommes les moins éclairés font sous nos yeux tout aussi bien, ou avec plus d’adresse et d’expérience que lui.
Tu veux savoir quelles furent les explorations du sage, quels mystères il nous dévoila ? D’abord ceux de la nature, qu’il n’a pas vue, comme font les autres animaux, d’un œil insoucieux des choses divines ; ensuite la loi de la vie, loi qu’il a appliquée à tout. Il nous a appris non-seulement à connaître les dieux, mais à leur obéir, et à recevoir les événements comme des ordres. Il nous a défendu de céder aux jugements de l’erreur ; il a estimé au poids de la vérité ce que vaut chaque chose ; il a condamné les jouissances mêlées de repentir et loué les biens faits pour toujours plaire ; il a signalé à tous comme le plus fortuné des hommes celui qui n’a pas besoin de la Fortune, comme le plus puissant, celui qui sait l’être sur lui-même. Je ne parle pas de cette philosophie qui place le citoyen hors de la patrie et les dieux hors du monde, qui donne la vertu en apanage à la volupté, mais de celle qui ne voit de bien que l’honnête, de celle que les présents ni de l’homme ni de la Fortune ne séduiraient point, de celle dont le prix consiste à ne pouvoir se vendre à aucun prix.
Que cette philosophie ait existé dans l’âge grossier où toute industrie manquait encore et où l’utile ne s’apprenait que par l’usage, je ne le crois pas ; de même avant cette époque, au temps heureux où les bienfaits de la nature étaient à la portée et à la discrétion de tous, avant que la cupidité et le luxe eussent désuni les mortels qui coururent à la rapine au lieu de partager en frères, il n’y avait pas de vrais sages, bien que tous fissent alors ce que des sages devaient faire. Car jamais situation plus admirable pour la race humaine ne peut s’imaginer ; et qu’un dieu permette à un homme de créer une terre et de régler la condition de ses habitants, il ne choisira pas autre chose que ce qu’on raconte de ces peuples primitifs chez lesquels
Jamais d’enclos, de bornes, de partage.
La terre était de tous le commun héritage ;
Et sans qu’on l’arrachât, prodigue de son bien,
La terre donnait plus à qui n’exigeait rien[6].
Quelle génération fut plus heureuse ? Ils jouissaient en commun de la nature ; elle suffisait, en bonne mère, à l’entretien de tous : on possédait la publique richesse en pleine sécurité. Comment ne pas nommer les plus opulents des mortels ceux parmi lesquels un pauvre était impossible à trouver ? L’avarice a fait irruption sur cette trop heureuse abondance : comme elle voulut distraire une part qui lui devînt propre, le trésor de tous cessa d’être le sien, et de l’immense fleuve elle s’est réduite à un filet d’eau ; elle a introduit la pauvreté ; aspirant à beaucoup, elle a vu tout lui échapper. Aussi quoique aujourd’hui elle se travaille en tous sens pour réparer ses pertes, quoiqu’elle ajoute des champs à ses champs et dépossède le voisin à force d’or ou d’injustices, quoiqu’elle donne à ses terres l’étendue de provinces, et que posséder pour elle ce soit voyager bien loin sur le sien, aucun prolongement de limites ne nous ramènera au point dont nous sommes descendus. Quand nous serons à bout d’envahir, nous aurons beaucoup ; nous avions tout auparavant. La terre elle-même était plus fertile sans culture et se prodiguait aux besoins des peuples qui ne la pillaient point à l’envi. Découvrir quelque production de la nature n’était pas un plus grand plaisir que celui de l’indiquer à autrui34; nul ne pouvait avoir trop ou trop peu : la concorde présidait aux partages. La main du plus fort ne s’était point encore appesantie sur le plus faible ; point d’avare qui, celant des trésors inutiles pour lui, privât personne du nécessaire. On prenait le même souci des autres que de soi. La guerre était inconnue et les mains pures du sang des hommes : on n’en voulait qu’aux bêtes féroces. Quand l’épaisseur du bocage voisin pouvait garantir du soleil, et qu’on bravait l’inclémence des hivers ou des pluies sous l’abri naturel d’un toit de feuilles, la vie coulait paisible et les nuits étaient sans cauchemar. Tandis que les soucis nous retournent sur nos lits de pourpre et nous réveillent de leurs poignants aiguillons, quel doux sommeil ces hommes goûtaient sur la dure ! Ils n’avaient point au-dessus d’eux des lambris ciselés, mais sans obstacle ils voyaient de leur couche les astres glisser sur leurs têtes et le sublime spectacle des nuits menant en silence la grande révolution du ciel.
À toute heure du jour et de la nuit s’ouvrait pour eux la perspective de cette merveilleuse demeure : ils se plaisaient à voir une partie des astres décliner du milieu du ciel vers l’horizon, et d’autres à l’opposite se rendre visibles et monter. Avec quel charme ils promenaient leurs yeux dans cette immensité semée de prodiges ! Mais vous, le moindre bruit de vos plafonds vous alarme ; et si entre vos riches peintures quelque craquement se fait entendre, vous fuyez comme si c’était la foudre. Au lieu de palais grands comme des villes, un air pur, circulant librement et à ciel ouvert, l’ombre légère d’un rocher ou d’un arbre, de limpides fontaines, des ruisseaux que ni travail humain, ni tuyaux, ni direction forcée n’avaient profanés, mais qui suivaient leur cours volontaire, et des prairies belles sans art, et au milieu de tout cela un toit agreste élevé par une rustique main, c’était là une demeure selon la nature, où l’on aimait à habiter sans la craindre et sans craindre pour elle. Aujourd’hui un de nos grands sujets de frayeur, ce sont nos maisons.
Mais toute belle et toute pure de fraude qu’ait été leur vie, ces mortels ne furent point des sages, nom qui n’est dû qu’à la perfection même. Je ne nie point toutefois qu’il n’y eût alors des hommes d’une haute inspiration et comme fraîchement sortis de la main des dieux : car il est hors de doute que le monde non encore épuisé enfantait des âmes plus généreuses. Or si elles étaient toutes de trempe plus forte et plus aptes aux travaux, elles n’avaient point toutes atteint le point suprême. La nature en effet ne donne point la vertu ; c’est un art que d’y arriver[7]. On ne cherchait pas l’or, ni l’argent, ni les pierres transparentes dans les abîmes fangeux de la terre ; on épargnait l’animal inoffensif, tant l’homme était loin d’égorger l’homme sans colère ni crainte, pour le seul plaisir d’un spectacle. Il n’avait point encore de vêtement brodé ni de tissu d’or : l’or n’était point sorti des mines. Pour tout dire enfin, son ignorance faisait son innocence : or la distance est grande entre ne pas vouloir et ne pas savoir faire le mal. Il lui manquait la justice, il lui manquait la prudence, la tempérance, le vrai courage. Il y avait quelque image de ces vertus dans leur vie d’inexpérience ; mais la vertu n’est donnée aux âmes qu’après la culture et la science, et quand d’assidus exercices les ont perfectionnées. Nous naissons pour elle, mais sans elle ; et le meilleur naturel, avant qu’on ne l’instruise, est un élément de vertu, mais n’est point la vertu.
LETTRE XC.
27. Ici Sénèque dit plus vrai et plus chrétiennement que Cicéron : Nous nous glorifions à bon droit de notre vertu, ce qui n’arriverait pas. si nous la tenions de Dieu, non de nous (de Nat. Deor, III) ; et qu’Horace : Det vitam, det opes, animum mî æquum ipse parabo.
28. « La nature a fait le droit commun, l’usurpation a fait le droit privé. » (Saint Ambroise, De offic. minist.) « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c’est là ma place au soleil ; voilà l’origine et l’image de l’usurpation sur la terre. » (Pascal, et J. J. Rousseau, Disc, de l’inég. des condit.)
29. On reprochait à Henri IV le peu de pouvoir qu’il avait à la Rochelle : « Vous vous trompez, répondit-il, j’y fais ce que je veux , parce que je n’y fais que ce que je dois. »
30. Ce raffinement de luxe avait lieu dans les théâtres ou amphithéâtres. On l’annonçait sur un album affiché aux lieux les plus fréquentés de la ville. On a trouvé celui-ci à Pompeï : Venatio. Athleæ. Sparsiones. Vela. Erunt. « Chasse de bêtes féroces. Combats d’athlètes. Pluie d’eaux de senteur. Toiles tendues au-dessus des spectateurs. »
31. « Tous les arts suent pour le satisfaire. » (Bossuet.)
32. « Et les toiles si déliées, ces vaines couvertures qui ne cachent rien. » (Bossuet, Sermon pour Mlle de La Vallière.) Voir Consol. à Helvia, XVI ; des Bienfaits , VII, ix.
33.
De leur queue allongée ingénieux rival,
Le Émon reçut d’elle un mouvement égal ;
La rame imita mieux leur nageoire élancée ;
Et dans sa coupe heureuse, avec soin retracée,
Leur tête, sans effort fendant les flots amers,
A la proue écumante ouvrit le sein des mers.
(Esmén., Navig., ch. III.)
34. Voir Pétrone, ch. lxxxviii.
↑ Géorgiq., I, 444.
↑ Géorgiq.,I, 139.
↑ Ovide, Métam., VI, 54.
↑ Voy. Lettre LXXXVI. De la Providence, IV et notes.
↑ La sténographie inventée par Tyron, affranchi et secrétaire de Cicéron.
↑ Géorgiq., I, 125. Delille.
↑ Voy. Lettre LXXX.
Lettre 91
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 292-297).
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LETTRE XCI.
Sur l’incendie de Lyon, l’instabilité des choses humaines et la mort.
Notre ami Libéralis est aujourd’hui bien triste : il vient d’apprendre qu’un incendie a consumé entièrement la colonie de Lyon35, catastrophe faite pour émouvoir les plus indifférents, à plus forte raison un homme qui aime tant son pays. Aussi ne peut-il retrouver la fermeté d’âme dont il a dû travailler à se munir contre les accidents qu’il jugeait possibles. Mais pour ce coup si imprévu, et peu s’en faut inouï, je ne m’étonne pas qu’il fût sans crainte quand la chose était sans exemple : car si la flamme a maltraité bien des villes, elle n’en a fait disparaître aucune.
Même dans celles où la main de l’ennemi lance le feu sur les habitations, il s’éteint en nombre d’endroits ; on a beau par moments l’attiser, rarement il dévore tout au point que le fer n’ait plus rien à achever. Et les tremblements de terre ! Presque aucun n’est assez violent, assez destructeur pour renverser des villes tout entières. Jamais en un mot n’éclata si funeste incendie qu’il ne laissât matière pour un autre. Or tant de superbes édifices dont chacun ferait l’honneur d’une cité, qu’une nuit les a jetés par terre ; et, dans une paix si profonde, ce que la guerre même ne saurait faire craindre a fondu sur eux. Qui le croirait ? Dans le silence universel des armes, quand par toute la terre régnait la sécurité, Lyon, que la Gaule montrait avec orgueil, on cherche où fut sa place. À tous ceux qu’un fléau public doit abattre, la Fortune donne le temps d’appréhender ses coups : toute grande catastrophe laisse un répit quelconque avant de se consommer : ici il n’y eut que l’espace d’une nuit entre une puissante ville et plus rien36 ; que dis-je ? elle a péri en moins de temps que je ne le raconte. Tout cela brise le cœur patriotique de notre Libéralis, pour lui-même si ferme et si résolu. Ce n’est pas à tort qu’il est bouleversé : l’inattendu accable davantage, et leur étrangeté augmente le poids des infortunes ; point de mortel chez qui la surprise même n’ajoute à l’affliction.
Aussi n’est-il rien qu’on ne doive prévoir, rien où d’avance on ne doive se placer en esprit ; il faut prévoir non-seulement l’habituel, mais tout le possible. Car qu’y a-t-il que la Fortune ne précipite, dès qu’il lui plaît, de l’état le plus florissant, et qu’elle n’attaque et ne brise d’autant mieux qu’il se pare d’un plus bel éclat ? Qu’y a-t-il pour elle d’inaccessible ou de difficile ? Ce n’est pas toujours par une seule voie ni avec toutes ses forces qu’elle se rue sur nous. Tantôt armant nos mains contre nous-mêmes, tantôt contente de son seul pouvoir, elle fait naître le péril où l’écueil n’était point. Elle n’excepte aucun temps : de la volupté même elle fait éclore la douleur. La guerre surgit du milieu de la paix ; et les secours qui rassuraient se transforment en objets d’alarmes, l’ami en adversaire, l’allié en ennemi. De soudaines tempêtes, plus terribles que celles des hivers, éclatent par le calme d’un beau jour d’été. Sans ennemi, que d’hostilités on essuie ! Ce qui crée le désastre, à défaut d’autres causes, c’est l’excès de prospérité. La maladie atteint le plus tempérant ; la phtisie, le plus robuste ; la condamnation, le plus innocent ; les troubles du monde, le plus solitaire des hommes. Toujours le sort, comme craignant notre oubli, trouve un nouveau moyen de nous faire sentir sa puissance. Tout ce qu’une longue suite de travaux constants, aidés de la constante faveur des dieux, réussit à élever, un seul jour le brise et le disperse. C’est donner un terme trop long à ces révolutions rapides que de parler d’un jour : une heure, un moment a suffi au renversement des empires. Ce serait une sorte de consolation pour notre fragilité comme pour celle des choses qui nous touchent, si tout était aussi lent à périr qu’à croître ; mais le progrès veut du temps pour se développer : la chute vient au pas de course.
Rien chez l’homme privé, rien dans l’État n’est stable ; hommes et villes ont leur jour fatal qui s’approche. Sous le plus grand calme couve la terreur ; et quand rien au dehors n’est gros de tempêtes, elles s’élancent d’où on les attend le moins. Des royaumes que les guerres civiles, que les guerres étrangères avaient laissés debout, s’écroulent sans que nulle main les pousse. Est-il beaucoup d’États qui se soient toujours maintenus prospères ? Donc il faut s’attendre à toutes choses et affermir son âme contre les chocs qu’elle pourra subir. Exils, tortures, guerres, maladies, naufrages, pensons à tout cela. Le sort peut ravir le citoyen à la patrie, ou la patrie au citoyen ; il peut le jeter sur une plage déserte ; ces lieux mêmes où s’étouffe la foule peuvent se changer en un désert. Mettons sous nos yeux toutes les chances de l’humaine condition : pressentons par la pensée, je ne dis point les événements ordinaires, mais tous ceux qui sont possibles, si nous voulons n’être pas accablés et ne jamais voir dans la rareté du fait une nouveauté qui stupéfie. Envisageons la destinée sous toutes ses faces. Que de villes dans l’Asie, dans l’Achaïe, un tremblement du sol a jetées bas ! Combien en Syrie, en Macédoine furent englouties ! Que de fois Chypre fut dévastée par le même fléau ! Que de fois Paphos croula sur elle-même ! Fréquemment nous reçûmes la nouvelle de villes entières anéanties ; et nous-mêmes, qui apprenons ces choses, quelles faibles parcelles nous sommes du grand tout ! Roidissons-nous donc contre le hasard, et, quoi qu’il nous amène, sachons que le mal n’est pas si grand que le bruit qu’en fait l’opinion. La flamme a détruit cette ville opulente, l’ornement des provinces où elle était à la fois enclavée et distincte, assise sur une seule montagne qui n’était pas fort haute. Eh bien, toutes les cités dont la magnificence et la gloire retentissent maintenant à nos oreilles, le temps en balayera jusqu’aux vestiges. Ne vois-tu pas comme en Achaïe il a déjà consumé les fondements des plus illustres villes, et qu’il n’y reste rien qui annonce même qu’elles aient existé ? Non-seulement les œuvres de nos mains s’en vont en poussière ; non-seulement tout ce que l’art et l’industrie humaine établissent est bouleversé par les âges, mais la cime des monts s’affaisse, des contrées entières s’abîment, les flots viennent couvrir des lieux placés loin de l’aspect des mers ; le feu a dévasté des collines le long desquelles il brillait dans nos demeures[1], il a rongé ces crêtes jadis si élevées dont la vue récréait le navigateur ; il a rabaissé les plus hauts postes d’observation au niveau du sol. Quand les créations de la nature sont ainsi maltraitées, ne doit-on pas souffrir avec résignation la destruction des villes ? Rien n’est debout que pour tomber, et la même fin attend hommes et choses, soit qu’une force intérieure, un vent privé d’issue secoue violemment le poids qui le tient captif ; soit que des torrents cachés sous nos pieds le plus fort vienne à briser tout obstacle ; soit que des flammes impétueuses aient crevé la charpente du globe ; soit que la vétusté, que rien ne brave, ait insensiblement tout miné ; soit que l’insalubrité du climat ait chassé les peuples et fait de l’inculte désert un foyer de pestilence. Énumérer toutes les causes de destruction serait chose trop longue. Ce que je sais, c’est que toute œuvre des mortels est condamnée à mourir : nous vivons entourés d’objets périssables.
Voilà entre autres discours les consolations que je présente à notre Libéralis qui brûle d’un incroyable amour pour sa patrie ; et cette patrie peut-être n’a été consumée que pour renaître plus brillante. Souvent le dommage a préparé la place à une situation meilleure : bien des choses sont tombées pour se relever plus grandes et plus belles. Timagène, cet ennemi de la prospérité de Rome, disait : « Si les incendies de cette ville me font peine, c’est que je sais que ses débris ressusciteront en meilleur état qu’auparavant. » Et Lyon aussi, tous vraisemblablement s’empresseront à l’envi de la rétablir plus grande et mieux garantie[2] qu’avant le désastre. Puisse-t-elle être durable, et sous de meilleurs auspices se fonder pour un plus long avenir ! Car cette colonie depuis son origine ne compte que cent ans, ce qui n’est pas, même pour l’homme, le terme le plus reculé. Établie par Plancus, les avantages du lieu l’avaient fait jusqu’ici croître en population, bien que, dans l’espace d’une vie de vieillard, elle eût souffert de très-graves échecs.
Formons notre âme à l’intelligence de son sort et à la résignation ; sachons qu’il n’est rien que n’ose la Fortune ; qu’elle a sur les empires les mêmes droits que sur leurs chefs, qu’elle peut contre les villes tout ce qu’elle peut contre les hommes. Rien ne doit là nous indigner : tel est le monde où nous sommes entrés, telles les lois sous lesquelles on y vit. Te plaisent-elles ? soumets-toi. Ne te plaisent-elles point ? sors par où tu voudras. Indigne-toi, si cette constitution n’est injuste que pour toi seul : mais si la même nécessité enchaîne grands et petits, réconcilie-toi avec le destin qui condamne tout à se dissoudre. Ne nous mesure pas à nos tombeaux ni à ces monuments plus ou moins riches qui bordent nos grandes voies ; notre cendre à tous est pareille : nés inégaux, nous mourons dans l’égalité. Je dis des villes ce que je dis de leurs habitants : Rome a été prise aussi bien qu’Ardée. Le grand législateur de l’humanité ne nous distingue par la naissance et l’éclat des noms que pour le temps de cette vie. Mais arrive-t-on au point où tout mortel finit : « Hors d’ici ! dit-il, vanités humaines ; que tout ce qui pèse sur la terre subisse la même loi. » Nous sommes égaux devant toutes les souffrances ; nul n’est plus fragile qu’un autre ; nul n’est plus qu’un autre assuré de vivre demain. Alexandre, roi de Macédoine, commençait l’étude de la géométrie ; le malheureux ! il allait savoir combien est petit ce globe dont il n’avait conquis qu’une bien faible part ; malheureux, dis-je, il allait sentir la fausseté du surnom qu’il portait : car qui peut être grand sur un mince théâtre ? Ces leçons étaient fort abstraites et exigeaient une attention soutenue : elles n’étaient pas faites pour entrer dans une tête insensée dont les rêves s’égaraient par delà l’Océan. Il s’écria : « Enseigne-moi des choses plus faciles. — Elles sont pour vous, dit le maître, comme pour tout le monde, également difficiles37. »
Prenons que la nature nous tient même langage : « Les choses dont tu te plains existent pour tous ; je ne puis les offrir plus faciles à personne, mais quiconque le voudra saura tout seul se les rendre aisées. » Comment ? Par l’égalité d’âme. Il faut que tu pleures, que tu aies soif, que tu aies faim, que tu vieillisses si tu es gratifié d’un plus long séjour chez les hommes, que tu sois malade, que tu perdes, que tu périsses. Ne va pas toutefois croire aux plaintes qui retentissent autour de toi : rien dans tout cela n’est mal, rien n’est intolérable ou trop dur. Il n’y a là que peurs de convention : en craignant la mort c’est un bruit public que tu crains. Et quoi de moins sensé qu’un homme qu’effrayent de simples paroles ? Démétrius notre ami a coutume de dire plaisamment : « Je fais autant de cas des propos des ignorants que des vents qui s’échappent de leurs entrailles. Que m’importe en effet que le son vienne d’en haut ou d’en bas ? »
Quelle folie de craindre d’être diffamé par des infâmes ? Comme on a sans motif redouté ce qui n’était qu’un bruit, on a pris peur de choses qui jamais n’alarmeraient, si le bruit public ne le voulait ainsi. Un homme de bien perd-il le moins du monde à ce que des rumeurs calomnieuses pleuvent sur lui ? Aux vaines rumeurs la mort elle-même ne doit rien perdre auprès de nous : elle aussi a mauvais renom. Nul de ceux qui l’accusent n’en a fait l’épreuve ; et il est toujours téméraire de condamner ce qu’on ne connaît pas. Du moins tu sais à combien d’hommes elle rend service ; combien elle en arrache aux tourments, à l’indigence, aux lamentations, aux supplices, à l’ennui. L’homme n’est au pouvoir de personne, dès que la mort est en son pouvoir.
LETTRE XCI.
35. Cet incendie, dont on voyait encore des traces au dix-septième siècle, eut lieu l’an de J. C. 59, un siècle après la fondation de Lyon par Plancus.
36. Ecce paucissimis verbis maximam civitatem hausit et absorpsit; non reliquit illi nec ruinam. (Macrob. . Sat. V, i.)
37. « Il n’y a pas de route royale en mathématiques. » Autre réponse d’un précepteur à un fils de roi.
↑ Témoin l'incendie de Rome sous Néron.
↑ Néron donna, pour cette reconstruction, environ 1 500 000 francs de notre monnaie. Tacite, Ann. liv. XVI.
Lettre 92
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 297-305).
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LETTRE XCII.
Contre les épicuriens. Le souverain bien n’est pas dans la volupté.
Tous deux, je pense, nous serons d’accord sur ce point, que les choses extérieures se recherchent pour le corps ; qu’on soigne le corps en considération de l’âme ; que l’âme a ses ministres, parties d’elle-même, à l’aide desquels l’homme se meut et se nourrit, et qu’il doit subordonner à la partie principale. Dans celle-ci se trouve l’irraisonnable et le raisonnable. Le premier obéit au second qui seul, sans se rattacher ailleurs, rattache tout à lui. Car la divine raison elle-même commande à toutes choses et n’est sujette de quoi que ce soit ; or la raison de l’homme est de même nature, elle vient de la raison divine. Si nous sommes d’accord sur ce point, par voie de conséquence nous conviendrons aussi qu’en une seule chose réside la vie heureuse, savoir, dans une raison parfaite. Car elle seule ne laisse point fléchir le courage et tient bon contre la Fortune : c’est d’elle qu’en toute conjoncture nous vient la sécurité, le salut ; et le caractère du vrai bien est de ne jamais être entamé. Celui là, dis-je, est heureux que rien ne peut amoindrir : il est au faîte des choses et ne s’appuie que sur lui-même, car quiconque s’étaye de quelque support peut tomber. Autrement, on commence à tenir grand compte de ce qui n’est point à soi. Or qui voudrait ne relever que de la Fortune ? Quel homme de sens se glorifie de ce qui lui est étranger ? Qu’est-ce que la vie heureuse ? C’est la sécurité et la permanence dans le calme. Ce qui donne cela, c’est une âme grande, c’est la constance qui maintient ce que la justice a décidé. Mais comment acquérir ces vertus ? Il faut avoir étudié la vérité sous tous ses aspects et gardé dans nos actions l’ordre, la mesure, la convenance, une volonté inoffensive et bienveillante, toute à la raison dont jamais elle ne se départ, et digne à la fois d’amour et d’admiration. Enfin, pour te tracer la règle en deux mots, l’âme du sage doit être telle que pourrait être l’âme d’un dieu. Que peut désirer l’homme qui possède tout ce qui est honnête ? Car, si ce qui n’est point honnête pouvait en quelque chose contribuer au bien suprême, le bonheur serait dans des choses avec lesquelles il n’est point[1]. Et quoi de plus insensé ou de plus honteux que de rattacher le bonheur d’une âme raisonnable à ce qui n’a point de raison ?
Quelques-uns pourtant jugent que le souverain bien peut s’accroître, vu qu’il n’atteint point à sa plénitude si l’extérieur lui est contraire. Antipater aussi, l’une des graves autorités de notre secte, dit « qu’il accorde quelque influence à l’extérieur, mais fort peu. » Or que penser d’un homme à qui ne suffit pas la clarté du jour, s’il n’y joint celle de quelque bougie ? Auprès des splendeurs du soleil, de quelle importance peut être une étincelle ? Si l’honnête tout seul ne te satisfait pas, nécessairement tu y voudras joindre ou le repos, l’ἀοχλησία des Grecs, ou la volupté. Le premier, à la rigueur, peut s’admettre ; car l’âme du sage est exempte de contrariété ; elle a toute liberté d’étudier l’univers et rien ne l’enlève à la contemplation de la nature. Quant au second point, la volupté, c’est le bonheur de l’animal. Vous alliez la raison à son contraire, l’honnête à ce qui ne l’est pas. Grande est, selon vous, la volupté que donne le chatouillement des sens. Pourquoi n’oser pas dire que tout est bien pour l’homme si son palais est satisfait ? Et vous comptez, je ne dis pas comme homme de cœur, mais comme homme celui pour qui le bien suprême est dans les saveurs, les couleurs, les sons ? Excluons-le de la noble classe qui après les dieux marche la première ; qu’il aille grossir le troupeau des brutes, l’être qui fait de sa pâture toute sa joie !
La partie irraisonnable de l’âme se divise en deux autres : la première, ardente, ambitieuse, violente, tout entière aux passions ; la seconde, basse, languissante, que la volupté asservit. La partie effrénée, meilleure toutefois que l’autre, et certes plus courageuse et plus digne de l’homme, on n’en a pas tenu compte ; on a cru indispensable au bonheur la partie débile et abjecte. On a voulu lui assujettir la raison ; et le bien du plus généreux des êtres, on en a fait un bien dégradé et ignoble, pétri en outre d’un alliage monstrueux, de membres tout divers et mal concordants ; car, comme dit notre Virgile, parlant de Scylla :
Jusqu’au-dessous du sein son visage, son corps
Représente une vierge aux séduisants dehors ;
Ses flancs offrent aux yeux la louve, la baleine,
Et sa queue en dauphin se recourbe et se traîne[2].
À cette Scylla du moins sont adaptés des animaux féroces, effroyables, agiles : mais de quels monstres a-t-on composé la sagesse ? La partie supérieure de l’homme, c’est la vertu : elle a pour associée une chair incommode et molle, « qui n’est propre qu’à absorber des aliments, » comme dit Posidonius. Cette vertu divine se termine par de lascifs organes : à cette tête vénérable et céleste est accolé un animal inerte et flétri. Le repos des épicuriens, si profond qu’il soit, ne procurait déjà nul avantage à l’âme, mais il écartait d’elle les embarras : voici venir la volupté qui la dissout, qui en énerve toute la force. Où trouver un assemblage de corps si antipathiques ? La vigueur accouplée à la faiblesse, la frivolité au sérieux, la sainteté même à l’incontinence, à l’inceste !
« Eh quoi ! dit-on, si la bonne santé, et le repos, et l’absence de douleur ne doivent empêcher en rien la vertu, ne les rechercherez-vous pas ? » Pourquoi non ? Je les rechercherai, non qu’elles soient des biens, mais parce qu’elles sont selon la nature et que j’y mettrai du discernement. Qu’y aura-t-il alors de bon en elles ? Rien que le mérite d’un bon choix. Quand je porte un habit décent, quand mon allure, si je marche, est convenable, quand je soupe comme il sied que je le fasse, ce n’est ni le souper, ni la promenade, ni l’habit qui est un bien, mais le but qu’en tout cela je me propose, qui est de garder en tout la mesure qu’exige la raison. J’ajouterai ceci encore : le choix d’un vêtement propre est désirable pour l’homme ; car l’homme, de sa nature, est ami de la propreté, de l’élégance. Ainsi ce qui est bien par soi-même, ce n’est pas un vêtement propre, c’est le choix de ce vêtement : le bien n’étant pas dans la chose, mais dans le discernement qui fait que nos actions sont honnêtes, non la matière de nos actions. Ce que j’ai dit du vêtement, je le dis du corps, crois-le bien. Car la nature en a enveloppé l’âme comme d’un vêtement qui la voile aux yeux. Or estime-t-on jamais l’habit par le coffre où il est serré ? Le fourreau ne rend l’épée ni bonne ni mauvaise. À l’égard du corps je te réponds de même : je le prendrai, si je puis choisir, et sain et robuste ; mais le bien sera dans mon choix, non dans la force ou la santé.
« Sans doute, dira-t-on, le sage est heureux ; mais le bonheur complet lui échappe, s’il n’en possède aussi les instruments matériels. De cette sorte on ne peut être malheureux avec la vertu ; mais on n’est pas au faîte du bonheur, lorsque les biens physiques nous manquent, comme la santé et l’intégrité des organes. » Ce qui paraît le moins admissible, tu l’accordes, savoir, qu’un homme en proie à d’extrêmes et continuelles douleurs n’est pas à plaindre, qu’il est même heureux, et tu nies la conséquence, bien moindre, qu’il le soit parfaitement. Cependant, si la vertu peut faire qu’un homme ne soit pas malheureux, bien plus aisément complétera-t-elle son bonheur, car il reste moins d’intervalle entre l’heureux et le très-heureux, qu’entre le misérable et l’heureux. Quoi ! la puissance capable d’arracher l’homme aux calamités pour le mettre au rang des heureux, ne saurait achever son œuvre et l’élever au bonheur suprême ! Elle fléchit quand elle touche au sommet ! La vie a ses avantages et ses désavantages : les uns et les autres sont hors de nous. Si l’homme de bien n’est point misérable, eût-il à subir tous les désavantages, comment cesse-t-il d’être très-heureux si quelques avantages l’abandonnent ? Comme en effet le poids des uns ne le précipite pas jusque dans le malheur, de même la privation des autres ne l’arrache point à sa félicité ; elle reste alors aussi complète que son malheur est nul dans le premier cas : autrement on peut lui ravir son bonheur, si on peut le diminuer.
Je disais tout à l’heure que la lueur d’une bougie n’ajoute rien aux clartés du soleil dont la splendeur efface tout ce qui sans lui aurait de l’éclat. « Mais il est des choses qui s’interposent entre le soleil et nous. » Oui, et la force de ses rayons demeure entière, au milieu de ces obstacles mêmes ; et malgré l’intermédiaire qui nous en dérobe l’aspect, il est à son œuvre et poursuit sa course. Lorsqu’il luit au sein des nuages, il n’est pas moindre que par un beau ciel, ni plus lent dans sa marche ; car il y a grande différence entre un obstacle et l’empêchement absolu. De même ce qui fait obstacle à la vertu ne lui enlève rien. Elle n’est pas moindre, mais elle brille moins ; à nos yeux peut-être ne paraît-elle pas aussi éclatante, aussi pure ; et comme l’astre éclipsé, son influence voilée agit encore. Ainsi calamités, pertes, injustices, sont aussi impuissantes contre la vertu qu’un léger nuage contre le soleil.
Nous trouvons des gens qui nous disent que le sage mal partagé corporellement n’est ni malheureux ni heureux. Ceux-là aussi se trompent : ils mettent les avantages fortuits au niveau des vertus, et n’accordent pas plus aux choses honnêtes qu’à celles qui le sont le moins. Or quoi de plus indigne, de plus révoltant que de comparer des choses respectables à celles qui méritent le dédain ? La vénération est due à la justice, à la piété, à la loyauté, au courage, à la prudence ; ce qui est vil au contraire, c’est ce dont souvent les plus vils mortels sont le plus largement pourvus : la jambe solide, et les bras et les dents, tout cela sain et à l’épreuve. Mais d’ailleurs si le sage, avec une santé fâcheuse, ne doit passer ni pour malheureux ni pour heureux, et qu’on le laisse sur la ligne mitoyenne, sa vie non plus ne sera ni à désirer ni à fuir. Et qu’y a-t-il de si absurde que ceci : « La vie du sage n’est pas à désirer, » ou de si incroyable que de prétendre qu’il y a telle vie qui n’est ni à désirer ni à fuir ? Et puis, si les incommodités physiques ne rendent pas malheureux, elles permettent d’être heureux. Ce qui n’a pas la puissance de me faire passer dans un état pire ne peut m’interdire le meilleur état. « Le froid et le chaud, répond-on, sont deux choses connues dont le moyen terme est le tiède : ainsi tel est heureux, tel misérable ; tel enfin n’est ni l’un ni l’autre. » Je veux faire justice de cette comparaison qu’on nous oppose. Si j’ajoute un degré de froid au tiède, il deviendra froid, un degré de chaud, il finira par être chaud. Mais l’homme qui n’est ni misérable ni heureux, quelque élément de misère que je lui apporte, ne sera pas misérable, vous-mêmes vous le dites : la comparaison est donc inexacte. Enfin, je vous livre un homme qui n’est ni misérable ni heureux : je le frappe de cécité, sans qu’il soit misérable ; de paralysie, il ne l’est point encore ; de douleurs continuelles et graves, il ne l’est pas davantage. Si tant de maux ne sauraient le faire malheureux, ils ne le font même pas déchoir du bonheur. Si le sage ne peut tomber, comme vous le dites, du bonheur dans la misère, il ne tombera pas dans la privation du bonheur. Car pourquoi de si beaux commencements s’arrêteraient-ils à un point quelconque ? Ce qui l’empêche de rouler jusqu’en bas le retient au sommet. Comment le bonheur ne serait-il pas indivisible ? Il ne peut même être discontinu ; c’est pourquoi la vertu suffit d’elle-même à le produire. « Quoi ! s’écrie-t-on, un sage comblé de jours qu’aucune douleur n’a traversés n’est pas plus heureux que celui qui a toujours lutté contre la mauvaise fortune ? » Qu’on me réponde si le second est meilleur et plus vertueux que le premier : s’il n’en est rien, il n’est pas plus heureux. Il faut que sa vie soit plus pure, pour qu’elle devienne plus heureuse ; elle ne le devient qu’à ce prix. La vertu ne saurait s’accroître, ni par conséquent le bonheur, qui vient d’elle. La vertu est un si grand bien, qu’elle ne sent point tous ces petits accidents tels que la brièveté de la vie, la douleur, les diverses incommodités du corps. Car, pour la volupté, elle ne mérite pas même un de ses regards. Quel est le plus beau privilège de la vertu ? De n’avoir nul besoin de l’avenir, de ne point compter le nombre de ses jours : le plus court espace de temps lui complète un bonheur sans fin.
Cela nous paraît hors de toute croyance et dépasser les limites de notre nature : car cette majestueuse vertu, nous la mesurons à notre faiblesse, et c’est à nos vices mêmes que nous appliquons le nom de vertu. Mais ne semble-t-il pas aussi incroyable qu’un homme au fort des plus vives douleurs s’écrie : Je suis heureux ? Pourtant c’est dans l’officine même de la volupté que ce mot-là s’est fait entendre. « Voici le dernier et le plus heureux jour de ma vie, » disait Épicure[3], quand d’une part des embarras de vessie le torturaient, et que de l’autre un incurable ulcère lui rongeait les entrailles. Pourquoi donc ne pas croire à de pareils traits venant d’hommes qui vouent leur culte à la vertu, quand on les trouve jusque chez ceux qui prirent la volupté pour souveraine ? Oui, même ces âmes dégénérées, si peu élevées dans leurs sentiments, soutiennent qu’au sein d’extrêmes douleurs, d’extrêmes calamités, le sage ne sera ni heureux ni malheureux. Toutefois cette assertion aussi est incroyable, plus incroyable que la nôtre. Car je ne vois pas comment ne tomberait point jusqu’au plus bas degré la vertu une fois renversée de son trône. Ou elle doit donner le bonheur, ou, si elle perd cette prérogative, elle n’empêchera point le malheur. Tant qu’il se tient debout, l’athlète n’est pas renvoyé du combat : il faut qu’il soit vainqueur ou vaincu. « Mais ce n’est que pour les dieux immortels que la vertu et le bonheur sont faits : nous n’avons de ces biens que l’ombre et qu’une sorte d’image : nous en approchons sans y atteindre. » Je réponds que la raison est commune aux dieux comme à nous : seulement chez eux elle est parfaite, chez nous perfectible. Mais ce qui nous amène à désespérer, ce sont nos vices. L’homme faible n’est au second rang que par son peu de persistance à observer les meilleurs principes, et parce que son jugement chancelle encore incertain. Il a besoin que sa vue et son ouïe soient bonnes, sa santé satisfaisante, son extérieur non disgracieux, et qu’il se maintienne dispos de tous ses membres, et puis que sa carrière soit longue : ainsi pourra-t-il ne point se repentir de la vie. Ce demi-sage garde en lui un levain de malignité qui tient à sa mobilité d’âme ; ce fond de malice qui ne le quitte point le pousse à violer la règle, et l’agite et l’éloigne du bien. Il n’est pas encore vertueux, il s’essaye à l’être ; or quiconque ne l’est pas sans restriction n’est qu’un méchant.
Mais un cœur généreux qu’habite la vertu[4]
Lettre 92 est l’égal des dieux ; c’est vers eux qu’il s’élève, car il a souvenir de son origine. Ce n’est jamais une témérité de vouloir remonter au lieu d’où l’on est descendu. Et pourquoi ne pas voir quelque chose de divin dans l’être qui est une parcelle de la divinité ? Ce grand tout, dans lequel nous sommes compris, est un, et cet un est dieu : nous sommes ses associés, nous sommes ses membres38. L’esprit de l’homme qui embrasse tant de choses s’élève jusqu’à lui, si les vices ne dépriment point son essor. Et comme l’attitude de son corps est droite et ses yeux tournés vers le ciel, de même son esprit, qui peut s’étendre aussi loin qu’il lui plaît, a été de telle sorte formé par la nature qu’il veut atteindre au niveau des dieux, déployer ainsi toutes ses forces et parcourir à l’aise son domaine. Elle ne lui est pas étrangère la route par où il gravit vers le ciel ; y monter était une œuvre immense : mais il y retourne, il est né pour ce chemin-là. Il marche hardiment, sans souci pour tout le reste : les trésors, il n’y regarde point ; cet or et cet argent, si dignes des ténèbres où ils gisaient, il ne les prise pas sur le brillant dont ils frappent les yeux de l’ignorance, mais d’après la fange originelle dont notre cupidité les a séparés en les exhumant. Il sait, disons-le bien, que les richesses sont placées autre part qu’où on les entasse, que c’est son âme qu’il doit remplir, non ses coffres. Un tel homme, on peut l’investir du domaine de toutes choses, on peut l’envoyer en possession de la nature entière, sans autres limites que celles de l’Orient et de l’Occident ; tout doit, comme aux dieux, lui appartenir à lui qui regarde d’en haut ceux qui, regorgeant d’opulence, sont tous moins heureux de ce qu’ils ont que malheureux de ce qu’ils n’ont pas39. Parvenu à ce point de sublimité, il songe aussi à son corps, ce fardeau nécessaire, non en aveugle ami, mais en tuteur, et ne se met pas sous la dépendance de ce qui fut mis sous la sienne. Nul ne peut être libre, qui est esclave de son corps. Car échappât-on aux autres servages que nous crée l’amour excessif et inquiet qu’on lui porte, le corps est déjà un fantasque et difficile maître. Tantôt le sage en sort sans murmure, tantôt il s’en élance avec courage, et ne s’informe point de ce que ses restes vont devenir. Mais comme nous ne prenons point souci des poils coupés de notre barbe, cette âme divine, alors qu’elle va quitter l’homme, estime que l’endroit où son enveloppe sera portée, que le feu la consume, ou que le sol la couvre, ou que les bêtes la déchirent, ne lui importe pas plus que l’arrière-faix au nouveau-né. Qu’on la jette à dépecer aux oiseaux de proie, ou que
les chiens de mer en fassent leur pâture (40),
cela le touche-t-il ? Lors même qu’il est parmi les hommes, nulle menace ne l’intimide ; craindra-t-il, mort, les menaces de ceux pour qui ce n’est pas assez d’être craints en deçà du trépas ? « Je ne m’épouvante, dit-il, ni de vos crocs, ni des outrages auxquels seront en butte les lambeaux de mon cadavre, hideux pour ceux qui le verront. Je ne réclame de personne les derniers devoirs ; je ne recommande à personne ma dépouille. Nul ne reste sans inhumation : la nature y a pourvu. Ceux que la cruauté humaine jette à l’abandon, le temps les ensevelit. Mécène a très-bien dit :
Que m’importe un tombeau ? Le sein de la nature
De ses fils délaissés devient la sépulture. »
Ce mot semble d’une âme résolue : c’était en effet un haut et mâle génie, si l’homme n’eût énervé le poëte.
LETTRE XCII.
38. Vos autem estis corpus Christi et memhra de membro. (Saint Paul, I Cor., XII, 27.)
39.
Moins riche de ce qu’il possède.
Que pauvre de ce qu’il n’a pas. (J. B. Rousseau.)
40. Énéide, XI, 485. Voir Pétrone, ch. cxv.
Qu’importe que nos corps des oiseaux ravissants
Ou des monstres marins deviennent la pâture ?
Sépulture pour sépulture,
La mer est égale à mon sens. (La Font., la Fiancée…)
Voir aussi V. Hugo, Marion Delorme, V, sc. III ; Lamartine, Mort de Socrate.
↑ Je lis avec un Mss. cum quibus non est. Lemaire : sine quibus.
↑ Énéide, III, 426. Barthélemy.
↑ Voy. Lettre LXVI.
↑ Énéide, V, 363.
Lettre 93
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 305-307).
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LETTRE XCIII.
Sur la mort de Métronax. Mesurer la vie sur l’emploi qu’on en fait, non sur sa durée.
Dans la lettre où tu te plaignais de la mort du philosophe Métronax[1], comme s’il eût pu et dû vivre plus longtemps, je n’ai point reconnu cet esprit de justice qui pour toute personne et en toute cause surabonde chez toi : mais il ne te fait faute que là où il manque à tout le monde. J’ai trouvé beaucoup d’hommes justes envers les hommes ; envers les dieux, pas un seul. Nous faisons chaque jour le procès à la destinée : « Pourquoi celui-ci est-il enlevé au milieu de sa carrière ? Pourquoi celui-là ne l’est-il pas et prolonge-t-il une vieillesse à charge à lui-même et aux autres ? » Qu’estimes-tu, je te prie, le plus légitime, ou que tu obéisses à la nature, ou que la nature t’obéisse ? Et qu’importe que tu sortes plus ou moins tôt d’où il faudra toujours sortir ? Ce n’est pas de vivre longtemps qu’il faut se mettre en peine, mais de vivre assez. Le premier point est l’affaire du sort, le second est la tienne. La vie est longue si elle est remplie ; or elle n’est remplie que si l’âme a ressaisi ses biens propres et s’est remise en possession d’elle-même. Que servent à cet homme quatre-vingts ans passés à ne rien faire ? Il n’a pas vécu, il a séjourné dans la vie ; ç’a été non une mort tardive, mais une longue mort. « Il a vécu quatre-vingts ans ! » Je voudrais savoir à quel jour tu fais remonter sa fin41. « Mais cet autre, mort dans la verdeur de l’âge ! » Lui du moins s’est acquitté de tous les devoirs d’un bon citoyen, d’un bon ami, d’un bon fils ; il ne s’est relâché sur aucun point. Quoique son âge soit incomplet, sa vie est complète. « Le premier a vécu quatre-vingts ans ! » Dis plutôt : il a duré tout ce temps-là, à moins que tu n’entendes qu’il a vécu comme on le dit des végétaux.
Voici mon vœu, Lucilius : tâchons qu’à l’instar des métaux précieux notre vie gagne non en volume, mais en valeur. Mesurons-la par ses œuvres, non par sa durée42. Veux-tu savoir ce qui distingue ce jeune héros, contempteur de la Fortune, et à tout égard déjà vétéran de l’existence dont il a conquis le plus riche trésor, ce qui le distingue de cet homme qui a laissé derrière lui nombre d’années ? L’un vit encore après qu’il n’est plus, l’autre avant de mourir avait cessé d’être. Louons donc et plaçons parmi les heureux celui qui, du peu de temps qui lui fut octroyé, sut faire un bon emploi. Il a joui de la vraie lumière : ce n’a pas été un homme de la foule ; il a vécu, et d’une vie énergique ; tantôt le ciel a été serein pour lui, et tantôt, selon l’ordinaire, l’astre aux puissants rayons n’a percé qu’à peine les nuages. Pourquoi demander combien de temps il a pu vivre ? Il a vécu, il s’est élancé jusque dans la postérité, il a pris rang dans la mémoire des hommes.
Ce n’est pas que, si un surcroît d’années m’était offert, je le refuserais : toutefois je dis que rien n’aura manqué à mon bonheur, si on en abrége la durée. Car je n’ai pas arrangé mes plans pour le plus long terme qu’une avide espérance pouvait se promettre ; mais il n’est point de jour que je n’aie regardé comme le dernier de mes jours. Pourquoi m’interroger sur la date de ma naissance, et si je compte encore parmi les jeunes gens ? J’ai mon lot. De même qu’un homme peut dans une petite taille être complètement homme, ainsi un court espace de temps peut compléter la vie. La longueur de l’âge ne fait rien ici43. La durée de ma vie est hors de mon pouvoir ; être homme de bien tant que je vivrai, voilà qui dépend de moi. Exige de moi que mes jours ne s’écoulent pas un à un dans d’ignobles ténèbres, que je dirige ma vie et ne la laisse pas fuir devant moi.
Tu demandes quel est l’âge le plus avancé ? L’âge de la sagesse. Y parvenir c’est avoir atteint non la plus lointaine limite, mais la plus élevée. Que l’homme alors se glorifie hardiment et remercie les dieux en se retrouvant parmi eux, et sache gré autant à lui-même qu’à la nature de ce qu’il a été. Oui, il a droit de s’applaudir d’avoir rendu à la nature une vie meilleure qu’il ne la reçut. Il a réalisé le modèle de l’homme de bien ; il en a fait voir le caractère et la grandeur : eût-il ajouté à ses jours, il n’eût fait que continuer son passé. Et jusqu’où donc voulons-nous vivre ? Nous avons tout connu, joui de tout. Nous savons d’où relève le grand principe des choses, la nature ; comment elle ordonne le monde ; par quels retours elle ramène l’année ; comment elle a réuni en elle tous les êtres épars et s’est donnée pour fin à elle-même. Nous savons que les astres marchent par leur propre impulsion ; qu’excepté la terre rien n’est fixe ; que tout le reste fuit d’une vitesse continuelle. Nous savons comment la lune devance le soleil ; pourquoi, plus lente, elle le laisse derrière elle, lui si prompt dans sa course ; comment elle reçoit ou perd sa lumière ; quelle cause amène la nuit et quelle autre nous rend le jour. Il nous reste à aller où nous verrons de plus près ces merveilles. Et, dit le sage, ce n’est pas cet espoir qui me fait partir avec plus de courage, bien sûr que pour moi s’ouvre un chemin vers mes dieux bien-aimés. J’ai mérité sans doute d’être admis dans leur sein et je m’y suis déjà vu : j’ai envoyé vers eux ma pensée et ils m’ont envoyé la leur. Mais suppose-moi anéanti, et qu’à la mort rien de l’homme ne reste, ma résolution n’en est pas moins ferme, dussé-je n’aborder nulle part au sortir d’ici. « Il n’a pas vécu autant d’années qu’il aurait pu vivre ! » Un petit nombre de lignes peut former un livre, un livre louable et utile. Tu sais combien les annales de Tanusius sont volumineuses et comment on les appelle[2]. La longue vie de quelques hommes ressemble à ces annales et mérite l’épithète qu’on y joint. Estimes-tu plus heureux le gladiateur qu’on égorge le soir que celui qui tombe au milieu du jour ? en est-il, penses-tu, un seul assez sottement épris de la vie pour aimer mieux recevoir le coup de grâce au spoliaire[3] que dans l’arène ? Voilà à quelle distance nous nous devançons les uns les autres. La mort nous fauche tous, le meurtrier après la victime. C’est en vue d’un moment que l’on s’agite avec tant d’anxiété. Eh ! que sert d’éviter plus ou moins longtemps l’inévitable ?
LETTRE XCIII.
41. Annosus stultus non diu vixit, diu fuit. (P. Syrus). « Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir. Tel s’est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. » (Rousseau , Émile, liv. I.)
42.
Dresse de tes vertus, non de tes jours, le compte ;
Ne pense pas combien, mais comme aller tu dois ;
Vois jusques à quel prix ta besogne se monte ;
On juge de la vie et de l’or par le poids.
(P. Mathieu, Quatrains.)
43.
Dieu ne mesure pas nos sorts à l’étendue
La goutte de rosée à l’herbe suspendue
Y réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur
Que l’immense Océan dans ses plaines d’azur.
(Lamartine, II, Harm. xii.)
↑ Voy. sur Métronax. Lettre LXXVI.
↑ Annales Tanusi, cacato charta. (Catulle.)
↑ Lien où l'on achevait les gladiateurs désormais impropres à combattre. Voy. Quest. nat., III, 59.
Lettre 94
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 308-323).
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LETTRE XCIV.
De l’utilité des préceptes. De l’ambition, de ses angoisses.
Cette partie de la philosophie qui donne les préceptes propres à chaque personne, qui ne forme point l’homme en général, mais qui prescrit au mari la conduite à tenir avec sa femme, au père la manière d’élever ses enfants, au maître celle de gouverner ses esclaves, a été seule admise par quelques esprits. Ils ont laissé là tout le reste qu’ils tenaient pour pures digressions en dehors de l’utile, comme si l’on pouvait donner conseil sur des cas spéciaux sans avoir d’abord embrassé tout l’ensemble de la vie humaine. D’après Aristote le stoïcien, au contraire, ces préceptes ont peu de poids et ne descendent pas jusqu’au fond de l’âme. Ils tirent un grand secours, selon lui, des axiomes de la philosophie et de la constitution même du souverain bien ; et les avoir bien compris et étudiés, c’est s’être prescrit ce qu’il faut faire dans chaque occurrence. Celui qui apprend à lancer le javelot se choisit un point de mire, et sa main se forme à bien diriger le trait ; quand il a acquis ce talent par les leçons et l’exercice, partout où il veut il en fait usage : car ce n’est pas tel ou tel objet qu’il sait frapper, mais tous ceux qu’il voudra. De même l’homme instruit des devoirs de la vie en général n’a pas besoin d’avis partiels, quand le tout lui est familier : ce qu’il sait, ce n’est pas la manière de vivre avec sa femme ou son fils, mais celle de bien vivre, qui renferme aussi les deux premières.
Cléanthe juge que cette branche de la science est utile aussi, mais impuissante si elle n’est entée sur le tronc, si les décrets mêmes et les points capitaux de la philosophie ne nous sont connus.
Le problème se divise donc en deux points : cette branche est-elle utile ou inutile, et peut-elle, à elle seule, former l’homme de bien, c’est-à-dire est-elle superflue ou rend-elle superflues toutes les autres ? Ceux qui la veulent faire croire superflue disent : « Si quelque obstacle arrête ma vue, il faut l’écarter ; tant qu’il est devant moi, c’est peine perdue que de me prescrire et la façon de marcher et où je dois étendre la main. Ainsi encore, si quelque nuage aveugle mon âme et s’oppose à ce qu’elle discerne l’ordre de ses devoirs, que me fait l’homme qui me dit : « Tu vivras de telle sorte avec ton père, de telle autre avec ta femme ? » Vos préceptes n’avancent à rien, tant que l’erreur offusque mon esprit ; dissipez-la, je verrai clairement ce que chaque devoir exige de moi. Sinon, vous enseignez au malade ce que l’homme sain doit faire, vous ne lui rendez pas la santé. Vous enseignez au pauvre le rôle du riche. Comment le remplira-t-il s’il reste dans sa pauvreté ? Vous apprenez à celui qui a faim ce qu’il doit faire en tant que rassasié ; cette faim qui lui ronge les moelles, ôtez-la lui d’abord. Je vous dis de même pour tous les vices : c’est d’eux qu’il faut débarrasser l’homme, au lieu de recommander ce qui, avec eux, est impraticable. Si vous ne dissipez les préjugés qui nous travaillent, ni l’avare ne comprendra comment il faut user de l’argent, ni le poltron comment mépriser les périls. Il faut faire bien comprendre à l’un que l’argent n’est ni un bien ni un mal, et lui montrer des riches très-misérables ; il faut convaincre l’autre que tout ce que redoute la multitude n’est pas si à craindre que la renommée le crie en tous lieux, fût-ce même la douleur ou la mort. Que dans la mort, cette loi qu’il faut subir, il y a cette grande consolation qu’elle ne nous visite pas deux fois ; que dans la douleur on aura pour remède ce courage obstiné qui rend plus léger ce qu’on supporte avec énergie ; que la douleur a cela de bon qu’elle ne peut être extrême quand elle dure, ni durer quand elle est extrême ; qu’il faut accepter avec constance tout ce que nous imposent les nécessités d’ici-bas. Lorsqu’avec ces principes vous aurez amené l’homme en présence de sa condition, et qu’il aura reconnu que la vie heureuse n’est point une vie selon la volupté, mais selon la nature ; qu’il aura affectionné dans la vertu l’unique bien de l’homme et fui la turpitude comme l’unique mal ; que tout le reste, richesse, honneurs, santé, force, puissance seront à ses yeux dessillés choses indifférentes qui ne doivent compter ni dans les biens ni dans les maux, il n’aura que faire de ces moniteurs de détails pour lui dire : « Marchez ou mangez de telle sorte ; ceci convient à l’homme, ceci à la femme, ceci au mari, ceci au célibataire. » Les plus ardents donneurs de ces conseils n’ont pas eux-mêmes la force de les suivre. Le pédagogue les prodigue à l’enfant, l’aïeule au petit-fils, et le plus colère des précepteurs démontre qu’il ne se faut point mettre en colère. Entre dans une école publique, tu verras que ce que les philosophes débitent avec tant d’importance et d’emphase est dans les livrets de l’enfance[1].
« Et après tout, enseignerez-vous des choses évidentes ou douteuses ? Évidentes, elles n’ont pas besoin qu’on en donne avis ; douteuses, on n’en croit pas le précepteur : les préceptes sont donc superflus. Veuillez bien me comprendre. Si vos avis sont obscurs et ambigus, il faudra les appuyer de preuves ; s’il vous faut prouver, vos démonstrations ont plus de valeur que le reste et suffisent toutes seules. « Voici comme il faut en user avec un ami, un citoyen, un allié. — Pourquoi ? — Ainsi le veut la justice. » Une théorie de la justice me fournit tout cela. J’y trouve que l’équité est en soi chose désirable, que ce n’est pas la crainte qui nous y force, l’intérêt qui nous y engage, que celui-là n’est pas juste à qui cette vertu plaît par autre chose que par elle-même.
« Quand, bien persuadé, je me suis imbu de ces doctrines, que me font vos préceptes qui m’apprennent ce que je sais déjà ? Les préceptes sont superflus pour qui a la science ; pour qui ne l’a pas, c’est peu de chose. Car il lui faut concevoir non-seulement ce qu’on lui prescrit, mais encore le pourquoi. Est-ce, je le répète, à l’homme qui a des idées justes sur les biens et sur les maux que les préceptes sont nécessaires, ou à l’homme qui en a des idées fausses ? Le second ne tirera de vous aucune aide : son oreille est acquise au préjugé public qui combat vos avertissements ; le premier, dont le jugement est arrêté sur ce qu’il doit rechercher ou fuir, sait ce qu’il a à faire sans même que vous parliez. Toute cette partie de la philosophie peut donc être écartée.
« Deux choses nous amènent à faillir, ou un fonds de mauvais penchants que des opinions dépravées ont fait contracter à l’âme, ou, sans que l’erreur la domine, c’est une propension vers l’erreur ; et bientôt entraînée par de faux-semblants loin du devoir, la voilà corrompue. C’est pourquoi nous devons ou guérir radicalement cette âme malade et la délivrer de ses vices, ou, si elle est libre encore mais tendante au mal, nous emparer d’elle les premiers. Les décrets de la philosophie opèrent ce double effet : donc ici vos préceptes n’ont rien à faire.
« D’ailleurs, si nous voulons donner des préceptes pour chaque individu, c’est une œuvre qui passe toute portée. Car nous devons d’autres avis aux capitalistes qu’aux cultivateurs, aux commerçants qu’aux suivants et amis des rois, à celui qui veut s’attacher à ses égaux qu’à celui qui veut vivre avec ses inférieurs. Pour l’état de mariage vous prescrirez comment on doit vivre avec celle qu’on a épousée fille, et comment avec celle qui a l’expérience d’un premier hymen, comment avec une femme riche, comment avec une non dotée. Ne pensez-vous pas qu’il y a quelque différence entre une épouse stérile ou féconde, déjà mûre ou toute jeune, entre une mère ou une marâtre ? Nous ne pouvons embrasser tous les cas, et chacun pourtant veut des préceptes particuliers. Mais les lois de la philosophie sont sommaires et comprennent tous les cas. Ajoute ici que les préceptes de la sagesse doivent être précis et positifs : ce qui ne peut être précisé est en dehors de la sagesse ; la sagesse connaît les limites des choses. Nouvelle raison d’écarter la partie des préceptes qui promet à peu de personnes, loin de pouvoir fournir à toutes, tandis que la sagesse s’adresse à tout le monde. La démence publique et celle qu’on livre aux soins des médecins ne diffèrent nullement : sinon que celle-ci est travaillée de maladie, celle-là de faux préjugés. L’une vient d’un dérangement d’organes ; l’autre est un dérangement d’esprit. Celui qui recommanderait à un fou la manière dont on doit parler, la démarche qu’on doit avoir, la conduite qu’on doit tenir en public, en particulier, serait plus fou que celui qu’il voudrait morigéner ; c’est la bile noire qu’il faut guérir, c’est la cause même de sa folie qu’il faut écarter. Agissez pareillement pour cette autre folie de l’âme : dissipez le mal lui-même, sinon vos bons avis se perdent en vaines paroles. »
Voilà les raisons d’Ariston. Nous les réfuterons une à une. D’abord, pour répondre à celle-ci : « Si quelque obstacle empêche l’œil de voir, il faut l’écarter, » j’avoue que l’œil n’a pas besoin de préceptes pour voir, mais d’un remède qui le nettoie et le débarrasse de l’obstacle. Car il est dans la nature que l’homme voie, et c’est le rendre à ses fonctions que d’écarter ce qui les gêne. Mais ce que chaque devoir exige de nous, la nature ne l’enseigne pas. Et puis, l’homme guéri d’une fluxion ne se trouve pas, par cela même qu’il recouvre la vue, en état de la rendre à d’autres : l’homme délivré du vice en délivre autrui. Il n’est besoin ni d’exhortation ni même de conseil pour que l’œil saisisse la différence des couleurs : il distinguera le blanc du noir sans que personne l’en avertisse : l’âme au contraire exige force préceptes pour reconnaître les devoirs qu’impose la vie. Et encore, pour des yeux malades le médecin fait plus que traiter, il conseille. « Gardez-vous, dit-il, d’exposer la vue affaiblie à une trop vive lumière : des ténèbres passez d’abord à un demi-jour, puis osez davantage, et par degrés accoutumez-vous à supporter le plein midi. Après le repas point d’étude : ne forcez point un organe plein et gonflé ; l’impression de l’air, du froid qui vous frappe au visage, est à éviter ; » à quoi il ajoute d’autres avis semblables non moins efficaces que les médicaments[2]. « L’erreur, dit Ariston, est la cause de nos fautes ; les préceptes ne nous l’enlèvent pas, ils ne détruisent pas les opinions fausses touchant le bien et le mal. » J’accorde que par eux-mêmes les préceptes sont impuissants pour renverser les préventions erronées de l’âme ; mais est-ce à dire qu’ils le sont toujours, même avec d’autres auxiliaires ? En premier lieu ils renouvellent nos souvenirs, et puis, ce qui en bloc paraissait trop confus, la division des parties l’offre sous un jour plus exact. Dans votre système vous pourriez taxer de superflues toute consolation, toute exhortation ; or elles ne le sont pas ; donc les simples avis ne le sont pas non plus. « C’est folie, dites-vous, de prescrire au malade ce qu’il devrait faire bien portant ; c’est la santé qu’il faut lui rendre, sans quoi les préceptes sont vains. » Mais n’y a-t-il pas des règles communes à la maladie et à la santé, dont il faut être instruit, comme de ne point manger gloutonnement, d’éviter la fatigue ? Il y a des préceptes communs au pauvre et au riche. « Guérissez la cupidité et vous n’aurez rien à recommander ni au pauvre ni au riche, si la passion s’éteint chez tous les deux. » Comme si ce n’étaient pas choses différentes que de ne point désirer l’argent et que de savoir user de la richesse dont l’avare ignore la mesure, dont l’homme même qui ne l’est pas ne sait point l’usage ? « Extirpez les erreurs, les préceptes sont superflus. » Cela est faux : supposez en effet l’avarice plus généreuse, le luxe moins dissipateur, la témérité soumise au frein, l’apathie réveillée par l’éperon, tous les vices repoussés, encore reste-t-il à savoir et ce qu’on doit faire et comment on doit le faire. « Les avertissements seront sans effet, appliqués à des vices invétérés. » Mais la médecine elle-même ne triomphe pas des maux incurables : pourtant on l’y emploie tantôt comme remède, tantôt comme soulagement. La philosophie à son tour, dût-elle agir tout entière et rassembler toutes ses forces, ne saurait extirper un ulcère endurci, envieilli dans l’âme ; s’ensuit-il qu’elle ne guérisse rien parce qu’elle ne guérit pas tout ? « Que sert de démontrer des choses évidentes ? » Cela sert beaucoup. Car souvent nous savons telle chose et nous n’y songeons point. L’admonition n’instruit pas, mais pique l’attention, mais réveille, mais fortifie nos souvenirs et les empêche de s’échapper. Nous passons devant tant d’objets sans les voir ! Avertir, c’est une manière d’exhorter. Souvent l’esprit ferme les yeux aux choses les plus visibles : il faut d’autorité le rappeler à la connaissance de ce qu’il connaît le mieux. C’est ici le cas de rappeler le mot de Calvus plaidant contre Vatinius : « Il y a eu brigue, vous le savez, et tous savent que vous le savez. » De même vous savez que l’amitié veut être saintement observée, et vous la trahissez ; vous savez qu’il est injuste d’exiger que votre femme soit chaste, quand vous corrompez celles des autres : vous savez que si elle doit être pure d’adultère, vous devez l’être de concubinage, et vous ne l’êtes pas. Aussi faut-il vous ramener fréquemment à ces souvenirs, car vous devez les tenir non pas à l’écart, mais sous la main. Toute vérité salutaire veut être souvent méditée, souvent approfondie ; et qu’on ne se borne pas à la connaître, mais qu’on l’ait à commandement. Ajoute que les choses déjà claires deviennent ainsi plus claires encore. « Si ce que vous prescrivez est contestable, vous devrez y joindre des preuves ; ce seront donc ces preuves, non les préceptes, qui feront effet. » Mais, sans même recourir aux preuves, l’autorité seule de celui qui conseille n’a-t-elle pas son efficacité, tout ainsi que les réponses des jurisconsultes gardent leur valeur, même quand les raisons n’en sont pas données ? En outre les préceptes mêmes ont intrinsèquement beaucoup de poids, surtout formulés en vers ou resserrés en prose sous forme de sentences, comme ces adages de Caton : « Achète, non pas l’utile, mais l’indispensable. Ce qui n’est pas utile, ne coûtât-il qu’un as, est trop cher. » Telles sont les réponses d’oracles ou les mots qui y ressemblent : « Sois ménager du temps. Connais-toi toi-même. » Exigeras-tu des preuves quand on te citera ces vers :
Pour remède à l’injure il ne faut que l’oubli.
Osons : le sort nous aidera[3].
Le paresseux fait obstacle à lui-même.
Ces vérités n’ont nul besoin d’avocat ; elles nous prennent par nos sentiments intimes, et c’est alors que la nature nous montre sa puissance et triomphe[4]. Nos âmes portent les germes de toutes les vertus, que développent les bons avis, comme à l’aide d’un souffle léger s’étend le feu d’une étincelle. La vertu se réveille dès qu’on la touche et qu’on la provoque. Il y a, en outre, des principes qui sont en nous, mais que nous n’avons pas bien présents, et qui obéissent à l’appel dès qu’on les énonce. Il est aussi des idées éparses et peu liées entre elles, qu’un esprit non exercé ne saurait réunir. C’est cette réunion qu’il importe d’opérer, pour leur donner à toutes plus de consistance et à l’esprit plus d’allégement. Autrement, si les préceptes ne sont d’aucun secours, il faut abolir tout corps de doctrine et s’en tenir à la simple nature. Ceux qui le prétendent ne voient pas qu’il y a des esprits actifs et pénétrants, comme des esprits lents et obtus ; que tel enfin est plus ingénieux que tel autre. La vigueur de l’esprit se nourrit et s’accroît par les préceptes qui ajoutent des idées aux idées naturelles, et qui rectifient les mauvaises tendances.
« Mais l’homme qui manque de principes droits, à quoi vos avertissements lui serviront-ils, enchaîné qu’il est par ses vices ? » Ils lui serviront à s’en affranchir. Car tout sentiment naturel n’est pas éteint en lui, mais seulement éclipsé et comprimé : en cet état même il tente de se relever, il lutte contre le génie du mal. Mais qu’il trouve assistance et soit soutenu par vos préceptes, il remonte à la vie, si toutefois une corruption invétérée ne l’a pas gangrené et frappé de mort ; car alors la philosophie avec toutes ses règles, avec toute l’instance de ses efforts, ne le ressusciterait pas. En quoi d’ailleurs diffèrent ses décrets de ses préceptes, sinon que les uns sont généraux, les autres particuliers ? Ce sont toujours des prescriptions, mais absolues dans le premier cas, et, dans le second, relatives. « À l’homme qui a des principes droits et honnêtes les avertissements sont superflus. » Point du tout : car tout instruit qu’il est de ce qu’il doit faire, il ne lit pas assez clairement dans ses devoirs. Ce ne sont pas nos passions seulement qui nous empêchent de faire des actes dignes d’éloge, c’est aussi l’incapacité de découvrir ce que chaque chose exige de nous. Parfois notre âme est bien réglée, mais apathique, et n’est pas exercée à trouver la route du devoir : les bons avis la lui montrent. « Bannissez les fausses opinions touchant les biens et les maux, et mettez les vraies à la place : les bons avis n’auront rien à faire. » Sans doute c’est un moyen d’établir l’harmonie de l’âme, mais ce n’est pas le seul. Car encore qu’on ait démontré par de bons arguments ce qui est bien, ce qui est mal, les préceptes n’en ont pas moins leur rôle : la prudence, la justice constituent des devoirs, et les devoirs se règlent par les préceptes. Et puis le jugement qu’on porte du bien et du mal se fortifie par l’exécution des devoirs à laquelle les préceptes conduisent. Car le conseil et l’action marchent d’accord, et l’un ne peut précéder l’autre sans en être suivi ; l’action vient en son lieu, d’où l’on voit que les préceptes la devancent. « Mais les préceptes sont infinis. » Cela est faux. Ils ne le sont pas sur les points principaux et nécessaires ; ils n’offrent alors que de légères variétés selon l’exigence des temps, des lieux, des personnes, et encore donne-t-on pour tout cela des préceptes généraux. « Jamais des préceptes généraux n’ont guéri la folie, ni même la méchanceté. » Il y a ici dissemblance. Car ôtez la folie, vous avez rendu la santé ; mais bannissez les fausses opinions, vous n’obtenez pas à l’instant l’intelligence claire des devoirs, et quand vous l’obtiendriez, les bons avis n’en fortifieront pas moins un jugement déjà droit sur les biens et sur les maux. Il est également faux que les préceptes ne profitent pas à l’insensé : car si tout seuls ils ne suffisent pas, ils aident du moins à la guérison : les menaces et les corrections ont souvent contenu l’insensé. Je parle de celui dont l’esprit est dérangé, non entièrement perdu.
« Mais les lois, pour nous porter au devoir, sont inefficaces : et que sont les lois, que des préceptes mêlés de menaces ? » D’abord ce qui ôte aux lois le pouvoir de persuader, c’est qu’elles menacent : les préceptes gagnent la volonté, mais ne la forcent point. Ensuite, les lois détournent du crime : les préceptes ne font qu’exhorter au devoir. Ajoute que les lois aussi contribuent aux bonnes mœurs, quand surtout elles instruisent et ne se bornent pas à commander. Sur ce point je suis d’autre avis que Posidonius, qui n’approuve pas que les lois de Platon soient accompagnées d’exposés de motifs44. « La loi, dit-il, doit être brève, pour être plus facilement retenue par les ignorants ; qu’elle soit comme une voix partie du ciel ; qu’elle ordonne et ne discute pas. Rien ne me semble plus froid ni plus déplacé qu’une loi avec préambule. Commande, dis ce que tu veux que je fasse : ma tâche n’est pas d’apprendre, mais d’obéir. » Je tiens, moi, que les lois influent sur les mœurs ; aussi voit-on de mauvaises mœurs partout où les lois sont mauvaises. « Mais les lois n’influent pas sur tous ! » Ni la philosophie non plus : est-ce à dire qu’elle soit inutile et impuissante à former les âmes ? or la philosophie qu’est-elle, sinon la loi de la vie ? Mais admettons que les lois soient sans influence, il ne suit pas de là qu’il en soit de même de tout avertissement, ou il faudra le dire aussi des discours qui consolent, qui dissuadent, qui exhortent, de la réprimande et de l’éloge. Toutes ces choses sont des espèces d’avertissements, des moyens de faire arriver à la perfection morale.
Rien n’inspire mieux des sentiments honnêtes et ne rappelle mieux au droit chemin une âme flottante et encline à s’égarer, que la fréquentation des gens de bien. C’est un charme qui peu à peu s’insinue dans les cœurs ; et les voir souvent, les entendre souvent, agit avec autant de force que le précepte. Oui, j’aime à le dire, la simple rencontre du sage fait du bien ; et tout d’un grand homme, jusqu’à son silence, profite en quelque point[5]. Il ne m’est pas si aisé de dire comment on en devient meilleur, qu’il me l’est de sentir que je le suis devenu. « Il y a, dit Phédon, de menus insectes dont la morsure ne se sent point, tant le dard est imperceptible et nous trompe pour mieux nous blesser ; la tumeur indique une morsure, et sur la tumeur même nulle lésion ne paraît. Semblable chose arrive dans le commerce des sages ; on ne reconnaît ni quand, ni comment il profite ; on reconnaît qu’il a profité. » – Que prétends-tu conclure de là ? – Que les bons préceptes, si tu les médites souvent, te serviront autant que les bons exemples. Pythagore a dit « que notre âme devient tout autre, lorsque entrés dans un temple nous voyons de près les images des dieux et attendons la voix de quelque oracle[6]. »
Mais qui peut nier que certains préceptes ne frappent efficacement les esprits même les moins éclairés ? Tels sont ces axiomes si brefs, mais d’un grand poids :
Rien de trop.
Jamais un cœur avare a-t-il dit « C’est assez ? »
Attendez-vous à la pareille.
Ces mots-là portent coup, et nul n’est maître de douter ou de s’enquérir du pourquoi. Tant la vérité, même sans démonstration, nous entraîne toute seule !
Si le respect est un frein pour l’âme, une barrière pour le vice, pourquoi l’avertissement n’aurait-il pas le même pouvoir ? Si le châtiment imprime la honte, pourquoi l’avertissement ne le ferait-il pas, lors même qu’il n’emploie que les préceptes sans rien de plus ? Mais il est plus efficace et pénètre plus avant, s’il appuie de raisons ses conseils, s’il ajoute pourquoi la chose doit se faire, quel fruit est réservé à celui qui la fait et qui obéit aux préceptes. Si l’autorité est utile, l’avertissement le sera ; or elle est utile, par conséquent l’avertissement aussi.
La vertu se divise en deux parties, la contemplation du vrai et l’action ; la doctrine nous porte à la première, l’avertissement à la seconde. L’action droite est à la fois l’exercice et la manifestation de la vertu ; or si celui qui conseille sert pour l’action, celui qui avertit sert encore. Si donc l’action droite est nécessaire à la vertu, et que cette action nous soit indiquée par l’avertissement, l’avertissement aussi est nécessaire. Deux choses ajoutent singulièrement aux forces de l’âme, sa foi en la vérité et en elle-même : l’avertissement donne l’une et l’autre. Il lui fait croire à la vérité, et cette croyance lui inspire l’enthousiasme et la remplit de confiance : concluons que l’avertissement n’est pas superflu. M. Agrippa, homme d’un grand caractère et, entre tous ceux que les guerres civiles ont faits illustres et puissants, le seul dont les succès aient été ceux de la patrie, répétait souvent qu’il devait beaucoup à cette maxime : « L’union fait prospérer les plus faibles établissements, l’anarchie dissout les plus forts. » Maxime qui, disait-il, l’avait rendu excellent frère, excellent ami. Si des sentences de ce genre, devenues familières à l’âme, la forment au bien, pourquoi cette portion de la philosophie, dont elles sont l’essence, n’en ferait-elle pas autant ? La vertu consiste, partie dans la doctrine, partie dans l’exercice : il faut apprendre, et confirmer par l’action ce qu’on a appris. S’il en est ainsi, non-seulement les décrets de la sagesse sont utiles, mais encore ses préceptes, véritables édits qui répriment nos passions et qui les enchaînent.
« La philosophie, dit-on, se partage en deux points : la science, et l’état de l’âme. Qui possède la science, qui s’est instruit de ce qu’il doit faire ou éviter, n’est point sage encore, s’il n’a comme identifié son âme avec ses instructions. La troisième partie, celle des préceptes, tient des deux premières, des décrets et de l’état de l’âme, et partant ne contribue en rien à compléter la vertu, puisque les deux autres suffisent. » Ainsi donc la consolation aussi serait superflue, car elle a la même origine ; et aussi l’exhortation, les conseils, les raisonnements même, toutes choses qui proviennent de l’état d’une âme bien réglée et forte. Mais quoiqu’elles naissent d’une excellente situation de l’âme, cette situation est produite par elles, tout comme elle les produit. Et puis votre objection suppose déjà un homme parfait et monté au comble de la félicité humaine. Or on n’arrive là que bien tard, et, en attendant, l’homme imparfait, mais en progrès, a besoin qu’on lui montre les voies et façons d’agir. Ces voies, peut-être la sagesse saura-t-elle les trouver sans avertissements, elle qui a déjà conduit l’âme à ne pouvoir se porter que vers le bien ; quant aux esprits encore débiles, il est nécessaire que quelqu’un les précède et leur dise : « Évitez ceci, faites cela. » D’ailleurs, s’ils attendent à savoir par eux-mêmes ce qu’il y a de meilleur à faire, jusque-là ils ne peuvent qu’errer et leurs erreurs les empêcheront d’arriver à se suffire ; il leur faut donc un guide, pendant qu’ils se rendent capables de se guider. Les enfants apprennent par règles : on leur tient les doigts, que la main du maître promène sur le tracé des lettres figurées ; puis on leur prescrit d’imiter le modèle d’après lequel se réforme leur écriture ; ainsi notre âme trouve dans les préceptes instruction et secours.
Voilà comment on prouve que cette partie de la philosophie n’est point superflue. On se demande ensuite si seule elle suffit pour faire un sage. Cette question aura son jour[7]; jusque-là, toute argumentation à part, n’est-il pas clair que nous avons besoin d’un conseiller dont les leçons combattent celles que nous donne le peuple ? Aucune parole n’arrive impunément à nos oreilles : qui nous souhaite du bien nous nuit, qui nous souhaite du mal nous nuit encore ; les imprécations des uns nous inspirent de chimériques terreurs, et l’affection des autres nous abuse par ses vœux bienveillants, en nous envoyant vers des biens éloignés, incertains, fugitifs, quand nous pouvons puiser chez nous la félicité. On n’est plus libre, je le répète, de suivre le droit chemin : on est entraîné dans le faux par des parents, par des serviteurs ; nul ne s’égare pour soi seul ; on répand l’esprit d’erreur sur ses voisins, et réciproquement on le reçoit d’eux. Et pourquoi l’individu a-t-il les vices de la société ? La société les lui donne. À corrompre les autres on se corrompt soi-même ; on apprend le mal, ensuite on l’enseigne, et on arrive à ce comble de dépravation qui concentre dans un seul cœur la science perverse de tous. Ayons donc quelque surveillant[8] qui par intervalles pique notre apathie, ferme notre oreille aux rumeurs de l’opinion et proteste quand le public ne fait que louer. Car on se trompe si l’on croit que nos vices naissent avec nous : ils nous sont survenus, on nous les inculque. Que de fréquents avertissements repoussent donc les cris étourdissants qui résonnent autour de nous. La nature ne nous prédispose pour aucun vice45 : elle nous a engendrés purs et libres de souillures ; rien qui pût irriter notre cupidité ne fut mis par elle sous nos yeux ; elle a enfoncé sous nos pieds l’or et l’argent ; elle nous a donné à fouler et à écraser tout ce pour quoi l’on nous foule et l’on nous écrase. Elle a élevé nos fronts vers le ciel ; tous ses magnifiques et merveilleux ouvrages, elle a voulu les mettre à portée de nos regards ; le lever, le coucher des étoiles, la rapide révolution des cieux qui le jour nous découvre les scènes terrestres et la nuit celles du firmament ; la marche des astres, tardive si on la compare à celle du monde céleste, des plus promptes si l’on songe aux immenses cercles qu’ils parcourent avec une vitesse qui ne s’interrompt jamais ; les éclipses du soleil et de la lune placés en opposition réciproque ; puis d’autres phénomènes dignes d’admiration, soit qu’ils se succèdent régulièrement, soit qu’ils jaillissent déterminés par des causes subites, comme de nocturnes traînées de feux, des éclairs qui déchirent le ciel sans bruit et sans tonnerre, des colonnes, des poutres ardentes, des flammes sous tant d’autres formes. La nature a ainsi réglé ce qui devait se passer au-dessus de nos têtes ; mais l’or et l’argent, mais le fer qui à cause d’eux ne reste jamais en paix, comme pour prouver qu’il y a péril à nous les livrer elle les a tenus cachés. Nous seuls avons arraché et produit à la lumière ce qui devait nous mettre aux prises ; c’est nous qui, bouleversant de pesantes masses de terres, avons exhumé les motifs et les instruments de nos dangers, nous qui, armant la Fortune des fléaux dont elle nous frappe, n’avons pas honte de mettre au plus haut rang ce qui gisait aux dernières profondeurs du sol. Veux-tu savoir quel faux éclat a déçu tes yeux ? Rien de plus sale, de moins brillant que ces métaux tant qu’ils restent ensevelis et noyés dans leur boue46. Et en effet, quand on les extrait à travers de sombres et interminables tranchées, et avant qu’ils se produisent dégagés de leurs scories, il n’est rien de plus terne. Enfin considère ceux qui les travaillent et sous la main desquels cette sorte de terre stérile et informe laisse successivement ses impuretés, et vois de quel enduit fuligineux ils sont couverts. Eh bien ! les âmes en sont plus salies que les corps, et il en reste plus d’ordures chez le possesseur que chez l’ouvrier.
Ayons donc, il le faut, ayons un moniteur, un conseiller de bon sens, et qu’au milieu de tout ce fracas, de ces frémissements du mensonge, une voix sincère se fasse entendre à nous. Quelle sera cette voix ? Ce sera celle qui à travers les cris assourdissants de l’ambition saura nous glisser de salutaires paroles et nous dire : « Tu n’as pas sujet de rien envier à ceux que le peuple appelle grands et heureux ; non, ne laisse pas ébranler la paisible assiette, la santé de ton âme, à de futiles battements de mains ; non, ne prends pas en dégoût ta tranquillité devant ces faisceaux qui précèdent cet homme habillé de pourpre. Non, ne juge pas celui à qui on fait faire place plus heureux que toi, que le licteur écarte de sa route. Veux-tu exercer une dictature aussi profitable à toi-même que peu tyrannique pour les autres ? chasse bien loin tous tes vices. Beaucoup d’hommes se rencontrent, incendiaires des cités, qui vont rasant des murailles indestructibles au temps et vierges d’invasion durant plusieurs siècles ; beaucoup élèvent des terrasses au niveau des forteresses, et voient des remparts prodigieux en hauteur foudroyés par leurs béliers et leurs machines ; beaucoup poussent devant eux des armées, portent les derniers coups aux ennemis en fuite et arrivent jusqu’à la grande mer, tout dégouttants du sang des nations ; mais eux aussi, pour vaincre leurs adversaires, avaient été vaincus par la cupidité. Ils sont accourus, et nul n’a fait résistance ; mais eux non plus n’avaient point résisté à la soif des conquêtes et du carnage : voilà ce qui les poussait, quand ils semblaient pousser les autres.