Epistulae Morales (page 8)

Sénèque · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 10 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lettre 94 (suite)

Ainsi courait le malheureux Alexandre, en proie à cette rage de dévastation qui l’envoyait sous des cieux inconnus. Le crois-tu sain d’esprit, lui qui préludant par les désastres de la Grèce, son institutrice, ravit à chacun ce qu’il a de plus précieux, à Sparte l’indépendance, à Athènes la parole ? Non content de la ruine de tant de villes, subjuguées ou achetées par Philippe, il va renversant çà et là d’autres villes et promène ses armes sur tout le globe ; sa cruauté ne s’arrête et ne se lasse nulle part ; c’est la bête féroce qui mord au delà de sa faim. Déjà il a entassé vingt royaumes en un seul ; déjà il est la terreur commune du Grec et du Persan ; déjà reçoivent son joug des peuples restés libres devant Darius ; et cependant il veut marcher par delà l’Océan et le soleil : il s’indigne que la victoire rétrograde et délaisse les traces d’Hercule et de Bacchus : il veut faire violence à la nature elle-même. C’est moins désir d’aller toujours qu’impuissance de faire halte, comme ces masses que l’on précipite et dont la chute n’a de terme que le fond de l’abîme.

Et Cn. Pompée lui-même, qui l’engageait dans ses guerres étrangères et civiles ? Ce n’étaient ni le courage ni la raison : c’était l’amour insensé d’une fausse grandeur. Tantôt marchant en Espagne contre les aigles de Sertorius, tantôt courant traquer les pirates et pacifier les mers, il se parait de ces prétextes pour perpétuer son pouvoir. Qui l’entraînait en Afrique, dans le Nord, contre Mithridate, et dans l’Arménie et vers tous les recoins de l’Asie, sinon cette passion démesurée de s’élever qui le faisait lui seul ne pas s’estimer assez grand ? Qui a rendu César le fléau de sa propre fortune et de la patrie ? La gloire et l’ambition et l’insatiable besoin d’être le premier. Il ne put souffrir un seul homme devant lui[9], quand la République en souffrait deux au-dessus d’elle. C. Marius une seule fois consul, car il reçut un seul consulat et usurpa les autres, Marius taillant en pièces les Teutons et les Cimbres et poursuivant Jugurtha dans les déserts d’Afrique, n’avait-il, dis-moi, en recherchant tant de périls que son courage pour instigateur ? Marius menait son armée, l’ambition menait Marius47. Ces hommes qui ébranlaient le monde étaient eux-mêmes plus agités encore ; pareils à l’ouragan qui arrache et entraîne, entraîné qu’il est tout le premier, et qui fond avec une impétuosité d’autant plus grande qu’il n’a nul moyen de se maîtriser. Et c’est pourquoi, après avoir fait des victimes sans nombre, ces pestes du genre humain ressentent le contre-coup des atteintes dont ils l’accablèrent. Ah ! crois-le bien, nul n’est heureux par le malheur d’autrui.

De tous ces types dont nos yeux, dont nos oreilles sont fatigués, prenons le contre-pied, et purgeons notre âme des mauvaises doctrines qui la remplissent. Ramenons la vertu dans la place usurpée sur elle ; qu’elle en extirpe tout mensonge et tout ce qui plaît sous un faux titre ; qu’elle nous sépare du peuple auquel nous croyons trop, et nous rende aux saines opinions. Car la sagesse est de revenir à la nature et de rentrer en possession du bien d’où l’erreur publique nous avait bannis. C’est un grand pas vers la raison que d’avoir quitté les prêcheurs de folie en fuyant loin de cette foule où l’homme est nuisible pour l’homme. Pour te convaincre que je dis vrai, observe combien chacun vit autrement pour le monde, autrement pour soi. Non que par elle-même la solitude soit une école d’innocence, ni que les champs enseignent la frugalité ; mais quand le témoin et le spectateur sont partis, peu à peu se calment les vides dont la jouissance est d’être montrés, d’attirer les regards. Qui a jamais endossé la pourpre pour ne la faire voir à personne ? Qui a jamais fait servir dans l’or son repas solitaire ? Quel homme couché à l’ombre de quelque arbre éloigné des villes a déployé pour lui seul la pompe de son luxe ? Nul n’a de faste pour ses propres yeux, pas même pour un petit cercle d’amis : on étale l’attirail de ses vices en proportion du nombre des regardants. Oui, dans tous ces objets de nos extravagances, le stimulant c’est l’admiration et la présence d’autrui. Tu empêcheras qu’on ne les désire, si tu empêches qu’on ne les montre. L’ambition, le luxe, la tyrannie ont besoin d’un théâtre : les tenir dans l’ombre c’est les guérir48.

Si donc le sort nous a placés au milieu du fracas des villes, qu’un moniteur s’y tienne à nos côtés et loue, devant les admirateurs des immenses patrimoines, le mortel qui, riche de peu, règle son avoir sur le besoin. Devant ceux qui exaltent le crédit et la puissance, il mettra plus haut le loisir consacré aux lettres, l’âme détachée de l’extérieur et revenue à ses vrais biens. Ceux que les décisions du vulgaire proclament heureux, il les montrera qui chancellent étourdis sur ce faîte envié de tous et qui portent de leur état un bien autre jugement que la foule. Car ce qui à la foule semble élévation est pour eux le bord d’un abîme. Ils ne respirent plus, le vertige les prend chaque fois que leur vue plonge dans ce précipice de leur grandeur. Ils songent que le sort est variable49, que plus le poste est haut, plus il est glissant ; ce qu’ils convoitaient les épouvante ; et cette même fortune qui les fait peser sur autrui leur pèse à eux, bien plus accablante ; alors ils font l’éloge d’une douce et indépendante retraite : ils abhorrent l’éclat, ils cherchent par où fuir de l’édifice encore debout : alors enfin vous voyez la crainte philosopher[10] et des affaires malades inspirer de saines résolutions. Car, comme si c'étaient choses incompatibles que bonne fortune et bon esprit, le malheur nous donne la sagesse que la prospérité emporte.

LETTRE XCIV.

44. « Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision , sans explications ni commentaires.» (J. J. Rousseau, Contr. soc., IV, viii.)

45. Voir Lettre L. a il n’y a pas de perversité originelle dans le cœur humain… » (Rouss. , Émile, liv. II.)

46.

Nullus argento color est avaris

Abdito terris. (Horat. II, Ode ii.)

47.

L’ambition m’appelle ;

Pour commander j’obéis à sa loi :

Dominateur de la terre et de l’onde.

Je dispose à mon gré du monde.

Et ne puis disposer de moi. (Delille, Dithyrambe.)

48. Voir Lucien, Saturnal., §2. Tertull, de Cult, mulier Pétrarq., Vit. solitaria.

Mais l’homme fastueux cherche-t-il à jouir ?

Prétend-il vivre ? Hélas ! il ne veut qu’éblouir.

Dans les discours publics il met sa jouissance.

De l’éclat ruineux de sa folle dépense

Veut-on le corriger ? Le moyen n’est pas loin :

Ordonnez seulement qu’il soit fou sans témoin.

(Delille, Épit. sur le luxe.)

49.

Anxius sceptrum tenet, et moventes

Cuncta divinat metuitque casus

Mobiles rerum , dubiumque tempus.

(Senec, Thyest. III, v. 604.)

↑ « Les plus sublimes idées des philosophes sont dans les réponses du Catéchisme.» (Génie du Christianisme.)

↑ Je retranche comme interpolé: Adjicit remediis inedicina consilia.

↑ Énéide, X, 284.

↑ Voir Lettre CVIII.

↑ Allusion à Thraséas et à Sénèque lui-même devant Néron. Voy. de la Tranquilité de l'âme, III, et Lettre CVIII.

↑ Voy. Quest. natur., VII, 30.

↑ Elle fait l'objet de la lettre suivante.

↑ Voy. Lettres VII et XII.

↑ Voir Consolation à Marcia, XIV et la note.

↑ Je lis un Ms. philosophantes metus et non metu, ou philosophantis metus.

Lettre 95

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 323-338).

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LETTRE XCV.

Insuffisance des préceptes philosophiques. Il faut encore des principes généraux. Sur l’intempérance.

Tu me pries de payer comptant ce que j’avais dit devoir s’ajourner, et de t’apprendre si cette partie de la philosophie que les Grecs appellent παραινετικήν et nous préceptive, suffit pour faire un sage accompli. Je sais que tu prendrais en bonne part mon refus. Je n’en tiendrai que mieux ma promesse et ne laisserai pas tomber l’adage vulgaire : « Une autre fois ne demande plus ce que tu ne voudras pas obtenir. » Parfois en effet nous sollicitons avec instance ce que nous refuserions si on nous l’offrait. Que ce soit inconséquence ou cajolerie, on doit nous punir en nous prenant vite au mot50. Il y a trop d’hypocrites demandes qui cachent des répugnances réelles. Un lecteur apporte une longue histoire écrite fort menu, en rouleau très-serré, et, quand une bonne part en est lue : « Je cesserai, dit-il, si on le désire. — Continuez, continuez, » lui crient ceux-là même qui voudraient le voir se taire à l’instant51. Souvent nous désirons une chose et en sollicitons une autre, et nous taisons la vérité même aux dieux ; mais ou les dieux ne nous exaucent pas, ou ils nous pardonnent.

Pour moi, sans pitié aucune, je veux me venger et te décocher une énorme lettre ; que si elle t’ennuie à lire, dis alors : « Je me la suis attirée, » et compare-toi à ceux qui, parvenus à force d’intrigue à épouser une femme, ne l’ont que pour leur supplice ; ou à ces avares que leurs richesses acquises par des sueurs infinies rendent malheureux ; ou à ces ambitieux que leurs honneurs gagnés au prix de mille artifices et de mille efforts déchirent de tant d’épines, à tous ceux enfin qui sont en pleine possession de leurs maux.

Mais, sans plus de préambule, j’entre en matière. « La vie heureuse, disent nos adversaires, se fonde sur les bonnes actions vers lesquelles conduisent les préceptes ; donc les préceptes suffisent pour la vie heureuse. » — Si les préceptes conduisent aux bonnes actions, ce n’est pas toujours ; c’est quand ils trouvent l’esprit docile : quelquefois ils se présentent en vain, si l’âme est circonvenue d’opinions erronées. D’ailleurs, lors même qu’on fait bien, on ne sait pas qu’on fait bien. Car il est impossible à qui que ce soit, s’il n’est dès le principe formé et gouverné par une raison parfaite, de remplir toutes les conditions du devoir jusqu’à en connaître et les moments et l’étendue, et envers qui et comment les remplir. Aussi lui est-il impossible de se porter vers l’honnête de toute son âme, ni même avec constance ou affection ; il regarde en arrière, il hésite. « Si, dit-on, l’action honnête vient des préceptes, les préceptes sont bien suffisants pour rendre la vie heureuse : or l’un est vrai, donc l’autre l’est aussi. » À quoi nous répondons que les actions honnêtes se font un peu grâce aux préceptes, mais non grâce aux préceptes seuls. On insiste et l’on dit : « Si les autres arts ont assez des préceptes, il en sera de même de la sagesse qui est l’art de la vie. On forme un pilote en lui enseignant à mouvoir le gouvernail, à carguer les voiles, à profiter du bon vent, à lutter contre le mauvais, à tirer parti d’une brise incertaine et sans direction fixe. Les préceptes instruisent de même les autres artisans : donc ceux dont l’art est de bien vivre y trouveront les mêmes ressources. » Mais les autres arts ne s’occupent que du matériel de la vie, non de la vie dans son ensemble. Aussi rencontrent-ils au dehors beaucoup d’empêchements et d’embarras, l’espérance, la cupidité, le découragement. Celui qui s’intitule l’art de vivre ne peut être arrêté par rien dans son exercice ; il renverse les barrières et se joue avec les obstacles. Veux-tu savoir quelle dissemblance il y a entre cet art et les autres ? Dans les autres on est plus excusable de pécher volontairement que par accident ; dans celui-ci, la plus grande faute est celle qu’on a voulu commettre. Ce que je dis va s’expliquer. Un grammairien ne rougit pas d’un solécisme qu’il a fait sciemment ; il en rougit, s’il l’a fait par ignorance. Le médecin qui ne voit pas que l’état du malade empire, pèche plus contre son art que s’il feint de ne le pas voir. Mais dans l’art de la vie, il y a plus de honte à faillir volontairement. Ajoute que le plus grand nombre des arts, même les plus libéraux, ont leurs axiomes en outre des préceptes, comme la médecine. C’est pourquoi autre est l’école d’Hippocrate, autre celle d’Asclépiade, autre celle de Thémison. D’ailleurs point de science contemplative qui n’ait ses axiomes, nommés par les Grecs δόγματα, que nous pouvons appeler ou decreta, ou scita, ou placita, et que tu trouveras dans la géométrie et l’astronomie[1]. Or, la philosophie est à la fois contemplative et active : elle observe et agit tout ensemble. On se trompe si l’on croit qu’elle ne promette que des œuvres terrestres ; elle aspire plus haut. « J’explore, dit-elle, tout l’univers et ne me borne pas au commerce des mortels ; vous conseiller, vous dissuader ne me suffit point ; de grands objets m’appellent qui sont au delà de votre portée. »

Je vais dire d’abord le système des cieux,

L’origine du monde et l’histoire des dieux ; D’où la nature crée et nourrit toutes choses ;

Leur fin, leur renaissance et leurs métamorphoses[2],

Lettre 95 comme parle Lucrèce. Il s’ensuit donc que la philosophie, comme contemplative, a ses axiomes. Et puis n’est-il pas vrai que nul ne fera bien ce qu’il doit faire, s’il n’est instruit par la raison à remplir en toute chose toute l’étendue de ses devoirs ? Celui-là ne les observera pas qui aura reçu des préceptes relatifs et non généraux. Toute leçon partielle est faible en elle-même et pour ainsi dire sans racine. Les axiomes seuls nous affermissent, nous maintiennent dans la sécurité et dans le calme, embrassent et la vie tout entière et toutes les lois de la nature. Il y a la même différence entre les axiomes de la philosophie et ses préceptes qu’entre les éléments et les corps : ceux-ci dépendent de ceux-là, ceux-là sont les causes de ceux-ci, comme de tout.

« L’antique sagesse, dit-on, ne prescrivait rien de plus que ce qu’il faut faire ou éviter ; et les hommes d’alors en valaient beaucoup mieux ; depuis que sont venus les docteurs, les gens de bien ont disparu. Cette simple et accessible vertu s’est changée en une science obscure et sophistique : on nous enseigne à disputer, non à vivre. » Sans doute, comme vous le dites, cette sagesse de nos aïeux était grossière, surtout à sa naissance, ainsi que tous les autres arts qui avec le temps se sont raffinés de plus en plus. Mais aussi n’avait-on pas besoin alors de cures bien savantes. L’iniquité ne s’était ni élevée si haut, ni propagée si loin : à des vices non compliqués encore des remèdes simples pouvaient résister. Aujourd’hui il faut des moyens de guérir d’autant plus puissants que les maux qui nous attaquent ont bien plus d’énergie. La médecine était autrefois la science de quelques herbes propres à étancher le sang et à fermer les plaies ; depuis, elle est arrivée insensiblement à cette infinité de recettes si variées. Ce n’est pas merveille qu’elle ait eu moins à faire sur des tempéraments robustes, non encore altérés, nourris de substances digestibles que ne viciaient point l’art et la sensualité. Mais dès qu’au lieu d’apaiser la faim, on ne chercha qu’à l’irriter, et qu’on inventa mille assaisonnements afin d’aiguiser la gourmandise, ce qui pour le besoin était un aliment devint un poids pour la satiété. De là cette pâleur, ce tremblement de nerfs qu’a pénétrés le vin, ces maigreurs par indigestion, plus déplorables que celles de la faim ; de là cette incertaine et trébuchante démarche, cette allure, comme dans l’ivresse même, constamment chancelante ; de là cette eau infiltrée partout sous la peau, ce ventre distendu par la malheureuse habitude de recevoir outre mesure ; de là cet épanchement d’une bile jaune, ces traits décolorés, ces consomptions, vraies putréfactions d’hommes vivants, ces doigts retors aux phalanges roidies, ces nerfs insensibles, détendus et privés d’action ou mus par soubresauts, et vibrant sans relâche. Parlerai-je de ces vertiges, de ces tortures d’yeux et d’oreilles, du cerveau qui bouillonne comme un fourmillement, et des ulcères internes qui rongent tous les conduits par où le corps se débarrasse ? Et qui compterait en outre cet essaim de fièvres qui tantôt fondent à l’improviste, tantôt se glissent en poison lent, tantôt viennent avec leurs frissons et leurs tremblements universels ? Rappellerai-je tant d’autres maladies, innombrables supplices de la mollesse ? On était exempt de ces fléaux quand on ne s’était pas encore laissé fondre aux délices, quand on n’avait de maître et de serviteur que soi. On s’endurcissait le corps à la peine et au vrai travail ; on le fatiguait à la course, à la chasse, aux exercices du labour. On trouvait au retour une nourriture que la faim toute seule savait rendre agréable. Aussi n’était-il pas besoin d’un si grand attirail de médecins, de fers, de boîtes à remèdes. Toute indisposition était simple comme sa cause : la multiplicité des mets a multiplié les maladies. Pour passer par un seul gosier, vois que de substances combinées par le luxe, dévastateur de la terre et de l’onde ! Des aliments tout hétérogènes doivent nécessairement se combattre et altérer les digestions par leurs tendances diverses. Et il n’est pas surprenant que de matières si discordantes naissent des maladies si capricieuses et si variées, et que des éléments de contraire nature, concentrés sur un seul point, regorgent au dehors. Par là, nos maladies sont aussi peu uniformes que notre vivre.

Lettre 95

Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes[3]. Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. Ce n’est pas la constitution des femmes, c’est leur vie qui a changé : c’est pour avoir lutté d’excès avec les hommes qu’elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux ; elles les défient à la gymnastique et à l’orgie ; elles vomissent aussi bien qu’eux ce qu’elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu’elles ont bu ; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux !), ces inventrices d’une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes52. Comment donc s’étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu’il y ait tant de femmes chauves et podagres ? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe ; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l’homme. Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s’éteindre ; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l’aide du bain et des sueurs ; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siége au centre du corps. Rien n’obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd’hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine ! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien53.

Nos maladies sont innombrables ; ne t’en étonne pas ; compte nos cuisiniers. Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d’éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines ! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs ! Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d’une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées. Je passe ce peuple d’ouvriers en pâtisserie ; je passe ces maîtres d’hôtel au signal desquels tout s’élance pour couvrir la table. Bons dieux ! que d’hommes un seul ventre met en mouvement ! Eh quoi ! ces champignons, voluptueux venin, n’opèrent-ils pas en vous quelque sourd travail, lors même qu’ils ne tuent pas sur l’heure ? Et cette neige au cœur de l’été, ne doit-elle pas dessécher et durcir le foie ? Penses-tu que ces huîtres, chair tout inerte, engraissée de fange, ne te transmettent rien de leur pesanteur limoneuse ? que cette sauce de la compagnie54, précieuse pourriture de poissons malsains, ne te brûle pas l’estomac de sa saumure en dissolution ? Ces mets purulents et qui passent presque immédiatement de la flamme à la bouche, crois-tu qu’ils vont s’éteindre sans lésion dans tes entrailles ? Aussi quels hoquets impurs et empestés ! Quel dégoût de soi-même aux exhalaisons d’une indigestion de vieille date ! Sache donc que tout cela pourrit en toi, et ne s’y digère point.

Jadis, je me le rappelle, on a parlé beaucoup d’un ragoût fameux : tout ce qui, chez nos magnifiques, vous tient à table un jour durant, un gourmand, pressé d’en venir à sa ruine, l’avait entassé sur un plat : conques de Vénus, spondyles, huîtres séparées de leurs bords qui ne se mangent plus, entremêlées et coupées de hérissons de mer ; le tout portait sur un plancher de rougets désossés et sans nulle arête. On se dégoûte de ne manger qu’une chose à la fois ; on fond toutes les saveurs en une ; on opère sur table ce que devait faire l’estomac repu ; je m’attends à ce qu’on nous serve tout mâché. Qu’il s’en faut peu quand on ôte coquilles et arêtes ; quand l’œuvre de nos dents, c’est le cuisinier qui l’a faite ! C’est trop de peine pour la sensualité que de goûter l’un après l’autre ! Elle veut le tout ensemble transformé en un mets unique. Est-ce la peine d’allonger le bras pour un seul objet ? Qu’ils arrivent plusieurs à la fois ; que tout ce que de nombreux services offrent de plus distingué s’unisse et se combine. Vous qui disiez que la table n’a qu’un but d’ostentation et de vanité, sachez qu’ici l’on ne montre point : on donne à deviner. Qu’on fasse un tout de ce qu’ailleurs on sépare ; qu’une même sauce l’assaisonne ; qu’on ne distingue rien : que les huîtres, les hérissons, les spondyles, les rougets soient amalgamés, cuits, servis ensemble : y aurait-il plus de confusion dans le produit d’un vomissement ? Que résulte-t-il de toutes ces mixtions ? Des maladies complexes comme elles, énigmatiques, diverses, de formes multiples, contre lesquelles la médecine à son tour a dû s’armer d’expériences de toute espèce.

J’en dis autant de la philosophie. Plus simple autrefois, lorsque après des fautes moindres de légers soins nous guérissaient, contre le renversement complet de nos mœurs, elle a besoin de tous ses efforts. Et plût aux dieux qu’à ce prix enfin elle fît justice de la corruption ! Notre frénésie n’est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d’homme à homme ; mais les guerres, mais l’égorgement des nations55, forfait couronné de gloire ! La cupidité, la cruauté, ne connaissent plus de frein : ces fléaux toutefois, tant qu’ils s’exercent dans l’ombre et par quelques hommes, sont moins nuisibles, moins monstrueux ; mais c’est par décrets du sénat, c’est au nom du peuple que se consomment les mêmes horreurs, et l’on commande aux citoyens en masse ce qu’on défend aux particuliers. L’acte qu’on payerait de sa tête s’il était clandestin, nous le préconisons commis en costume militaire. Loin d’en rougir, l’homme, le plus doux des êtres, met sa joie à verser le sang de son semblable et le sien, à faire des guerres, à les transmettre en héritage à ses fils, tandis qu’entre eux les plus stupides et les plus féroces animaux vivent en paix. Contre une fureur si dominante et si universelle la tâche de la philosophie est devenue plus difficile ; elle s’est munie de forces proportionnées aux obstacles croissants qu’elle voulait vaincre. Elle avait bientôt fait de gourmander un peu trop d’amour pour le vin ou la recherche de mets trop délicats ; elle n’avait pas grand’peine à remettre dans la sobriété des gens qui ne s’en écartaient pas bien loin. Aujourd’hui

Il lui faut tant de bras, tant d’art et de génie[4].

On court au plaisir par toutes voies ; tout vice a franchi sa limite. Le luxe pousse à la cupidité ; l’oubli de l’honnête a prévalu ; la honte n’est jamais où nous invite le gain. L’homme, chose sacrée pour l’homme, vois-le égorgé par jeu et par passe-temps ; l’instruire à faire et à recevoir des blessures était déjà impie, et voilà qu’on l’expose aux coups nu et sans armes ; tout le spectacle qu’on attend de l’homme, c’est sa mort[5].

Au sein de cette perversité profonde, on voudrait quelque chose de plus énergique que les remèdes connus pour nous purger de ces souillures invétérées ; il faut l’autorité des dogmes56 pour extirper jusqu’aux racines dernières du mensonge en crédit. Avec cela préceptes, consolations, exhortations peuvent servir : tout seuls ils sont inefficaces. Si nous voulons nous rattacher les hommes et les tirer du vice où ils sont engagés, apprenons-leur la nature du bien et du mal ; qu’ils sachent que tout, hors la vertu, est sujet à changer de nom, à devenir tantôt bien, tantôt mal. De même que le premier lien de la discipline militaire est la foi jurée, l’amour du drapeau et l’horreur de la désertion, et que les autres devoirs s’exigent et s’obtiennent sans peine de ces consciences qu’enchaîne leur serment, ainsi dans l’homme que vous voulez conduire à la vie heureuse, jetez les premières bases et insinuez les principes de la vertu. Qu’il l’embrasse avec une sorte de superstition, qu’il la chérisse, qu’il veuille vivre avec elle, que sans elle il refuse de vivre.

« Eh quoi ! N’a-t-on pas vu des gens devenir vertueux sans ces instructions si subtiles, et atteindre à de grands progrès en ne suivant rien de plus que de simples préceptes ? » Je l’avoue ; mais c’étaient d’heureux génies qui saisirent en passant les points essentiels. Car de même que les dieux n’ont appris aucune vertu, étant nés avec toutes, et qu’il entre dans leur essence d’être bons, ainsi parmi les hommes, quelques natures privilégiées du sort parviennent sans un long apprentissage aux lumières que les autres reçoivent par tradition, et se vouent à l’honnête au premier mot qui le révèle : de là ces âmes qui s’approprient si vite toute vertu, qui se fécondent pour ainsi dire elles-mêmes. Quant aux esprits émoussés et obtus ou que leurs habitudes dépravées dominent, il faut un long travail pour que leur rouille s’efface. Au reste, si l’on élève plus vite à la perfection les âmes qui tendent au bien, on aidera aussi les âmes faibles et on les arrachera à leurs malheureux préjugés en leur enseignant les dogmes de la philosophie dont l’importante nécessité est si visible. Il y a en nous des penchants qui nous font paresseux pour certaines choses, téméraires pour d’autres. On ne peut ni arrêter cette audace, ni réveiller cette apathie, si l’on n’en fait disparaître les causes, qui sont d’admirer et de craindre à faux. Tant que ces passions possèdent l’homme, on a beau lui dire : « Voici tes devoirs envers ton père, tes enfants, tes amis, tes hôtes. » Ses efforts seront paralysés par l’avarice ; il saura qu’il faut combattre pour la patrie, et la crainte l’en dissuadera ; il saura qu’il doit à ses amis jusqu’à ses dernières sueurs, mais la mollesse l’empêchera d’agir ; il saura que prendre une concubine est la plus grave injure qu’on puisse faire à une épouse ; mais l’incontinence le poussera hors du devoir. Ainsi rien ne sert de donner des préceptes, si d’abord on n’écarte ce qui leur fait obstacle : ce serait mettre des armes sous les yeux et à la portée d’un homme qui pour s’en servir n’aurait pas les mains libres. Pour que l’âme puisse aller aux préceptes qu’on lui donne, il faut la délier. Supposons qu’un homme fasse ce qu’il doit : il ne le fera pas d’une manière assidue, d’une manière égale, car il ignorera pourquoi il le fait. Quelques-unes de ses actions, soit hasard, soit routine, se trouveront bonnes ; mais il n’aura pas en main la règle pour les y rapporter, pour s’assurer qu’elles sont vraiment bonnes. Il ne promettra pas d’être à tout jamais vertueux, s’il l’a été par accident.

En second lieu, les préceptes te montreront peut-être à faire ce qu’il faut, mais non à le faire comme il faut ; et s’ils ne te le montrent pas, ils ne te mènent pas jusqu’à la vertu. L’homme averti fera ce qu’il doit, je l’accorde ; mais c’est trop peu, parce que le mérite n’est pas dans l’action, mais dans la manière de la faire. Quoi de plus scandaleux que le faste qui dans un repas dévore le cens d’un chevalier ? Quoi de plus digne d’être noté par le censeur, dès qu’on se donne cela, comme parlent nos débauchés, pour soi, pour son plaisir ? Pourtant des repas de cérémonie ont coûté tout autant de sesterces aux hommes les plus sobres. Ce qui, donné à la gourmandise, est honteux, échappe au blâme, si la dignité l’exigeait. Ce n’est plus du faste, c’est un devoir de représentation57.

Un rouget d’énorme taille (et pourquoi n’en pas dire le poids, cela va piquer l’appétit de certaines gens ?), un rouget de quatre livres et demie, dit-on, fut envoyé à Tibère qui le fit porter au marché pour être vendu, disant : « Mes amis, je me trompe fort, ou Apicius l’achètera, ou P. Octavius. » Sa conjecture fut réalisée au delà de ses prévisions : les enchères s’ouvrent, Octavius l’emporte, et obtient parmi ses pareils l’immense gloire d’avoir payé cinq mille sesterces[6] un poisson que vendait César et qu’Apicius même n’osait acheter. Une telle dépense pour Octavius fut une honte, non pour l’homme qui avait fait emplette du poisson afin de l’envoyer à l’empereur ; bien que blâmable aussi, il l’avait fait par admiration d’un objet qu’il crut digne de César. Un ami se tient au chevet d’un ami malade, nous l’approuvons ; mais s’il n’est là qu’en vue d’hériter, c’est un vautour, il attend un cadavre. Les mêmes choses sont ou honteuses ou honnêtes, selon l’intention ou la manière dont on les fait. Or elles sont toujours honnêtes, si c’est à l’honnête que nous sommes voués, si nous n’estimons de bien sur la terre que l’honnête et ce qui s’y rattache. Toutes les autres choses ne sont des biens que par accident. On doit donc se pénétrer de convictions qui dominent l’ensemble de la vie : je les appelle dogmes. Telle que sera la conviction, telles seront les œuvres et les pensées ; or les œuvres et les pensées, c’est la vie. Des conseils détachés sont trop peu pour ordonner tout un système. M. Brutus, dans le livre qu’il a intitulé Des devoirs, donne force préceptes aux parents, aux enfants, aux frères ; mais nul ne les exécutera comme il faut, s’il n’a des principes où les rapporter. Il faut se proposer un but de perfection vers lequel tendent nos efforts et qu’envisagent tous nos actes, toutes nos paroles, comme le navigateur a son étoile pour le diriger dans sa course. Vivre sans but, c’est vivre à l’aventure. Si force est à l’homme de s’en proposer un, les dogmes deviennent nécessaires. Tu m’accorderas, je pense, que rien n’est plus honteux que l’homme indécis, hésitant et timide, qui porte le pied tantôt en arrière, tantôt en avant. C’est ce qui en toutes choses nous arrivera, si nos âmes ne se dépouillent de tout ce qui nous retient en suspens et nous empêche d’agir de toutes nos forces.

Le culte à rendre aux dieux est un sujet ordinaire de préceptes. Défendons aux hommes d’allumer des lampions le jour du sabbat, vu que les dieux n’ont nul besoin de luminaire, et qu’aux hommes mêmes la fumée n’est pas chose fort agréable. Proscrivons ces salutations matinales dont on assiège les temples ; l’orgueil humain se laisse prendre à de tels hommages ; mais adorer Dieu, c’est le bien connaître. Proscrivons ces linges et frottoirs qu’on porte à Jupiter, et ces miroirs qu’on présente à Junon[7] : la divinité n’exige pas de tels services ; loin de là, elle se met elle-même au service du genre humain : partout et pour tous elle est prête58. L’homme a beau savoir quel rôle il doit tenir dans les sacrifices, à quelle distance il doit fuir le joug de la superstition, il n’aura jamais assez fait, si sa pensée n’a conçu Dieu tel qu’il doit l’être, Dieu qui possède et qui donne toutes choses, qui fait le bien sans intérêt. Quel mobile porte les dieux à faire le bien ? Leur nature. On s’imagine qu’ils ne veulent pas nuire ; on se trompe : ils ne le peuvent pas ; recevoir une injure leur est aussi impossible que la faire. Car offenser et être offensé sont choses qui se tiennent. Leur nature suprême et belle par excellence, en les affranchissant du danger, n’a pas permis qu’ils fussent dangereux eux-mêmes.

Le culte à rendre aux dieux, c’est d’abord de croire à leur existence, et ensuite de reconnaître leur majesté, leur bonté surtout, sans laquelle il n’est point de majesté. C’est de savoir qu’ils président là-haut, régissant l’univers de leur main puissante, et que, tuteurs du genre humain tout entier, ils s’intéressent par instants aux individus. Ils n’envoient ni n’éprouvent le mal ; du reste châtiant quelquefois, prévenant les crimes, ou les punissant, et les punissant même par d’illusoires faveurs. Tu veux te rendre les dieux propices ? Sois bon comme eux59. Celui-là les honore assez qui les imite60.

Voici une seconde question : comment faut-il agir avec les hommes ? Qu’y répondons-nous, et quels sont nos préceptes ? Qu’on épargne le sang humain ? Combien c’est peu de ne pas nuire à qui l’on doit faire du bien ! La belle gloire en effet pour un homme de n’être point féroce envers son semblable ! Nous lui prescrivons de tendre la main au naufragé, de montrer la route à l’homme qui s’égare, de partager son pain avec celui qui a faim61. Quand aurai-je fini de dire tout ce dont il doit s’acquitter ou s’abstenir, moi qui puis lui tracer en ce peu de mots la formule du devoir humain : ce monde que tu vois, qui comprend le domaine des dieux et des hommes, est un : nous sommes les membres d’un grand corps62. La nature nous a créés parents, en nous tirant des mêmes principes et pour les mêmes fins. Elle a mis en nous un amour mutuel et nous a faits sociables ; elle a établi le droit et le juste, elle a décrété que l’auteur du mal serait plus à plaindre que celui qui le souffre63 ; elle commande, et je trouve toutes prêtes des mains secourables. Qu’elle soit dans nos cœurs et sur nos lèvres cette maxime du poète :

Ah ! rien d’humain ne m’est étranger, je suis homme64.

Qu’elle y soit toujours ; nous sommes nés pour le bien commun. La société est l’image exacte d’une voûte qui croulerait avec toutes ses pierres, si leur mutuelle résistance n’assurait seule sa solidité.

Ayant fait la part des dieux et des hommes, examinons comment il faut user des choses. On aura jeté au vent ses préceptes, s’ils ne sont précédés de l’idée qu’on doit avoir sur chaque chose, sur la pauvreté, les richesses, la gloire, l’ignominie, la patrie, l’exil. Apprécions chacune de ces choses, sans tenir compte de l’opinion ; cherchons ce qu’elles sont, et non comment on les appelle.

Je passe aux vertus. On nous recommandera d’avoir en haute estime la prudence, de nous armer de courage, d’aimer la tempérance, d’embrasser la justice, s’il se peut, plus étroitement encore que tout le reste. Mais on n’obtiendra rien, tant qu’on ignorera ce qu’est la vertu ; s’il n’y en a qu’une ou s’il y en a plusieurs ; si elles sont séparées ou connexes ; si en posséder une c’est les posséder toutes ; comment elles diffèrent entre elles. L’artisan n’a besoin de s’enquérir ni de l’origine, ni des avantages de son métier, non plus que le pantomime de la théorie de la danse. Tous ces arts-là se savent pour ainsi dire eux-mêmes et sont tout d’une pièce : car ils n’embrassent pas l’ensemble de la vie. La vertu est en même temps la science des autres et de soi : il faut apprendre d’elle à l’étudier elle-même. L’action ne sera pas droite, si la volonté ne l’est pas, puisque la volonté fait l’action. D’autre part, la volonté ne peut être droite que le fond de l’âme ne le soit, car de là procède la volonté ; et le fond de l’âme ne sera tel que lorsqu’elle aura saisi les lois de toute la vie, fixé ses jugements sur chaque chose et réduit tout au pied de la vérité. Point de tranquillité que pour ceux qui possèdent une règle immuable et certaine de jugement ; les autres tombent à chaque pas, puis se relèvent, et du dégoût à la convoitise c’est un va-et-vient incessant. La cause de cette mobilité est toujours l’éblouissement que nous cause le phare le moins sûr de tous, l’opinion. Pour vouloir toujours les mêmes choses, il faut vouloir le vrai[8]. On n’arrive point au vrai sans les dogmes : toute la vie est là. Biens et maux, honnête et déshonnête, juste et injuste, actes pieux et impies, vertus et usages des vertus, avantages de la vie, considération, dignité, santé, force, beauté, sagacité des sens, toutes ces choses veulent un bon appréciateur. Que l’on puisse savoir pour combien chacune doit entrer dans nos ressources. Car on s’abuse, et l’on prise certains objets plus qu’ils ne valent ; et l’on s’abuse au point que ce qui tient chez nous la première place, richesses, crédit, puissance, ne devrait pas compter pour un sesterce[9]. Voilà ce que tu ne sauras point, si tu n’as étudié la grande loi d’appréciation qui pèse et estime tout cela. Tout comme les feuilles ne peuvent verdir d’elles-mêmes, comme il leur faut une branche où elles tiennent, dont elles tirent la sève ; ainsi les préceptes, s’ils sont isolés, se flétrissent : greffe-les sur un corps de doctrines.

Et puis, ceux qui suppriment les principes généraux ne s’aperçoivent pas qu’ils les confirment par cela même. Car que disent-ils ? que les préceptes suffisent au système entier de la vie ; qu’on n’a que faire des principes généraux de la sagesse, c’est-à-dire des dogmes. Or, ce qu’ils disent là, est aussi un principe général, tel assurément que j’en établirais un si je disais qu’il faut laisser là les préceptes comme superflus, s’en tenir aux principes généraux et en faire son étude exclusive : cette défense même de s’occuper des préceptes serait un précepte encore. En philosophie certains cas réclament des conseils ; certains autres, et le nombre en est grand, veulent des preuves, car ils sont enveloppés de doute, et à peine le plus grand soin, joint à une extrême pénétration, peut-il les éclaircir. Si les preuves sont nécessaires, nécessaires aussi sont les dogmes, fruit du raisonnement, résumés de la vérité. Il est des choses évidentes, il en est d’obscures ; les évidentes sont ce que les sens, ce que la mémoire saisissent ; les obscures, ce qui leur échappe. Or la raison n’est point pleinement satisfaite des choses évidentes ; son plus grand, son plus beau domaine est dans les choses cachées. Ce qui est caché veut des preuves ; nulle preuve sans dogmes ; donc les dogmes sont nécessaires. La croyance aux choses certaines, qui fait le sens commun, fait aussi le sens parfait ; sans elle tout n’est dans l’âme que fluctuation ; de là encore la nécessité du dogme qui donne aux esprits la règle inflexible de jugement. Enfin, quand nous avertissons un homme de mettre son ami sur la même ligne que lui-même, de songer qu’un ennemi peut devenir ami, de redoubler d’affection envers l’un, de modérer sa haine pour l’autre, nous ajoutons : « Cela est juste et digne de l’honnête homme. » Eh bien, le juste et l’honnête sont renfermés dans le code de nos dogmes, code par conséquent nécessaire, puisque sans lui le juste ni l’honnête n’existent plus.

Mais joignons dogmes et préceptes : car sans la racine les rameaux sont stériles, et la racine profite à son tour des rameaux qu’elle a produits. Personne ne peut ignorer de quelle utilité sont les mains ; leurs services sont manifestes : mais le cœur, de qui les mains reçoivent la vie, la force et le mouvement, le cœur reste caché. Je puis dire de même des préceptes qu’ils paraissent à découvert, mais que les dogmes de la sagesse s’enveloppent de mystère. Ce qu’il y a de plus saint dans les choses sacrées est révélé aux initiés seuls ; ainsi la philosophie ne dévoile ses derniers secrets qu’aux adeptes quelle admet dans son sanctuaire, tandis que ses préceptes et autres détails de ce genre sont connus même des profanes.

Posidonius estime nécessaires non-seulement la préception, terme que rien ne nous empêche d’employer, mais encore les conseils, la consolation et l’exhortation. Il y ajoute la recherche des causes, l’ætiologie, si j’ose ainsi parler, et pourquoi ne le ferais-je pas, quand nos grammairiens, gardiens de la pure latinité, se croient en droit d’adopter ce mot ? Posidonius dit que la définition de chaque vertu serait utile, ce qu’il appelle éthologie et quelques-uns χαρακτηρισμόν, exposé des caractères et des symptômes de chaque vertu et de chaque vice, pour différencier ce qui paraît semblable. Ce procédé a la même portée que les préceptes. Le précepte dit : « Tu feras telle chose si tu veux être tempérant. » La définition : « Être tempérant ; c’est faire telle chose et s’abstenir de telle autre. » Où est la différence ? L’un donne les préceptes de la vertu, et l’autre le modèle. Ces définitions, ou, pour me servir du terme des publicains, ces signalements ont leur utilité, j’en conviens. Signalons des actes louables : ils trouveront quelque imitateur. Tu crois utile qu’on te donne des indices pour reconnaître un coursier généreux, pour n’être pas dupe en l’achetant et ne point perdre ta peine avec un sujet sans vigueur ? Combien n’est-il pas plus essentiel de connaître les caractères d’une âme supérieure, vu qu’il est permis de se les approprier !

Jeune et de noble sang, d’un pas fier il s’avance,

Sur ses souples jarrets retombe avec aisance ;

Insensible aux vains bruits, le premier du troupeau,

Il fend l’onde écumante, affronte un pont nouveau.

Il a le ventre court, l’encolure hardie,

Et la tête effilée et la croupe arrondie ;

Chaque muscle saillit sur ce mâle poitrail…

Que d’un clairon lointain le son guerrier l’éveille,

Il s’agite, il frémit, il a dressé l’oreille.

Un souffle de feu roule en ses bruyants naseaux[10].

Notre Virgile, sans y penser, a décrit l’homme de cœur ; et moi, je n’emploierais pas d’autres traits pour peindre le grand homme. Que j’aie à représenter Caton, intrépide au milieu du fracas des guerres civiles, qui gourmande le premier les armées déjà parvenues aux Alpes et qui court s’opposer à leur choc impie, je ne lui donnerais pas un autre aspect, une autre attitude. Certes, nul ne pourrait s’avancer plus fièrement que l’homme qui se lève à la fois contre César et contre Pompée, et quand tous, par intérêt, caressent l’une ou l’autre faction, les défie tous deux et leur fait voir que la République a aussi son parti à elle. Oui, c’est peu dire pour Caton que de le montrer

Insensible aux vains bruits…

Lettre 95 lui qu’en effet les bruits les plus vrais, les crises les plus pressantes n’effrayent pas : en face de dix légions, des auxiliaires gaulois, des enseignes barbares mêlées aux aigles citoyennes, il élève une voix libre, il exhorte la République à ne point fléchir dans sa lutte pour la liberté, à tenter toutes les épreuves : car il est plus noble de tomber dans la servitude que d’y courir. Quelle vigueur, quel enthousiasme, et, dans la terreur universelle, quelle assurance ! Il sait qu’il est le seul dont la condition ne court point de risque ; que la question n’est pas si Caton sera libre, mais s’il vivra au milieu d’hommes libres : de là son mépris des périls et des glaives. Ah ! sans doute, en admirant l’invincible constance du héros que n’ébranle pas la chute de sa patrie, je puis répéter :

Chaque muscle saillit sur ce mâle poitrail.

Il serait utile, non-seulement de peindre les hommes vertueux tels qu’ils ont coutume d’être, et d’esquisser leurs formes et leurs traits, mais de redire quels ils furent, mais d’exposer cette dernière et héroïque blessure de Caton par où s’exhalait l’âme de la liberté. Il faudrait montrer cette sagesse de Lælius et son union de frère avec Scipion ; ces beaux faits de l’autre Caton, tant dans la paix que dans la guerre, ces lits de bois de Tubéron65 dressés en public avec leurs peaux de boucs pour couvertures, et les vases d’argile servis aux convives devant le temple même de Jupiter. Qu’était-ce autre chose que diviniser la pauvreté dans le Capitole ? N’eussé-je de lui que ce fait pour l’associer aux Catons, le croirons-nous insuffisant ? C’était là plutôt une censure qu’un repas. Oh ! combien ils ignorent, les avides poursuivants de la gloire, ce qu’elle est et quelle route y mène ! Ce jour-là le peuple romain vit la vaisselle de bien des citoyens, il admira celle d’un seul homme. L’or et l’argent de tous les autres a été brisé et mille fois refondu ; l’argile de Tubéron durera autant que les siècles.

LETTRE XCV.

50. Diogène, voyant un vieillard cajoler une jeune fille, lui dit : « Ne crains-tu point d’être pris au mot ? »

51.

L’écrivain à la mode, entre un double flambeau,

Dans son fauteuil cherchant une posture.

Et tenant en main son rouleau

Aux assistants vient en faire lecture.

Énorme est le cahier et fine est l’écriture ;

Puis de l’in-folio qu’on vient d’apercevoir

Le format menaçant aisément fait prévoir

L’éternité de la torture.

(Delille, la Convers., ch. I.)

52. Pædicat pueros tribas Philænis. (Martial, VII, 'Epig. Lxvi.)

53. « Les tyrans ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s’y abandonnent ? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain ; et les médecins enseignent d’un commun accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leur source dans les plaisirs. » (Bossuet, Serm. contre l’amour des plaisirs.)

54. Garum sociorum, ainsi nommé de la fabrication de garum établie près de Carthagène, en Espagne, par une société de chevaliers romains. De même jadis on disait en France : tabac de la Ferme ; café de la Compagnie. « Vu son haut prix, dit Brillat-Savarin, il y a lieu de croire que c’était une sauce étrangère, peut-être le soy qui nous vient de l’Inde, et qu’on sait être le résultat de poissons fermentés avec des champignons. »

55. Immortalitatem cruentam, dit Lactance dans un passage éloquent qui paraît imité de Sénèque. (Instit. divin., I, xviii.)

56. Une épithète de plus, les dogmes religieux, et Sénèque proclamait la nécessité du christianisme.

57. Odit populus Romanus privatam luxuriam, publicam magnificentiam diligit. (Cic, pro Mur. , xxxvi.)

58. « Dieu n’est point servi par des mains humaines ; il n’a besoin de rien, lui qui donne à tout l’être, le souffle et tout. » (Act. apost., xviii, 25.)

59. « Aimez-vous les uns les autres ; c’est toute la loi et les prophètes. » (Saint Paul.)

60. « Soyons des dieux ! Il nous le permet par l’imitation de sa sainteté. » (Bossuet, Serm. sur la Nativ.)

61. Esurienti fanem frange tuum, disent nos livres saints. Voir aussi de la Colère, I, xiv.

62. Voir de la Colère, II, xxx. « Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous qu’un seul corps… et nous sommes tous réciproquement membres les uns des autres. » (Saint Paul.)

63. Accipere, quam facere, præstat injuriam. (Cic, Tusc. V.)

64. Térence, Heautont., I, sc. i, 77. Traduit de Ménandre : Άνήρ ἑγώ, καὶ πάντα μοι τἀνδρός μέλει.

65. « Lorsque Q. Maximus, pour honorer la mémoire de Scipion l’Africain, son oncle, donna un repas au peuple romain, il pria Tubéron de présider aux apprêts, comme neveu de ce grand homme. Et Tubéron, en profond et vrai stoïcien, fit étendre des peaux de boucs sur des lits à la carthaginoise, et servit en vaisselle de Samos, comme s’il eût eu à célébrer les obsèques du cynique Diogène et non celles de Scipion, de cet homme presque divin. Le peuple prit fort mal cette frugalité à contre-temps. Et l’homme le plus intègre, le meilleur citoyen, le petit-fils de P. Émile, le neveu de Scipion l’Africain fut repoussé de la préture, grâce à ses peaux de boucs. » (Cic. , pro Mur., xxxvi.)

↑ Avant Sénèque, qui a introduit le mot astronomia, on disait astrologia

↑ Lucrèce, I, vers 40.

↑ Hippocrate dans ses aphorismes parle ainsi des eunuques, non des femmes; il dit seulement qu'elles ne sont point sujettes à la goutte, si non menses ipsi defecerint.

↑ Énéide, III, 442.

↑ Voy. Lettres VII et XC.

↑ Environ 1 500 fr. On en paya un, sous Caligula, 8000 sesterces. Pline, Hist. IX.

↑ Voy. Sénèque Fragments XXXVI

↑ Voy. Lettre CXXII et Quest. natur., I, Préface.

↑ C'est-à-dire un petit sesterce, 20 centimes environ.

↑ Géorgiques, III, vers 75. Trad. de Delille modifiée.

Lettre 96

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 338-339).

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LETTRE XCVI.

Adhérer à la volonté de Dieu. La vie est une guerre.

Et tu t’indignes encore de quelque chose, et tu te plains, et ne comprends pas qu’il n’y a dans tout ceci d’autre mal que ton indignation et tes plaintes ! Si tu me demandes mon sentiment, je ne vois de malheureux pour l’homme de cœur que la croyance qu’il y aurait ici-bas quelque malheur pour lui. Je ne me souffrirai plus moi-même, du jour où quelque chose me deviendra insupportable. Je me porte mal ? C’est dans ma destinée. Mes esclaves sont morts, mes rentes compromises, ma maison écroulée, les pertes, les blessures, les tribulations, les craintes fondent sur moi. Choses ordinaires, que dis-je? inévitables, décrets du ciel plutôt qu'accidents.

Si tu veux en croire un ami qui te découvre avec franchise le fond de son cœur, dans tout ce qu'on appelle disgrâces et rigueurs voici ma règle : je n'obéis pas à Dieu, je m'unis à sa volonté[1] ; c'est par dévouement, non par nécessité, que je le suis. Quoi qu'il m'arrive , j'accepterai tout sans tristesse, sans changer de visage; jamais je ne payerai à contre-cœur mon tribut. Or tout ce qui cause nos gémissements, nos épouvantes, est tribut de la vie. Quant à en être exempt, Lucilius, ne l'espère, ne le demande pas. Un mal de vessie t'a ôté le repos; tes aliments t'ont paru amers, ton affaiblissement a été continu : allons plus loin, tu as craint pour tes jours. Eh! ne savais-tu pas que tu souhaitais tout cela en souhaitant la vieillesse ? Tout cela est, dans une longue vie, ce que sont dans une longue route la poussière, la boue et la pluie. « Mais je voulais vivre et n'éprouver aucune incommodité! » Un vœu si lâche n'est pas d'un homme. Prends comme tu voudras celui que je fais pour toi : c'est celui du courage autant que de l'amitié : fassent les dieux et les déesses que tu ne sois jamais l'enfant gâté de la Fortune! Demande-toi à toi-même, si quelque dieu te laissait le choix, lequel tu aimerais mieux de vivre dans les camps ou dans les tavernes. Eh bien, la vie, Lucilius, c'est la guerre 66. Ainsi ceux qui, toujours alertes, vont gravissant des rocs escarpés ou plongent dans d'affreux ravins, et qui tentent les expéditions les plus hasardeuses, sont les braves et l'élite du camp; mais ceux qu'une ignoble inertie, lorsque autour d'eux tout travaille, enchaîne à leur bien-être, sont les lâches qu'on laisse vivre par mépris.

LETTRE XCVI.

66. Milida est vitahominis super terram. (Job, viii, 1. Voir Lettres LI, LIX.)

La vie est un combat dont la palme est aux cieux.

(Delavigne, le Paria.)

↑ Voir Lettre CVII, et De la vie heureuse, XV.

Lettre 97

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 339-342).

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Lettre 98  ►

LETTRE XCVII.

Du procès de Clodius. Force de la conscience.

Tu te trompes, cher Lucilius, si tu regardes comme un vice propre à notre siècle la soif du plaisir, l’abandon des bonnes mœurs et autres désordres que chacun reprocha toujours à ses contemporains67. Tout cela tient aux hommes, non aux temps ; aucune époque n’a été pure de fautes. Suis de siècle en siècle l’histoire de la corruption, je rougis de le dire, mais jamais elle n’agit plus à découvert qu’en présence de Caton. Croira-t-on que l’or joua un si grand rôle dans la cause où Clodius était accusé d’adultère ostensiblement commis avec la femme de César en profanant la sainteté d’un de ces sacrifices qui s’offrent pour le salut du peuple, en un lieu où l’aspect seul d’un homme est si sévèrement interdit que jusqu’aux peintures d’animaux mâles y sont voilées ? Eh bien, de l’or fut compté aux juges ; et, chose plus infâme qu’un tel pacte, la jouissance de patriciennes et d’adolescents nobles fut exigée comme supplément de prix. Le crime fut moins révoltant que l’absolution. L’accusé d’adultère se fait distributeur d’adultères et n’est assuré de son salut qu’en rendant ses juges semblables à lui. Voilà ce qui s’est fait dans une cause où, n’y eût-il pas eu d’autre frein, Caton avait porté témoignage. Citons les paroles mêmes de Cicéron, car le fait passe toute croyance : « Il a mandé les juges, il a promis, il a cautionné, il a donné. Bien plus, bons dieux, quelle horreur ! des nuits de femmes qu’ils désignèrent, et de nobles adolescents qu’on dut leur amener, tel a été, pour quelques juges, le pot-de-vin du marché[1]. » Ne disputons pas sur le prix : l’accessoire fut plus monstrueux. Tu veux la femme de cet homme austère ? je te la donne. De ce riche ? je la mettrai dans ton lit. Si je ne te procure pas l’épouse de cet autre, condamne-moi. Cette belle que tu désires, elle viendra ; je te promets une nuit de cette autre, et je ne serai pas long : dans les vingt-quatre heures ma promesse sera tenue.

Distribuer des adultères, c’est faire pis que de les commettre : l’un est pour de nobles dames une injonction méprisante, l’autre un jeu de libertin. Ces juges, si dignes de l’accusé, avaient demandé au sénat une garde, qui n’était nécessaire qu’en cas de condamnation, et l’avaient obtenue, ce qui leur valut ce mot piquant de Catulus, après l’absolution : « Pourquoi nous demander une garde ? Craigniez-vous qu’on ne vous reprît l’or de Clodius ? » Mais ces plaisanteries n’empêchaient pas l’impunité d’un homme adultère avant le jugement, courtier de prostitution pendant qu’on le jugeait, qui, pour échapper à son arrêt, avait fait pis que pour le mériter. Crois-tu qu’il y ait eu rien de plus corrompu que ces mœurs, quand ni religion ni justice n’arrêtaient la débauche, qui dans cette même enquête, suivie extraordinairement par décret du sénat, consommait de plus graves attentats que ceux qu’on recherchait ? Il s’agissait de savoir si après l’adultère on pouvait être en sûreté ; il fut reconnu qu’on ne pouvait l’être qu’au moyen de l’adultère. Et ceci s’est commis sous les yeux de Pompée et de César, sous les yeux de Cicéron et de Caton, de ce Caton, disons-nous, en présence duquel le peuple n’osa demander, aux jeux floraux, qu’on fit paraître les courtisanes nues. Crois-tu les hommes d’alors plus austères comme spectateurs que comme juges ? Tout cela se verra, tout cela s’est vu ; et l’immoralité des villes, momentanément contenue par les lois et la crainte, ne s’arrêtera jamais d’elle-même. Ne va donc pas te figurer que la débauche soit aujourd’hui plus autorisée et les lois moins libres d’agir. De nos jours, la jeunesse est bien plus retenue qu’au temps où un accusé se défendait d’un adultère devant ses juges, tandis que les juges s’avouaient coupables du même crime devant l’accusé ; lorsque pour juger l’infamie on la commettait ; lorsqu’un Clodius, plus en crédit que jamais par les vices qui l’avaient rendu criminel, se faisait entremetteur au moment où se plaidait sa cause. Qui le croira ? Un seul adultère l’eût fait condamner ; sa complicité dans plusieurs le fit absoudre.

Tout âge aura ses Clodius, mais tout âge n’aura point ses Catons68. Nous inclinons facilement au mal : pour le mal, les guides ni les compagnons ne peuvent manquer ; que dis-je ? on y va, sans guide ni compagnon, de soi-même ; c’est plus qu’une pente, c’est un précipice. Et ce qui nous rend presque tous incapables de retour au bien, c’est que dans tous les autres arts, les fautes portent honte et dommage à leur auteur ; dans l’art de la vie on trouve du charme à faillir. Le pilote ne s’applaudit point de voir son vaisseau couler bas, ni le médecin d’enterrer son malade, ni l’orateur, si la faiblesse de sa défense a fait succomber son client : pour l’ennemi des mœurs au contraire, prévariquer c’est jouir. L’un triomphe d’un adultère que rendaient plus piquant les obstacles ; l’autre met sa joie dans la fourberie et le vol : nul repentir du crime, que si le crime a mal tourné. Tel est l’effet des habitudes perverses. Car, d’un autre côté, la preuve que le sentiment du bien survit même dans l’âme la plus abandonnée au mal, et qu’elle n’ignore point ce qui est déshonnête, mais qu’elle n’y songe plus, c’est que tout homme dissimule une mauvaise action, et que, lui eût-elle réussi, en recueillant le résultat il a bien soin de cacher la cause. Mais une conscience pure aime le grand jour et défie tous les regards : le méchant craint jusqu’aux ténèbres. Épicure a dit là-dessus fort heureusement, ce me semble : « Le malfaiteur peut avoir la chance de rester caché ; la certitude, il ne peut l’avoir. » Ou bien, si tu trouves le sens plus clair comme ceci : « Rien ne sert au coupable de demeurer caché ; eût-il même cette fortune, il n’y aurait pas foi. » Oui, l’impunité peut suivre le crime, la sécurité jamais.

Je ne crois pas qu’ainsi énoncée cette maxime choque notre école[2]. Pourquoi ? Parce que la plus prompte comme la plus grave peine du malfaiteur est d’avoir fait le mal, et que pas un crime, dût la Fortune l’orner de tous ses dons, et le protéger et le couvrir, ne reste impuni : le supplice du crime est dans le crime même[3]. Et néanmoins un autre châtiment encore le presse et le poursuit : toujours il craint et prend l’alarme et ne se fie à rien de ce qui pourrait le rassurer. Pourquoi délivrerais-je d’un tel supplice l’iniquité ? Pourquoi ne la laisserais-je pas toujours en suspens ?

Séparons-nous ici d’Épicure, qui dit : « Rien n’est juste de sa nature ; et il faut éviter de faire le mal parce que ensuite on n’évite pas la crainte ; » mais répétons avec lui qu’une mauvaise conscience porte en elle ses fouets vengeurs et subit des tortures infinies dans cette perpétuelle angoisse qui l’oppresse, qui la déchire, qui lui défend de croire aux garants de sa sécurité69. Et cela même démontre, ô Épicure ! que naturellement l’homme abhorre le crime, puisque nul coupable, au fond même du plus sûr asile, n’est exempt de frayeur. Beaucoup sont par hasard affranchis de la punition, nul ne l’est de la crainte. Pourquoi ? C’est que nous portons imprimée en nous l’horreur de ce que la nature condamne. Aussi n’est-on jamais sûr d’être bien caché lors même qu’on l’est le mieux : car la conscience nous accuse et nous dénonce à nous-mêmes. Le propre du crime est de trembler toujours. Malheur à l’humanité, lorsque tant de forfaits échappent à la loi, au magistrat et aux supplices écrits, si la nature ne faisait tout payer, et cruellement, et à l’heure même ; et si, à défaut du châtiment, elle n’envoyait la peur.

LETTRE XCVII.

67. Des Bienfaits, I, x. « Ne demande point pourquoi les premiers siècles étaient meilleurs que le nôtre : c’est une folle demande. » (Ecclesiast., vii.)

68. Imité par Juvénal, Sat. XIV, 41 :

Vois : en Catilinas toute contrée abonde ;

Des Brutus, des Gâtons, il n’en est plus au monde.

(Trad. de Dubos.)

69. Fugit impius nemine persequente. (Pror. , xxviii, 1.) Voir Lucrèce, III, 1026. Plat., Républ., X. Saint August., In Psalm. xlv.

Et le crime serait paisible.

Sans le remords incorruptible

Qui s’élève encor contre lui. (Lamothe, Ode à Axtrée.)

↑ Lettres à Atticus, I, XVI.

↑ Elle disait qu'on doit haïr le vice et aimer la vertu pour eux-mêmes.

↑ Voy. Lettres LXXXI et LXXXVII

Lettre 98

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 343-346).

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LETTRE XCVIII.

Ne point s'attacher aux biens extérieurs. L'âme, plus puissante que la Fortune, se fait une vie heureuse ou misérable.

Ne regarde jamais comme heureux celui dont le bonheur est suspendu aux chances du sort. Fragile appui que l’extérieur pour qui y place sa joie : elle sortira par où elle est entrée. Mais celle qui naît de son propre fonds est fidèle et solide ; elle croît et nous accompagne jusqu’à notre dernière heure : toutes les autres admirations du vulgaire ne sont des biens que pour un jour. « Mais quoi ? Ne saurait-on y trouver ni profit ni plaisir ? » Qui dit le contraire ? Pourvu toutefois que nous en soyons les maîtres, qu’ils ne soient pas les nôtres. Tout ce qui relève de la Fortune peut profiter et plaire sous une condition : que le possesseur se possède et ne soit point l’esclave de ce qu’il a. Car on s’abuse, Lucilius, si l’on croit qu’un seul des biens ou des maux de l’homme lui vienne de la Fortune : elle ne donne que la matière des uns comme des autres, et les éléments de ce qui chez lui deviendra bien ou mal. Plus forte que toute destinée, l’âme fait seule prendre à ce qui la touche une face riante ou rembrunie, et devient l’artisan de ses joies et de ses misères. Pour le méchant rien qui ne tourne en mal, même ce qui lui venait sous l’apparence du plus grand bien ; l’âme droite et saine redresse les torts de la Fortune, adoucit ses plus vives rigueurs par l’art de les supporter, reconnaissante et modeste dans le succès, courageuse et ferme dans la disgrâce. Malgré sa prudence et les religieux scrupules qu’elle apportera dans tous ses actes, bien qu’elle ne tente rien au delà de ses forces, elle n’obtiendra pas ce bonheur absolu et inaccessible aux menaces, si elle ne se tient immobile devant la mobilité des choses.

Que tu observes les autres, car on juge plus nettement ce qui ne nous est point personnel, ou que tu t’observes sans partialité, et tu sentiras et tu avoueras que dans ce qui nous est désirable et cher il n’est rien d’utile, si tu ne t’es armé contre la légèreté du sort et des choses dépendantes du sort, si tu ne répètes, au lieu de te plaindre, à chaque dommage qui survient : Les dieux ont jugé autrement, ou même, inspiration plus haute, plus juste, plus réconfortante pour l’âme, à chaque événement contraire à ta pensée : Les dieux ont mieux jugé que moi. Plus d’accidents pour l’homme ainsi préparé ; et l’on se prépare ainsi quand on songe, avant de le sentir, à tout ce que peut la vicissitude des choses humaines, quand on possède ses enfants, sa femme, son patrimoine, comme ne pouvant les posséder toujours70, et comme ne devant pas être plus à plaindre si on vient à les perdre. Déplorables esprits que ceux que l’avenir tourmente, malheureux avant le malheur, qui se travaillent pour conserver jusqu’au bout leurs jouissances du moment. En aucun temps ils ne seront calmes ; et dans l’attente du futur, le présent, dont ils pouvaient jouir, leur échappe. Nulle différence entre perdre une chose et trembler de la perdre.

Ce n’est pas que je te prêche ici l’insouciance. Loin de là, prends garde aux écueils ; tout ce que la sagesse peut prévoir, prévois-le ; observe, détourne bien, avant qu’il n’arrive, tout ce qui peut te porter dommage. Pour cela même rien ne servira mieux qu’une confiance hardie et une âme d’avance cuirassée contre la souffrance. Qui peut supporter les coups du sort pourra les éviter ; et ce n’est pas dans un tel calme qu’il soulève les orages. Rien de plus misérable et de moins sage qu’une crainte anticipée. Quelle est donc cette démence de devancer son infortune ? Enfin, pour rendre en deux mots ma pensée et te peindre au vrai ces affairés, ennemis d’eux-mêmes, ils sont aussi impatients sous le coup que dans l’attente du malheur. Il s’afflige plus qu’il ne le devrait, l’homme qui s’afflige plus tôt qu’il ne le doit. Comment apprécierait-elle la douleur, cette même faiblesse qui ne sait point l’attendre ? Avec cette sorte d’impatience, on rêve la perpétuité du bonheur, on le croit fait pour croître toujours, si haut qu’il soit déjà, non pour durer seulement ; on oublie par quel mécanisme toute destinée monte ou s’affaisse, et c’est la constance du hasard que l’on se promet pour soi seul. Aussi Métrodore me paraît-il avoir très-bien dit dans une lettre à sa sœur qui venait de perdre un fils du meilleur naturel : « Tous les biens des mortels sont mortels comme eux. » Il parle des biens vers lesquels se précipite la foule : car le grand, le vrai bien ne meurt pas ; il est aussi certain que permanent ; il s’appelle sagesse et vertu, seule chose impérissable que donne le ciel à qui doit périr.

Du reste l’homme est si injuste, si oublieux du terme où il marche, où chacune de ses journées le pousse, qu’il s’étonne de la moindre perte, lui qui doit tout perdre en un jour. Sur quelque objet que tu fasses graver : Ceci m’appartient, cet objet peut être chez toi, il n’est pas à toi ; rien de solide pour l’être débile, pour la fragilité rien d’éternel et d’indestructible. C’est une nécessité de périr aussi bien que de perdre ; et ceci même, comprenons-le bien, console un esprit juste : il ne perd que ce qui doit périr.

« Eh bien, contre ces pertes quelle ressource avons-nous trouvée ? » Celle de retenir par le souvenir ce qui nous a fui, sans laisser échapper du même coup les fruits que nous en avons pu recueillir. La possession s’enlève, avoir possédé nous reste. Tu es le plus ingrat des hommes si, après que tu as reçu, tu te crois quitte quand tu perds. Un accident nous ravit la chose ; mais en avoir usé, mais le fruit de cette chose, est encore à nous : nos iniques regrets nous font tout perdre. Dis-toi bien : « De tout ce qui me semble terrible, rien qui n’ait été vaincu, qui ne l’ait été par plus d’un mortel, le feu par Mucius, la croix par Régulus, le poison par Socrate, l’exil par Rutilius, la mort au moyen du fer par Caton ; nous aussi sachons vaincre quelque chose !

« D’autre part, ces faux biens, dont l’éclat apparent entraîne le vulgaire, ont été par plusieurs et plus d’une fois dédaignés. Fabricius général refusa les richesses, censeur il les flétrit ; Tubéron jugea la pauvreté digne de lui, digne du Capitole, le jour où, se servant d’argile dans un repas public, il montra que l’homme devait se contenter de ce qui était, même alors, à l’usage des dieux[1]. Sextius le père répudia les honneurs, lui que sa naissance appelait aux premières charges de la république : il ne voulut point du laticlave que lui offrait le divin Jules ; car il sentait que ce qui peut se donner peut se reprendre. À notre tour, faisons preuve de magnanimité. Prenons rang parmi les modèles. Pourquoi mollir ? pourquoi désespérer ? Tout ce qui fut possible l’est encore. Nous n’avons qu’à purifier notre âme et suivre la nature : qui s’en écarte est condamné à désirer et à craindre, à être esclave des événements. Nous pouvons rentrer dans la route, nous pouvons ressaisir tous nos droits. Ressaisissons-les, et nous saurons supporter la douleur, sous quelque forme qu’elle envahisse notre corps, et nous dirons à la Fortune : « Tu as affaire à un homme de cœur ; cherche ailleurs qui tu pourras vaincre. »

Avec ces propos et d’autres semblables, notre ami[2] calme les douleurs d’un ulcère qu’assurément je voudrais voir perdre de sa violence et se guérir, ou rester stationnaire et vieillir avec lui. Mais pour lui je suis bien tranquille ; c’est la perte que nous ferons qui m’inquiète, si ce digne vieillard nous est enlevé. Car lui, il est rassasié de la vie ; s’il en désire la prolongation, ce n’est pas pour lui, mais pour ceux auxquels il est utile. Il vit par générosité. Un autre eût déjà mis fin à de telles souffrances ; notre ami pense qu’il est aussi honteux de se réfugier dans la mort que de la fuir. « Eh quoi ! si tout l’y engage, ne quittera-t-il pas la vie ? » Pourquoi non, si, n’étant plus utile à personne, il ne fait plus que perdre sa peine à souffrir ? Voilà, cher Lucilius, s’instruire d’exemple à la philosophie et s’exercer en présence des actes : voir ce qu’un homme éclairé a de courage contre la mort, contre la douleur, aux approches de l’une, sous l’étreinte de l’autre. Ce qu’il faut faire, apprenons-le de celui qui le fait. Jusqu’ici nous cherchions par des arguments s’il est possible à qui que ce soit de résister à la douleur, si les plus grands courages eux-mêmes fléchissent en face de la mort. Qu’est-il besoin de paroles ? La chose est sous nos yeux. Voici un homme que ni la mort ne rend plus ferme contre la douleur, ni la douleur contre la mort : contre toutes deux il s’appuie sur lui-même ; l’espoir de la mort ne le fait pas souffrir plus patiemment, ni l’ennui de la souffrance mourir plus volontiers : il attend l’une, il supporte l’autre.

LETTRE XCVIII.

70. Rien ne sera accident pour nous, si nous, possédons nos patrimoines, nos enfants, nos femmes, comme ne devant pas les posséder toujours. » (I Corinth. , vii, 29.)

↑ Voy. Lettre XCV et la note.

↑ On ne sait quel est cet ami.

Lettre 99

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 346-353).

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Lettre 100  ►

LETTRE XCIX.

Sur la mort du fils de Marullus. Divers motifs de consolation.

Je t’envoie la lettre que j’écrivis à Marullus quand il perdit son tout jeune fils, et qu’on m’apprit qu’il supportait cette perte avec peu de fermeté. Je n’y ai pas suivi l’usage ordinaire, et n’ai point cru devoir traiter mollement un homme plus digne de réprimande que de consolation. Pour une âme abattue et qui supporte impatiemment une blessure profonde, il faut quelque peu d’indulgence : qu’elle se rassasie de son deuil ou exhale du moins ses premiers transports. Mais ceux qui pleurent de parti pris, qu’on les gourmande sur-le-champ, et qu’ils apprennent combien, même dans les larmes, il y a d’inconséquences.

« Tu attends, lui disais-je, des consolations : tu recevras des reproches. Quoi ! tant de faiblesse pour la mort d’un fils ! Que ferais-tu, si tu perdais un ami ? Il t’est mort un fils de douteuse espérance, du tout premier âge : ce sont bien peu de jours perdus. On se cherche partout des motifs d’affliction ; sans motifs même, on veut se plaindre de la Fortune, comme si elle ne devait pas nous en fournir de légitimes. Mais, en vérité, tu me semblais avoir déjà assez de constance contre des malheurs réels, pour ne pas en manquer devant ces fantômes de malheurs dont on ne gémit que pour suivre l’usage. Tu ferais la plus grande des pertes, celle d’un ami, que tu devrais encore plutôt te réjouir de l’avoir possédé que t’attrister de ne l’avoir plus. Mais personne presque ne porte en compte toutes les avances qu’il a reçues, tous les plaisirs qu’il a goûtés. La douleur, entre autres misères, a cela de particulier qu’elle est infructueuse, disons plus, qu’elle est ingrate. Eh quoi ! de ce que tu n’as plus ce précieux ami, votre œuvre est-elle perdue ? Ces longues années, cette fusion intime de deux existences, cette étroite fraternité d’études, n’ont-elles rien produit ? Enterres-tu ton amitié avec ton ami ? Et pourquoi gémir de l’avoir perdu, si sa possession t’a été stérile ? Crois-moi, le sort a beau nous enlever ceux que nous aimons, la plus grande partie d’eux-mêmes demeure avec nous. Il est à nous le temps qui n’est plus, et rien n’est en lieu plus sûr que ce qui a été. Nos prétentions sur l’avenir nous rendent ingrats envers les biens qui précédèrent, comme si l’avenir, en admettant qu’il nous réussisse, ne devait pas bien vite se perdre dans le passé. C’est apprécier étroitement les choses que d’enfermer ses joies dans le présent : et l’avenir et le passé ont leurs charmes ; l’un a l’espérance, l’autre le souvenir. Mais le premier, encore en suspens, peut ne point arriver ; le second ne peut pas ne point avoir été. Quelle folie est-ce donc de se laisser déchoir de la plus sûre des possessions[1] ? Savourons en esprit nos jouissances épuisées, si toutefois en les épuisant, notre âme, comme percée à jour, n’a pas laissé perdre ce qu’on lui versait.

« Il y a une infinité d’exemples de pères qui suivirent sans larmes le convoi de leurs enfants morts à la fleur de l’âge, qui du bûcher revinrent au sénat ou à l’exercice de quelque charge publique, et se livrèrent tout de suite à autre chose qu’à la douleur. Et ils firent bien : car d’abord la douleur est superflue dès qu’elle ne change en rien les choses ; ensuite la plainte n’est pas juste quand l’accident qui aujourd’hui frappe l’un, est réservé à tous. Enfin, regrets et plaintes sont déraisonnables là où si peu d’instants séparent l’être qui s’en va de celui qui le regrette. Résignons-nous donc d’autant mieux à sa perte que nous allons le suivre. Considère la célérité du temps, qui fuit à tire-d’ailes ; songe à ce court espace où nous sommes emportés si vite ; regarde bien tout ce cortège du genre humain tendre vers le même terme et à de très-brefs intervalles, lors même qu’ils semblent le plus longs : le fils que tu as cru perdre n’a fait que prendre les devants[2]. Quelle démence à toi, qui achèves la même route, de le plaindre d’être arrivé le premier ! Pleure-t-on un événement qu’on savait bien devoir s’accomplir ? Si l’on ne croyait point qu’un homme dût mourir, on se mentait à soi-même. Pleure-t-on un événement qu’on reconnaissait soi-même inévitable ? Se plaindre qu’un homme soit mort, c’est se plaindre qu’il ait été homme. Tous nous sommes liés au même destin : si tu obtins de naître, il te reste à mourir. Nous différons par les intervalles, au but nous redevenons égaux. La durée qui s’étend du premier au dernier de nos jours n’est qu’incertitude et variation : calculée sur l’échelle des maux, elle est longue même pour l’enfant ; sur la vitesse, elle est courte même pour le vieillard. Rien qui ne nous échappe et ne nous trompe ; tout est plus mobile que les flots les plus orageux. Tout n’est qu’un va-et-vient, tout se transforme en son contraire au commandement de la Fortune ; et dans une telle révolution des choses humaines, rien pour aucun de nous, sinon la mort, n’est certain. Tous pourtant la maudissent, elle qui seule n’abuse personne. « Mais il est mort à un âge si tendre ! » Je ne te dis pas encore que le plus heureux est l’être débarrassé de la vie ; passons au vieillard : de combien peu il l’emporte sur l’enfant71 ! Représente-toi l’océan des âges, si profond et si vaste, embrasse-le tout entier ; puis compare ce qu’on appelle une vie d’homme à l’immensité même, et vois sur quelle minime durée portent nos vœux, nos calculs sans fin ! De ce peu d’heures, combien nous prennent les larmes, combien les soucis, combien nos souhaits de mort avant que la mort n’arrive ; combien les maladies, les craintes, les années ou trop tendres ou incultes ou stériles : et la moitié du tout se passe à dormir ! Ajoutes-y travaux, afflictions, périls ; tu reconnaîtras que même dans la plus longue vie la moindre part est celle où l’on vit en effet.

« Maintenant personne t’accordera-t-il que ce ne soit pas une grâce pour l’homme de rentrer dans son premier état, et d’achever sa route avant l’heure de la lassitude ? La vie n’est ni un bien ni un mal : c’est le théâtre de l’un et de l’autre. Ainsi ton fils n’a rien perdu qu’une chance plus certaine de dommage. Il eût pu sortir de tes mains sage et prudent ; il eût pu sous l’aile paternelle croître pour la vertu ; mais, crainte plus légitime, il eût pu ressembler au grand nombre[3]. Vois ces jeunes descendants des plus nobles maisons que la débauche a jetés dans l’arène ; vois-les, assouvissant tout ensemble leur lubricité et celle d’autrui, se prostituer à tour de rôle, et ne pas laisser s’écouler un jour sans ivresse ou sans quelque autre éclatant scandale : il te sera démontré que la crainte était plus fondée que l’espérance. Ne te forge donc pas de nouveaux motifs d’affliction : à de faibles désagréments n’ajoute pas le poids de ton impatience. Je ne te demande pas de grands efforts, de l’héroïsme ; je ne présume pas assez mal de ta vertu pour te croire réduit à l’appeler à toi tout entière. Ce n’est pas là une blessure, c’est une morsure légère : la blessure, c’est toi qui la fais. Certes la philosophie t’a merveilleusement profité, si un enfant, plus connu jusqu’ici de sa nourrice que de son père, te cause d’aussi violents regrets !

« Mais quoi ! te conseillé-je l’insensibilité ? voudrais-je voir tes traits impassibles au bûcher d’un fils, et irai-je jusqu’à défendre au cœur d’un père de se serrer ? Aux dieux ne plaise ! C’est inhumanité, ce n’est pas force d’âme, que d’envisager du même œil les funérailles ou la vie des siens, que de n’être pas ébranlé72 au premier déchirement qui nous sépare d’eux. Et quand je te les défendrais, il est des choses qu’on ne maîtrise point : les larmes s’échappent quoi qu’on fasse, et en s’épanchant elles soulagent le cœur. Quel parti prendre ? Permettons qu’elles coulent sans les provoquer ; mais qu’elles coulent tant que la douleur les fera sortir, non d’après les invitations de l’exemple. N’aggravons en rien notre peine, ne l’amplifions pas sur ce que nous voyons chez les autres. Il y a un faste de douleur plus exigeant que la douleur même : combien peu d’hommes sont tristes pour eux seuls ! Nous éclatons si le monde nous entend ; muets et calmes dans la solitude, l’aspect du premier venu nous fait fondre en larmes de plus belle73. Alors on se frappe la tête, ce qu’on pouvait faire plus à l’aise quand nul ne nous empêchait ; alors on invoque le trépas, on se roule de son lit à terre. Toutes ces démonstrations s’en vont avec le spectateur. Ici, de même qu’ailleurs, nous tombons dans le travers de prendre exemple du grand nombre et de consulter non le devoir, mais la coutume. Transfuges de la nature, nous nous livrons à l’opinion, toujours mauvaise conseillère et le plus inconséquent des juges sur ce point comme sur tout le reste. Voit-elle un homme courageux dans l’affliction ? elle l’appelle cœur sauvage et dénaturé. En voit-elle un autre défaillir, étendu sur un corps chéri ? Femmelette, dit-elle, âme sans vigueur. C’est donc aux lois de la raison qu’il faut tout rappeler.

« Or rien ne répugne à la raison comme de viser à ce qu’on cite notre douleur et qu’on admire nos larmes : le sage sans doute s’en permet quelques-unes, d’autres lui échappent d’elles-mêmes ; mais voici la différence. Quand la première nouvelle d’une mort prématurée nous frappe, quand nous pressons ce corps qui de nos bras va passer dans les flammes, irrésistiblement la nature nous arrache des pleurs. La sensibilité, sous l’impression d’une douleur poignante, en ébranlant tout l’individu, agit sur les yeux d’où elle chasse, en la comprimant, l’humeur qui les avoisine. Ces larmes-là tombent forcément malgré nous. Il en est auxquelles nous donnons passage, quand la mémoire de ceux que nous avons perdus se réveille ; et je ne sais quelle douceur se mêle à la tristesse, au souvenir de leur agréable entretien, de leur commerce enjoué, de leur complaisante tendresse : alors nos paupières se dilatent comme dans la joie. Ici on s’abandonne ; ailleurs on est subjugué.

« Et c’est pourquoi la présence d’aucun cercle, d’aucun assistant, ne doit retenir ni exciter nos pleurs ; les essuyer ou les laisser couler est toujours moins honteux que les feindre. Qu’ils suivent leur cours ; ils peuvent venir aux tempéraments les plus calmes et les plus rassis. Souvent les pleurs du sage coulèrent sans que sa dignité en souffrît, mais c’était dans une telle mesure que, pour être homme, il ne cessait pas d’être grand. Oui, nous pouvons céder à la nature en gardant notre gravité. J’ai vu aux funérailles des leurs des hommes vénérables, sur le visage desquels perçait la tendresse du cœur, sans rien de nos désespoirs d’apparat, rien qui ne fût donné à une affection sincère. Il est, jusque dans la douleur, une bienséance que doit observer le sage ; et, comme toute chose, l’affliction a ses limites. Chez les hommes de peu de raison, les joies comme les douleurs débordent.

« Subis sans murmure les coups de la nécessité. Qu’est-il survenu d’improbable, d’extraordinaire ? Combien à cette heure même il se commande d’enterrements ! Que de lits funèbres74 s’achètent ! Combien de deuils après le tien !

« Autant de fois que tu diras : « Mon fils était enfant ; » dis aussi : « Il était du nombre des mortels, auxquels rien n’est garanti, que le destin n’est pas tenu de conduire à la vieillesse : où il le veut, il les congédie. » Du reste, parle fréquemment de lui ; fais revivre, autant que tu pourras, son souvenir qui se représentera plus souvent s’il n’est pas accompagné d’amertume. Car si les gens tristes ne sont guère recherchés, la tristesse l’est bien moins encore. Quelque heureux propos, quelque gentillesse, tout enfantine qu’elle fût, t’ont-ils charmé en lui, reviens-y souvent, et affirme sans crainte qu’il eût pu remplir les espérances conçues par la tendresse de son père. Perdre la mémoire des siens et l’ensevelir avec leurs cendres, être pour eux prodigue de larmes, avare de souvenirs, c’est ne point porter un cœur d’homme. C’est ainsi que les oiseaux, que les bêtes féroces aiment leurs petits : leur amour, des plus violents, est pour ainsi dire de la rage ; mais viennent-ils à les perdre, il s’éteint tout à fait. Cela ne sied point au sage : sa mémoire sera persévérante, ses larmes passeront.

« Je n’approuve en aucune façon ce que dit Métrodore, « qu’il est une volupté, sœur de la tristesse75, qu’on fera bien de savourer aux jours d’affliction. » J’ai transcrit ses propres paroles, tirées de sa première lettre à sa sœur. Je ne doute pas du jugement que tu en porteras. Car quoi de plus honteux ? Être, au sein du deuil, en quête du plaisir, l’espérer du deuil même, et demander aux pleurs une jouissance ! Voilà les hommes qui nous reprochent trop de rigorisme, qui flétrissent nos doctrines comme impitoyables, quand nous disons qu’on doit fermer son âme aux chagrins, ou les en bannir au plus vite. Lequel donc est le plus inadmissible, le plus barbare, ou de ne pas sentir la douleur de perdre un ami, ou d’être, au milieu de sa douleur, à l’affût de la volupté ? Nos préceptes à nous n’ont rien que d’honnête : quand le cœur trop rempli s’est soulagé de quelques larmes et a jeté pour ainsi dire ses premiers bouillons, nous lui défendons le désespoir. Et tu conseilles, toi, l’amalgame du deuil et de la joie ! Ainsi l’on console un enfant avec du gâteau, et l’on fait taire les cris d’un nourrisson en faisant couler du lait dans sa bouche. Quoi ! à l’instant même où ton fils est la proie des flammes, où ton ami expire, tu n’admets point de trêve au plaisir, ton chagrin est une sensualité de plus ! Lequel est le plus honorable, ou d’éloigner de ton âme la douleur, ou d’y accueillir la volupté de pair avec elle ? Que dis-je de l’accueillir, de courir après, de vouloir l’extraire de ta douleur même ? Il est, dis-tu, une volupté sœur de la tristesse ! C’est à nous qu’est permis ce langage, à vous il ne l’est pas. Vous ne connaissez de bien que la volupté, de mal que la douleur. Entre le bien et le mal quelle parenté peut-il y avoir ? Mais supposons-la : est-ce bien le moment de faire cette trouvaille, de scruter sa douleur pour surprendre autour d’elle quelque chose qui nous délecte et qui nous chatouille ? Certains remèdes, salutaires à telle partie du corps, sont trop malpropres et trop peu décents pour s’appliquer à telle autre ; et ce qui ailleurs soulagerait sans choquer la pudeur, devient déshonnête selon l’endroit de la blessure. N’as-tu pas honte de guérir le deuil du cœur par la volupté ? Cherche une cure plus sévère à une telle plaie. Dis plutôt : « L’homme qui a cessé d’être ne sent plus le mal, ou, s’il le sent, il n’a pas cessé d’être. » Non, plus de souffrance pour qui n’est plus ; car souffrir c’est vivre. Le crois-tu à plaindre de n’être pas, ou d’être encore d’une manière quelconque ? Or ce ne peut être un tourment pour lui de ne pas exister ; le néant peut-il rien sentir ? Et s’il existe, point de tourment, car il échappe au grand désavantage de la mort, qui est de n’être plus.

« Disons aussi à quiconque pleure et regrette un fils enlevé dès le bas âge : « Nous tous, vu la brièveté de nos jours comparée à l’ensemble des siècles, jeunes ou vieux, nous sommes au même point[4]. Notre partage sur la totalité des temps est moindre que ce qu’on peut dire de plus imperceptible, car même l’imperceptible est quelque chose ; ce qui nous est donné à vivre se réduit presque à rien, et ce rien, ô démence ! nos plans l’étendent à l’infini. »

« Si je t’écris ceci, ce n’est pas que je pense que tu l’attendes de moi : le remède viendrait bien tard ; et je suis sûr de t’avoir dit de vive voix tout ce que tu vas lire. Mais j’ai voulu te punir d’un moment d’oubli qui t’avait laissé absent de toi-même, et, pour l’avenir, t’exhorter à opposer à la Fortune toute la vigueur de ton courage, à prévoir tous ses traits, non comme possibles, mais comme devant t’atteindre à coup sûr. »

LETTRE XCIX.

71. Nos termes sont pareils par leur courte durée. (La Fontaine.) Voir Fénelon : Du bon usage des croix.

72.

C’est bien, je le confesse, une juste coutume

Que le cœur affligé.

Par le canal des yeux vuidant son amertume.

Cherche d’être allégé.

Mesme quand il advient que la tombe sépare

Ce que nature a joint,

Celui qui ne s’esmeul a l’âme d’un barbare

Ou n’en a du tout point. (Malherbe, À du Périer.)

73. Voir Tranquill. de l’âme, xv.

Amissum non flet, quum sala est Gellia. patrem : Si quis adest, jussæ prosiliunt lacrymæ.

(Mart.. Ép. I, xxxiv.)

74. Vitalia, euphémisme pour funebria vestimenta. Voir Pétrone, c. Lxxvii. De même on disait fuit, vixit, pour mortus est. « Pourvu que ce soit vie, aurait dit Montaigne, soit-elle passée, ils se consolent. »

75. Voir Consol. à Marcia, i ; à Polybe, xxiii.

Est quædam flere voluptas. (Ovide.)

Voir Sénèque le père, V, Controv. xxx. « La mélancolie est chose friande. » (Montaigne.)

Sombres plaisirs d’un cœur mélancolique.

(La Fontaine , Nymphes de Vaux.)

Enfin Chateaubriand, René : a Les joies de la douleur.»

↑ Voy. Lettre XCVIII, et Consolation à Polybe, XXIX, XXX.

↑ Voy. Consolation à Marcia, XIX. Consolation à Polybe, XXVIII.

↑ Voy. Consolation à Marcia, XXI, XXII.

↑ « Nos termes sont pareils par leur courte durée. » La Fontaine.

Lettre 100

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 353-355).

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LETTRE C.

Jugement sur les écrits du philosophe Fabianus.

Tu m’écris que tu as lu avec beaucoup d’empressement les livres de Fabianus Papirius sur les devoirs civils, mais qu’ils n’ont pas répondu à ton attente ; puis, oubliant qu’il s’agit d’un philosophe, tu blâmes sa construction oratoire. Admettons que tu dises vrai, qu’il laisse aller ses paroles et ne les travaille pas. D’abord cette manière a sa grâce, et un charme particulier s’attache à une composition facile et coulante. Car il est essentiel, je crois, de distinguer si elle tombe négligemment, ou si elle s’échappe avec aisance. Et ici même, comme je vais le dire, il y a une différence importante. Fabianus, ce me semble, ne presse pas sa diction, il l’épanche, tant elle abonde et se déroule avec calme, bien que l’entraînement s’y laisse sentir. Elle annonce et révèle clairement qu’on ne l’a ni façonnée ni longtemps tourmentée. Mais, croyons-le comme toi : il a fait de la morale, non du style ; il a écrit pour l’âme et point pour l’oreille. D’ailleurs, quand il discourait, tu n’aurais pas eu le temps de songer aux détails, tant l’ensemble t’aurait transporté ; et presque toujours ce qui plaît improvisé est d’un effet moindre sur le manuscrit. Mais c’est déjà beaucoup de captiver au premier abord l’attention, encore qu’un examen réfléchi doive trouver à reprendre. Mon avis, si tu le demandes, c’est qu’il est plus beau d’emporter les suffrages que de les mériter ; et je sais bien que les mériter est le plus sûr ; je sais qu’alors on compte plus hardiment sur l’avenir.

Un style trop circonspect ne sied point au philosophe. Quand sera-t-il énergique et ferme, quand risquera-t-il sa personne, s’il craint pour ses mots ? La diction de Fabianus ne sentait point la négligence, mais la sécurité. Aussi n’y trouveras-tu rien de bas : il choisit ses termes sans courir après ni les placer selon le goût du siècle, au rebours de l’ordre naturel. Ils ont de l’éclat, quoique pris de la langue ordinaire ; sa pensée, noble et magnifique, n’est point écourtée en sentence : elle se développe largement. Tu trouveras chez lui des manques de précision, des structures de phrase peu savantes ou qui n’ont pas notre poli moderne ; mais, l’œuvre entière bien considérée, on n’y voit rien d’étroit et de vide. Là sans doute, ni variétés de marbres, ni salons entrecoupés de canaux d’eaux vives, ni cabane du pauvre[1], ni tout ce qu’un luxe dédaigneux de la belle simplicité entasse de disparates ; mais, comme on dit, la maison est bien construite.

Ajoute qu’en fait de composition oratoire on n’est pas d’accord. Les uns lui veulent une nudité sauvage pour parure ; d’autres l’aiment raboteuse, au point que si le hasard leur amène une période un peu harmonieuse, ils la démembrent tout exprès, ils en brisent les cadences, de peur qu’elle ne réponde à l’attente de l’oreille. Lis Cicéron : sa composition est une ; souple et posée, molle sans être efféminée[2].

Asinius Pollion : style rocailleux et sautillant, qui laisse l’oreille au dépourvu où l’on y pense le moins. Cicéron n’a que d’heureuses désinences ; chez Pollion tout est cascade, sauf quelques phrases bien rares sorties d’un moule convenu et d’une structure uniforme.

Pour Fabianus, il va, dis-tu, terre à terre et s’élève peu : je ne crois pas que tel soit son défaut. Il n’y a pas chez lui manque de grandeur ; c’est du calme, c’est le reflet d’une âme habituellement paisible et tempérée ; il est uni, mais sans bassesse. Il n’a pas cette vigueur oratoire, ces aiguillons que tu demandes, ces sentences frappantes et soudaines76 ; mais vois le corps tout entier : bien que sans apprêt[3], il a sa beauté. La dignité, son discours ne l’a pas, elle est au fond de sa doctrine. Montre-moi qui tu pourrais préférer à Fabianus. Je te passe Cicéron, dont les œuvres philosophiques sont presque aussi nombreuses que les siennes ; mais s’ensuit-il qu’on soit un nain dès qu’on n’a pas la taille du géant ? Je te passe Asinius Pollion et je dis : « En si haute matière, c’est exceller que d’être le troisième. » Nomme Tite-Live enfin : car il a écrit aussi des dialogues[4] qu’on peut rattacher à la philosophie autant qu’à l’histoire, et des traités de philosophie pure. Je lui ferai place encore : mais vois que de rivaux on dépasse quand on n’a que trois vainqueurs, et tous trois des plus éloquents77 !

Mais Fabianus n’a pas tous les mérites : son style est sans nerf, bien qu’il ait de l’élévation ; il n’est point rapide ni impétueux, malgré son ampleur ; il n’est pas limpide, il n’est que pur. « Tu voudrais, dis-tu, l’entendre malmener le vice, mettre les périls au défi, apostropher la Fortune, humilier l’ambition ; tu voudrais que le luxe fût gourmandé, la débauche stigmatisée, la violence désarmée, que l’art oratoire parfois lui prêtât ses foudres, la tragédie son grandiose, le comique sa finesse. » Veux-tu donc qu’il s’amuse à la plus petite des choses, aux mots ? Il s’est voué à la science, son sublime objet ; et l’éloquence le suit comme son ombre, sans qu’il y prenne garde78. Non, sans doute, il ne s’observera point à chaque pas, ramassant sa phrase sur elle-même, aiguisant chaque parole en trait qui réveille et qui perce, beaucoup, je l’avoue, tomberont sans porter coup, et par moments son discours glissera sur nous sans agir ; mais partout règnera une grande lumière ; mais, si long qu’il soit, le chemin sera sans ennui. Bref, il te laissera convaincu qu’il a écrit comme il sentait. Tu reconnaîtras qu’il a tout fait pour t’instruire de ses idées, non pour flatter les tiennes. Tout chez lui tend au progrès, à la sagesse ; rien ne vise aux applaudissements.

Je ne doute pas que tels ne soient ses écrits, bien que j’en juge plutôt par réminiscence que sur le livre même, et que leur caractère m’apparaisse moins comme l’impression familière d’un commerce récent que comme les traits généraux d’une lointaine connaissance. Tel il me semblait du moins quand je pouvais l’entendre : non substantiel, mais plein, fait pour enthousiasmer les jeunes âmes bien nées et les enflammer d’un zèle imitateur, de l’espoir même de le vaincre, exhortation, selon moi, la plus efficace : car on décourage si en donnant le désir d’imiter on en ôte l’espoir. Au reste il avait l’abondance du style ; sans que tel ou tel passage ressortît, l’ensemble était magnifique.

LETTRE C.

76. « Il lui manquait le nerf oratoire, le glaive acéré du combat ; mais la richesse du style venait comme d’elle-même embellir ses faciles compositions. Parlait-il, son visage serein réfléchissait le calme d’une âme paisible : nul effort de poumons, nul apprêt dans le maintien ; les mots semblaient couler de ses lèvres sans qu’il y prit part…» Et tout le reste du portrait de Fabianus. (Sénèque le père, Controv. ii, Préface, trad. inédite.)

77. Prima sequentem honestum est in secundis tertiisve consistere. (Cic, Orat., I.)

On peut avec honneur remplir le second rang. (Voltaire.)

78. Tanquam inseparabilem famulam, etiam non vocatam sequi eloquentiam. (Saint Augustin, de Doctrin. christ., IV, vi.)

« Démosthène ne cherche-point le beau, il le fait sans y penser…il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit, pour se couvrir. » (Fénelon, Lettres sur l’Éloquence.)

↑ Voy. Consolation à Helvia, XII. Lettre XVIII et la note.

↑ Voy. Lettres XL (gradarius fuit il allait au pas), et CXIV

↑ Je lis, avec Gruter: quanquam sit incomptum

↑ Ces Dialogues ont péri, ainsi que ses Traités.

Lettre 101

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 356-359).

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LETTRE CI.

Sur la mort de Sénécio. Vanité des longs projets. Ignoble souhait de Mécène.

Chaque jour, chaque heure démontre à l’homme tout son néant79 : toujours quelque récente leçon lui rappelle sa fragilité qu’il oublie, et de l’éternité qu’il rêve rabat ses pensées vers la mort80. « Où tend ce début ? » vas-tu dire. Tu connaissais Cornelius Sénécio, ce chevalier romain si magnifique et si obligeant : parti d’assez bas il s’était élevé par lui-même, et n’avait plus qu’une pente aisée pour courir à tous les succès. Car les honneurs croissent plus facilement qu’ils ne commencent ; comme l’aspirant aux richesses, que la pauvreté retient dans sa sphère, a longtemps à lutter et à ramper pour en sortir. Sénécio visait même à l’opulence, où le conduisaient deux moyens des plus efficaces, la science d’acquérir et celle de conserver ; et l’une des deux seule l’eût fait assez riche. Cet homme donc, d’une sobriété extrême, non moins soigneux de sa santé que de son patrimoine, m’avait fait visite le matin selon sa coutume, avait passé le reste du jour jusqu’à nuit close, au chevet d’un ami malade d’une affection grave et désespérée ; il avait soupé gaiement, quand une indisposition subite le saisit : une angine, lui rétrécissant le gosier, comprima son souffle ; à peine alla-t-il, tout haletant, jusqu’au jour. Ainsi en très-peu d’heures, et venant de remplir toutes les fonctions d’un homme sain et plein de vie, Sénécio s’est éteint. Lui qui faisait travailler ses capitaux sur terre et sur mer qui, essayant, sans en négliger aucun, de tous les genres de profit, était même entré dans les fermes publiques, alors que tout succède à ses vœux, que des torrents d’or courent s’engloutir dans ses coffres, le voilà enlevé.

Et puis va, Mélibée,

Plante, aligne tes ceps et greffe tes poiriers[1].

Qu’insensé est l’homme qui jette ses plans pour toute une vie ! Il n’est pas maître de demain. Oh ! quelles sont folles, ces longues espérances qu’il aime à bâtir81 ! « J’achèterai, je construirai, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités ; puis enfin, las et plein de jours, je me recueillerai dans le repos. » Crois-moi, tout, même pour les heureux, n’est qu’incertitudes : nul n’a le droit de se rien promettre de l’avenir. Que dis-je ? ce que nous tenons glisse de nos mains ; et l’heure présente, qu’on croit bien saisir, le moindre incident nous la vole82. Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables ; or que gagné-je à ce que la nature sache de science certaine ce que moi je ne sais pas ? On projette des traversées lointaines, et, après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans la patrie ; on prendra l’épée, puis viendront les lentes récompenses des travaux militaires ; puis des gouvernements, des emplois qui mènent à d’autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui ; en vain elle multiplie à nos yeux ses instructives rigueurs[2], leur effet ne dure pas plus que la première surprise. Et quelle inconséquence ! On s’étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver. Le terme de notre carrière est où l’inexorable nécessité des destins l’a fixé : mais nul de nous ne sait de combien il en est proche.

Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien au futur, réglons journellement nos comptes avec la vie. Car elle pèche surtout en ceci que, toujours inachevée, on l’ajourne d’un temps à un autre. Qui sut chaque jour mettre à sa vie la dernière main n’est point à court de temps. Or de ce manque de temps naissent l’anxiété et la soif d’avenir qui ronge l’âme. Rien de plus misérable que ce doute : les événements qui approchent, quelle issue auront-ils ? Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie ? Voilà ce qui agite de terreurs sans fin l’âme qui ne se recueillit jamais. Quel moyen avons-nous d’échapper à ces tourmentes ? un seul : ne pas lancer notre existence en avant, mais la ramener sur elle-même. Si l’avenir tient en suspens tout mon être, c’est que je ne fais rien du présent. Si au contraire j’ai satisfait à tout ce que je me devais ; si mon âme affermie sait qu’entre une journée et un siècle la différence est nulle, elle regarde d’en haut tout ce qui peut survenir encore d’événements et de jours, et se rit fort dans sa pensée de la vicissitude des temps. Comment en effet ces chances variables et mobiles te bouleverseraient-elles, si tu demeures stable en face de l’instabilité ?

Hâte-toi donc de vivre, cher Lucilius, et compte chaque journée pour une vie entière. Celui qui s’est ainsi préparé, celui dont la vie s’est trouvée tous les jours complète, possède la sécurité. Vivre d’espérance, c’est voir le temps, à mesure qu’il arrive, échapper à notre croissante avidité, et nous laisser ce sentiment si amer, qui remplit d’amertume tous les autres, la peur de la mort. De là l’ignoble souhait de Mécène[3], qui ne refuse ni les mutilations, ni les difformités, ni enfin le pal sur la croix, pourvu qu’au milieu de tant de maux la vie lui soit conservée.

Qu’on me rende manchot, cul-de-jatte, impotent83 ;

Sur ce corps que le mal déforme

Qu’il s’élève une bosse énorme ;

Que dans ma bouche branle une dernière dent ;

Si je respire encor, c’est bien, je suis content.

Même en croix, sur le pal, laissez, laissez-moi vivre84.

Ce qui serait, si la chose arrivait, le comble des misères, il le souhaite, il demande, comme si c’était vivre, une prolongation de supplice. Je le jugerais déjà bien méprisable s’il n’arrêtait son vœu que devant la mise en croix ; mais que dit-il ? « Mutilez tous mes membres, pourvu qu’en un corps brisé et impotent il me reste le souffle, et que, défiguré, monstrueusement contrefait, j’obtienne encore quelque répit sur le bois même où l’on me clouerait, sur le pal où vous m’asseyeriez ! » Est-ce donc la peine de comprimer sa plaie, de pendre à une croix les bras étendus, afin de reculer ce qui, pour tout patient, est une grâce, le terme du supplice ? N’avoir de souffle que pour expirer sans cesse ? Que souhaiter à ce malheureux, sinon des dieux qui l’exaucent ? Que veut dire cette turpitude de poëte et de femmelette, ce pacte insensé de la peur ? Pourquoi mendier si bassement l’existence ? Penses-tu que Virgile ait jamais dit pour lui ce beau vers :

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre[4] ?

Il invoque les derniers des maux ; les plus cruelles souffrances, la croix et le pal, il les désire ; et qu’y gagnera-t-il ? Eh ! certes de vivre un peu plus. Or quelle vie est-ce qu’une longue agonie ? Il se trouve un homme qui aime mieux sécher dans les tourments, et périr par lambeaux, et distiller sa vie goutte à goutte, que de l’exhaler d’un seul coup ! Il se trouve un homme qui, hissé sur l’infâme gibet, déjà infirme et défiguré, les épaules et la poitrine comprimées par une difformité hideuse, ayant déjà, même avant la croix, mille motifs de mourir, veut prolonger une existence qui prolongera tant de tortures ! Nie maintenant que la nécessité de mourir soit un grand bienfait de la nature ! Et bien des gens sont prêts pour des pactes encore plus infâmes, prêts même à trahir un ami pour quelques jours de vie de plus, à livrer de leur main leurs enfants à la prostitution, pour obtenir de voir cette lumière témoin de tous leurs crimes. Dépouillons-nous de la passion de vivre, et sachons qu’il n’importe à quel moment on souffre ce qu’il faut souffrir tôt ou tard. L’essentiel est une bonne et non une longue vie ; et parfois bien vivre consiste à ne pas vivre longtemps.

LETTRE CI.

79. « Heu ! Heu ! nos miseros ! Quam totus homuncio nil est ! » (Pétrône, xxxiv.) Et l’exclamation de Bossuet : «Ah ! que nous ne sommes rien ! »

80.

Et par le tourbillon au néant emporté,

Abattu par le temps, rêve l’éternité. (Lamart. Méditat. I, iv.)

81. Voir Lettres xiii et xxiii. Horace, I, Ode iv : Vitae summa brevis spem nos vetat inchoare longam. Et ailleurs : Spem longam reseces.

Quittez le long espoir et les vastes pensées. (La Font.)

82.

Eh ! tient-on le présent dans sa main ?

Est-on sûr d’aujourd’hui pour rêver à demain ?

(Sophocle, Trachiniennes.)

83. La Fontaine n’ayant fait qu’imiter ce passage de Mécène, on ne pouvait conserver ici qu’une partie du premier vers. Voy. la Mort et le bûcheron.

84. En quelque état qu’on soit, il n’est rien tel que d’être.

(Gresset, Sydnei.)

↑ Virg., Églog., I.

↑ Voy. De la tranquillité de l'âme, XI.

↑ Voy, sur Mécène, de la Providence, III, . Lettres XCII, CXIV.

↑ Énéide, XII, 646. Trad. par Racine (Phèdre).

Lettre 102

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 359-365).

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LETTRE CII.

Sur l’immortalité de l’âme. Que l’illustration après la mort est un bien.

Comme on désoblige l’homme qu’on arrache aux visions d’un songe agréable, car on lui enlève un plaisir qui, tout illusoire, a pourtant l’effet de la réalité, ta lettre m’a fait le même tort : elle m’a tiré d’une douce méditation où je me laissais aller et qui, si je l’avais pu suivre, m’eût conduit plus avant. Je me complaisais dans le problème de l’immortalité des âmes ; et j’étais même, oui j’étais pour l’affirmative : j’entrais avec confiance dans l’opinion de tant de grands hommes, dont les doctrines si consolantes promettent plus qu’elles ne prouvent85. Je me livrais à leur espoir sublime ; déjà j’éprouvais un dégoût de moi-même et regardais en mépris les restes d’un corps brisé par l’âge, moi pour qui cette immensité du temps, cette possession de tous les siècles allait s’ouvrir, quand tout à coup je fus réveillé par la remise de ta lettre, et tout mon beau rêve fut perdu. J’y reviendrai quand je serai quitte avec toi : je veux le ressaisir à tout prix.

Tu dis au début de ta lettre que je n’ai pas entièrement développé ma thèse stoïcienne « que l’illustration qui s’obtient après la mort est un bien, qu’en effet je n’ai pas résolu l’objection qu’on nous oppose : « Jamais il n’y a de bien où il y a solution de continuité ; or ici cette solution a lieu. » — Ta difficulté, Lucilius, se rattache à la question, mais doit être vidée ailleurs : c’est pourquoi j’avais différé d’y répondre, comme à d’autres choses qui ont trait au même sujet. Car en certains cas, tu le sais, les sciences rationnelles rentrent dans la morale. J’ai donc traité, comme touchant directement aux mœurs, cette thèse-ci : « Si ce n’est pas chose folle et sans objet que d’étendre ses soins au delà du jour suprême ? Si les biens de l’homme périssent avec nous, et s’il n’y a plus rien pour qui n’est plus ? Si une chose qui, lorsqu’elle existera, ne sera pas sentie par nous, peut offrir, avant qu’elle existe, quelque fruit à recueillir ou à désirer ? » Tout ceci est de la morale : aussi l’ai-je placé en[1] son lieu. Quant à ce que disent contre cette opinion les dialecticiens, je devais le réserver et je l’ai fait. Maintenant que tu veux le tout ensemble, j’exposerai leurs arguments en bloc pour y répondre ensuite en détail.

À moins de quelques préliminaires, ma réfutation ne serait pas comprise. Et quels préliminaires veux-je présenter ? qu’il est des corps continus, tels que l’homme ; des corps composés, comme un vaisseau, une maison, enfin tout ce qui forme unité par l’assemblage de diverses parties ; des corps divisibles, aux membres séparés, tels qu’une armée, un peuple, un sénat : car les membres qui constituent ces corps sont réunis par droit ou par devoir, mais distincts et isolés par nature. Que faut-il encore que j’avance ? que, selon nous, il n’y a pas de bien où il y a solution de continuité ; vu qu’un même esprit devant contenir et régir un même bien, l’essence d’un bien unique est une. Si tu en désires la preuve, elle est par elle-même évidente ; mais je devais poser ce principe, puisqu’on nous attaque par nos propres armes.

« Vous avouez, nous dit-on, qu’il n’y a pas de bien où il y a solution de continuité. Or l’illustration, c’est l’opinion favorable des honnêtes gens. Comme en effet la bonne renommée ne vient pas d’une bouche unique, ni la mauvaise de la mésestime d’un seul, ainsi l’illustration n’est pas dans l’approbation d’un seul homme de bien. Il faut l’accord d’un grand nombre d’hommes marquants et considérables pour qu’elle ait lieu. Mais elle est le résultat du jugement de plusieurs, c’est-à-dire de personnes distinctes ; d’où il suit qu’elle n’est pas un bien.

« L’illustration, dit-on encore, est l’éloge donné aux bons par les bons ; l’éloge est un discours ; le discours, une voix qui exprime quelque idée : or la voix, même des gens de bien, n’est pas un bien. Car ce que fait l’honnête homme n’est pas toujours un bien : il applaudit, il siffle ; et ni cette action d’applaudir ni celle de siffler, quand on admirerait et louerait tout de lui, ne s’appellent biens, non plus que sa toux ou ses éternuements. Ce n’est donc pas un bien que l’illustration.

« Enfin dites-nous : ce bien appartient-il à qui donne l’éloge, où à qui le reçoit ? Si vous dites que c’est au premier, votre assertion est aussi ridicule que de prétendre que c’est un bien pour moi qu’un autre soit en bonne santé. Mais louer le mérite est une action honnête : ainsi le bien est à celui qui loue, puisque l’action vient de lui, et non à nous qui sommes loués ; or tel était le fait à éclaircir. »

Répondons sommairement à chaque point. D’abord, y a-t-il bien, quand il y a solution de continuité ? Cela fait encore doute, et les deux partis ont leurs arguments. Ensuite l’illustration n’a pas besoin d’une foule de suffrages ; l’opinion d’un seul homme de bien peut lui suffire ; car l’homme de bien est capable de porter jugement de tous ses pareils. « Quoi ! l’estime d’un seul donnera la bonne renommée, le blâme d’un seul l’infamie ? Et la gloire aussi je la comprends large, étendue au loin, car elle veut le concert d’un grand nombre. » La gloire, la renommée, différent de l’illustration, et pourquoi ? Qu’un seul homme vertueux pense bien de moi, c’est pour moi comme si tous les gens vertueux avaient de moi la même pensée, ce qui aurait lieu si tous me connaissaient. Leur jugement est pareil, identique ; or c’est toujours tenir la même voie que de ne pouvoir se partager. C’est donc comme si tous avaient le même sentiment, puisqu’en avoir un autre leur est impossible. Quant à la gloire, à la renommée, la voix d’un seul ne suffit pas. Si, au cas précité, un seul avis vaut celui de tous, parce que tous, interrogés, n’en auraient qu’un seul ; ici les jugements d’hommes dissemblables sont divers et les impressions variées : tout y est douteux, inconséquent, suspect. Comment croire qu’un seul sentiment puisse être embrassé par tous ? Le même homme n’a pas toujours le même sentiment. Le sage aime la vérité, qui n’a qu’un caractère et qu’une face ; c’est le faux qui entraîne l’assentiment des autres. Or le faux n’est jamais homogène : ce n’est que variations et dissidences86.

« La louange, dit-on, n’est autre chose qu’une voix ; or une voix n’est pas un bien. » Mais en disant que l’illustration est la louange donnée aux bons par les bons, nos adversaires rapportent cela non à la voix, mais à l’opinion. Car encore que l’homme de bien se taise, s’il juge quelqu’un digne de louange, il le loue assez. D’ailleurs il y a une différence entre la louange et le panégyrique : il faut, pour louer, que la voix se fasse entendre ; aussi ne dit-on pas la louange funèbre87, mais l’oraison funèbre, dont l’office consiste dans le discours. Dire que quelqu’un est digne de louange, c’est lui promettre non pas les paroles, mais le jugement favorable des hommes. Il y a donc aussi une louange muette, une approbation de cœur, une conscience qui applaudit à l’homme de bien. Répétons en outre que la louange se rapporte au sentiment, non aux paroles, lesquelles expriment la louange conçue et la portent à la connaissance de plusieurs. C’est me louer que me juger digne de l’être. Quand le tragique romain[2] s’écrie : « Il est beau d’être loué par l’homme que chacun loue88 ; » il veut dire l’homme digne de louange. Et quand un vieux poëte dit :

Oui, la louange est l’aliment des arts89,

il ne parle pas de cette louange bruyante qui les corrompt ; car rien ne perd l’éloquence et en général les arts faits pour l’oreille comme l’engouement populaire. La renommée veut, elle exige une voix ; l’illustration s’en passe : elle peut s’obtenir sans cela, se contenter de l’opinion ; elle est complète en dépit même du silence, en dépit des oppositions. En quoi l’illustration diffère-t-elle de la gloire ? En ce que la gloire est le suffrage de la foule ; l’illustration, le suffrage des gens de bien. « On demande à qui appartient ce bien qu’on nomme illustration, cette louange donnée aux bons par les bons ; est-ce à celui qui loue, ou à celui qui est loué ? » À tous les deux : à moi qui suis loué, parce que la nature m’a fait ami de tous, que je m’applaudis d’avoir bien fait, que je me réjouis d’avoir trouvé des cœurs qui comprennent mes vertus et qui m’en savent gré ; à mille autres aussi pour qui leur gratitude même est un bien, mais d’abord à moi, car il est dans ma nature morale d’être heureux du bonheur d’autrui, surtout du bonheur dont je suis la cause. La louange est le bien de ceux qui louent : car c’est la vertu qui l’enfante, et toute action vertueuse est un bien. Mais c’est une jouissance qui leur échappait, si je n’avais été vertueux. Ainsi c’est un bien de part et d’autre qu’une louange méritée, tout autant certes qu’un jugement bien rendu est un avantage pour le juge comme pour celui qui gagne sa cause. Doutes-tu que la justice ne soit le trésor et du magistrat qui l’a dans son cœur et du client à qui elle rend ce qui lui est dû ? Louer qui le mérite c’est justice : c’est donc un bien des deux côtés.

Voilà suffisamment répondre à ces docteurs en subtilités. Mais notre objet ne doit pas être de discuter des arguties, et de faire descendre la philosophie de sa hauteur majestueuse dans ces puérils défilés. Ne vaut-il pas bien mieux suivre franchement le droit chemin, que de se préparer soi-même un labyrinthe, pour avoir à le reparcourir à grand’peine ? Car toutes ces disputes ne sont autre chose que jeux d’adversaires qui veulent se tromper avec art. Dites-nous plutôt combien il est plus naturel d’étendre dans l’infini sa pensée. C’est une grande et noble chose que l’âme humaine : elle ne se laisse poser de limites que celles qui lui sont communes avec Dieu même. Elle n’accepte point une étroite patrie telle qu’Éphèse ou Alexandrie, ou toute autre ville, s’il en est, plus populeuse en habitants, plus ample en constructions ; sa patrie, c’est ce vaste circuit qui enceint l’univers et tout ce qui le domine, c’est toute cette voûte sous laquelle s’étendent les terres et les mers, sous laquelle l’air partage et réunit à la fois le domaine de l’homme et celui des puissances célestes, et où des milliers de dieux, chacun à son poste, poursuivent leurs tâches respectives. Et elle ne souffre pas qu’on lui circonscrive son âge, elle se dit : « Toutes les années m’appartiennent ; point de siècle fermé au génie, point de temps90 impénétrable à la pensée. Quand sera venu le jour solennel où ce corps, mélange de divin et d’humain, se dissoudra, je laisserai mon argile où je l’ai prise, et moi, je me réunirai aux dieux. Ici même je ne suis pas sans communiquer avec eux ; mais ma lourde et terrestre prison me retient. Ces jours mortels sont des temps d’arrêt, préludes d’une existence meilleure et plus durable. Comme le sein maternel qui nous garde neuf mois nous forme non pour lui, mais en apparence pour ce monde où nous sommes jetés assez forts déjà pour respirer l’air et résister à l’extérieur, ainsi le temps qui s’écoule de l’enfance à la vieillesse nous mûrit pour un second enfantement. Une autre origine, un monde nouveau nous attend. Jusque-là, nous ne pouvons souffrir du ciel qu’une vue lointaine.

« Sache donc envisager sans frémir cette heure qui juge la vie[3] ; elle n’est pas la dernière pour l’âme, si elle l’est pour le corps. Tous les objets qui gisent autour de toi, vois-les comme les meubles d’une hôtellerie : tu ne dois que passer. La nature nous fait sortir nus, comme nous sommes entrés. On n’emporte pas plus qu’on n’a apporté91. Que dis-je ? tu laisseras sur le seuil une grande part du bagage apporté pour cette vie. Tu dépouilleras cette peau, première enveloppe qui tapisse tes organes ; tu dépouilleras cette chair, ce sang qui la pénètre et court se distribuer par tous tes membres ; tu dépouilleras ces os et ces muscles qui maintiennent les parties molles et fluides du corps ; ce jour, que tu redoutes comme le dernier, te fait naître pour un jour sans fin92. Dépose ton fardeau : tu hésites ! n’as-tu pas déjà quitté de même le corps où tu étais caché, pour te produire à la lumière ? Tu résistes, tu te jettes en arrière : jadis aussi à grand effort ta mère t’expulsa de son sein. Tu gémis, tu pleures ; et ces pleurs mêmes annoncent l’avènement à la vie. On dut les excuser, quand tu arrivais novice et étranger à tout ; quand au sortir des entrailles maternelles, de ce tiède et bienfaisant abri, tu fus saisi par un air trop vif et offensé par le toucher d’une main rude ; quand, faible encore, au milieu d’un monde inconnu, tu éprouvais la stupeur d’une complète ignorance. Aujourd’hui, ce n’est pas pour toi chose nouvelle d’être séparé de ce dont tu faisais partie. Abandonne de bonne grâce des membres désormais inutiles, laisse là ce corps que tu fus si longtemps sans habiter. Il sera mis en pièces, écrasé, réduit en cendres : tu t’en affliges ? Cela se fait toujours. Elles périssent de même[4] les membranes qui enveloppent le nouveau-né. Pourquoi tant chérir ces débris, comme ta chose propre ? Ils n’ont fait que te couvrir. Voici venir le jour où tomberont tes voiles, où tu seras tiré de ta demeure, de ce ventre immonde et infect.

« D’ici même, dès aujourd’hui, fais effort et prends ton élan : attache-toi à tes amis, à tes parents comme à choses qui ne sont pas tiennes ; élève-toi d’ici à de plus hautes et plus sublimes méditations. Quelque jour la nature t’ouvrira ses mystères, la nuit présente se dissipera, et une lumière pure t’inondera de toutes parts. Représente-toi de quel éclat vont briller ces milliers d’astres confondant ensemble leurs rayons. Pas un nuage ne troublera cette sérénité ; toutes les plages du ciel se renverront une égale splendeur. La nuit ne succède au jour que dans notre infime atmosphère. Alors tu confesseras avoir vécu dans les ténèbres, quand ton être complet envisagera la complète lumière que d’ici, à travers l’étroite orbite de tes yeux, tu entrevois obscurément et que pourtant tu admires de si loin. Que te semblera-t-elle cette divine clarté, contemplée dans son foyer93 ? »

De telles pensées ne laissent séjourner dans l’âme aucun penchant sordide, bas ou cruel. « Il est des dieux, nous disent-elles, témoins de tout ce que fait l’homme : soyez purs devant eux, rendez-vous dignes de les approcher un jour, proposez-vous l’éternité. Si l’homme l’embrasse comme son idéal, ni les armées ne lui font peur, ni la trompette ne l’étonne, ni les menaces ne l’intimident. Comment craindrait-il ? pour lui la mort est une espérance. Celui même qui ne croit à l’âme et à sa durée qu’autant que la retiennent les liens du corps, d’où elle se dégagerait pour s’évaporer aussitôt, s’il travaille à se rendre utile même après son trépas, alors tout ravi qu’il soit à nos yeux, cependant

Et ses hautes vertus et l’éclat de sa race

Vivent dans la mémoire…[5]

Songe combien les bons exemples servent l’humanité, et reconnais que le souvenir des grands hommes ne profite pas moins que leur présence.

LETTRE CII.

85. Somnia sunt non docentis, sed optantis, dit Cicéron sur le même sujet. (Quæst. acad. , IV.)

86. « Si, comme la vérité, le mensonge n’avait qu’un visage, nous serions en meilleur terme ; mais le revers de la vérité a un champ indéfini : mille routes dévoyent du blanc, une y va. » (Montaigne, III, viii.) «Par combien d’erreurs, mille fois plus dangereuses que la vérité n’est utile, ne faut-il point passer pour arriver à elle ! Le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons ; la vérité n’a qu’une manière d’être. » (Rousseau, Discours sur les sciences.) Voy. aussi Lettre cxx, vers la fin.

87. On lit pourtant dans Tite Live laudes funebres, VIII, xl. Est-ce de la patavinité ?

88.

Mais de tous les plaisirs le plaisir le plus doux.

C’est de se voir loué de ceux que chacun loue.

(La Fontaine, Quatrain à M***.)

Tel était ce Grillon, chargé d’honneurs suprêmes,

Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes. (Henriade.)

89. La louange agréable est l’âme des beaux vers. (Boil. , Ép. ix.)

« À la douce rosée de la louange les vertus croissent comme les plantes à la rosée du ciel. » (Pindare, Ném. viii.)

« Mais l’homme de bien seul sait louer les gens de bien. » (Pind., Ném. II.)

90.

C’est par l’étude que nous sommes

Contemporains de tous les hommes,

Et citoyens de tous les lieux. (Lamothe.)

91. « Car nous n’avons rien apporté en ce monde, et sans nul doute nous n’en pouvons rien emporter. » (Saint Paul à Timoth., vi, 7.

92.

La voilà , cette heure suivie

Par l’aube de l’éternité,

Cette heure qui juge la vie

Et sonne l’immortalité !

Et tu pâlirais devant elle ?

Âme à l’espérance infidèle !

Tu démentirais tant de jours,

Tant de nuits passés à te dire :

a Je vis, je languis, je soupire. »

Ah ! mourons, pour vivre toujours.

(Lamartine, Harm., IV, I.)

Nous fûmes à la vie enfantés avec peine ;

Et cet heureux trépas, des faibles redouté,

N’est qu’un enfantement à l’immortalité.

(Id. , Mort de Socrate.)

93. Imité par Lucain, liv. IX :

Illic postquam se lumine vero

Implevit, stellasque vagus miratus et astra

Fixa polis , vidit quanta sub nocte jaceret

Nostra dies.

Voir aussi Consol. à Marcia, xxvi. «Nous voyons maintenant par reflet, en énigme ; alors nous verrons face à face. Je connais maintenant en partie ; alors je connaîtrai et je serai connu.» (Saint Paul, I Corinth. , xiii.)

Fénelon, dans le tableau qu’il fait des Champs-Elysées, semble n’avoir que développé les idées de Sénèque : « Le jour n’y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue ; une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n’est que ténèbres ; c’est plutôt une gloire céleste qu’une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n’éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l’âme je ne sais quelle sérénité : c’est d’elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d’eux et elle y entre ; elle les pénètre et s’incorpore en eux comme les aliments s’incorporent en nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent…Ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre… Tous les maux s’enfuient loin de ces lieux tranquilles et ne peuvent y avoir aucune entrée. » Et plus loin, même pensée qu’au c. xxv de la Consol. à Marcia : « Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs comme un torrent de la divinité même qui s’unit à eux ; ils ne font, tous ensemble, qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur… Une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies. » (Télémaque, l. XIX.)

↑ Dans son grand Traité de morale qui est perdu.

↑ Nævius.

↑ Voir Lettre XXVI.

↑ Je lis avec Gruter: pereunt æque. Lemaire: sæpe.

↑ Énéide, IV, 3.

Lettre 103

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 366-367).

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LETTRE CIII.

Comment l'homme doit se méfier de l'homme. Ne point rompre avec les usages reçus.

Pourquoi te mettre si fort en garde contre ces accidents qui, possibles sans doute, peuvent aussi ne pas arriver, tels que l’incendie[1], l’écroulement d’une maison, tout ce qui fond sur nous par hasard, non par préméditation ? Prévois, évite plutôt ces ennemis qui nous épient, qui visent à nous surprendre. Ce sont des cas assez rares, quoique graves, que les naufrages, les chutes du haut d’un char ; mais d’homme à homme le péril est de tous les jours. Voilà contre quoi il faut te prémunir, t’armer de toute ta vigilance, car nul fléau n’est plus commun, plus obstiné, plus insinuant. La tempête menace avant de surgir ; l’édifice craque avant de s’écrouler ; la fumée précède et annonce l’incendie : l’attaque de l’homme est imprévue ; il masque d’autant mieux ses machines qu’il nous serre de plus près. Tu es dupe, si tu te fies aux physionomies qui s’offrent à toi ! Sous le visage d’hommes est le naturel des bêtes féroces94 ; seulement, chez celles-ci le premier bond est plus dangereux : une fois passées elles ne nous cherchent plus, car jamais rien ne les porte à nuire que la nécessité. Elles, la faim ou la peur les forcent au combat ; pour l’homme, perdre un homme, est l’affaire d’un caprice.

Ne songe toutefois à ce que tu dois craindre de ton semblable, qu’en te rappelant tes devoirs envers lui. Observe autrui, de peur qu’on ne te blesse ; toi-même, pour ne pas blesser. Réjouis-toi de voir des heureux, sois ému quand tu vois souffrir ; et n’oublie ni le bien à faire, ni les pièges à éviter. À cette conduite que gagneras-tu ? qu’on ne te nuise pas ? Non : mais tu ne seras pas dupe. Au reste, le plus que tu pourras, réfugie-toi dans la philosophie : elle te couvrira de son égide ; tu seras, dans son sanctuaire, en sûreté ou plus sûr qu’ailleurs. On ne se heurte contre la foule qu’en faisant route avec elle. Qu’ai-je à te dire encore ? Ne te vante point de cette même philosophie : elle a maintes fois failli perdre ceux qui la pratiquaient avec trop de hauteur et d’indépendance. Qu’elle extirpe tes vices sans reprocher les leurs aux autres : qu’elle n’ait point horreur des usages reçus, et ne se donne point l’air de condamner tout ce qu’elle ne fait pas. La sagesse peut aller sans faste, sans offusquer les gens[2].

LETTRE CIII.

94. « Homo homini lupus. » (Plaut.) « Vir malus puer robustus…et omnium adversus omnes perpetuæ suspiciones, bellum omnium in omnes. » (Hobbes.)

↑ Leçon vulgaire: incidentium ruinam, locution plate et qui choque devant l'incidunt de la ligne suivante. Je lis avec un Mss.: incendium dica, ruinam, aliaque quæ. Juvénal semble s'être souvenu de ce texte de Sénèque Sat. III, v. 7:

Incendia, lapsus

Tectorum assiduas, ac mille pericula sævæ

Urbis

↑ Voir Lettres V, XIV, XVIII, XIX, LXVIII. Imité par Montaigne. I, XXV.

Lettre 104

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 367-374).

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LETTRE CIV.

Une indisposition de Sénèque. Tendresse de sa femme pour lui. Les voyages ne guérissent point les maux de l’âme. Vivre avec les grands hommes de l’antiquité.

J’ai fui dans ma terre de Nomentanum... devine quoi ? « La ville ? » Non, mais la fièvre qui s’annonçait. Déjà elle mettait la main sur moi : je fis bien vite préparer ma voiture, malgré ma Pauline, qui voulait me retenir. « Le mal est à son début, disait le médecin, le pouls agité, inégal, troublé dans sa marche naturelle. » Je m’obstine à partir : je donne pour raison ce mot de mon honoré95 frère Gallio qui, pris d’un commencement de fièvre en Achaïe, s’embarqua aussitôt en s’écriant : « Ce n’est pas de moi, c’est du pays que vient le mal. » Voilà ce que je répétais à ma Pauline qui est cause que ma santé a plus de prix pour moi. Oui, comme je sais que sa vie tient à la mienne, je commence, par égard pour elle, à m’écouter un peu ; et aguerri par la vieillesse sur bien des points, je perds sur celui-ci le bénéfice de mon âge. Je me représente que dans ce vieillard respire une jeune femme qu’il faut ménager ; et comme je ne puis gagner sur elle d’être aimé avec plus de courage, elle obtient de moi que je m’aime avec plus de soin. Il faut condescendre à nos légitimes affections ; et quelquefois, quand tout nous presserait de mourir, à la pensée des siens il faut, même au prix de la souffrance, rappeler à soi la vie et retenir le souffle qui s’exhale. L’honnête homme doit rester ici-bas, non tant qu’il s’y plaît, mais tant qu’il y est nécessaire. Celui qu’une épouse, qu’un ami ne touchent point assez pour l’arrêter plus longtemps sur la terre et qui s’obstine à mourir, est un égoïste. Vivre est aussi une loi à s’imposer quand l’intérêt des nôtres l’exige ; eussions-nous souhaité, commencé même de rompre avec la vie, n’achevons pas et prêtons-nous encore à leur tendresse96. Généreuse est l’âme que son dévouement pour autrui rattache à l’existence ; plus d’un grand homme a fait ainsi. Mais la plus haute preuve de sensibilité, à mon sens, c’est quand la vieillesse, malgré son immense avantage de moins s’inquiéter du corps et d’user de la vie avec moins de regrets, devient plus attentive à se conserver, si elle sait que tel est le bonheur, l’utilité, le vœu de quelqu’un des siens. D’ailleurs cela porte avec soi sa joie et son salaire qui, certes, est assez doux. Quoi de plus agréable, en effet, que d’être chéri d’une épouse au point d’en devenir plus cher à soi-même ? Aussi ma Pauline peut compter que j’éprouve ses craintes pour moi, en outre des miennes.

Tu veux savoir si cette résolution de partir m’a bien ou mal réussi ? À peine eus-je quitté la lourde atmosphère de la ville et cette odeur des cuisines qui, toutes fumantes, toutes en travail, vomissent mêlé à la poussière tout ce qu’elles engouffrent de vapeurs infectes, j’ai senti dans mon être un changement subit. Juge combien mes forces ont dû croître quand j’ai pu atteindre mes vignes ! J’étais le coursier qu’on rend à la prairie, qui vole à sa pâture. Je me suis donc enfin retrouvé : j’ai vu disparaître cette langueur suspecte, qui ne promettait rien de bon ; déjà toute mon ardeur me revient pour l’étude. Non qu’un lieu y fasse beaucoup plus qu’un autre, si l’esprit ne se possède, l’esprit qui se crée, s’il veut, une retraite au sein même des occupations. Mais l’homme qui choisit telle contrée, puis telle autre, et veut saisir le repos à la course, trouvera partout de nouveaux tiraillements. Quelqu’un se plaignait à Socrate que les voyages ne lui avaient servi de rien ; le sage, dit-on, lui repartit : « Ce qui vous arrive est tout simple ; vous voyagiez avec vous. » Heureux certains hommes, s’ils se sauvaient loin d’eux-mêmes ! Mais non : on est à soi-même son premier persécuteur, son corrupteur, son épouvantail.

Que gagne-t-on à franchir les mers, à errer de ville en ville ? Veux-tu fuir le mal qui t’obsède ? Il n’est pas besoin que tu sois ailleurs ; sois autre. Suppose-toi débarqué à Athènes, débarqué à Rhodes ; choisis à ton caprice toute autre ville : que te font les mœurs de ces pays97 ? Tu y portes les tiennes. La richesse te semble-t-elle le bonheur ? Tu trouveras ton supplice dans ta pauvreté, dans la pire de toutes, la pauvreté imaginaire. Car en vain possèdes-tu beaucoup ; quelque autre possédant davantage, tu te crois en déficit de tout ce dont il te surpasse. Places-tu le bonheur dans les dignités ? Tu souffriras de l’élection de tel consul, de la réélection de tel autre : quel dépit, si tu lis plusieurs fois le même nom dans nos fastes ! Dans ton ambitieuse démence, tu ne verras plus ceux que tu dépasses, dès qu’un seul te devancera. Le plus grand des maux, penses-tu, c’est la mort ? Mais il n’y a de mal en elle que ce qui la précède, la peur. Tu t’effrayeras et du péril et de l’ombre du péril ; des chimères t’agiteront sans cesse. Car que te servira

D’avoir franchi tant d’hostiles cités,

Tant de bords dangereux par le Grec habités[1] ?

La paix même sera pour toi fertile en alarmes. Ton âme une fois découragée, l’abri le plus sûr n’aura pas ta confiance ; et dès que le sentiment irréfléchi de la peur tourne en habitude, il paralyse jusqu’à l’instinct de la conservation. Il n’évite pas, il fuit : et l’on donne plus de prise aux dangers en leur tournant le dos. Tu croiras subir une bien grave infortune lorsque tu perdras quelqu’un que tu aimes : en quoi tu montreras autant d’inconséquence que si tu pleurais quand les arbres riants qui ornent ta demeure sont abandonnés de leurs feuilles. Tous les êtres qui réjouissent ton cœur, vois-les comme tu vois ces feuilles alors qu’elles verdoient ; car enfin, aujourd’hui l’un, demain l’autre, leur sort est de tomber ; mais de même qu’on regrette peu la chute des feuilles parce qu’elles se reproduisent, ainsi dois-tu prendre la perte de ceux que tu aimes et qui, dis-tu, font le charme de ta vie : ils se remplacent, s’ils ne peuvent renaître. « Mais ce ne seront plus les mêmes ! » Et toi, n’auras-tu pas changé ? Chaque jour, chaque heure fait de toi un autre homme[2] ; et ce larcin du temps, visible chez autrui, s’il ne l’est pas chez toi, c’est qu’il s’opère à ton insu. Les autres semblent emportés de vive force, nous sommes furtivement dérobés à nous-mêmes.

Mais ces réflexions ne seront point les tiennes ; tu n’appliqueras pas ce baume à ta plaie ; toi-même sèmeras ta route d’inquiétudes sans fin, tantôt espérant, tantôt découragé. Plus sage, tu tempérerais l’un par l’autre : tu n’espérerais point sans méfiance, tu ne te méfierais point sans espoir.

Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne ? Il n’a pas calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités, guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l’indomptable amour, délivré l’âme d’un seul de ses maux, ramené la raison, dissipé l’erreur. Mais comme l’enfant s’étonne de ce qu’il n’a jamais vu, pour un moment un certain attrait de nouveauté nous a captivés. Du reste l’inconstance de l’esprit, alors plus malade que jamais, s’en irrite encore, plus mobile, plus vagabonde par l’effet même du déplacement. Aussi les lieux qu’on cherchait si ardemment, on met plus d’ardeur encore à les fuir et, comme l’oiseau de passage, on vole plus loin, on part plus vite qu’on n’était venu98. Les voyages te feront connaître des peuples et voir de nouvelles configurations de montagnes, des plaines d’une grandeur insolite pour toi, des vallons arrosés de sources intarissables, des fleuves offrant à l’observateur quelque phénomène naturel, soit le Nil, qui gonfle et déborde en été ; soit le Tigre, qui disparaît tout à coup pour se frayer sous terre un passage dont il sort avec toute la masse de ses eaux ; soit le Méandre, sujet d’exercice et de fiction pour tous les poètes, qui se replie en mille sinuosités et souvent, lorsqu’il approche de son lit, se détourne encore avant d’y rentrer : mais tout cela ne te rendra ni meilleur ni plus sage99. C’est à l’étude qu’il faut recourir et aux grands maîtres de la sagesse, pour apprendre leurs découvertes, pour chercher ce qui reste à trouver. Ainsi l’âme se rachète de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance. Tant que tu ignores ce que tu dois fuir ou rechercher, ce qui est nécessaire ou superflu, ce qui est juste, ce qui est honnête, tu ne voyageras pas, tu ne feras qu’errer. Tu n’as point d’aide à espérer de tes courses sans nombre ; car tes passions cheminent avec toi, car ton mal te suit. Et puisse-t-il ne faire que te suivre ! Il serait à quelque distance : mais il est en toi, non à ta suite. Aussi t’obsède-t-il partout ; partout ton malaise est également cuisant. Il faut des remèdes au malade plutôt que des déplacements. L’homme qui s’est cassé la jambe ou donné une entorse ne monte ni sur une voiture ni sur un navire : il fait appeler le médecin pour rejoindre l’os rompu, pour replacer le muscle démis. Eh bien donc, croiras-tu qu’une âme foulée et fracturée sur tant de points se rétablisse par le changement de lieux ? L’affection est trop grave pour céder à une locomotion. Ce n’est pas à courir le monde qu’on devient médecin ou orateur : il n’y a de lieu spécial pour l’apprentissage d’aucun art ; et la sagesse, de tous le plus difficile, se ramasserait sur les grandes routes ? Il n’est point de voyage, crois-moi, qui te sorte de tes passions, de tes dépits, de tes craintes ; s’il en était, le genre humain tout entier se lèverait pour l’entreprendre. Tes passions ne lâcheront point prise : elles déchireront sur la terre et sur l’onde leur proie fugitive aussi longtemps que tu emporteras le principe de tes maux.

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