Epistulae Morales (page 9)
Lettre 104 (suite)
Tu t’étonnes de fuir en vain ? Ce que tu fuis ne t’a pas quitté. C’est à toi-même à te corriger ; rejette ce qui te pèse et mets à tes désirs au moins quelque borne. Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise, guéris l’homme qui s’embarque avec toi. L’avarice te rongera tant que tu auras commerce avec des cœurs avares et sordides : ta morgue te restera tant que tu hanteras des superbes100 ; ton humeur implacable ne se perdra pas dans la compagnie d’hommes de sang ; tes accointances avec les débauchés raviveront tes feux adultères. Si tu veux dépouiller tes vices, fuis au plus loin les vicieux exemples. L’avare, le séducteur, l’homme cruel, l’artisan de fraudes, si contagieux par leur seule approche, sont en toi. Passe au camp des hommes vertueux. Vis avec les Catons, avec Tubéron, avec Lælius, ou, s’il te prend envie de visiter aussi les Grecs, avec Socrate, avec Zénon. L’un t’enseignera à mourir quand la nécessité l’exigera ; l’autre, à prévenir même la nécessité. Vis avec un Chrysippe, un Posidonius. Ceux-là te transmettront la science des choses divines et humaines ; ceux-là te prescriront d’agir, de n’être pas seulement un habile discoureur qui débite ses phrases pour le plaisir des oreilles, mais de te faire une âme vigoureuse et inflexible à toutes menaces. Car l’unique port de cette vie agitée, orageuse, c’est le dédain de tout ce qui peut advenir ; c’est la lutte résolue, à découvert, qui reçoit en face les traits de la Fortune, sans l’esquiver, sans la marchander. La nature nous donne la passion des grandes choses ; et comme les animaux reçurent d’elle, les uns la férocité, les autres la ruse, d’autres l’instinct de la crainte, ainsi l’homme lui doit cette fierté et cette élévation du cœur qui cherchent la vie la plus honorable, non la plus exempte de péril : car en lui tout respire le ciel, modèle et but dont il se rapproche autant que peuvent le faire les pas d’un mortel. Il appelle le grand jour, il aime à se croire devant ses juges et ses approbateurs. Roi de l’univers, supérieur à tout ici-bas, devant quoi s’humilierait-il ? Rien lui semble-t-il assez accablant pour qu’il courbe sa noble tête ?
Ce couple affreux à voir, la souffrance et la mort[3],
ne l’est nullement pour qui ose l’envisager d’un œil fixe et percer de trompeuses ténèbres. Mainte fois les terreurs de la nuit se changent au matin en objets de risée101.
Ce couple affreux à voir, la souffrance et la mort,
dit si bien Virgile, et non point affreux en réalité, mais seulement à voir ; il entend que c’est pure vision, que ce n’est rien. Qu’y a-t-il là, répétons-le, d’aussi formidable que ce qu’en publie la renommée ? Qu’y a-t-il, je te prie, Lucilius, pour qu’un homme de cœur craigne la souffrance, un mortel la mort ?
Je ne vois que gens qui réputent impossible ce qu’ils n’ont pu faire[4] ; et puis nos doctrines sont trop hautes, disent-ils, elles passent les forces de l’homme, Ah ! combien j’ai d’eux meilleure opinion qu’eux-mêmes ! Eux aussi peuvent, mais ils ne veulent pas. L’essai qu’on leur demande a-t-il jamais trahi ceux qui l’ont tenté ? N’a-t-il pas toujours paru plus facile à l’exécution ? Ce n’est point parce qu’il est difficile que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas, qu’il est difficile. D’ailleurs, s’il vous faut un exemple, prenez Socrate, vieillard éprouvé par tous les malheurs, poussé sur tous les écueils, et que n’ont vaincu ni la pauvreté, aggravée encore par ses charges domestiques, ni les fatigues des camps qu’il dut subir aussi, ni les tracasseries de famille dont il fut harcelé, soit par une femme aux mœurs intraitables, à la parole hargneuse, soit par d’indociles enfants qui ressemblaient plus à leur mère qu’à leur père. Quelle vie passée presque toute ou à la guerre, ou sous la tyrannie, ou sous une liberté plus cruelle que la guerre et que les tyrans ! Après vingt-sept ans de combats, la fin des hostilités fut l’abandon d’Athènes à la merci de trente tyrans, la plupart ennemis de Socrate. Pour calamité dernière, une condamnation le flétrit des imputations les plus accablantes. On l’accusa d’attenter à la religion et de corrompre les jeunes gens qu’il soulevait, disait-on, contre les dieux, contre leurs parents et la république : puis vinrent les fers et la ciguë. Tout cela, bien loin de troubler son âme, ne troubla même pas son visage. Il mérita jusqu’à la fin l’éloge admirable, l’éloge unique que jamais nul ne le vit plus gai ni plus triste que de coutume : il fut toujours égal dans ces grandes inégalités du sort.
Veux-tu un second exemple ? Prends M. Caton, ce héros plus moderne, que la Fortune poursuivit d’une haine encore plus vive et plus opiniâtre. Traversé par elle dans tous les actes de sa vie, et jusque dans celui de sa mort, il prouva néanmoins qu’un grand cœur peut vivre et mourir en dépit d’elle. Son existence se passa toute soit dans les guerres civiles, soit à une époque déjà grosse de guerres civiles ; et l’on peut dire de lui, comme de Socrate, qu’il vécut dans une patrie esclave, à moins qu’on ne prenne Pompée, César et Crassus, pour les hommes de la liberté. Personne ne vit changer Caton, quand la république changeait sans cesse : toujours le même dans toute situation, préteur ou repoussé de la préture, accusé ou chef de province, au forum, aux armées, à l’heure du trépas. Enfin, au milieu de toute cette république en détresse, quand d’un côté marchait César appuyé des dix plus braves légions, de tant d’étrangers ses auxiliaires, et quand de l’autre était Pompée, Caton seul suffit contre tous. Quand ceux-là penchaient pour César, ceux-ci pour Pompée, Caton lui seul forma un parti à la liberté. Embrasse dans tes souvenirs le tableau de ces temps, tu verras d’une part le petit peuple et tout ce vulgaire enthousiaste des choses nouvelles ; de l’autre, l’élite des Romains, l’ordre des chevaliers, tout ce qu’il y avait dans l’État de vénéré, de distingué ; et, délaissés au milieu de tous, la république et Caton. Ah ! sans doute, tu considéreras avec admiration
Agamemnon, Priam, et terrible à tous deux
Achille…[5];
car il les improuve tous deux, il les veut désarmer tous deux. Voici comme il juge au sujet de l’un et de l’autre : « Si César triomphe, je me condamne à mourir ; si c’est Pompée, je m’exile. » Qu’avait-il à craindre celui qui, défait ou vainqueur, s’infligeait les peines qu’on n’attend que du plus implacable ennemi ? Il mourut donc, selon son propre arrêt. Vois si l’homme peut supporter les travaux : il conduisit à pied son armée à travers les solitudes de l’Afrique ; s’il est possible d’endurer la soif : Caton, sur des collines arides, dépourvu de bagages, traînant après lui les débris de ses légions vaincues, souffrit la disette d’eau sans quitter sa cuirasse, et chaque fois que s’offrait l’occasion de boire, il but toujours le dernier102. Vois si l’on peut mépriser et les honneurs et les affronts : le jour même où on lui refuse la préture, il joue à la paume sur la place des comices. Vois si l’on peut ne pas trembler devant des puissances supérieures : il provoque à la fois César et Pompée, quand nul n’osait offenser l’un que pour gagner les bonnes grâces de l’autre. Vois si la mort peut se dédaigner aussi bien que l’exil : Caton s’imposa l’exil ou la mort, et pour prélude la guerre. Nous pouvons donc contre pareil sort avoir même courage : il ne faut que vouloir soustraire sa tête au joug. Or avant tout répudions les voluptés : elles énervent, elles efféminent, elles exigent trop de choses, et toutes ces choses, c’est à la Fortune qu’il les faut mendier. Ensuite méprisons les richesses, ce salaire de tant d’esclavages103. Renonçons à l’or, à l’argent, à tout cet éclat qui pèse sur les heureux du siècle : sans sacrifice point de liberté ; et qui tient la liberté pour beaucoup doit tenir pour bien peu tout le reste.
LETTRE CIV.
95. Au texte : Domini mei Gallionis. Domini, terme de respect : Gallio était son ainé.
96. Sénèque, Lettre Lxxviii, nous apprend que dans sa jeunesse l’excès de ses souffrances physiques l’avait porté au suicide, mais que la vieillesse d’un père qu’il chérissait l’avait retenu.
97. Voir Tranquill. de l’âme, ii ; Lettres ii, xxviii. Horace, Odes, I. II, 16 ; II, I, 37 ; Ép., l. I, ii.
Cet ennui que tu fuis est au fond de ton cœur,
Tu ne saurais le fuir qu’en te fuyant toi-même.
Change de lieu, si tu veux, tous les jours ;
Cours la terre et la mer dans ton chagrin extrême :
Ton ennui te suivra toujours.
En vain , pour excuser ton bizarre caprice ,
Tu veux injustement en accuser les lieux ;
Ton pauvre esprit a la jaunisse,
Et tout paraît jaune à tes yeux.
Le repos que tu te proposes
Ne s’acquiert point à force de courir.
Apprends, apprends à te souffrir :
On vient à bout par là de souffrir toutes choses.
(Desmarets de Saint-Sorlin.)
98.
Le char léger du fat qui vole en un instant
De l’ennui qui le chasse à l’ennui qui l’attend.
( Delille, Jard., ch. ii.)
99.
Rarement à courir le monde
On devient plus homme de bien. (J. B. Rousseau.)
100. « Qui touche de la poix en sera gâté , et qui se joint au superbe deviendra superbe. » (Eccles., xiii, v. 1.)
101.
La mort, la pauvreté, l’obscurité que j’aime ,
Pour les ambitieux pire que la mort même ,
Ces maux, exagérés par une lâche erreur,
De leur masque effrayant vont perdre la terreur ;
Le sage, qui de loin redoutait leur menace,
Apprend à les braver s’il les regarde en face.
(Delille , Imagination.)
102. Trait cité aussi par Lucain , IX, 591. Ainsi firent David, Alexandre, Bonaparte en Égypte, etc.
103. Serviet æternum quia parvo nesciet uti. (Horace, I, Ép. x.)
↑ Énéide, III, 383.
↑ Voy. Lettre LXVIII.
↑ Énéid., IV, 277.
↑ Voy. Lettres XCVIII, CXVI. De la Colère. I, XII.
↑ Énéide, I, 458.
Lettre 105
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 374-376).
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Lettre CV.
Ce qui fait la sécurité de la vie. Des mauvaises consciences.
Les règles que tu dois observer pour jouir d’un peu de sûreté dans la vie, les voici, sauf à toi à les prendre, et j’en suis d’avis, comme des préceptes d’hygiène que je te donnerais pour l’insalubre climat d’Ardée[1]. Cherche à voir quels sont les motifs qui poussent un homme à perdre son semblable, tu trouveras l’espérance, l’envie, la haine, la crainte, le dédain. De tous ces motifs le dédain est le moins grave, au point que beaucoup l’acceptèrent comme préservatif, comme abri1. On foule, il est vrai, l’homme qu’on dédaigne, mais on passe outre. Nul ne s’acharne, nul ne s’étudie à persécuter l’objet de ses dédains. On oublie même l’ennemi couché par terre pour combattre l’ennemi debout.
Tu éluderas l’espoir du méchant, en ne possédant rien qui excite la convoitise et l’improbité, rien qui ait trop d’éclat : car on est désireux de ce qui brille, bien qu’on le connaisse peu.
Pour échapper à l’envie, tu ne feras ni étalage de ta personne, ni vanité de tes biens ; tu sauras jouir dans le secret de ton cœur2.
La haine est fille de l’offense : on l’évite, si l’on ne fait d’injure gratuite à personne ; c’est de quoi le bon sens te garantira. Voici qui fut pour beaucoup un écueil : on a parfois encouru des haines sans avoir proprement d’ennemi[2]. Si tu n’inspires pas la crainte, tu le devras à la médiocrité de ta fortune, et à la douceur de ton caractère. Que les gens sachent qu’on peut te choquer sans péril grave ; qu’avec toi la réconciliation soit facile et loyale. Il est aussi triste de se faire craindre chez soi qu’au dehors, par ses serviteurs que par ses enfants. Il n’est personne qui ne soit assez fort pour nuire. Et puis, qui se fait craindre craint à son tour : nul n’a pu lancer la terreur en gardant sa sécurité.
Reste le dédain, dont la mesure est à la discrétion de celui qui le prend pour égide, qui l’accepte parce qu’il l’a voulu, non parce qu’il le mérite : disgrâce qu’on oublie dans la pratique du bien et dans l’amitié de ceux qui ont du pouvoir chez quelque puissant : il sera bon de s’approcher d’eux, non de s’y accrocher ; le secours pourrait coûter plus que le péril.
Mais rien ne te servira mieux que de vivre dans le repos, de t’entretenir fort peu avec les autres, beaucoup avec toi. Il se glisse dans les entretiens je ne sais quel charme insinuant, qui, de même que l’ivresse ou l’amour3, nous arrache nos secrets. Nul ne tait ce qu’il entend dire ; nul ne dit uniquement ce qu’il a entendu. Qui n’a pas tu la chose ne taira pas l’auteur. Chacun a pour quelque autre la même confiance qu’on a mise en lui. Si maître qu’il soit de sa langue, ne se fût-il livré qu’à un seul, il aura un peuple de confidents ; et le secret d’hier devient la rumeur du jour4. La grande base de la sécurité consiste à ne rien faire d’inique. Celui qui cède au génie du mal mène une vie de trouble et d’anxiété ; ses frayeurs égalent ses prévarications, et son esprit n’est jamais en paix. Les alarmes suivent le délit : captif de sa conscience qui ne lui permet aucune distraction, tout malfaiteur est sans cesse sommé de lui répondre. On souffre la peine dès qu’on l’attend ; on l’attend quand on la mérite5. Une mauvaise conscience peut trouver sûreté quelque part, nulle part sécurité. On a beau n’être pas découvert, on se dit qu’on peut l’être ; et dans le sommeil on tressaille, et l’on ne peut ouïr parler d’un crime sans songer au sien. Il ne semble point assez effacé, assez invisible. Le coupable a parfois la chance de rester caché ; la certitude, il ne l’a jamais6.
LETTRE CV.
1. Ceci est peut-être un souvenir personnel de Sénèque. Caligula, jaloux de son éloquence, voulait le faire périr. Une courtisane l’en détourna, lui disant que Sénèque, atteint de phthisie ne tarderait pas à mourir. Voir aussi Lettre xiv.
2. Qui sapit, in tacito gaudeat ille sinu. (Tibulle, IV, xiii.)
3. « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » (Montaigne , III, i.) « Le sage dit quelque part que la conversation enivre, parce qu’elle pousse au dehors le secret de l’âme par une certaine chaleur , et presque sans qu’on y pense. » (Bossuet, Serm., iiie sem. du Carême.)
4.
C’est que ma belle-sœur, fine et dissimulée,
A mis dans mon secret la discrète assemblée,
Et que je dois compter que dans fort peu de jours
J’aurai pour confidents la ville et les faubourgs.
(Destouches, Philosophe marié, II, sc. ii.)
Voir aussi La Fontaine, les Femmes et le secret.
5. Semper quod meruerunt expectant. (Pétrone, 125.)
Torquetur peste futura,
Nec recipit somnos, et sæpe cubilibus amens
Excutitur, pœnamque luit formidine pœnæ.
(Claudien, In Rufin., II, 180.)
6. Voir Lettre xcvii. Quotidie damnatur qui semper timet. (P. Syrus.)
Ainsi trompant toujours sans pouvoir se tromper,
En vain à son mépris elle veut échapper,
Dans le monde ou chez elle en vain cherche un refuge,
Et seule avec soi-même elle est avec son juge…
Elle rougit au nom de la femme infidèle,
Qu’un cercle indifférent immole devant elle.
(C. Delavigne, École des vieill.)
↑ Ardea, aujourd’hui le hameau de mal’aria.
↑ Témoin Aristide.
Lettre 106
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 376-378).
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Lettre CVI.
Si le bien est corps. Fuir les subtilités.
Si je réponds un peu tard à tes lettres, ce n’est pas que trop d’occupations se disputent mon temps : ne te paye jamais d’une telle excuse ; j’ai du loisir, et en a toujours qui veut. Les affaires ne cherchent personne ; c’est nous qui courons nous y jeter, et qui croyons que tous ces embarras sont l’enseigne du bonheur. Pourquoi est-ce donc que je n’ai pas sur-le-champ répondu à tes questions ? c’est qu’elles rentraient dans la contexture de l’ouvrage où tu sais que je veux embrasser toute la philosophie morale, et éclaircir toutes les questions qui s’y rattachent. J’ai donc hésité si je t’ajournerais, ou si, en attendant que cette matière vînt en son ordre, je te donnerais une audience extraordinaire : j’ai cru plus honnête de ne pas faire languir un homme venu de si loin. J’extrairai donc ceci encore d’une série de choses qui se tiennent ; et s’il se présente quelque curiosité de ce genre, je préviendrai ta demande et te l’enverrai. Que sera-ce ? Tu veux le savoir ? De ces objets dont la connaissance amuse plus qu’elle ne sert ; comme est ta question : « Le bien est-il un corps ? »
Le bien agit, car il est utile : or ce qui agit est corps. Le bien donne du mouvement à l’âme, il en est comme la forme et le moule ; ce qui est le propre d’un corps. Les biens du corps sont corps eux-mêmes ; donc il en est ainsi des biens de l’âme, car l’âme aussi est corps. Le bien de l’homme est nécessairement un corps, l’homme étant corporel. Ou je me trompe, ou ce qui l’alimente, ce qui conserve ou rétablit sa santé est corps aussi : donc également le bien de l’homme est corps. Tu ne douteras pas, je pense, que les passions ne soient corps (pour intercaler ici un autre point dont tu ne parles pas) ; par exemple : la colère, l’amour, la tristesse. Si tu en doutais, vois comme elles changent tous les traits, obscurcissent le front, épanouissent le visage, appellent la rougeur ou refoulent le sang. Comment des signes aussi manifestes seraient-ils imprimés au corps par autre chose qu’un corps ? Si les passions sont corps, les maladies de l’âme, l’avarice, la cruauté, les vices endurcis et arrivés à l’état incurable, et encore la perversité et toutes ses espèces, comme la malignité, l’envie et la superbe, le sont aussi. Il en sera de même des biens, d’abord par la raison des contraires, ensuite parce qu’ils t’offrent les mêmes indices. Ne vois-tu pas quelle vivacité donne aux yeux le courage ; quelle force d’attention, la prudence ; quelle modestie paisible, le respect ; quelle sérénité, la joie ; quel air rigide, la sévérité ; quelle aisance calme, la franchise ? Il faut donc que ce qui change la couleur des corps et leur manière d’être, que ce qui exerce sur eux tant d’empire soit corps aussi. Or toutes les vertus susdites sont des biens, comme tout ce qui vient d’elles. Est-il douteux que ce qui touche ne soit corps ?
Un corps seul peut toucher et peut être touché,
comme dit Lucrèce[1]. Or tous les agents dont je parle ne changeraient pas le corps s’ils ne le touchaient, donc ils sont corps. Il y a plus : tout ce qui possède force d’impulsion, de contrainte, de rappel, de commandement, est corps. Car enfin, ne voit-on pas la crainte retenir, l’audace précipiter, le courage pousser et donner l’élan, la modération imposer un frein et rappeler, la joie exalter l’âme, la tristesse l’abattre ? Tous nos actes, en un mot, se font sous l’empire de la perversité ou de la vertu ; ce qui commande au corps n’est autre chose qu’un corps ; de même ce qui le violente. Le bien du corps est corporel ; le bien de l’homme est aussi le bien du corps, et partant corporel.
Après avoir fait pour toi, selon ton désir, acte de complaisance, souffre que je me dise ce que déjà je t’entends dire. Nous jouons là comme aux échecs ; nous émoussons sur des choses vaines la subtilité de notre esprit : tout cela ne fait pas des hommes de bien, mais des doctes7. La sagesse est plus accessible, elle est surtout plus simple : avec peu de science on arrive au bon esprit. Mais, comme nous prodiguons sans fruit tout le reste, ainsi faisons-nous de la philosophie même. Nous portons partout, et jusque dans la science, l’intempérance qui nous travaille : nous étudions non pour la vie réelle, mais pour l’école.
LETTRE CVI.
7. « L’affinement des esprits n’en est pas l’assagissement. » (Montaigne, III, 9.)
↑ De natura rerum, I, 305.
Lettre 107
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 378-380).
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Lettre CVII.
Se préparer à toutes les disgrâces. Suivre sans murmurer les ordres de Dieu.
Qu’est devenue ta rare prudence ? Et cette sagacité qui appréciait si bien les choses ? Où est ton grand courage ? Une bagatelle te désole ! Tes esclaves, te voyant si affairé, ont cru le moment bon pour s’enfuir. Prends que c’étaient de faux amis, (et en vérité laissons-leur le nom d’amis que leur donne ce bon Épicure)[1] ; pour qu’ils ne compromettent pas plus scandaleusement tous tes intérêts, passe-toi de gens qui mettaient ta surveillance aux abois, et faisaient de toi un maître aussi fâcheux que ses valets[2]. Rien en cela d’étrange, rien d’inattendu. S’en émouvoir est aussi ridicule que de se plaindre d’être éclaboussé en pleine rue ou crotté dans la boue. Tu es sujet, dans la vie, aux mêmes accidents qu’en un bain public, dans une foule, en voyage, les uns prémédités, les autres fortuits. Ce n’est pas une affaire de plaisir que la vie. Engagé dans une longue carrière, il faut que l’homme trébuche, et chancelle, et tombe, et s’épuise et s’écrie : « Ô mort ! » c’est-à-dire qu’il mente. Ici tu laisseras en chemin un compagnon, là tu enterreras l’autre, un troisième te menacera. Voilà par quels encombres il te faut parcourir cette route hérissée d’écueils. « Un ami vouloir ma mort[3] ! » Prépare ton âme à tout cela : tu es venu, sache-le bien, où éclate la foudre ; tu es venu sur des bords
Qu’habitent les chagrins et les remords vengeurs,
Et la triste vieillesse et les pâles douleurs[4].
C’est dans cette compagnie que la vie doit s’achever. Éviter tant d’ennemis, tu ne le peux ; les braver est possible, et on les brave quand on y a songé souvent et tout prévu d’avance. On affronte plus hardiment le péril contre lequel on s’est longuement aguerri ; et les plus dures atteintes, dès qu’on s’y attend, s’amortissent, comme les plus légères effrayent, si elles sont imprévues. Tâchons que rien ne le soit pour nous ; et comme tout mal dans sa nouveauté pèse davantage, tu devras à une méditation continuelle de n’être neuf pour aucun.
« Mes esclaves m’ont abandonné ! » D’autres ont pillé leur maître, l’ont calomnié, massacré, trahi, foulé aux pieds, empoisonné, poursuivi criminellement. Tout ce que tu dirais de pire est arrivé mille fois. Et puis, quelle multitude et quelle variété de traits nous menacent ! Les uns déjà nous ont percés ; on brandit les autres : en ce moment même ils arrivent ; beaucoup, qui vont frapper autrui, nous effleurent. Ne soyons surpris d’aucune des épreuves pour lesquelles nous sommes nés : nul n’a droit de s’en plaindre, elles sont communes à tous. Je dis à tous, car celui même qui y échappe pouvait les subir ; or la loi juste est celle non point qui a son effet sur tous, mais qui est faite pour tous. Imposons à notre âme la résignation, et payons sans gémir les tributs d’un être mortel. L’hiver amène les frimas, souffrons son âpreté ; l’été revient avec ses chaleurs, endurons-les ; une température malsaine attaque notre santé, sachons être malades. Tantôt une bête sauvage se jettera sur nous, ou un homme plus féroce que toute bête sauvage. L’onde nous ravira ceci, la flamme cela. C’est la constitution des choses : la changer nous est impossible ; ce que nous pouvons, c’est de nous élever à cette hauteur d’âme, si digne de la vertu, qui souffre avec courage les coups du hasard et veut ce que veut la nature. Or la nature, comme tu vois, gouverne ce monde par le changement. Aux nuages succède la sérénité ; les mers se soulèvent après le calme ; les vents soufflent alternativement ; le jour remplace la nuit ; une partie du ciel s’élève sur nos têtes, l’autre plonge sous nos pieds : c’est par les contraires que la permanence des choses se maintient8. Voilà sur quelle loi il faut nous régler : suivons-la, obéissons-lui : quoi qu’il arrive, pensons que cela devait arriver, et renonçons à quereller la nature.
Le mieux est de souffrir, quand le remède est impossible9 ; contre le divin auteur de tout événement n’essayons nulle plainte et marchons dans ses voies10. Mauvais soldat est l’homme qui suit son général à contre-cœur. Recevons avec dévouement et avec joie ses commandements ; ne troublons point, lâches déserteurs, la marche de cette belle création où tout ce que nous souffrons est partie nécessaire. Disons à Jupiter, qui tient le gouvernail et dirige le grand tout, ce que lui dit le stoïcien Cléanthe en vers éloquents que l’exemple de l’éloquent Cicéron me permet de traduire en notre langue. S’ils te plaisent, tu m’en sauras gré ; sinon, songe à Cicéron dont je n’ai fait que suivre l’exemple.
Roi des champs étoilés, ô père, sois mon guide :
Où tu veux, sans tarder et d’un pas intrépide
Je te suis. C’est la loi, que j’en murmure ou non ;
Et le destin s’impose au méchant comme au bon :
Je cède, il me conduit ; je résiste, il m’entraîne.
Ainsi doit-on vivre et parler. Que le destin nous trouve prêts et déterminés. Il n’est d’âme grande que celle qui s’abandonne à Dieu : c’est aux âmes étroites et dégénérées à tenter la lutte, à calomnier l’ordre de l’univers, à vouloir réformer la Providence, plutôt qu’elles-mêmes.
LETTRE CVII.
8.
L’aise et l’ennui de la vie
Ont leur course entresuivie
Aussi naturellement
Que le chaud et la froidure ;
Et rien, afin que tout dure.
Ne dure éternellement. (Malherbe.)
9.
Sed levius fil patientia
Quidquid corrigere est nefas. (Horat., I, Od. xxi.)
10.
De murmurer contre elle et perdre patience
Il est mal à propos.
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.
(Malherbe, Consol. à du Périer.)
« Votre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers, une pièce de la vie du monde. » (Montaigne.)
↑ Quo turpius non sint… desint illi, leçon des Mss. Lemaire a torturé le texte pour en tirer : quota pars abesset… desunt…
↑ Je lis comme J. Lipse : et te aliis molestum et se (au lieu de esse) reddebant.
↑ Je lis avec un Mss.: Mori me vult? et non Mori vult?
↑ Énéide, I, 264.
Lettre 108
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 380-389).
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Lettre 109 ►
Lettre CVIII.
Comment il faut écouter les philosophes. Attalus, Sotion, Pythagore. Tout rapporter à la vie pratique.
La question que tu me fais porte sur des choses bonnes à savoir seulement pour dire qu’on les sait. Mais enfin, puisque tel est leur mérite, et que tu es pressé, et que tu ne veux pas attendre le livre où je m’occupe à présent même à classer l’ensemble de la philosophie morale, je vais résoudre tes doutes. Toutefois je veux avant tout t’indiquer le moyen de diriger cette ardeur de savoir dont je te vois enflammé, et qui pourrait se faire obstacle à elle-même. Il ne faut ni butiner au hasard, ni envahir avidement tout le champ de la science : c’est partie par partie qu’on arrive à saisir le tout. On doit proportionner le fardeau à ses forces, et ne pas prendre au delà de ce qu’on peut porter. Ne puise pas selon ton désir, mais selon ta capacité. Commence par avoir l’âme bien réglée ; ta capacité répondra à tes désirs. Plus une telle âme reçoit, plus elle s’étend.
Voici un précepte que j’ai retenu d’Attalus[1], lorsque j’assiégeais son école, le premier à m’y rendre et le dernier à la quitter ; lorsque, durant ses promenades mêmes, je l’attirais dans l’une de ces discussions instructives auxquelles il se prêtait de bonne grâce, qu’il provoquait même. « Le maître et le disciple, disait-il, doivent avoir un but commun et vouloir, l’un se rendre utile, l’autre profiter. » Que celui qui vient aux leçons d’un philosophe y recueille chaque fois quelque fruit, et s’en retourne ou plus sage ou plus près de l’être. Et il en sera ainsi : car telle est l’influence de la philosophie, que non-seulement ses prosélytes, mais tous ceux qui l’approchent y gagnent[2]. Qui s’expose au soleil brunira son teint, bien qu’il n’y vienne pas pour cela ; qui s’arrête et fait longue séance dans la boutique d’un parfumeur emporte avec soi l’odeur du lieu ; de même, au sortir de chez un philosophe, quelque chose de lui nous suit nécessairement et nous profite, tout inattentifs que nous soyons. Pèse bien mes termes : je parle d’inattention, non de répugnance.
« Mais quoi ? N’avons-nous pas vu des hommes suivre maintes années un professeur de sagesse, et ne pas prendre la moindre teinte de ses doctrines ? » Comment ne les aurais-je pas vus ? Et c’étaient les plus persistants, les plus assidus, ceux que j’appelle, moi, non pas disciples, mais piliers d’école. D’autres viennent pour entendre, non pour retenir, comme on va au théâtre chercher le plaisir et amuser son oreille de paroles, de chant ou de drames. Pour la plupart de ces habitués tu verras les leçons du philosophe n’être qu’un passe-temps d’oisifs. Ils ne songent point à s’y défaire de quelque vice, à y recevoir quelque règle de vie pour redresser leurs mœurs : ils ne veulent que goûter la satisfaction de l’oreille. Quelques-uns pourtant apportent leurs tablettes ; mais au lieu de choses, ils y notent des mots qu’ils répéteront sans fruit pour les autres, comme ils les entendent sans fruit pour eux-mêmes. Il en est qu’échauffent les grands traits d’éloquence et qui entrent dans la passion de l’orateur, aussi émus d’esprit que de visage ; transport pareil à celui de ces eunuques qui, au son de la flûte phrygienne, ont de l’enthousiasme à commandement. Ce qui les ravit, ce qui les entraîne, c’est la beauté des doctrines, et non plus la vaine harmonie des paroles. Qu’il se débite quelque vive tirade contre la mort, quelque fière apostrophe contre la fortune, les voilà prêts à faire ce qu’ils viennent d’ouïr. Ils sont pénétrés et tels qu’on le veut, si l’impression morale persiste, si leur noble élan ne se brise à l’heure même contre les railleries du monde, qui dissuade de toute vertu. Ces sentiments conçus avec tant d’ardeur, bien peu les remportent dans leurs foyers.
Il est facile d’allumer chez son auditeur l’amour de ce qui est bien : car la nature a donné à tous le fondement et le germe des vertus. Tous nous sommes faits pour toutes ; à l’approche d’une main habile, ces précieuses étincelles, pour ainsi dire assoupies, se réveillent11. N’entends-tu pas de quels applaudissements retentissent nos théâtres, quand il s’y prononce de ces choses que tout un peuple reconnaît et sanctionne d’une seule voix comme la vérité même12 ?
Oui, le pauvre a bien peu, mais tout manque à l’avare
Sans pitié pour autrui, pour lui même barbare.
À de tels vers l’homme le plus sordide applaudit, et la censure de ses propres vices le charme13. Juge combien ces mots doivent avoir plus d’effet quand c’est un philosophe qui parle, lorsqu’à de salutaires préceptes se mêlent quelques vers qui les gravent plus efficacement dans les consciences peu éclairées ! « Car, comme a dit Cléanthe, de même que notre souffle produit un son plus éclatant s’il est comprimé dans l’étroite capacité d’un long tube d’où il sort enfin par un plus large orifice[3], ainsi la gêne et la contrainte du vers donnent à nos pensées un nouvel éclat. » La même chose que l’on écoute sans intérêt, qui effleure l’attention si on l’exprime en prose, dès que le rythme lui vient en aide, que la pensée, déjà heureuse, se plie aux entraves et à la précision du mètre, elle nous arrive comme le trait que darde un bras nerveux14. On parle en cent façons du mépris des richesses ; on nous enseigne par de fort longs discours à mettre nos biens en nous-mêmes, non dans nos patrimoines, que celui-là est opulent qui s’accommode à sa pauvreté et se fait riche de peu. Mais l’esprit est bien plus vivement frappé, quand on récite des vers comme ceux-ci :
Le moins pauvre est celui qui désire le moins ;
Tes vœux seront comblés s’ils suivent tes besoins[4].
Ces maximes et d’autres semblables nous arrachent l’aveu de leur évidence. Ceux mêmes à qui rien ne suffit s’extasient, se récrient, déclarent la guerre aux richesses. Quand tu leur verras cette disposition, insiste, presse et fortifie ton dire ; plus d’équivoques, de syllogismes, de chicanes de mots, de vains jeux de subtilité. Tonne contre l’avarice, tonne contre le luxe ; et si l’impression est visible, si les âmes s’ébranlent, redouble encore de véhémence. On ne saurait croire combien profitent de telles allocutions qui tendent à guérir les âmes et n’ont pour but que le bien des auditeurs. Il est bien facile de gagner de jeunes esprits à l’amour de l’honnête et du juste ; dociles encore, ils ne sont gâtés qu’à la surface ; que de prise a sur eux la vérité, si elle trouve un avocat digne d’elle[5] !
Pour moi, certes, lorsque j’entendais Attalus discourir sur les vices, les erreurs, les maux de la vie, j’ai souvent pris en pitié la race humaine ; et lui me paraissait sublime et supérieur aux plus élevés des mortels. « Je suis roi, » disait-il ; et à mes yeux il était bien plus : car il avait droit de censure sur les rois de la terre. Venait-il à faire l’éloge de la pauvreté, à démontrer combien au delà du nécessaire tout n’est plus qu’inutilité, gêne et fardeau, j’étais prêt mainte fois à ne sortir que pauvre de son école. S’il flétrissait nos voluptés, s’il vantait la continence, la sobriété, une âme pure de tout plaisir illicite ou même superflu, je brûlais de couper court à l’intempérance et à la sensualité. Quelque chose m’est resté de ces leçons : car j’avais abordé tout le système avec enthousiasme ; puis, ramène aux pratiques du monde, j’ai peu conservé de ces bons commencements. Depuis lors, j’ai pour toute la vie renoncé aux huîtres et aux champignons : ce sont là non des aliments, mais de perfides douceurs qui forcent à manger quand on n’a plus faim, charme bien senti des gourmands qui engloutissent plus qu’ils ne peuvent tenir : cela passe facilement et se vomit de même. Depuis lors, je me suis à jamais interdit les parfums, la meilleure odeur pour le corps étant de n’en avoir aucune. Depuis lors, j’ai sevré de vin mon estomac, et j’ai dit aux bains à étuves un éternel adieu : se rôtir le corps et l’épuiser de sueurs m’a paru une recherche fort inutile. Les autres habitudes dont je m’étais défait sont revenues ; de façon pourtant qu’en cessant de m’abstenir je garde une mesure assez voisine de l’abstinence, ce qui peut-être est plus difficile ; car pour certaines choses le retranchement total coûte moins que l’usage modéré.
Puisque je t’ai commencé l’histoire des premières ferveurs de ma jeunesse philosophique, suivies des tiédeurs du vieil âge, je puis sans rougir t’avouer de quel beau feu[6] Sotion m’a enflammé pour Pythagore. Il expliquait pourquoi ce philosophe et, après lui, Sextius[7] s’étaient abstenus de la chair des animaux. Leurs motifs à chacun différaient, mais tous deux en avaient d’admirables. Sextius pensait qu’il existe assez d’aliments pour l’homme sans qu’il verse le sang, et que la cruauté devient habitude, dès qu’on se fait du déchirement des chairs un moyen de jouissance. « Réduisons, ajoutait-il, les éléments de sensualité ; » et il finissait en disant que notre variété de mets est aussi contraire à la santé que peu faite pour le corps.
Au dire de Pythagore15, une parenté universelle lie tous les êtres, et une transmutation sans fin les fait passer d’une forme à une autre. À l’en croire, nulle âme ne périt ni même ne cesse d’agir, sauf le court moment où elle revêt une autre enveloppe. Sans chercher ici après quelles successions de temps et quels domiciles tour à tour habités, elle retourne à la forme humaine, toujours est-il que Pythagore a imprimé aux hommes l’horreur du crime et du parricide, puisqu’ils pourraient, sans le savoir, menacer l’âme d’un père ; et porter un fer ou une dent sacrilège sur cette chair où logerait un membre de leur famille.
Après cet exposé, que Sotion enrichissait d’arguments à lui : « Tu ne crois pas, s’écriait-il, que les âmes ont des corps divers pour destinations successives, et que ce qu’on appelle mort est une transmigration ? Tu ne crois pas que chez l’animal qui broute l’herbe, chez ceux qui peuplent l’onde ou les forêts, séjourne ce qui fut l’âme d’un homme ? Tu ne crois pas que rien en ce monde ne meurt16, mais change de lieu seulement ; qu’à l’exemple des corps célestes et de leurs révolutions marquées, chaque être qui respire a ses métamorphoses, chaque âme son cercle à parcourir ? Tout cela, de grands hommes l’ont cru ! Suspends donc ton jugement ; et en attendant, respecte tout ce qui a vie. Si cette doctrine est vraie, s’abstenir de la chair des animaux sera s’épargner des crimes. Si elle est fausse, ce sera frugalité. Que peux-tu perdre à me croire[8] ? C’est une pâture de lions et de vautours que je t’arrache. »
Frappé de ces discours, je m’abstins dès lors de toute nourriture animale ; et un an de ce régime me l’avait rendu facile, agréable même. Mon esprit m’en paraissait devenu plus agile ; et je ne jurerais pas aujourd’hui qu’il ne l’était point. Tu veux savoir comment j’ai discontinué ? L’époque de ma jeunesse tomba sous le principat de Tibère : on proscrivait alors des cultes étrangers ; et parmi les preuves de ces superstitions était comptée l’abstinence de certaines viandes. À la prière donc de mon père, qui craignait peu d’être inquiété, mais qui n’aimait point la philosophie[9], je repris mon ancienne habitude ; et il n’eut pas grand’peine à me persuader de faire meilleure chère.
Attalus vantait aussi l’usage d’un matelas qui résiste ; tel est encore le mien à mon âge : l’empreinte du corps n’y paraît point. Tout ceci est pour te montrer quelle ardeur véhémente emporte une âme neuve vers toutes les bonnes doctrines, dès qu’on l’y exhorte, dès qu’on l’y pousse. Mais le mal et la faute viennent en partie des maîtres qui enseignent l’art de disputer, non de vivre, et en partie des disciples qui arrivent déterminés à cultiver leur esprit, sans songer à l’âme ; si bien que la philosophie n’est plus que de la philologie. Il importe beaucoup, dans toute étude, de bien savoir quel but on s’y propose. L’apprenti grammairien qui va feuilletant Virgile n’y lit pas ce beau trait :
… Le temps fuit, ce temps irréparable[10],
pour se dire : « Alerte ! si je ne me hâte, me voilà en arrière. Les jours me poussent, poussés eux-mêmes par une rapidité fatale ; emporté sans le sentir, je règle toute chose au futur ; tout se précipite et je dors. » Non : mais il observera que chaque fois que Virgile parle de la vitesse du temps, il emploie le verbe fuir :
Tu vois nos plus beaux jours fuir, hélas ! les premiers.
Puis vient la maladie et la triste vieillesse,
Le travail, et la faux de l’horrible déesse[11].
Celui qui lit en philosophe rapporte ces mêmes vers à leur véritable intention. « Jamais, pense-t-il, Virgile ne dit que les jours marchent, mais qu’ils fuient, allure la plus rapide de toutes ; « et que nos plus beaux jours nous sont le plus tôt ravis. » Que tardons-nous ? Prenons-donc aussi notre élan, pour rivaliser de vitesse avec la chose la plus prompte à nous échapper ? Au meilleur qui s’envole, le moins bon succède. Comme le vin le plus pur est le premier qu’on verse de l’amphore, tandis que le plus épais et le plus trouble reste au fond, ainsi de notre vie : la meilleure part se présente la première. Nous la laissons épuiser aux autres, ne nous réservant que la lie. Gravons ceci dans notre âme, comme un oracle accepté par nous :
Tu vois nos plus beaux jours fuir, hélas ! les premiers.
Pourquoi les plus beaux ? Parce que le reste n’est qu’incertitude. Pourquoi encore ? Parce que jeune on peut s’instruire, on peut tourner au bien son esprit flexible et encore maniable ; parce que cette saison est faite pour les travaux, faite pour les études qui donnent l’essor à la pensée, pour les exercices qui fortifient le corps. Les âges suivants sont plus lourds, plus languissants, trop voisins du terme. Travaillons donc de toute notre âme et, sans songer aux dissipations du siècle, ne poursuivons qu’un but : que cette extrême célérité du temps, impossible à retenir, ne nous laisse point en arrière ; nos yeux s’ouvriraient trop tard. Aimons les jours de la jeunesse comme les plus beaux de tous, et assurons-nous-en la conquête. Tout bien qui fuit veut qu’on le saisisse. »
Telle n’est point la pensée du disciple qui lit ce vers avec des yeux de grammairien. Il ne voit pas que « les premiers jours sont les plus beaux, » parce qu’ensuite viennent les maladies, que la vieillesse nous serre de près et plane sur nos têtes pleines encore des rêves de l’adolescence ; mais il se dit que Virgile place toujours ensemble les maladies et la vieillesse, alliance certes bien entendue, car la vieillesse, c’est une maladie incurable. Puis, autre remarque, quelle épithète applique-t-il à cet âge ? il l’appelle triste :
La maladie et la triste vieillesse,
Ne t’étonne pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts. Dans le même pré, le bœuf cherche de l’herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu’un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent17. Le philosophe s’étonne qu’on ait pu avancer tant de paradoxes contre la justice ; quand le philologue aborde la même lecture, il note avec soin qu’il y a deux rois de Rome dont l’un n’a point de père et l’autre point de mère : car on varie sur la mère de Servius ; pour Ancus, on ne lui donne pas de père ; on l’appelle petit-fils de Numa. Il note aussi que ce que nous nommons dictateur, ce que les histoires désignent sous ce titre, s’est appelé anciennement maître du peuple ; témoins encore aujourd’hui les livres des Augures ; et il est constaté que l’adjoint qu’il prend s’intitule maître de la cavalerie. Il n’a garde d’omettre que Romulus périt durant une éclipse de soleil ; qu’on en appelait au peuple du jugement des rois mêmes. Fenestella, entre autres, prétend que ce fait est consigné dans les livres des Pontifes.
Quand le grammairien ouvre le même volume, il y voit d’abord, comme vieux mots, reapse mis par Cicéron pour reipsa, et il porte cela sur son mémorial, et encore sese pour seipse. Puis il vient aux mots dont l’usage moderne a changé l’emploi, par exemple à ce passage : « Puisque c’est de la borne même que son interpellation nous a rappelés, » où Cicéron, comme les anciens, nomme calcem la borne du Cirque, qu’on appelle aujourd’hui cretam. Puis il recueille les vers d’Ennius, et surtout son épitaphe de Scipion l’Africain :
Nul n’a pu, soit Romain, soit ennemi de Rome,
Répondre dignement aux bienfaits du grand homme.
D’où il appert, à son sens, qu’autrefois opera, de même que le pluriel d’opus, avait la signification d’auxilium, Ennius ayant écrit operæ pretium pour exprimer que, citoyen ou ennemi, nul n’a pu rendre à Scipion le prix de l’aide reçue. Et quelle bonne fortune ensuite de trouver la phrase d’après laquelle Virgile crut pouvoir dire :
Du grand parvis des cieux
Sur lui la foudre gronde[12] !
« Ennius, s’écrie-t-il, l’a volée à Homère, et Virgile à Ennius ; » car il y a dans cette même République de Cicéron ce distique d’Ennius :
Si jamais un mortel peut monter chez les dieux,
À moi seul est ouvert le grand parvis des cieux.
Mais de peur qu’à mon tour cette digression ne m’entraîne à faire le philologue ou le grammairien, je reviens à ma pensée, qu’il faut entendre et lire les philosophes pour apprendre d’eux le secret de la vie heureuse, pour leur dérober non des mots d’ancienne ou de nouvelle fabrique, des métaphores aventureuses et des figures de style, mais des préceptes salutaires, de sublimes et généreuses sentences qui puissent sur l’heure passer dans la pratique. Méditons-les si bien que leurs paroles revivent chez nous en actes.
Du reste, je ne sache point d’hommes plus mal méritants de tous leurs semblables que ceux qui ont appris la philosophie comme une sorte de profession mercenaire, gens qui vivent au rebours des règles de vie qu’ils donnent. Car répandus dans le monde, ils y sont les preuves vivantes de la vanité de leurs études, en se montrant esclaves de tous ces mêmes vices tant frondés par eux18. Un précepteur de ce genre ne me vaudra jamais plus qu’un pilote travaillé de nausées pendant la tempête. Il faut tenir le gouvernail que le flot emporte, lutter sérieusement contre la mer, et dérober au vent les voiles : de quelle aide pourrait m’être le conducteur du navire frappé de stupeur et vomissant ? Or, dis-moi : y a-t-il navire battu d’aussi grandes tempêtes que l’est notre vie ? Il y faut non des phrases, mais une bonne manœuvre. De tout ce que ces gens disent, de tout ce qu’ils jettent avec emphase à la foule ébahie, rien ne vient d’eux. Platon l’avait dit, Zénon l’avait dit, Chrysippe, Posidonius et toute une légion de valeur moindre[13]. Pour prouver que cette morale est la leur, je leur offre un moyen : qu’ils fassent ce qu’ils enseignent.
Voilà les avis que j’avais à cœur de te faire tenir. Puis, pour satisfaire à ce que tu désires, je te réserve une lettre tout entière : je ne veux pas que tu abordes déjà fatigué une matière épineuse qui demande toute la force d’une attention réfléchie.
LETTRE CVIII.
11.
C’est ce vrai , dont tous les esprits
Ont eu eux-mêmes la semence,
Que l’on sent, mais qu’on est surpris
De trouver vrai quand on y pense. (Lamothe, Odes.)
12. Voir Cicéron, De finib., V, xxii ; et Gresset, le Méchant, act. IV, sc. iv. « Les hommes, fripons en détail, sont en gros de fort honnêtes gens ; ils aiment la morale ; cela ce voit admirablement bien sur les théâtres : on est sûr de plaire au peuple par des sentiments que la morale avoue, et de le choquer par ceux qu’elle réprouve. » (Esprit des lois, XXV, ii.}
Le monde est vertueux, il aime
Les belles actions… qu’il ne fait pas lui-même.
(C. Doucet, la Considération, coméd.)
13.
Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S’y vit avec plaisir, ou crut ne s’y point voir :
L’avare, des premiers, rit du tableau fidèle
D’un avare souvent tracé sur son modèle.
(Boileau, Art poétique , ch. III.)
14. « Tout ainsi que la voix contrainte dans l’étroit canal d’une trompette sort plus arguë et plus forte ; ainsi me semble-t-il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie , s’eslance bien plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse.» (Montaigne, I, v.)
De la contrainte rigoureuse
Où l’esprit semble resserré,
Il reçoit cette force heureuse
Qui l’élève au plus haut degré.
Telle , en d’étroits canaux pressée ,
Avec plus de force lancée.
L’onde s’élève dans les airs ;
Et la règle qui semble austère
N’est qu’un art plus certain de plaire.
Inséparable des beaux vers.
(La Faye, Ode sur la rime.)
15. Sur celle doctrine de Pythagore, voir le passage de Plutarque traduit par Rousseau : Émile, liv. II ; Ovide, Métam., liv. XV ; Delille, la Pitié, ch. I ; Roucher, les Mois, ch. ii, vers la fin.
16. Vita non tollilur, sed mutatur. Prose de la messe des morts.
17. Même métaphore et pensée dans Plutarque (Comment il faut lire les poëtes). « Lorsque nous recevons par la lecture une sorte de pâture spirituelle, chaque esprit s’approprie ce qui convient plus particulièrement à son tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste. De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres ; ce qui arrive surtout à l’autre sexe comparé au nôtre, car les femmes ne lisent pas comme nous. » (DeMaistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , viie.)
18. Imité d’un beau passage de Cicéron, Tusc., II, iv. Voir aussi le XIIIe Fragm. en prose de Sénéque, « Que tes discours ne rougissent point de ta conduite ; non confundant opéra tua sermonem tuum ; quand tu parles dans l’église, qu’on ne puisse te répondre, à part soi : « Pourquoi ce que tu dis ne le fais-tu pas ? » Que la bouche, la conscience, la main du prêtre soient d’accord. » (Saint Jérôme, Ep. xii, à Népot.) « Constance de comédie et de livre qui se présente et qui se lit, mais qui n’a rien de vray ni de naturel. La douleur mène tous les jours en triomphe la philosophie, et les philosophes sont eux-mêmes des exemples mémorables de l’inutilité de leurs paroles. » (Balzac, XXVII, Lettre iii.)
↑ Voy. sur Attalus, Lettres IX, LXIII, LXXXI.
↑ Voy. Lettre LX.
↑ Je lis avec presque tous les Mss. : patentiore novissime exitu. Lemaire: potentiorem novissimo…
↑ P. Syrus.
↑ Voir Lettre L.
↑ Voy., sur Sotion, Lettre XLIX.
↑ Sur Sextius, Voy. Lettres LIX, LXIV et XCVIII.
↑ Quatre Mss. portent: Quod crudelitatis tuæ damnum est? deux seulement : credulitatis, que je préfère.
↑ Qui calumniam timebat, non philosophiam oderat, Lemaire. Je maintiens le texte de tous les Mss: qui non calumniam timebat, sed phil… Voir ce que Sénèque dit de son père: Consol. à Helvia, XVI.
↑ Géorg., III, 284.
↑ Géorg., III, 66.
↑ Géorg., III, 260.
↑ Dans la confusion des Mss. je crois pouvoir lire: et ingens agmen non talium. Lemaire : … non [tot ac] talium.
Lettre 109
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 389-392).
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Lettre 110 ►
Lettre CIX.
Si le sage est utile au sage, et comment.
Tu veux savoir « si le sage est utile au sage19. » Nous disons que le sage est comblé de tous les biens, qu’il a atteint le faîte du bonheur ; et l’on demande si qui que ce soit peut être utile au possesseur de la suprême félicité. Les bons se servent entre eux, en ce sens qu’ils exercent leurs vertus et se maintiennent dans leur état de sagesse ; chacun d’eux désire avoir avec qui conférer et discuter. Le lutteur entretient son habileté par l’exercice ; le musicien stimule le musicien. Comme eux le sage a besoin de tenir ses vertus en haleine ; un autre sage l’excite comme il s’excite lui-même. « En quoi le sage sert-il au sage ? » Par l’élan qu’il lui donne, par les occasions de bien faire où il le convie. Il lui transmet aussi quelque chose de ses méditations, il l’instruit de ses découvertes ; car au sage même il en reste toujours à faire et de quoi donner carrière à son génie. Le méchant nuit au méchant : il le rend pire encore en réveillant sa colère, ses craintes, en entrant dans ses déplaisirs, en exaltant ses jouissances ; et jamais les méchants ne sont plus à plaindre que quand plusieurs associent leurs vices et mettent en commun leur perversité. Donc, par la règle des contraires, le bon sera utile au bon. « De quelle manière ? » dis-tu. Il lui apportera de la joie, il fortifiera sa confiance ; et à la vue du calme dont mutuellement ils jouissent, leur satisfaction croîtra encore. Et les connaissances qu’il lui communiquera ! Car le sage est loin de tout savoir ; et connût-il tout, quelque autre peut imaginer et indiquer des voies plus courtes qui mènent plus aisément tout son labeur à bien. Le sage servira le sage, non par son seul mérite, mais par le mérite de celui dont il se fait l’aide. Sans doute il peut, même livré à lui seul, développer ses ressources, aller de sa propre vitesse ; mais les exhortations n’encouragent pas moins le coureur. « Le sage ne profite pas au sage, mais à lui-même, sache-le. Ôte-lui son énergie propre, il ne fait plus rien. » Tu pourrais de même contester que la douceur soit dans le miel, puisque c’est la personne qui le mange qui doit avoir la langue et le palais appropriés à ce genre de saveur, de façon que le goût lui en soit agréable et non repoussant ; car il est des individus à qui, par l’effet de la maladie, le miel paraît amer. Il faut que nos deux sages soient tels que l’un puisse être utile, et que l’autre offre à son action une matière toute prête.
« Mais, dira-t-on, à une chaleur portée au plus haut degré ajouter encore de la chaleur est superflu ; à qui possède le souverain bien tout surcroît d’utilité n’importe guère. Est-ce que l’agriculteur, fourni de tous ses instruments, en va demander à autrui ? Est-ce que le soldat, armé de toutes pièces pour marcher au combat, désire encore des armes ? Ainsi du sage : il est pour le champ de la vie suffisamment pourvu, suffisamment armé. » À quoi je réponds : les corps mêmes pénétrés d’une extrême chaleur ont besoin d’une chaleur additionnelle pour se maintenir à ce point extrême. « Mais la chaleur se maintient par elle-même. » D’abord il y a peu d’analogie entre tes termes de comparaison. La chaleur est une, l’utilité est diverse. Ensuite la chaleur, pour être chaleur, ne demande pas qu’on y ajoute ; mais le sage ne peut demeurer dans son état de perfection, s’il n’adopte quelques amis qui lui ressemblent, pour faire avec eux échange de vertus. Et ajoute qu’entre elles toutes les vertus sont amies. L’homme est donc utile à son pareil, dont il aime les vertus, et à qui il fournit l’occasion d’aimer en retour les siennes. Ce qui nous ressemble nous charme, surtout les cœurs honnêtes, qui savent nous goûter et se faire goûter de nous. D’ailleurs, nul autre que le sage ne possède l’art d’agir sur l’âme du sage, comme il n’y a que l’homme qui puisse agir par la raison sur l’homme. Si donc pour agir sur la raison il est besoin de raison, de même, pour avoir action sur une raison parfaite, il en faut une qui le soit pareillement. Être utile se dit encore de ceux qui nous procurent des choses philosophiquement indifférentes, argent, crédit, sûreté, tout ce qui, pour l’usage de la vie, nous est cher ou indispensable : en quoi l’on peut dire que l’insensé lui-même sera utile au sage. Mais être utile au sage, c’est exciter l’âme aux choses conformes à sa nature, tant au moyen de sa vertu à elle que par la vertu de qui agit sur elle. Et ce ne sera pas sans profit même pour ce dernier : car il faut bien qu’en exerçant la vertu d’autrui il exerce aussi la sienne. Mais, fît-on abstraction du souverain bien ou de ce qui le produit, il n’est pas moins vrai que le sage peut être utile à son pareil. La rencontre d’un sage est pour le sage essentiellement désirable, parce qu’il est dans la nature que toujours le bon sympathise avec ce qui est bon, et qu’il s’affectionne à ce qui lui ressemble comme à lui-même.
Il est nécessaire, pour suivre mon argument, que je passe de cette question à une autre. On demande en effet « si le sage est homme à délibérer, à appeler qui que ce soit en conseil ? » ce qu’il est obligé de faire quand il descend à ces détails de la vie civile et domestique que j’appellerais des œuvres mortes. Alors il a besoin du conseil d’autrui, comme d’un médecin, d’un pilote, d’un avocat, d’un arrangeur de procès. Le sage sera donc utile au sage, en certains cas, par ses conseils ; mais dans les grands et divins objets dont j’ai parlé, ils exerceront leurs vertus en commun, et confondront leurs âmes et leurs pensées : ainsi profiteront-ils l’un à l’autre. D’ailleurs il est dans la nature de s’identifier avec ses amis, d’être heureux du bien qu’ils font comme de celui qu’on ferait soi-même. Eh ! sans cela, conserverions-nous nous-mêmes cette vertu, qui n’est forte que par l’exercice et par l’usage ? Or la vertu conseille de bien disposer le présent, de pourvoir à l’avenir, de délibérer, de tendre les ressorts de l’âme : ce développement, cet effort moral sera plus facile au sage qui se sera associé un conseil. Il cherche donc un homme ou parfait, ou qui soit en progrès et voisin de la perfection ; et cet homme lui sera utile, en lui apportant l’aide et le tribut de ses lumières. On prétend que chacun voit plus clair dans l’affaire d’autrui que dans la sienne : cela arrive à ceux que l’amour d’eux-mêmes aveugle, et dont la crainte, en face du péril, ne discerne plus ce qui les sauverait. On devient sage à mesure qu’on prend plus de sécurité et qu’on s’affranchit de la crainte. Mais néanmoins, il est des cas où même un sage est plus clairvoyant pour un autre que pour lui ; et puis cette satisfaction si douce de vouloir ou ne vouloir pas les mêmes choses, voilà ce que le sage recevra du sage : ils traceront de concert leur noble sillon.
Me voici quitte du travail que tu voulais de moi, quoiqu’il fût compris dans l’ordre des matières qu’embrasse mon livre sur la philosophie morale. Mais songe, comme je te le répète fréquemment, qu’en tout ceci l’homme n’exerce que sa subtilité. Car, et j’y reviens toujours, à quoi pareille chose me sert-elle ? Me rendra-t-elle plus courageux, plus juste, plus tempérant ? Suis-je à même de faire de la gymnastique ? J’ai encore besoin du médecin. Que me sert d’étudier votre inutile fatras ? Pour de grandes promesses je vois bien peu d’effets. Vous alliez m’apprendre à rester intrépide en face des glaives étincelants et le poignard sous la gorge ; à être impassible quand l’incendie m’investirait de ses flammes, quand une soudaine bourrasque emporterait mon navire loin de tout rivage. Tenez-moi parole : faites que je méprise et la volupté et la gloire ; vous m’instruirez ensuite à démêler un sophisme embrouillé, à saisir une équivoque, à éclairer une obscurité : pour le présent, enseignez-moi ce qui presse le plus.
LETTRE CIX.
19. À comparer avec la Lettre ix.
Lettre 110
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 392-396).
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Lettre CX.
Vœux et craintes chimériques de l’homme.
Je te salue de ma maison de Nomentanum et te souhaite la santé de l’âme, c’est-à-dire la faveur de tous les dieux, ces dieux pacifiques et bienveillants pour quiconque s’est réconcilié avec soi-même. Oublie un moment cette croyance chère à plusieurs, que chaque mortel reçoit pour pédagogue un dieu, non pas du premier ordre, mais de l’étage inférieur, de la classe de ceux qu’Ovide appelle le commun des dieux. Toutefois n’écarte pas cette idée sans te souvenir que nos pères, qui l’ont eue, étaient stoïciens en donnant à l’homme son Génie, à la femme sa Junon. Nous verrons plus tard si les dieux ont le loisir de veiller aux affaires des particuliers ; en attendant, sache que, soit que nous restions confiés à leur garde, ou livrés à nous seuls et à la Fortune, tu ne peux proférer contre personne d’imprécation pire que de lui souhaiter d’être mal avec lui-même. Il n’est pas besoin non plus d’invoquer la colère des dieux sur qui nous semble la mériter ; non, cette colère est sur le méchant, lors même qu’ils paraissent se complaire à favoriser son élévation. Emploie ici ta sagacité : considère ce que sont les choses, non comme on les appelle, tu verras qu’il nous arrive plus de mal par les succès que par les revers. Que de fois le principe et le germe du bonheur sont sortis de ce qu’on nommait calamité ! Que de prospérités vivement fêtées d’abord, s’échafaudaient au bord de l’abîme, élevant la victime, déjà haut placée, d’un degré de plus, comme si auparavant elle eût pu encore tomber sans risque ! Au reste, cette chute même n’a rien en soi de malheureux, si l’on envisage l’issue dernière au delà de laquelle la nature ne saurait précipiter personne. Il est proche, le terme de toute chose : oui, il est proche pour l’heureux l’instant qui le renversera, proche pour le malheureux celui qui l’affranchira20. Double perspective que nous seuls étendons, que l’espoir ou la crainte reculent. Sors plus sage, mesure tout à ta condition d’homme : abrége du même coup tes joies et tes appréhensions. Tu gagneras, à des joies plus courtes, des appréhensions moins longues. Mais que parlé-je de restreindre ce mal de la peur ? Rien au monde, crois-moi, ne mérite de te l’inspirer. Ce ne sont que chimères qui nous émeuvent, qui nous glacent de surprise. Nul ne s’est assuré de l’existence du péril : chacun n’a fait que transmettre sa peur au voisin. Nul n’a osé s’approcher de l’épouvantail, en sonder la nature, voir s’il ne craignait pas ce qui était un bien. Voilà comme un vain prestige, un fantôme abuse nos crédules esprits, parce qu’on n’en a pas démontré le néant. C’est ici le cas de porter devant nous un regard ferme ; nous verrons clairement que rien n’est plus passager, plus incertain, plus rassurant même que l’objet de nos alarmes. Le trouble de notre imagination est tel que Lucrèce l’a jugé :
Comme tout pour l’enfant est objet de terreur
Dans l’ombre de la nuit, l’homme en plein jour a peur[1].
Que dis-je ? N’est-on pas plus insensé que le plus faible enfant, de prendre peur en plein jour ? Mais tu te trompes, Lucrèce, ce n’est pas en plein jour que l’on craint : on s’est fait de tout des ténèbres ; on ne distingue plus rien, ni le nuisible ni l’utile. On court jusqu’au bout de cette vie, se heurtant contre tout, sans pour cela faire halte, ni mieux regarder où l’on pose le pied. Quelle haute folie n’est-ce pas de courir dans les ténèbres ! Apparemment on se presse ainsi pour que la mort ait à nous rappeler de plus loin ; et, bien qu’on ignore où l’on est poussé, on n’en suit pas avec moins de vitesse et d’obstination ses tendances premières.
Mais le jour peut nous luire, si nous voulons. Le seul moyen pour cela serait d’acquérir la science des choses divines et humaines, non superficiellement, mais d’une manière intime ; de revenir à ce que l’on sait déjà, d’y repenser souvent ; de démêler ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui porte faussement l’un ou l’autre nom ; de méditer sur ce qui est honnête ou honteux, et sur la Providence.
Et l’esprit humain, dans sa pénétration, ne s’arrête point là ; il aime à porter ses regards par delà le ciel même, à voir où l’emporte son cours, d’où il a pu surgir et vers quelle fin se précipite ce rapide mouvement de l’univers. Mais, détournée de ces hautes contemplations, notre âme s’est plongée en d’ignobles et abjectes pensées, pour s’enchaîner à l’intérêt ; et laissant là les cieux et leurs limites, le grand tout et les maîtres qui le font mouvoir, nous avons fouillé la terre et cherché quelque peste à en exhumer, peu contents des dons qu’elle offre à sa surface. Tout ce qui devait faire notre bien-être, Dieu, qui est aussi notre père, l’a mis à notre portée. Il a devancé nos recherches : l’utile nous est venu spontanément ; le nuisible a été enfoui au plus profond des abîmes. L’homme ne peut donc se plaindre que de lui seul : il a déterré les instruments de sa perte, au refus de la nature qui les lui cachait21. Il a vendu son âme à la volupté, faiblesse qui ouvre la porte à tous maux ; il l’a livrée à l’ambition, à la renommée, à d’autres idoles non moins creuses et vaines. En cet état de choses, que te conseillerai-je ? Rien de nouveau : car ce ne sont pas des maladies nouvelles que tu m’appelles à guérir. Je dirai avant tout : tâche, à part toi, de bien distinguer ce qui est nécessaire, ce qui est superflu. Le nécessaire viendra partout sous ta main ; la recherche du superflu exigera tous tes moments et tous tes soins. Mais ne va pas trop t’applaudir de te peu soucier d’un lit éclatant d’or, de meubles incrustés de pierres fines : quelle vertu y a-t-il à mépriser un tel superflu ? Ne t’admire que le jour où tu mépriseras même le nécessaire. Le bel effort de pouvoir vivre sans un faste royal ; de ne pas désirer des sangliers du poids de mille livres, des plats de langues de phénicoptères22, ni tous ces prodiges d’un luxe qui, dégoûté de se voir servir l’animal tout entier, choisit certaines parties dans chaque bête ! Je t’admirerai le jour où tu ne dédaigneras pas le pain le plus grossier, où tu te persuaderas que l’herbe des champs croît, au besoin, non pour la brute seule, mais pour l’homme ; que les bourgeons des arbres peuvent remplir aussi cet estomac où l’on entasse force mets de prix, comme s’il recevait pour garder ! Remplis-le, sans toutes ces délicatesses. Qu’importe en effet ce qu’on lui donne, puisqu’il doit perdre tout ce qu’on lui donnera ? Ton œil est ravi par la symétrie de toutes ces dépouilles de la terre et de l’onde ; ce qui te plaît des unes, c’est qu’elles arrivent toutes fraîches sur la table ; des autres, que contraintes d’engraisser à force de nourriture, leur embonpoint semble fondre, à peine contenu par son enveloppe. Tu es charmé de ce luisant que l’art sut lui donner. Cependant, ô misère ! ces laborieux tributs, avec leurs mille assaisonnements, une fois passés par ton estomac, seront confondus en une seule et même immondice. Veux-tu mépriser la sensualité des mets ? Vois où ils aboutissent.
Il me souvient de quelle admiration Attalus[2] nous transportait tous, lorsqu’il disait : « Longtemps les richesses m’en ont imposé. J’étais fasciné, dès que j’en voyais briller çà ou là quelque parcelle : le fond, qui m’était caché, je me le figurais aussi beau que la superficie. Mais à l’une des exhibitions solennelles de tous les trésors de Rome, je vis des ciselures d’or, d’argent, de matières plus coûteuses que l’argent et que l’or, des teintures étrangères, des costumes venus de plus loin que nos frontières et même que celles de nos ennemis ; je vis défiler sur deux lignes des légions de jeunes esclaves mâles et femelles éclatants de luxe et de beauté ; je vis enfin tout ce qu’étalait, dans une fastueuse revue, la fortune du peuple-roi. « Que fait-on, pensais-je, en tout ceci, qu’attiser les cupidités des hommes, par elles-mêmes si ardentes ? Qu’est-ce que cette pompe triomphale de l’or ? Une leçon d’avarice où nous courons tous. Pour moi, je le jure, j’emporte d’ici bien moins de désirs que je n’en apportais. » Et je méprisai les richesses, moins encore comme superflues que comme puériles. « As-tu vu, me dis-je, comme il a suffi de peu d’heures pour que cette marche, d’ailleurs si lente, si bien échelonnée, fût écoulée ? Notre vie entière sera-t-elle remplie de ce qui n’a pu remplir tout un jour ? » Autre réflexion : ces objets me parurent aussi peu utiles pour leurs possesseurs qu’ils l’avaient été pour les spectateurs. Aussi je me répète, chaque fois que pareilles choses m’éblouissent le regard, soit magnifique palais, soit brillant cortège d’esclaves, soit litières soutenues par des porteurs de la plus belle mine : « Qu’admires-tu là, tout ébahi ? Une pompe faite pour la montre, non pour l’usage, qui plaît un moment et qui passe. Tourne-toi plutôt vers la vraie richesse ; apprends à te contenter de peu. Élève ce noble et généreux défi : L’eau ne me manque pas, j’ai de la bouillie : luttons de félicité avec Jupiter lui-même[3]. Eh ! de grâce, luttons, même quand cela nous manquerait. Honte à qui place son bonheur dans l’or et l’argent ! Honte encore à qui le place dans sa bouillie et dans son eau ! » — Mais que faire si je n’ai pas ces deux choses ? Le remède à de telles privations ? — Tu le demandes ! La faim termine la faim.
« Si tes pensées sont autres, qu’importe la grandeur ou l’exiguïté des besoins qui te font esclave ? Qu’importe que ce soit peu, si le sort te le refuse ? Pour cette eau même et cette bouillie tu peux tomber à la discrétion d’autrui : or, l’homme libre est celui non pas qui laisse à la Fortune la moindre prise, mais qui ne lui en laisse aucune. Encore une fois, ne désire rien, si tu veux défier Jupiter, que nul désir ne vient troubler. »
Ce qu’Attalus nous disait, la nature l’a dit à tous les hommes. Si tu médites souvent ces leçons, tu sauras être heureux au lieu de le paraître, heureux à tes yeux plutôt qu’à ceux des autres.
LETTRE CX.
20. Voir Quest. nat. , III, Préface.
Velocis spatii meta novissima :
Spem ponant avidi, solliciti metum. (Senec. , Troad. 398.)
21. Voir de la Colère, III, xxiii.
Du sein de la terre entr’ouverte,
Ces instruments de notre perte.
L’argent et l’or sont arrachés.
On les tire de ces abîmes
Où, sage et prévoyant nos crimes,
La nature les a cachés. (Astrée, ode de Lamothe.)
22. « Oiseau aux ailes de pourpre ou de feu. » C’est le flammant, amphibie qui abonde sur les côtes d’Afrique. Les anciens en faisaient grand cas, les modernes le dédaignent. Cependant les Maures s’en nourrissent.
23. Voir Pline, Hist., XXVI, xxviii.
Lauta tamen cœna est ; fateor, lautissima , sed cras ?
Mullorum leporumque , et suminis exitus hic est
(Martial, XII, 48.)
Venter universos hominum labores, momentanea blandimenta, stercoris fine condemnat. (Saint Jérôme, à Fabiol., Lettre iii.) « Que. pensera Émile quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains peut-être ont longtemps travaillé , et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde-robe ? » (J. J. Rousseau.)
↑ Lucrèce, II, V. 54.
↑ Sur Attalus, voy. Lettre CVIII.
↑ Paroles d'Épicure. Voir Lettre XXV.
Lettre 111
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 396-397).
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Lettre CXI.
Le sophiste. Le véritable philosophe.
Tu me demandes comment s’appelle en latin ce que les Grecs nomment sophismes. Beaucoup de termes ont été essayés, aucun n’est resté ; sans doute comme la chose n’était pas reçue ni usitée chez nous, le mot à son tour a été repoussé. Toutefois le terme le plus juste, à mon gré, est celui que Cicéron emploie, cavillationes, petits moyens qui se réduisent à un tissu de questions captieuses, sans profit d’ailleurs pour la vie pratique et n’ajoutant rien au courage, à la tempérance, à l’élévation des sentiments. Mais l’homme qui cherche dans l’exercice de la philosophie sa propre guérison acquiert une noblesse d’âme, une assurance, une force invincibles : plus on l’approche, plus il paraît grand. Il est de hautes montagnes dont les proportions, vues de loin, semblent moindres, et qui de près frappent le spectateur par leurs gigantesques sommets : tel est, ô Lucilius, le vrai philosophe, homme et non charlatan de la science. Debout sur un lieu éminent, il est admirable, il est grand d’une grandeur réelle. Il n’est point guindé dans sa marche et ne se hausse point sur le bout des pieds comme ceux qui appellent l’artifice au secours de leur taille et veulent paraître plus grands qu’ils ne sont : il se trouve, lui, de taille suffisante. Comment ne serait-il pas satisfait d’avoir grandi jusqu’au niveau où n’atteint plus la main de la Fortune ? Donc il domine aussi toutes choses humaines, égal à lui-même en toute situation, que sa vie marche d’un cours paisible ou ballottée par les orages, vouée aux luttes et aux difficultés. Tant de constance ne sera jamais le produit de ces chicanes de mots dont je parlais tout à l’heure. L’esprit s’y joue sans rien y gagner, et la philosophie, cette sublime étude, il la fait ramper terre à terre. Ce sont, au reste, des passe-temps que je n’interdis pas, quand on veut être à rien faire. Mais le mal, le grand mal est qu’ils offrent un je ne sais quel charme, et que, ingénieux en apparence, ils attirent l’esprit, le captivent et retardent sa marche, quand de si vastes labeurs le réclament, lorsqu’à peine la vie tout entière suffit rien que pour apprendre à mépriser la vie.
« Et l’art de la régler ? » dis-tu. Ceci est l’œuvre secondaire : car nul ne règle bien sa vie, si d’abord il ne la méprise.
Lettre 112
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 398).
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Lettre CXII.
Difficulté de réformer les mauvaises habitudes.
Je souhaiterais de toute mon âme que ton ami se réformât et devînt tel que tu le désires. Mais c’est le prendre bien endurci ou même, chose plus fâcheuse, trop amolli et trop usé par une longue habitude du vice. Je veux te faire une comparaison tirée de mon métier d’agriculteur. Toute vigne n’est pas susceptible d’être greffée : si le sujet est vieux ou ruiné, s’il est faible ou grêle, il n’adoptera pas la greffe ou ne pourra pas la nourrir ; il ne fera point corps avec elle, et ne s’assimilera point à sa vertu ni à sa nature. Aussi a-t-on coutume de couper la vigne hors de terre, afin que si l’épreuve manque, on puisse tenter de nouveau la chance et recommencer sous terre l’incision. L’homme dont parle ta lettre n’a plus aucune force : pour avoir trop donné aux vices, il a perdu sa sève et sa flexibilité : enter la raison sur cette âme est impossible ; elle n’y profiterait pas. « Mais il le désire, lui. » N’en sois pas dupe ! Je ne dis pas qu’il te mente : il croit le désirer. Il a pris en dégoût la mollesse… oui, mais renouera vite avec elle. « La vie qu’il mène fait son tourment, » dit-il. Je ne le nie point : eh ! qui n’éprouve ce même tourment ? Quel homme n’aime et ne déteste à la fois sa façon de vivre ? Ne donnons gain de cause à celui-ci que sur la preuve qu’il aura rompu sans retour avec la mollesse. Jusqu’ici ce n’est qu’une bouderie.
Lettre 113
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 398-404).
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Lettre 114 ►
Lettre CXIII.
Si les vertus sont des êtres animés : absurdes questions. Suivre la vertu sans espoir de récompense.
Tu désires que je te mande mon avis sur cette question agitée dans notre école : « La justice, le courage, la prudence et les autres vertus sont-elles animées ? » Par ces subtilités, cher Lucilius, nous donnons lieu de croire que nous exerçons notre esprit sur des choses vaines, et que nous usons nos loisirs en disputes qui restent sans fruit. Je satisferai ton désir et t’exposerai l’opinion de nos maîtres. Mais ma pensée est autre que la leur, je le proteste. Selon moi, certaines assertions ne conviennent qu’à gens portant chaussure et manteau grecs. Voici donc ce qui a tant ému les anciens sophistes.
Ils tiennent pour constant que l’âme est animal, vu que par elle nous sommes animaux, et que tout ce qui respire a tiré d’elle ce nom ; or, la vertu n’étant autre chose que l’âme modifiée d’une certaine façon, est conséquemment animal. De plus, la vertu agit : agir ne se peut sans mouvement spontané ; si elle a ce mouvement, que l’animal seul peut avoir, elle est animal. « Mais, dit-on, si elle est animal, la vertu possédera la vertu. » Pourquoi ne se posséderait-elle pas elle-même ? le sage fait tout par la vertu ; la vertu tout par elle-même. « Ainsi donc, tous les arts aussi sont des animaux, et encore toutes nos pensées, tout ce qu’embrasse notre esprit. Il s’ensuit que plusieurs milliers d’animaux logent dans l’étroite cavité de notre cœur, et que nous sommes ou que chacun renferme en soi plusieurs animaux. » Tu demandes quelle réponse on fait à cela ? Chacune de ces choses sera animal, et il n’y aura pas plusieurs animaux. Comment ? le voici : mais prête-moi toute la sagacité, toute l’attention de ton esprit. Chaque animal doit avoir une substance à part ; tous ont une âme qui est la même : ils peuvent donc exister comme isolés, non comme plusieurs à la fois. Je suis en même temps animal et homme, sans qu’on puisse dire que je sois deux. Pourquoi ? C’est qu’il devrait pour cela y avoir séparation : c’est que l’un doit être distinct de l’autre pour qu’ils fassent deux. Tout ce qui en un seul est multiple tombe sous une seule nature ; il est un. Mon âme est animal, moi aussi ; cependant nous ne sommes pas deux. Pourquoi ? Parce que mon âme fait partie de moi. On la comptera par elle-même pour quelque chose quand elle subsistera par elle-même ; tant qu’elle sera membre d’un tout, on ne pourra y voir rien de plus. Et la raison, c’est que pour être quelque autre chose, il faut être à soi, comme individu, comme complet, comme absolument soi.
J’ai déjà déclaré que cette opinion n’est pas la mienne. Car, qu’on l’admette, non-seulement les vertus seront animaux, mais encore les vices et les affections opposées, colère, crainte, chagrin, méfiance. Les conséquences iront même au delà : point d’opinion, point de pensée qui ne soit animal, ce qui sous aucun rapport n’est admissible. N’est pas homme tout ce qui est le fait de l’homme. On dit : « Qu’est-ce que la justice ? C’est l’âme disposée de certaine manière. Partant, si l’âme est animal, la justice l’est aussi. » Point du tout ! Cette justice est une manière d’être, une faculté de l’âme. Cette même âme se modifie sous diverses formes et n’est pas un autre animal chaque fois qu’elle fait autre chose ; et tout ce qui procède d’elle n’est point animal. Si la justice, si le courage, si les autres vertus sont animaux, cessent-elles par moments de l’être pour le redevenir, ou le sont-elles constamment ? Les vertus ne peuvent cesser d’être vertus. Il y aura donc un grand nombre, un nombre infini d’animaux qui habiteront cette âme ? « Non pas, me répond-on ; ils se rattachent à un seul, ils sont parties et membres d’un seul. » L’image que nous nous figurons de l’âme est donc comme celle de l’hydre aux cent têtes, dont chacune combat à part et a toute seule sa force malfaisante. Or aucune de ces têtes n’est un animal ; c’est une tête de l’hydre, et cette hydre constitue l’animal. Personne ne dira que, dans la Chimère, le lion ou le serpent fût un animal : ils en faisaient partie, mais les parties ne sont point des animaux. Pourquoi donc en conclure que la justice est animal ? Elle agit, dites-vous, elle est utile ; et ce qui agit, ce qui est utile a du mouvement ; or ce qui a du mouvement est animal. — Cela est très-vrai, si ce mouvement est spontané ; mais ici il est emprunté et vient de l’âme. Tout animal jusqu’à sa mort est ce qu’il a commencé d’être : l’homme jusque-là est homme ; le cheval, cheval ; le chien reste chien : ils ne sauraient se transformer en autre chose. La justice, c’est-à-dire l’âme disposée d’une certaine manière, est un animal ! Je le veux croire : le courage encore, ou l’âme modifiée d’une autre sorte, est un animal. Mais quelle est cette âme ? Celle qui tout à l’heure était justice ? Elle est concentrée dans le premier animal ; passer dans un autre lui est interdit. Il faut qu’elle reste jusqu’au bout où elle s’est d’abord établie. D’ailleurs une seule âme ne peut appartenir à deux animaux, encore moins à un grand nombre. Si la justice, le courage, la tempérance et les autres vertus sont autant d’animaux, comment n’auraient-ils qu’une âme pour tous ? Il faut que chacun ait la sienne, ou ce ne sont plus des animaux. Un seul corps ne peut être à plusieurs animaux, nos sophistes eux-mêmes l’avouent. Quel est le corps de la justice ? L’âme. Et celui du courage ? La même âme. Cependant le même corps ne peut renfermer deux animaux. « C’est, dit-on, la même âme qui revêt la forme de justice, et de courage, et de tempérance. » Cela serait possible, si dans le même temps qu’elle est justice, elle n’était pas courage ; si, dans le temps qu’elle est courage, elle n’était pas tempérance. Mais ici toutes les vertus existent simultanément. Comment donc seront-elles chacune autant d’animaux, avec une seule âme, qui ne peut constituer plus d’un animal ? Enfin, aucun animal ne fait partie d’un autre ; or la justice fait partie de l’âme, ce n’est donc pas un animal.
Mais, ce me semble, je perds ma peine à démontrer une chose avouée. Il y a de quoi se dépiter ici, plutôt que matière à discuter. Nul animal n’est pareil à un autre[1]. Considère-les tous : il n’en est point qui n’ait sa couleur propre, sa figure, ses proportions à lui. À tous les traits qui rendent si admirable le génie du céleste ouvrier24, j’ajouterais encore que dans ce nombre infini de créations jamais il ne s’est répété : les choses même qui paraissent semblables, rapprochées, se trouvent différentes. De tant d’espèces de feuilles, pas une qu’il n’ait spécialement caractérisée ; de tant d’animaux, pas un dont la forme[2] soit exactement celle d’un autre : toujours il y a quelque nuance. Il s’est astreint à mettre, dans tout ce qui était autre, et dissemblance et imparité. Toutes les vertus, comme vous dites, sont pareilles ; donc elles ne sont pas animales. Point d’animal qui ne fasse par lui-même quelque chose, or la vertu par elle-même ne fait rien qu’avec l’homme. Tous les animaux sont ou raisonnables comme les hommes, comme les dieux, ou irraisonnables, comme les bêtes sauvages ou domestiques. Mais les vertus certes sont raisonnables : or elles ne sont ni hommes ni dieux ; elles ne sont donc pas animaux. Tout animal raisonnable ne fait rien sans qu’une image quelconque l’y ait excité d’abord, puis le voilà qui se meut, mouvement confirmé ensuite par l’assentiment. Quel est cet assentiment ? le voici. Il faut que je me promène ; ce n’est qu’après m’être dit cela et avoir approuvé mon idée qu’enfin je me promène. Faut-il que je m’asseye ? j’arrive de même à m’asseoir. L’assentiment à de tels actes n’a pas lieu dans la vertu. Car, admettons que la prudence soit un animal, comment se dira-t-elle, avec assentiment : « Il faut que je me promène ? » Sa nature ne le comporte pas : car la prudence prévoit pour celui qui la possède, non pour elle. Elle ne peut ni se promener ni s’asseoir ; elle n’a donc pas d’assentiment, et qui n’en a pas n’est pas animal raisonnable. La vertu, si elle est animal, est raisonnable ; elle n’est pas animal raisonnable, elle n’est donc pas animal. Si la vertu est animal, et que tout bien soit vertu, tout bien est animal. Nos stoïciens l’avouent. Sauver son père est un bien ; opiner sagement au sénat est un bien ; rendre exacte justice est un bien : donc sauver son père est un animal ; opiner sagement est un animal. La conséquence ira si loin qu’on ne pourra s’empêcher de rire. Se taire prudemment est bien ; bien souper est un bien : ainsi se taire et souper sont des animaux.
Eh bien ! soit : appuyons toujours et divertissons-nous de ces subtiles inepties. Si la justice et le courage sont des animaux, sans doute ce sont des animaux terrestres. Tout animal terrestre a froid, a faim, a soif ; donc la justice a froid, le courage a faim, la clémence a soif. Et encore, ne puis-je demander quelle figure ont ces animaux ? Celle d’un homme, d’un cheval, d’une bête sauvage ? Leur donne-t-on, comme à Dieu, la forme ronde25 ? je demanderai si l’avarice, la mollesse, la démence sont rondes pareillement, car elles aussi sont des animaux. Les arrondit-on à leur tour ? Je demanderai si une promenade faite avec prudence est animal ou non. Nécessairement on l’avouera, et on dira que la promenade est un animal, et qu’il est de forme ronde.
Ne crois pas au reste que parmi les nôtres je sois le premier qui ne parle pas comme le maître, et qui aie mon opinion à moi : Cléanthe et son disciple Chrysippe ne sont pas d’accord sur ce que c’est que la promenade. Cléanthe dit : « Ce sont des esprits mis en mouvement du siège de l’âme jusqu’aux pieds. » Selon Chrysippe, c’est l’âme elle-même. Eh ! pourquoi, à l’exemple de ce même Chrysippe, ne pas en appeler à son propre sens, ne pas rire de ces multitudes d’animaux que le monde ne pourrait contenir ? « Les vertus, dit-on, ne constituent pas plusieurs animaux, et sont pourtant des animaux. Un homme est poète et orateur, et cependant n’est qu’un seul homme ; ainsi ces vertus sont des animaux, mais n’en sont pas plusieurs. C’est chose identique que l’âme et l’âme juste, et prudente, et courageuse, c’est-à-dire ordonnée selon chacune de ces vertus. » La question s’évanouit, nous voilà d’accord. Moi aussi j’avoue pour le moment que l’âme est animal, sauf à voir plus tard qu’en penser ; mais que ses actions soient animaux, je le nie. Autrement toutes nos paroles, tous les vers des poètes seraient animaux. Si en effet un discours sensé est un bien, et que tout bien soit un animal, un discours sera un animal. Un bon vers est un bien ; or tout bien est animal, le vers est donc animal. Ainsi,
Je chante les combats et ce héros…
voilà un animal ; et l’on ne dira pas qu’il est rond, car il a six pieds. Tout cela, en conscience, te paraît pur entortillage. J’éclate de rire quand je me figure qu’un solécisme est un animal, ainsi qu’un barbarisme, un syllogisme, et que je leur assigne, comme un peintre, des traits qui leur conviennent.
Voilà sur quels objets nous discutons, les sourcils froncés, le front plissé de rides ! Je ne saurais dire ici avec Cécilius : « Ô tristes inepties ! » car elles sont risibles. Que ne traitons-nous plutôt quelque utile et salutaire question ? Que ne cherchons-nous comment on parvient aux vertus, et quelle route y mène ? Apprenez-moi, non si le courage est un animal, mais qu’aucun n’est heureux sans le courage, s’il ne s’est affermi contre les coups du sort ; s’il n’a, dans sa pensée, dompté toutes les disgrâces en les prévoyant avant qu’elles n’arrivent. Qu’est-ce que le courage ? L’inexpugnable rempart de l’humaine faiblesse, au moyen duquel on entoure d’une sécurité permanente cette vie tant assiégée : car alors on use de sa propre force, de ses propres armes. Je veux ici te citer une sentence du stoïcien Posidonius : « Garde-toi de croire que jamais tu doives ta sûreté aux armes de la Fortune. C’est des tiennes qu’il faut te servir contre elle : ce n’est pas elle qui en donne. Et si bien armé qu’on soit contre tout ennemi, contre elle, on est sans défense. »
Alexandre portait chez les Perses, chez les Hyrcaniens, chez les Indiens, chez toutes les nations orientales jusqu’à l’Océan, la dévastation et la fuite ; mais lui-même, après le meurtre de Clitus, après la mort d’Éphestion, s’ensevelissait dans les ténèbres, pleurant tantôt son crime envers l’un, tantôt la douloureuse perte de l’autre ; et le vainqueur des peuples et des rois succombait à ses fureurs et à ses chagrins. C’est qu’il avait tout fait pour subjuguer l’univers plutôt que ses passions. Ô quelle profonde erreur captive ces mortels qui, jaloux d’étendre leur domination au delà des mers, mettent leur suprême bonheur à envahir par leurs soldats force provinces, à entasser conquêtes sur conquêtes, ne sachant pas quelle est cette autre royauté immense qui nous égale aux dieux ! L’empire sur soi-même est le plus grand de tous les empires26. Qu’on m’enseigne quelle chose sacrée est la justice, qui n’a en vue que le droit d’autrui, qui n’attend d’elle-même d’autre prix que ses propres œuvres. Qu’elle n’ait rien de commun avec l’intrigue et l’opinion ; qu’elle ne plaise qu’à elle seule. Qu’avant tout chacun arrive à se dire : « Je dois être juste sans intérêt. » C’est peu encore ; qu’il se dise : « Je veux pour cette vertu si belle me sacrifier, et me sacrifier avec plaisir ; que toutes mes pensées se détournent le plus possible de mes avantages privés. » Ne regarde pas quel salaire obtient ton acte de justice : un acte injuste est mieux payé[3]. Pénètre-toi aussi du principe que je rappelais tout à l’heure : il n’importe point de quel grand nombre de gens ton équité sera connue. Quiconque veut qu’on publie sa vertu travaille non pour sa vertu, mais pour la gloire. Tu refuses d’être juste sans gloire ? Ah ! certes plus d’une fois tu devras l’être au prix de ta réputation[4]. Et alors, si tu es sage, une mauvaise renommée pour avoir bien fait n’est pas sans douceur.
LETTRE CXIII.
24. Voir Pline, Hist., VIII, i.
25. Quelques stoïciens donnaient à Dieu cette forme. Voir l’Apokolokyntose, viii.
26. Melior est patiens viro forti, et qui dominatur animo suo, expugnatore urbium. (Proverb., xvi. 32.)
Régnez sur vos propres désirs.
C’est le plus beau des diadèmes.
(La Fontaine, Prol. de Daphné.)
↑ Toutes les éditions: Nullum animal alterius pars est, répétition hors de propos de ce qui est quelques lignes plus haut. Les Mss. alteri pars est; ou animalis alteri par est. Il faut donc lire: Nullum animal alteri par est.
↑ Imago Alias similitudo. Lemaire: magnitudo
↑ Je lis : majus injustæ est, selon quatre Mss. Lemaire : quam justam esse.
↑ Voir Lettre lxxxi et De la colère, III, xli.
Lettre 114
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 404-411).
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Lettre CXIV.
Que la corruption du langage vient de celle des mœurs27. Mécène écrivain. Salluste.
« D’où vient, dis-tu, qu’à certaines époques il s’est produit un genre corrompu d’éloquence ? Et comment je ne sais quelle vicieuse tendance des esprits a-t-elle mis en vogue, tantôt l’amplification ampoulée, tantôt la phrase saccadée et cadencée en manière de chant ? Pourquoi s’est-on engoué parfois d’idées gigantesques et hors de vraisemblance, parfois de sens brusquement rompus et énigmatiques qui en disent plus à l’esprit qu’à l’oreille ? Pourquoi a-t-on vu des temps où l’on abusait du droit de métaphore sans nulle retenue ? » La raison, tu l’as souvent ouï dire, elle est dans ce mot passé chez les Grecs en proverbe : « Telles mœurs, tel langage28. » Or comme les actes de chacun ont avec ses discours des traits de ressemblance, ainsi le langage d’une époque est quelquefois l’expression de ses mœurs29. Si la morale publique s’altère et se laisse aller à la vie sensuelle, c’est un symptôme de la dissolution générale que l’afféterie du style, quand toutefois elle ne se trouve point chez un ou deux écrivains seulement, mais est applaudie et reçue. L’esprit ne peut réfléchir une autre teinte que celle de l’âme30. Si l’âme est saine, réglée, sérieuse, tempérante, l’esprit aussi est sobre et retenu : le vice qui gâte l’une est contagieux pour l’autre31. Ne vois-tu pas, quand l’âme est en langueur, que les membres sont alourdis, et les jambes paresseuses à se mouvoir ? Est-elle efféminée ? la démarche du corps trahit sa mollesse. Est-elle active, énergique ? l’allure est plus vive. Est-elle en démence, ou, ce qui est presque la même chose, en colère ? le désordre est dans les mouvements : on ne marche pas, on est emporté. Combien ces effets ne sont-ils pas plus sensibles sur l’esprit, si complètement uni à l’âme ? Elle le façonne, il lui obéit, il prend d’elle le mot d’ordre.
La manière dont vivait Mécène est trop connue pour que je doive la rappeler ici, tout comme sa façon de marcher, et ses raffinements, et son excessive manie d’être vu, et sa crainte que ses vices ne restassent cachés. Eh bien, son style n’est-il pas aussi relâché que sa robe sans ceinture, et son expression aussi prétentieuse que sa parure, son cortège, sa maison, son épouse32 ? C’était un homme d’un beau génie, s’il lui eût donné une plus saine direction, s’il n’avait eu peur de se faire comprendre, si sa diction même n’était débraillée. Tu verras chez lui la parole de l’homme ivre, voilée de brouillards, pleine d’écarts et de licence. Dans son livre sur la toilette, quoi de plus pitoyable que :
Le fleuve et les bocages
Qui coiffent ses rivages ?
Vois son lit labouré de mille esquifs légers,
Qui, retournant ses flots, rament[1] sur ses vergers.
Et « cette femme aux boucles frisées, ces lèvres qui la pigeonnent et qui commencent un soupir ; et ce cou qui plie sous une ivresse surhumaine[2]. — Les tyrans, irrémédiable faction, espionnent par les festins, sondent les familles par la bouteille et de l’espérance font sortir la mort. — Le Génie, à peine témoin de sa propre fête, les fils d’une cire amincie, le gâteau craquetant. — Autour du foyer la mère ou l’épouse font ceinture. »
Ne vient-il pas tout de suite à l’esprit, quand on lit ces choses, que c’est bien là l’homme qui allait toujours par la ville robe traînante ; qui, même quand il suppléait Auguste absent, donnait dans ce lâche accoutrement le mot d’ordre ? Oui, c’est l’homme qui du haut du tribunal et des rostres, dans toute assemblée publique, ne paraissait que la tête couverte d’un capuchon de femme d’où ressortaient ses oreilles, comme dans le mime des riches proscrits. C’est celui qui, au moment où grondaient le plus les guerres civiles, quand Rome était sur le qui-vive et en armes, se faisait publiquement escorter de deux eunuques, plus hommes encore que lui. C’est celui qui s’est marié mille fois, et n’a jamais eu qu’une même femme[3]. Ces locutions si impertinemment construites, si négligemment jetées, placées d’une manière si contraire à l’usage, démontrent que ses mœurs ne furent pas moins étranges, moins dépravées, moins exceptionnelles. On lui accorde un grand mérite de mansuétude : il s’abstint du glaive, il épargna le sang, et ne fit sentir tout ce qu’il pouvait que par le scandale. Mais le mérite même qu’on lui donne, il l’a gâté par cette monstrueuse mignardise de ses écrits ; elle révèle un caractère mou plutôt qu’indulgent. Voilà ce que cette élocution entortillée, et ces mots détournés de leur sens, et ces idées souvent grandes, il est vrai, mais énervées par l’expression accusent manifestement. C’était un vertige qu’amène l’excès du bien-être, une infirmité qui tantôt est de l’homme, tantôt du siècle.
Quand la mollesse, enfant de l’opulence, s’est propagée au loin, le luxe des costumes devient d’abord plus recherché ; on s’applique ensuite à l’ameublement ; puis c’est aux habitations mêmes que s’étendent nos soins : on veut qu’elles envahissent des campagnes entières, on veut que leurs murailles resplendissent de marbres venus d’outre-mer, que leurs plafonds soient relevés d’or, que l’éclat des pavés réponde aux lambris. La magnificence des festins a son tour : on tâche à se distinguer par la nouveauté des mets, par des changements dans l’ordre des services. Ce qui terminait le repas en sera le début, et les cadeaux qu’on faisait aux convives entrants seront donnés au départ. Dès que l’esprit s’est fait un système de dédaigner les choses d’usage, de tenir pour vil ce qu’on voit chaque jour, on cherche aussi à innover dans le langage, soit par des termes antiques et surannés qu’on exhume et qu’on reproduit ; soit en créant des mots ou des acceptions inconnues ; soit, comme c’est depuis peu la mode, en prenant pour élégance l’audace et l’accumulation des métaphores. Tel orateur, avec ses phrases écourtées, prétend qu’on lui sache gré de tenir en suspens l’auditeur, et de ne laisser qu’entrevoir sa pensée ; tel autre diffère et prolonge le développement de la sienne. Il en est qui, sans aller jusqu’aux fautes de goût, précaution nécessaire à quiconque vise au grand, sont loin au fond de haïr ces fautes mêmes. Enfin partout où tu verras réussir un langage corrompu, les mœurs aussi auront déchu de leur pureté, n’en fais aucun doute. Et comme le luxe de la table et des vêtements dénote une civilisation malade ; de même le dérèglement du discours, pour peu qu’il se propage, atteste que les âmes aussi, dont le style n’est que l’écho, ont dégénéré.
Ne t’étonne pas que le mauvais goût se fasse bienvenir, non-seulement d’un auditoire à mise grossière, mais de ce qu’on appelle la classe élégante. C’est par la toge que ces hommes diffèrent, non par le jugement33. Étonne-toi plutôt qu’outre les productions vicieuses, on loue jusqu’aux vices mêmes.
Mais quoi ! cela s’est fait de tout temps : point de génie qui, pour plaire, n’ait eu besoin d’indulgence. Cite-moi tel célèbre auteur que tu voudras, je te dirai ce que ses contemporains lui ont passé, sur quelles fautes ils ont sciemment fermé les yeux. J’en citerai à qui leurs défauts n’ont point fait tort ; j’en citerai à qui ils ont servi. Je dis plus : je te monterai des hommes du plus grand renom et proposés comme de merveilleux modèles, que la lime de la critique réduirait à rien, le mauvais se trouvant chez eux tellement mêlé au bon, qu’elle enlèverait l’un avec l’autre. Ajoute qu’en littérature il n’y a point de règle absolue. On varie au gré des usages sociaux, qui jamais ne restent longtemps les mêmes.
Nombre de gens exploitent le vocabulaire d’un autre âge : ils parlent la langue des douze tables ; Gracchus, Crassus, Curio sont pour eux trop polis, trop modernes : ils remontent jusqu’à Appius et Coruncanius. Il en est d’autre part, qui, pour ne rien vouloir que d’usuel et de familier, tombent dans le trivial. Ces deux genres, diversement défectueux, le sont bien autant que la manie de n’employer que des termes pompeux, retentissants et poétiques, en évitant les mots indispensables et au service de tout le monde : des deux côtés, j’ose le dire, on pèche également34. Ici l’on affiche trop d’apprêt, là, trop de négligence ; l’un s’épile jusqu’aux jambes, l’autre néglige même ses aisselles.
Passons à la construction oratoire. Que de genres n’y signalerai-je pas qui offensent le goût ? Ou bien on l’aime hachée et raboteuse : on s’étudie à briser toute phrase tant soit peu unie et coulante ; on veut que toute transition soit une secousse ; on tient pour mâle et vigoureuse une diction qui choque l’oreille de ses aspérités. Ou bien ce n’est point une construction oratoire : c’est une phrase musicale, tant les sons les plus flatteurs y sont filés avec mollesse. Que dire de celles où les mots essentiels reculent et se font si longtemps attendre ? À peine est-ce à la chute de la période qu’ils reviennent. Et ces constructions si lentes à se dérouler, ces constructions cicéroniennes35 à pente continue, qui vous tiennent mollement suspendu, fidèles, comme d’habitude, à leur marche propre, à leur même cadence ?
Le choix de la pensée peut être vicieux de deux manières : si elle est mesquine et puérile, ou inconvenante et risquée jusqu’à l’impudence ; puis, si elle est trop fleurie, trop doucereuse ; si elle se perd dans le vide, et, sans nul effet, n’amène que des sons. Pour introduire ces défauts, il suffit d’un contemporain en possession du sceptre de l’éloquence : tous les autres l’imitent et se transmettent ses exemples. Ainsi, quand florissait Salluste, les sens mutilés, les chutes brusques et inattendues, une obscure concision étaient de l’élégance. Arruntius, homme d’une moralité rare36, qui a écrit l’histoire de la guerre Punique, fut de l’école de Salluste et s’efforça de saisir son genre. Il y a dans Salluste : Exercitum argento fecit, c’est-à-dire, avec de l’argent il leva une armée, Arruntius, épris de cette locution, l’a mise à chaque page. Il dit quelque part : Fugam nostris fecere ; Ils firent les nôtres s’enfuir. Ailleurs : Hiero, rex Syracusanorum, bellum fecit (fut l’instigateur de la guerre). Ailleurs encore : Quæ audita Panormitanos dedere Romanis fecere ; Ces nouvelles firent se rendre aux Romains les Panormitains. J’ai voulu te donner un échantillon : tout le livre est tissu de ces façons de parler. Clair-semées dans Salluste, elles fourmillent dans Arruntius, et presque sans interruption. La raison en est simple : le premier y tombait par hasard ; le second courait après. Or, tu vois où l’on va, quand d’un travers on s’est fait un type. Salluste a dit : Aquis hiemantibus ; l’hiver suspendait la navigation. Arruntius écrit, au premier livre de sa Guerre Punique : Repente hiemavit tempestas. Dans un autre endroit, pour dire que l’année fut très-froide : Totus hiemavit annus ; toute l’année fut hiver. Et plus loin : Hiemante aquilone. Sans cesse et partout le même verbe se trouve enchâssé. Salluste ayant dit quelque part : Inter arma civilia, æqui bonique famas petit ; Dans les guerres civiles il aspire aux renoms d’homme juste et honnête ; l’imitateur n’a pu se défendre de mettre au début même de son premier livre : Ingentes esse famas de Regulo ; Regulus eut d’immenses renoms.
Évidemment ces vices de style et d’autres analogues, contractés par imitation, ne prouvent ni relâchement de mœurs ni corruption d’âme. Il faut qu’ils soient personnels, qu’ils naissent de notre fonds pour donner la mesure de nos penchants. Un homme violent a l’expression violente ; est-il passionné ? elle sera vive ; efféminé ? maniérée et lâche. Tout comme ces gens qui s’épilent la barbe ou en conservent quelques bouquets ; qui se rasent de si près le bord des lèvres et laissent croître le reste du poil ; qui adoptent des manteaux de couleur bizarre, des toges d’étoffes transparentes ; ne voulant rien faire qui puisse passer inaperçu ; appelant, provoquant l’attention ; acceptant le blâme, pourvu qu’on les regarde : tel est dans ses écrits Mécène ; tels sont tous ceux qui donnent dans le faux, non par méprise, mais le sachant et le voulant.
Cela provient d’une âme profondément malade. La langue du buveur ne balbutie point avant que sa raison ne soit appesantie, affaissée ou perdue ; de même ce genre et, pour dire vrai, cette ivresse de style n’attaque jamais qu’une âme déjà chancelante. C’est donc l’âme qu’il faut guérir : le sentiment, l’expression, tout vient d’elle ; elle détermine l’habitude du corps, la physionomie, la démarche. Saine et vigoureuse, elle communique au discours son énergie, sa mâle fermeté. Abattue, le reste s’écroule avec elle.
… Le roi vivant, tous n’ont qu’un même esprit ;
Sa mort brise le pacte[4].
Notre roi c’est notre âme. Tant que sa force est entière, elle retient tout l’homme dans le devoir par le frein de la subordination : pour peu qu’elle vacille, l’ébranlement est général. Mais a-t-elle cédé à la volupté, ses facultés aussi et son action se paralysent ; tout son effort n’est plus qu’impuissance et avortement.
Le parallèle que j’ai commencé, suivons-le jusqu’au bout : notre âme est tantôt roi, tantôt tyran : roi, quand ses vues tendent à l’honnête, et que veillant au salut du corps commis à sa garde, elle n’en exige rien de bas, rien d’avilissant ; si au contraire elle est emportée, cupide, sensuelle, elle tombe sous une qualification odieuse et sinistre, elle devient tyran. Alors des passions effrénées s’emparent d’elle et la poussent au mal, heureuses d’abord comme cette populace qui, aux largesses publiques, gorgée d’un superflu funeste, gaspille ce qu’elle ne peut dévorer. Puis quand, de progrès en progrès, la fièvre a miné toutes les forces, quand la moelle et les muscles sont pénétrés du poison de l’intempérance, l’image des plaisirs auxquels ses excès l’ont rendu inhabile fait la dernière joie de l’homme : en guise de voluptés qui lui soient propres, il a le spectacle de celles des autres, pourvoyeur et témoin de débauches dont l’abus lui a interdit l’usage. Moins flatté des délices qui affluent autour de lui que désespéré de voir que son palais ni son estomac ne peuvent absorber tout cet appareil de table, ni lui-même se vautrer dans tous les accouplements de ses mignons et prostituées, il gémit, car la plus grande part de sa félicité échappe à ses étroites facultés physiques, elle est perdue.
N’est-il pas vrai, cher Lucilius, que ce délire vient de ce que nul de nous ne songe qu’il est mortel, qu’il est débile, que nul, après tout, ne songe qu’il n’est qu’un ? Considère nos cuisines. Vois courir et se croiser au milieu de tous ces feux nos cuisiniers : te semble-t-il que ce soit pour un seul ventre qu’une telle cohue apprête tant de mets ? Vois les celliers où vieillissent nos vins, et ces greniers encombrés des vendanges de plus d’un siècle : te semble-t-il que pour un seul gosier se gardent depuis tant de consulats les vins de tant de pays ? Vois en combien de lieux le soc retourne la terre, que de milliers de colons l’exploitent et la fouillent : te semble-t-il que ce soit pour une seule bouche qu’on ensemence la Sicile et l’Afrique37. On reviendrait à la sagesse et on modérerait ses désirs si, se comptant pour un seul homme, et de plus38, mesurant la capacité de son corps, on se reconnaissait hors d’état de consommer ni beaucoup, ni longtemps. Mais rien ne te disposera à la tempérance en toutes choses comme de songer souvent que la vie est courte, et de plus incertaine. Quoi que tu fasses, pense à la mort.
LETTRE CXIV.
27. Question traitée par Cicéron, Brutus, xiii, et par Quintilien, XII, X et XVI.
28. Mot de Platon. « Le style est l’homme même. » (Buffon.)
29. « La littérature est l’expression de la société. » (Mme de Staël.) Voir aussi Nouv. Héloise, VI, Lettre v.
30. Voir Lettre cxv : Oratio vultus animi.
31. Le vers se sent toujours des bassesses du cœur. (Boileau.)
Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.
(Voltaire, Ép. à Clairon.)
Voir Quintil. , XI, Initio.
32. Voir de la Providence, iii , et Lettre cxii. Sur l’afféterie de Mécène, consulter Quintilien, IX, iv. Suétone, August., lxxxvi. Tacite, de Orat., xxvi. Macrob. , II, iv. On la sentira surlout en lisant de ses vers à Horace dans Suétone, Vie d’Horace, et dans les Étymologies d’Isidore, l. IX.
33. Voir de la Vie heureuse, ii.
Ainsi qu’en sots auteurs.
Notre siècle est fertile en sots admirateurs :
Il en est chez le duc, il en est chez le prince.
(Boileau, Art poétique.)
34. « Opposez-vous fortement à la vicieuse imitation de quelques jeunes docteurs qui travaillent tant qu’ils peuvent au restablissement de la barbarie. Leurs locutions sont ou estrangères, ou poétiques : leurs périodes sont toutes rimes ou antithèses. S’il y a dans les mauvais livres quelque mot pourri de vieillesse, ou monstrueux par sa nouveauté, une métaphore plus effrontée que les autres, une expression insolente et téméraire, ils recueillent ces ordures avec soin et s’en parent avec curiosité. Voilà une étrange maladie et de vilaines amours.» (Balzac, XII, Lettre iv).
35. Voir Lettre c.
36. Sénèque fait contraster à dessein ce mérite d’Arruntius avec les vices de Salluste, pour prouver, comme il le dit plus bas, que l’imitation du style n’implique pas toujours l’imitation des mœurs.
37. Voir Lettres lxxxix et xcv. Consol.à Helvia, x.
38. « Cette vie qui en couvre tant d’autres, de qui tant d’autres vies dépendent, qui occupe tant de monde par son usage, remplit tant de places, se desplace-t-elle comme celle qui tient à son simple nœud ? Nul de nous ne pense assez n’estre qu’un. » (Montaigne, II, xiii.)
« Cet homme qui a tant de charges, tant de titres, tant d’honneurs, tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, ne se comptera jamais pour un seul homme ; et il ne considère pas qu’il ne fait que de vains efforts, puisqu’enfin, quelque soin qu’il prenne de s’accroître et de se multiplier en tant de manières et par tant de titres superbes, il ne faut qu’une seule mort pour tout abattre, et un seul tombeau pour tout enfermer. » (Bossuet , Sur la Nativité.)
↑ Je lis avec Scaliger: remigant aulieu de remittant.
↑ Je lis fanatur, nec more. Tyrani. Les textes sont très équivoques.
↑ Térentia, qu'il répudiait sans cesse, pour la reprendre toujours. Voir De la Providence, III.
↑ Géorg., IV, 212.
Lettre 115
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 411-415).
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Lettre 116 ►
Lettre CXV.
Que le discours est le miroir de l’âme. Beauté de la vertu. Sur l’avarice.
Ne te tourmente pas trop du choix et de l’arrangement des mots, Lucilius, non : j’ai de plus graves soins à t’imposer. Songe à la substance, et point à la forme, moins à écrire même qu’à sentir ce que tu écris, et à le sentir de manière à mieux te l’approprier, à le marquer comme de ton sceau. Toute production que tu verras soucieusement travaillée et polie part, sois-en sûr, d’un esprit préoccupé de minuties. Qui pense noblement s’exprime avec plus de simplicité, d’aisance, et porte dans tous ses discours une mâle assurance plutôt que de l’apprêt. Tu connais nombre de jeunes gens à barbe et à chevelure luisantes, sortis tout entiers d’une boîte à toilette : n’espère d’eux rien de viril, rien de substantiel. Le style est la physionomie de l’âme : s’il est peigné coquettement, fardé, artificiel, il est clair que l’âme non plus n’est pas franche, et a quelque chose d’affecté. Des colifichets ne sont point la parure d’un homme39.
S’il nous était donné de voir à découvert le cœur de l’homme de bien, quel magnifique tableau, que de sainteté et de majesté calme éblouirait nos yeux ! D’un côté la justice et la tempérance, de l’autre la prudence et la force se prêtant un mutuel éclat ; puis la frugalité, la continence, la résignation, l’indulgence, l’affabilité et l’humanité, cette vertu, le croirait-on ? si rare chez l’homme, verseraient là toutes leurs splendeurs. Et combien la prévoyance, l’élégance des mœurs et, pour couronner le tout, la magnanimité la plus haute n’y ajouteraient-elles pas de noblesse et d’autorité imposante ! Merveilleux ensemble de grâce et de dignité, qui n’exciterait notre amour qu’en nous remplissant de vénération ! À l’aspect de cette auguste et radieuse figure sans parallèle visible ici-bas, ne resterait-on pas, comme à l’apparition d’une divinité, frappé d’extase, immobile ; ne la prierait-on pas du fond de l’âme de se laisser voir impunément40 ? Puis, grâce à la bienveillance empreinte sur ses traits, ne s’enhardirait-on pas à l’adorer, à la supplier ; et, après avoir longtemps contemplé cette élévation, cette grandeur si fort au-dessus de ce qu’on voit parmi nous, ce regard d’une étrange douceur, et néanmoins brillant d’un feu si vif, alors enfin, comme notre Virgile, ne s’écrierait-on pas dans un religieux enthousiasme :
Ô vierge ! de quel nom faut-il que je t’appelle ?
Car tes traits ni ta voix ne sont d’une mortelle :
Qui que tu sois, du moins prends pitié de nos maux[1]!
On obtient d’elle aide et pitié quand on sait l’honorer. Or, ce ne sont ni les gras taureaux et leurs chairs sanglantes, ni les offrandes d’or et d’argent, ni les tributs versés au trésor d’un temple qui l’honorent, c’est la droiture et la pureté d’intention41.
Non, je le répète, il n’est point de cœur qui ne s’embrasât d’amour pour elle, si elle daignait se manifester à nous : car aujourd’hui, jouets de mille prestiges, nos yeux sont fascinés par trop de clinquant ou noyés dans trop de ténèbres. Toutefois, de même qu’au moyen de certains remèdes on se rend la vue plus perçante et plus nette, si nous voulions écarter tout obstacle des yeux de notre esprit, nous pourrions découvrir cette vertu, même enfouie dans cette prison du corps, sous les lambeaux de l’indigence, à travers l’abjection et l’opprobre42. Et nous la verrions dans toute sa beauté, bien que sous les plus vils dehors. D’autre part aussi nous pénétrerions la souillure et la misère des âmes qu’a paralysées le vice, malgré l’éblouissante pompe des richesses qui rayonneraient autour d’elles, malgré les honneurs et les grands pouvoirs dont le faux éclat frapperait nos sens. Alors nous pourrions comprendre combien est méprisable ce que nous admirons, en vrais enfants pour qui le moindre hochet a tant de prix. Car ils préfèrent à leurs parents, à leurs frères, des colliers achetés avec une pièce de menu cuivre. « Entre eux et nous, dit Ariston, quelle est la différence ? Que ce sont des tableaux, des statues qui nous passionnent ; que nos folies coûtent plus cher. » Un enfant trouve sur le rivage des cailloux polis et offrant quelque bigarrure, le voilà heureux : nous le sommes, nous, des veines de ces énormes colonnes qu’envoient soit les sables d’Égypte, soit les déserts africains, pour orner quelque portique ou une salle à tenir un peuple de convives43. Nous admirons des murs plaqués de feuilles de marbre, quoique nous sachions quels vils matériaux elles cachent ; nous en imposons à nos yeux. Et revêtir d’or nos lambris, qu’est-ce autre chose que nous délecter d’un mensonge ? Car nous n’ignorons pas que cet or recouvre un bois grossier. Mais n’y a-t-il que nos murs et nos lambris qu’une mince décoration déguise extérieurement ? Tous ces gens que tu vois s’avancer tête haute n’ont que le vernis du bonheur. Examine bien, et sous cette légère écorce de dignité44 tu sauras combien il se loge de misères. Depuis que cette même chose qui occupe sur leurs sièges tant de magistrats et de juges, qui fait et les magistrats et les juges45, depuis que l’argent est si fort en honneur, le véritable honneur a perdu tout crédit : l’homme, tour à tour marchand et marchandise, ne s’informe plus du mérite des choses, mais de ce qu’elles se payent : c’est par spéculation qu’il fait le bien, par spéculation qu’il fait le mal. Il suit la vertu tant qu’il en espère quelque aubaine, prêt à passer dans l’autre camp, si le crime promet davantage. Nos parents nous élèvent dans l’admiration de l’or et de l’argent ; la cupidité qu’ils sèment dans nos jeunes cœurs y germe profondément et grandit avec nous. Et la multitude, partagée sur tout le reste, est unanime sur ce seul point, le culte de l’or. C’est l’or qu’elle souhaite aux siens ; quand elle veut sembler reconnaissante aux dieux, c’est l’or, comme la plus excellente des choses humaines, qu’elle leur consacre. Enfin nos mœurs sont déchues à ce point, que la pauvreté est une malédiction et un opprobre, méprisée du riche, en horreur au pauvre. Outre cela viennent les poètes qui dans leurs vers attisent nos passions, qui préconisent les richesses comme l’unique gloire et l’ornement de la vie. Les immortels ne leur semblent pouvoir donner ni posséder rien de meilleur46.
Sur cent colonnes d’or s’élevait radieux
Le palais du soleil[2]…
Tu vois à son char
Essieu d’or, timon d’or ; et d’espace en espace
De vifs rayons d’argent qu’un cercle d’or embrasse.
Pour tout dire, le siècle qu’ils nous peignent comme le plus heureux, ils l’appellent siècle d’or. Même chez les tragiques grecs, il ne manque pas de héros qui échangent contre le profit leur conscience, leur vie, leur honneur.
Fais que je sois riche, ô Plutus !
Je consens qu’infâme on me nomme ;
Est-il riche ? est le mot de tous ; on ne dit plus :
Honnête homme ? Tant vaut la bourse, tant vaut l’homme.
Ne rien avoir, voilà de quoi l’on doit rougir.
Nul ne s’enquiert ni d’où, ni par quelle aide
Est venu ce qu’on a, mais combien on possède.
Vivre riche est mon vœu ; pauvre, mieux vaut mourir.
Heureux celui qui meurt accumulant encore[3] !
Argent, suprême bien, le monde entier t’honore,
Toi toujours beau, plus précieux
Qu’un fils chéri, qu’une mère adorée,
Que d’un aïeul la vieillesse sacrée.
Si d’un pareil éclat Vénus charme les yeux,
Elle enflamme à bon droit les mortels et les dieux.
Quand ces derniers vers, qui sont d’Euripide, furent récités au théâtre, le peuple entier se leva tout d’un élan pour proscrire et l’acteur et la pièce ; mais Euripide, se précipitant sur la scène, pria les spectateurs d’attendre et de voir quelle serait la fin de cet admirateur de l’or. Bellérophon, dans cette tragédie, était puni comme le sont tous ses pareils dans le drame de la vie. Car jamais l’avarice n’évite son châtiment, bien qu’elle-même déjà se punisse assez. Oh ! que de larmes, que de travaux elle impose ! Qu’elle est misérable par ses désirs, misérable par ses profits ! Et les inquiétudes journalières qui torturent chacun selon la mesure de son avoir ! L’argent tourmente plus ses possesseurs que ses aspirants. Combien ils gémissent de leurs pertes, souvent grandes par le fait, plus grandes par l’imagination ! Enfin, le sort ne fît-il point brèche à leur bien, pour eux ne point gagner c’est perdre. Le monde pourtant les dit heureux et riches, et souhaite d’amasser autant qu’ils possèdent. Je l’avoue. Mais quoi ? Est-il condition pire à tes yeux que d’être à la fois misérable et envié ? Ah ! si l’on pouvait, avant d’aspirer aux richesses, entrer dans la confidence des riches ; avant de courir après les honneurs, lire dans le cœur des ambitieux, de ceux qui ont atteint le faîte des dignités ! On changerait certes de souhaits, à les voir en former sans cesse de nouveaux, tout en réprouvant les premiers. Car il n’est point d’homme que sa prospérité, vînt-elle au pas de course, satisfasse jamais. Il se plaint et de ses projets d’avancement et de leurs résultats : il préfère toujours ce qu’il a quitté47.
Tu devras à la philosophie l’avantage, au-dessus duquel je ne vois rien, de ne jamais te repentir de toi-même. Ce qui peut te mener vers cette félicité solide que nulle tempête n’ébranlera, ce ne sont point d’heureux enchaînements de mots, des périodes coulantes et flatteuses. Que les mots aillent comme ils voudront, pourvu que l’âme garde son harmonie, qu’elle reste grande ; qu’insoucieuse des préjugés, s’applaudissant de ce qui la fait blâmer des autres, elle juge de ses progrès par ses actes, et ne s’estime riche en doctrine qu’autant qu’elle est libre de désirs et de craintes.
LETTRE CXV.
39. Forma viros neglecta decet. (Ovide, Ars amandi.)
40. Voir Lettre LXXXIX au début ; Platon, Phèdre, x. Cicéron, Tusc., V, II, et des Devoirs, I, v. « Cette éternelle beauté pour qui les disciples de Platon se hâtaient de quitter la terre, ne se montre à ses amants ici-bas que voilée ; elle s’enveloppe dans les replis de l’univers comme dans un manteau : car si un seul de ses regards tombait directement sur le cœur de l’homme, il ne pourrait le soutenir, il se fendrait de délices. » (Chateaubr., Génie du Christian.)
41. Voir Lettre xcv.
42.
Sous des traits languissants, sous des dehors infâmes
Peuvent se dérober de magnifiques âmes.
(Pot- de-vin , Sat., A. Barbier.)
43. Voir de la Constance du sage, xii ; 15e Fragm. en prose ; Pope, Essai sur l’homme, II.
44.
J’ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur.
Mille petitesses réelles
Sous une écorce de grandeur.
Mille lâchetés infidèles
Sous un coloris de candeur.
(Gresset, la Chartreuse.)
45.
L’argent seul au palais peut faire un magistrat.
(Boileau, Sat. VIII.)
46. Voir Pétrone, c. lxxxviii.
47. Voir Lettre xxxvi.
↑ Énéide, I, 326.
↑ Ovid. Métam., II, 107.
↑ Les dix premiers vers sont tirés de divers endroits d'Euripide et de Sophocle.
Lettre 116
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 415-417).
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Lettre CXVI.
Qu’il faut bannir entièrement les passions.
« Lequel vaut mieux d’avoir des passions modérées, ou de n’en avoir aucunes ? » Question souvent débattue. Nos stoïciens les proscrivent ; les péripatéticiens veulent les régler. Moi je ne vois pas ce que peut avoir de salutaire ou d’utile une maladie, si modérée qu’elle soit[1]. Ne crains pas : je ne t’enlève rien de ce que tu ne veux pas qu’on te refuse ; je serai facile et indulgent pour ces objets d’affection que tu juges nécessaires, ou utiles, ou agréables à la vie : je n’ôterai que ce qui est vice. En te défendant le désir, je te permettrai le vouloir; tu feras les mêmes choses, mais sans trouble, avec une résolution plus ferme : tu goûteras mieux, dans leur essence même, les plaisirs. Ne viendront-ils pas mieux à toi, si tu leur commandes, que si tu leur obéis ?
« Mais il est naturel, dis-tu, que la perte d’un ami me déchire le cœur : donne à des pleurs si légitimes le droit de couler. Il est naturel d’être flatté de l’estime des hommes et contristé de leur mépris : pourquoi m’interdire cette vertueuse crainte d’une mauvaise renommée ? » Il n’est point de faiblesse qui n’ait son excuse prête, qui au début ne se fasse modeste et traitable, et de là n’arrive à de plus larges développements. Tu n’obtiendras pas qu’elle s’arrête, si tu as souffert son premier essor. Toute passion naissante est mal assurée : puis d’elle-même elle s’enhardit, elle prend force à mesure qu’elle avance : il est plus aisé de ne pas lui ouvrir son cœur que de l’en bannir. Toutes, qui peut le nier ? découlent en quelque sorte d’une source naturelle. La nature nous a commis le soin de nous-mêmes ; mais ce soin, dès qu’on y met trop de complaisance, devient vice. La nature a mêlé le plaisir à tous nos besoins, non pour que l’homme le recherchât, mais afin que les choses sans lesquelles on ne peut vivre nous offrissent plus de charme au moyen de cette alliance48. Le plaisir qui veut qu’on l’admette pour lui seul est mollesse. Fermons donc la porte aux passions, puisqu’on a moins de peine, encore une fois, à ne les pas recevoir qu’à les faire sortir49.
« Permets-moi, dis-tu, de donner quelque chose à l’affliction, quelque chose à la crainte. » Mais ce quelque chose s’étend toujours loin, et n’accepte pas tes arbitraires limites. Le sage peut, sans risque, ne pas s’armer contre lui-même d’une inquiète surveillance : ses chagrins, comme ses joies, s’arrêtent où il le veut ; pour nous, à qui la retraite n’est pas facile, le mieux est de ne point faire un seul pas en avant. Je trouve fort judicieuse la réponse de Panétius à un jeune homme qui voulait savoir si l’amour est permis au sage : « Quant au sage, lui dit-il, nous verrons plus tard ; pour vous et moi, qui sommes encore loin de l’être, gardons-nous de tomber à la merci d’une passion orageuse, emportée, esclave d’autrui, vile à ses propres yeux. Nous sourit-elle, sa bienveillance provoque nos désirs ; nous dédaigne-t-elle, c’est l’amour-propre qui nous enflamme. La facilité en amour nuit autant que la résistance : on se laisse prendre à l’une, on veut triompher de l’autre. Convaincus de notre faiblesse, sauvons-nous dans l’indifférence. N’exposons nos débiles esprits ni au vin, ni à la beauté, ni à l’adulation, ni à aucune de ces choses qui nous flattent pour nous perdre. » Ce que Panétius répondit au sujet de l’amour, je le dirai pour telle affection que ce soit. Fuyons au plus loin tout sentier où l’on glisse ; sur le terrain le plus sec, nous nous tenons déjà si peu ferme ! Tu vas m’opposer ici le banal reproche fait aux stoïciens : « Vos promesses sont trop gigantesques, vos préceptes trop rigoureux. Faibles mortels, nous ne saurions tout nous interdire. Passez-moi une douleur mesurée, des désirs que je tempère, une colère qui va s’apaiser. » Sais-tu pourquoi leur morale est impraticable pour nous ? C’est que nous la croyons telle ; ou plutôt, certes, le motif réel est tout autre. Parce que nos défauts nous sont chers, nous les défendons ; nous aimons mieux les excuser que les expulser50. La nature donne à l’homme assez de force, s’il veut s’en servir, la recueillir toute pour se protéger, ou du moins ne la pas tourner contre lui-même. Nous ne voulons pas est le vrai mot ; nous ne pouvons pas est le prétexte51.
LETTRE CXVI.
48.
Partout d’un dieu clément la bonté salutaire
Attache à nos besoins un plaisir nécessaire.
(Voltaire, Disc. sur le plaisir.)
49. Voir Massillon. Sur la tiédeur, IIe Serm., IIe partie. Nouvelle Héloise, partie VI, Lettre vi.
50. Excusare quam excutere. Ainsi Fontenelle : Il est plus facile de s’abstenir que de se contenir.
51. Voir Lettre xcii, et de la Constance du sage, xv. Thucydide, Oraison funèb. prononcée par Périclès.
« Les bornes du possible dans les choses morales sont moins étroites que nous ne pensons ; ce sont nos faiblesses, nos vices, nos préjugés qui les rétrécissent. Les âmes basses ne croient point aux grands hommes : de vils esclaves sourient d’un air moqueur à ce mot de liberté. Par ce qui s’est fait, considérons ce qui se peut faire. » (Rousseau, Contr. social, xii.)
↑ Voir Lettre lxxxv, et De la colère, I, vii ; III, x.
Lettre 117
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 417-424).
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Lettre CXVII.
Quelle différence les stoïciens mettaient entre la sagesse et être sage. Du suicide.
Tu m’attireras beaucoup d’affaires et me jetteras, à ton insu, dans un grand et fâcheux procès, en me posant de ces questions délicates sur lesquelles je ne saurais me séparer de mes maîtres sans manquer à ce que je leur dois, ni juger comme eux sans blesser ma conscience. « Tu demandes s’il est vrai, comme les stoïciens le prétendent, que la sagesse soit un bien, mais que ce ne soit pas un bien d’être sage. Exposons d’abord leur opinion, puis je hasarderai la mienne. Nos stoïciens veulent que ce qui est bien soit corps[1], parce que le bien agit, et que tout ce qui agit est corps. Le bien est utile ; il faut pour cela qu’il fasse quelque chose et ainsi qu’il soit corps. La sagesse est un bien, disent-ils ; de là ils sont amenés à la dire aussi corporelle. Être sage n’emporte pas, selon eux, la même condition. C’est chose incorporelle et accidentelle à la première, c’est-à-dire à la sagesse : c’est pourquoi elle ne fait rien et n’est point utile. « Quoi ! s’écrie-t-on, les stoïciens ne disent-ils pas que c’est un bien d’être sage ? » Ils le disent, mais en le rapportant à son principe, qui est proprement la sagesse.
Écoute ce qu’on leur répond, avant que je fasse scission et que je me range d’un autre parti. « À ce compte-là, vivre heureux ne serait pas un bien. » Bon gré mal gré il faut qu’ils disent : « La vie heureuse est un bien ; vivre heureux n’en est pas un. » Ici encore on leur fait cette autre objection. « Vous voulez être sages ; il est donc désirable de l’être ; si c’est chose désirable, c’est un bien. » Voilà nos gens réduits à torturer les termes, à allonger ce mot expetere d’une syllabe dont notre langue ne souffre pas l’adjonction, et que j’ajouterai pourtant, si tu le permets. L’expetendum, selon eux, c’est ce qui est bien ; l’expetibile, ce qui survient en outre du bien obtenu. On ne le cherche pas comme bien, mais il s’ajoute au bien qu’on recherche. — Pour moi, je ne pense pas ainsi, et je crois que nos stoïciens ne vont aussi loin que parce que leur première proposition les lie, et qu’ils ne peuvent plus changer la formule.
Nous avons coutume d’accorder beaucoup au préjugé universel ; et ce nous est une preuve de vérité qu’un sentiment soit partagé par tous. L’existence des dieux, par exemple, se déduit, entre autres raisons, de l’opinion qui sur ce point est innée dans tous les esprits, de ce que, nulle part, nulle race d’hommes n’est rejetée en dehors de toute loi et de toute morale jusqu’à ne pas croire à des dieux quelconques. Quand nous dissertons sur l’immortalité des âmes, ce n’est pas une légère autorité à nos yeux que l’accord unanime des hommes à craindre ou à révérer des lieux infernaux52. J’invoque de même ici une croyance universelle : tu ne trouveras personne qui ne pense et que la sagesse est un bien, et que c’est un bien d’être sage.
Je n’imiterai pas les gladiateurs vaincus, qui d’ordinaire font appel au peuple : je commencerai la lutte avec nos propres armes. Ce qui survient à quelqu’un se trouve-t-il hors de lui ou en lui ? S’il se trouve en lui, c’est un corps aussi bien que lui ; car rien ne peut survenir sans contact : or, ce qui touche est corps. S’il est hors de lui, il s’est éloigné après être survenu ; ce qui s’éloigne a du mouvement : or, ce qui a du mouvement est corps. Tu comptes que je vais dire que même chose est la course et courir, même chose la chaleur et avoir chaud, même chose la lumière et luire. J’accorde que ce sont choses distinctes, mais non de condition diverse. Si la santé est chose indifférente, se bien porter ne le sera pas moins ; s’il en est de même de la beauté, ce sera aussi chose indifférente que d’être beau. Si la justice est un bien, c’est encore un bien d’être juste. Si une turpitude est un mal, c’en sera un de la commettre, aussi sûrement que, si la chassie est un mal, c’est un mal d’être chassieux. Et, pour que tu le saches, l’un ne peut être sans l’autre. Qui est sage a la sagesse ; qui a la sagesse est sage. Il est si impossible de douter que l’un ne soit tel que l’autre, que tous deux semblent à quelques-uns être une seule et même chose.
Mais je demanderais volontiers, puisque toutes choses sont ou bonnes, ou mauvaises, ou indifférentes, dans quelle classe on place être sage ? Ce n’est pas un bien, dit-on ; ni un mal sans doute : c’est donc chose intermédiaire ou indifférente. Or, nous appelons ainsi ce qui peut échoir au méchant comme au bon : la fortune, par exemple, la beauté, la noblesse. Être sage ne peut échoir qu’au bon : donc ce n’est pas chose indifférente. Mais on ne peut même appeler mal ce qui ne peut échoir au méchant : donc c’est un bien. Ce qu’on n’a pas sans être bon est un bien ; être sage n’appartient qu’au bon, donc c’est un bien. « C’est, dis-tu, chose accidentelle à la sagesse. » Cet état que tu nommes être sage fait-il ou comporte-t-il la sagesse ? Dans l’un ou l’autre cas, c’est toujours un corps ; car ce qui est fait et ce qui fait est corps : s’il est corps, c’est un bien ; car il ne lui manquait pour cela que de ne pas être incorporel.