Émaux et camées (page 3)
Tous les Œdipes du Salon.
L’antique Isis légua ses voiles
Aux modernes filles du Nil ;
Mais, sous le bandeau, deux étoiles
Brillent d’un feu pur et subtil.
Ces yeux, qui sont tout un poème
De langueur et de volupté,
Disent, résolvant le problème,
« Sois l’amour, je suis la beauté. »
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d’où la vue embrasse
Tant de monts bleus coiffés d’argent.
La feuille, hier encor pliée
Dans son étroit corset d’hiver,
Met sur la branche déliée
Les premières touches de vert.
Mais en vain le soleil excite
La sève des rameaux trop lents ;
La fleur retardataire hésite
À faire voir ses thyrses blancs.
Pourtant le pêcher est tout rose,
Comme un désir de la pudeur,
Et le pommier, que l’aube arrose,
S’épanouit dans sa candeur.
La véronique s’aventure
Près des boutons d’or dans les prés,
Les caresses de la nature
Hâtent les germes rassurés.
Il me faut retourner encore
Au cercle d’enfer où je vis ;
Marronniers, pressez-vous d’éclore
Et d’éblouir mes yeux ravis.
Vous pouvez sortir pour la fête
Vos girandoles sans péril.
Un ciel bleu luit sur votre faîte
Et déjà mai talonne avril.
Par pitié, donnez cette joie
Au poète dans ses douleurs,
Qu’avant de s’en aller, il voie
Vos feux d’artifice de fleurs.
Grands marronniers de la terrasse,
Si fiers de vos splendeurs d’été,
Montrez-vous à moi dans la grâce
Qui précède votre beauté.
Je connais vos riches livrées
Quand Octobre, ouvrant son essor,
Vous met des tuniques pourprées,
Vous pose des couronnes d’or.
Je vous ai vus, blanches ramées,
Pareils aux dessins que le froid
Aux vitres d’argent étamées
Trace la nuit avec son doigt.
Je sais tous vos aspects superbes,
Arbres géants, vieux marronniers,
Mais j’ignore vos fraîches gerbes
Et vos arômes printaniers…
Adieu ! je pars, lassé d’attendre ;
Gardez vos bouquets éclatants !
Une autre fleur, suave et tendre,
Seule à mes yeux fait le printemps.
Que mai remporte sa corbeille !
Il me suffit de cette fleur :
Toujours pour l’âme et pour l’abeille
Elle a du miel pur dans le cœur ;
Par le ciel d’azur ou de brume,
Par la chaude ou froide saison,
Elle sourit, charme et parfume,
Violette de la maison !
LA MANSARDE
Sur les tuiles où se hasarde
Le chat guettant l’oiseau qui boit,
De mon balcon une mansarde
Entre deux tuyaux s’aperçoit.
Pour la parer d’un faux bien-être,
Si je mentais comme un auteur,
Je pourrais faire à sa fenêtre
Un cadre de pois de senteur,
Et vous y montrer Rigolette
Riant à son petit miroir,
Dont le tain rayé ne reflète
Que la moitié de son œil noir ;
Ou, la robe encor sans agrafe,
Gorge et cheveux au vent, Margot
Arrosant avec sa carafe
Son jardin planté dans un pot ;
Ou bien quelque jeune poète,
Qui scande ses vers sibyllins
En contemplant la silhouette
De Montmartre et de ses moulins.
Par malheur, ma mansarde est vraie ;
Il n’y grimpe aucun liseron,
Et la vitre y fait voir sa taie,
Sous l’ais verdi d’un vieux chevron.
Pour la grisette et pour l’artiste,
Pour le veuf et pour le garçon,
Une mansarde est toujours triste :
Le grenier n’est beau qu’en chanson.
Jadis, sous le comble dont l’angle
Penchait les fronts pour le baiser,
L’Amour, content d’un lit de sangle,
Avec Suzon venait causer ;
Mais pour ouater notre joie
Il faut des murs capitonnés,
Des flots de dentelle et de soie,
Des lits par Monbro festonnés.
Un soir, n’étant pas revenue,
Margot s’attarde au mont Bréda,
Et Rigolette entretenue
N’arrose plus son réséda.
Voilà longtemps que le poète,
Las de prendre la rime au vol,
S’est fait reporter de gazette,
Quittant le ciel pour l’entresol.
Et l’on ne voit contre la vitre
Qu’une vieille au maigre profil,
Devant Minet, qu’elle chapitre,
Tirant sans cesse un bout de fil.
LA MONTRE
Deux fois je regarde ma montre,
Et deux fois à mes yeux distraits
L’aiguille au même endroit se montre :
Il est une heure… une heure après.
La figure de la pendule
En rit dans le salon voisin,
Et le timbre d’argent module
Deux coups vibrant comme un tocsin ;
Le cadran solaire me raille
En m’indiquant, de son long doigt,
Le chemin que sur la muraille
A fait son ombre qui s’accroît ;
Le clocher avec ironie
Dit le vrai chiffre, et le beffroi,
Reprenant la note finie,
A l’air de se moquer de moi.
Tiens ! la petite bête est morte.
Je n’ai pas mis hier encor,
Tant ma rêverie était forte,
Au trou de rubis la clef d’or !
Et je ne vois plus dans sa boîte
Le fin ressort du balancier
Aller, venir, à gauche, à droite,
Ainsi qu’un papillon d’acier.
C’est bien de moi ! Quand je chevauche
L’Hippogriffe, au pays du Bleu,
Mon corps sans âme se débauche,
Et s’en va comme il plaît à Dieu !
L’éternité poursuit son cercle
Autour de ce cadran muet,
Et le Temps, l’oreille au couvercle,
Cherche ce cœur qui remuait :
Ce cœur que l’enfant croit en vie,
Et dont chaque pulsation
Dans notre poitrine est suivie
D’une égale vibration,
Il ne bat plus ; mais son grand frère
Toujours palpite à mon côté.
— Celui que rien ne peut distraire,
Quand je dormais, l’a remonté !
LA NUE
À l’horizon monte une nue,
Sculptant sa forme dans l’azur :
On dirait une vierge nue
Émergeant d’un lac au flot pur.
Debout dans sa conque nacrée,
Elle vogue sur le bleu clair,
Comme une Aphrodite éthérée,
Faite de l’écume de l’air.
On voit onder en molles poses
Son torse au contour incertain,
Et l’aurore répand des roses
Sur son épaule de satin.
Ses blancheurs de marbre et de neige
Se fondent amoureusement
Comme, au clair-obscur du Corrège,
Le corps d’Antiope dormant.
Elle plane dans la lumière
Plus haut que l’Alpe ou l’Apennin ;
Reflet de la beauté première,
Sœur de « l’éternel féminin. »
À son corps, en vain retenue,
Sur l’aile de la passion
Mon âme vole à cette nue
Et l’embrasse comme Ixion.
La raison dit : « Vague fumée,
Où l’on croit voir ce qu’on rêva,
Ombre au gré du vent déformée,
Bulle qui crève et qui s’en va ! »
Le sentiment répond : « Qu’importe !
Qu’est-ce après tout que la beauté,
Spectre charmant qu’un souffle emporte,
Et qui n’est rien, ayant été !
« À l’Idéal ouvre ton âme ;
Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime ! — C’est l’essentiel ! »
LA ROSE-THÉ
La plus délicate des roses
Est, à coup sûr, la rose-thé.
Son bouton aux feuilles mi-closes
De carmin à peine est teinté.
On dirait une rose blanche
Qu’aurait fait rougir de pudeur,
En la lutinant sur la branche,
Un papillon trop plein d’ardeur.
Son tissu rose et diaphane
De la chair a le velouté ;
Auprès, tout incarnat se fane
Ou prend de la vulgarité.
Comme un teint aristocratique
Noircit les fronts bruns de soleil,
De ses sœurs elle rend rustique
Le coloris chaud et vermeil.
Mais si votre main qui s’en joue,
À quelque bal, pour son parfum,
La rapproche de votre joue,
Son frais éclat devient commun.
Il n’est pas de rose assez tendre
Sur la palette du Printemps,
Madame, pour oser prétendre
Lutter contre vos dix-sept ans.
La peau vaut mieux que le pétale,
Et le sang pur d’un noble cœur
Qui sur la jeunesse s’étale
De tous les roses est vainqueur !
LA SOURCE
Tout près du lac filtre une source,
Entre deux pierres, dans un coin ;
Allègrement l’eau prend sa course
Comme pour s’en aller bien loin.
Elle murmure : « Oh ! quelle joie !
Sous la terre il faisait si noir !
Maintenant ma rive verdoie,
Le ciel se mire à mon miroir.
« Les myosotis aux fleurs bleues
Me disent : « Ne m’oubliez pas ! »
Les libellules de leurs queues
M’égratignent dans leurs ébats ;
« À ma coupe l’oiseau s’abreuve…
Qui sait ? après quelques détours
Peut-être deviendrai-je un fleuve
Baignant vallons, rochers et tours.
« Je broderai de mon écume
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
À l’Océan où tout finit. »
Ainsi la jeune source jase,
Formant cent projets d’avenir ;
Comme l’eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir ;
Mais le berceau touche à la tombe,
Le géant futur meurt petit :
Née à peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l’engloutit !
LE CHÂTEAU DU SOUVENIR
La main au front, le pied dans l’âtre,
Je songe, et cherche à revenir,
Par delà le passé grisâtre,
Au vieux château du Souvenir.
Une gaze de brume estompe
Arbres, maisons, plaines, coteaux,
Et l’œil au carrefour qui trompe
En vain consulte les poteaux.
J’avance parmi les décombres
De tout un monde enseveli,
Dans le mystère des pénombres,
À travers des limbes d’oubli.
Mais voici, blanche et diaphane,
La Mémoire, au bord du chemin,
Qui me remet, comme Ariane,
Son peloton de fil en main.
Désormais la route est certaine ;
Le soleil voilé reparaît,
Et du château la tour lointaine
Pointe au-dessus de la forêt.
Sous l’arcade où le jour s’émousse,
De feuilles en feuilles tombant,
Le sentier ancien dans la mousse
Trace encor son étroit ruban.
Mais la ronce en travers s’enlace,
La liane tend son filet,
Et la branche que je déplace
Revient et me donne un soufflet.
Enfin, au bout de la clairière,
Je découvre du vieux manoir
Les tourelles en poivrière
Et les hauts toits en éteignoir.
Sur le comble aucune fumée
Rayant le ciel d’un bleu sillon ;
Pas une fenêtre allumée
D’une figure ou d’un rayon.
Les chaînes du pont sont brisées ;
Aux fossés, la lentille d’eau
De ses taches vert-de-grisées
Étale le glauque rideau.
Des tortuosités de lierre
Pénètrent dans chaque refend,
Payant la tour hospitalière
Qui les soutient… en l’étouffant.
Le porche à la lune se ronge,
Le temps le sculpte à sa façon,
Et la pluie a passé l’éponge
Sur les couleurs de mon blason.
Tout ému, je pousse la porte,
Qui cède et geint sur ses pivots ;
Un air froid en sort et m’apporte
Le fade parfum des caveaux.
L’ortie aux morsures aiguës,
La bardane aux larges contours,
Sous les ombelles des ciguës,
Prospèrent dans l’angle des cours.
Sur les deux chimères de marbre,
Gardiennes du perron verdi,
Se découpe l’ombre d’un arbre
Pendant mon absence grandi.
Levant leurs pattes de lionne,
Elles se mettent en arrêt ;
Leur regard blanc me questionne,
Mais je leur dis le mot secret.
Et je passe. — Dressant sa tête,
Le vieux chien retombe assoupi,
Et mon pas sonore inquiète
L’écho dans son coin accroupi.
Un jour louche et douteux se glisse
Aux vitres jaunes du salon
Où figurent, en haute lisse,
Les aventures d’Apollon :
Daphné, les hanches dans l’écorce,
Étend toujours ses doigts touffus,
Mais aux bras du dieu qui la force
Elle s’éteint, spectre confus ;
Apollon, chez Admète, garde
Un troupeau, des mites atteint ;
Les neuf Muses, troupe hagarde,
Pleurent sur un Pinde déteint ;
Et la Solitude en chemise
Trace au doigt le mot Abandon
Dans la poudre qu’elle tamise
Sur le marbre du guéridon.
Je retrouve au long des tentures,
Comme des hôtes endormis,
Pastels blafards, sombres peintures,
Jeunes beautés et vieux amis.
Ma main tremblante enlève un crêpe,
Et je vois mon défunt amour,
Jupons bouffants, taille de guêpe,
La Cidalise en Pompadour !
Un bouton de rose s’entr’ouvre
À son corset enrubanné,
Dont la dentelle à demi couvre
Un sein neigeux d’azur veiné.
Ses yeux ont de moites paillettes,
Comme aux feuilles que le froid mord ;
La pourpre monte à ses pommettes,
Éclat trompeur, fard de la mort !
Elle tressaille à mon approche,
Et son regard, triste et charmant,
Sur le mien, d’un air de reproche,
Se fixe douloureusement.
Bien que la vie au loin m’emporte,
Ton nom dans mon cœur est marqué,
Fleur de pastel, gentille morte,
Ombre en habit de bal masqué !
La nature, de l’art jalouse,
Voulant dépasser Murillo,
À Paris créa l’Andalouse
Qui rit dans le second tableau.
Par un caprice poétique,
Notre climat brumeux para
D’une grâce au charme exotique
Cette autre Petra Camara :
De chaudes teintes orangées
Dorent sa joue au fard vermeil ;
Ses paupières de jais frangées
Filtrent des rayons de soleil ;
Entre ses lèvres d’écarlate
Scintille un éclair argenté,
Et sa beauté splendide éclate
Comme une grenade en été.
Au son des guitares d’Espagne
Ma voix longtemps la célébra.
Elle vint un jour, sans compagne,
Et ma chambre fut l’Alhambra.
Plus loin, une beauté robuste,
Aux bras forts cerclés d’anneaux lourds,
Sertit le marbre de son buste
Dans les perles et le velours ;
D’un air de reine qui s’ennuie
Au sein de sa cour à genoux,
Superbe et distraite, elle appuie
La main sur un coffre à bijoux ;
Sa bouche humide et sensuelle
Semble rouge du sang des cœurs ;
Et, pleins de volupté cruelle,
Ses yeux ont des défis vainqueurs.
Ici, plus de grâce touchante,
Mais un attrait vertigineux.
On dirait la Vénus méchante
Qui préside aux amours haineux.
Cette Vénus, mauvaise mère,
Souvent a battu Cupidon.
Ô toi, qui fus ma joie amère,
Adieu pour toujours… et pardon !
Dans son cadre, que l’ombre moire,
Au lieu de réfléchir mes traits,
La glace ébauche de mémoire
Le plus ancien de mes portraits.
Spectre rétrospectif qui double
Un type à jamais effacé,
Il sort du fond du miroir trouble
Et des ténèbres du passé ;
Dans son pourpoint de satin rose,
Qu’un goût hardi coloria,
Il semble chercher une pose
Pour Boulanger ou Devéria ;
Terreur du bourgeois glabre et chauve,
Une chevelure à tous crins
De roi franc ou de lion fauve
Roule en torrent jusqu’à ses reins.
Tel, romantique opiniâtre,
Soldat de l’art qui lutte encor,
Il se ruait vers le théâtre
Quand d’Hernani sonnait le cor.
… La nuit tombe et met avec l’ombre
Ses terreurs aux recoins dormants.
L’inconnu, machiniste sombre,
Monte ses épouvantements.
Des explosions de bougies
Crèvent soudain sur les flambeaux !
Leurs auréoles élargies
Semblent des lampes de tombeaux.
Une main d’ombre ouvre la porte
Sans en faire grincer la clé.
D’hôtes pâles qu’un souffle apporte
Le salon se trouve peuplé.
Les portraits quittent la muraille,
Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
Sur leur visage qui s’éraille,
La crasse fauve du vernis.
D’un reflet rouge illuminée,
La bande se chauffe les doigts
Et fait cercle à la cheminée
Où tout à coup flambe le bois.
L’image au sépulcre ravie
Perd son aspect raide et glacé ;
La chaude pourpre de la vie
Remonte aux veines du Passé.
Les masques blafards se colorent
Comme au temps où je les connus.
Ô vous que mes regrets déplorent,
Amis, merci d’être venus !
Les vaillants de dix-huit cent trente,
Je les revois tels que jadis.
Comme les pirates d’Otrante
Nous étions cent, nous sommes dix.
L’un étale sa barbe rousse
Comme Frédéric dans son roc ;
L’autre superbement retrousse
Le bout de sa moustache en croc.
Drapant sa souffrance secrète
Sous les fiertés de son manteau,
Pétrus fume une cigarette
Qu’il baptise papelito.
Celui-ci me conte ses rêves,
Hélas ! jamais réalisés,
Icare tombé sur les grèves
Où gisent les essors brisés ;
Celui-là me confie un drame
Taillé sur le nouveau patron
Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
Causer Molière et Calderon.
Tom, qu’un abandon scandalise,
Récite Love’s labours lost,
Et Fritz explique à Cidalise
Le Walpurgisnachtstraum de Faust.
Mais le jour luit à la fenêtre ;
Et les spectres, moins arrêtés,
Laissent les objets transparaître
Dans leurs diaphanéités.
Les cires fondent consumées ;
Sous les cendres s’éteint le feu ;
Du parquet montent des fumées…
Château du Souvenir, adieu !
Encore une autre fois Décembre
Va retourner le sablier.
Le Présent entre dans ma chambre
Et me dit en vain d’oublier.