Émaux et camées (page 4)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Émaux et Camées · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE MERLE

Un oiseau siffle dans les branches

Et sautille gai, plein d’espoir,

Sur les herbes, de givre blanches,

En bottes jaunes, en frac noir.

C’est un merle, chanteur crédule,

Ignorant du calendrier,

Qui rêve soleil, et module

L’hymne d’avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse ;

L’Arve jaunit le Rhône bleu,

Et le salon, tendu de perse,

Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l’épaule ont l’hermine,

Comme des magistrats siégeant ;

Leur blanc tribunal examine

Un cas d’hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu’il essuie,

L’oiseau persiste en sa chanson ;

Malgré neige, brouillard et pluie,

Il croit à la jeune saison.

Il gronde l’aube paresseuse

De rester au lit si longtemps

Et, gourmandant la fleur frileuse,

Met en demeure le Printemps.

Il voit le jour derrière l’ombre ;

Tel un croyant, dans le saint lieu,

L’autel désert, sous la nef sombre,

Avec sa foi voit toujours Dieu.

À la nature il se confie,

Car son instinct pressent la loi.

Qui rit de ta philosophie,

Beau merle, est moins sage que toi !

LE MONDE EST MÉCHANT

Le monde est méchant, ma petite :

Avec son sourire moqueur

Il dit qu’à ton côté palpite

Une montre en place de cœur.

— Pourtant ton sein ému s’élève

Et s’abaisse comme la mer,

Aux bouillonnements de la sève

Circulant sous ta jeune chair.

Le monde est méchant, ma petite :

Il dit que tes yeux vifs sont morts

Et se meuvent dans leur orbite

À temps égaux et par ressorts.

— Pourtant une larme irisée

Tremble à tes cils, mouvant rideau,

Comme une perle de rosée

Qui n’est pas prise au verre d’eau.

Le monde est méchant, ma petite :

Il dit que tu n’as pas d’esprit,

Et que les vers qu’on te récite

Sont pour toi comme du sanscrit.

— Pourtant, sur ta bouche vermeille,

Fleur s’ouvrant et se refermant,

Le rire, intelligente abeille,

Se pose à chaque trait charmant.

C’est que tu m’aimes, ma petite,

Et que tu hais tous ces gens-là.

Quitte-moi ; — comme ils diront vite :

« Quel cœur et quel esprit elle a ! »

LE POÈME DE LA FEMME

MARBRE DE PAROS

Un jour, au doux rêveur qui l’aime,

En train de montrer ses trésors,

Elle voulut lire un poème,

Le poème de son beau corps.

D’abord, superbe et triomphante,

Elle vint en grand apparat,

Traînant avec des airs d’infante

Un flot de velours nacarat :

Telle qu’au rebord de sa loge

Elle brille aux Italiens,

Écoutant passer son éloge

Dans les chants des musiciens.

Ensuite, en sa verve d’artiste,

Laissant tomber l’épais velours,

Dans un nuage de batiste

Elle ébaucha ses fiers contours.

Glissant de l’épaule à la hanche,

La chemise aux plis nonchalants,

Comme une tourterelle blanche

Vint s’abattre sur ses pieds blancs.

Pour Apelle ou pour Cléomène,

Elle semblait, marbre de chair,

En Vénus Anadyomène

Poser nue au bord de la mer.

De grosses perles de Venise

Roulaient au lieu de gouttes d’eau,

Grains laiteux qu’un rayon irise,

Sur le frais satin de sa peau.

Oh ! quelles ravissantes choses,

Dans sa divine nudité,

Avec les strophes de ses poses,

Chantait cet hymne de beauté !

Comme les flots baisant le sable

Sous la lune aux tremblants rayons,

Sa grâce était intarissable

En molles ondulations.

Mais bientôt, lasse d’art antique,

De Phidias et de Vénus,

Dans une autre stance plastique

Elle groupe ses charmes nus :

Sur un tapis de Cachemire,

C’est la sultane du sérail,

Riant au miroir qui l’admire

Avec un rire de corail ;

La Géorgienne indolente,

Avec son souple narghilé,

Étalant sa hanche opulente,

Un pied sous l’autre replié,

Et, comme l’odalisque d’Ingres,

De ses reins cambrant les rondeurs,

En dépit des vertus malingres,

En dépit des maigres pudeurs !

Paresseuse odalisque, arrière !

Voici le tableau dans son jour,

Le diamant dans sa lumière ;

Voici la beauté dans l’amour !

Sa tête penche et se renverse

Haletante, dressant les seins,

Aux bras du rêve qui la berce,

Elle tombe sur ses coussins ;

Ses paupières battent des ailes

Sur leurs globes d’argent bruni,

Et l’on voit monter ses prunelles

Dans la nacre de l’infini.

D’un linceul de point d’Angleterre

Que l’on recouvre sa beauté :

L’extase l’a prise à la terre ;

Elle est morte de volupté !

Que les violettes de Parme,

Au lieu des tristes fleurs des morts

Où chaque perle est une larme,

Pleurent en bouquets sur son corps !

Et que mollement on la pose

Sur son lit, tombeau blanc et doux,

Où le poète, à la nuit close,

Ira prier à deux genoux !

LE SOUPER DES ARMURES

Biorn, étrange cénobite,

Sur le plateau d’un roc pelé,

Hors du temps et du monde, habite

La tour d’un burg démantelé.

De sa porte l’esprit moderne

En vain soulève le marteau :

Biorn verrouille sa poterne

Et barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l’aurore,

Biorn, sur son donjon perché,

À l’horizon contemple encore

La place du soleil couché.

Âme rétrospective, il loge

Dans son burg et dans le passé ;

Le pendule de son horloge

Depuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodales

Il erre, éveillant les échos,

Et ses pas, sonnant sur les dalles,

Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,

Ni gentilshommes, ni bourgeois ;

Mais les portraits de ses ancêtres

Causent avec lui quelquefois.

Et certains soirs, pour se distraire,

Trouvant manger seul ennuyeux,

Biorn, caprice funéraire,

Invite à souper ses aïeux.

Les fantômes, quand minuit sonne,

Viennent armés de pied en cap ;

Biorn, qui malgré lui frissonne,

Salue en haussant son hanap.

Pour s’asseoir, chaque panoplie

Fait un angle avec son genou,

Dont l’articulation plie

En grinçant comme un vieux verrou ;

Et tout d’une pièce, l’armure,

D’un corps absent gauche cercueil,

Rendant un creux et sourd murmure,

Tombe entre les bras du fauteuil.

Landgraves, rhingraves, burgraves,

Venus du ciel ou de l’enfer,

Ils sont tous là, muets et graves,

Les raides convives de fer !

Dans l’ombre, un rayon fauve indique

Un monstre, guivre, aigle à deux cous,

Pris au bestiaire héraldique

Sur les cimiers faussés de coups.

Du mufle des bêtes difformes

Dressant leurs ongles arrogants,

Partent des panaches énormes,

Des lambrequins extravagants ;

Mais les casques ouverts sont vides

Comme les timbres du blason ;

Seulement deux flammes livides

Y luisent d’étrange façon.

Toute la ferraille est assise

Dans la salle du vieux manoir,

Et, sur le mur, l’ombre indécise

Donne à chaque hôte un page noir.

Les liqueurs aux feux des bougies

Ont des pourpres d’un ton suspect ;

Les mets dans leurs sauces rougies

Prennent un singulier aspect.

Parfois un corselet miroite,

Un morion brille un moment ;

Une pièce qui se déboîte

Choit sur la nappe lourdement.

L’on entend les battements d’ailes

D’invisibles chauves-souris,

Et les drapeaux des infidèles

Palpitent le long du lambris.

Avec des mouvements fantasques

Courbant leurs phalanges d’airain,

Les gantelets versent aux casques

Des rasades de vin du Rhin,

Ou découpent au fil des dagues

Des sangliers sur des plats d’or…

Cependant passent des bruits vagues

Par les orgues du corridor.

La débauche devient farouche,

On n’entendrait pas tonner Dieu ;

Car, lorsqu’un fantôme découche,

C’est le moins qu’il s’amuse un peu.

Et la fantastique assemblée

Se tracassant dans son harnois,

L’orgie a sa rumeur doublée

Du tintamarre des tournois.

Gobelets, hanaps, vidrecomes,

Vidés toujours, remplis en vain,

Entre les mâchoires des heaumes

Forment des cascades de vin ;

Les hauberts en bombent leurs ventres,

Et le flot monte aux gorgerins :

— Ils sont tous gris comme des chantres,

Les vaillants comtes suzerains !

L’un allonge dans la salade

Nonchalamment ses pédieux,

L’autre à son compagnon malade

Fait un sermon fastidieux ;

Et des armures peu bégueules

Rappellent, dardant leur boisson,

Les lions lampassés de gueules

Blasonnés sur leur écusson.

D’une voix encore enrouée

Par l’humidité du caveau,

Max fredonne, ivresse enjouée,

Un lied, en treize cents, nouveau ;

Albrecht, ayant le vin féroce,

Se querelle avec ses voisins,

Qu’il martèle, bossue et rosse,

Comme il faisait des Sarrasins ;

Échauffé, Fritz ôte son casque,

Jadis par un crâne habité,

Ne pensant pas que sans son masque

Il semble un tronc décapité.

Bientôt ils roulent pêle-mêle

Sous la table, parmi les brocs,

Tête en bas, montrant la semelle

De leurs souliers courbés en crocs.

C’est un hideux champ de bataille,

Où les pots heurtent les armets,

Où chaque mort, par quelque entaille,

Au lieu de sang, vomit des mets.

Et Biorn, le poing sur la cuisse,

Les contemple, morne et hagard,

Tandis que, par le vitrail suisse,

L’aube jette son bleu regard.

La troupe, qu’un rayon traverse,

Pâlit comme au jour un flambeau,

Et le plus ivrogne se verse

Le coup d’étrier du tombeau.

Le coq chante, les spectres fuient

Et, reprenant un air hautain,

Sur l’oreiller de marbre appuient

Leurs têtes lourdes du festin !

LES ACCROCHE-CŒURS

Ravivant les langueurs nacrées

De tes yeux battus et vainqueurs,

En mèches de parfum lustrées

Se courbent deux accroche-cœurs.

À voir s’arrondir sur tes joues

Leurs orbes tournés par tes doigts,

On dirait les petites roues

Du char de Mab fait d’une noix ;

Ou l’arc de l’Amour, dont les pointes,

Pour une flèche à décocher,

En cercle d’or se sont rejointes

À la tempe du jeune archer.

Pourtant un scrupule me trouble :

Je n’ai qu’un cœur ! alors pourquoi,

Coquette, un accroche-cœur double ?

Qui donc y pends-tu près de moi ?

LES JOUJOUX DE LA MORTE

La petite Marie est morte,

Et son cercueil est si peu long

Qu’il tient sous le bras qui l’emporte

Comme un étui de violon.

Sur le tapis et sur la table

Traîne l’héritage enfantin.

Les bras ballants, l’air lamentable,

Tout affaissé, gît le pantin.

Et si la poupée est plus ferme,

C’est la faute de son bâton ;

Dans son œil une larme germe,

Un soupir gonfle son carton.

Une dînette abandonnée

Mêle ses plats de bois verni

À la troupe désarçonnée

Des écuyers de Franconi.

La boîte à musique est muette ;

Mais, quand on pousse le ressort

Où se posait sa main fluette,

Un murmure plaintif en sort.

L’émotion chevrote et tremble

Dans : Ah ! vous dirai-je, maman !

Le Quadrille des Lanciers semble

Triste comme un enterrement ;

Et des pleurs vous mouillent la joue

Quand La Donna è mobile,

Sur le rouleau qui tourne et joue,

Expire avec un son filé.

Le cœur se navre à ce mélange

Puérilement douloureux,

Joujoux d’enfant laissés par l’ange,

Berceau que la tombe a fait creux !

LES NÉRÉIDES

J’ai dans ma chambre une aquarelle

Bizarre, et d’un peintre avec qui

Mètre et rime sont en querelle,

— Théophile Kniatowski.

Sur l’écume blanche qui frange

Le manteau glauque de la mer

Se groupent en bouquet étrange

Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.

Comme des lis noyés, la houle

Fait dans sa volute d’argent

Danser leurs beaux corps qu’elle roule,

Les élevant, les submergeant.

Sur leurs têtes blondes, coiffées

De pétoncles et de roseaux,

Elles mêlent, coquettes fées,

L’écrin et la flore des eaux.

Vidant sa nacre, l’huître à perle

Constelle de son blanc trésor

Leur gorge, où le flot qui déferle

Suspend d’autres perles encor.

Et, jusqu’aux hanches soulevées

Par le bras des Tritons nerveux,

Elles luisent, d’azur lavées,

Sous l’or vert de leurs longs cheveux.

Plus bas, leur blancheur sous l’eau bleue

Se glace d’un visqueux frisson,

Et le torse finit en queue,

Moitié femme, moitié poisson.

Mais qui regarde la nageoire

Et les reins aux squameux replis,

En voyant les bustes d’ivoire

Par le baiser des mers polis ?

À l’horizon, — piquant mélange

De fable et de réalité, —

Paraît un vaisseau qui dérange

Le chœur marin épouvanté.

Son pavillon est tricolore ;

Son tuyau vomit la vapeur ;

Ses aubes fouettent l’eau sonore,

Et les nymphes plongent de peur.

Sans crainte elles suivaient par troupes

Les trirèmes de l’Archipel,

Et les dauphins, arquant leurs croupes,

D’Arion attendaient l’appel ;

Mais le steam-boat avec ses roues,

Comme Vulcain battant Vénus,

Souffletterait leurs belles joues

Et meurtrirait leurs membres nus.

Adieu, fraîche mythologie !

Le paquebot passe et, de loin,

Croit voir sur la vague élargie

Une culbute de marsouin.

LIED

Au mois d’avril, la Terre est rose

Comme la jeunesse et l’amour ;

Pucelle encore, à peine elle ose

Payer le Printemps de retour.

Au mois de juin, déjà plus pâle

Et le cœur de désir troublé,

Avec l’Été tout brun de hâle

Elle se cache dans le blé.

Au mois d’août, bacchante enivrée,

Elle offre à l’Automne son sein,

Et, roulant sur la peau tigrée,

Fait jaillir le sang du raisin.

En décembre, petite vieille,

Par les frimas poudrée à blanc,

Dans ses rêves elle réveille

L’Hiver auprès d’elle ronflant.

NOËL

Le ciel est noir, la terre est blanche ;

— Cloches, carillonnez gaîment ! —

Jésus est né ; — la Vierge penche

Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées

Pour préserver l’enfant du froid ;

Rien que les toiles d’araignées

Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,

Ce cher petit enfant Jésus,

Et pour l’échauffer dans sa crèche

L’âne et le bœuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,

Mais sur le toit s’ouvre le ciel,

Et, tout en blanc, le chœur des anges

Chante aux bergers : « Noël ! Noël ! »

NOSTALGIES D’OBÉLISQUES

I

L’OBÉLISQUE DE PARIS

Sur cette place je m’ennuie,

Obélisque dépareillé ;

Neige, givre, bruine et pluie

Glacent mon flanc déjà rouillé ;

Et ma vieille aiguille, rougie

Aux fournaises d’un ciel de feu,

Prend des pâleurs de nostalgie

Dans cet air qui n’est jamais bleu.

Devant les colosses moroses

Et les pylônes de Luxor,

Près de mon frère aux teintes roses

Que ne suis-je debout encor,

Plongeant dans l’azur immuable

Mon pyramidion vermeil,

Et de mon ombre, sur le sable,

Écrivant les pas du soleil !

Rhamsès ! un jour, mon bloc superbe,

Où l’éternité s’ébréchait,

Roula, fauché comme un brin d’herbe,

Et Paris s’en fit un hochet.

La sentinelle granitique,

Gardienne des énormités,

Se dresse entre un faux temple antique

Et la Chambre des députés.

Sur l’échafaud de Louis seize,

Monolithe au sens aboli,

On a mis mon secret, qui pèse

Le poids de cinq mille ans d’oubli.

Les moineaux francs souillent ma tête,

Où s’abattaient dans leur essor

L’ibis rose et le gypaète

Au blanc plumage, aux serres d’or.

La Seine, noir égout des rues,

Fleuve immonde fait de ruisseaux,

Salit mon pied, que dans ses crues

Baisait le Nil, père des eaux,

Le Nil, géant à barbe blanche

Coiffé de lotus et de joncs,

Versant de son urne qui penche

Des crocodiles pour goujons !

Les chars d’or étoilés de nacre

Des grands Pharaons d’autrefois

Rasaient mon bloc heurté du fiacre

Emportant le dernier des rois.

Jadis, devant ma pierre antique,

Le pschent au front, les prêtres saints

Promenaient la bari mystique

Aux emblèmes dorés et peints ;

Mais aujourd’hui, pilier profane

Entre deux fontaines campé,

Je vois passer la courtisane

Se renversant dans son coupé.

Je vois, de janvier à décembre,

La procession de bourgeois,

Les Solons qui vont à la Chambre

Et les Arthurs qui vont au Bois.

Oh ! dans cent ans, quels laids squelettes

Fera ce peuple impie et fou,

Qui se couche sans bandelettes

Dans des cercueils que ferme un clou,

Et n’a pas même d’hypogées

À l’abri des corruptions,

Dortoirs où, par siècles rangées,

Plongent les générations !

Sol sacré des hiéroglyphes

Et des secrets sacerdotaux,

Où les sphinx s’aiguisent les griffes

Sur les angles des piédestaux,

Tous les livres