L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 26)
1. Psalm. cxxxvin.
Sainte Clotilde, Reine des Francs. ig3
énergie, quel dévouement à Dieu nous révèlent les démarches de cette noble fille du roi détrôné des Burgondes, qui, sous l'oeil soupçonneux de l'usurpateur meurtrier de sa famille, attend l'heure du ciel dans l'exercice de la charité et le silence de l'oraison : jusqu'à ce que, le moment venu enfin, ne prenant conseil c^ue de l'Esprit-Saint et d'ellemême, elle s'élance pour conquérir au Christ cet époux qu'elle ne connaît pas encore, avec une vaillance qui dépasse celle des guerriers formant son escorte ! La force et la beauté ^ sont véritablement sa parure au jour des noces ; le cœur de Clovis a bientôt compris que les conquêtes réservées à cette épouse, remporteront sur le butin ravi jusque-là par ses armes. Clotilde, au reste, a trouvé sur les rives de la Seine son œuvre préparée; depuis cinquante ans, Geneviève est debout, défendant Paris contre l'invasion des hordes païennes, et n'attendant que le baptême du roi des Francs pour lui ouvrir ses portes.
Toutefois, lorsque dans cette même nuit de Noël qui vit Notre-Dame donner au monde l'Enfant divin, Clotilde a enfanté pour Marie à l'Eglise son peuple premier-né, l'œuvre est loin d'être achevée ; il s'agit de faire maintenant de ce peuple nouveau, dans les labeurs d'une lente éducation, la nation très chrétienne. L'élue de Dieu et de Notre-Dame ne défaille point à sa tâche maternelle. Que de larmes pourtant il lui faudra verser encore ! que d'angoisses sur des fils dont la violence de race semble indomptable, livrés par
J04 Le Temps après la Pentecôte.
rcxubcrance même de leur riche nature à la fougue des passions qui les pousse en aveugles aux crimes les plus atroces ! Les petitshls qui grandissaient près d'elle, massacrés dans uri infâme guet-apens par des oncles
f)erfides; des guerres fratricides, promenant a dévastation sur tout ce territoire de la vieille Gaule qu'elle avait purgé du paganisme et de l'hérésie; et, comme pour compenser l'amertume des discordes intestines par une autre douleur du moins plus glorieuse, sa tille chérie, Clotilde la jeune, mourant d'épuisement à la suite des sévices endurés pour sa foi de la part d'un époux arien : tout montre assez à la reine des Francs que si le ciel l'a choisie pour être leur mère, il entend lui en laisser la peine aussi bien que l'honneur. Ainsi le Christ traite les siens, quand ils ont sa confiance. Clotilde l'a compris : depuis longtemps déjà, veuve de son époux, privée de l'assistance de Geneviève qui a suivi de près Clovis au tombeau, elle s'est retirée prés du sépulcre de son glorieux précurseur, le thaumaturge des Gaules, pour y continuer avec l'aide de Martin, dans le secret de la prière et l'héroïsme de la foi qui soutint son enfance, la préparation du nouveau peuple à ses grandes destinées.
Travail immense, auquel une seule vie ne pourrait suffire ! Mais la vie de Clotilde, qui ne doit point voir s'achever la transformation tant désirée, ne se clora pas qu'elle n'ait, à Tours, serré dans ses bras Radegonde, son illustre belle-tiile ; investie de sa sublime maternité dans une étreinte suprême, elle l'envoie poursuivre près de la tombe d'HiSainte Clotilde, Reine des Francs. io5
laire, cet autre vrai père de la patrie, l'intercession toute-puissante qui fera la nation. Puis, lorsque Radegonde elle-même, sa tâche de souffrance et d'amour accomplie, devra quitter la terre, Bathilde bientôt paraîtra, consommant l'œuvre en ce siècle septième, dont on a pu dire qu'il sembla comme celui où, prêt enfin pour sa mission, « le Franc fut fiancé à l'Eglise et armé chevalier de
Clotilde, Radegonde, Bathilde, mères de la France, se présentent à nous reconnaissables toutes les trois aux mêmes traits pour leurs fils : préparées toutes trois, dès le début de la vie, au dévouement qu'exige leur grande mission, par les mêmes épreuves, la captivité, l'esclavage, par le massacre ou la perte des leurs ; toutes trois ne portant sur le trône que l'indomptable amour du Christ-Roi et le désir de lui donner leur peuple ; toutes trois enfin déposant le diadème au plus tôt, afin de pouvoir, prosternées devant Dieu dans la retraite et la pénitence, atteindre plus sûrement l'unique but de leur ambition maternelle et royale. Héritières d'Abraham en toute vérité, elles ont trouvé dans sa foi ^ la fécondité qui les rendit mères des multitudes que si longtemps notre sol, arrosé de leurs larmes, produisit sans compter pour le ciel. En nos temps amoindris eux-mêmes, ils sont nombreux encore, ceux que, chaque jour, la terre des Francs envoie rejoindre dans la vraie patrie les heureux combattants
100 Le Temps après la Pentecôte.
des jours meilleurs ; et tous, n'étant plus soumis aux distractions d'ici-bas, ont vite, làhaut du moins, reconnu leurs mères. A la vue de cette affluence toujours croissante de nouveaux fils pressant leurs rangs dans l'allégresse autour de leurs trônes, leur cœur détordant d'amour renvoie au Père souverain la parole du prophète : « Qui donc m'a en(' gendre ceux-ci ? Moi la stérile et qui n'en« fantais pas, moi la captive et l'exilée, qui « m'a nourri tous ces fils ? J'étais seule, aban« donnée ; et tous ceux-là, où étaient-ils ? » — « En vérité, répond le Seigneur, tous « ceux-là seront ta parure, et tu en seras « entourée comme 1 épouse de ses joyaux. « Tes déserts, tes solitudes, la terre de ruines « qui vit ta souffrance, seront remplis des « fils de ta stérilité, jusqu'à en être trop « étroits pour les contenir. Les rois seront « tes nourriciers, et les reines tes nourrices. « Et tu sauras que c'est moi, le Seigneur, au « sujet de qui ne seront point confondus ceux « qui l'attendent i. »
Mais il est temps de laisser place au récit liturgique de la vie de Clotilde.
CLOTILDIS, Chilperici régis filia, post parentum necem a patrao Gundobaldo Burgundiorum rege educata, ClodoV3EO adhuc ethnico ab ipso Gundobaldo in conjugem tradita est. Quas cum primogenitum peCOTiLDE, fille du roi Chilpéric, après le meurtre de ses parents, fut élevée par son oncle Gondebaud, roi de Bourgogne, qui la donna en mariage à Clovis encore païen. Etant devenue mère, elle fit baptiser son premierné, avec la tolérance plutôt
Sainte dotilde, Reine des Francs. 107
que l'assentiment de Clovis. L'enfant, à qui on avait donné le nom d'Ingomer. étant venu à mourir lorsqu'il porta t encore la robe blanche des néophytes, Clovis se plaignit vivement à Clotilde, attribuant la perte de son fils à la vengeance des dieux de ses pères irrités du mépris qu'on avait fait de leur divinité. Mais Clotilde disait : Je rends grâces au tout-puissant Créateur de toutes choses, de ce qu'il ne m'a pas jugée indigne de mettre au monde un fils appelé à partager son royaume.
AYANT mis au monde un second fils, elle voulut aussi qu'il fût baptisé;on lui donna le nom de Clodomir. L'enfant étant tombé malade, le roi affirmait déjà qu'il allait avoir le même sort que son frère, lorsqu'il fut guéri par les prières de sa mère. Cependant la reine ne cessait d'exhorter son époux à repousser l'idolâtrie pour adorer le Dieu unique en trois personnes ; mais Clovis se tenait attaché aux superstitions des Francs, jusqu'à ce qu'un jour, dans une expédition contre les Allemands, ayant vu son armée fléchir, il se souvint des conseils de Clotilde, et
perisset, eum, tolérante magis quam approbante Clodovaeo, baptizari jussit. Cum autem infantis, cui nomen impositum fuerat Ingomeres,inalbis extincti mortem a2gre ferret Clodovœus ac baptismo imputaret. graviter Clotildem objurgavit, asserens deos patrios, ob contemptum numinis sui iratos, sibi filium eripuisse. At illa : Deo, inquit, omnipotent! Creatori omnium, gratias ago, qui me non usquequaque judicavit indignam ut de utero meo genitum regno suo dignaretur adscire.
ALTERUM filium regina cum genuisset, hune quoque baptizari voluit, et appellatus est Clodomeres. Qui cum œgrotare cœpisset, affirmante rege fore ut idem ei quod fratri contingeret, matris precibus convaluit. At regina non cessabat hortari virum, ut abjecta idololatria unum ac trinum Deum coleret. Sed ille superstition! Francorum adhœsit, donec in expeditione Alamannica, inclinatam cernens suorum aciem, monitorum conjugis memor, auxilio Christi implorato,dehosjo8 Le Temps après la Pentecôte.
tibus triumphavit. Cui apud Remos lœta uxor occurrens, ubi ordinem rei gestœ cognovit, advocavitsanctum Remigium. a quo Clodovœus, fidem edoctus, baptizatus est, et chrismale sacro inunctus.
POST mortem Clodovaei, Turonos adiit Clotildis ; ibique ad sepulcrum sancti Martini surama pietate reiiquum vit» exegit : pernox in vigiliis, eleemosynis aliisque piis operibus intenta, munifica erga ecclesias et monasteria. Clodomeris in bello Burgundico occisi filios. nepotes suos, Theobaldum, Guntarium et Clodoaldum apud se educavit. Tandem plena dierum, Turonis migravit ad Dominum : et Parisios inter psallentium choros translata, sepultaest a filiis Childeberto et Clotario regibus, ad latus Clodovaei. in sacrario basilicje sancti Pétri, quœ postea sanctas Genovefae nomine appellata est.
AD ejus tumulumcoruscantibus miraculis sanctx reginae corpus, jam pridem elevatum, in hieimplora leChrist qui lui donna la victoire. Clotilde, pleine de joie, vint au-devant de lui jusqu'à Reims, ayant su la manière dont tout s'était
Sassé. Appelé par elle, saint erai instruisit Clovis des mystères de la foi, le baptisa et lui conféra l'onction du saint chrême.
APRÈS la mort de Clovis, Clotilde se fixa à Tours, où elle passa le reste de sa vie au tombeau de saint Martin, se livrant aux veilles, a l'aumône et aux autres œuvres de la piété, exerçant sa munificence envers les églises et les monastères. Clodomir ayant été tué dans la guerre de Bourgogne, elle éleva près d'elle ses petits-fils, Théobald, Gontaire et Clodoald. Enfin, pleine de jours, elle rendit son âme au Seigneur, à Tours, et son corps fut transféré à Paris, escorté de chœurs qui chantaient des psaumes. Les rois Childebert et Clotaire ses fils l'ensevelirent à côté de Clovis, dans le sanctuaire de la basilique de Saint-Pierre qui a reçu depuis le nom de Sainte-Geneviève.
L'ÉCLAT des miracles avant illustré le tombeau de la sainte reine, on leva de bonne heure son corps pour l'honoSainte Clotilde, Renie des Francs. loq
rer, et il fut placé dans une châsse. Toutes les fois que la ville de Paris éprouvait quelque calamité, nos pères avaient coutume de porter ce saint corps en procession avec un pieux appareil.A la fin du dixhuitième siècle, les impies s'étant emparé du gouvernement, tandis que les reliques des Saints étaient profanées dans toute la France parune fureur sacrilège, les ossements de la bienheureuse reine, grâce à une admirable providence de Dieu, furent soustraits par des personnes pieuses. La paix ayant été enfin rendue à l'Eglise, les saintes reliques furent placées dans une nouvelle châsse et déposées dans l'église des Saints-Leu-et-Gilles à Paris, où elles sont entourées des honneurs d'un culte fervent.
VOTRE gloire est grande sur la terre et au ciel, Clotilde, mère des peuples. Non seulement vous avez donné à l'Eglise la nation très chrétienne ; mais elles-mêmes, la catholique Espagne et l'île des Saints remontent jusqu'à vous devant Dieu par Ingonde et Berthe, vos illustres petites-filles. î^lus heureuse que Clotilde la jeune, Ingonde, soutenue par Léandre de Séville, ramène à l'intégrité de la foi son royal époux Herménégilde, et l'élève jusqu'au martyre ; Berthe accueille Augustin sur la terre des Angles, et, selon la parole de l'Apôtre qui avait annoncé que le mari infidèle serait sanctifié
rotheca honorif ice repositum fuit. Quoties autem urbs regia aliquo discrimine pulsaretur, ex avito more publicis in supplicationibus pio apparatu perferebatur . Exeunte vero octavo decimo sasculo cum impii sumpsissent principatum, et Sanctorum exuviœ undique per Gallias sacrilego furore conculcarentur ; ossa beatœ reginîe, mira Dei providentia , piorum
manibus subtracta sunt. Pace tandem Ecclesife restituta, sacrœ reliquiae in nova theca repositae fuerunt, et in ecclesia
dii, urbis Pa collocatse , ubi nunc honorifice coluntur.
sanctorum Lupi et ^giurbis Parisiensis,
iio Le Temps après la Pentecôte.
par la femme fidèle ^ Ethelbert est conduit des ténèbres du paganisme au baptême et à la sainteté. Depuis,'en combien de lieux dans notre Europe et sur combien de lointains rivages, les tils de la nation dont vous êtes mère directement n'ont-ils pas propagé cette lumière de la foi que vous leur aviez (donnée: soit que l'épée fût en leurs mains la protectrice du droit qui convient à l'Epouse de THomme-Dieu d'enseigner librement partout et toujours ; soit qu'eux-mêmes, se faisant missionnaires et apôtres, portassent, loin de toute protection possible, aux peuples infidèles leurs sueurs et leur sang ? Heureuse êtes-vous d'avoir, la première, engendré au Christ-Roi une nation pure de toute tache hérétique et vouée à l'Eglise dès son premier instant ! C'est à bon droit que,
Êar un juste hommage envers la Mère de •ieu, l'Eglise Sainte-Marie de Reims fut, au jour de Noël 4q6, choisie comme lieu de cette insigne naissance ; car Notre-Dame vous fit part alors de sa glorieuse maternité sur la race humaine en des proportions admirables.
Et c'est là ce qui nous rassure, ô Clotilde, en recourant à vous. Beaucoup de vos fils ne sont plus, hélas ! ce qu'ils devraient être à l'égard de leur mère. Mais Notre-Dame, en vous" communiquant les droits de sa maternité, ne l'a pu raire sans vous communiquer aussi sa tendre compassion pour des enfants abusés qui n'écoutent plus la voix maternelle. Prenez en pitié les malheureux que
Sainte Clotilde, Reine des Francs, m
des doctrines étrangères ^ ont entraînés bien loin de leur point de départ. La monarchie chrétienne que vous aviez fondée n'est plus. Vous l'aviez établie sur la reconnaissance des droits de Dieu dans son Christ et dans le vicaire de son Christ. Des princes à courte vue sur leurs propres intérêts, traîtres à la mission qu'ils avaient reçue de maintenir votre œuvre, ont cru faire merveille en laissant pénétrer chez nous des maximes proclamant l'indépendance du pouvoir civil à l'égard de l'Eglise ; et la société, par un juste retour, a proclamé son indépendance à l'égard des princes. Mais, en même temps, le peuple affolé n'entend plus avoir d'autre souverain que lui-même, et, dans l'ivresse de la fausse liberté qu'il a prétendu conquérir, il méconnaît jusqu'au domaine suprême que garde sur lui son Créateur. Les droits de l'homme ont remplacé les droits de Dieu, comme base du pacte social ; évangile nouveau que la France, dans son prosélytisme égaré, prétend maintenant imposer au monde, à la place de l'ancien !
Tel est, dans notre pauvre pays empoisonné par une philosophie menteuse, l'excès de la déraison, que plusieurs qui déplorent l'apostasie du grand nombre et veulent rester chrétiens, croient pouvoir le faire en admettant le principe de libéralisme destructeur âui forme l'essence de la révolution : au hrist le ciel et les âmes ; à l'homme la terre, avec le droit de la gouverner comme il l'entend et de penser àsaguise. A genoux devant
112 Le Temps après la Pentecôte.
la divinité du Seigneur Jésus dans le. sanctuaire de leur conscience, ils scrutent les Ecritures et n'y découvrent point que l'Homme-Dieu soit le roi du monde ; en de savantes études ils ont, disent-ils, approfondi l'histoire, et n'y ont rien vu qui les contredise. Si le gouvernement de Clovis, de Charlemagne et'de saint Louis, ne répond pas en tout aux données de leur politique, il faut faire, assurent-ils, la part de ces temps primitifs : ce n'est pas en un jour qu'on arrive à l'âge parfait où nous établit entin la loi du progrès. Pitié, ô mère, pour ces insensés î Ressuscitez en nous la foi des Francs. Que le Dieu de Clotilde, Seigneur des armées et Roi des nations, se montre à nous ramenant la victoire, sous le vrai nom que Clovis lui donnait à Tolbiac : Jésus-Christ !
l
ES biens apportés au monde par l'Esprit divin continuent de se révéler dans la sainte Liturgie. François Caracciolo nous apparaît comme un type nouveau de cette fécondité sublime que le christianisme a donnée à la terre, et dont Clotilde et Blandine nous ont fourni des exemples si merveilleux. La foi des saints est en eux le principe de la fécondité surnaturelle, comme elle le fut dans le père des croyants ; elle engendre à l'Eglise des membres isolés ou des nations entières ; d'elle procèdent également les multiples familles des Ordres religieux, qui, dans leur fidélité à suivre les voies diverses où les ont mises leurs fondateurs, sont le principal élément de la parure royale et variée dont resplendit l'Epouse à la droite de l'Epoux. C'est la pensée qu'exprimait le Souverain Pontife Pie VIT, au jour de la canonisation de notre saint, voulant, disait-il, « redresser ainsi le jugement de ceux qui auraient apprécié la vie religieuse selon la vaine tromperie des points de vue de ce monde, et non selon la science de Jésus-Christ i. »
I. Homil. in canoniz.
ii4 Le Temps après la Pentecôte.
Le siècle de ruine où la voix du vicaire de l'Homine-Dieu s'adressait à la terre en cette circonstance solennelle, rappelait, sous des couleurs plus sombres encore, les temps calamiteux de la prétendue Réforme où François, comme tant d'autres, avait prouvé par ses œuvres et sa vie l'indéfectible sainteté de l'Eglise. « L'Epouse de Jésus-Christ, disait l'auguste Pontife, l'Eglise est habituée maintenant à poursuivre la carrière de son pèlerinage, au milieu des persécutions du monde et des consolations du Seigneur. Par les saints que sa toute-puissance ne cesse de susciter dans tous les temps. Dieu, comme il l'a promis, fait d'elle jusqu'à la tin la ville placée sur la montagne, le flambeau dont l'éclatante lumière frappe tous les yeux qui ne se ferment pas de parti-pris pour ne point voir. Pendant
3ue ses ennemis s'unissent, formant pour la étruire de vains complots, pendant- Qu'ils disent : Quand donc mourra-t-elle ? quand périra son nom ? couronnée d'un éclat nouveau par les triomphes récents des soldats qu'elle envoie aux cieux, elle demeure glorieuse, annonçant pour toutes les générations à venir la puissance du bras du Seigneur i. »
Le seizième siècle avait entendu à son début le plus effroyable blasphème qu'on eût proféré contre l'Epouse du Fils de Dieu. Celle qu'on appelait la prostituée de Bab)^- lone prouva sa légitimité, en face de l'hérésie impuissante à faire germer une vertu dans le monde, par l'admirable efflorescence des Ordres nouveaux sortis de son
1. Homil. in canoniz s. François Caracciolo, Confesseur. ii5
sein en quelques années, pour répondre aux exigences de la situation nouvelle qu'avait créée Ja révalte de Luther. Le retour des anciens Ordres à leur première ferveur, rétablissement de la Compagnie de Jésus, des Théatins, des Barnabites, des Frères de saint Jean de Dieu, de 1 Oratoire de saint Philippe Néri, des Clercs réguliers de saint Jérôme Emilien et de saint Camille de Lellis, ne suffisent pas au divin Esprit ; comme pour marquer la surabondance de l'Epouse, il suscite à la fin du même siècle une autre famille, dont le trait spécial sera l'organisation parmi ses membres de la mortification et de la prière continues, par lusage incessant des moyens de la pénitence chrétienne et l'adoration perpétuelle du Très Saint Sacrement. Sixe-Qumt reçoit avec joie ces nouveaux combattants de la grande lutte ; pour les distinguer des autres Ordres déjà nombreux de clercs joignant aux obligations de leur saint état la praiiquedesconseils, et en preuve de son affection spécialement paternelle, l'illustre Pontife donné au monde par la famille franciscaine assigne à ces derniers venus le nom de Clercs réguliers J/z^îé'Zir.î. Dans la même pensée de rapprochement avec l'Ordre séraphique, le saint que nous fêtons aujourd'hui, et qui doit être le premier Général du nouvel Institut, change le nom d'Ascagne qu'il portait jusque-là en celui de François. Le ciel, de son côté, sembla vouloir lui-même unir François Caracciolo et le patriarche d'Assise, en donnant à leurs vies une même durée de quarante-quatre ans. Comme son glorieux prédécesseur etDatron,le fondateur
1 1 G Le Temps après la Pentecôte.
des Clercs réguliers Mineurs fut de ces hommes dont l'Ecriture dit au'ayant peu vécu ils ont parcouru une longue carrière '. Des prodiges nombreux révélèrent pendant sa vie les Vertus que son humilité eût ^•oulu cacher au monde. A peine son âme eut-elle quitté la terre et son corps fut-il enseveli, que les foules accoururent à une tombe qui continuait d'attester chaque jour, par la voix du miracle, la faveur dont jouissait auprès de Dieu celui dont elle renfermait la dépouille mortelle.
Mais c'est à la souveraine autorité constituée par Jésus-Christ dans son Eglise, qu'il est réservé de prononcer authentiquement sur la sainteté du plus illustre personnage. Tant que le jugement du Pontife suprême n'a point été rendu, lapiété privée reste libre de témoigner à qui la mérite, dans l'autre vie, sa gratitude ou sa confiance; mais toute démonstration qui, de près ou de loin, ressemblerait aux honneurs d'un culte public, est prohibée par une loi de l'Eglise aussi rigoureuse que sage dans ses prescriptions. "Des imprudences contraires à cette loi, formulée dans les célèbres décrets d'Urbain Mil, attirèrent, vingt ans après la mort de François Caracciolo, les rigueurs de l'Inquisition sur quelques-uns de ses enfants spirituels, et retardèrent de près d'un siècle l'introduction de sa cause au tribunal de la Congrégation des Rites sacrés. 11 avait fallu que les témoins des abus qui avaient attiré ces sévérités disparussent de la scène; et comme, par suite,
5. François Caracciolo, Confesseur iij les témoins de la vie de François ayant disparu eux-(iiêmes, on dut alors s'en rapporter aux témoignages auriculaires sur le chapitre des venus héroïques qu'il avait pratiquées, Rome exigea la preuve, par témoins oculaires, de quatre miracles au lieu de deux qu'elle réclame autrement pour procéder à la béatification des serviteurs de Dieu.
Il serait inutile de nous arrêter à montrer que ces précautions et ces délais, qui prouvent si bien la prudence de l'Eglise en ces matières, n'aboutissent qu'à faire ressortir d'autant mieux l'évidente sainteté de François. Lisons donc maintenant le récit de sa vie.
PANÇOIS, appelé d'abord Ascagne, naquit de la noble famille de Caracciolo à Villa Santa-Maria dans l'Abruzze. Dès ses premières années il b illa par sa piété ; il était encore dans son adolescence, lorsque pendant une grave maladie il prit la résolution de s'attacher eniièrement au service de Dieu et du prochain. Il se rendit à Naples,y fut ordonné prêtre, et ayant donné son nom à une pieuse confrérie, il se livra tout entier à la contemplation er au salut des pécheurs ; il s'adonnait assidûment à la fonction d'exhorter les criminels condamnés au dernier supplice. Il arriva un jour qu'une leitfe destinée à un autre lui fut remise par erreur ds nom; on y invitait le destinataire à prendre part
FRANCiscus, dictus antea Ascanius, ex nobili familia Caracciolo in op ido sanctas Marias de Villa in Aprutio ortus, a primis annis eximio eniiuit pieiatis cultu. Adolescens, graviter œgrotans , statuit sese prorsus Dei, proximique mancipare servitio. Neapolim profectus, sacerdotio initiatus , sacroque adscriptus sodalitio, contemplationi , lucrandisque animabus se totum devovif, ac ex'remo supplicio damnatis horiatorem se prsebuit assiduum. Contigit autem ut 6' istolium alteri destinatum, ei per errorem redderetur; quo a piissimis viris Joanne Augustino Adorno et Fabricio
Caracciolo ad novi religiosi institut! fundationem vocabatur. Rei novitate capius et divinœ voluDtatis detniratus consilia, alacri animo sese illis adjunxit Conditis autem in Camaldulensium eremo, quo secesserant,novi Ordinis legibus, inde Romam simul profecti, confiTmationem a Sixtû Quinto impetrarunt, qui eosdem Clericos régulâtes Minores appellari voluit, addito ad tria consueta altero de non ambiendis digniiaiibus voto.
SOLEMNi emissa professione, ob singularem ejus in divum Franciscum Assisinatem cultum Francisci nomen assumpsit. Adorno biennio post vita functo, ipse toti religioni quanquam invitus prxficitur : quo in munere virtutum omnium prjeclara prabuit exempla. Instituii amplificandi studiosissimus, id assiduis orationibus, lacrymis et jugi corporis maceratione.enixe a Deo postulabat. Quamobrem tertio in Hispamam se contulit peregrini habitu indutus, victumqueosiia- I
à la fondation d'un nouvel institut religieux, et l'invitation venait de deux pieux personnages, Jean-Augustin Adorno et Fabrice Caracciolo. Frappé de la nouveauté du fait et admirant les conseils de la volonté divine, François se joignit à eux avec allégresse Ils se retirèrent dans une solitude des Caraaldules pour y arréier les règles du nouvel Ordre, et se rendirent ensuite à Rome où ils en obtiment la confirmation de Sixie-Quint. Celuici voulut qu on les appelât Clercs Réguliers Mineurs. Ils ajoutèrent aux irois vœux ordinaires celui de ne point rechercher les dignités.
A LA suite de sa profession solennelle, notre saint prit le nom de François, à cause de sa dévotion particulière envers saint Fiançois d'Assise. Adorno étant venu à mourir deux ans après, il fut mis, malgré lui, à la lête de tout l'Ordre, et, dans cet emploi, il donna Us plus beaux exemples de toutes le« vertus. Zélé pour le développement de son institut, il demandait à Dieu cette grâce par des prières continuelles, des larmes et de nombreuses mortifications. Il fil trois fois dans ce but le voyage d'Espagne, couvert d'un habit de pèlerin et mendiant sa nouriiiure de
5. François Caracciolo, Confesseur, irg porte en porte. Il eut dans la route grandement à souffrir, mais éprouva aussi d'une façon merveilleuse l'appui du Tout-Puissant. Par le secours de sa prière, il arracha au danger imminent du naufrage le navire sur lequel il était monté. Pour arriver aux fins qu'il s'était proposées dans ce royaume, il dut peiner longtemps ; mais la renommée de sa sainteté et la très large munificence dont il fut favorisé par les rois Catholiques Philippe II et Philippe III, l'aidèrent à surmonter avec une force d'àme singulière l'opposition de ses ennemis, et il fonda plusieurs maisons de son Ordre; ce qu'il fit également en Italie avec lé même succès.
SON humilité était si pro-- fonde, que lorsqu'il vint à Rome, il fut reçu dans un hospice de pauvres où il choisit la compagnie d'un lépreux, et qu'il refusa constamment les dignités ecclésiastiques que lui offrait Paul
V. Il conserva toujouis sans tache sa virginité, et gagna à Jésus-Christ des femmes dont l'impudence avait osé lui tenore des pièges. Enflammé du plus ardent amour envers le divin mystère de l'Eucharistie, il 'passait les nuits presque entières en adoration devant lui ; et il voulut
tim mendicans. In itinere asperrima qu^eque perpessus, Omnipoientis auxilium mirum in niodum expertus, navim, quam conscenderat, ab imminenti naufragio orationis praesidio servavit incolumem. Ut in regnis illis voti compos fieret, plurimum laboravit, sed, ejussanctitatis fama praelucente, amplissimaque Catholicorum regumPhilippi Secundi et Philippi Tertii munificentia, adversariorum conatibus singulari animi fortitudine superatis, plura sui Ordinis domicilia fundavit : quod pari eventu per Italiam praestitit.
HVMILITATE adeo excelluit ut, Romam veniens,in pauperum hospitio receptus, se leproso sociaverit, et ecclesiasticas dignitates a Paulo Quinto sibi oblatas constantissime recusaverit.illibatam perpetuo servavit virginitatem. eftVontesque mulieres ejus castimonias insidiantes Christo lucrifecit. Erga divinissimum Eucharistiae mysterium ardenti aestuans araore, noctes pêne intégras in ejus adoratione insomnes ducebat :
i'2 0 Le Temps après la Pe:itecôce.
JVLoà pium excrcitium, veluti sui Ordinis tesseram, in eo |^ erpetuo servandum constituit. Deiparœ Virginis cultum impense fovit. In proximum eximia exarsit caritate. Prophctiaï dono et cordium scrufatione ditatus fuit. Quaciragesimum quartum aîtalis suae annum agens, dum in sacra Lauretana a;de in oratione persisteret, sibi vitœ finem imminere cognovit. Aprutium statim deflcxit, et in oppido Agnoni apud alumnos sancti Philippi Nerii lethali febre correptus, sacramentis Ecclesiae devolissime susceptis. pridie nonas junii anni millesimi sexcentesimi octavi, in pervigilio festi Corporis Christi, placidissime obdormivit in Domino. Sacrum ejus corpus Neapolim delatum, in ecclesia sanctcT; Mariœ Majoris, ubi prima sui Ordinis jecerat fundamenta, honorifice conditum fuit. Eum postea miraculis clarura Clemens Dccimusquartus Pontifex Maximus solemni ritu inter beatos, Pius vero Septimus Pontifex Maximus novis fulgentem signis, anno millesimo octingentesimo
que ce pieux exercice, qu'il établit comme devant être pratiqué à jamais dans scn Ordre, en fut le lien principal. Il fut un propagateur zélé de la dévotion envers la très sainte Vierge Mère de Dieu. Sa charité envers le prochain fut aussi ardente que généreuse. Il fut doué du don de prophétie et connut le secret des cœurs. Etant âgé de quarante-quatre ans, un jour qu'il priait dcns la sainte maison de Lorette, il eut connaissance que la fin de sa vie approchait. Aussitôt il se dirigea vers l'Abruzze. et étant arrivé dans la petite ville d'Agnoni, il fut atteint d'une fièvre mortelle dans la maison de l'Oratoire de saint Philippe Néri. Ayant reçu les sacrements de l'Eglise avec la plus tendre dévotion, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur la veille des nones de juin de l'an mil six cent huit; le jour d'avant la fête du Saint-Sacrement. Son saint corps fut porté à Naples et enseveli avec honneur dans l'église de Sainte-MarieMajeure, où il avait jeté les premiers fondements de son Ordre. L'éclat de ses miracles détermina le Souverain Pontife Clément XIV à l'inscrire solennellement au nombre des bienheureux ; et de nouveaux prodiges ayant déclaré de plus en plus sa sainteté, Pie
s. François Caracciolo, Confesseur. 121
VII le mit au nombre des I septimo Sanctorum albo
Saints l'an mil huit cent sept, j adscripsit.
VOTRE amour pour le divin Sacrement de nos autels fut bien récompensé, 6 François; vous eûtes la gloire d'être appelé au banquet de l'éternelle patrie à l'heure même où l'Eglise de la terre entonnait la louange de l'hostie sainte, aux premières Vêpres de la grande fête qu'elle lui consacre chaque an■ née. Toujours voisine de la solennité du Corps du Seigneur, votre fête à vous-même continue d'inviter les hommes, comme vous le faisiez durant votre vie, à scruter dans l'adoration les profondeurs du mystère d'amour. C'est la divine Sagesse qui dispose mystérieusement l'harmonie du Cycle, en couronnant les Saints dans les saisons tîxées par sa Providence ; vous méritiez le poste d'honneur qu'elle vous assigne dans le sanctuaire, près de l'Hostie.
Sans cesse, sur la terre, vous vous écriiez au Seigneur avec le Psalmiste : Le :{èle de votre maison m'a dévoré 1. Ces paroles, qui étaient moins encore les paroles de David que celles de l'Homme-Dieu dont il était la figure 2, remplissaient bien réellement votre cœur ; après la mort, on les trouva gravées dans la chair même de ce cœur inanimé, comme ayant été la règle unique de ses battements et de vos aspirations. De là ce besoin de la prière continuelle, avec cette ardeur toujours égale pour la pénitence^, dont vous fîtes le trait particulier de votre famille
122 Le Temps après la Pentecôte.
religieuse, et que vous eussiez voulu faire partager à tous. Prière et pénitence : elles seules établissent l'homme dans la vraie situation qui lui convient devant Dieu. Conservez-en le dépôt précieux dans vos iils spirituels, 6 François ; que par leur zèle à propager l'esprit de leur père, ils tassent, s'il se peïit, de ce dépôt sacré le trésor de la terre entière.
E F'ils de l'homme, proclamé Roi dans les hauteurs des cieux au jour de son Ascension triomphante , laisse à l'Epouse qu'il s'est donnée le soin et la gloire de faire reconnaître icibas son domaine souverain. La Pentecôte est le signal des conquêtes de l'Eglise ; c'est alors qu'elle s'éveille au souffle de l'EspritSaint ; toute remplie de cet Esprit d'amour, elle aspire comme lui aussitôt à posséder la terre. Les Anglo-Saxons et les Francs viennent de prêter en ses mains leur serment de foi et hommage au Christ, à qui toute puissance fut donnée sur la terre et au ciel i. Winfrid aujourd'hui, réalisant le beau nom de Boniface ou bienfaisant que lui donna Grégoire II, se présente entouré des multitudes arrachées
Ear lui du même coup au paganisme et à la arbarie. Grâce à l'apôtre de la Germanie, l'heure bientôtva venir pour l'Eglise de constituer dans ce monde à l'Epoux, indépendamment de sa principauté sur les âmes, un empire plus puissant qu'aucun de ceux qui l'auront précédé ou suivi. Le Père éternel attire à son Fils 2, non pas
124 ^^ i tmps après la Pentecôte.
seulement les hommes, mais les nations ; elles sont dans le temps son héritage i, non moins que le ciel Test pour Téternité. Or il ne suffit pas aax complaisances de Dieu pour son Verbe fait chair, que les nations viennent isolément chacune reconnaître en lui leur Seigneur et maître. C'est le monde qui lui fut promis comme possession, sans distinction de peuples, sans limites autres que les bornes de la terre - ; reconnu ou non, son pouvoir est universel. Chez plusieurs sans doute, la méconnaissance ou l'ignorance du droit royal de l'Homme-Dieu doit durer jusqu'au delà du temps; pour tous encore, nous le savons trop, la révolte sera possible. Il convenait cependant que l'Eglise, dès qu'elle le pourrait, mît à prorît son"" influence sur les nations baptisées, pour les rassembler dans l'unité d'un même acquiescement extérieur à celte royauté source de toutes les autres. A côté du Pontife, vicaire de l'Homme-Dieu en ce qui touche les intérêts du ciel et des âmes, il y avait place, dans le domaine de la vie présente, pour un chef de la chrétienté qui ne fût tel qu'à titre de lieutenant du Christ Seigneur des seigneurs. Ainsi devait se trouver réalisée en toute plénitude, pour le tîls de David, la principauté grandiose que les prophètes avaient annoncée ^.
Institution vraiment digne du nom cjui lui sera donné de Saint-Empire ; dernier résultat de la glorieuse Pentecôte, comme étant la consommation du témoignage rendu par
Saint Boniface, Évéque et Martyr. 12b
l'Esprit à Jésus pontife et roi 1. Aussi, quelques jours encore ; et Léon III, l'auguste Pontife appelé par TEsprit-Saint à poser le couronnement de son œuvre divine, proclamera, aux applaudissements du monde, l'établissement de cet empire nouveau sous le sceptre de l'Homme-Dieu, dans la personne de Charlemagne représentant du Roi des rois. Telle que nous pouvions la prévoir jusqu'ici néanmoins par les enseignements de la sainte Liturgie, cette œuvre merveilleuse n'était pas encore suffisamment préparée ; de vastos régions, celles-là même qui doivent former l'apanage principal du futur empire, ne connaissaient pas même le nom du Seigneur Jésus, ou ne conservaient d'une prédication première, étouffée sous le tumulte des invasions, qu'un mélange confus de pratiques chrétiennes et de superstitions idolâtriques. Et c'est pourquoi, précurseur de Léon III, Boniface se lève, revêtu de la force d'en haut '-. Descendant de ces Angles à ligure d'anges, par qui l'ancienne Bretagne est devenue l'île des Saints, il brûle de porter à la Germanie d'où sortirent ses aïeux, la lumière qui est venue les trouver dans la terre de leur conquête.
Trente ans d'une vie monastique commencée dès l'enfance malgré les caresses et les larmes d'un père, ont préparé son âme ; mûri dans la retraite et le silence d'un si long temps, rempli de la science divine, accompagné des prières de ses frères, il peut en toute sécurité suivre l'attrait qui l'appelle. Rome le voit d'abord soumettant ses vues au vicaire de
J26 Le Temps après la Pentecôte.
rHomme-Dicu, source féconde autant qu'unique de toute mission dans l'Eglise. Grégoire II, digne en tout des grands papes honorés du même nom, exerçait alors sur le monde chrétien la vigilance apostolique ; entre les écueils dressés par l'astuce lombarde et l'hérétique démence de Léon l'Isaurien, sa ferme et prudente main conduisait sûrement la barque de Pierre aux gloires souveraines qui l'attendaient en ce siècle huitième. Dans l'humble moine prosterné à ses pieds, l'immortel Pontife a bientôt reconnu l'auxiliaire puissant que lui envoie le ciel ; et, muni de la bénédiction apostolique, Winfrid, devenu Boniface, sent l'Lsprit-Saint l'entraîner à des conquêtes que Rome même autrefois n'avait point rêvées.
Par les sentiers qu'il trace au delà du Rhin dans les régions non frayées de la terre barbare, l'Epouse du Fils de Dieu pénètre plus avant que ne tirent les légions, renversant les dernières idoles des faux dieux, civilisant et sanctihant les hordes farouches, tiéau du vieux monde. Fils de saint Benoît, le moine anglosaxon donne à son œuvre une stabilité qui déhera les siècles. Partout s'élèvent des monastères, prenant pour Dieu possession du sol même, fixant autour d'eux par la force de l'exemple et leurs bienfaits les tribus nomades. Sur tous les fleuves, du sein des forêts, en guise des cris de vengeance et de guerre, monte maintenant l'accent de la prière et de la louange au Dieu très-haut. Disciple chéri de Boniface, Sturm préside à cette colonisation pacifique, qui laisse loin derrière elle les colonies de vétérans dans lesquelles
Saint Boniface, Évêque et Martyr, i2j
Rome païenne meitait la principale force de son empire.
Voici qu'à la même heure, en ces sauvages régions où la violence jusque-là régnait "en souveraine, s'organise la milice sainte des épouses du Seigneur. L'Esprit de la Pentecôte a soufflé dans la terre des Angles, et, comme au cénacle, les saintes femmes en ont eu leur part; les vierges consacrées, obéissant à l'impulsion céleste, ont quitté leur patrie et le monastère où s'abrita leur enfance. Après avoir pourvu de loin d'abord aux besoins de Winfrid, copié pour lui en lettres d'or les Livres saints, elles rejoignent l'apôtre ; intré»» pides, elles ont passé la mer, et sont venues, sous la garde de l'Epoux, prendre leur part des travaux entrepris pour sa gloire. Lioba les conduit : Lioba, dont la douce majesté, dont les traits célestes élèvent la pensée audessus de la terre ; qui, par sa science des Ecritures, des Pères et des saints Canons, égale les plus célèbres docteurs ; mais l'Esprit divin a plus encore enrichi son âme d'humilité et de saint héroïsme. Elle sera mère de la nation allemande. Les hères Germaines, avides de sang, qui, au jour de leurs noces, n'agréaient pour dons qu'un cheval de bataille avec le bouclier et la framée ^, apprendront d'elle les qualités de la femme forte. On ne les verra plus s'enivrer de carnage et ramener au combat leurs maris vaincus ; mais les vertus de l'épouse et de la mère remplaceront en elles la fureur des camps; la famille
j.' 2 S Le Temps après la Pentecôte.
sera fondée sur le sol germanique, et, avec elle, la patrie.
C'est ce qu'avait compris Boniface, en appelant à lui Lioba, Walburge, et leurs compagnes.Epuisé de travaux, fatigué plus encore, néîas ! comme il arrive à tous les hommede Dieu, par de mesquines jalousies se couvrant d'un faux zèle, l'athlète du Christ ne dédaignait pas de venir lui-même trouver près de sa nlle bien-aimée conseil et réconfort. Appréciant à sa valeur la part qu'elle avait eue dans son œuvre, il la voulut pour compagne de son repos dans la tombe, en sa chère abbaye de Fulda.
Mais l'apotre est loin encore d'être au soir de sa vie. Il doit assurer le sort spirituel des convertis sans nombre qu'a faits sa parole, et placer à leur tête ceux que l'Esprit-Saint désigne pour gouverner l'Eglise de Dieu '. Par ses soins, la hiérarchie sacrée se constitue ei se développe ; le sol se couvre d'églises ; et sous la houlette d'évêquesélusde Dieu, des peuples nouveaux, créés comme par enchantement, vivent à la gloire de la Trinité sainte en ces contrées hier païennes, où Satan avait cru pouvoir éterniser sa domination.
\'ainement. d'autre part, Arius, Manès, divers corrupteurs de la foi sainte anciens et nouveaux, chassés de partout, végètent encore sur les contins ignorés du paganisme germain ; vainement "la cupidité d'mdignes ministres du Seigneur se tîatte d'exploiter toujours l'ignorance de chrétientés trop éloignées du centre vital, et jusque-là forcément
Saint Boniface, Evêque et Martyr. 12g
délaissées. L'éclat inaltéré du Verbe divin, qui revêt Boniface comme une robe de gloire 1, rayonne de lui jusqu'au fond des retraites obscures où l'hérésie se dérobe; le fouet dont l'Homme-Dieu s'arma pour expulser les vendeurs du temple est dans les mains de son apôtre, et il chasse loin de leurs troupeaux sacrilègement abusés les prêtres infâmes qui, à prix égal, offrent au Dieu très-haut l'hostie du salut, ou immolent des bœufs et des boucs aux divinités vaincues de la Germanie. Au bout de quarante années d'un fécond apostolat , l'Allemagne , convertie ou délivrée des pasteurs mercenaires, est acquise au Christ.
Mais le vaillant précurseur du Saint-Empire ne doit pas borner son action puissante a préparer la race germanique aux grandes destinées qui l'attendent. La France, fille aînée de l'Église, est, dans ses princes, appelée la première à porter le globe d'or surmonté de la croix, auguste emblème de l'universelle royauté du iFils de Dieu. Or, si la France de Clotilde, pure d'hérésie, reste fidèle à son baptême, elle-même cependant réclame du ciel à cette heure le secours nécessaire au salut des nations dans les périodes critiques de leur histoire. Les descendants de Clovis n'ont conservé de son royal héritage que le titre vain d'un pouvoir qu'ils n'ont plus, tandis que la vraie puissance est passée aux mains d'une famille nouvelle : race vigoureuse, qui vient de donner sa mesure en écrasant près de Poitiers l'immense armée
F-t-cli. XV,
i3o Le Temps après la Pentecôte.
des Maures. Mais, en sauvant la chrétienté Charles Martel conduit l'Eglise de France à deux doigts de sa ruine par la distribution qu'il fait des sièges épiscopaux, des abbayes, aux compagnons de sa victoire. Sous peine d'une situation non moins désastreuse que ne l'eût faite la victoire d'Abdérame, il faut déposséder de leurs crosses usurpées ces étranges titulaires, et renvoyer du moins leurs fils aux armées franc^ues; avec autant de douceur que de fermeté, par l'ascendant de la vertu, il faut amener le héros de Poitiers et sa descendance au respect du droit des Eglises.
Victoire plus glorieuse que la défaite des Maures, et qui fut celle de notre Boniface ! Triomphe de la sainteté désarmée, aussi profitable aux vaincus qu'à l'Eglise même ; car il devait faire du farouche soldat, bâtard de Pépin d'Héristal, la souche pour les Francs d'une deuxième dynastie dont la gloire allait surpasser l'illustration desrois de la première race.
Légat de saint Zacharie comme il l'avait été de Grégoire III son prédécesseur. Boniface avait rîxé à Mayence son siège épiscopal, pour mieux garder au Christ en même temps et la Germanie, conquête de son premier apostolat, et la France sauvée par ses derniers labeurs. Comme un autre Samuel, luimême consacra de ses mains la nouvelle royauté, en conférant, par un rite nouveau chez les Francs, l'onction sacrée à Pépin le Bref, tils de Charles Martel. On était arrivé à l'année 752. Encore enfant, un autre Charles, héritier futur du trône qu'il venait d'affermir
Saint Boni/ace, Évêque et Martyr. i3i
ainsi par la force de Thuile sainte, attirait les bénéciictions du vieillard. Mais l'onction royale de cet enfant était réservée au Pontife suprême, et un diadème plus auguste encore que celui des rois francs devait plus tard se poser sur son front pour manifester en lui, à la tête de l'Empire romain renouvelé, le lieutenant du Christ.
L'œuvre personnelle de Boniface était achevée; comme le vieillard Siméon, il avait vu l'objet des ambitions et des labeurs de sa vie, le salut préparé par Dieu au nouvel Israël. Lui aussi ne songe plus qu'à s'en aller dans la paix du Seigneur; mais l'entrée dans la paix pour un tel apôtre, et il l'entend bien ainsi, ne saurait être que le martyre. L'heure va sonner; le vieil athlète a choisi son dernier champ de bataille. C'est la Frise, encore à demi païenne ; il y a un demi-siècle, au début de sa carrière apostolique, il avait fui cette contrée pour échapper à l'épiscopat que saint Willibrord voulaitlui imposer dès lors ; aujourd'hui qu'elle n'a plus que la mort à lui offrir, il aspire à s'y rendre. Dans une lettre d'humilité sublime, il se prosterne aux pieds d'Etienne III qui vient de succéder à Zacharie, et remet au Siège apostolique la correction de ce qu'il appelle les maladresses et les fautes de sa longue vie i ; il laisse à Lull, son très cher fils, l'JEglise de Mayence ; il recommande au roi des Francs les prêtres disséminés dans-toute la Germanie, les moines, les vierges qui l'ont suivi dans ces lointaines contrées. Puis, faisant disposer parmi les quelI. Epist. Lxxviii.
i32 Le Temps après la Pentecôte.
ques livres qu'il emporte avec lui le suaire qui doit envelopper son corps, il désigne les compagnons de son dernier voyage et part avec eux pour cueillir la couronne.
Lisons le récit consacré par l'Eglise à cette srande vie :
BONiFACius , antea Winfridus appellatus, apud Anglos natus est exeunte basculo septimo, et ab ipsa infantia mundum aversatus, vitam monasticam in votis habuit. Cum ejus pater animurn sœculi illecebris permatare frustra tentasset, monasterium ingreditur, et sub beati Wulphardi disciplina omnium virtutum ac scientiarum génère irabuilur. Annum agens trigesimum sacerdotio insignitur. ac verbi divini praedicatorassiduus, magno aniraarum lucro hoc in rauncre versatur. Attainen regnum Christi adaugerc desiderans, conlinuo flebat ingentem multitudinem barbarorum, qui ignorantia? tenebris immersi dœmoni famulabantur. Qui quidem animarum zelus cum iri dies inextinguibili ardore accresceret, divino Numine perlacrymas etoraliones exploraBONIFACE, appelé auparavant Winfrid, naquit chez les Angles sur la fin du septième siècle. Dès son enfance il prit le monde en dégoût et tourna ses désirs vers la vie monastique. Son père chercha en vain par les appâts du siècle à changer la résolution qu'il avait prise, et il entra dans le cloître. Sous la conduite du bienheureux Wolphard, il s'y forma à toutes les vertus et à tous les genres de science. Honoré à trente ans du sacerdoce, il s'adonna à prêcher la parole divine, et produisit par là de grands fruits dans les âmes. Cependant, dans son désir d'accroître le royaume de Jésus-Christ, il pleurait sans cesse le sort de cette multitude infinie de barbares que les ténèbres profondes de l'ignorance retenaient au service du démon. Ce zèle des âmes le dévorait chaque jour déplus en plus d'inextinguibles ardeurs ; par ses prières et ses larmes il demanda au Seigneur de lui faire connaître sa volonté,
Saint Doniface, Evéque et Martyr. i33
et il obtint de son Abbé h permission de passer en Germanie.
[L s'embarqua avec deux compagnons et vint d'Angleterre à Dorsted, ville de Frise. Mais comme il s'était élevé en ce temps une grande guerre entre le roi des Frisons Radbod et Charles Martel, la prédication de l'apôtre fut sans succès ; il revint en Angleterre et retourna à son monastère, dont on le fit Abbé malgré lui, Après deux ans il abdiqua, du consentement de l'évéque de Winchester , et partit
Four Rome, afin d'obtenir de autorité apostolique la mission d'évangéliser les gentils. Arrivé à la ville, il fut reçu avec bienveillance par Grégoire II. Le Pontife changea son nom de Winfrid en celui de Boniface. Dirigé sur les provinces germaniques, il annonça JésusChrist aux peuples de la Thuringe et de la Saxe. Radbod, le roi de Frise, ennemi mortel du nom chrétien , étant mort sur ces entrefaites, Boniface retourna chez les Frisons, où il se fit pendant trois ans le compagnon de saint Willibrord ; sa prédication de "Evangile fut si heureuse alors, qu'on détruisit les idoles des fausses dito, facultatem a monasterii prœposito obtinuit ad Germanicas oras proficiscendi.
Ex Anglia duohus cum scciis navim solvens, Dorestadium in Frisias oppidum venit. Cum autem bellum gravissimum inter Frisonum regem Radbodum, et Carolum Martellum exarsisset, sine fructu Evangelium prïedicavit ; quapropter in Angliam reversus ad suum redivit monasterium, cui invitus pr3eficitur. Post elapsum biennium, ex consensu episcopi Vintoniensis munus abdicavit, et Romam profectus est, ut Apostolica auctoritate ad gentilium conversionem delegaretur. Cum ad Urbem pervenisset, a Gregorio Secundo bénigne excipitur, pro Winfrido Bonifacius a Pontifice nominatur. In Germaniam directus, Thuringias Saxoniaeque populis Christum annuntiavit. Cum interea Radbodus Fris'ce rex ac infestissimus Christianinominis hostis occubuisset, Bonifacius ad Frisones rediit, ubi sancti Willibrordi socius per triennium tanto
i34 L.C Temps après la Pentecôte.
cum fructu Evangelium praedicavit, ut destructis idolorum simulacris , jnnumerœ vero Deo Ecclesia; excitarentur.
ASANXTA Willibrordo ad episcopale munus cxpetitus, illud detrectavit, ut promptius infidelium saluti insraret. In Germaniam proiectus , plura Hassorum millia a daemonis superstitione avocavit. A Gregorio Pontifice Romam evocatus, post insignem fidei proressionem episcopus consecratur. Exinde ad Germanos redux, Hassiam et Thuringiam ab idololatriae reliquiis penitus expurgavit. Tanta propter mérita Bonifacius a Gregorio Tertio ad dignitatem archiepiscopalem evehitur, et tertio Romam profectus a Summo Pontifice Sedis Apostolicas Lcgatus constituitur : qua insignitus aiictoritate, quataor episcopatus instituit, et varias synodos celebravit, inter quas concilium Leptineose meraorabile est apud Belgas in Cameracensi diœcesi celebratum, quo quidam tempore ad fidem in Belgio adaucendam egregie contulit. A Zacharia Papa creatus
vinités et que d'innombrables églises furent élevées au vrai Dieu.
SAINT Willibrord voulait lui confier la charge episcopale ; il la refusa pour s'adonner plus librement au salut des infidèles, et se rendit en Germanie. Dans la Hesse, il retira plusieurs milliers d'hommes de la superstition diabolique. Appelé à Rome par le Pape Grégoire, il lui remit une très belle profession de sa foi et fut consacré évêque. De retour ensuite chez les Germains, il acheva d'extirper de la Hesse et de la Thurinpe les restes de l'idolâtrie. Pour tant de mérites insignes, Boniface fut élevé à la dignité archiépiscopale par Grégoire m. Lne troisième fois il fit le voyage de Rome, et fut constitué légat du Siège apostolique par le Pontife suprême. Revêtu de cette autorité, il institua quatre évêchés et tint divers synodes, parmi lesquels on remarque celui de Leptines célèbre chez les Belges , au diocèse de Cambrai. Dans ce temps, grâce à l'apôtre, la foi s'accrut merveilleusement en Belgique. Créé par le Pape Zacharie archevêque de Mayence, sur l'ordre du PonSaint Boniface, Évêque et Martyr. i35
tife lui-même il sacra Pépin roi des Francs. Après la mort de saint Willibrord, il prit pour lui le gouvernement de l'Eglise d'Utrecht, et s'en acquitta d'abord par Eoban, ensuite par lui-même, lorsque, s'étant déchargé de l'Eglise de Mavence, il voulut se fixer en Frise. Car les Frisons étant retombés dans l'idolâtrie, il voulut leur prêcher de nouveau l'Evangile. Comme il s'acquittait de ce devoir pastoral, il fut attaqué par une troupe de barbares au bord de la Burda, avec Eoban son coévêque et beaucoup d'autres ; massacré par ces impies, il recueillit la palme du martyre. Le corps de saint Buniface fut transporté à Mavence, et, comme il l'avait demandé pendant sa vie, enseveli dans l'abbaye de Fulda qu'il avait fondée. De nombreux miracles illustrèrent sa tombe. Le Souverain Pontife Pie IX a étendu son Office et sa Messe à toute l'Eglise.
Moguntinus archiepiscopus, ipso Pontifice jubente, Pippinum in regem Francorum unxit. Post mortem sancti Willibrordi Ultrajectensem ecclesiam gubernandam suscepit, primo per Eobanum, deinde per seippsum, dum ab ecclesia Moguntina absolutus, Ultrajecti resedit. Frisonibus ad idololatriam relapsis , Evangelium prasdicare rursus aggreditur ; cumque officio pastorali occuparetur, a barbaris et impiis hominibus, juxta Bornam fluvium, cum Eobano coepiscopo multisque aliis cruenta ccede peremptus, martyrii palma condecoratur. Corpus sancti Bonifacii Aloguntiam translatum, et, utjpse vivens petierat, in Fuldensi monasterio, quod exstruxerat, reconditum fuit, ubi multis miraculis inclaruit. Plus autem Nonus Pontifex Maximus, ejus Officium et Missam ad universam Ecclesiam extendit.
VOUS avez été, grand apôtre, le serviteur fidèle de Celui qui vous avait choisi comme ministre de sa parole sainte et propagateur de son règne. En quittant la terre afin d'aller faire reconnaître sa royauté des célestes phai3o Le Temps après la Pentecôte.
langes, le Fils de l'homme n'en restait pas moins le roi de ce monde c^ti'il abandonnait pour un temps >. Il comptait sur l'Eglise pour lui garder sa principauté d'ici-bas. ï^ien faible encore était, à l'heure de son Ascension, le nombre de ceux qui voyaient en lui leur Seigneur et Maître. Mais la foi déposée dans lestâmes de ces premiers élus était un trésor qu'ils hrent valoir en banquiers habiles, et surent multiplier par le commerce apostolique. Transmis de génération en génération jusqu'au retour de î'Homme-Dieu, Te précieux dépôt devait produire au Seigneur absent des intérêts toujours plus considérables. Il en fut bien ainsi, ô Winfrid, dans le siècle où vous apportâtes à l'Eglise le tributde labeurs qu'elle reclame de tous" ses tils à cette tin, quoique en des proportions différentes. Vos œuvres parurent bonnes et protitables entre toutes à la Mère commune ; dans sa reconnaissance, prévenant la gratitude de l'Epoux lui-même, elle voulut votjs appeler dès ce monde du uom nouveau - sous "lequel vous êtes maintenant connu dans les cieux.
Et, en effet, jamais richesses pareilles à celles que vous lui préparâtes, affluerent-elles dans les mains de l'Epouse ? Jamais l'Epoux apparut-il mieux et plus pleinement le chef du monde, qu'en ce huitième siècle où les princes francs, formés par vous à leurs grandes destinées, constituèrent la souverameté temporelle de l'Eglise, et se firent gloire d'être, à côté du vicaïre de l'Homme-Dieu, les lieutenants du Seigneur Jésus ? Le Saint-Empire
I. Luc. XIX. — 2. Apoc. n, 17.
Saint Jboniface, Évêque et Martyr. 1^7
vous doit d'avoir été possible, ô Boniface. Sans vous, la France s'aoîmait dans les hontes d'un clergé simoniaque, et périssait avant même d'avoir vu Charlemagne ; sans vous, l'Allemagne restait aux barbares et à leurs dieux ennemis de toute civilisation et de tout progrès. Sauveur des Germains et des Francs, recevez nos hommages.
Devant la grandeur de vos oeuvres, au souvenir des grands papes et de ces princes à la taille colossale dont la gloire relève de la vôtre en toute vérité, l'admiration égale en aous la reconnaissance. Mais pardonnez si. à la pensée des grands siècles, hélas ! si loin de nous, un retour sur nos temps amoindris vient mêler la tristesse aux joies de votre triomphe. Les pygmées qui s'admirent aujourd'hui parce qiT'ils savent détruire et souiller, ne méritent sans doute que le mépris. Mais combien, à la lumière de votre politique sainte et de ses résultats, ô précurseur de la glorieuse confédération des peuples chrétiens, apparaissent malhabiles et coupables ces faux grands princes, ces hommes d'Etat des derniers siècles, sottem.ent admirés d'un monJe qu'ils ont acheminé vers sa ruine! Les nations catholiques, s'isolant l'une de l'autre, ont dénoué les liens qui les groupaient autour du vicaire de l'Homme-Dieu ; leurs princes, oubliantquMs étaient, euxaussi, les représentants du Verbe divin sur la terre, ont traité avec l'hérésie pour afficher leur indépendance à l'égard de Rome ou s'abaisser mutuellement. Aussi la chrétienté n'est plus. Sur ses débris, contre-façon odieusedu Saint-Empire, Satan dresse, à la honte de l'Occident, son
i38 Le Temps après la Pentecôtefaux empire évangélique, formé d'empiétements successifs, e't reconnaissant pour première origine l'apostasie du chevalier félon Albert de Brandeoourg.
Les complicités qui l'ont rendu possible ont reçu leur châtiment. Puisse la justice de Dieu être entin satisfaite ! O Bonifuce, criez avec nous miséricorde au Dieu des armées. Suscitez à l'Eglise des serviteurs puissants comme vous le ï"ùtes, en paroles et en œuvres. Venez de nouveau sauver la France de l'anarchie. Détruisez l'empire de Satan, et rendez à l'Allemagne le sentiment de ses vraies grandeurs avec la foi des anciens jours.
'esprit divin multiplie les secours sur la route de l'Eglise. Il semble vouloir nous montrer aujourd'hui que la puissance de son action ne doit point s'amoindrir avec les années; voici que douze siècles après sa venue, éclatent dans le monde les mêmes miracles de conversion et de grâces qui signalèrent son glorieux avènement du ciel en terre.
Norbert, qui porte en ses veines le sang des empereurs et des rois, s'est vu convier^surhaturellement, dès le sein de sa mère Hadwige, à une noblesse plus haute ; et cependant, trente-trois années d'une vie qui n'en doit guère compter plus de cinquante, ont été données par lui sans réserve aux plaisirs. Il est temps pour l'Esprit divin de hâter sa conquête. Un jour, dans un orage soudainement survenu, la foudre tombe au-devant du prodigue; elle le précipite de son cheval, et creuse un abîme entre lui et le but où le porte une soif inassouvie de vanités qui n'arrivent point à combler le vide de son cœur. Alors, au plus intime de son âme retentit la voix qu'entendit Saul sur le chemin de Damas : « Norbert, où vas-tu ? » Et le miséricordieux dialogue conJ40 Le Temps après la Pentecôte.
tinue entre Dieu et ce nouveau Paul : « Seigneur, que voulez vous que je fasse ? — Eloigne-toi du mal, et Tais le bien ; cherche la paix et poursuis-la ^ » Vingt ans après, NorDcrt est au ciel, occupant parmi les pontifes un trône illustre, et rayonnant de l'éclat qui marque dans la patrie les fondateurs des grands Ordres religieux.
Quelle trace proï'onde, durant les années de sa pénitence, il a laissée Sur terre ! L'Allemagne et la France évan^élisées, Anvers délivrée d'une infâme hérésie, Magdebourg arraché par son archevêque aux ciérèglements qui souillaient la maison de Dieu : tant d'œuvres dignes de remplir une longue et sainte vie, ne sont point pourtant les plus beaux titres de Norbert à la reconnaissance de l'Eglise. Avant d'être appelé malgré lui aux honneurs de l'épiscopat, l'ancien hôte de la cour impériale avait choisi dans les forêts du diocèse de Laon, pour prier Dieu et châtier son corps, une solitude inhabitable. Mais bientôt Prémontré a vu ses marécages envahis par des multitudes ; les plus beaux noms de la noblesse venaient demander au grand pénitent la science du salut. En même temps, Notre-Dame lui montrait l'habit blanc que ses disciples devaient revêtir ; saint Augustin leur 'donnait sa Règle. Une famille nouvelle de Chanoines réguliers , la plus illustre, était fondée ; ajoutant aux obligations du culte divin solennel les austérités"de sa pénitence ininterrompue, elle dévouait également ses membres au service des âmes
Psalm. XXXIII, i 3.
Saitît Norbert, Évêque et Confesseur. ^4i
par la prédication et l'administration des paroisses.
Il fallait, dans l'Eglise de Dieu, ce complément à l'œuvre des moines qui avaient relevé, au siècle précédent, l'épiscopat et la papauté du servilisme féodal. Les moines, quoique n'excluant de leur vie aucune œuvre sainte, ne pouvaient cependant, aussi nombreux qu'il eût été nécessaire, quitter leurs cloîtres et prendre sur eux la charge des âmes, que tant de pasteurs indignes du second ordre continuaient de traliir, dans le douzième siècle, au profit de leurs passions simoniaques et concubinaires. Seule, néanmoins, la vie religieuse pouvait relever le sacerdoce, depuis les hauts sommets de la hiérarchie jusqu'aux derniers rangs de la milice sainte. Norbert fut élu de Dieu pour une part de cette œuvre immense ; et l'importance de sa mission explique la prodigalité sublime avec laquelle l'Esprit-Saint multiplia autour de lui les vocations. Le nombre et la rapidité des fondations permirent de porter bientôt partout le secours ; l'Orient lui-même vit presque aussitôt se lever sur lui la lumière de Prémontré. Au xviii" siècle, malgré les destructions des Turcs et les ravages de la prétendue Réforme dans les pays où sa diffusion avait été la plus grande, l'Ordre, divisé en vingt-huit provinces, renfermait encore dans presque toutes ses maisons de cinquante à cent vingt chanoines, et l'on comptait toujours par milliers les paroisses conhées à ses soins.
Les religieuses, dont la sainte vie et les prières sont l'ornement et le secours de l'E-
142 Le Temps après la Pentecôte.
glise militante, occupèrent dès l'origine la
glace qui leur était due dans cette innomrable famille ; au temps du fondateur ou peu après sa mort, on en comptait plus de mille à Prémontré même. Un tel chiffre pourra nous donner une idée de la propagation vraiment prodigieuse de l'Ordre à ses débuts. Norbert étendit également sa charité aux personnes qui, comme Thibault comte de Champagne, eussent voulu le suivre au désert, et que la volonté de Dieu retenait dans le monde ; il préluda aux pieuses associations que nous verrons saint Dominique et saint François organiser, au siècle suivant, sous le nom de tiers-ordres.
Voici la notice consacrée dans la sainte Liturgie à ce grand serviteur de l'Eglise et des âmes.
NORBERTUS, nobilissimis parentibus natus, adolescens litieralilibus disciplinis eruditus, in ipsa postea imperatoris aula, spretis mundi illecebris, ecclesiasticœ militiœ adscribi voluit. Sacris initiatus, rejectis moUibus ac splendidis vestibus. pellica melote indutus, prœdicationi verbi Dei se totum dédit. Abdicatis ecclesiasticis proventibus satis amplis, et patrimonio in pauperes erogato, semel indiesub vesperam solo cibo quaNORBERT, issu de nobles parents, reçut dans sa jeunesse une éducation distinguée. Placé ensuite à la cour de l'empereur, il méprisa les attraits du monde, et voulut être enrôlé dans la milice ecclésiastique. Après avoir reçu les saints Ordres, il renonça au luxe et à la commodité des habits, et, couvert d'une melote de peau, il se livra tout entier à la prédication delà parole de Dieu. Ayant renoncé pareillement aux revenus ecclésiastiques dont il jouissait ot qui étaient considérables, il distribua de plus son patrimoine aux
Saint Norbert, Êvêqiie et Confesseur. 143
pauvres, et entreprit un genre de vie d'une austérité admirable, ne faisant qu'un seul repas par jour qu'il prenait sur le soir et qui ne consistait qu'en mets permis pour le carême, marcnant nu-pieds et ne portant c^ue des habits usés dans les rigueurs même de l'hiver. En retour, il fut puissant en œuvres et en paroles, et ramena en nombre immense les hérétiques à la foi, les pécheurs à la pénitence, les ennemis à la paix et à la concorde.
ETANT à Laon, et l'évêque l'ayant prié de ne pas s'éloigner de son diocèse, il se choisit une solitude dans le lieu qui était appelé Prémontré. Avec treize compagnons qu'il y réunit, il institua l'Ordre de Prémontré, après avoir reçu de saint Augustin,dans une vision divine, la lègle qu'il devait suivre. La renommée de sa sainteté se répandant de plus en plus, et un grand nombre de disciples venant à lui tous les jours, son Ordre fut confirmé par Honorius II et par d'autres Souverains Pontifes ; on construisit pour lui un grand nombre de monastères, et il se propagea d'une manière admirable.
AYANT été appelé à Anvers, Norbert détruisit dans
dragesimali utens. nudisque pedibus et lacera veste sub brumali rigore incedens, mirse austeritatis vitam est aggressus. Potens igitur opère et sermone innumeros hasreticos ad fidem, peccatores ad pœnitentiam, dissidentes ad pacem et concordiam revocavit.
CU.M Lauduni esset, ab episcopo rogatus ne a sua diœcesi discederet, desertum inealocum qui Pr£çmontratus dicebatur, sibi delegit : ibique tredecim sociis aggregatis, Praemonstratensem ordinem instituit, divinitus accepta per visum régula a sancto Augustino. Cum vero ejus fama sanctitatis in dies magis augeretur. ac plurimi ad eum quotidie discipuli convenirent , idem ordo ab Honorio Secundo aliisque Summis Pontificibus confirmatus, ac pluribusab eo monasteriis aedificatis , mirifice propagatus est.
ANTUERPIAM accersitus, in ea urbe Tan144 ^^ Temps après la Pentecôte.
<îhelini nefariam haeresim profligavit. Prophetico spiritu et miraculis claruit. Archiepiscopus
tandem, licet reluctans, Magdeburgensis creatus, ecclesiasticatn disciplinam, prcesertim cœlibatam, conslanter piopui^navit. Rhemis in concilio Innocentium Secundum egregie adjuvit, et Romain cum aliis episcopis profectus, schisma Petri Leonis compressit. Postrerao vir Dei, meritis et Spiritu Sancto plenus. Magdeburgi obdormivit in Domino, anno salutis millesimo centesimo trigesimo
quarto, die sexta junii.
cette ville la coupable hérésie de Tanquelin. 11 fut illustre par le don de prohétie et celui des miracles. A la fin, avant été élevé, malgré ses refus, sur le siège archiépiscopal de Magdebourg, il y soutint avec constance la d^iscipline ecclésiastique, principalement le célibat. Au concile de Reims, il se montra un excellent appui d'Innocent II, et, se rendant à Rome avec d'autres évéques , il réprima le schisme de Pierre de Léon. Enfin cet homme de Dieu, rempli du SaintEsprit et chargé de mérites, s'endormit dans le Seigneur à Magdebourg, l'an du salut onze cent trente-quatre, le six de juin.
ous sûtes racheter le temps i, comme il convenait, 6 Norbert, en ces jours mauvais où vous-même, entraîné par l'exemple de la multitude insensée, aviez frustré Dieu si longtemps dans ses desseins d'amour. Les années refusées par vous d'abord au service du seul vrai Maître du monde lui sont revenues multipliées à l'infini, augmentées de toutes celles que lui ont données vos tils et vos lilles. En vingt ans vos œuvres personnelles ont, elles aussi, rempli le monde. Le schisme abattu, l'hérésie terrassée pour la plus grande gloire du divin Sacrement qu'elle attaquait des lors, les droits de l'Eglise revendiqués
1. Eph.
ifi.
Saint Norbert, Ëvêqiie et Confesseur. 145
intrépidement sur les princes de ce monde et toujs les détenteurs injustes, le sacerdoce rendu à sa pureté première, la vie chrétienne affermie sur ses véritables fondements qui sont la prière et la pénitence : tant de triomphes en si peu d'années, sont dus à la générosité qui vous empêcha de regarder en arrière, môme un instant, du jour où l'Esprit-Saint toucha votre cœur. Faites donc comprendre aux hommes qu'il n'est jamais trop tard pour commencer à servir Dieu. Fût-on , comme vous, déjà sur le soir de la vie, ce qu'il reste de temps suffit à faire de nous des saints, si nous donnons pleinement ce reste au ciel ^.
Foi et patience furent vos vertus chéries ; répandez-les sur notre triste siècle, qui ne sait plus que douter et que jouir en allant stupidement à l'abîme. N'oubliez point dans le ciel, ô apôtre, les contrées gue vous avez évangélisées, malgré leur oubli, malgré leur retour aux tromperies de l'enfer. Saint pontife, Magdebourg a perdu l'antique foi, et avec elle le dépôt qu'elle ne méritait plus de votre saint corps; Prague possède aujourd'hui vos reliques sacrées ; en bénissant l'hospitalière cité, priez pour la vil'e ingrate qui n'a pas su garder son double trésor. Enfin, ô fondateur de Prémontré, souriez à la France qui se réclame de votre plus pure gloire. Obtenez de Dieu que, pour le' salut de nos temps m.alheureux, il rende à votre puissant Ordre quelque peu de son ancienne splendeur. Bénissez dans leur trop petit nombre, ceux
14') Le Temps après la Pentecôte.
de vos fils et de vos filles qui cherchent, en dépit des hostilités ridicules et odieuses du
f>ouvoir, à faire revivre chez nous vos bien aits. Maintenez en eux votre esprit : qu'ils sachent trouver dans la paix avec eux-mêmes le secret du triomphe sur les forces de Satan ; que les splendeurs du culte divin soient toujours pour eux la montagne aimée d'où, comme Moïse, ils rappportent au peuple chrétien, nouvel Israël, la connaissance des volontés du Seigneur.
ES roses et les lis alternent sans fin dans la couronne tressée par les siècles à l'Epouse du Fils de Dieu. En ce monde qui le sait si peu, tout n'a qu'un but : donner dès ici-bas les attraits du ciel à l'Eglise, agencer sa parure pour l'éternité ; parure sublime, faite des vertus des saints, qui doit rendre l'élue du Verbe digne de s'asseoir à la droite de l'Epoux au plus haut des cieux ^. Le Cycle sacré, en sa révolution annuelle, nous donne l'image du travail incessant par lequel l'Esprit-Saint, diversifiant les mérites des serviteurs de Dieu, compose ainsi pour les noces éternelles l'admirable variété des ornements de l'Eglise dont ils sont les membres. Deux mart}^rs , empourprés de leur sang, viennent aujourd'hui relever la blancheur éclatante des oeuvres de Norbert ; leur gloire est celle que n'éclipse aucune autre ; mais ils n'en disposent pas moins nos yeux, par cette variété merveilleuse, à contempler délicieusement aussi la douce lumière que Marguerite, la perle de l'Ecosse, projettera demain sur le monde.
I. Apoc. XIX, 7-8; Psalm. xliv, 10.
J48 Le Temps après la Pentecôte.
Prime et Félicien, Romains opulents, étaient déjà parvenus à la maturité de l'âge, quand la voix du Seigneur se fit entendre à eux pour les retirer de la vanité des idoles. Frères par le sang, ils le devinrent plus encore par leur commune tîdélité à l'appel de la grâce. Ensemble ils se montrèrent les intrépides soutiens des confesseurs du Christ, au milieu des atroces persécutions qui sévirent sur l'Eglise dans la seconde moitié du troisième siècle de notre ère. Un même combat devait aussi terminer leur vie ici-bas, et les engendrer le même jour au ciel. Ils méritèrent de devenir, dans leurs précieux restes, le trésor principal du célèbre sanctuaire consacré sur le mont Cœiius au premier des martyrs.
La sainte Liturgie emploie les lignes suivantes à rappeler leur triomphe :
PRIMUS et Felicianus fratres. in persecutione Diocletiani et Maximiani accusati christianae religionis, in vincula conjiciuntur : quibus soluti, inde eripiuntur ab Angelo. Mox ad prastorem adducti , cuin christianam fidem acerrime tuerentur, alter ab altero distracti sunt ; ac primum varie tentata est constantia Feliciani. Sed cum suasores impietatis se posse quidqiiam verbis proficere desperarent, affixis stipiti maniLES deux frères Prime et Félicien furent accusés de professer la religion chrétienne et jetés dans les fers, sous la persécution de Dioclétien et de Maximien. Leurs liens furent déliés par un Ange qui les rendit à la liberté. Ils ne tardèrent pas à être ramenés devant le préteur ; mais comme ils défendaient avec énergie la foi chrétienne, on les sépara, et l'on tenta d'abord en diverses manières la constance de Félicien. Les conseillers d'impiété virent bientôt que leurs paroles ne pourraient rien
SS. Prime et Félicien, Martyrs. 14g
obtenir ; on cloua les pieds et les mains du martyr à un tronc d'arbre, et on le laissa ainsi suspendu durant trois jours, sans lui donner à manger ni à boire. Le lendemain, Prime fut appelé devant le préteur qui lui parla ainsi : Vois combien la prudence de ton frère est supérieure à la tienne ; il a obéi aux empereurs, et il est comblé d'honneurs auprès d'eux. Toi-même, si tu veux l'imiter, tu partageras les mêmes honneurs et les mêmes grâces.
PRIME, répondit : J'ai connu par un Ange ce qui est arrivé à mon frère. De même que je suis étroitement lié à lui par la volonté, puissé-je n'en pas être séparé non plus dans le martyre ! A ces paroles le préteur s'enflamma de colère, et, en plus des autres tourments qu'il fit subir à Prime sous les yeux de Félicien présent désormais, il ordonna que l'on versât du plomb fondu dans sa bouche. Peu après il les fit conduire à l'amphithéâtre, et on lâcha deux lions sur eux ; mais ces animaux se prosternèrent aux pieds des martyrs, et ils les caressaient de la tête et de la queue Plus de douze mille hommes étaient venus à ce spectacle ; cinq cents embrassèrent la religion chrétienne
bus ejus etpedibus,ipsum sine cibo et potu inde triduum pendentem reliquerunt. Postridie ejus diei prœtor vocatum ad se Primum sic affatur r Vides quanto sit prudentior quam tu frater tuus, qui, obsecutus imperatoribus, apud ipsos est honoratus. Quem si tu quoque imitari volueris, particeps eris ejus honoris et gratiae.
CUI Primus : Quid factum sit fratri meo cognovi ex Angelo. Utinam quemadmodum
sum cum eo voluntate conjunctissimus, sic ab eodem ne martyrio disjungar ! Quo dicto, excanduit prœtor, et ad cseteros cruciatus quibus Primum affecit, prœsente jam Feliciano, liquatum igné plumbum in os ejus jussitinfundi.Moxutrumque perduci imperat in theatrum, in eosque immitti duos leones : qui prostrati ad eorum genua, capiîe et cauda ipsis blandiebaatur. Ad id spectaculum cum am.- plius duodecim millia hominum convenissent, quingenti cui suis
i5o Le Temps après la Pentecôte.
avec leurs familles. Le préteur, ému de ces faits, donna ordre de frapper les martyrs de la hache.
familiis christianam religionem susceperunt . Quibus rébus permotus prœtor, eos securi percuti ]ussit.
VÉTÉRANS des combats du Seigneur, apprenez-nous quelle force il convient d'apporter à tout âge au service de Dieu. Moins heureux que nous ne le sommes, vous connûtes tard l'Evangile et les richesses sans prix qu'il confère au chrétien. Mais votre jeunesse fut renouvelée comme celle de l'aigle au saint baptême', et durant trente années l'EspritSamt produisit en vous des fruits innombrables. Lorsqu'entîn, dans une extrême vieillesse, eut sonné l'heure du triomphe final, votre courage égala celui des plus valeureux combattants. C'était la prière alimentée parles paroles des psaumes qui soutenait en vous un tel héroïsme, ainsi qu'en témoignent les actes de votre martyre. Réveillez parmi nous la foi dans la parole de Dieu ; ses promesses nous feront, comme à vous, mépriser la vie présente. Rappelez la piété aux sources vraies qui fortifient l'âme, à la connaissance, à l'usage quotidien des formules sacrées qui rattachent si sûrement la terre au ciel d'où elles sont descendues.
yyyyyyyyyyyvvv
Sainte MARGUERITE, REINE D'ECOSSE.
NE semaine s'est écoulée depuis le jour où, s'élevant de la terre de France dédiée au Christ par ses soins, Clotilde apprenait au monde le rôle réservé à la femme près du berceau des peuples. Avant le christianisme, l'homme, amoindri par le péché dans sa personne etdans sa vie sociale, ne connaissait pas la grandeur en ce point des intentions divines ; la philosophie et l'histoire ignoraient l'une et l'autre que la maternité put s'élever jusqu'à ces hauteurs. Mais l'Esprit-Saint, donné aux hommes pour les instruire de toute vérité i, théoriquement et pratiquement, multiplie depuis sa venue les exemples, afin de nous révéler l'ampleur merveilleuse du plan divin, la force et la suavité présidant ici comme partout aux conseils de l'éternelle Sagesse.
L'Ecosse était chrétienne depuis longtemps déjà, lorsque Marguerite lui fut donnée, non pour l'amener au baptême, mais pour établir parmi ses peuplades diverses et trop souvent ennemies l'unité qui fait la nation. L'ancienne Calédonie, défendue par ses lacs, ses montagnes et ses fleuves, avait jusc[u'à la fin de l'empire romain gardé son indépendance.
j52 Le Temps après la Pentecôte.
Mais, inaccessible aux armées, elle était devenue le refuge des vaincus de toute race, des proscrits de toutes les époques. Les irruptions, qui s'arrêtaient à ses frontières, avaient été nombreuses et sans merci dans les provinces méridionales de la grande île britannique; Bretons dépossédés, Saxons, Danois, envahisseurs chassés à leur tour et fuyant vers le nord, étaient venus successivement juxtaposer leurs mœurs à celles des premiers habitants, ajouter leurs rancunes mutuelles aux vieilles divisions des Pietés et des Scots. Mais du mal même le remède devait sortir. Dieu, pour montrer qu'il est le maître des révolutions aussi bien que des fiots en furie, allait confier l'exécution de ses desseins miséricordieux sur l'Ecosse aux bouleversements politiques et à la tempête. Dans les premières années du xi* siècle, l'invasion danoise chassait du sol anglais les fils du dernier roi saxon, Edmond Côte de fer. L'apôtre couronné de la Hongrie, saint Etienne I", recevait à sa cour les petits-neveux d'Edouard le Martyr et donnait à l'aîné sa fille en mariage, tandis que le second s'alliait à la nièce de l'empereur saint Henri, le virginal époux de sainte Cunégonde. De cette dernière union naquirent deux filles, Christine qui se voua plus tard au Seigneur, Marguerite dont l'Eglise célèbre la gloire en ce jour, et un prince, Edgard Etheling, que les événements ramenèrent bientôt sur les marches du trône d'Angleterre. La royauté venait en effet de passer des princes danois à Edouard le Confesseur, oncle d'Edgardj et i'angélique union du
Sainte Marguerite, Reine d'Ecosse. i53
saint roi avec la douce Editha n'étant appelée à produire de fruits que pour le ciel, la couronne semblait de^■oir appartenir après lui par droit de naissance au frère de sainte Marguerite, son plus proche héritier. Nés dans l'exil, Edgard et ses sœurs virent donc enfin s'ouvrir pour eux la patrie. Mais peu après, la mort d'Edouard et la conquête normande bannissaient de nouveau la famille royale; le navire qui devait reconduire sur le continent les augustes fugitifs était jeté par un ouragan sur les côtes d'Ecosse. Edgard Ethelinsf, malgré les efForts du parti saxon, ne devait jamais relever le trône de ses pères ; mais sa sainte sœur conquérait la terre où le naufrage, instrument de Dieu, l'avait portée.
Ûevenue l'épouse de Malcolm III, sa sereine influence assouplit les instincts farouches du fils de Duncan, et triompha de la barbarie trop dominante encore en ces contrées jusque-là séparées du reste du monde. Les habitants des hautes et des basses terres, réconciliés, suivaient leur douce souveraine dans les sentiers nouveaux qu'elle ouvrait devant eux à la lumière de l'Evangile. Les puissants se rapprochèrent du faible et du pauvre, et, déposant leur dureté de race, se laissèrent prendre aux charmes de la charité. La pénitence chrétienne reprit ses droits sur les instincts grossiersde la pure nature. Lapratique des sacrements, remise en honneur, produisait ses fruits. Partout, dans l'Eglise et l'Etat, disparaissaient les abus. Tout le royaume n'était plus qu'une famille, dont Marguerite se disait à bon droit la mère ; car l'Ecosse naissait par elle à la vraie civilisation, David I", insjb4 L.e Temps après la Pentecôte.
crit comme sa mère au catalogue des Saints, achèvera l'œuvre commencée ; pendant ce temps, un autre enfant de Marguerite, également digne d'elle, sainte Mathilde d'Ecosse, épouse d'Henri l'"'" fils de Guillaume de Normandie, mettra fin sur le sol anglais aux rivalités persévérantes des conquérants et des vaincus par le mélange du sang des deux races.
Voici les lignes consacrées par l'Eglise à l'histoire de sainte Marguerite:
ARGARITA, Scolorum regina , paterno
A.ngliœ regum, materno Cœsarum sanguine clarissima, illustrior adhuc fuit christiana virtute. Hacc in Hungaria nata, ubi pater tune temporis exulabat, post exactam summa cum pietate puerilem aetatem, una cum genitore. qui a sancto Eduardo patruo, Anglorum rege, ad paterni regni fastigium vocabatur, in Angliam venit. Mox, alternante parentum fortuna, ex Angliœ littore solvens, vi tempestatis expulsa, seu verius divinœ providentiœ consilio deductaest in oram maritimam Scotiae. Ibi cum ex matris imperio Malcholmo Tertio Scotorum régi, egregiis ejus dotibus capto, nupsisset, sanclimoniae et pietatis
MARGUERITE, reine d'E- cosse, fut la noble fille des rois d'Angleterre par son père et des Césars par sa mère ; mais la vertu chrétienne l'éleva encore audessus de sa naissance. Elle naquit en Hongrie, où son père était alors exilé. Après une enfance passée dans la plus haute piété, elle vint en Angleterre avec son père, qui était appelé par saint Edouard, roi des Anglais, son oncle, à monter sur le trône de ses aïeux. Bientôt, partageant les revers de sa famille, Marguerite dut s'éloigner des rivages d'Angleterre. Une tempête, ou plutôt le dessein de la divine Providence, la ieta sur les côtes d'Ecosse. Le commandement de sa mère lui fit épouser Malcolm III, roi de ce pays, que ses belles qualités avaient touché. Par sa sainteté et ses œuvres pieuses, elle rendit à
Sainte Mars-uerite, Reine d'Ecosse. i55
tout le royaume les plus grands services durant trente années qu'elle régna.
A u milieu de la mollesse tV d'une cour, elle mortifia son corps par les veilles et les austérités, employant à la prière une grande partie des nuits. Outre d'autres jeûnes qu'elle s'imposait de temps en temps, elle avait la coutume d'observer celui de quarante jours entiers avant la fête de Noël, avec une telle rigueur qu'elle ne le suspendit jamais dans ses maladies les plus aiguës. A- donnée au culte divin, elle bâtit un grand nombre d'églises et de monastères, répara les autres, les fournit d'ornements sacrés et les dota richement. Elle amena le roi son mari à une vie chrétienne, et le porta par ses exemples salutaires à partager ses saintes pratiques. Elle éleva tous ses enfants d'une manière si parfaite et avec un si heureux succès, que presque tous, ainsi que sa mère Agathe et sa sœur Christine, se vouèrent aune vie très sainte. Occupée enfin du bonheur de l'Ecosse entière, elle fit disparaître tous les désordres qui s'étaient glissés insensiblement dans les habitudes du pays, et rendit conformes à la piété chrétienne les mœurs de son peuple.
operibus, triginta quibiis regnavit annis.toti regno mirifice profuit.
INTER regales delicias corpus alflictationibus ac vigiliis macerans, magnam noctis partem piis precationibus extrahebat. PrŒ-ter alia jejunia quœ identidem usurpabat. integros quadraginta dies ante natalitia festa tanta cum scveritate jejunare consuevit, ut ne in gravissimis quidem doloribus intermiserit. Divino cultui addictissima, templa plurima et cœnobia partim ex intcgro excitavit, partim resarcivit, et sacra suppellectili ac largo censu ditavit. Regem conjugem ad meliorem frugem et ad similia suis exercitationibus opéra saluberrimo exemplo traduxit, liberosque omnes tam sancte et féliciter educavit, ut eorum plerique, quemadmodum et Agatha mater et Christina soror, sanctissimum vitje genus amplexi sint. Universi demum regni felicitati consulens, a vitiis omnibus quas furtim irrepserant populos expurgavit, eisque mores christiana pietate dignos restituit.
i56 Le Temps après la Pentecôte.
IHIL tamen œque in il la mi labile fuit ac flagrantissima caritas erga proximos. prassertim egenos, quorum numerosis gregibus non modo stipem affatim suppeditare. verum etiam trecentis quotidie materna henignitate dapes prœbere, Hexis genibus in morem ancillœ ministrare, regiis manibus pedes abluere. et pressis etiam osculis ulcéra fovere. solemne habuit. His porro aliisque piis sumptibus non regias tantum vestes et pretiosa monilia distraxit. sed ipsum non semel exhausit œrarium. Toleratis deraum ad patientias miraculum acerbissimis doloribus. animam semestri corporis aegrotatione purgatam Auctori suo quarto idus junii reddidit. Quo temporis momento faciès ejus diuturni morbi macie ac pallore fœdata, insolita quadam venustate refloruit. Miris etiam post mortera prodigiis clara, et Clementis Decimi auctoritate in Scotiae patronam accepta, ubique terrarum religiosissime colitur. prodiges illustrèrent aussi patronne de l'Ecosse par 1 l'honore d'un culte religie
RIEN cependant ne fut plus admirable en elle que son ardente charité envers le prochain, principalement envers les pauvres. On la vit non seulement répandre ses largesses sur des multitudes d'indigents, mais encore en servir par ellemême trois cents chaque jour avec une maternelle bonté, leur donnant à manger, leur rendant tous les offices à genoux devant eux comme une servante, lavant leurs pieds de ses mains royales et déposant ses baisers sur leurs ulcères : telles étaient ses pratiques habituelles. On la vit se défaire de ses parures royales et de ses joyaux les plus précieux, et même plus d'une fois épuiser le trésor, pour subvenir à ses aumônes et autres œuvres pies. Après avoir supporté avec une patience qui tenait du prodige les cruelles douleurs d'une maladie de six mois, qui acheva de purifier son àme. elle la rendit à son Créateur le quatre des ides de juin. A ce moment, son visage, que la maigreur et la pâleur avaient défiguré dans le cours de ses longues souffrances, reprit les traits d'une beauté extraordinaire. Après sa mort, d'admirables sa mémoire. Elle fut reconnue 'autorité de Clément X, et on ux dans toute la terre.
Sainte Marguerite, Reine d'Ecosse. i5y
Nous vous saluons, ô reine, digne des éloges que ]a postérité consacre aux plus illustres souveraines. Dans vos mains, la puissance a été l'instrument du salut des peuples. Votre passage a marqué pour l'Ecosse le plein midi delà vraie lumière. Hier, en son martyrologe, la sainte Eglise nous rappelait lamémoire de celui qui tut votre précurseur glorieux sur cette terre lointaine : au \V siècle, Colomb-Kil, sortant de l'Irlande, y portait la foi. Mais le christianisme de ses'habitants, comprimé par mille causes diverses dans son essor, n'avait point produit parmi eux tous ses effets civilisateurs. Une mère seule pouvait parfaire l'éducation surnaturelle de la nation . L'EspritSaint, qui vous avait choisie pour cette tâche, ô Marguerite, prépara votre maternité dans la tribulation et l'angoisse : ainsi avait-il procédé pour Clotilde ; ainsi fait-il pour toutes les mères. Combien mystérieuses et cachées n'apparaissent pas en votre personne les voies de l'éternelle Sagesse ! Cette naissance de proscrite loin du sol des aïeux, cette rentrée dans la patrie, suivie bientôt d'infortunes , plus poignantes, cette tempête, enfin, qui I vous jette dénuée de tout sur les rochers d'une \ terre inconnue : quel prudent de ce monde f eût pressenti, dans une série de désastres pa- \ reils, la conduite d'une miséricordieuse pro- ( vidence faisant servir à ses plus suaves réso- t lutions la violence combinée des hommes et \ des éléments? Et pourtant, c'est ainsi que se \ formait en vous la femme forte i, supérieure j aux tromperies de la vie présente et fixée en |
I. Prov. XXXI, io-3i.
i5o Le Temps après la Pentecôte.
Dieu, le seul bien que n'atteignent pas les révolutions de ce monde.
Loin de s'aigrir ou de se dessécher sous la souffrance, votre cœur, établi au-dessus des \'ariations de cette terre à la vraie source de l'amour, y puisait toutes les prévoyances et tous les dévouements qui, sans autre préparation, vous tenaient à la hauteur de la mission qui devait être la votre. Ainsi fûtes-vous en toute vérité ce trésor qui méritequ'on Vaille chercher jusqu'aux extrémités du monde, ce \ navire qui apporte des plages lointaines la j nourriture et toutes les richesses au rivage où les vents l'ont poussé i. Heureuse votre patrie d'adoption, si jamais elle n'eût oublié vos enseignements et vos exemples ! Heureux vos descendants, si toujours ils s'étaient souvenusQue le sang des Saints coulait dans leurs I veines! Digne de vous dans la mort, la dernière reine d'Ecosse porta du moins sous la hac'ne du bourreau une tête jusqu'au bout hdèle à son baptême. Mais on vit l'indigne tils de Marie Stuart, par une politique aussi fausse que sacrilège, abandonner en même temps l'Eglise etsa mère. L'hérésie desséchait pour jamais la souche illustre d'où sortirent tant de rois, au moment où l'Angleterre et l'Ecosses'Uîiissaientsous leur sceptre agrandi ; car la trahison consommée par Jacques !"■ ne devait pas être rachetée devant Dieu par la fidélité de Jacques II à la foi de ses pères. O Marguerite, du ciel où votre trône est affermi pour les siècles sans fin, n'abandonnez ni l'Angleterre à qui vous appartenez par vos
I. Prov. ibid.
Sainte Marguerite, Reine d'Ecosse. i5g
glorieux ancêtres, ni l'Ecosse dont la protection spéciale vous reste confiée par l'Eglise de la terre. L'apôtre André partage avec vous les droits de ce puissant patronage. De concert avec lui gardez les âmes restées fidèles, multipliez le nombre des retours à l'antique foi, et préparez pour un avenir prochain la rentrée du troupeau tout entier sous la houlette de l'unique Pasteur i.
V promulgation de l'alliance nouvelle est venue convier tous les peuples à prendre place au banquet du royaume de Dieu; depuis lors, nous l'avons remarqué, l'Esprit sanctificateur produit les Saints, dans le cours des siècles, à des heures qui correspondent souvent aux desseins les plus profonds de l'éternelle Sagesse sur l'histoire des nations. Nous ne , devons pas nous en étonner : les nations chrétiennes ayant comme nations leur rôle assigné dans l'avancement du règne de l'Hommelieu, cette vocation leur confère des devoirs et des droits supérieurs à la loi de nature ; l'ordre surnaturel les investit de toutes ses grandeurs, et l'Esprit-Saint préside par ses élus à leur développement comme à leur naissance. C'est à bon droit que nous admirons dans l'histoire cette providence merveilleuse agissant, à leur insu quelquefois, parmi les peuples, dominant par l'inl^uence cachée de la sainteté des petits et des humbles l'action des puissants qui semblent conduire toutes choses au gré de leur seule volonté. Mais, entre les Saints qui nous apparaissent comme le canal des grâces destinées aux nations, il en est que la reconnaissance universelle doit oublier moins que tous les autres : ce sont les Apôtres,
Saint Barnabe, Apôtre. i6i
placés comme fondement à la hase de l'édifice social chrétien i dont l'Evangile est la force et la loi première. L'Eglise veille soigneusement à écarter de sesfiils le danger d'un oubli si funeste; aucune saison liturgique n'est privée du souvenir de ces glorieux témoins du Christ. Mais depuis la "consommation des mystères du salut, qui livra le monde aux conquêtes de leur zèle, leurs noms se pressent davantage encore sur les fastes sacrés; chaque mois du Cycle emprunte son éclat, pour une part principale, au triomphe de quelqu'un d'entre eux.
Le mois de juin, tout em'orasé des feux récents de la Pentecôte, vit l'Esprit-Saint poser les premières assises de l'Eglise sur ses fondementsprédestinés ; il méritait l'honneur d'être choisi pour rappeler au monde les grands noms de Pierre et de Paul, qui résument les services et la gloire du collège entier des Apôtres. Pierre proclama l'admission des gentils à la grâce de l'Evangile ; Paul fut déclaré leur Apôtre; mais, avant même d'avoir comme il convient rendu gloire à la puissante principauté de ces deux" guides du peuple chrétien, TTiommage des nations s'adresse à bon droit en ce jour au guide de Paul luimême dans les débuts de son apostolat, au fils de consolation -^ qui présenta le converti de Damas à l'Eglise éprouvée par les violences de Saul le persécuteur. Le 29 juin tirera sa splendeur de la confession simultanée des deux princes des Apôtres, unis à la mort
1. Eph. II. co. — 2. Act. IV. 36.
j(i2 Le Temps après la Pentecôte.
comme dans leur vie ^ Honneur donc tout d'abord à celui qui noua dans l'origine cette union féconde, en conduisant au chef de l'Eglise naissante le futur docteur de la gentilité - ! Barnabe se présente à nous comme avant-coureur ; la fcte que lui consacre l'Eglise, est le prélude des joies qui nous attendent à la fin de ce mois si riche en lumière et en fruits de sainteté.
Lisons son histoire, résumée, pour la plus grande partie, des Actes des Apôtres. Malgré sa brièveté, il est peu de récits plus glorieux dans le livre de la sainte Liturgie.
BA R N A B A s Lévites, Cyprius gênera, qui et Joseph, cum Paulo Gentium Apostolus ordinatus est ad praedicandum Jesu Christi Evangelium. Is, agro vendito quein habebat. redactam ex eo pecuniam attulit Apostolis. Missus autem Antiochiam praedicationis causa, cum ibi multos ad Christi Dornini fidem converses esse comperisset, incredibiliter laîtatus, eos hortabatur ut in Christi fide permanerent. Qua cohortatione multum proficiebat, quod ab omnibus vir bonus et Spiritu Sancto plenus habebatur.
BARNABE, lévite, né en Chypre, et appelé aussi Joseph, fut destiné avec Paul à la prédication de l'Evangile de Jésus-Christ en qualité dApôtre des Gentils. Il avait vendu un champ qu'il possédait, et en avait apporté le prix aux, Apôtres. Envoyé à Antioche pour y prêcher, il y rencontra un grand nombre de personnes déjà converties à la foi du Seigneur Christ, ce qui lui fut un motif de grande joie, et il multiplia ses exhortations pour les engager à persévérer dans la foi. Sa paroi: eut un grand succès, parc, qu'il était regardé de toucomme un homme bon c: rempli du Saint-Esprit.
IL partit de là pour Tarse afin d'y chercher Paul, et vint avec lui à Antioche. Ils passèrent un an avec les fidèles qui composaient l'Eglise de cette ville, s'appliquant à leur inculquer les préceptes de la foi et de la vie chrétienne. Ce fut dans cette même ville que l'on commença à donner le nom de Chrétiens aux adorateurs de Jésus-Christ. Les disciples de Paul et de Barnabe secouraient de leurs aumônes les chrétiens de Judée, et faisaient passer leurs largesses par les deux Apôtres. Ayant accompli cet office de charité, Paul et Barnabe revinrent à Antioche avec Jean surnommé Marc, qu'ils s'étaient adjoint.
PENDANT que Paul et Barnabe servaient le Seigneur dans l'Eglise d'Antioche, jeûnant et priant avec les autres prophètes et docteurs, le Saint-Esprit dit : Séparezmoi Paul et Barnabe pour l'œuvre à laquelle je les ai destinés. Alors, avec des jeûnes et des prières, onleur imposa les mains et on les laissa partir. Ils allèrent à Séleucie, et de là en Chypre ; ils parcoururent en outre beaucoup de villes et de pays, prêchant l'Evangile avec un grand fruit pour ceux qui les écoutaient. Barnabe se sépara enPROFECTUS inde Tarsum, ut quœreretPaulum, cum eo Antiochiam venit. In ejus urbis Ecclesia annum commorati, christianae fidei et vitse illis hominibus prœcepta dederunt : ubi etiam Jesu Christi cultores primum Christiani sunt appellati. Discipuli autem Pauli et Barna'oae suis facultatibus christianos, qui in Juda;a erant, sustentabant, eo mittentes pecuniam per Paulum et Barnabam. Qui perfuncti illo charitatis officio, adhibito Johanne cui cognomen erat Marcus, redierunt Antiochiam.
CUM autem Antiochiae inEcclesia, cumcaeteris prophetis et doctoribus, Paulus et Barnabas in jejunio et oratione Domino deservirent, dixit Spiritus Sanctus : Segregate mihi Saulum et Barnabam in opus ad quod assumpsi eos. Tune jejunanles et orantes, imponentesque eis manus, dimiserunt illos. Itaque Seleuciam venerunt, iode in Cyprum : ac multas praeterea urbes regionesque, praedicantes Evangelium sumi64 I^e Temps après la Pentecôte.
suite de Paul avec Jean surnommé Marc, et il revint en Chypre. Ce fut là que. vers la septième année de Néron, le trois des ides de juin, il unit la couronne du martyre à l'honneur de l'apostolat. Son corps fut retrouvé dans l'île de Chypre sous l'empire de Zenon; sur sa poitrine était une copie de l'évangile de saint Matthieu écrite de la main de Barnabe lui-même.
ma cum audientium utilitate, peragrarunt. Postremo Barnabas. digressus a Paulo, una cum Johanne qui cognominatus est Marcus, navigavit in Cyprum : ibique circiter septimum Neronis annum, tertio idus junii, ad apostolici muneris laudem martyrii coronam adjunxit. Ejus corpus, Zenone imperatore, repertum est in insula Cypro ; ad cujus pectus erat evangelium Alatthaei, Barnabaemanu conscriptum.
RECEVEZ, ô Barnabe, l'hommage des nations reconnaissantes. Lévite fidèle, vous veilliez près du sanctuaire figuratif des siècles de l'attente, observant Varrivée du Seigneur Dieu 1, jusqu'à ce que la véritable arche sainte, l'humanité du Sauveur, ayant paru dans Sion, vous vous rangeâtes près d'elle aussitôt pour la défendre et la servir. Elle venait rallier tous les peuples, leur donner la vraie manne, fonder avec tous un Testament nouveau ; elle demandait aux fils de l'ancienne alliance le sacrifice des privilèges qu'ils avaient eus au temps de l'égarement des nations. Membre de la tribu favorisée entre toutes, vous eûtes promptement fait l'abandon d'un titre périmé ; allant plus loin que le précepte, on vous vit renoncer aux possessions mêmes que
1. Levit. vin. 35.
Saint Barnabe, Apôtre. i6b
vous teniez de votre famille, et vous donner, vous et vos biens, à l'Eglise à peine née, persécutée, méconnue de la synagogue. Aussi l'Esprit-Saint, qu'on ne surpasse jamais en générosité, vous réserva-t-il l'insigne honneur de donner aux nations leur Apôtre. Saul, votre ami, aveuglé par les préjugés de la secte pharisienne, n'avait point suivi votre exemple ; et les fidèles tremblaient à son seul nom, comme à celui du plus fougueux des persécuteurs. Mais votre intercession montait silencieusement pour lui de cette terre, et s'unissait dans le ciel à la prière d'Etienne pour son meurtrier. L'heure de la grâce sonna enfin ; vous fûtes le premier dans Jérusalem à connaître son triomphe, et il ne fallut rien moins que l'autorité de votre témoignage pour faire ouvrir au récent converti les portes de l'assemblée des croyants.
Devenu près de l'Eglise garant du Docteur des nations, il vous appartenait de le conduire en ses premiers travaux. Quelle gloire à vous d'avoir eu Paul pour compag'non ! S'il vous manqua d'avoir été mis au nombre des douze, votre autorité fut bien celle qui se rapprocha le plus de la leur. Délégué par eux à Antioche après le baptême de Cornélius, pour prendre en mains la conduite de l'évanf;élisation des gentils, vous vous adjoignîtes e nouvel ouvrier ; c'est alors que la parole du salut, passant par vos lèvres, produisit des conversions si nombreuses, qu'on donna pour la première fois aux fidèles le nom de chrétiens, qui les distinguait à la fois des païens et des .Juifs. L'émancipation des nations était
j66 Le Temps après la Pentecôte.
accomplie ; et Paul, aux yeux de tous et d'après le langage de l'Esprit-Saint lui-même, n'était encore que votre disciple et votre protégé 1. Aussi l'Esprit voulut-il que l'ordination solennelle qui le constituait Apôtre des gentils, vous fût commune avec lui. Vos voies, inséparables jusque-là et quelque temps encore, n'allaient pas tarder à se diviser pour le bien d'un plus grand nombre d'âmes. L'île de Chypre, fatalement abusée par le démon de la volupté durant les siècles de l'idolâtrie, reçut plus spécialement vos soins apostoliques ; elle vous avait donné le jour : vous lui rendîtes en échange votre sang et vos sueurs, portant partout sur son territoire la sainte et purifiante lumière du Fils de Dieu.
Mais le feu de la Pentecôte cjui brûlait en vous, sollicitait votre âme à des missions plus lointaines. C'est de vous-même qu'il était écrit, en même temps que de Paul : « Je t'ai établi pour être la lumière des nations et leur salut juqu'aux extrémités de la terre -. » L'Italie entendit votre douce parole qui répandait la joie sainte et la consolation du Paraclet ; elle vit ce noble visage, dont la sereine majesté faisait croire aux pauvres païens qu'ils recevaient en votre personne le prince de leurs dieux, caché sous des traits numains 3. Bergame, Brescia, d'autres villes encore. Milan surtout, vous honorent comme leur père. Du haut de votre trône d'Apôtre, ô Barnabe, gardez en elles toujours la foi
I. Act. XI, 3o; XII, 25 : xiii, i. — 2. IbiJ. xili, 47.—
Saint Barnabe, Apôtre. i6y
que vous y avez déposée ; plus heureuses que les cités de l'île de Chypre, elles sont jusqu'ici restées fidèles. Protégez l'Ordre utile à l'Eglise, qui se réclame de votre puissant patronage ; que son apostolat continue le vôtre, et mérite jusqu'au dernier jour à ses membres l'estime dont les entourait saint Charles Borromée, votre glorieux successeur sur le siège de Milan. Enfin, 6 père des nations, étendez votre sollicitude à la gentilité entière qui vous fut confiée par l'Esprit-Saint, sans distinction de races ou de pays : qu'elle entre toute dans la voie de lumière si bien décrite p)ar la Lettre précieuse a ui porte votre nom béni i; qu'elle soit pour •ieu le vrai temple dont celui de Moriah n'était que la figure 2.
I. Ep. cathol. S. Barnab. ap. xix. — 2. Ibid. xvi.
Saint JEAN de SAHAGUN, CONFESSEUR.
E règne que les Apôtres ont pour mission d'établir dans le monde est le règne de la paix. C'était elle que les cieux promettaient à la terre en la glorieuse nuit qui nous donna l'Emmanuel ; et dans cette autre nuit qui vit les adieux du Seigneur, au banquet de la Cène , THomme-Dieu fonda le Testament nouveau sur le double legs qu'il tît à l'Eglise de son corps sacré et de cette paix que les anges avaient annoncée ^ : paix que le monde n^avait point connue jusque-là, disait le Sauveur ; paix toute sienne parce qu'elle procède de lui sans être lui-même, don substantiel et divin qui n'est autre que l'Esprit-Saint dans sa propre personne. Les jours de la Pentecôte ont répandu cette paix comme un levain sacré dans la race humaine. Hommes et peuples ont senti son intime influence. L'homme, en lutte avec le ciel et divisé contre lui-même, justement puni de son insoumission à Dieu par le triomphe des f.ens dans sa chair révoltée, a vu l'harmonie rentrer dans son être, et Dieu satisfait traiter en fils le rebelle obstiné des anciens jours. Les fils du Très-Haut formeront
Saint Jean de Sahagiin, Confesseur. i6g
dans le monde un peuple nouveau, le peuple de Dieu, reculant ses contins jusqu'aux extrémités de la terre. Assis dans la beauté de la paix, selon l'expression du Prophète ', il verra venir à lui tous les peuples, et attirera ici-bas les complaisances du ciel qui doit trouver en lui son image.
Autrefois sans cesse aux prises en d'atroces combats qui ne trouvaient fin qu'avec l'extermination du vaincu, les nations baptisées se reconnaîtront pour sœurs dans la filiation du Père qui est aux cieux. Sujettes fidèles du Roi pacifique, elles laisseront l'Esprit-Saint adoucir leurs mœurs ; et si la guerre, suite du péché, vient encore trop souvent rappeler au monde les désastreuses conséquences de la première chute, l'inévitable fléau connaîtra du moins désormais d'autres lois que la force. Le droit des gens, droit tout chrétien que n'admit point l'antiquité païenne, la foi des traités, l'arbitrage du vicaire de l'Homme-Dieu modérateur suprême de la conscience des rois, éloigneront les occasions de discordes sanglantes. En certains siècles, \dLpaix de Dieu, \q. trêve de Dieu, mille industries de la Mère commune, restreindront les années et les jours où le glaive qui tue les corps aura licence de sortir du fourreau ; s'il outrepasse les bornes posées, il sera brisé par la puissance du glaive spirituel, plus redoutable à tous les points de vue dans ces temps que le fer du guerrier. Telle apparaîtra la force de l'Evangile, qu'en nos temps mêmes d'universelle décroissance,
j']o Le Temps après la Pentecôte.
le respect de l'ennemi désarmé s'imposera aux plus fougueux adversaires, et qu'après la bataille vainqueurs et vaincus, se retrouvant frères, prodigueront les mêmes soins du corps et de Tâme aux blessés des deux camps : énergie persévérante du ferment surnaturel qui transforme progressivement l'humanité depuis dix-neuf siècles, et sgit à la fin sur ceux-là mêmes qui continuent de nier sa puissance I
Or c'est un serviteur de cette conduite merveilleuse de la Providence, et Tun des plus glorieux, que nous fêtons en ce jour. La paix,'^rille du ciel, mêle ses reflets divins à l'auréole brillante qui rayonne sur son front. Noble enfant de la catholique Espagne, il prépara les grandeurs de sa patrie, non'^moins que ne le firent les héros des combats où le Maure succombait sans retour. Au moment où s'achevait la croisade huit fois séculaire qui chassa le Croissant du sol ibérique, lorsque les multiples royaumes de cette terre magnanime se rassemblaient dans l'unité d'un seul sceptre, l'humble ermite de SaintAugustin fondait dans les cœurs cette unité puissante inaugurant déjà les gloires du xvi^ siècle. Quand il parut, les rivalités qu'un faux point d'honneur excite trop facilement dans une nation armée, souillaient l'Espagne du sang de ses fils versé par des mains'chrétiennes ; la discorde, abattue par ses mains désarmées, forme le piédestal où il reçoit maintenant les hommages de l'Eglise.
Lisons le récit liturgique consacré à cette vie précieuse pour les' hommes et pour Dieu.
.r^.
Saint Jean de Sahagun, Confesseur. i~i
JEAN naquit à Sahagun en Espagne, d'une famille noble ; ses parents, restés longtemps sans enfants, l'obtinrent de Dieu par leurs œuvres saintes et leurs prières. Il fournit dès son premier âge un remarquable indice de sa future sainteté ; car souvent d'un lieu élevé il adressait la parole aux autres enfants pour les exhorter à la vertu et au culte divin, et il s'employait à terminer leurs petits différends. Il fut confié, à Sahagun même, aux moines bénédictins de SaintFacundus, pour être instruit des éléments des lettres. Durant ces études, son père ayant pris soin de lui faire conférer l'administration
d'une paroisse en bénéfice, on ne put aucunemem le faire résoudre à garder cette charge. Admis parmi les familiers de l'évêque de Burgos, sa remarquable intégrité le rendit cher au prélat qui le fit prêtre et chanoine, et le combla de nombreux bénéfices. Mais, laissant la cour épiscopale pour servir Dieu plus en paix, il renonça à tous ses revenus ecclésiastiques, et s'attacha à une chapelle où il célébrait tous les jours la Messe, et discourait fréquemment des choses de Dieu avec grande édification des auditeurs.
JOANNEM, Sahaguni in Hispania nobili génère natum, parentes cum diu proie caruisseat, piis operibus et orationibus a Deo impetrarunt. Ab ineunte œtate egregium futuras sanctitatis spécimen dédit : nam e loco superiori ad caeteros pueros crebro verba faciebat, quibus eos ad virtutem et Dei cultum hortabatur, eorumque dissidia componebat. In patria monachis sancti Facundi, ordinis sancti Benedicti, primis litterarum rudimentis imbuendus traditur. Dum iis operam daret, curavit pater ut parochus ecclesiam administraret ; quod munus juvenis nullis rationibus adduci potuit ut retineret. Inter familiares episcopi Burgensis adscriptus, ob spectatam ipsius probitatem intimas ei fuit, ab eoque presbyter et canonicus factus, multis beneficiis auctus est. Sed, relicta aula episcopi, ut Deo quietius serviret, omnibus ecclesiae proventibus abdicatis, se cuidam sacello addixit, ubi Sacrum quotidie faciebat, ac de rébus divinis magna cum auditorum œdificatione fréquenter concionabatur.
I--2 Le Temps après la Pentecôte.
POSTEA studiorum causa Salmanticam profectus, in célèbre collegium divi Bartholomaïi cooptatus, sacerJotis munus ita exercuit. ut simul optatis studiis incumberet, et in sacris etiam concionibus assidue versaretur. Cum vero in gravissiraummorbum incidisset, arctioris disciplinée voto se obstrinxit, quod ut redderet, cum prius cuidam pauperi pêne nudo ex duabus, quas tantum habebat vestes, meliorem dédisse: , ad cœnobium sanctiAugustini severiori disciplina tum maxime fiorens secontulit: in quo admissus , obedientia, animi demissione.vigiliis ac oratione provectiores anteibat. Triclinii cura cum ipîi demandata esset, vini doliolum, ipso attingente, omnibus monachis per annum abunde suffecit. Exacte tyrocinii anno, praefecti jussu munus concionandi suscepit. Salmanticae id temporis adeo cruentis factionibus divina humanaque omnia permixta erant, ut singulis propemodum horis caedes fièrent, et omnium ordinum ac prassertim nobilium sanguine non viae solum et fora, sed temIL se rendit ensuite à Salamanque pour y poursuivre ses études, et tut reçu membre du célèbre collège de Saint-Barthélémy. Il prit soin d'exercer son ministère sacerdotal de telle sorte qu'en s'adonnant aux études, objet de SCS désirs, il n'en était pas moins assidu à la prédication. Etant tombé dans une grave maladie, il fit le vœu de se lier parune discipline plus étroite, et, pour l'accomplir, ayant donné d'abord à un pauvre presque nu le meilleur des deux seuls vêtements qu'il possédât, il se rendit au monastère de Saint-Augustin, très florissant alors par sa sévère observance. Admis dans cette maison, il y dépassait les plus avancés par son obéissance, son humilité, ses veilles et sa prière. On lui confia le soin du réfectoire, et il arriva qu'à son contact un baril de vin suffit abondamment à tous les religieux durant une année. Son noviciat terminé, il reprit par ordre du supérieur le ministère de la prédication. En ce temps-là Salamanque était tellement divisée par les factions, que toutes les lois divines et humaines s'y trouvaient confondues ; des meurtres avaient lieu presque à chaque heure ; les rues, les places publiques, les églises même, regorgeaient du sang
Saint Jean de Sahagiin, Confesseur. ij3
des personnages de tout ordre pla etiam redundarent. et surtout des nobles.
JEAN parvint à calmer les esprits par ses discours publics et ses entretiens privés, et il ramena la tranquillité dans la ville. Un seigneur qu'il avait offensé gravement en lui reprochant la cruauté qu'il déployait contre ses inférieurs, envoya deu.\ cavaliers pour le tuer sur un chemin où il devait passer ; mais lorsqu'ils furent près de lui, ils se trouvèrent divinement saisis de stupeur et immobilisés ainsi que leurs chevaux, jusqu'à ce que, se prosternant aux pieds du saint homme, ils eussent demandé grâce pour leur crime. Ce seigneur, également frappé lui-même d'une terreur soudaine, désespérait déjà de son salut, lorsque, ayant rappelé Jean et repentant de sa faute, il fut rendu à la santé. Des factieux qui poursuivaient le saint avec des bâtons, virent leurs bras se roidir, et les forces ne leur furent rendues qu'après qu ils eurent demandé leur pardon. Pendant sa Messe, il avait l'habitude de voir présent notre Seigneur Jésus-Christ et de s'imbiber des célestes mystères à la source même de la divinité. Il lui arrivait fréquemment de pénétrer les secrets des cœurs et d'annoncer à l'avance
AT Joannes. tum concionibus, tumprivatis coUoquiis civium animes demulcens, ad tranquillitatem urbem reduxit. \'irum principem graviter offendit, quod illius in subditos sasvitiam increpasset . Qua • de causa équités duos immisit, qui eum in itinere confoderent : jamque ad ipsum propinquaverant, cum, stupore divinitus immisso, simul cum equis immobiles steterunt, donec, ad pedes sancti viri provoluti, scelerisveniam precarentur . Ipse quoque princeps , repentino terrore perculsus, jam de salute dssperaverat, cum. revocato Joanne. facti pœ- nitens, incolumitati redditus est. Factiosi etiara homines, cum eum fustibus peterent, brachiis diriguere, nec ante redditœ vires quam delicti veniam precarentur .
Chfistum Dominum.dum Sacrum faceret. praesentem conlueri, atque ex ipso divinitatis fonte cœlestiamysteria haurire solitus. Abdita cordis inspicere, ac futura rare eventu pr^esagire fre1^4 Le Temps après la Pentecôte.
quens illi fuit, fralrisque filiam septennem morti:am excitavit. Denique, mortis die prasnantiato, et Ecclesias sacramentis devotissime susceptis,extremum diem claiisit, multis ante et post obitum miraculis gloriosus. Quibus rite probatis , Alexander Octavus Sanctorum numéro eum adscripsit.
des événements qu'il était impossible de prévoir. Il ressuscita la fille de son frère qui était morte âgée de sept ans. Enfin, ayant prédit le jour de sa propre mort, il reçut avec une extrême dévotion les sacrements de l'E- glise, et cessa de vivre. De nombreux miracles firent éclater sa gloire après comme avant son trépas, et la preuve régulière en ayant été faite, Alexandre VIII le mit au nombre des Saints.
v
ous méritiez, bienheureux Saint, d'apjparaître au ciel de l'Eglise en ces semaines qui relèvent immédiatement de la glorieuse Pentecôte. Longtemps à ravance,Isaïe, contemplant le monde au lendemain de l'avènement du Paraclet, décrivait ainsi le spectacle offert à ses yeux prophétiques : « Qu ils sont beaux sur les montagnes les pieds des messagers de la paix, des porteurs du salut disant à Sion : Toyi Dieu va régner ^ 1 » C'étaient les Apôtres prenant pour Dieu possession du monde, qu'admirait ainsi le Prophète ; mais leur mission, telle qu'il la définit dans son enthousiasme inspiré, ne fut-elle pas aussi la vôtre? Le même Esprit qui les animait dirigea vos voies; le Roi pacifique vit par vous son sceptre affermi dans une des plus illustres nations formant son empire. Au ciel où vous régnez avec lui, la paix qui fut l'objet de vos travaux est aujourd'hui votre récompense.
Saint Jean de Sahagim, Confesseur. ij5
Vous éprouvez la vérité de cette parole que le Maître avait dite en pensant à ceux qui vous ressemblent, à tous ceux qui, apôtres ou non, établissent du moins la paix dans la terre de leurs cœurs: « Bienheureux les pacifiques ; car lisseront appelés fils de Dieu ' ! » Vous êtes en possession de l'héritage du Père ; le béatifiant repos de la Trinité sainte remplit votre âme, et s'épanche d'elle jusqu'à nos froides régions en ce jour.
Continuez à l'Espagne, votre patrie, le secours qui lui fut si précieux. Elle n'occupe plus dans la chrétienté cette place éminente qui fut la sienne après votre mort glorieuse. Persuadez-la que ce n'est pas en prêtant l'oreille toujours plus aux accents d'une fausse liberté, qu'elle retrouvera sa grandeur. Ce qui l'a faite dans le passé puissante et forte, peut toujours attirer sur elle les bénédictions de Celui par q^ui régnent les rois -. Le dévouement au Christ fut sa gloire, l'attachement à la vérité son trésor. La vérité révélée met seule les hommes dans la vraie liberté ^ ; seule encore, elle peut garder indissolublement uni dans une nation le faisceau des intelligences et des volontés : lien puissant, qui assure la force d'un pays en dehors de ses frontières, et au dedans la paix. Apôtre de la paix, rappelez donc à votre peuple, apprenez à tous que la fidélité absolue aux enseignements de l'Eglise est le seul terrain où dès chrétiens puissent chercher et trouver la concorde.
a^r a|r 1^ i^ ^ i#r 1^ ^ 1^ a^ ^a^
C\1A diA CtiA CtlA ttlA CtiA Cti^i CViA CtiA CXU. CXlt, CtîA
SAINT BASILIDE et ses COMPAGNONS.
^RÈs de Jean de Sahagun apparaît ^ sur le Cycle un groupe de mar'^i tyrs; à la suite de l'apôtre de la paix se présentent quatre guerriers des armées du Seigneur. C'est qu'en effet la guerre et la paix se donnent la main et neïont qu'un, dans le royaume du Fils de Dieu. La paix que le Christ a prèchée, la paix de l'homme avec Dieu, avec lui-même, avec ses frères de la cité sainte, est au prix des combats avec Satan, avec la chair, avec le monde et la cité maudite. Unissons donc, ainsi que l'Eglise, en un même hommage, le glorieux confesseurduxV siècle et les athlètes du temps des persécutions.
BASILIDE, Cyrinus. Nabor et Nazaire, soldats romains, nobles par la naissance et illustres par la vertu, ayant embrassé la religion chrétienne , prêchaient le Christ Fils de Dieu. C'était sous l'empire de Dioclétien. Le préfet de la Ville Aurélius les fit saisir, et les mit en demeure de sacrifier aux dieux ; ils méprisèrent ses ordres, et furent jetés en
BASILIDES , Cyrinus, Nabor et Nazarius. romani milites, nobiles génère et virtute illustres, cliristiana religione suscepta, cum Christum Dei Filium, Diocletiano imperatore, praedicarent. ab Aurelio prasfecto Urbis comprehensi, et ut diis sacra facerent admoniti, cjus jussa contemnentes) missi sunt in
s. Basilide et ses Compagnons, Martyrs. 777
prison. Pendant qu'ils priaient, une lumière éclatante remplit soudain ce lieu à la v.ie de tous ceux qui s'y trouvaient ; touché par cette splendeur céleste, le geôlier îvlarcellus, et beaucoup d'autres avec lui, crurent au Seigneur Jésus-Christ. Cependant les confesseurs, sortis ensuite de la prison, y furent jetés de nouveau par l'empereur Maximien qui les fit auparavant battre avec des scorpions, pour avoir, sans égard à son commandement, reconnu hautement JésusChrist comme le seul Dieu et Seigneur. Ramenés sept jours après devant l'empereur, ils persévérèrent à tourner en dérision les fausses divinités et à confesser intrépidement le Christ Dieu. Condamnés par suite à mort, ils furent frappés de la hache. On jeta leurs corps aux bêtes ; mais ils furent respectés par elles, et les chrétiens les ensevelirent avec honneur.
carcerem. Quibus orantibus, cum subito clarissima lux oborta omnium oculis qui ibidem essent, carcerem collustrasset, illocœlesti splendore commotus Marcellus custodiîe prœpositus, multique alii Christo Domino crediderunt.
\'erum posteae carcere emissi, ab imperatore Maximiano , cum , ejus etiam neglecto imperio, unum Christum Deum et Dominum in ore haberent, scorpionibus cruciati iterum conjiciuntur in vincula : unde septinio die educti et ante pedes imperatoris constituti, perstiterunt in irrisione inanium deorum, Jesum Christum Deum constantissime confitentes. Quamobrem damnati, securi feriuntur. Quorum corpora feris objecta, nec ab illis tacta, a christianis honofice sepulta sant.
SOLDATS de Jésus-Christ, vous nous faites comprendre la nature de la paix qu'il est venu apporter sur terre aux hommes de bonne volonté. Son prix est celui de Dieu même, qui se communique à qui en est digne, avec elle et par elle. Sa fortifiante suavité surpasse tout sentiment, même celui des tortures que tout chrétien doit, comme vous, être prêt à subir pour garder ce trésor unique. C'était
jj8 Le Temps après la Pentecôte.
elle qui, pendant vos tourments et sous le coup de la mort, tenait en haut, libres et dégages, vos intelligences et vos cœurs ^; c'est elle qui, en présence de l'indivisible et pacifique Trinité, fait maintenant votre béatitude. Quelles que puissent être les conditions variées de notre vie sur la terre, conduisez-nous, saints martyrs, par la voie de celte paix pleine de vaillance et d'amour au repos de la fin bienheureuse.
oici qu'un parfum de Noël arrive jusqu'à nous sous les feux de la glorieuse Pentecôte. Léon III, montant de cette terre, la laisse embaumée du souvenir de l'auguste jour où l'Enfant-Dieu voulut manifester par lui la
Plénitude de sa principauté sur les peuples. a fête de Noël de l'an 800 vit proclamer le Saint-Empire. La pauvreté, l'obscurité qui, huit siècles atiparavant, présidaient à la naissance du Fils de Dieu, avaient pour but d'attirer nos cœurs; mais cette faiblesse, toute de condescendance et de tendresse, était loin d'exprimer le mystère entier du Verbe fait chair. L'Eglise le redit chaque année, au retour béni de cette nuit d'amour : « Un petit enfant nous est né, portant sur son épaule le signe de la principauté ; il sera appelé l'Admirable, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix 1. » Car c'est la paix qui derechef resplendit en ce jour sur le Cycle sacré, la paix du Christ vainqueur et roi sans conteste ; mieux encore que Jean de Sahagun, Léon III mérite en ce point les hommages du peuple fidèle. Sylvestre nouveau d'un autre Constantin, par lui seulement la victoire du Verbe divin se révèle absolue.
jSo Le Temps après la Pentecôte.
Successivement le Christ a triomphé des faux dieux, du césarisme byzantin, des peuples barbares. Une société nouvelle apparaît , gouvernée par des princes qui reconnaissent tenir de l'Homme-Dieu leurs couronnes. Au vieil empire romain fondé sur la force, au césarisme étreignant le monde et le broyant plutôt qu'il ne l'unissait dans rétau de fer ae sa domination i, va succéder la confédération des nations baptisées oui s'appellera la chrétienté. Mais d'où viendra l'unité à ce grand corps ? de tous ces princes, égaux par la naissance et les droits, quel sera le chet ? sur quel fondement doit s'établir sa primauté? qui suscitera, qui révélera l'élu du Seigneur, et l'oindra d'une onction si puissante que jamais les plus puissants rois ne songent à lui disputer la première place dans leurs conseils ? L'Esprit-Saint, planant sur les peuples ainsi qu'au début de la création sur les eaux ténébreuses -, a longuement élaboré cette autre création qui doit, elle aussi, attester la gloire de notre Emmanuel 3 j l'empire nouveau est maintenant préparé ; il naîtra comme de lui-même, et sans etfort, des circonstances que l'éternelle Sagesse avait divinement ordonnées dans sa force et dans sa douceur •*.
Seule jusqu'ici, entre les royaumes chrétiens, s'élève la primauté incontestée du pouvoir spirituel. Plus faible que tous, le successeur de Pierre voit le monde à ses pieds; la ville des Césars est devenue la sienne ; par
2. Gen. I, 2 ; Apoc. xvii, i
• 4. Sap. viii, I.
lui, Rome commande toujours aux nations. Néanmoms son autorité désarmée doit compter avecla violence dont les assauts, toujours possibles, ont plus d'une foisdéjà mis en péril le patrimoine consacré par les siècles à assurer l'indépendance du vicaire de l'HommeDieu. Elle-même, depuis qu'elle apparaît ainsi dans sa sublime grandeur, la puissance spirituelle devient l'ol^jet d'ambitions sacrilèges, toutes prêtes aux plus noires perfidies. Léon III vient d'en faire en personne la sinistre expérience. Un seigneur laïque et des clercs indignes, unissant leurs comimunes convoitises, ont attiré le pontife dans un guetapens ; le corps meurtri et sanglant, les yeux crevés, la langue arrachée, il n'a recouvré la parole et la vue, il n'a conservé la vie, que par le plus éclatant des miracles. Rome entière, témoin du prodige, s'est répandue en actions de grâces ; Dieu même, cette fois, a délivré son christ ; mais les sicaires n'en restent pas moins les maîtres de la ville, jusqu'à ce que l'armée du roi des Francs ramène en triomphe dans son palais la noble victime. Triomphe glorieux, mais qui, à lui seul, ne garantit point l'avenir : d'autres déjà l'ont précédé, également dus par l'Eglise romaine au dévouement de sa fille aînée toujours prête au premier appel; or, le bras protecteur une fois éloigné, l'œuvre de restauration à peine accomplie, de nouvelles trames se reformaient bientôt, à l'extérieur ou dans Rome mêm.e, pour l'usurpation des droits spirituels ou temporels de la papauté. Des rives du Bosphore, les successeurs de Constantin ne savent plus qu'applaudir à ces intrigues, et
jS-2 Le Temps après la Pentecôte.
soudoyer les conspirateurs et les traîtres.
Une telle situation ne saurait se prolonger. Le pontife souverain doit chercher aux grands intérêts dont la garde lui est confiée, une sûreté moins précaire ; la paix du monde chrétien, la paix des àmcs et des nations, demande que la première autorité qui soit sur la terre ne reste pasà la merci d'incessants complots. Il ne suffit pas même qu'au jour de l'épreuve et pour le temps qu'elle peut durer, le vicaire de Jésus-Christ soit assuré de lafidélité d'une nation ou d'un prince ; l'état présent de la société réclame une institution permanente qui puisse, à Rome, non seulement réparer, mais prévenir les coups de la force ou de la perfidie.
Déjà sans doute. Pépin le Bref, en abandonnant ses conquêtes d'Italie au Siège apostolique, a constitué sans limites aucunes la souveraineté temporelle des pontifes romains; l'usage du glaive pour sa défense appartient au Pkpe de plein droit, comme à tout prince dans ses Etats ; mais, en dehors de l'impossibilité absolue d'en agir autrement, l'emploi personnel de la force armée répugne au successeur de l'Apôtre établi par l'Homme-Dieu ici-bas comme le vicaire de son amour i. Ne craignons point cependant pour le maintien des droits sacrés dont il répond devant les hommes et devant Dieu. Roi lui-même, le successeur de Pierre choisira, parmi ces rois d'Occident qui se font gloire d'être ses fils, un prince auquel il puisse confier d'office la protection et la défense de l'Eslise. Le chef de
I. Ambr. in Luc. X.
Saint Léon III, Pape et Confesseur. i83
la milice spirituelle des élus, le portier duciel, le dépositaire de la grâce et de Tinfaillible vérité, conviera ce prince à l'honneur de son alliance : alliance sublime, dont la légitimité l'emportera sur celle de tous les traités conclus entre les puissants de ce monde, parce que les droits qu'elle a pour but de garantir sont ceux du Roi des rois dans son représentant, du Seigneur des seigneurs ; alliance aux redoutables devoirs, mais en même temps aux privilèges merveilleux pour l'élu qu'elle appelle, ta noblesse de la race, l'étendue des possessions, la gloire des combats, l'éclat du génie, ont beau relever un prince ; sa grandeur part de la terre, et ne dépasse point la mesure de l'humanité. Mais l'allié des pontifes voit sa dignité s'élever jusqu'au ciel, où résident les intérêts dont il assume la garde filiale. Protecteur attitré de sa mère l'Eglise, sans empiéter sur le domaine des autres rois, ses égaux naguère, sans attenter à leur indépendance, il aura néanmoins le devoir et en conséquence le droit de porter son glaive partout où l'autorité spirituelle a des droits en souffrance, ou réclame son concours pour l'accomplissement de sa mission d'enseigner et de sauver les âmes. Universel en ce sens est son pouvoir, parce qu'universelle est aussi la mission de la sainte Eglise. Si réel est ce pouvoir, si distinct de tout autre, qu'une couronne nouvelle devra s'ajouter pour l'exprimer à celle qu'il tenait de ses pères, et qu'une onction différente de l'onction royale manifestera dans sa personne à tous les rois le chef du Saint-Empire, de l'empire romain renouvelé, agrandi, sans autres bornes que
i84 Le Tempft après la Pentecôte.
celles du domaine assigné par Dieu le Père en ce monde à son Fils incarné.
Car c'est bienTempiie illimité du Fils de Dieu né de Marie, qui se dévoile ainsi dans sa plénitude admirable. Lui seul possède en toute vérité, par droit de naissance et par droit de conquête, l'universalité des nations 1 ; lui seul peut déléguer, pour son Eglise et par elle, une telle puissance aux rois. Qui nous dira la grandeur de ce jour où, prosterné devant l'Enfant-Dieu, le plus grand prince qui fut jamais, Charlemagne, vit ses gloires antérieures comme éclipsées par l'éclat du titre inattendu qui l'instituait lieutenant du nouveau-né couché dans la crèche ! Près des restes du ]?remier pape, crucifié par lesordresducésar Néron, Léon III, de sa pleine autorité, reconstituait l'empire ; au nom de Pierre et sur sa tombe, il renouait la chaîne brisée des Césars. Aux yeux des peuples désormais, selon le langage consacré par l'usage des pontifes en leurs bulles, le pape et Tempereur apparaîtront comme les deux astres dirigeant la marche du monde : le pape, expression fidèle du Soleil de justice; l'empereur, tirant son éclat du rayonnement que projette sur lui le pontificat suprême.
De parricides révoltes viendront trop souvent, dans la suite, tourner contre l'Eglise le glaive qui devait la défendre ; mais elles aussi montreront à leur manière que, de l'aveu de tous, la papauté est bien dans ces temps la seule source de l'empire. On verra les tyrans de la Germanie, rejetés comme
1. Psalm. II,
Savit Léon III, Pape et Confesseur, i o5
indignes par le pontife romain, s'emparer violemment de la ville éternelle et créer des antipapes dans le seul but de pouvoir, par ces faux vicaires de l'Homme-Dieu, être armés soldats de saint Pierre sur le tombeau du prince des Apôtres. Tant il est vrai que du Siège apostolique relevait toute grandeur pour la société d'alors! Les abus, les crimes, qui se rencontrent partout dans l'histoire de
1 humanité, ne doivent pas faire oublier à des chrétiens que la valeur d'une époque et l'importance d'une institution se mesurent, pour l'Eglise et pour Dieu, au progrès dont la vérité'leur est redevable. Alors même que l'Eglise souffrait delaviolence desempereurs intrus ou véritables, elle se réjouissait grandement de voir son Epoux glorifié par la foi des nations reconnaissant qu'en lui résidait toute puissance. Enfants de l'Eglise, jugeons du Saint-Empire comme l'a fait" notre mère : il fut la plus haute expression de l'influence et du pouvoir des papes; c'est dans cette glorification du Christ en son vicaire que subsista durant mille ans la chrétienté.
L'espace nous manque pour rapporter ici, dans leur étendue, les magnificences de la fonction liturgique consacrée durant le moyen âge à créer un empereur. Les Ordres romains qui nous en ont conservé le détail, sont pleins des plus riches enseignements où se révèle avec clarté la pensée de l'Eglise. Le futur lieutenant du Christ, baisant les pieds du vicaire de l'Homme-Dieu, formulait d'abord sa profession : il « garantissait, promettait et jurait fidélité à Dieu et au bienheureux Pierre, s'engageant pour le
jSO Le Temps après la Pentecôte.
reste de sa vie sur les saints Evangiles à la protection et défense de l'Eglise romaine et de son chef en tous leurs besoins ou intérêts, sans fraude ni m<3!/ e//^/», selon son pouvoir et sa science. » Venait ensuite I'examen solennel de la foi et des mœurs de l'élu, presque identique de tout point à celui qui précède au Pontifical la consécration des évêques. L'Eglise ayant donc pris ses sûretés au sujet de celui qui devait être pour elle comme révèque du dehors, alors seulement avait lieu l'oRDiNATioN impériale. Pendant que le Seigneur apostolique revêtait ses ornements pour la célébration des Mystères, deux cardinaux revêtaient lui-même l'empereur élu de l'amict et de l'aube ; puis ils le présentaient au Pontife qui le faisait clerc, et lui concédait pour la cérémonie de son couronnement l'usage de la tunique, de la dalmatique et du pluvial avec la mitre et les chaussures pontificales. L'onction du prince était réservée au cardinal évêque d'Ostie, consécrateur attitré des empereurs et des papes. Mais le vicaire de Jésus-Christ remettait lui-même au nouvel empereur I'anneau, sceau infrangible de sa foi ; le glaive, représentant celui du Seigneur des armées, du Très-Puissant chante dans le psaume ' ; le GLOBE et le SCEPTRE, images de l'universel empire et de l'inflexible justice du Roi des rois ; la couronne enhn, signe de la gloire que réservait dans les siècles des siècles à sa fidélité ce même Fils de Dieu dont il était la figure. C'était pendant le Sacrifice qu'avait
i. Psalm. XLiv, 4.
Saint Léon IIL Pcipe et Confesseur. i8j
lieu la tradition de ces augustes symboles. A rOiîertoire, l'empereur déposait le pluvial et les insignes de sa dignité nouvelle ; en simple dalmatique, il venait à l'autel, et y remplissait près du pontife souverain l'office de sous-diacre, comme serviteur de la sainte Eglise et premier représentant du peuple chrétien. Plus tard, l'etole lui fut donnée ; en i53o, au jour de son couronnement, Charles-Quint assista Clément Vil en qualité de diacre, présentant au pape la patène et l'hostie et offrant le calice avec lui.
Le jour de Noël de l'an 800 ne vit pas se déployer tous ces rites splendides qui ne se complétèrent qu'avec les années et les siècles. Léon III avait jusqu'au dernier moment tenu secret le projet grandiose qu'il méditait en son cœur. Alais ce n'en fut pas moins un des instants les plus solennels de l'histoire, que celui où Rome, à la vue delà couronne d'or posée par son pontife au front d'un césar nouveau, lit retentir ses acclamations : « A Charles, très pieux auguste couronné de Dieu, au grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire ! » Cette création d'un empire par la seule puissance et volonté du pontife suprême, en un tel jour, et pour le seul service des intérêts de l'Emmanuel, est bien le complément qu'attendait la naissance du Fils de Dieu. Quand reviendra l'auguste solennité, rappelons-nous l'œuvre de saint Léon III, et nous comprendrons mieux les touchantes antiennes par lesquelles l'Eglise ouvre la fête : « Le Roi pacifique a fait paraître sa grandeur; il a montré s;
j8S Le Temps après la Pentecôte.
gloire, ce Roi pacifique, au-dessus de tous les rois de la terre entière. »
Nous empruntons de Rome le récit de
LEohujiisnominis ter, tiu5,Romanus ex pâtre Asuppio, a pueritia in Vestiario Patriarchii Lateranensis, in omnem ecclesiaslicam ac divinam disciplinam educatus, ex monacho sancti Benedicti presbyter cardinalis, ac demum Pontifex maximus , incredibili omnium consensione . ipso die obitus Adriani creatus est, anno septingentesimo nonagesimo quinto, seditque in sancta Pétri sede annosviginîi, menses quinque, dies decem et septera.
TALEMse in pontificatu exhibuit, qualem se ante assumptionem prasbuerat : piissimum scilicet,mitissimum,singulari in Deum rel-.gione. erga proximumcharitate, prudentia in rébus gerendis, pauperum aegrorumque
fiarentem, Ecclesiœ deensorem, divini cultus promotorem, utpote qui maxima qureque pro Christo ett-cclesia sedulo praîstitit et patienter toleravit.
au Propre de la ville la vie du saint Pape.
LÉON, troisième du nom, nai quit à Rome et eut pour père Asuppius. Il fut élevé dès son enfance dans les dépendances de l'Eglise patriarcale de Latran, et formé à toutes les sciences divines et ecclésiastiques. Moine de saint Benoît, puis prêtre cardinal, il fut enfin, d'un accord unanime, créé souverain pontife le iour même de la mort d'A- drien, l'an sept cent quatrevingt-quinze. Il occupa le siège vénéré de saint Pierre vingt ans, cinq mois et dixsept jours.
IL fut dans le pontificat ce qu'il s'était montré avant son élévation, plein de bienveillance et de douceur, adonné à Dieu, charitable au prochain, prudent dans les affaires. Il fut le père des pauvres et des malades, le défenseur de l'Eglise, le promoteur du culte divin. Pour Jésus-Chri'^t et l'Eglise son zèle entreprit les plus grandes choses, et sa patience supporta les dernières extrémités.
LAISSÉ à demi-mort par des impies, les yeux crevés, couvert de blessures, il se trouva guéri le lendemain par un insigne miracle ; ses prières obtinrent la vie aux parricides auteurs de l'attentat. Il déféra à Charlemagne, roi des Francs. l'Empire romain. Il construisit un vaste hospice pour les étrangers, et consacra aux pauvres son patrimoine avec d'autres biens. Les basiliques de Rome, surtout celle de Latran dans le palais de laquelle il bâtit le triclinium célèbre entre tous, ces édifices sacrés et d'autres encore, furent comblés par lui de tant de richesses précieuses, qu'on peut à peine le£roire. Enfin il couronna sa vie si pieuse par une sainte mort , la veille des ides de juin, l'andu Seigneur huit cent seize ; on l'ensevelit au Vatican.
CUM ab impiis, erutis oculis et confossus vulneribus, semivivus relictus fuisset, postridie per insigne miraculum sanus inventus est, iisdemque parricidis vitam suis precibus obtinuit. Carolo Magno Francorum régi Romanum Imperium detulit. Peregrinis amplissimum xenodochium exstruxit ; patrimonium , aliosque fundos pauperibus adscripsit. Basilicas Urbis, pra2sertim Lateranensem (in cujus Patriarchio triclinium magnum super omnia triclinia fundavit),et sacras «des, tôt ac tantis divitiis curaulavit, ut fidiîm omnem superare videatur. Vitam demumreligiosissimam pio fine coronavit, pridie idus junii anno Domini octingentesimo decimo sexto, et sepultus est in Vaticano.
CHARGÉ par le lion de Juda d'achever sa victoire, vous avez, 6 Léon, constitué son règne, proclamé son empire. Les apôtres avaient prêché, les martyrs versé leur sang, les confesseurs travaillé et souffert, pour le grand jour où il vous fut donné de couronner ce travail de huit siècles ; maintenant, et par vous, l'Homme-Dieu domine au sommet de réditîce social, non seulement comme pontife en son vicaire, mais comme seigneur
jgo Le Temps après la Pentecôte.
et roi dans son lieutenant, le défenseur armé de la sainte Eglise, le chef civil de la chrétienté. Votre œuvre durera autant que le Père souverain laissera la gloire de son Fils rayonner dans son plein éclat sur le monde. Après mille ans, quand la divine lumière sera devenue trop forte pour leurs yeux lassés et souillés, les hommes se détourneront de l'Eglise et renieront ses œuvres. Ils remplaceront Dieu par eux-mêmes, la puissance du Christ par la souveraineté populaire , les institutions nées du travail des siècles par l'instabilité de leurs chartes improvisées, l'union du passé par l'isolement des peuples et l'anarchie dans chaque nation ; dans ce siècle de ténèbres, ils nommeront lumières les utopies de leur cerveau atïblé, ils appelleront progrès le retour au néant. Le Saint-Empire alors cessera d'être : il ne sera plus, comme la chrétienté, qu'un nom dans l'histoire. Mais l'histoire ellemême cessera bientôt ; car le monde approchera du terme de ses destinées.
Votre gloire sera grande dans les siècles des siècles, 6 vous par qui l'éternelle Sagesse manifesta la grandeur de ses vues merveilleuses. Docile instrument de l'EspritSaintpour lagloriticationde notre Emmanuel, la fermeté n'eut d'égale en vous que la mansuétude ; et cette humble douceur attira sur vous, dans son œuvre de conquête, les regards de l'Agneau dominateur de la terre i. Comme lui, sous les coups de la trahison, priant pour vos bourreaux, vous dûtes passer un jour
Saint Léon III, Pape et Confesseur, iqi
par l'humiliation, par le broiement et l'angoisse de la mort; mais c'e,îf à cause décela que vous furent données à distribuer les dépouilles des forts 1, et que, des siècles durant, la volonté du Seigneur s'exécuta par votre conduite -, selon le plan que vousaviez tracé. Même en nos temps indignes de vous, bénissez la terre. Fortifiez ceux que l'universelle apostasie n'a point encore ébranlés. Que du moins leur foi reste pleinement acquise au Christ. Eloignez d'eux avant tout la fatale erreur d'un libéralisme sans fondement dans l'Evangile et dans l'histoire, et qui prétend rester chrétien en déniant au Fils de Dieu la reconnaissance de sa principauté sur toute chair. Quelle insulte au Père ! quelle inintelligence delà divine Incarnation ! Mais, en même temps, quelle indélicatesse peut inspirer à ces hommes, qui se disent dévoués au Seigneur, le choix d'un tel moment pour formuler de pareils principes ? étrange réparation au Cœur sacré pour la révolte des peuples ! Faites-leur comprendre, ô saint pontife, que le salut n'est point en de mensongers compromis avec les rebelles ; que le temps est proche où s'imposera le règne de Dieu, où le soulèvement des nations contre le Seigneur et contre son Christ tombera sous la moquerie de Celui qui habite dans les cieux 3. Personne alors ne contestera plus l'origine du pouvoir. Heureux, en ce jour de la vengeance, quiconque aura gardé au Roi le serrnent de son baptême * !
I. IsAi. LUI, 12. — 2. IbU. 10. — 3. Psalm. ii.
— 4. Ps. Lxii, 12.
jg2 Le Temps après la Pentecôte.
Comme le prophète de Pathmos, ses fidèles le reconnaîtront facilement, quand le ciel s'ouvrira pour lui livrer passage, lorsqu'il viendra écraser les nations ; car toutes les couronnes du monde seront sur sa tète, et il portera écrit sur le vêtement de son humanité : Roi des rois, et Seigneur des seigneurs '.
ÉJOUI3-TOI, heureuse Padoue , riche d'un trésor sans prix ^ ! Antoine , en te léguant son corps , a plus fait pour ta gloire que les héros qui te fondèrent en ton site fortuné , que les docteurs de ton université fameuse. Cité chérie du Fils de Dieu, dans le siècle même qui le vit prendre chair au sein de la Vierge bénie, il envoyait Prosdocime t'annoncer sa venue ; et tout aussitôt, répondant aux soins de ce disciple de Pierre, ton sol fertile offrait au Seigneur Jésus la plus belle fleur de l'Italie dans ces premiers jours , la noble Justine , joignant aux parfums de sa virginité la pourpre du martyre : mère illustre, à qui tu devras de voir se reformer dans tes murs les phalanges monastiques présentement dispersées ; nouvelle Debbora , qui bientôt étendra sur Venise ta rivale son patronage glorieux et, unissant sa force suppliante à la puissance du lion de saint Marc, obtiendra du Dieu des armées le salut de la chrétienté dans les eaux de Lépante. Aujourd'hui, comme si, ô Padoue, tes gloires natives
I. Ant. festi ad Benedictus, ap. Minores.
ig4 Le Temps après la Pentecôte.
ne suffisaient pas aux ambitions pour toi de réternellc Sagesse, voici que du fond de l'antique Ibérie, Lisbonne est contrainte de te céder sa perle la plus précieuse. Au milieu des troubles qui ai^itcnt l'Eglise et l'empire, dans la confusion qu'amène l'anarchie au sein des villes italiennes, Antoine et Justine partageront le soin de ta défense contre les tyrans ; l'Occident tout entier bénéficiera de cette alliance redoutable sur terre et sur mer aux ennemis de la paix et du nom chrétien. Combats nouveaux , qu'aime le Seigneur 1 ! Quand cessent de se montrer les forts en Israël, Dieu se lève et triomphe par les petits et les faibles. L'Eglise alors en paraît plus divine.
Le temps de Charlemagne n'est plus. L'œuvre de saint Léon III subsiste toujours; mais les césars allemands ont trahi Rome, dont ils tenaient l'empire. L'homme ennemi , laissé libre, a semé l'ivraie dans le champ du Père de famille ; l'hérésie germe en divers lieux, le vice pullule ; et si les papes, aidés des moines, sont parvenus, en d'héroïques combats, à rejeter le désordre en dehors du sanctuaire, les peuples, exploités trop longtemps par des pasteurs vendus, restent sur la défiance, et se détachent maintenant de l'Eglise. Qui les ramènera ? qui fera sur Satan cette nouvelle conquête du monde ? C'est alors que, toujours présent et vivant dans l'Eglise, l'Esprit de la Pentecôte suscite les fils de Dominique et de François. Milice nouvelle organisée pour des besoins nou1. Judic. V, 8.
Saine Antoine de Padoue, Confesseur. ig5
veaux, ils se jettent dans l'arène, poursuivant riiérésie dans ses repaires les plus secrets comme au grand jour, tonnant contre le vice des petits "et des grands, combattant l'ignorance ; partout dans les campagnes et les villes ils se font écouter, déconcertant les faux docteurs tout à la fois par les arguments de la science et du miracle, se mêlant au peuple qu'ils subjuguent par la vue de leur héroïque détachement donné en spectacle au monde, et qu'ils rendent au Seigneur repentant et affermi, en l'enrôlant par foules compactes dans leurs tiers-ordres devenus en ces temps le refuge assuré de la vie chrétienne. Or, de tous les fils du patriarche d'Assise, le plus connu, le plus puissant devant les hommes et devant Dieu, est Antoine, cjue nous fêtons en ce jour.
Sa vie fut courte : à trente-cinq ans, ■ il s'envolait au ciel. Mais ce petit nombre d'années n'avait pas empêché le Seigneur de préparer longuement son élu au ministère merveilleux qu'il devait remplir : tant il est vrai cjue, dans les hommes apostoliques, ce qui importe pour Dieu et doit faire d'eux l'instrument du salut d'un plus grand nombre d'âmes, est moins la durée du temps qu'ils pourront consacrer aux œuvres extérieures, que le degré de leur sanctification personnelle et leur docile abandon aux voies de la Providence. On dirait, pour Antoine, que l'éternelle Sagesse se plaît, jusqu'aux derniers temps de son existence, à déconcerter ses pensées. De ses vingt années de vie religieuse il en passe dix chez les Chanoines réguliers, où, à quinze ans, l'appel divin a
1(^6 Le Temps après la Pentecôte.
convié sa gracieuse innocence ; où, tout entière captivée par les splendeurs de la Liturgie, rétude des saintes Lettres et le silence du cloître, son âme séraphique s'élève à des hauteurs qui le retiennent, pour jamais, semble-t-il, dans le secret de la face de Dieu. Soudain l'Esprit divin l'invite au martyre : et nous le voyons, laissant son cloître aimé, suivre les Frères Mineurs aux rivages où plusieurs d'entre eux ont déjà conquis la palme glorieuse. Mais le martyre qui l'attend est celui de l'amour ; malade, réduit à l'impuissance avant que son zèle ait pu rien tenter sur le sol africain, l'obéissance le rappelle en Espagne, et voici qu'une tempête le jette sur les cotes d'Italie,
. On était dans les jours où, pour la troisième fois depuis la fondation de l'Ordre des Mineurs, François d'Assise réunissait autour de lui son admirable famille. Antoine, inconnu, perdu dans l'immense assemblée, vit les Frères à la fin du Chapitre recevoir chacun leur destination, sans que personne songeât à lui ; le descendant de l'illustre famille de Bouillon et des rois d'Asturie restait oublié dans ces assises de la sainte pauvreté. Au moment du départ, le ministre de la province de Bologne, remarquant l'isolement du jeune religieux dont personne ne semblait vouloir, l'admit par charité dans sa compagnie. A l'ermitage du Mont Saint-Paul, devenu sa résidence, on lui confia le soin d'aider à la cuisine et de balayer la maison, comme l'emploi qui semblait répondre le mieux à ses aptitudes. Durant ce temps, les chanoines de Saint~i"
Saint A ntoine de Padoiie, Confesseur, ig 7
Augustin pleuraient toujours celui dont la noblesse, la science et la sainteté faisaient naguère lagloire de leur Ordre.
L'heure arriva pourtant, où la Providence s'était réservé de manifester Antoine au monde ; aussitôt, comme on l'avait dit du Sauveur lui-même, le monde entier se précipita sur ses pas 1. Autour des chaires où prêchait l'humble Frère, ce ne furent que prodiges dans Tordre de la nature et dans l'ordre de la grâce. A Rome il méritait le noble titre d'arche du Testament, en France celui de marteau des hérétiques. II nous est impossible de suivre en tout sa trace lumineuse; mais nous ne devons pas oublier qu'en effet, une part principale revient à notre patrie dans les quelques années de son puissant ministère.
Saint François avait grandement désiré évangéliser lui-même le beau pays de France, ravagé par l'odieuse hérésie ; il lui envoya du moins le plus cher de ses fils, sa vivante image. Ce que saint Dominique avait été dans la première croisade contre les Albigeois, Antoine le fut dans la seconde. C'est à Toulouse qu'a lieu le miracle de la mule affamée, qui laisse sa nourriture pour se prosterner devant l'Hostie sainte. De la Provence au Berri les diverses provinces entendent sa parole ardente ; tandis que le ciel réconforte par de délicieuses faveurs son âme restée celle d'un enfant, au milieu de ses triomphes et de l'enivrement des multitudes. Dans une maison solitaire du
jg8 Le Temps après la Pentecôte.
Limousin, sous le regard de son hôte, c'est le saint Enfant Jésus, rayonnant d'une admirable 'oeauté, qui descend dans ses bras et lui prodigue ses caresses en réclamant les siennes. Un jour d'Assomption qu'il était tout triste, au sujet de certain passage de l'Office d'alors peu favorable à l'entrée de la divine Mère au ciel en corps et en âme, Notre-Dame vient le consoler danssa pauvre cellule, l'assure de la véritable doctrine, et le laisse ravi des charmes de son doux visage et de sa voix mélodieuse. A Montpellier, comme il prêchais dans une église de la ville au milieu d'un immense concours, il se rappelle qu'il est désigné pour chanter à l'heure même dans son couvent V Alléluia de la Messe conventuelle ; il avait oublié de se faire remplacer ; profondément chagrin de cette omission involontaire, il incline la tête; or, tandis que, penché sur le bord de la chaire, il semble dormir, ses Frères le voient paraître au chœur, et remplir son office ; après quoi, reprenant vie devant son auditoire, il achève avec éloquence le sermon commencé.
C'est dans cette même ville de Montpellier où il enseignait la théologie aux Frères, que son Commentaire des psaumes ayant disparu, le voleur fut contraint par Satan lui-même à rapporter l'objet dont la perte causait au saint les plus vifs regrets. Plusieurs voient dans ce fait l'origine de la dévotion qui reconnaît Antoine comme le patron des choses perdues: dévotion appuyée dès l'origine sur les miracles les plus éclatants, et que des grâces incessantes ont confirmée jusqu'à nos "jours.
Saint Antoine de Padoue, Confesseur, igg
Mais il est temps de donner sur cette belle vie le récit abrégé de la sainte Eglise.
J\ en Portugal, de parents nobles, qui relevèrent dans l'amour de Dieu. Jeune homme, il embrassa la vie des Chanoines Réguliers. Or il arriva que cinq Frères Mineurs étant morts pour la foi au Maroc, les corps des bienheureux martyrs furent transportés à Coïmbre ; leur vue embrasa Antoine du désir d'être aussi martyr, et il passa dans l'Ordre de Saint-François. Sous l'impulsion du même désir, il eut bien'ôt gagné le pays des Sarrasins ; mais une maladie le réduisit à l'impuissance et le força de revenir. Or, comme le navire faisait voile pour l'Espagne, les vents le poussèrent en Sicile.
DE Sicile il se rendit au chapitre général qui se tenait à Assise. Puis, retiré dans l'ermitage du Mont SaintPaul en Emilie, il y vaqua longtemps à la divine contemplation, aux jeûnes et aux veilles. Dans la suite, élevé aux saints Ordres, il reçut la mission de prêcher l'Evangile. Telles apparurent alors la sagesse et l'abondance de sa parole, telle fut l'admiration qu'il excita, que, prêchant un jour devant le SouANTONius, Ulyssipone in Lusitania honestis ortus parentibus et ab iis pie educatus, adolescens institutum Canonicorum Regularium suscepit. Sed cum corpora beatorum quinque martyrum Fratrum Minorura Conimbriam transferrentur, qui paulo ante apud Marrochium pro Christi fide passi erant, martyrii desiderio incensus, ad Franciscanum Ordinem transivit. Mox, eodem ardoie impulsus, ad Saracenos ire perrexit: sed, adversa valetudine afflictus et redire coactus, cum navis ad Hispaniœ littora tenderet,ventorum vi in Siciliamdelatus est.
ASSISIUM e Sicilia ad capitulum générale venit; inde in eremum montis Pauli in^Emiliasecessit,ubi diviniscontemplationibus. jejuniis et vigiliisdiu vacavit.Posteasacris Ordinibus inltiatuset ad prœdicandum Evangelium missus, dicendi sapientia et copia tantum profecit, tantamque sui admirationem commovit, ut eum summusPontifex, aliquando concionantem