L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 27)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

100 Le Temps après la Pentecôte.

aiidieti'î, Arcam Testamenii appcllarit. In primis vcro hœreses siimma vi profiigavit, ideoque perpetuus hxrelicorum malleus est vocatus.

PRIMUS ex suo Ordine, ob doclrinae praestantiam, Bononiae et alibi sacras litteras est interpretatus, Fratrumque suorum studiis praefuit. Multis vero peragratis provinciis, anno ante obitum Patavium venit, ubi illustria sanctitatis suœ monumenta reliquit. Denique, magnis laboribus pro gloria Dei perfunctus, meritis et miraculis clarus obdormivit in Domino, idibus junii, anno salutis millesimo ducentesimo trigesirao primo. Quem Gregorius Nonus Pontifex Ma\imus sanctorum Confessorum numéro adscripsit.

verain Pontife, il fut appelé

Ear lui l'Arche duTestament. , 'hérésie surtout ressentit sa vigueur, et les coups qu'il lui porta valurent à Antoine le nom de perpétuel marteau des hérétiques.

LE premier de son Ordre, à ' cause de l'éclat de sa science, il expliqua les saintes Lettres à Bologne et ai Heurs, et dirigea les études de ses Frères. Après avoir parcouru des provinces nombreuses, un an avant sa mort il vint à Padoue, où il laissa de sa sainteté d'insignes monuments. Enfin, précédé par les grands travaux qu'il avait accomplis pour la gloire de Dieu, chargé de mérites, illustre par ses miracles, il s'endormit dans le Seigneur aux ides de juin, l'an du salut mil deux cent trente et un. Le Souverain Pontife Grégoire IX l'inscrivit au nombre des saints Confesseurs.

LE défaut d'espace nous contraint, à notre grand regret, d'être sobre de pièces liturgiques. Mais nous ne pouvons omettre ici le Répons miraculeux^ dont la composition est attribuée à saint Bonaventure, et qui justifie son nom tous les jours encore pour ceux qui le récitent avec foi dans leurs nécessités. C'est le huitième répons de l'Office desaint Antoine de Padoue dans la liturgie franciscaine. 11

Sa-nt Antoine de Padone, Confesseur

devint de bonne heure, avec la dévotion aux neuf mardis en l'honneur du saint, une source de grâces pour le peuple chrétien.

SI VOUS cherchez des miracles, la mort, l'erreur, le malheur, le démon, la lèpre, s'enfuient; les malades se lèvent guéris,

* On voit céder la mer, et les chaînes se briser, jeunes et vieux retrouver par la prière l'usage de leurs membres et les objets perdus.

f. Les dangers s'évanouissent, le besoin cesse : à ceux qui l'éprouvent de le raconter, aux Padouans de le dire.

* On voit céder la mer. Gloire au Père.

* On voit céder la mer. i^. Priez pour nous, saint

Antoine,

B?. Afin que nous soyons rendus dignes des promesses de Jésus-Christ.

QUE la mémoire faite par nous du bienheureux Antoine votre confesseur soit pour votre Eglise, ô Dieu, une cause de joie; qu'elle y trouve l'appui constant de vos grâces, et l'assurance du boniieuréterne!. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.

GLORIEUX Antoine, la simplicité de votre âme ■ innocente a fait de vous le docile instruSl quasris miracula. Mors, error, calamitas, Daemon, lepra fugiunt, jEgri surgunt sani.

* Cedunt mare, vincula ;

Membra, resque perditas Petunt et accipiun'c Juvenes et cani.

f. Pereunt pericula. Cessât et nécessitas : Narrent hi qui sentiunt, Dicant Paduani. Cedunt mare.

Gloria Patri.

* Cedunt mare.

"f. Ora pro nobis. béate Antoni,

iç;. Ut digni eflficiamur promissionibus Christi.

ECCLESIAM tuam, Deus, beati Antonii confessoris tui commemoratio votiva laetificet : ut spiritualibus setnper muniatur auxiliis, et gaudiis perfrui mereatur œternis. Par Christum Dominum nostrum. Amen.

202 Le Temps après la Pentecôte.

ment de l'Esprit d'amour. L'enfance évangélique est le thème du premier des discours que le Docteur séraphique consacre à votre louange ; la sagesse, qui fut en vous le fruit de cet'te enfance bénie, forme le sujet du second. Vous étiez sage, ô Antoine ; car dès vos jeunes années vous aviez poursuivi réternelle Sagesse, et, ne voulant qu'elle en partage, vous aviez en grande hâte enfermé votre amour dans le secret du cloître et de la face de Dieu, pour savourer ses délices. Vous n'ambitionniez que le silence et l'obscurité dans son divin commerce ; et, dès ici-bas, ses mains se sont plues à vous orner d'une incomparable splendeur. Elle marchait devant vous; vous la suiviez joyeux pour elle seule, et sans savoir que tous les biens devaient se rencontrer pour vous dans sa compagnie 1. Heureuse enfance, à qui, maintenant"^ comme de vos jours, sont réservés la Sagesse et l'amour! Mais qui, dans le monde, est enfant aujourd'hui ? s'écrie votre illustre et saint panégyriste. Plus d'humble petitesse ; aussi, plus d'amour. On ne voit que vallées s'arrondiren collines, et collines s'enfler en montagnes. Mais qu'est-il écrit ? Vous les ave^ renversés, dans le temps qu'ils s'élevaient -. Et Dieu dit à ces hauteurs usurpées : le t'ai ramené à la petitesse de Venfance, mais d'une enfance profondément méprisable au milieu des nations^. Pourquoi, 6 hommes, cette puérilité remplissant vos jours d'inconstance, d'ambition tapageuse, d'efforts qui ne récoltent que le vent? Autre est l'enfance dont il est dit qu'elle est

I. Sap. vu. — 2. Psalm. lxxu, i8. — 3. Abd. 2.

Saint Antoine de Padoue^ Confesseur. 2o3

la plus grande dans la patrie des vraies grandeurs 1. Elle fut la votre, glorieux Antoine, et vous livra tout entier aux divines influences 2.

En retour de votre soumission toute d'amour au Père qui est dans les cieux, les peuples vous obéirent, les plus féroces tyrans tremblèrent à votre voix 3. L'hérésie seule, un jour, refusa d'écouter vos accents ; mais les poissons vous vengèrent : ils ^'inrent par multitudes, aux yeux de toute une ville, écouter votre parole dédaignée des sectaires. L'erreur, hélas! qui se dérobait devant vous, ne se contente plus maintenant de refuser d'entendre ; elle veut parler seule. Après s'être relevée depuis longtemps des défaites que vous lui aviez infligées, la fille de xManès, restée la même sous le nom nouveau de francmaçonnerie, gouverne à son gré la France ; le Portugal, où vous naquîtes, la voit chercher presque au grand jour à pénétrer jusqu'à l'autel ; le monde entier s'abreuve à ses poisons. O vous qui, chaque jour, subvenez à vos dévots clients dans leurs nécessités privées, vous dont la puissance est la même au ciel qu'autrefois sur la terre, secourez l'Eglise, le peuple de Dieu, la société plus universellement et plus profondément menacée que jamais. Arche du Testament, ramenez à l'étude fortifiante des Lettres sacrées nos générations sans amour et sans foi ; marteau des hérétiques, frappez de ces coups qui fassent encore trembler l'enfer et réjouissent les anges,

I. Matth. xvni. 4, — 2. BoNAV. Sermo i de S

Ant. Patav. — 3. Sap. vin, 14, i5.

E quaternaire sacré des Docteurs qui font la gloire de l'Eglise grecque, se complète aujourd'hui sur le C}'cle. Jean Chrysostome , le premier, parut au ciel dans ' les jours de l'enfance du Sauveur ; la glorieuse Pâque vit se lever, comme deux astres radieux, Athanase et Grégoire de Nazianze ; Basile le Grand réservait ses rayons pour illustrer les temps du règne de l'Esprit-Saint. Une telle place lui fut méritée par les grands combats, où sa doctrine éminente prépara le triomphe du Paraclet sur les blasphèmes d'une secte impie, Macédonius reprenait contre la troisième personne de l'auguste et consubstantielle Trinité les arguments de l'arianism.e expirant ; il déniait au Saint-Esprit la divinité qu'Arius son chef avait vainement prétendu enlever au Verbe, Le concile de Constantinople, achevant l'œuvre du concile de Nicée, formula la foi des Eglises en Celui qui procède du Père non moins que le Verbe lui-même, qui est adoré et glorifié conjointement avec le Père et le Fils i. Basile n'assistait pas à la victoire ; prématurén^ent épuisé

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Église. 2o5

d'austérités et de travaux, il reposait dans la paix depuis deux ans déjà quand la définition fut rendue. Mais son enseignement inspirait l'assemblée conciliaire ; il demeure comme l'expression splendide de la tradition sur cet Esprit de Dieu, aimant universel vers qui se précipite tout ce qui aspire à la sainteté, souffle puissant soulevant les âmes, perfection de toute chose. De même que nous avons entendu Grégoire de Nazianze, au jour de sa fête, parler magnifiquement du mystère de la Pâque, écoutons son illustre ami nous expliquer le mystère du temps présent, qui est celui de la sanctification dans les âmes.

« L'union de l'Esprit et de l'âme se fait « par l'éloignement des passions qui, étant « survenues dans l'âme, l'avaient séparée de « Dieu. Si quelqu'un donc se dégage de la « difformité provenant du vice et revient à « la beauté qu'il tenait de son Créateur, s'il « restaure en lui les traits primitifs de l'es« quisse royale et divine, alors, et alors « seulement, il se rapproche du Paraclet. « Mais alors aussi, comme le soleil qui, « rencontrant un œil non souillé, l'illumine, « le Paraclet révèle à cet homme l'image de « celui qu'on ne peut voir; et dans la bien« heureuse contemplation de cette image, il ^^ aperçoit l'ineffable beauté du principe, « modèle de tout. Dans cette ascension des « cœurs, dont les débuts chancelants et la « croissante consommation sont également (( son œuvre, l'Esprit rend spirituels ceux <i qui sont absous de toute tache, en vertu « de la participation où il les met de lui2 0 6" Le Temps après la Pentecôte.

« mcmé. Les corps limpides et diaphanes,

M pénétrés du rayon lumineux, deviennent u resplendissants et répandent autour d'eux « la lumière ; ainsi les âmes portant l'Esprit« Saint resplendissent de lui et, devenues « esprit elles-mêmes, répandent sur les (' autres la grâce. De là Tintelligence supé« rieure des élus et leur conversation dans (' les cieux ; de là tous les dons ; de là ta (' ressemblance avec Dieu ; de là vient, 6 « sublimité ! que toi-même tu es dieu ^

0 C'est donc proprement et en toute vérité

« par l'illumination de i'Esprit-Saint, que (' nous contemplons la splendeur de la gloire <* de Dieu ; c'est par le caractère de ressem« blance qu'il imprime en nos âmes, que « nous sommes élevés jusqu'à la hauteur de « celui dont il porte avec lui. cachet divin, « la pleine similitude -. Esprit de sagesse, il « nous révèle, non comme du dehors, mais « en lui-même, le Christ Sagesse de Dieu. « La voie de la contemplation conduit de « l'Esprit par le Fils au Père ; concur« remment, la bonté, la sainteté, la royale « dignité des élus vient du Père par le Fils à « l'Esprit-Saint s dont ils sont les temples, « et qui les remplit de sa propre gloire, ('. illuminant leur front par la vue de Dieu « comme celui de Moïse ^. Ainsi fit-il pour « l'humanité du Sauveur ; ainsi fait-il pour " les séraphins qui ne peuvent dire qu'en lui « leur triple Sancttts, pour tous les chœurs « des anges dont il règle le concert et produit

3. IbiJ. xvni. — 4. IbiJ. xxi.

s. Basile leGr. Év. et Doct. de V Église. 20 j

« les chants 1. Mais l'homme charnel, qui « n'a jamais exercé son âme à la contem« plation, qui la retient captive dans le bour« oier des sens, ne peut élever les yeux vers « la lumière spirituelle ; l'Esprit n'est point « pour lui -. »

L'action du Paraclet dépasse la puissance de toute créature ; en rappelant ainsi les opérations de l'Esprit d'amour, l'évêque de Césarée voulait amener ses adversaires à confesser d'eux-mêmes sa divinité. D'autre part, qui ne reconnaîtrait, à cette exposition chaleureuse de la doctrine, non seulement l'invincible théologien vengeur du dogme, mais encore le guide exercé des âmes, l'ascète sublime chargé par Dieu de mettre à la portée de tous les merveilles de sainteté qu'Antoine et Pacôme avaient fait éclore au désert ?

Comme l'abeille butinant parmi les fleurs évite les épines et sait se garder des sucs dangereux, nombreux sur sa route, ainsi Basile en son adolescence avait traversé les écoles de Constantinople et d'Athènes sans se souiller à leurs poisons ; selon le conseil qu'il adressait plus tard aux jeunes gens dans un célèbre discours s, sa vive intelligence, restée pure des passions où s'étiolent pour tant d'autres les plus beaux dons, avait su néanmoins dérober aux rhéteurs et aux poètes tout ce qui pouvait, en l'ornant, la développer encore et la discipliner pour les luttes de la vie. Le monde souriait au jeune

3. De legend. libris gentil.

2o8 Le Temps après la Pentecôte.

orateur, dont la diction si pureet la persuasive éloquence rappelaient le beau temps de la Grèce littéraire ; mais les plus nobles gloires que le monde puisse offrir, restaient au-dessous'de l'ambition dont son âme s'était éprise à la lecture des Ecritures sacrées. La lutte de la vie se présentait à ses yeux comme un combat pour la vérité. Mais c est en lui que devait triompher d'abord cette divine vérité, par la défaite delà nature et la victoire de l'Ksprit-Saint créant l'homme nouveau. Sans donc se soucier de connaître avant l'heure si l'Esprit se réserve de remporter par lui d'autres triomphes, sans voir les multitudes qui bientôt s'attacheront à sa suite et réclameront ses lois, il vient demander aux solitudes du Pont l'oubli des hommes et la sainteté. La vue des misères de son temps ne le fait point tomberdans la faute si commune de nos jours, et qui consiste à vouloir se dévouer pour les autres avant d'avoir soimême réglé son âme. Tel n'est point l'ordre de la charité, reine des vertus ; telle n'est point la conduite des saints C'est toi-même que Dieu veut de toi tout d'abord ; quand tu seras à lui dans la mesure qu'il l'entend, il saura bien te donner aux autres, s'il ne préfère, à ton grand avantage, te garder pour lui seul. Mais il n'aime point, il bénit peu les utilités hâtives qui s'imposent de la sorte à sa providence. Antoine de Padoue le montrait hier ;la leçon nous revient aujourd'hui : ce qui importe à l'extension de la gloire du Seigneur n'est point le temps donné aux oeuvres, mais la sainteté de l'ouvrier.

Selon une coutume fréquente en ce siècle

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Église. 20g

où l'on craignait d'exposer la grâce du baptême à de tristes naufrages, Basile était resté simple catéchumène jusqu'aux derniers temps de son adolescence. Sa vie de baptisé compte treize années de vie monastique, et neuf ans d'épiscopat. A cinquante ans il meurt ; mais, loin de finir avec lui, sous l'impulsion de l'Esprit-Saint son œuvre apparaît plus féconde, et s'en va grandissant dans la suite des âges.

Humble moine, sur les bords de l'Iris où l'avaient précédé^ sa mère et sa sœur, il était venu sauver son dme ^ du jugement de Dieu -, s'exercer à courir généreusement dans la voie

Îui conduit aux éternelles récompenses 3, >'autres ensuite l'ayant prié de les former eux-mêmes à la milice du Christ roi * dans la simplicité de la foi et des Ecritures ^, notre saint ne voulut point pour eux de la vie des ascètes solitaires, trop isolée pour n'être pas dangereuse au grand nombre ; mais il préféra joindre à la bienheureuse contemplation de ces derniers le complément et le rempart de la vie commune, où s'exercent la charité et l'humilité 6 sous la conduite d'un chef se regardant lui-même comme serviteur de tous 7.- Encore n'admettait-il personne en ses monastères, sans une épreuve sérieuse et prolongée, suivie du solennel engagement de persévérer dans cette vie nouvelle s.

3. Praevia instit. ascetica. — 4. IbiJ. — 5. De fide ;

Moralia. — 6. Reg. brev. tractatae i6o etc., 114 etc. — 7. Reg. fus. tract. 3o. — 8. Reg. fus. tract. 10 ; Epist. 23, al. 383 ; Epist. 199, al. 2, can. xvni, xix.

2 10 Le Temps après la Pentecôte.

Au souvenir de ce qu'il avait admiré chez les solitaires d'Egypte et de Syrie, Basile se comparait, lui et ses disciples, à des enfants qui cherc'nent dans leur petite mesure à imiter les forts, aux commençants restés aux prises avec les premiers éléments et à peine introduits sur la route de la piété i. Cependant le temps vient où ces géants de la solitude, où les législateurs du désert verront leurs héroïques coutumes et leurs codes monastiques céder la place aux discours familiers, aux réponses sans apprêt que Basile adressait à ses moines pour résoudre leurs difficultés et les former à la pratique des divins conseils. Bientôt l'Orient tout entier s'est range sous sa Règle. En Occident, Benoît l'appelle son père -. Pépinière féconde de saints moines et de vierges, d'évêques, de docteurs et de martyrs, son Ordre a peuplé les cieux ; il fut longtemps pour Byzance le boulevard de la foi ; jusqu'en nos jours, sous la sauvage persécution du tout-puissant tsar des Russies, malgré les désastres du schisme, on a vu ses fronçons fidèles donner sans compter à l'E- glise mère le témoignage du sang et de la souffrance.

Noble descendance, couronne de Basile au ciel 1 mais combien aussi rejaillit sur les enfants la gloire personnelle du père ^ ! Petitfils des martyrs, fils et frère de six saints ou saintes, lui-même était bien le noble rejeton d'une souche glorieuse entre toutes. Ilcompte, lui septième, au catalogue des bienheureux,

I. Epist. 207, al. 63. — 2. S. P. Bened. Reg. cap.

Lxxui. — 3. Prov. XVII,

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de l'Église. 211

comme le plus illustre membre de cette race qu'avait élevée dans l'indomptable amour du Christ Dieu Macrine l'ancienne, revenue des forêts où sans abri, sept années durant, elle avait enduré sous la persécution de Maximin la faim et les frimas. Saluons ici la femme forte à qui l'Eglise doit en toute vérité la grandeur de Basile. Echappée aux bourreaux, miraculeusement soutenue durant son terrible exil. Dieu l'avait gardée pour infuser dans l'âme de son petit-fils la foi ferme et pure qii'elle tenait de Grégoire le Thaumaturge. Tel était, jusque dans le tombeau, l'ascendant que la vaillante orthodoxie de cette femme avait conservé sur les peuples, qu'on verra, dans les afflictions de ses dernières années, Basile révêque, le docteur, le patriarche des moines, en appeler comme garantie de sa propre foi devant l'Eglise de Dieu, à l'éducation qu'il avait reçue tout enfant de sa vénérable aïeule 1.

C'est qu'en effet on était arrivé à l'un de ces temps douloureux, temps d'exception, pleins de naufrages et d'angoisses, où l'obscurité , mal suprême des intelligences, prévaut jusque snv les fils de lumière -; où de trop nombretises défaillances se produisant parmi les chefs du troupeau sur le terrain des croyances essentielles ou de l'union au successeur de Pierre, les peuples inquiets se retournent vers les saints qui sont dans leurs rangs, pour retrouver quelque assurance en marchant après eux dans la nuit que ne savent plus dissiper les

2 12 Le Temps après la Pentecôte.

pasteurs. On venait de traverser les années lamentables, où la perfidie de quelques évêques et la faiblesse de presque tous avaient souscrit la condamnation de la foi de Nicée ; où, selon le mot de saint Jérôme, l'univers gémissant s'étonna d'être arien i. Basile, à coup sûr, n'était point de ces pasteurs perfides, insuffisants ou lâches, qui n'éclairent pas le troupeau confié à leurs soins : sentinelles qui ne voietitplus, chiens muets qui ne savent ou ne peuvent aboyer -. Dans l'année même où se tint la fatale assemblée de Rimini, on l'avait vu, simple Lecteur encore, se séparer de son évêque engagé dans les filets des ariens, et donner ainsi aux fidèles l'exemple qu'ils avaient à suivre, en même temps que le signai du danger. Plus tard, évêque à son tour, sollicité d'accorder pour le bien de la paix quelque trêve aux ariens, supplié, menacé vainement de confiscation, de mort ou d'exil, on avait entendu sa fière réplique au préfet Modestus s'exclamant que personne ne lui avait jamais parlé avec une telle liberté : « C'est qu'apparemment, répondit Basile, vous n'avez jamais rencontré un évêque. » Mais sa grande âme, qui ne soupçonnait point la duplicité, s'était laissée prendre un jour aux apparentes austérités d'un faux moine, d'un évêque hypocrite, Eustathe de Sébaste, dont la fourberie retint longtemps captive l'amitié de Basile, ignorante de ses trahisons : faute inconsciente, que Dieu permit pour augmenter encore la sainteté de son serviteur ; car elle devait remplir la fin de sa vie d'amertume, et lui valut

I. HiERON. Dial. cont. Lucif. — 2. Isai. lvi, lo.

s. Basile le Gr. Ev. et Doct. de V Église. 2 i3

la plus dure épreuve qui pût l'atteindre, en attirant sûr sa foi la déûance de plusieurs.

Basile en appela de la calomnie au jugement de ses frères les évêques ^ ; mais il ne dédaigna point de se justifier lui-même près du peuple fidèle -. Car il savait que le premier trésor d'une Eglise est la sûreté de la foi du pasteur et sa plénitude de doctrine. Le chef des grands combats de la première moitié de ce siècle, le vainqueur d'Arius et de l'empereur Constans, Athanase n'était plus ; il venait de rejoindre dans le repos bien mérité de la vraie patrie ses vaillanls compagnons, Eusèbe de Verceii et Hilaire de Poitiers. Dans la confusion qu'avait ramenée sur l'Orient la persécution de Valens, les saints mêmes ne savaient plus tenir tête à l'orage ; on les voyait passer de l'eftacement d'une'prudence excessive aux démarches fausses d'un zèle indiscret. Basile seul était de taille à porter la tempête. Son noble cœur, froissé dans ses sentiments les plus délicats, avait épuisé la lie du calice ; mais fortifié par le divin agonisant de Gethsémani, l'épreuve ne l'abattit pas. L'âme brisée, le corps anéanti par la recrudescence d'infirmités de vieille date, mourant déjà s, il se roidit contre la mort et fit face aux fiots en furie. Du navire en détresse auquel il comparait l'Eglise d'Orient heurtée dans la nuit à tous les'écueils ^, s'élevèrent pressants ses appels à l'heureux Occident assis dans la paix de son indéfectible lu1. Epist. 2o3, al. 77. — 2. Epist. 204, al. 75. etc. —

3. Epist. i36, al. 257. — 4. Lib. de Sp. S. xxx.

2T4 L^ Temps après la Pentecôte.

mière ^ à cette Rome de qui seule le salut pouvait venir, et dont la sage lenteur en vint a le désespérer presque un jour. Kn attendant l'intervention du successeur de Pierre, il modérait près de lui les ardeurs intempestives, n'exigeant des faibles dans la foi que l'indispensable - ; comme, dans une autre circonstance, il avait dû reprendre sévèrement Grégoire de Nysse son frère, dont la simplicité se laissait entraîner par amour de la paix à des mesures inconsidérées s,

La paix, Basile la désirait plus que personne ^. Mais cette paix pour laquelle il eût donné sa vie, c'était, disait-il, la vraie paix laissée par le Seigneur à son Eglise ^. Ses exigences sur le terrain de la foi ne provenaient que de son amour pour cette paix véritable ^. C'était pour elle, déclarait-il encore, qu'il refusait d'entrer en communion avec ces hommes de juste milieu qui ne redoutent rien tant que la claire et simple expression du dogme ; leurs insaisissables faux-fuyants , leurs formules captieuses, ne sont à ses yeux que le fait d'hypocrites avec lesquels il refuse de marcher à l'autel de Dieu '. Quant à ceux qui ne sont qu'égarés, « quon leur propose en toute tendresse et charité la foi des Pères : s'ils donnent à cette foi leur assentiment, recevons-les dans notre société; autrement demeurons entre nous, sans regarder au nombre, écartant ces âmes équivoques qui n"ont rien de la simplicité sans

I. Epist. 91, al. 324; 92. al. 69; etc. — 2. Epist.

Ii3, al. 2o3. — 3. Epist. 38. al. 44. — 4. Epist. 25o, al. 184. — 5. Epist. 128, al. 365.— 6. IbU.— 7. Ibid.

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Église. 21 5

dol, caractère de quiconque au commencement de l'Evangile accédait à la foi. Les croyants, est-il dit, n'avaient qu'un cœur et qu'une âme (AcT. iv, 32). Pour ceux-là donc qui nous reprochent de ne point vouloir d'apaisement, qu'on les corrige, et ce sera parfait; sinon, qu'on reconnaisse où sont les auteurs de la guerre, et qu'on ne nous parle plus de réconciliation 1.

« A toutes les raisons, dit-il ailleurs, qui sembleraient nous conseiller le silence, nous opposons la charité qui ne tient compte ni de son propre intérêt, ni delà difficulté des temps. Lors même que personne ne nous imiterait, en devons-nous moins quant à nous faire notre devoir ? Dans la fournaise, les enfants de Babylone chantaient au Seigneur, sans calculer la multitude de ceux qui laissaient de côté la vérité : ils se suffisaient à eux-mêmes, trois qu'ils étaient 2. »

Et à ses moines, traqués par un gouvernement qui se défendait d'être persécuteur, il écrivait : « Beaucoup d'honnêtes gens, tout en trouvant qu'on vous poursuit sans justice, n'estiment point à confession les souffrances que vous endurez pour la vérité ; mais il n'est pas nécessaire d'être païen pour faire des martyrs. Nos ennemis du jour ne nous détestent pas moins que ne faisaient les adorateurs des idoles; s'ils trompent la multitude sur le motif de leur haine, c'est afin de vous enlever, croient-ils, la gloire dont on entourait les anciens confesseurs. Mais soyezen convaincus : devant le juste juge, votre

2 1 6 Le Temps après la Pentecôte.

confession n'en subsiste pas moins. Ayez donc bon courage ; sous la tourmente renouvelez-vous dans l'amour ; ajoutez chaque jour à votre zèle, sachant qu'en vous doivent se conserver les restes de la piété que le Seigneur à son avènement trouvera sur la terre. Ne vous troublez pas des trahisons , d'où qu'elles viennent : ce furent les princes des prêtres, les scribes et les anciens, qui dressèrent les embûches où notre Maître voulut succomber. N'ayez égard aux pensées de la foule, que le moindre souffle agile en divers sens comme l'eau des mers. N'y en eût-il qu'un seul à faire son salut comme Loth à Sodome, il ne doit pas dévier de la rectitude parce que lui seul a raison, mais maintenir immuable son espérance en Jésus-Christ i. »

Lui-même, de son lit de souffrances, donnait l'exemple à tous. iMais quelles n'étaient pas les angoisses de son âme, en constatant le peu de correspondance à ses efforts qu'il trouvait dans les chefs des diocèses! Il s'étonnait douloureusement à la vue de ces hommes dont l'ambition n'était pas éteinte par l'état lamentable des églises ; n'écoutant que leurs susceptibilités jalouses, lorsque déjà le vaisseau coulait bas, ils se disputaient à qui commanderait sur ce navire en perdition 2. D'autres, et des meilleurs, se tenaient à l'écart, espérant se faire oublier dans le silence de leur inertie 3, ne comprenant pas que, lorsque les intérêts généraux sont engagés, ce n'est point un éloignement égoïste de la lutte

3. Epist. 141, al. 262.

s. Basile le Gr. Év. et Doct de V Église. 2 ij

qui sauve le.s particuliers ou les absout du crime de trahison 1. Un jour, et il est curieux d'entendre notre saint raconter le fait à son ami Eusèbe de Samosate, le futur martyr, un jour se répandit le bruit delà mort de Basile ; tous ces évèques aussitôt d'accourir à Césarée pour lui donner un successeur. « Mais, dit Basile, comme il plut à Dieu qu'ils me trouvassent vivant, je les prêchai d'importance. Peine inutile malheureusement ! Moi présent, ils me craignent et promettent tout ; à peine retirés, ils se retrouvent les mêmes 2. » Cependant la persécution grandissait sans cesse, et pour tous arrivait tôt ou tard le moment de choisir entre l'hérésie flagrante ou le bannissement. Plusieurs alors consommaient leur apostasie; d'autres, ouvrant enfin les yeux, prenaient la route de l'exil, où ils pouvaient méditer à loisir sur les avantages de leur politique d'eftacement, et, ce c\u\ valait mieux, réparer leur faiblesse passée par l'héroïsme avec lequel ils souffraient désormais pour la foi.

La vertu de Basile en imposait aux persécuteurs, et Dieu le gardait par des prodiges, si bien que lui, qui s'était exposé plus que personne au danger, restait presque seul à la tète de son Eglise. Il en profita pour faire jouir cette Eglise fo^rtunée des bienfaits d'un enseignement et d'une administration, dont les résultats merveilleux eussent semblé réclamer tous l'exclusive attention d'un évéque et la paix la plus grande. Césarée le payait de retour. Sa parole excitait une telle avidité dans toutes

I. Epist. l36, al. 257. — 2. Epist. 141, al. 262.

2iS Le Temps après la Pentecôte.

les classes du peuple, que le troupeau ne pouvait se passer du pasteur et qu'on l'attendait des journées entières dans les églises où il devait prûcher 1 ; lui-même, un jour qu'exténué, l'ardeur de son insatiable auditoire ne lui permettait pas le repos, se compare à la mère épuisée qui ne laisse pas de donner le sein à son enfant, moins pour le nourrir que pour apaiser ses cris -. Quelle délicieuse entente dans ces réunions ! Lorsque lorateur laissait inexpliqué par mégarde un verset de l'Ecriture, les signes discrets, les muettes réclamations des'tils rappelaient au père le passage dont on prétendait bien ne pas lui taire grâce ^ ; Basile alors se répandait en excuses charmantes et s'exécutait, mais il était fier de son peuple. Expliquant parmi les merveilles de l'œuvre des six )ours les splendeurs du vaste Océan, il s'arrête, et, promenant sur la multitude rangée autour de sa chaire un regard d'ineffaBle complaisance : « Si la mer est belle et digne de louange devant Dieu, reprend-il, combien plus belle n'est pas cette immense assemblée! où, mieux que les ondes venant mourir au rivage, la voix mêlée des hommes, des femmes et des enfants porte jusqu'à Dieu nos prières ; calme océan, gardant la paix dans ses profondeurs, parce que le souffle mauvais de l'hérésie reste impuissant à soulever ses flots ^. »

Heureux peuple, formé par Basile à l'intelligence des Ecritures, des Psaumes surtout, dont il sut inspirer aux fidèles un si grand

VIII in Hexaemeron. — 4. In Hexaem. IV.

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Eglise. 21g

amour, que tous contractèrent l'habitude de se rendre la nuit à la maison de Dieu, pour y répandre leur âme dans une prière commune et la solennelle louange de la psalmodie alternative 1 ! Cette communauté de la prière était un des fruits de son ministère que Basile, en véritable moine, estimait le plus ; l'importance qu'il y attachait ht de lui l'un des principaux Pères de la Liturgie grecque. « Ne me parlez pas, s'écriait-il, de maisons privées, d'assemblées particulières. Adore^ le Seigneur en sa cour sainte, dit le Psalmiste ; l'adoration requise ici est celle qui se fait, non pas en dehors de l'église, mais à la cour, à l'unique cour de Dieu 2. » Le temps nous manque pour suivre notre saint dans les détails de cette grande zx vraie vie de famille avec tout un pe'uple, qui fit la consolation de son existence par delà si orageuse. Il faudrait le montrer se faisant tout à tous dans les douleurs et la joie, avec cette simplicité qui s'alliait si bien chez lui à la grandeur; repondant aux plus humbles consultations, comme s'il n'eût pas eu d'occupation plus urgente que de satisfaire le moindre de ses fils ; réclamant jusqu'à pleine satisfaction, contre toute injustice atteignant l'un des siens; et enfin, avec l'appui de sa fidèle Césarée soulevée tout entière pour la défense de son évèque, faisant de sa personne un infranchissable rempart aux vierges et aux veuves contre les orutales poursuites des puissants. Pauvre et dénué de tout, depuis qu'en embrassant la vie monastique il

2 20 Le Temps après la Pentecôte.

a distribué aux pauvres les grands biens qu'il tenait de sa famille, il n'en trouve pas moins le secret d'élever dans sa ville épiscopale un établissement immense, reruge assuré des pèlerins et des pauvres, asile ouvert dans un ordre parfait à toutes les souffrances, à tous les besoins des divers âges : véritable cité nouvelle à côté de la grande ville, et que la reconnaissance des peuples appela du nom de son fondateur. Prêt a la fois pour toutes les luttes, on le vit maintenir intrépidement les droits d'exarchat que possédait son siège sur les onze provinces composant la vaste division administrative, connue par les Romains d'alors sous le nom générique de diocèse du Pont. Infatigable zélateur des saints canons, en même temps qu'il défendait ses clercs contre les atteintes portées à leurs immunités, il réforma les abus qui s'étaient introduits en des temps moins troublés que les siens ; et sous l'etfort même de la tempête, il sut ramener la discipline sacrée à l'exacte perfection des plus beaux jours.

Cependant le temps vint où les intérêts majeurs de la foi, qui semblaient avoir suspendu pour son corps épuisé la loi de toute chair, ne réclamèrent plus aussi impérieusement sa présence. Le 9 août 378, la tîèche des Goths faisait justice de Valens ; bientôt redit de Gratien rappelait d'exil les confesseurs, et Théodose paraissait en Orient. Dès le 1" janvier Syq, libre enfin, Basile s'endormait dans le Seigneur.

L'Eglise grecque fête la mémoire du grand évêque une première fois le jour même de cette mort, conjointement avec la Circoncis. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Église. 221

h'

sion du Verbe fait chair ; le 3o du même mois elle l'unit dans une nouvelle solennité à ses deux autres Docteurs, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysosiome, accumulant les magnificences de sa Liturgie pour chanter dignement ce trentième jour de janvier, qu'un triple soleil illumine ainsi de ses splendeurs concordantes à la gloire de la Trinité sainte 1. L'Eglise latine a choisi, pour célébrer Basile, la date du 14 juin comme étant celle de son ordination. Voici la notice qu'elle lui consacre:

BASILE était d'une noble famille de Cappadoce. Après avoir étudié dans Athènes les lettres profanes en compagnie de son intime ami Grégoire de Nazianze, il s'adonna dans la vie monastique à la science sacrée ; en peu de temps sa doctrine et sa sainteté furent telles, qu'on lui donna le surnom de Grand. Appelé à prêcher l'E- vangile dans le Pont, il amena dans la voie du salut cette province qui s'était éloignée des habitudes chrétiennes. Eusèbe, évéque de Césarée, le choisit bientôt comme aide pour instruire le peuple de la ville, et il lui succéda sur ce siège. Il se montra l'ardent défenseur de la consubstantialité du Père et du Fils ; l'empereur Valens, irrité contre lui, fut vaincu

padox, Athenis una cum Gregorio Nazîanzeno ejus amicissimo. sascularibus litteris, deinde in monasterio satris mirabiliter eruditus, eum brevi cursum fecit ad omnem doctrinœ et morum excellentiam, ut inde Magni cognomen invenerit. Is ad praedicandum Jesu Christi Evangelium in Pontum accersitus, eam provinciam a christianis institutis aberrantem, ad viam salutis revocavit : mox ab Eusebio Casareœ episcopo ad erudiendam eam civitatem adjutor adhibetur : in cujus locum postea successit. Is Filium Patri consubstantialem esse in primis défendit, ac

I. Acoluthia triplicis festi.

A'alentem imperatorem sibi iratum, miraculis adeo flcxit, ut incumbentem ad vohintatem ejiciendi ipsura in exilium, a sententia discedere coegerit.

NAM et Valentis sella, in qiia facturus decretumde ejiciendoecivitate Basilio, sedere volebat, coufracta est : et tribus ab eo calamis adhibitis ad scribendam exilii legem, nuUus eorum reddidit atramentum : et cum nihilominus in proposito scribendi impium decretum persisteret, ipsius dextera, dissolutis nervis, tota contremuit. His commotus Valens chartam utraque manu conscidit. Ea autem nocte,

âuae ad deliberandum asilio data est, Valentis uxor intimis est cruciata doloribus, etunicus filius in gravem morbum incidit. Quibus ille perterritus, iniquitatem suam recognoscens, Basilium accersit : quo prœ- sente, puer cœpit convalescere : verum, vocatis a Valente ad visendum puerum hasreticis, paulo post moritur.

ABSTINEXTIA et continentia fuit admirabilis : una tunica contentus

de teliesorte par ses miracks, qu'en dépit de sa volonté bien arrêtée de le jeter en exil, il dut abandonner son projet.

CAR sur le point de porter le décret de bannissement contre Basile, son siège se brisa; de trois roseaux qu'il prit pour l'écrire, aucun ne rendit d'encre; et comme néanmoins il persistait dans la résolution de rédiger ce décret impie, sa main droite, saisie d'un tremblement dans tous les muscles, refusa d'obéir. Valens effrayé mit en pièces de ses deux mains la charte fatale. Dans la nuit qu'on avait donnée à Basile

f»our délibérer, l'impératrice ut prise de douleurs mystérieuses, et son fils unique tomba gravement malade. Terrifié, l'empereur reconnaissant sa faute appela Basile ; en sa présence, l'enfant commença d'aller mieux ; mais Valens ayant invité ensuite les hérétiques à voir le petit malade, il mourut peu après.

L'abstinence de Basile et sa continence furent admirables : il se contentait d'une

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Église. 2 23

seule tunique et gardait un jeûne rigoureux ; assidu à la prière, il y employait souvent toute la nuit, ba virginité ne connut point d'ombre. Dans les monastères qu'il fonda, il régla de telle sorte la vie des moines, qu'elle réunit parfaitement les avantages de la solitude et de l'action. La science remplit ses nombreux écrits, et personne, au témoigna-ge de Grégoire de Nazianze, n'expliqua les Livres saints avec plus d'abondance ou de vérité. Sa mort arriva le l^' janvier; n'ayant vécu que par l'esprit, il semblait ne garder de son corps que les os et la peau.

erat, in jejunio servando diligentissimus, in oratione assiduus, in qua saepe totam noctem consumebat. Virginitatem perpetuo coluit. Monasteriis extructis, ita monachorum institutUm temperavit, ut solitarias at- ' que actuosœ vitae utilitates prœclare siraul conjungeret. Multa erudite scripsit, ac nemo, teste Gregorio Nazianzeno, sacrse Scriptur» libros verius aut uberius explicavit. Obiit calendis januarii, cum, tantum spiritu vivens, praeter ossa et pellem, nulla praeterea corporis parte constare videretur.

N'est-ce pas vous avoir assez loué, grand Pontife, que d'avoir seulement énoncé vos œuvres ? Puissent-elles, ces œuvres, trouver de nos temps des imitateurs ! car, l'histoire le montre clairement, ce sont les saints de votre taille qui font la grandeur d'une époque et son salut. Le peuple le plus éprouvé, le plus abandonné en apparence, n'a besoin que d'un chef docile en tout, docile jusqu'à l'héroïsme aux inspirations de l'Esprit toujours présent dans l'Eglise, et ce peuple portera la tempête, et il vaincra enfin ; tandis que lorsque le sel de la teri^e est affadi 1, la société se dissout, sans qu'il soit

224 -^^ Temps après la Pentecôte.

même besoin d'un Julien ou d'un Valens pour la mener à sa perte. Obtenez donc, ô Basile, des chefs tels que vous à notre société si malade ; que l'étonncment de Modestus se reproduise en nos jours ; que les successeurs des préfets de Valens rencontrent partout un évèqiie à la tête des églises : et leur étonnement sera pour nous le signal du triomphe ; car un évêque n'est jamais vaincu, dût-il passer par l'exil ou la mort.

En même temps cjue vous maintiendrez les pasteurs des Eglises à la hauteur de cet état de perfection ou les veut l'onction sainte, élevez aussi le troupeau jusqu'aux voies de la sainteté que son christianisme suppose. Ce n'est pas aux moines seulement qu'il a été dit : Le royaume des deux est en vous K Vous nous apprenez 2 que ce royaume des cieux, cette béatitude qui déjà peut être la nôtre, est la contemplation qui nous est accessible ici-bas des réalités éternelles, non par la claire et directe vision, mais dans le miroir dont parle l'Apôtre. Quelle absurdité, ainsi que vous le dites, de ne cultiver, de ne nourrir dans l'homme que les sens atfamés de matière, et de refuser au seul esprit son libre jeu et sa pâture ! L'esprit ne s'élance-t-il pas de lui-même vers les régions de l'intelligible pour lequel il est fait ? Si son essor est laoorieux, c'est que les sens ont prévalu contre lui. Apprenez-nous à le guérir par la foi et l'amour, qui lui rendront l'agilité du cerf et rélèveront sur les montagnes. Répétez aux hommes de notre temps qui

I. Luc. XVII, 21. — 2. Basil. Epist. 8, al. 1 1 1.

s. Basile le Gr. Év. et Doct. de V Église. 2 25

pourraient l'oublier, que le souci d'une foi droite n'est pas moins nécessaire à cette fin que la rectitude de la vie. Hélas ! vos fils en trop grand nombre ont oublié que tout vrai moine, tout vrai chrétien, déteste l'héréti3ue 1. Bénissez d'autant mieux ceux que tant 'épreuves continues n'ont pu ébranler ; multipliez les retours ; hâtez le jour heureux où l'Orient, secouant le double joug du schisme et "de l'Islam, reprendra dans le bercail unique de l'unique pasteur une place qui fut si glorieuse.

Pour nous qui sommes en ce moment

Erosternés à vos pieds, ô Docteur de l'Espritaint, défenseur du Verbe consubstantiel au Père, faites que comme vous nous vivions toujours à la gloire de la Trinité sainte. Vous l'exprimiez dans une admirable formule : « Etre baptisé dans la Trinité, croire conformément à son baptême, glorifier Dieu selon sa foi », c'était pour vous l'essentielle base de ce que doit être le moine - ; mais n'estce pas aussi tout le chrétien ? Faites-le comprendre à tous, et bénissez-nous.

I. Sermo de ascetic. discipl, Quomodo monachum ornari oporteat. — 2. Ibid.

'Esprit divin, qui règne sur cette partie du Cycle , est avant tout le témoin du Verbe i. L'HommeDieu l'annonçait sous ce titre au monde qu'il devait laisser pour retourner à son Père, après avoir rendu lui-même son grand témoignage à la vérité souveraine-. Formés par l'Esprit sur le type du Fils de l'homme, les tîdèles sont aussi des témoins, dont la mission est de refouler le mensonge, ennemi de Dieu , en exprimant la vérité dans leurs paroles et leurs actes. Mais le témoignage suprême, qu'il n'est pas donné à tous de re'ndre, est celui du sang ; les martyrs sont les privilégiés de cette lutte incessante du vrai contre le faux, en laquelle se résume l'histoire. Ils ne pouvaient manquer de briller au ciel en ces jours. Bientôt l'E- glise va tressaillir à la naissance de Jean le Précurseur, cet homme si grand entre tous 3, et dont la grandeur fut cï'avoir été envoyé par Dieu pour servir de témoin, pour rendre témoignasse à la lumière *. Nous aurons alors

I. JOHAN'. XV, 26. — 2. Ibid. XVIII, 37. — 3. MaTTH.

SS. Vite et Modeste, Martyrs, etc. 22 j

occasion de méditer plus longuement ces pensées, auxquelles semblent vouloir nous préparer déjà les groupes joyeux de martyrs qui vont se succéder, comme pour annoncer la prochaine arrivée de l'Ami de l'Epoux 1. Aujourd'hui , accompagné de ses fidèles nourriciers Modeste et Crescence, c'est un enfant qui vient nous apprendre le prix du baptême, et la fidélité due contre tous au Père qui est dans les cieux. Sa gloire est grande, au ciel et sur la terre ; les démons, qui tremblaient déviant lui, continuent de le craindre; son nom reste inscrit dans la mémoire du peuple chrétien comme celui de l'un de ses plus puissants auxiliaires, à la suite de saint Elme ou Erasme, dont le commencement de ce mois nous ramenait le souvenir. Saint Vite, ou saint Gui, garde le pouvoir de délivrer ceux qui recourent à lui dans les atteintes du triste mal qui porte son nom. Il neutralise la morsure des chiens enragés, et se montre secourable aux animaux eux-mêmes. On le prie encore contre la léthargie, ouïe sommeil trop prolongé; le coq qui l'accompagne en diverses représentations rappelle cet usage, ainsi que celui d'invoquer notre saint pour obtenir d'être réveillé à une heure déterminée.

Lisons, dans le livre de la sainte Liturgie, le martyre de saint Vite et de ses deux compagnons.

VITE fut baptisé tout en- \'\T itus admodum çuer fant à l'insu de son père | V inscio pâtre baptiza22 s Le Temps après la Pentecôte.

tus est : qiiod cum ille rescivisset, nihil prœtermisit quo filium a christiana religione removeret. Qua in voluntate permanentem Valériane judici verberibus castigandum tradidit. Sed nihilominus in sententia persistens. patri redditus est. Sed dum eum pater gravius punire cogitât, Vitus, angeli monitu, comitibus Alodesto et Crescentia ejus educatoribus, migrât in aliénas terras : ibique eam sanctitatis laudem adeptus est ut, ejus fama ad Diocletlanum perlata, ipsum imperator accerseret ut filium suum a daïmone vexatum liberaret : quo liberato, cum ei ampîissimis praemiis ingratus imperator ut deos coleret persuadere non potuisset, una cum Modesto et Crescentia, vinculis constrictum mittit in carcerem.

Ouos ubi constantiores esse comperit, demitti jubet in ingens vas liquato plumbo, ferventi résina ac pice plénum : in quo cum, trium Hebraeorum puerorum more divinos hymnos canerent, inde ereptij leoni objiciuntur ; qui prosterqui, lorsqu'il l'eut appris, n'omit rien pour détacher son fils de la religion chrétienne. L'enfant demeurant inébranlable, il le livra au juge Valérien pour être battu de verges ; mais ce fut en vain, et on le rendit à son père. Pendant que celuici songe à trouver de plus graves châtiments, Vite, averti par un ange, gagne un autre pays avec Modeste et Crescence qui l'avaient élevé. Là.sa sainteté acquit une telle renommée qu'elle parvint jusqu'à Dioclétien. L'empereur avait un fils tourmenté par le démon ; il fit venir le saint pour l'en délivrer ; mais cette délivrance une fois obtenue, le prince ingrat tenta d'amener par l'offre des plus grandes récompenses le libérateur de son fils au culte des faux dieux, et ne pouvant y réussir, il le fit jeter en prison chargé de chaînes, avec Modeste et Crescence.

MAIS leur constance n'en fut qu'augmentée. L'empereur ordonne alors qu'on les plonge dans une chaudière remplie de plomb fondu, de poix et de résine embrasée ; mais, comme les trois enfants hébreux, ils y chantent des hymnes au Seigneur. On les retire, on les jette à

SS. Vite et Modeste, Martyrs, etc.

nens se,eorum pedes lambebat.Quare inflammatus ira imperator, quod multitudinem videbat miraculo commoveri, eos in catasta sterni jubet et ita caedi eorum membra atque ossa divelli. Quo tempore tonitriia, fulgura, magnique terrœ motus fuere, quibus templa deorum corruerunt, et multi oppressi sunt. Eorum rehquias Florentia, nobilis femina, unguentis conditas honorifice sepelivit.

un lion, qui se prosterne et lèche leurs pieds. La foule est ébranlée par ce miracle ; enflammé de colère, Dioclétien les fait étendre sur le chevalet, où leurs membres sont mis en pièces et leurs os rompus. Au même moment se produisirent des tonnerres, des éclairs et de grands tremblements de terre qui renversèrent les temples des dieux et tuèrent beaucoup de monde. Une femme noble, appelée Florence, recueillit les restes des martyrs et les ensevelit honorablement avec des parfums.

"f Tos combats sont finis, glorieux martyrs ;

V ils ont peu duré, mais la couronne (Qu'ils vous valurent est éternelle. Pour toujours vous est acquise, ô Modeste et Crescence, la reconnaissance de Dieu même, à qui vous avez rendu fidèlement le dépôt qu'il vous confia dans cet enfant devenu le votre par la foi et le saint baptême. Et vous, noble enfant qui préférâtes le Père du ciel à celui de la terre, qui dira la tendresse dont vous entoure à jamais Celui que vous avez si courageusement reconnu devant les hommes ? Il veut que dès ici-bas éclatent à votre endroit les marques de sa munificence ; car il vous confie une large part dans l'exercice de sa puissance miséricordieuse. En retour de la sainte liberté qui, dès les premières lueurs de la raison, régna dans votre âme et soumit dans une complète obéissance votre corps à cette âme, vous possédez sur la nature dé2 3o Le Temps après la Pentecôte.

chue un pouvoir merveilleux : les malheureux dont les membres désordonnément agités par une cruelle maladie ne connaissent plus la direction d'une volonté maîtresse, les hommes mêmes qu'un sommeil trop prolongé ne laisse point libres de leurs actes, retrouvent à vos pieds la parfaite harmonie du corps et de l'âme, la docilité du premier permettant à celle-ci de vaquer aux devoirs qui lui incombent envers Dieu et la société. Illustre saint, soyez toujours plus large dans l'exercice de votre don précieux, pour le bien de l'humanité souffrante et la plus grande gloire du Dieu qui vous a couronné. Nous vous demandons pour tous avec l'Eglise, et par vous nous demandons à Dieu la destruction de l'orgueil qui rompt l'équilibre dans l'homme et le fait dévier de sa voie, le mépris du mal qui lui rend au contraire la liberté dans l'amour : superbe non sapere, sed placita htimiîitate projjcere, ut, prava despiciens, quœcumqite recta siint libéra exerceat chariîaîe i.

ouTEs les Eglises d'Orient, dans les diverses langues de leurs Liturgies, célèbrent la gloire de Julitte et de Cyr ; elles exaltent la dualité sainte du fils et de la mère contenant en soi le culte parfait de la Trinité souveraine 1. Car l'offrande de cette mère et de son fils s'unit d'elle-même au sacrifice du Fils de Dieu : ce sont bien en effet les droits de la Trinité sainte, droits résultant pour tout chrétien du premier sacrement, droits absolus sur le corps et sur l'âme des plus petits euxmêmes, que confessèrent et consacrèrent dans le sang de leur commune oblation sainte Julitte et saint Cyr. Saint Vite, hier déjà, rappelait au monde une vérité qu'oublieraient facilement nos générations dépourvues de science encore plus que d'amour : la paternité de Dieu, plus entière que toute autre, l'emporte aussi sur toutes dans les devoirs qu'elle impose à ses fils. L'enseignement s'accentue aujourd'hui, et il s'adresse aux parents tout d'abord.

Icône, patrie de Thècle la protomartyre, fut aussi celle de Julitte : fleur nouvelle, née de

232 Le Temps après la Pentecôte.

la tige des anciens rois, et dont l'éclat devait assurer à sa ville natale une plus durable renommée que tous les hauts faits de ces princes. Toutefois, comme si la cité d'Icone eût voulu reconnaître ainsi le bienfait de l'Evangile, qu'elle tenait directement du Docteur des nations, ce fut Tarse, patrie de Paul, qui reçut le témoignage de Julitte en son martyre.

L'illustration que tirait de ses aïeux la descendante des rois de Lycaonie, n'était rien pour elle auprès de la noblesse c|ui lui venait de Jésus-Christ ; le titre de chrétienne est le seul qu'elle fera valoir devant les bourreaux, au grand jour de son triomphe. Ses biens de fortune étaient considérables ; mais les richesses de ce monde, qui n'avaient jamais captivé sa pensée, la retenaient bien moins encore depuis que Dieu l'avait visitée en lui donnant un fils. Tous les trésors réunis n'étaient pas comparables à celui qu'elle portait dans ses bras, à cet enfant confié par le Seigneur aux soins de son maternel amour. Le baptême n'avait-il pas fait de ce corps si frêle le temple de 1 EspritSaint : cette âme candide n'était-elle pas l'objet des complaisances du Père, qui retrouvait inaltérés dans sa suave innocence les traits mêmes de son Fils bien-aimé ? Aussi de quelle ineffable tendresse, de quelle vigilance toute religieuse la mère n'entouraitelle pas cette plante délicate, qui continuait de puiser la vie dans son sein, et s'y dévelopjsait aux doux rayons du Soleil de justice ! Elle n'était pas de celles en effet qui, sans raison, livrent à d'autres le soin de nourrir

Saint Cyr et sainte Jiilitte, Martyrs. 2 33

le fruit que leur sein a porté : comme si la nature ne répugnait pas à cette substitution, trop souvent désastreuse pour le corps ou l'âme même de ces êtres si tendres ; comme si, surtout, le devoir incommunicable des mères chrétiennes et leur glorieux privilège n'était pas d'épier chez l'enfant, pour les tourner à Dieu, le premier éveil de l'intellifence, le premier mouvement de sa volonté, ulitte était heureuse ; car elle sentait que Dieu bénissait le cher labeur qui désormais remplissait sa vie. Le lait qu'elle donnait avec tant d'amour imprégnait en son fils la mâle fierté de sa race, qui déjà ne se laissait dominer que par le nom du Seigneur Jésus. Rome, la conquérante, en fit bientôt l'épreuve et fut vaincue.

L'atroce persécution de Dioclétien bouleversait la terre, et venait d'afficher dans Icône ses édits sanglants. Julitte, qui ne craignait rien pour elle, redouta pour Cyr les maîtres païens qui l'auraient remplacée si la tourmente l'eût enlevée sans lui de ce monde. Elle sacrifia tout au devoir majeur de préserver l'âme de l'enfant dont elle avait la garde. Sans balancer, elle fuit vers une terre étrangère, laissant patrie, famille, richesses, emportant le seul bien qui la rattache à la vie. Deux servantes qui par dévouement suivent ses pas, ne peuvent la décider à se décharger sur elles de son précieux fardeau. Quand Dieu, qui veut donner à ses anges un spectacle digne d'eux, permet (qu'elle tombe aux mains des persécuteurs, ils la trouvent portant toujours son fils ; inséparables, Julitte et Cyr paraissent tous

2^4 ^c Temps après la Pentecôte.

deux aux pieds du juge qui va les couronner ensemble.

On lira plus loin l'admirable scène qui alors honora la terre et ravit le ciel. Rien de plus authentique que tous les détails de ce récit, admis par Dom Ruinart dans la collection de ses Actes sijtcères. Mais rappelons-nous que celui-là seul sait honorer les Saints en étudiant leur histoire, qui profite des leçons laissées par eux au monde. Des attentats récents doivent nous avoir appris que l'héroïsme de Julitte n'est point fait pour rester chez nous l'objet d'une admiration stérile, mais qu'il pourrait un jour servir à plusieurs d'exemple nécessaire. Le devoir ne change pas d'un siècle à l'autre ; la difficulté de le remplir, qui peut varier avec les circonstances du temps ou du lieu, n'enlève rien à linflexibilite de ses exigences.

N'oublions pas, d'autre part, qu'elle aussi l'Eglise est mère, et qu'elle a devoir et droit d'allaiter ses enfants. Contre les tyrannies qui ont cherché à séparer d'elle ses fils, ses protestations n'ont jamais manqué. S'il arrive donc qu'un coup de force arrache des bras de sa mère un enfant de l'Eglise, il faut qu'il sache que son devoir à lui est de prendre modèle sur le fils de Julitte. N'est-il pas, lui aussi, le fils de la colombe? Qu'il se montre tel ; qu'il s'obstine saintement à redire la parole, l'unique parole de l'Eglise ; qu'il tende vers elle d'autant plus fortement et plus vivement, qu'on veut l'en éloigner davantage. Pourrait-il ne pas abhorrer les caresses odieuses de quiconque préSaint Cyr et sainte Julitte, Martyrs. 235

tend remplacer sa mère ? Tout autre secours lui faisant défaut, qui ne l'approuverait de repousser, comme Cyr, par les moyens en son faible pouvoir, la main qui chercherait à perdre son corps ? Mais l'âme, en lui, estelle donc moins précieuse ? et ne devrait-il pas, au besoin, sacrifier le premier pour sauver celle-ci ?

Nous devons le penser : ce n'est pas sans une vue de l'avenir que la Providence dirigea de bonne heure vers nos contrées les précieux restes des deux martyrs. A la fin même du siècle où fut rendu leur sanglant hommage au Dieu trois fois saint, on vit saint Cyr et sainte Julitte choisir la Gaule pour patrie d'adoption : émigration fortunée, qui devait être féconde en fruits de salut pour notre pays. A peine fut apaisé le tumulte des invasions, que des sanctuaires nombreux s'élevèrent sous leur nom vénéré, attestant combien leur culte était populaire et répondait aux instincts chevaleresques des Francs. Charlemagne, délivré par Cyr du sanglier mystérieux qui se retrouve près du saint enfant dans les diverses productions de l'art chrétien, voulut lui prouver sa reconnaissance ; et c'est à dater de cette époque que l'antique 'cathédrale de Nevers , rebâtie par la munificence du grand empereur, fut placée sous le vocable de saint Cyr reconnu avec sa mère comme patron du diocèse entier. Le Nivernais resta fidèle à ses glorieux patrons ; quatre fois l'année, des fêtes en leur honneur allaient porter l'allégresse dans ses fraîches vallées et sur les montagnes boisées

2 36 Le Temps après la Pentecôte.

du Morvan. La principale de ces fêtes, après la solennité du présent jour, était celle qui rappelait l'arrivée bénie des reliques saintes ; elle était connue sous le nom de fête de la Susception de saint Cyr, et on la célébrait le

27 octobre.

Les diverses églises qui célèbrent aujourd'hui la fête de saint Cyr et de sainte Julitte. tirent la légende plus ou moins développée qu'elles leur consacrent, de la lettre écrite au vi^ siècle à leur sujet par Théodore, évèque d'Icône. Nous empruntons le texte suivant à l'église de Villejuif, près Paris, l'une des plus dévotes à nos deux saints martyrs et des plus riches de leurs reliques. Le nom actuel de Villejuif ne serait, d'après plusieurs auteurs, qu'une corruption de Ville- Julitte ou Villa-Julittœ.

FEpistola Theodori, episcopi Iconiensis, de passione SS. Cyrici «t Julittse.

JULiTTAlconiorumregia orta semiiie, cum vehementior in christianos saeviret persecutio, Domitiano Lycaoniae comité, faga se cum duabus ancillis Irimuloque filio suo Cyrico, Iconio, unde et orta erat, proripuit. Substantia itaque qua valde locuples erai relicta, Seleuciam pervenit : quo ipso loco turbatas magis res christ i a n 0 r u m offendens,

DE la Lettre de Théodore, évèque d'Icône, sur le martyre des saints Cyr et Julitte.

JULITTE était issue de la souche des rois d'Icône. La persécution sévissant avec violence sous Domitien, gouverneur de Lycaonie, elle s'enfuit de sa ville natale avec deux servantes et Qyr son fils qui n'avait que trois ans. Ayant donc quitté tous ses biens qui étaient considérables, elle arriva à Séleucie. Mais elle y trouva les chrétiens encore plus tourmentés ; le préfet que Dioclétien avait établi à Séleucie, Alexandre,

Saint Cyr et sainte Jiilitie, Marty

venait de recevoir de rempereur un édit qui ordonnait de soumettre à tous les supplices ceux qui refuseraient de sacrifier aux idoles. Julitte partit pour Tarse. Mais comme s'il eût voulu la poursuivre, il se trouva que le barbare Alexandre s"y rendait en même temps. Notre grande martyre Julitte fut arrêtée, portant dans ses bras son fils Cyr, d'un âge encore si tendre. Amenée au tribunal, Alexandre lui demanda son nom, sa condition, sa patrie. Elle répondit avec assurance. et se couvrant uniquement du nom de notre Seigneur Jésus-Christ, elle dit : Je suis chrétienne. Alexandre, enflammé de colère, ordonna d'enlever l'enfant à sa mère et de le lui amener, pendant qu'on la battrait cruellement à coups de nerfs de bœuf.

ON ne put que par la violence arracher l'enfant du sein de la généreuse mère ; de tous ses membres qu'il agitait il tendait vers sa mère, et n'en détachait point les yeux ; il fallut que les bourreaux l'apportassent au préteur. Celui-ci, l'ayant reçu dans ses bras, le caresAlexandro quodara Seleuciîe praeside a Diocletiano constituto. a quo ipso recens edictumaccepisset, quo jubebantur omni tormentorum génère excruciari qui idolis non immolarent, Tarsum abit. Felut autem ex condicto. commigrante illuc immani ac durissimo Alexandro, comprehenditur inclvta viccrix martyr Julitta, suis ipsa ulnis tenella valde îetate puellum Cyricum complectens. Illa tribunali adhibita. nomenque ac fortunam. patriamque ab Alexandro rogata. praesidenti animo respondens judici,Domini nostri Jesu Christi sibi nomen adscivit. dicen? : Christiana sum. Ira itaque accensus Alexander , toUi ab ea puerum jussit, ac ad se adduci : matrem vero distentam crudis nervis immaniter caedi imperavit.

VI autem abs strenuae matris sinu avulsum puerum. totumque in matrem gestientem, nec ab ea ocellos avocantem, carnifices praetori afferunt. Acceptum praetor manu puerum blande deliniens, a fletu cohibere omnino nitebatur,

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