L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 28)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2 38 Le Temps après la Pentecôte.

genibusque impositum accipere osculo conabatur. Puer vero, intentis in matrem luminibus, praetorem abs se submovebat ac caput avertebat ; manibusque obnitens, proetoris faciem unguiculis scalpebat ; velut denique castae turturis pullus. aemulam sanctus Cyricus vocem pronuntiavit, eatndem ipsius matris prœdicationem cdens. ac damans : Christianus sum. Calcibus quoque judicis latus petebat ; quamobrem excandens agrestls illa fera, nec enim homo nuncupandus sit qui nec in rudem ac innoxiam mitescat aeiatem. pede arreptum et sublimi solio puerum terrae allidit. Praeclari vero martyris cerebro ea in confessionead graduum angulos colliso, circum late tribunalis area cruore opplebatur. Julitta exsuperanti gaudio repleta : Gratias tibi ago. Domine, aiebat, quod filium me priorera consummatum, immarcescibilem coronam dignanter consequi voluisti.

JUDEX sortem ipse deplorans.suspensae ligno seu equuleo valide fodi

sait doucement ; il s'efforçait d'arrêter ses larmes, cr, le plaçant sur ses genoux, cherchait à l'embrasser. Mais l'enfant, les yeux fixés sur sa mère, éloignait de lui le préteur, détournait la tête, et s'aidant de ses petites mains, il lui égratignait le visage avec ses ongles. Enfin, comme le petit de la chaste tourterelle imitant la voix de sa mère, le bienheureux enfant s'unit à la confession de Julitte, et crie avec elle : Je suis chrétien. En même temps il frappe de ses pieds les flancs du préteur. Furieux, le monstre (car on ne peut appeler homme celui que n'adoucit point l'innocence de cet âge) saisit l'enfant par le pied, et du haut de son siège il le jette à terre. La tête de la noble victime se brise contre les angles des degrés, la cervelle jaillit, et le tribunal entier est arrosé de sang. Remplie d'une allégresse qui ne peut se contenir à ce spectacle, Julitte s'écrie : Grâces vous soient rendues, ô Seigneur, d'avoir voulu que mon fils consommât son sacrifice et reçiit avant moi de votre bonté la couronne immortelle.

HONTEUX et furieux, le juge fait suspendre Julitte sur le chevalet ; par son ordre, on

Saint Cyr et sainte Julitte, Martyrs. 2 3g

lui déchire violemment les côtes, et on verse sur ses pieds de la poix bouillante. Pendant l'exécution, un héraut criait : Julitte, aie pitié de toi et sacrifie aux dieux ; redoute la triste mort qui vient de frapper ton fils. Mais la vaillante martyre, inébranlable au milieu des tourments, criait ellemême : Je ne sacrifie point aux démons, mais j'honore le Christ, Fils unique de Dieu, par qui le Père a créé toutes choses ; j'ai hâte de rejoindre mon enfant, pour lui être réunie dans le royaume des cieux. Alors, poussant jusqu'au bout sa folie, le cruel juge prononça sa sentence contre celle dont il désespérait de vaincre la constance au combat : Cette femme, y était-il dit, aura la tête tranchée par le glaive, et le corps de son fils sera traîné au lieu où l'on jette les cadavres des criminels. Ce fut le dix-sept des calendes d'août que Julitte, l'illustre martyre, et Cyr, son glorieux fils, consommèrent par la grâce de Jésus-Christ leur triomphe. J/Eglise de Nevers les reconnaît pour ses Patrons, ainsi que plusieurs autres églises et monastères du royaume, entre lesquels la paroisse de Villejuif, près Paris, se glorifie de posséder une portion considérable des

latera, exque lebete haustam picem bullientem pedibus affundi jubet. Tumque praeconis voce jubente, atque dicente : Julitta, tui ipsa miserere, diisque sacrifica, ne eamdem ac filius malam necem reportaveris ; generoso illa proposito tormenta pertulit, damans ac dicens : Ego dœmonibus nonsacrifico, sed Christum Dei Filium unigenitum colo, per gueai Pater condidit omnia, ac festino meum assequi filium, quo illi socia in regno cœlorum efficiar. Ubi, omnem vincens insaniam, sœvus judex constantem in pugna advertit martyris animum, adversus eam sententiam dicit, caedi gladio feminœ cervicem, filii cadaver in damnatorum locum projici jubens. Consummatur

Christi gratia tum triumphatrix martyr Julitta, tum gloriosus atque inclytusejus filius Cyricus, decimo septimo calendas augusti. Hos martyres Patronos Ecclesia Nivernensis agnoscit, necnon et inter alias plures Ecclesias et Monasteria hujusce regni, vicusprope Parisios, Villa Judaea diçtus, qui utriusque

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reliques des deux martyrs, et les entoure de la plus grande vénération.

Martyris reliquiarum non modica portione gloriatur, et cum summa veneratione colit.

IL est comblé votre désir, ô Julitte ; vous avez rejoint votre enfant. Inséparables tous deux comme sur la terre, vous êtes l'ornement des cieux. Les anges vous admirent ; à la vue de cette mère et de son fils unis dans la louange du Dieu trois fois saint, ils comprennent que la production de leurs sublimes hiérarchies n'avait point épuisé la sagesse du Créateur. Epanouis à la fois sous le regard éternel, leurs neuf chœurs se communiquaient dans un ordre parfait lumière et amour ; mais rien , dans cet ensemble merveilleux, ne laissait soupçonner les rapports que le Seigneur méditait d'établir entre d'autres êtres créés également pour sa gloire. La nature humaine a sur l'ange cet avantage qu'elle imite, en se communiquant, l'essentielle relation de Dieu le Père et de son Verbe ; ce que ne font pas les plus hauts séraphins, l'homme, reprenant pour soi la parole de Dieu, peut dire à son semblable : « Vous êtes mon fils i «! Or cette filiation, sans laquelle l'homme n'arriverait pas à la vie terrestre et caduque de ce monde inférieur, il la retrouve, non moins véritable, et pour l'éternité, dans les régions de l'ordre surnaturel ; car la nature n'est qu'une faible image des réalités qui sont le partage des élus. C'est ainsi, ô Julitte, que vous êtes deux fois mère du saint enfant qui

1. Psalm. n, 7.

Saint Cyr et sainte Julitte, Martyrs. 241

repose dans vos bras ; mais combien ne l'emporte pas sur la première dans l'ordre du temps» cette seconde naissance par laquelle vous l'avez engendré à la gloire ! L'enfantement de votre martyre l'emporta, lui aussi, en douleurs ; c'est la loi de toute maternité depuis la chute : la sentence qui atteignit Eve 1 a son terrible écho dans le monde de la grâce.

Aujourd'hui, selon la parole du Seigneur, vous ne vous souvenez plus des souffrances 2. Le sacrifice de la mère et du fils, commencé dans l'angoisse d'une confession douloureuse, est aujourd'hui un sacrifice d'allégresse et de louange. Car votre commune oblation se poursuit au ciel : elle reste la base des relations si puissantes et si douces, où Dieu trouve sa gloire; elle est la source des bénédictions que le Seigneur se plaît à répandre par vous sur la terre. Puissiezvous, ô martyrs, hâter le retour de la vraie lumière dans cet Orient qui vous donna la vie et reçut en échange votre sang précieux! Bénissez l'Occident, où tant d'églises célèbrent aujourd'hui votre fête. Que la France, votre seconde patrie, ressente toujours les effets d'une protection qui remonte si haut déjà dans les fastes de son histoire. Charlemagne à genoux devant Cyr, le a;rand empereur à vos pieds, nous révèle Èien votre pouvoir, ô fiis de Julitte ; et dans nos temps, votre fidèle Eglise de Nevers, gardée contre toute espérance de l'invasion prussienne qui ravageait les alentours, témoigne assez la

I. Gen. ni, 16. — 2. Johan. xvi. 21.

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permanence de ce pouvoir protecteur remis aux mains d'un enfant par le Dieu des armées.

Aujourd'hui ce n'est point d'hostilités étrangères qu'il s'agit, mais d'épreuves plus terribles encore, et qui, pour une part tien large, rappellent les vôtres. Soutenez la foi des mères, 6 Julitte ; élevez leur christianisme à la hauteur des enseignements contenus dans vos glorieux combats. Devant la tyrannie qui s'empare de l'éducation pour perdre l'àme des petits enfants, que Cyr trouve partout des imitateurs. On en a vus déjà qui, sous l'odieuse pression de maîtres impies prétendant leur dicter des leçons condamnées par l'Eglise, ne savaient écrire que le Credo reçu de leur mère. Honneur à eux! Sans nul doute, à ce spectacle vous avez tressailli, 6 Cyr, et votre regard s'est arrêté avec complaisance sur ces émules que notre siècle vous donne. Tout n'est donc pas perdu encore pour notre malheureux pays. 'Avec ■"•otre mère, développez toujours plus dans les enfants de l'Eglise ce sentiment de la sainte liberté devenue leur part au baptême : c'est elle qui, soumise à toute puissance venant de Dieu, triompha pourtant des Césars; c'est de sa noble indépendance à l'égard de tout abus de pouvoir que dépend encore le salut de la société.

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ous connaissons déjà les athlètes généreux dont la victoire excite aujourd'hui l'allégresse de l'Eglise. Dans le récit qu'elle consacre le

20 janvier à son grand martyr et défenseur saint Sébastien, Marc et Marcéllien apparaissent comme la plus illustre conquête du vaillant chef des cohortes prétoriennes. D'autres héros, gagnés au Christ par son zèle intrépide, rempfissent de leurs noms les fastes sacrés du Martyrologe ; mais c'est à l'occasion des deux chevaliers romains dont ce jour rappelle le triomphe, que Sébastien, préparant par l'apostolat son propre martyre, engendra au Seigneur tant de valeureux chrétiens qui forment autour de lui une phalange glorieuse.

La captivité, les tourments pour la foi, la condamnation à mort, n'avaient point ébranlé le courage des deux frères. Une épreuve plus terrilDle leur était réservée, dans le spectacle de la désolation où cette sentence plongea tous ceux qu'ils aimaient sur la terre ; leur famille, qui n'était point chrétienne, n'avait pas assez de larm^es pour déplorer un tel sort. Le père, la mère, chargés d'années, les femmes des confesseurs ame244 ^^ Temps après la Pentecôte.

nant avec elles leurs petits enfants, reprochaient aux soldats du Christ l'abandon où leur mort allait les réduire tous. Sébastien, qui profitait des libertés que lui donnait son titre pour fortifier les chrétiens dans les prisons, était présent à la scène ; son noble cœur comprit l'aftreux combat livré dans ces âmes que rien de personnel n'avait pu émouvoir. Allant lui-même au-devant de la mort en se révélant chrétien dans une telle circonstance, il raffermit les martyrs. Dieu donna en outre une efficacité si grande à ses paroles, qu'elles convertirent tous les païens présents. Marc et Marcellien eurent la joie de voir ceux dont les plaintes déchirantes avaient tout à l'heure un si douloureux retentissement dans leurs âmes , applaudir maintenant à leur constance et demander le baptême. Aussi montrèrent-ils un bonheur sans mélange dans le redoutable supplice qui ouvrit devant eux le ciel, et que raconte leur courte Légende.

ARGUS et Marcellianus fratres Romani, propterchristianam fidem a Fabiano duce comprehensi, ad stipitera alligati sunt. pedibus clavis confixis. Ad quos cum ita loqueretur judex: Resipiscite. miseri, et vos ipsos ab his cruciatibus eripite ; responderunt : Nunquam tam jucunde epulati suraus, quam haec libenterJesu Christ! causa perferimus, in cujus

MARC et Marcellien, nés à Rome , étaient frères . Traduits pour la foi chrétienne devant le préfet Fabien, ils furent attachés à un poteau, les pieds fixés par des clous. Repentez-vous, malheureux, disait le juge, et délivrez-vous de ces tourments.Mais ils répondaient : Jamais dans aucun festin nous n'avons goûté de délices comparables à celles que nous éprouvons dans ces souffrances volontairespour JésusSaints Marc et Marcellieyi, Martyrs. . 245

Christ ; c'est maintenant que nous sommes fixés dans son amour ; plaise à lui de nous laisser souffrir ainsi, aussi longtemps que nous serons revêtus de ce corps corruptible ! Ils passèrent un jour et une nuit dans ce supplice, chantant les louanges deDieu. Enfin on les perça de traits, et ils parvinrent en cette façon à la gloire du martyre. Leurs corps furent ensevelis sur la voie Ardéatine.

amore nunc fixi esse cœpimus; utinam tamdiu nos haec pati sinat, quamdiu hoc corruptihili corpore vestiti erimus. Qui diem noctemque in tormentis divinas laudes canentes, denique telis transfixi, ad martyrii gloriam pervenerunt. Quorum corpora via Ardeatina sepulta sunt.

L 'Esprit-Saint vous remplissait de sa force, glorieux martyrs ; et l'amour cju'il versait dans vos coeurs changeait en délices des tourments qui effraient notre faible courage. Mais combien peu, en effet, devaient compter pour vous les souffrances de ce corps périssable, après avoir triomphé des tortures de l'âme ! La désolation de ceux que vous aimiez plus que la vie, et qu'il vous fallait laisser dans un désespoir en apparence sans issue, fut bien le point culminant de votre martyre. Celui-là seul ne le comprendrait pas, qui mériterait le reproche fait par saint Paul aux païens de son temps d'être sans affection 1 : or, quand le monde présentera de nouveau cette note odieuse, ce sera le signe des derniers jours, dit encore l'Apôtre 2. Et pourtant l'amour humain le plus pur doit céder à celui de Dieu : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, dit le Seigneur, n'est pas digne de moi ; et celui

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qui aime son tils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi i. » Vous le comprîtes, ô saints martyrs ; vos proches, qui cTierchaient à vous séparer du Seigneur, n'allaient plus être que des ennemis à vos yeux -. Et au même moment, le Seigneur, qu'on ne dépasse point en générosité, vous rendait ces êtres si chers, en les prenant, par un miracle de sa grâce, avec vous et comme vous pour lui-même. Ainsi complétez-vous les enseignements qui nous furent donnés dans ces derniers jours par sainte Julitte et saint Cyr, par saint Vite et ses glorieux compagnons. Faites, ô vainqueurs de si rudes comb'ats, que le courage et l'amour croissent en nous dans la même mesure que la lumière et la connaissance de nos devoirs envers Dieu.

SAINTE JULIENNE FALCONIERI, Vierge.

iRACULEusEMENT munic du viatique sacré, Julienne achève aujourd'hui son pèlerinage ; elle se présente aux portes du ciel, montrant sur son cœur l'empreinte laissée par THostie. Florence, où elle naquit, voit briller d'un éclat nouveau le lys qui resplendit sur ses armes ; d'autres sont déjà venus, d'autres viendront encore manifester, par les sublimes vertus pratiquées en ses murs, que l'Esprit d'amour se complaît dans la ville des fleurs. Qui dira la gloire des montagnes formant à la noble cité cette couronne que les hommes admirent, et que les anges trouvent plus splendide encore ? Vallombreuse, et, par delà, Camaldoli, l'Alverne : forteresses samtes, au pied desquelles iremble l'enfer ; réservoirs sacrés des grâces de choix, gardés par les séraphins ! de là, plus abondantes et plus pures que les ilôts de l'Arno, s'épanchent sur cette heureuse contrée les eaux vives du salut.

Trente-sept années avant la naissance de Julienne, il sembla que Florence allait devenir, sous l'influence d'un tel voisinage, un paradis nouveau : tant la sainteté y^ parut commune, tant les prodiges s'y vulgarisèrent. Sous les yeux de l'enfer en furie, la Mère de la divine grâce, aimée, chantée par ses dévots clients, multipliait ses dons. Au

24S Le Temps après la Pentecôte.

jour de son Assomption, sept personnages des plus en vue par la noblesse, la fortune et les charges publiques, avaient été soudain remplis cl'une rtamme cdleste qui les portait à se consacrer sans partage au culte de NotreDame ; bientôt, sur Te passage de ces hommes disant adieu au monde, les enfants à la mamelle s'écriaient tout d'une voix dans la ville entière : « Voici les serviteurs de la Vierge Marie ! » Parmi les innocents dont la langue se déliait ainsi pour annoncer les mystèresdivins, était un nouveau-né de l'illustre"^ famille des Benizi ; on le nommait Philippe, et il avait vu le jour en cette fête même de l'Assomption où Marie venait de fonder, pour sa louange et celle de son Fils, le très pieux Ordre des Servites.

Nous aurons à revenir sur cet enfant qui fut le propagateur principal du nouvel Ordre ; car l'Eglise célèbre sa naissance dans le ciel au lendemain de l'Octave de ]a grande fête qui le vit naître ici-bas. Il devait être devant Dieu le père de Julienne. En attendant, les sept conviés de Marie au festin de la pénitence, tous fidèles jusqu'à la mort, tous inscrits eux-mêmes au catalogue des Saints, s'étaient retirés à trois lieues de Florence au désert du mont Senario. Là, Notre-Dame mit sept années à les former au grand dessein dont ils étaient, à leur insu, les instruments prédestinés. Durant un si long temps, selon le procédé divin tant de fois relevé par nous en ces jours , l'Esprit-Samt commença par éloigner d'eux toute autre pensée que celle de leur propre sanctification, les employant à la mortificaSainte Julienne Falconiéri, Vierge. 24g

tion des sens et de l'esprit dans l'exclusive contemplation des soiitfrances du Seigneur et de sa divine Mère. Deux d'entre eux descendaient chaque jour à la ville, pour y mendier leur pain et celui de leurs compagnons. L'un de ces mendiants illustres était Alexis Falconiéri , le plus avide d'humiliations parmi les sept. Son frère, qui continuait d'occuper un des principaux rangs parmi les citoyens, était digne du bienheureux et s'honorait de ces héro'iques abaissements. Aussi le vit-on, avec le concours de la religieuse cité sans distinction de classes, doter d'une magnifique église la pauvre retraite que les solitaires du mont Senario avaient fini par accepter, comme pied-à-terre, aux portes de Florence.

Pour honorer le mystère où leur auguste Souveraine s'était elle-même déclarée la servante du Seigneur, les Servîtes de Marie voulurent qu'on y représentât sur lamuraille la scène où Gabriel salua pleine de grâce dans son humilité l'impératrice de la terre et des cieux. h^Annonciade fut le nom du nouveau monastère, qui devint le plus considérable de l'Ordre. Entre les merveilles que la richesse et l'art des siècles suivants ont réunies dans son enceinte, le principal trésor reste toujours cette fresque primitive dont le peintre, moins habile que dévot à Marie, mérita d'être aidé par les anges. D'insignes faveurs, descendant sans interruption de l'image bénie, amènent jusqu'en nos temps la foule à ses pieds ; si la ville des Médicis et des grands-ducs, englobée dans le brigandage universel de la maison de Savoie, a

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gardé mieux que plusieurs autres l'ardente piété des beaux temps de son histoire, elle le doit à son antique madone, et à ses saints qui semblent composer à Notre-Dame un cortège d'honneur.

Ces détails étaient nécessaires pour faire mieux comprendre le récit abrégé où l'Eglise renferme la vie de notre Sainte. Née d une mère stérile et d'un père avancé en âge, Julienne fut la récompense du zèle q^ue ce père, Carissimo Falconiéri, avait déployé pour l'Annonciade. C'est près de la sainte image qu'elle devait vivre et mourir ; c'est près'd'elle encore que reposent aujourd'hui ses reliques sacrées. Elevée par saint Alexis , son oncle , dans l'amour de Marie et de l'humilité , elle se dévoua dès son plus jeune âge à l'Ordre qu'avait fondé Notre-Dame, n'ambitionnant qu'un titre d'oblate, qui lui permît de servir au dernier rang les serviteurs et servantes de la Mère de Dieu ; c'est ainsi que, plus tard, elle fut reconnue comme institutrice du tiers-ordre des Servites, et se vit à la tête de la première communauté des Mantelées ou tertiaires de son sexe. Mais son influence auprès de Dieu s'étendit bien plus, et l'Ordre entier la salue comme sa mère ; car ce fut elle qui véritablement acheva l'œuvre de sa fondation, et lui donna stabilité pour les siècles à venir.

L'Ordre, en effet, que quarante années de miraculeuse existence et le gouvernement de saint Philippe Benizi avaient merveilleusement étendu, traversait alors une crise suprême, d'autant plus redoutable que de

Sainte Julienne Falconiéri, Vierge. 25 1

Pome même partait la tempête. Il s'agissait d'appliquer partout les canons des conciles de Latran et de Lyon, qui prohibaient l'introduction d'Ordres nouveaux dans l'Eglise ; l'établissement des Servites étant postérieur au premier de ces conciles, Innocent V résolut leur suppression. Déjà défense avait été faite aux supérieurs de recevoir aucun novice à la profession ou à la vêture ; et, en attendant la sentence définitive, les biens de l'Ordre étaient considérés d'avance comme dévolus au Saint-Siège. Philippe Benizi allait mourir, et Julienne n'avait pas quinze ans. Toutefois, éclairé d'en haut, le saint n'hésita pas : il confia l'Ordre à Julienne, et s'endormit dans la paix du Seigneur. L'événement justifia sa confiance : à la suite de Êéripéties qu'il serait long de rapporter, enoît XI, en i3o4, donnait aux Servîtes la sanction définitive de l'Eglise. Tant il est vrai que dans les conseils de la Providence ne comptent ni le rang, ni le sexe, ni l'âge ! La simplicité d'une âme qui a blessé le cœur de l'Epoux, est plus forte en son humble soumission que 1 autorité la plus haute, et sa prière ignorée prévaut sur les puissances même établies de Dieu.

JULIENNE, de la noble famille des Falconiéri, eut pour père l'illustre fondateur de l'église dédiée à la Mère de Dieu saluée par l'Ange, monument splendide qui se voit encore à F lorence. 11 était déjà avancé en âge, ainsi que Reguardata son épouse l'an que-là stérile, lorqu'en jusJULIANA, ex nobilisFalconeriafamilia, clarissimo pâtre, qui templum Deiparae ab Angelo salutatas œre suo magnifiée a fundamentis Florentine . ut nunc visitur, erexit ; matre Reguardata, ambobus jam senescentibus, ac ad id tempus sterili252 Le Temps après la Pentecôte.

bus, nata est anno millesimo ducentesimo septuagesimo. Ab incunabulis non exiguum futurae sanctitatis spécimen dedit; vagientibus qiiippe labris, suavissima Jesu et Mariœ nomina ultro proferre audita est. Pueritiam postmodum ingressa, totam se christianis virtutibus raancipavit, in quibus adeo excelluit, ut beatus Alexius patruus, cujus institutis ac exemplis instruebatur, matri dicere non dubitaverit ipsam non feminam peperisse , sed angelum ; nam ita modesto vultu, animoque ab omni vel levissima erroris macula pura fuit, ut oculos nunquam in toto vitae cursu ad hominis faciem intuendam erexerit, auditoque peccati vocabulo contremuerit,irao, sceléris narratione perculsa, illico prope exanimis corruerit. Expleto nondum decimo quinto aetatis suœ anno , re familiari, licet opulenta, terrenisque posthabitis nuptiis. Deo virginitatem inmanibus divi Philippi Benitii solemniter vovit, ab eoque omnium prima religiosum Mantellatarum habitum, ut dicunt, sumpsit.

mil deux cent soixante-dix naquit notre sainte. Elle fournit dès le berceau un présage non minime de sa sainteté future, en prononçant d'elle-même de ses lèvres vagissantes les très doux noms de Jésus et de Marie. Enfant, elle s'adonna tout entière aux vertus chrétiennes et y excella de telle sorte que saint Alexis, son oncle paternel, dont elle suivait les instructions et les exemples, n'hésitait pas à dire à sa mère qu'elle avait enfanté, non une femme, mais, un ange. Son visage en effet était si modeste, son cœur si pur de la plus légère tache et de la moindre inclination mauvaise, que jamais, dans tout le cours de sa vie, elle ne leva les yeux pour considérer le visage d'un homme ; le seul mot de péché la faisait trembler, et il arriva qu'un jour, au récit d'un crime, elle tomba soudain comme inanimée. Elle n'avait pas encore achevé sa quinzième année, que, laissant de côté les biens considérables qui lui venaient par sa famille et dédaignant les noces d'ici-bas, elle voua solennellement à Dieu sa virginité entre les mains de saint Philippe Benizi, et, la première, reçut de lui l'habit dit des Mantelées.

Sainte Julienne Falconiéri, Vierge. 2 53

L'exemple de Julienne fut suivi par beaucoup de nobles femmes, et on vit la mère elle-même se ranger sous la direction de sa fille, de sorte que, leur nombre augmentant peu à peu, elle institua ces ^lantelées en Ordre religieux, leur donnant des règles de pieuse vie qui révèlent sa sainteté et sa haute prudence. Saint Philippe Benizi connaissait si bien ses vertus que, près de mourir, il ne crut pouvoir recommander à personne mieux qu'à Julienne, non seulement les femmes, mais l'Ordre entier des Servîtes dont il avait été le propagateur et le chef. Cependant elle n'avait d'elle-même sans cesse que de bas sentiments ; maîtresse des autres, elle servait ses sœurs dans toutes les plus viles occupations domestiques. Elle passait des jours entiers à prier, très souvent ravie en extase; et pour le temps de reste, elle l'employait à apaiser les discordes des citoyens, à retirer les pécheurs de leurs voies mauvaises et à soigner les malades; plus d'une fois, appliquant sa bouche à la pourriture qui découlait de leurs ulcères, elle les rendit à la santé. Elle avait l'habitude de broyer son corps par les fouets, les cordes à noeuds, les ceintures de fer, prolongeant ses veilles ou couchant sur

JULIAN^ exemplum secutae sunt plurimse ex nobilioribus famlliis feminae, ac mater ipsa filiae sese religiose instituendam dédit; ita ut, aucto paulatim numéro, Ordinem Mantellatarum instituerit, ac illi pie vivendi leges summa prudentia ac sanctitate tradiderit. Ejus virtutes cum optime perspectas divus Benitius haberet; morti proximus, nulli melius quam Julianae, non feminas tantum. sed et totum Servorum Ordinem, cujus propagator et moderator exstiterat, commendatum voluit. Verum ipsa démisse semper de se cogitabat : et cum caeterarum esset magistra, in re quaque domestica, licet vili, sororibus famulabatur. Assiduitate orandi intégras insumebat dies, in extasimsaepissime rapta; et si reliquum, in sedandis civium dissidiis, criminosis a via iniquitatis retrahendis, acinserviendis impendebat aegrotis, quorum quandoque saniem ex ulceribus manantem admoto ore lambens, eos sanitati restituebat. Corpus suum flagris, nodosis funiculis, ferreis cingulis, vigiliis, humi

2.^4 ^^ Temps après la Pentecôte.

nudae cubando, terere solita fuit. Parcissimocibo, et hoc vili, quatuor hebdomadx diebus, et reliquisduobus solo Angelorum pane contenta ,excepto die Sabbati, quo pane solo et aqua nutriebatur.

DURA hujus modi Vivendi ratione instomachi morbum incidit, quo ingravescente, cum septuagesimura astatis annum ageret.ad extremum vitse spatium redacta est. Diuturnîevaletudinis incommoda hilari vultu, constantique animo pertulit : de uno tantum conqueri audita est. quod cum cibum capere ac retiaere nullo modo posset, ab Eucharistica mensa ob Sacramenti reverentiam arceretur. \'erum, his in angustiis constituta, sacerdotem rogavit,ut allatum divinum panem, quem ore sumere nequibat. pectori saltem exterius admoveret. Precibus illius morem gessit «acerdos, et mirum ! eodem temporis moment© divinus panis disparuit, et Juliana sereno ac ridenti vultu exspiravit. Res supra fidem tamdiu fuit, donec virgineum de more curaretur corpus; inventa enim est circa sinistrum

la terre nue. Deux Jours dans la semaine le Pain des anges était sa seule nourriture. Le samedi, elle ne prenait que du pain et de 1 eau, et les quatre autres jours elle se contentait d'aliments grossiers en petite quantité.

CETTE dureté de vie la fit tomber dans un mal d'estomac, qui, s'aggravant, la réduisit à l'extrémité lorsqu'elle était dans sa soi.xantedixième année. Elle supporta d'un visage gai et d'une âme ferme les souffrances de cette longue maladie ; sa seule plainte était que, ne pouvant prendre et retenir aucune nourriture, le respect dû au divin Sacrement la tenait éloignée de la table eucharistique. Dans son angoisse, elle pria le prêtre qu'au moins il voulût bien apporter ce pain sacré que sa bouche ne pouvait recevoir, et l'approcher de sa poitrine. Le prêtre se rendit à ses instances, et, prodige ! au même moment le pain sacré disparut, et Julienne expira, le visage serein et souriant. On comprit le miracle, lorsque le corps de la vierge dut être disposé selon l'usage pour la sépulture : on trouva en effet, au côté gauche de la poitrine, imprimée sur la chair comme par un sceau la forme d'une hostie représentant

Sainte Julienne Falconiéri, Vierge. 2 55

l'image de Jésus crucifié. La renommée de ce prodige et de ses autres miracles lui attira la vénération, non seulement de Florence, mais de tout l'univers chrétien ; pendant près de quatre siècles entiers elle s'accrut de telle sorte, qu'enfin Benoît XIII ordonna qu'on en fît l'Office propre au jour de sa fête dans tout l'Ordre des Servîtes de la Bienheureuse Vierge Marie. Sa gloire éclatant de jour en jour par des miracles nouveaux. Clément XII, le munifique protecteur du même Ordre, inscrivit Julienne au catalogue des saintes Vierges.

pectoris latus carni veluti sigillo impressa forma hostije, quje Christî crucifixi effigiem reprœsentabat. Hujus prodigii fama casterorumque miraculorum, non Florentiœ tantum, sed totius christiani orbis venerationem illi conciliavit, ac per quatuor prope intégra sœcula adeo aucta est, ut tandem Benedictus Papa Decimus tertius in ejus celebritate Officiumproprium recitari ab universo Ordine beatas MarijeVirginisServorum jusserit. Clemens vero Duodecimus. munificentissimus ejusdem Ordinis protector, novis in dies miraculis coruscanteni sanctarum Virginum catalogo adscripsit.

SERVIR Marie était, ô Julienne, la seule noblesse qui arrêtât vos pensées ; partager ses douleurs, la récompense unique qu'ambitionnât en ses abaissements votre âme généreuse. Vos vœux furent satisfaits. Mais, du haut de ce trône où elle règne maintenant sur les hommes et les anges, celle qui se confessa la servante du Seigneur et vit Dieu regarder sa bassesse i, voulut aussi vous exalter comme elle-même au-dessus des puissants. Trompant l'obscurité silencieuse où vous aviez résolu de faire oublier

256 Le Temps après la Pentecôte.

l'éclat humain de votre naissance, votre gloire sainte éclipsa bientôt l'honneur, pourtant si pur, qui s'attachait dans Florence au nom de vos pères ; c'est à vous, humble tertiaire, servante des serviteurs de NotreDame, que le nom des Falconiéri doit d'être aujourd'hui connu dans le monde entier. Bien mieux : au pays des vraies grandeurs, dans la cité céleste où l'Agneau, par ses rayons inégalement distribués sur le front des élus, constitue les rangs de la noblesse éternelle, vous brillez d'une auréole qui n'est rien moins qu'une participation de la gloire de Marie. Comme elle lit en effet pour l'Eglise après l'Ascension du Seigneur, vous-même, en ce qui touche l'Ordre glorieux des Servites, laissant à d'autres l'action qui paraît au dehors et l'autorité qui régit les âmes, n'en fûtes pas moins dans votre humilité la maîtresse et la mère de la famille nouvelle que Dieu s'était choisie. Plus d'une fois dans le cours des âges la divine Mère voulut ainsi glorifier ses imitatrices, en faisant d'elles jusque-là, contre leur attente, ses copies très fidèles. Dans la famille confiée à Pierre par son divin Fils, Notre-Dame était la plus soumise au gouvernement du vicaire de l'Homme-Dieu et des autres Apôtres ; tous cependant savaient qu'elle était leur reine, et la source des grâces d'affermissement et d'accroissement répandues sur l'Eglise. De même, 6 Julienne, la faiblesse du sexe et de l'âge n'empêcha point un Ordre puissant de vous proclamer sa lumière et sa gloire, parce que le Très- Haut, libre en ses dons, voulut accorder à votre jeunesse les résultats refusés

Sainte Julienne Falconiéri, Vierge. 257

à la maturité, au génie, à la sainteté de Philippe Benizi votre père.

Continuez votre aide à la famille pieuse des Servîtes de Marie. Etendez votre assistance bénie à tout l'Ordre religieux si éprouvé de nos jours. Que Florence garde par vos soins, comme son souvenir le" plus précieux, celui des faveurs de Notre-Dame et des saints qu'a produits en elle la foi des vieux âges. Que toujours l'Eglise ait à chanter, pour des bienfaits nouveaux, la puissance que l'Epoux divin daigna vous octroyer sur son Cœur, En retour de la faveur insigne par laquelle il voulut couronner votre vie et consommer en vous son amour, soyez propice à nos derniers combats; obtenez-nous de ne point mourir sans être munis du viatique sacré. L'Hostie sainte, proposée par une autre Julienne à nos adorations plus spéciales en ces jours, illumine de ses feux toute cette partie du Cycle. Qu'elle soit l'amour de notre vie entière ; qu'elle nous fortifie dans la lutte suprême. Puisse notre mort être aussi le passage heureux du banquet divin d'ici-bas aux délices de l'union éternelle!

A simple mémoire consacrée en ce jour aux glorieux frères dont le nom fut autrefois si célèbre dans tout l'Occident, ne doit pas diminuer leur mérite à nos yeux. L'Esprit du Fils de Dieu, chargé de maintenir en 1 Epouse cette note divine de la sainteté qui doit, jusqu'aux derniers jours, la faire reconnaître à la fois des anges et des hommes, ne cesse, à chaque génération, de susciter des saints nouveaux qui attirent plus spécialement les hommages des siècles dont leurs vertus sont l'exemple et la gloire. Mais si, dans tous les âges, un juste mouvement de gratitude pour les bienfaits présents du Paraclet conduit l'Eglise à céléorer, d'une façon particulière, ceux de ses enfants qui viennent d'accroître ainsi plus récemment par le spectacle de leur vie l'éclat de sa noole parure, les dernières manifestations de l'Esprit d'amour né lui font pas oublier pour cela les anciennes. Gervais et Protais ne sont plus honorés par cette fête solennelle, précédée d'une vigile, dont le sacramentaire Gélasien nous a conservé le souvenir ; mais la place qu'ils occupaient dans les litanies de l'Eglise romaine,

SS. Gervais et Protais, Martyrs. 25g

comme représentants de l'armée des martyrs, leur a été maintenue. De préférence à un grand nombre de saints dont la fête est d un rit supérieur à la leur, c'est vers eux que se tourne l'Eglise dans les plus solennelles de ses supplications : qu'il s'agisse d'obtenir à la terre, en de pieuses processions, l'éloignement des tléaux et les bénédictions de la vie présente ; ou que, prosternée, l'assemblée sainte du peuple chrétien uni à ses pontifes implore les grâces d'une consécration abondante pour ses autels ou ses temples, pour les futurs dépositaires du sacerdoce, les vierges ou les rois.

Les historiens des rites sacrés nous apprennent que l'Introït qui se chante à la Messe de nos deux saints martyrs : Le Seigneur donnera la paix à son peuple, est un monument de la contiance de saint Grégoire le Grand dans leur secourable puissance. Reconnaissant des résultats déjà obtenus, il remettait à leurs soins, par le choix de cette antienne, la pacihcation complète de l'Italie en butte à l'invasion lombarde et aux revendications de la cour de Byzance.

Deux siècles auparavant, saint Ambroise avait éprouvé le premier la vertu spéciale de pacification que le Seigneur Christ, en retour de leur mort, semble attacher aux ossements mêmes de ses glorieux témoins. Pour la deuxième fois, l'impératrice Justine et l'arien Auxence dirigeaient contre l'évèque de Milan l'assaut des puissances réunies de la terre et de l'enfer ; pour la deuxième fois, sommé d'abandonner une église, Ambroise avait répondu : « Ce n'est pas au prêtre à livrer

26 o Le Temps après la Pentecôte.

le temple i ». Aux soldats envoyés pour prêter main-forte aux envahisseurs du saint lieu, il avait dénoncé l'excommunication s'ils passaient outre ; et, sachant qu'ils étaient engages à Dieu par leur baptême avant de l'être au prince, les soldats avaient fait le cas qu'il convenait d'une consigne sacrilège. A la cour, effrayée de l'indignation universelle et qui le priait maintenant de calmer le peuple soulevé par des mesures odieuses : « Il est en mon pouvoir de ne pas l'exciter, avait-il dit ; mais l'apaisement appartient à Dieu. » Lorsqu'enfin les troupes ariennes qu'on put rassembler cernèrent la basilique où se trouvait Ambroise, on vit au nom de l'indivisible et pacifique Trinité tout ce peuple s'enfermer dans l'église avec son évèque, et soutenir par la seule force de la divine psalmodie et des hymnes sacrées un siège d'un nouveau genre. "Mais le dernier acte âc cette guerre de deux ans contre un homme désarmé, l'événement qui acheva la déroute de l'hérésie, fut la découverte des relique, précieuses de Gervais et de Protais, que Milan possédait sans les connaître, et qu'une inspiration du ciel révéla au pontife.

Ecoutons révêque raconter les faits, dans la simplicité si suave de sa grande âme, à sa sœur Marcelline. Consacrée depuis longtemps par le Pontife suprême à l'Epoux des vierges, Marcelline était de ces âmes toutes-puissantes dans leur humilité, que le Seigneur place presque toujours à côté des grands noms de l'histoire de l'Eglise, pour être leur

1. Ambr. Ep. XX.

SS. Gervais et Protais, Martyrs. 261

force devant Dieu : coopératrices ignorées des œuvres éclatantes, dont le plus souvent l'intervention de prière et de souffrances ne doit être connue qu'au jour où se révéleront les réalités éternelles. Déjà Ambroise avait tenu sa sœur informée des détails de la première campagne dirigée contre lui. « Puisque dans presque toutes vos lettres, lui disait-il alors, vous vous enquérez avec sollicitude de ce qui touche l'Eglise, voici ce qui se passe. Le lendemain du jour où vous me mandiez l'anxiété que vous donnaient vos songes, le poids des graves inquiétudes fondit sur nous 1. »

La lettre suivante , au contraire , respire déjà le triomphe et la liberté reconquise,

« Le frère à sa dame et sœur, plus chère que ses yeux et sa vie. J'ai l'habitude de ne rien laisser ignorer à votre sainteté de ce qui arrive ici en votre absence ; sachez donc aussi que nous avons trouvé des saints martyrs. Lorsqu'en effet je m'occupais de dédier la basilique que vous savez , beaucoup se mirent à m'interpeller d'une seule voix, disant : Dédiez-la comme la basilique Romaine. Je répondis: Je le ferai , si je trouve des reliques de martyrs. Et aussitôt m'envahit comme l'ardeur de quelque présage. Qu'ajouterai-je ? Le Seigneur a donné sa grâce. Malgré la crainte des clercs euxmêmes, j'ordonnai de creuser la terre au lieu qui est devant la balustrade des saints Félix et Nabor. Je trouvai les signes voulus : on amena même des possédés auxquels nous

Ep. XX.

202 Le 'J'emps après la Pentecôte.

devions imposer les mains , et il arriva qu'à la première apparition des saints martyrs , lorsque nous gardions encore le silence , une 1 femme d'entre eux fut saisie et renversée à terre devant le saint tombeau. Nous y trouvâmes deux hommes d'une grandeur étonnante , comme dans les temps^anciens, tous les ossements entiers , quantité de sang. Il y eut grand concours de peuple durant ces deux jours. A quoi bon les détails ? Les saints corps dans leur intégrité, disposés comme il était convenable, nolis les avons transportés sur le soir à la basilique de Fausta ; là, veilles toute la nuit, imposition des mains. Le jour suivant, translation à la basilique qu'ils ap|Dellent Ambrosienne ; pendant le trajet, guérison d'un aveugle ~. »

Ambroise ensuite rapporte à Marcelline les discours qu'il prononça dans la circonstance. Nous n'en citerons qu'un passage : « Seigneur Jésus, disait le pontife, je vous rends grâces d'avoir suscité près de nous l'esprit des saints martyrs en un temps où votre Lglise réclame de plus grands secours. Que tous connaissent quels défenseurs je désire, qui puissent défendre et n'attaquent pas. Je t'ai acquis ceux-là, peuple saint, utiles à tous, funestes à personne. Ce sont là les gardiens que j'ambitionne, ce sont lames soldats. A leur sujet, je ne crains point l'envie ; je souhaite leur secours à ceux-là mêmes qui me jalousent. Qu'ils viennent donc, ec qu'ils voient mes gardes; je ne nie pas m'entourer de telles

I. Unta du texte latin est pris pour una par les meilleurs interprètes. — 2. Ep. xxn.

SS. Gervais et Protais, Martyrs. 2 63

armes. Comme pour le serviteur d'Elisée, quand l'armée des Syriens assiégeait le prophète, Dieu a ouvert nos yeux. "^Nous voici, mes frères, déchargés d'une honte qui n'était pas minime : avoir des défenseurs, et n'en rien savoir !... Voici que d'un sépulcre sans gloire sont tirés de nobles restes , trophées que le ciel voit entin. Contemplez ce tombeau humide de sang, taches glorieuses, marques du triomphe, ces reliques inviolées en leur lieu , dans le même ordre qu'au premier jour, cette tête séparée des épaules. Les vieillards se rappellent maintenant avoir autrefois entendu nommer ces martyrs, et lu l'inscription de leur tombe. Notre ville avait perdu ses martyrs, elle qui avait ravi ceux des cités étrangères. Quoique cela soit un don de Dieu, cependant je ne puis nier la grâce par laquelle le Seigneur Jésus daigne 'illustrer les temps de mon épiscopat: ne méritant pas d'être martyr moi-même , je vous ai acquis ces martyrs. Qu'elles viennent maintenant, ces victimes triomphales, prendre place au lieu où le Christ est hostie ; mais sur l'autel celui qui a souffert pour tous , sous l'autel ceux-ci qu'a rachetés sa passion. Je m'étais destiné cette place, car il est digne que le pontife repose où il avait coutume de présenter l'oblation; mais je cède la droite aux victimes sacrées : ce lieu était dû aux martyrs ^ ».

Ambroise devait en effet, dix ans plus tard, venir prendre place à son tour sous l'autel de la basilique Ambrosienne ; il occupa le

204 Le Temps après la Pentecôte.

coté de l'Epîtrc, laissant celui de l'Evangile aux deux martyrs. Au ix* siècle, un de ses successeurs, xVngilbert, réunit les trois corps vénérés dans un même sarcophage de porphyre, qui fut établi dans le sens de la longueur de l'autel, au-dessus des deux tombes primitives. C'est là qu'après nnille ans écoulés, grâce aux travaux nécessités par les réparations de la basilique, ils apparurent de nouveau, le 8 août 1871 , non plus dans le sang qui avait au iv* siècle révélé les martyrs, mais sous une nappe d'eau profondé et limpide : image touchante de cette eau de la Sagesse 1 qui avait coulé si abondamment des lèvres d'Ambroise, devenu l'hôte principal du saint tombeau. C'est là que, non loin de la tombe de Marcelline devenue elle-même un autel , le pèlerin de nos temps amoindris , l'âme remplie des souvenirs du vieil âge, vénère encore ces restes précieux ; car ils demeurent inséparables toujours, dans la châsse de cristal où, placés sous la protection immédiate du Pontife romain -, ils attendent maintenant la

résurrection.

Il est temps de lire la brève Légende qui se rapporte aux deux martyrs.

siL

ERVASius et Protaius, Vitalis et Valeriae filii, quorum pater Ravenna-, m^ter MedioGERVAls et Protais étaient fils de Vital et de Valérie ; leur père et leur mère souffrirent le martyre pour la foi de

I. Prov. xvni, 4; XX, 5; Eccli. XV. 3; etc. — 2. Constitutio Pu IX : Qui attingit a fine usque ad finem fortiter.

SS. Gervais et Protais, Martyrs. 265

lani, pro Christi Domini fide martyrium subierunt, distributo pauperibus patrimonio, domesticos serves libertate donarunt. Quo facto Gentilium sacerdotes immane in illos conceptum odium habebant. Quare, cum Astasius cornes in bellum proficisci vellet, hanc occasionem perdendi pios fratres se nactos esse putaverunt. Itaque Astasio persuadent se a diis admonitos esse, nullo modo eum in bello victorem futurum, nisi Gervasio et Protasio coactis Christum negare, eosdem ad sacra diis facienda compelleret. Quod cum illi detestarentur, Astasius imperavit Gervasium tamdiu cœdi dum inter verbera exspiraret : Protasium fustibus contusum securi percuti jubet. Quorum corpora Philippus Christi servusclamsustulit, et in suis œdibus sepelivit : quae postea sanctus Ambrosius. Dei monitu inventa, in loco sacro et insigni coUocanda curavit. Passi sunt Mediolani decimo tertio calendas julii.

Lest court le récit de vos combats, ô saints martyrs ! Mais si les enseignements de

Jésus-Christ , le premier à Ravenne, celle-ci à Milan. Eux-mêmes, ayant distribué leur patrimoine aux pauvres et affranchi leurs esclaves, s'attirèrent de ce chef une haine sans mesure de la part des prêtres païens. Ceux-ci donc cherchèrent une occasion de perdre les pieux frères, et crurent la trouver dans le dépar.t en guerre du comte Astasius. Ils ont appris des dieux, persuadent-ils à Astasius, qu'il ne sera vainqueur gu'à la condition de forcer rervais et Protais à renier le Christ et à sacrifier aux dieux. Les deux frères ne témoignant qu'horreur d'une telle proposition, Astasius fait battre Gervais jusqu'à ce qu'il expire sous les coups; Protais, broyé sous le bâton, est frappé de la hache. Philippe, serviteur du Christ, enleva leurs corps à la dérobée et les ensevelit dans sa maison; dans la suite, saint Ambroise les ayant découverts par une inspiration de Dieu, prit soin de les placer dans un lieu sacré et illustre. Ils souffrirent à Milan le treize des calendes de juillet.

266 Le Temps après la Pentecôte.

^ot^e vie ne sont point parvenus jusqu'à nous dans le détail que nous aurions souhaité nous pouvons dire avec Ambroise , lorsqu'il vous présentait à son peuple: « Cette éloquence est la meilleure , qui sort du sang • car le sang a une voix retentissante, pénétrant de la terre au cieH. >. Faites-nous comprendre son fort langage. Les veines des chrétiens doivent être toujours prêtes à rendre leur témoignage au Dieu rédempteur iSos générations n'auraient-elles plusdesane dans leurs veines appauvries ? Guérissez leur incurable affaissement ; ce que ne peuvent plus les médecins des âmes, Jésus-Christ le peut toujours.

Levez-vous donc, ô glorieux frères: enseignez-nous la voie royale du dévouement et de la souffrance. Ce ne peut être en vain que nos yeux misérables ont pu, dans ces temps, vous contempler comme ceux d'Ambroise : si Dieu vous révèle de nouveau à la terre après tant de siècles, il a en cela les mêmes vues qu autrefois: relever par vous l'homme et la société d une servilité funeste , chasser l'erreur, sauver l'Eglise qui ne peut périr, mais qu il aime a délivrer par ses saints. Reconnaissez par de di^gnes services la protection dont Fierre, maigre sa captivité, couvre vos restes. Que xMilan soit digne de vous et d'Ambroise Visitez encore tant de contrées, proches ou lointaines, qu'enrichit autrefois le sang trouvé dans votre tombe. La France, qui vous fut si dévouée, qui plaça cinq de ses cathédrales

SS. Gervais et Protais, Martyrs. 267

sous votre vocable glorieux , attend de vous un secours spécial : ranimez en elle, 6 martyrs, la dévotion des anciens jours; dégagezla des sectes et des traîtres ; qu'elle se retrouve bientôt le soldat de Dieu !

A succession des Papes est l'un des objets principaux auxquels s'emploie l'Esprit-Saint depuis sa venue dans le monde. Leur légitimité, comme successeurs de Pierre, est en effet intimement liée à la légitimité de l'Eglise elle-même en qualité d'Epouse du Fils de Dieu ; et c'est pourquoi, chargé de conduire l'Epouse à l'Epoux, l'Esprit ne permet pas qu'elle s'égare à la suite des intrus. L'inévitable jeu des passions humaines, intervenant dans l'élection du vicaire de l'HommeDieu, peut quelque temps parfois rendre incertaine la transmission du pouvoir spirituel ; mais lorsqu'il est avéré' que l'Eglise, en possession de sa liberté gardée ou reconquise, reconnaît dans un Pape jusque-là douteux le Pontife souverain, cette reconnaissance est la preuve que, de ce moment du moins, l'occupant du Siège apostolique est investi par Dieu même. Cette doctrine, l'Esprit-Saint la confirme en lui donnant, dans le Pontife que nous célébrons aujourd'hui, la consécration du martyre.

Saint Agapit I" venait de mourir à Constantinople, où Théodat, roi des Goths, avait obtenu qu'il se rendît pour apaiser la colère de Justinien excitée par ses trahisons. A peine la nouvelle de cette mort fut-elle parSaint Silvère, Pape et Martyr. 26g

venue au prince arien, que, dans la crainte de voir porter au trône pontifical un élu défavorable à ses prétentions, il désigna impérativement comme successeur du Pape défunt le diacre Silvère. Deux mois après, la justice de Dieu frappait le tyran et délivrait TEglise. Nul doute que Rome n'eût alors été dans son droit, en rejetant le chef qu'on avait prétendu lui imposer de vive force : ce n'est point aux princes cjue le Seigneur a remis l'élection de son vicaire en terre. Mais, étranger aux violences dont sa personne avait été l'occasion , Silvère par ailleurs était digne en tout du pontificat suprême ; le clergé romain, redevenu libre, ne songea point à lui retirer une adhésion jusque-là discutable ; et dès ce moment, chef incontesté de l'Eglise, le successeur d'Agapit apparut comme le véritable élu du Seigneur. Dans un temps plein d'embûches, il comprit ce qu'exigeait le devoir de sa charge, et préféra un exil qui devait lui coûter la vie à l'abandon du poste où l'avait mis l'Esprit-Saint. L'Eglise reconnaissante le constate en sa courte Légende. Aussi, lorsque la mort vint frapper lePontife dans la terre de son bannissement, l'armée des martyrs ouvrit ses rangs pour le recevoir.

SILVÈRE, né en Campanie, fut le successeur d'Agapit dans le pontificat. Il fit briller sa doctrine et sa sainteté dans la poursuite des hérétiques, et sa force d'âme apparut tout entière dans la manière dont il maintint le

SiLVERius Campanus , post Agapitum proxime Pontifex creatus est : cujus doctrina et sanctitas illuxit in insectandis hœreticis, et constantis animi magnitude perspecta est in tuendo

2-] 0 Le Temps après la Pentecôte.

juJicio Agapiti. Nam Anthimum, quem, quia Eutychianam hœrcsim defendebat, Agapitus ab episcopatu Constantinopolitano deposuerat, cum a Theodora Augusta sxpissirae rogatus esset, restituere noluit.

QUAMOBRE.M irata mulier mandat Belisario ut Silverium mittat in exilium. Qui exsulavit in insula Pontia, unde his verbis scripsisse fertur ad Amatorem episcopum : Sustenter pane tribulationis et aqua angustice ; nec tamen dimisi, aut dimitto officium raeum. Et sane, brevi incommodis œrumnisque confectus , obdormivit in Domino, duodecimo calendas julii ; cujus corpus Romam delatum, et in Basilica \'aticana depositum , raultis miraculis illustratura fuit. Praefuit Ecclesine annos très et amplius, creatis mense decembri presbyteris

tredecim, diaconis quinque, episcopis per diversa loca decem et novem.

jugement d'Agapit. Malgré les instances réitérées de l'impératrice Theodora, il se refusa à rétablir Anthime qu'Agapit avait déposé de l'évéché de Constantinople comme fauteur de l'hérésie eutychienne.

ENDUE furieuse, Theodora me vover Silvère en exil.

IX manda à Bélisaire d'enL'île

Pontia fut le lieu de son bannissement. On rapporte qu'il écrivait de là en ces termes à l'évéque Amator : Je vis d'un pain de tribulation et d'une eau d'angoisse ; et cependant je n'ai point abandonné, je n'abandonne point ma charge. Bientôt, en effet, usé de chagrins et de souffrances, il s'endormit dans le Seigneur le douze des calendes de juillet. Son corps, porté à Rome et déposé dans la basilique Vaticane, a été illustré par de nombreux miracles. Il fut trois ans et plus à la tête de l'Eglise ; il créa, au mois de décembre, treize prêtres, cinq diacres et dix-neul évêques pour divers lieux.

ES eaux de la tribulation ont traversé votre , âme 1, saint Pontife. Ce ne sont point

Saint Silvère, Pape et Martyr. 2^1

les césars idolâtres qui furent vos persécuteurs. Ce ne fut pas même, comme pour Jean I" votre prédécesseur presque immédiat sur le siège pontifical et dans l'arène du martyre, un prince hérétique qui déchargea sur vous sa haine de sectaire. Mais la rancune d'une femme indigne, servie par des trahisons parties du sanctuaire, s'acharna contre vous. Avant même que la mort eût fait en vous son oeuvre, il se serait trouvé quelqu'un parmi vos fils pour convoiter le lourd fardeau de votre héritage. Mais quel homme donc eût pu dénouer l'indissoluble lien qui vous attachait à l'Eglise ? l'usurpateur n'eût été qu'un intrus, jusqu'à ce que les m.érites tout-puissants de votre mort glorieuse eussent obtenu le changement du mercenaire en légitime pasteur, et fait de Vigile luimême l'héritier de votre courage 1. Ainsi l'invisible chef de l'Eglise aurait-il permis, pour la honte de l'enf'er, que l'ambition portât ses scandales dans le Saint des Saints même. L'inébranlable foi des peuples, en ce siècle qui fut le vôtre, n'en devait point souffrir ; et la lumière résultant de ces faits lamentables apprendrait mieux aux âges

I. Notre rôle ici n'est point de devancer l'Eglise dans la défense de quelques-uns de ses Pontifes, Toutefois, l'apologétique a d'autres devoirs ; le nôtre est de rappeler que la mémoire du successeur de saint Silvère a trouvé de savants défenseurs. Vigile n'est point, il est vrai, l'objet d'un culte public, et dès lors l'Eglise n'a pas à répondre de sa sainteté ; il en est autrement pour Silvère ; mais toute apologie du premier qui ne va pas à diminuer la grandeur morale de ce dernier, garantie par l'Eglise, est licite et louable.

2']2 Le Temps après la Pentecôte.

suivants que le caractère personnel d'un pape, et ses fautes mêmes, n'affectent point les célestes prérogatives assurées par Dieu au vicaire de soîî Christ. Gardez en nous, ô Silvère, le fruit de ces tristes enseignements. Bien pénétré des vrais principes, "le peuple chrétien ne verra jamais s'affaiblir en lui le respect dû à Dieu dans ses représentants, quels qu'ils soient ; et le scandale, d'où qu'il Vienne, sera impuissant à entamer sa foi.

H ! combien grande est la gloire de « Louis tils d'Ignace ! Je ne l'au(( rais jamais cru, si mon Jésus ne « me l'avait montrée. Je n'aurais c jamais cru qu'il y eût dans le ciel de gloire « aussi grande ». C'est Madeleine de Pazzi, dont nous célébrions il y a moins d'un mois la mémoire, qui s'exprime ainsi dans l'une de ses admirables extases. Des hauteurs du Carmel, d'où sa vue plonge par delà les cieux, elle révèle au monde l'éclat dont rayonne au milieu des célestes phalanges le jeune héros que nous fêtons en ce jour.

Et pourtant, la vie si courte de Louis n'avait semblé offrir aux yeux distraits du grand nombre que les préliminaires, pour ainsi dire, d'une existence brisée dans sa fleur avant d'avoir donné ses fruits. Mais Dieu ne compte pas comme les hommes, et leurs appréciations sont de peu de poids dans ses jugements. Pour ses saints mêmes, le nombre des années, les actions éclatantes, remplissent moins une vie à ses yeux que l'amour. L'utilité d'une existence humaine ne doit-elle pas s'estimer, par le fait, à la mesure de ce qu'elle produit de durable ? Or, au delà du temps la charité reste seule, fixée

2/4 ^(^ Temps après la Pentecôte.

pour jamais au degré d'accroissement guc cette vie passagère a su lui donner. Peu importe donc si, sans la durée, sans les œuvres qui paraissent, l'élu de Dieu développe en lui l'amour autant et plus que tel autre dans les labeurs, si saints qu'ils soient, d'une longue carrière admirée par les hommes.

L'illustre Compagnie qui donna Louis de Gonzague à l'Eglise, doit la sainteté de ses membres et la bénédiction répandue sur leurs œuvres, à la fidélité qu'elle professa toujours pour cette importante vérité où toute vie chrétienne doit chercher sa lumière. Dès le premier siècle de son histoire, il semble que le Seigneur Jésus, non content de lui laisser prendre pour elle son nom béni, ait eu à cœur de faire en sorte qu'elle ne pût oublier jamais où résidait sa vraie force, dans la carrière militante et active entre toutes qu'il ouvrait devant elle. Les œuvres resplendissantes d'Ignace son fondateur, de François Xavier l'apôtre des Indes, de François de Bor^ia la noble conquête de l'humilité du Christ, manifestèrent en eux à tous les regards une merveilleuse sainteté ; mais elles n'eurent point d'autre base que les vertus cachées de cet autre triumvirat glorieux où, sous l'œil de Dieu, par la seule force de l'oraison contemplative, Stanislas Kostka, Louis de Gonzague et Jean Berchmans s'élevèrent dans ce môme siècle jusqu'à l'amour, et, par suite, jusqu'à la sainteté de leurs héroïques pères.

C'est encore Madeleine de Pazzi, la dépositaire des secrets de l'Epoux, qui nous révélera ce mystère. Dans le ravissement où la

Saint Louis de Gon:^ague, Confesseur. 2y5

gloire de Louis se découvre à ses yeux, elle continue sous le souffle de l'Esprit divin : « Qui jamais expliquera, s'écrie-t-elle, le prix « et la puissance des actes intérieurs ? La « gloire de Louis n'est si grande, que parce « qu'il opérait ainsi au dedans. De l'intérieur « à ce qui se voit, aucune comparaison n'est « possible. Louis, tant qu'il vécut sur terre, « eut l'œil attentif au regard du \^erbe, et « c'est pourquoi il est si grand. Louis fut un « martyr inconnu : quiconque vous aime, « mon Dieu, vous connaît si grand, si intîni« ment aimable, que ce lui est un grand « martyre de reconnaître qu'il ne vous aime « pas autant qu'il désire aimer, et que vous « n'êtes pas aimé de vos créatures, mais « offensé !... Aussi lui-même fit son martyre. « Oh ! combien il a aimé sur terre ! c'est « pourquoi, maintenant au ciel, il possède (( Dieu dans une souveraine plénitude d'a« mour. Mortel encore, il déchargeait son « arc au cœur du Verbe ; et maintenant qu'il « est au ciel, ces flèches reposent dans son « propre cœur. Car cette communication de « la divinité qu'il méritait par les flèches de « ses actes d'amour et d'union avec Dieu, « maintenant, en toute vérité, il la possède et « l'embrasse. »

Aimer Dieu, laisser sa grâce tourner notre cœur vers l'infinie beauté qui seule peut le remplir, tel est donc bien le secret de la perfection la plus haute. Et qui ne voit combien cet enseignement de la fête présente, répond au but que poursuit l'Esprit-Saint depuis sa venue dans les jours de la glorieuse Pentecôte? Ce suave et silencieux enseisnement, Louis

2-] 6 Le Temps après la Pentecôte.

le donna partout où s'arrêtèrent ses pas durant sa courte carrière. Né pour le ciel, dans le saint baptême, avant même que de naître complètement à la terre, il fut un ange dès son berceau; la grâce, passant de lui dans les personnes qui "le portaient entre leurs bras, les remplissait de sentiments célestes. A quatre ans , il suivait dans les camps le marquis son père; et quelques fautes inconscientes, qui n'avaient pas même terni son innocence, devenaient, pour toute sa vie, le point de départ d'une pénitence qu'on eût prise pour l'expiation nécessaire au plus grand des pécheurs. Il n'avait que neuf ans, lorsque, conduit à Florence pour s'y perfectionner dans l'étude de la langue italienne, il se montra l'édification de la cour du duc François où grandissait alors la future reine de France, Marie de Médicis, plus jeune que Louis de quelques années; les attraits de cette cour, la plus brillante de l'Italie, ne réussirent qu'à le détacher pour jamais du monde ; ce fut alors qu'aux pieds de la miraculeuse image de l'Annonciade, il consacra à Notre-Dame sa virginité.

L'Eglise elle-même, dans la Légende, nous dira le reste de cette vie, où, comme il arrive toujours chez les âmes pleinement dociles à l'Esprit-Saint , la plus céleste piété ne fit jamais tort aux devoirs de la terre. C'est parce qu'il fut véritablen-ient le modèle en tout de la jeunesse studieuse , que Louis mérita d'en être déclaré protecteur. Intelligence d'élite , fidèle au travail comme à la prière au milieu du tumulte des villes, il se rendit maître de toutes les sciences alors exigées

Saint Louis de Gon^^agiie, Confesseur. 2j']

d'une personne de sa condition. Des négociations épineuses concernant les intérêts de ce siècle, lui furent plus d'une fois confiées ; et l'on vit à quel point il eût excellé dans le gouvernement des hommes et le maniement cies affaires. Là encore, il devait servir d'exemple à tant d'autres, que leurs proches ou de taux amis prétendent retenir sur le seuil de la vie religieuse par la considération du bien qu'ils sont capables de faire, du mal qu'ils pourraient empêcher: comme si le Très-Haut, pour sa part de réserve plus spéciale au milieu des nations, devait se contenter des nullités impuissantes ; comme si les aptitudes de la plus riche nature ne pouvaient pas toujours se retourner sers Dieu leur principe, d'autant mieux et plus complètement qu'elles sont plus parfaites. Ni l'Etat , ni l'Eglise, au reste, ne perdent jamais rien à cette retraite pour Dieu, à cet abandon apparent des sujets les meilleurs : si , dans l'ancienne loi, Jéhovah se montrait jaloux qu'on offrit à son autel le meilleur en toute sorte de biens, ce n'était pas pour appauvrir son peuple ; qu'on le reconnaisse ou non, la principale force de la société , la source des bénédictions qui

tardent le monde, résidera toujours dans ces olocaustes aimés du Seigneur.

LOUIS eut pour père Ferdi. nand de Gonzague, marquis de Castiglione délie Stivere. Comme il se trouvait en danger de la vie, on précipita son baptême, de sorte qu'il parut naître au ciel avant de naître à la terre. Sa fidélité

ALOYSIUS. Ferdinandi . Gonzagœ Castellionis Stiverorum Marchionis filius, festinato propter vitœ periculum baptismo, prius cœlo quam terris nasci visus.primam illam gratiam tim constanter retinuit, ut in ea confirmatus crederetur. A primo rationis usu , quo se Deo statimobtuht, vitam duxit quotidie sanctiorem . Novennis Florentine ante arambeaXX Virginis, quam parentis loco semper habuit, perpetuam virginitateni vovit ; eamque, insigni Dei beneficio, nulla mentis aut corporis pugna tentatam servavit. Reliquas animi perturbationes cœpit aetate illa tam fortiter comprimere, ut ne primo quidem earum motu deinde incitaretur. Sensus etiam, oculos prascipue, ita cohibuit, ut non modo illos nunquam in faciem intenderit Mariae Austriacas, quam plures annos inter honorarios Hispani^rum principis ephebos fere quotidie salutavit ; sed a matris etiam vultu contineret : homo propterea sine carne, aut angélus in carne merito appellatus.

ADJECIT sensuum custodiae corporis cruciatum. Tria singulis hebdomadis jejunia, eaque plefut toujours telle ensuite à garder cette première grâce,

3u'on le croyait confirmé ans l'innocence. Le premier usage qu'il fit de sa raison fut de s'offrir à Dieu ; et chaque jour, depuis lors, le vit croître en sainteté. N'étant âgé que de neuf ans, à Florence, devant l'autel de la bienheureuse Vierge qu'il honora toujours comme sa mère, il fit vœu de perpétuelle virginité ; jamais, par un insigne bienfait du Seigneur, aucun combat du corps ou de l'âme ne lui disputa cette Aertu. Dès cet âge, il s'appliqua si fortement à réprimer les autres troubles intérieurs, qu'il en vint à ne pas même en éprouver la première atteinte . Il maîtrisait ses sens, surtout ses yeux : attaché comme page d'honneur à la personne de l'infant d'Espagne, presque tous les jours durant plusieurs années il eut à saluer l'impératrice Marie d'Autriche, sans avoir une seule fois pour cela remarqué ses traits ; il usait de cette réserve à l'égard même de sa mère. Aussi fut-il à bon droit appelé un homme sans la chair ou un ange dans la chair.

NON content de veiller sur ses sens, il tourmentait son corps. Il jeîinait trois fois la semaine, se contentant souvent d'un peu de pain et d'eau, quoique, à vrai dire, son jeûne alors parût plutôt perpétuel; car une once à peine de nourriture suffisait à ses repas. Souvent aussi, trois fois le jour il ensanglantait son corps par les fouets et les chaînes de fer ; quelquefois, il remplaçait par ses éperons et des laisses de chiens le cilice et la discipline qui lui manquaient. 11 introduisait secrètement dans son lit des morceaux de bois pour en combattre la mollesse, et aussi afin de s'éveiller plus tôt pour prier. Car il passait une grande partie de la nuit, même en hiver, n'ayant que sa chemise pour vêtement, à genoux par terre, ou, de fatigue, étendu et prosterné, dans la contemplation des choses célestes. Il demeurait ainsi immobile parfois jusqu'à trois, quatre ou cinq heures, et tant qu'il n'avait point, au moins durant une heure pleine, évité toute distraction. Cette constance lui valut une telle stabilité de son âme dans l'oraison, qu'elle ne s'égarait jamais ailleurs, et restait comme fixée en Dieu dans une extase sans fin. Ce fut enfin pour s'attacher uniquement au Seigneur, qu'après avoir triomphé de son père dans un très rude combat de trois années, il renonça en faveur

rumque modico pane et aqua tolerabat. Quanquam perpetuum fuisse per id tempus ipsius jejunium videri potest, cum ejus prandia ferme vix unciam asquarent. Saspe etiam ter in die se funibus aut catenis cruentabat : flagella quandoque canum loris, cilicia equorum calcaribus supple.- vit. Mollem lectulum clam injectis asserum fragmentis asperabat, eo etiam ut citius ad orandum excitaretur.Magnam quippe noctis partem, summa etiam hieme , solo tectus indusio, positis humi genibus, vel prœ languore jacens ac pronus , in cœlestium contemplalione traducebat.Interdiuquoque très, quatuor, quinque horas in ea perstabat immotus ; donec unam saltem animo nusquam distracto percurrisset. Cujus Constantin prœmium fuit stabilitas mentis inter orandum alio non vagantis, imo perpétua velut exstasi in Deo defixae. Ei demum ut unice adhcereret, victo post triennale acerrimum certamen pâtre, et aviti principatus jure in fratrem tianslato, Societati Jesu, ad quam cœlesti voce

2So Le Temps après la Pentecôte.

Matriti fuerat accitus, Romae se adjunxit.

IN tirocinio ipso virtutum omnium mngister haberi cœpit. Exaclissima in eo erat legum etiam minimarum custodia , mundi contemptus singularis, implacabile odium sui : Dei vero amor tam ardens , ut corpus etiam sensim absumeret. Jussus propterea mentcm a diviois rébus tantisper avertere , occurrentem sibi ubiqiie Deum irrito conatu fugiebat. Mira etiam proximos charitate ampkxus , in publiais, quibus alacriter ministrabat,nosocomiis, contagio«am luem traxit. Qua lente consumptus, die quem prasdixerat. undecirao calendas julii, aetatis anno quarto et vigesimo jam inchoato, cum antea flagellis caïdi, atque humi stratus mori postulasset, migravit in calum. Ibi eum sancta Maria Magdalena de Pazzis tanta frui gloria, Deo monstrante , vidlt , quantam vis esse in cœlo credidisset ; ipsumque sancde son frère aux droits qu'il possédait à la principauté de ses ancêtres, et entra à Rome dans la Société de Jésus, suivant en cela un appel qu'il avait entendu du ciel à Madrid.

IL apparut dès le noviciat comme un maître en toutes les vertus. On remarquait en lui une fidélité absolue aux moindres règles, un mépris singulier du monde, une haine de soi implacable, et, par contre, un amour de Dieu si ardent, qu'il consumait peu à peu jusqu'au corps. Pour cette raison, on lui donna l'ordre de détourner pour un temps sa pensée des choses divines : mais c'était en vain qu'il s'efforçait de fuir, où que ce fût, la rencontre de son Dieu. Il manifestait également pour le prochain une admirable charité : son zèle à soigner les ma'adies pestilentielles dans les hôpitaux, le fit atteindre du mal qui le consuma lentement. Il quitta cette terre pour le ciel au jour qu'il avait prédit, le onze des calendes de juillet, dans sa vingt-quatrième année ; l'une de ses dernières prières avait été qu'on voulût bien le flageller encore, et le laisser mourir étendu par terre. Dieu le montra à sainte Marie Madeleine de Pazzi dans une gloire si grande, qu'elle n'auSaint Louis de Gon^ague, Confesseur. 2 Si

rait pas cru qu'il y en eût une pareille au ciel ; elle déclara que sa sainteté était extraordinaire, et que la charité avait fait de lui un martyr inconnu. Il fut également illustré par de nombreux et grands miracles, lesquels ayant été prouvés juridiquement, Benoît XIII inscrivit l'angélique jeune homme aux fastes des Saints, en le donnant comme modèle d'innocence et de chasteté, et comme protecteur, principalement à la jeunesse studieuse.

timonia insignem, et charitate martyrem incognitum fuisse prœdicavit. Multis etiam.magnisque claruit miraculis. Quibus rite probatis, Benedictus Decimustertius Sanctorum fastis angelicum juvcnem adscripsit, atque innocenticB et castitatis exemplar simul et paîronum studiosœ praesertim juventuti dédit.

LA prudence de l'homme lui tient lieti de cheveux blancs, dit le Sage ; la vieillesse vraiment vénérable ne s'estime point au nombre des années 1. » Et c'est pourquoi, ô Louis, vous occupez une place d'honneur parmi les anciens de votre peuple. Gloire de la Compagnie sainteaumilieu de laquelle, en si peu de temps, vous remplîtes la course d'une longue existence, obtenez qu'elle continue de garder précieusement, pour elle et les autres, l'enseignement qui se dégage de votre vie d'innocence et d'amour. Le seul vrai gain de l'homme à la fin de sa carrière est la sainteté, et c'est au dedans que la sainteté s'acquiert ; les œuvres du dehors n'entrent en compte pour Dieu, que selon la pureté du souffle intérieur qui les inspire ; si l'occasion fait défaut pour ces œuvres, l'homme peut y suppléer en se rapprochant du Seigneur,

2^2 Le Temps après la Pentecôte.

dans le secret de son âme, autant et plus qu'il n'eût fait par elles. Ainsi ravie2:-\ous compris; et l'oraison, qui vous tenait absorbé dans ses inénarrables délices, en vint à égaler votre mérite à celui des martyrs. Aussi, de quel prix n'était pas à vos yeux ce céleste trésor de l'oraison , toujours a notre portée comme il le fut à la votre ! Mais pour y trouver comme vous la voie abrégée de toute perJection, selon vos propres paroles, il y faut la persévérance et le soin d éloigner de l'âme, par une répression généreuse de la nature, toute émotion qui ne serait pas de Dieu. Gomment une eau bourbeuse ou agitée par les vents, reproduirait-elle l'image "de celui qui se tient sur ses bords ? ainsi l'âme souillée, et celle-là même qui , sans être l'esclave des passions, n'est point maîtresse encore de toute agitation provenant de la terre, n'arrivera point au but de l'oraison qui est de reproduire en elle l'image tranquille de son Dieu.

La reproduction du grand modèle fut parfaite en vous ; et l'on put constater combien la nature en ce qu'elle a de bon , loin de pâtir et de perdre, gagne au contraire à cette refonte au divin creuset. Même en ce qui touche les plus légitimes affections, vous n'aviez plus de regards du côté de la terre; mais voyant tout en Dieu, combien les sens n'étaient-ils pas dépassés dans leur infirmité menteuse, et combien aussi par là même croissait votre amour ! Témoins vos suaves prévenances, ici-bas et du haut du ciel , pour l'admirable mère que vous avait donnée le Seigneur: où trouver plus de tendresse que dans les épanSaint Louis de Gon^ague, Confesseur. 2 83

chements de la lettre si belle écrite par vous à cette digne mère d'un saint, dans les derniers jours de votre pèlerinage ? et quelle délicatesse exquise ne vous conduisait pas à lui réserver votre premier miracle, une fois dans la gloire! Par ailleurs, TEsprit-Saint, en vous embrasant de tous les feux de la divine charité, développait en vous pour le prochain un amour immense ; car la charité est une ; et on le vit bien, quand vous sacrifiâtes votre vie pour les malheureux pestiférés.

Ne cessez pas, illustre Saint, d'assister nos misères ; soyez propice à tous. Conduite par le successeur de Pierre au pied de votre trône, la jeunesse surtout se réclame de votre puissant patronage. Dirigez ses pas sollicites en tant de sens contraires ; que la prière et le travail pour Dieu soient sa sauvegarde; éclairez-la, lorsque s'impose à elle le choix d'un état de vie. Puissiez-vous , durant ces critiques années de l'adolescence, user pour elle largement de votre beau privilège et protéger dans vos dévots clients ■ l'angélique vertu ! Enfin, ô Louis, que ceux-là mêmes qui ne vous auront pas imité innocent, vous suivent du moins dans la pénitence, ainsi que l'Eglise le demande au Seigneur en ce jour de votre fête.

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["ANS les jours de l'enfance du Sauveur , Félix de Noie était venu réjouir nos yeux par le spectacle de sa sainteté triomphante et si humble^ qui nous révèle sous un de ses aspects les plus doux la puissance de notre Emmanuel. Illuminé de tous les feux de la Pentecôte, Paulin s'élève de cette même ville de Noie à son tour, faisant hommage de sa gloire à celui dont il fut la conquête" La voie sublime par laquelle il devait gagner les sommets des cieux, ne s'otfrit point à lui, en efFet, tout d'abord ; et ce fut Félix qui, sur le tard déjà , jeta dans son âme les premiers germ.es du salut.

Héritier d'une fortune immense, à vingt-cinq ans préfetde Rome, sénateur etconsul, Paulin était loin de penser qu'il pût y avoir une carrière plus honorable pour lui, plus profitable au monde , que celle où l'engageaient ainsi les traditions de son illustre f'amille. Et certes alors, au regard des sages de ce siècle, c'était une vie intègre, s'il en fut, que la sienne, entourée des plus nobles amitiés , soutenue par l'estime méritée des petits et des grands, trouvant son repos dans ce culte des lettres qui, dès les années de son adolescence, l'avait rendu

Saint- Paulin, Evêque et Confesseur. 285

l'honneur de la brillante Aquitaine où Bordeaux lui donna le jour. Combien, qui ne le valaient pas, sontaujourd'hui encore proposés pour modèles d'une vie laborieuse et féconde ? Un jour cependant, voici que ces existences qui semblent si remplies, n'offrent plus à Paulin lui-même que le spectacle d'hommes « tourbillonnant au milieu de jours vides, et, pour trame de leur vie, tissant d'œuvres vaines une toile d'araignée ' ! » Que s'est-il donc passé ? C'est qu'un jour, dans la fertile Gampanie soumise à son gouvernement, Paulin s'est rencontré près de la tombe de l'humble prêtre proscrit jadis par cette Rome, dont les terribles faisceaux qu'on

f)orte devant lui signifient la puissance : et es flots d'une lumière nouvelle ont envahi son âme: Rome et sa puissance sont rentrées dans la nuit, devant l'apparition « des grands droits du Dieu redoutable ^ ». A plein cœur, le descendant des vieilles races qui soumirent le monde donne sa foi à Dieu ; le Christ qui se révèle à lui dans la lumière de Félix, a conquis son amour 3. Assez cherché, assez couru vainement; il trouve enfin, et ce qu'il trouve, c'est que rien ne vaut mieux que de croire à Jésus-Christ^. Dans la droiture de sa grande âme, il ira jusqu'aux dernières conséquences de ce principe nouveau qui remplace pour lui tous les autres. Jésus a dit : « Si tu veux être parfait, « va, vends ce que tu as et donne-le aux pauI. Paulin. Ep. xxxvi, 3, ad Amandum. — 2. Poema. xrii, ad Jovium, vers. 83-85. — 3. Poem. xxi, natam. xin, V. 365-374. — 4. Poem. ultimum, v. i-3.

2 8Ô Le Temps après la Pentecôte.

« vres ; et puis viens, suis-moi'. «Paulin n'hésite pas. Ce n'est pas lui qui négligera le meilleur, et préférera le moindre^ ; parfait jusque-là pour le monde, pourrait-il maintenant ne point l'être pour Dieu ? A l'œuvre donc ! déjà ne sont plus à lui ces possessions immenses, que l'on appelait des royaumes 3; les divers peuples de l'empire, c'nez qui s'étendaient au soleil ces incalculables richesses , sont dans la stupeur d'un commerce nouveau : Paulin vend tout, pour acheter la croix et suivre avec elle son Dieu *. Car, il le sait : l'abandon des biens de ce monde n'est que l'entrée du stade, et non la course ellemême ; l'athlète n'est pas vainqueur par le seul fait qu'il laisse ses habits, mais il ne se dépouille que pour commencer à combattre; et le nageur a-t-il donc passé le fleuve, parce que déjà il est nu sur le bord ^ ?

Paulin, dans son empressement, a coupé plutôt qu'il n'a détaché le câble qui retenait sa barque au rivage '\ Le Christ est son nautonier '. Aux applaudissements de sa noble épouse Thérasia, qui ne sera plus que sa sœur et son émule, il vogue jusqu'au port assuré de la vie monastique, ne songeant qu'à sauver son âme ^. Un seul point le tient encore en suspens : se retirera-t-il à Jérusalem , où tant de souvenirs semblent appeler un disciple du Christ ? Mais, avec la

I. Matth. XIX, 21. — 2. Epist. XXXV, ad Delphinum.

— 3. AusoN. Ep. xxni, ad Paulin., v. 1 16. — 4. Poem. XXI, natal, xiil, v. 426-427. — 5. Ep. xxiv, 7, ad Severiim. — 6. Hieron. Ep. un, 10, ad Paulin. —

7. Poem. ultim., V. I 58. — 8. Ep. XVI, 8, ad Jovium.

Saint Paulin, Evéque et Confesseur. 287

franchise de sa forte amitié , Jérôme qu'il a consulté lui répond : u Aux clercs les villes, aux moines la solitude. Ce serait une suprême folie que de quitter le monde, pour vivre au milieu d'une roule plus grande qu'auparavant. Si vous voulez être ce qu'on vous nomme, c'est-à-dire moine , c'est-à-dire seul, que faites-vous dans les villes, qui, à coup sûr, ne sont pas l'habitation des solitaires, mais de la multitude ? Chaque vie a ses modèles. Nos chefs à nous sont les Paul et les Antoine, les Hilarion et les Macaire ; nos guides , Elle , Elisée , tous ces fils des Prophètes qui habitaient dans la campagne et les solitudes, et dressaient leurs tentes près des bords du Jourdain 1. »

Paulin suivit les conseils du solitaire de Bethléem; préférant son titre de moine à l'habitation même de la cité sainte, il chercha le petit champ dont lui parlait Jérôme, au territoire de Noie, mais en dehors de la ville, près de la glorieuse tombe où il avait vu la lumière. Jusqu'à son dernier jour, Félix lui tiendra lieu ici-bas de patrie, d'honneurs, de fortune , de parenté. C'est dans son sein, comme dans un nid très doux, qu'il fera sa croissance , changeant par la vertu de la divine semence du Verbe qui est en lui sa forme terrestre, et recevant dans son être nouveau les célestes ailes, objet de son ambition, qui rélèveront jusqu'à Dieu -. Que le monde ne compte plus sur lui pour relever ses fêtes, ou lui confier ses charges: ab!. HiERON. Eç, Lvui , 4-5, ad Paulin. — 2. Poem. natal, iv, v. i5-2o.

2 8S Le Temps après la Pentecôte.

sorbe dans la pénitence et rhuiniliation volontaire, l'ancien consul n'est plus que le dernier des serviteurs du Christ et le gardien d'un tombeau'.

A la nouvelle d'un pareil renoncement donne en spectacle au monde, la joie fut grande parmi les saints du ciel et de la terre ; mais non moindre se manifesta l'ctonnement indigné, le scandale 2 des politiques, des pruden'ts du siècle, de tant d'hommes pour qui l'Evangile ne vaut, qu'autant qu'il ne heurte pas les préjugés à courte vue de leur sagesse mondaine. « Que vont dire les grands^' écrivait saint Ambroise. D'une telle famille, d'une telle race, si bien doué, si éloquent, quitter le sénat, arrêter la succession d'une pareille suite d'ancêtres : cela ne se peut supporter. \'oilà bien ces hommes, qui, quand il s'agit de leurs fantaisies, ne trouvent point étrange de s'intliger les transformations les plus ridicules ; arrive-t-il qu'un chrétien soucieux de la perfection change de costume , ils crient à l'indignité 3 ! »

Paulin ne s'émut point de ces attaques, pas plus qu'il ne compta que son exemple serait suivi d'un grand nombre. Il savait que Dieu manifeste en quelques-uns ce qui pourrait profiter à tous, s'ils le voulaient, et que cela suflit à justihersa Providence *. Comme le voyageur ne se laisse point détourner de sa route par les aboiements des chiens qui

I. Poem. xn, natal, i, v. 3 1-38. — 2. I Cor. l, 23.

r- 3. Ambr. Ep. Lvni, 3, ad Sabinum. — 4. Paulîn. £li. xxxvni. 7, aJ Apruin.

Saint Paulin, Evêque et Confesseur. 28g

le regardent passer, ceux, disait-il, qui s'engagent dans les étroits sentiers du Seigneur, doivent négliger les réflexions des profanes et des sots, se félicitant de déplaire à qui Dieu déplaît ; l'Ecriture nous suffit pour savoir que penser d'eux et de nous 1.

Résolu de ne point répondre, et délaisser les morts ensevelir leurs morts -, une exception toutefois s'imposa au cœur de notre saint, par le côté des sentiments les plus délicats, en faveur d'Ausone son ancien maître. Paulin était resté l'élève préféré du rhéteur fameux à l'école de qui venaient se former, dans ces temps, les empereurs eux-mêmes ; Ausone toujours s'était montré pour lui un ami, un père ; l'âme transpercée par le départ de ce tils de sa tendresse, le vieux poète avait exhalé ses plaintes en des accents qui touchèrent celui-ci. Paulin voulut tâcher d'élever cette âme qui lui était chère au-dessus des futilités de la forme, et des mythologiques vanités oîi continuait de s'enfermer sa vie ; il justifia donc sa démarche dans un poème dont la grâce exquise devait charmer Ausone, et f'amener peut-être à goûter la profondeur du sens chrétien, qui inspirait à son ancien élève une poésie si nouvelle pour le disciple attardé d'Apollon et des Muses.

« Père, lui disait-il, pourquoi vouloir me rappeler au culte des Muses? Une autre puissance domine aujourd'hui mon âme, un Dieu Plus grand qu'Apollon. Le vrai, le bon, je ai trouvé à la source même du bien et de la vérité, en Dieu vu dans son Christ. Echan1. Ep. I, 2, 6, ad Severum. — 2. Matth. vin, 22.

2 go Le Temps après la Pentecôte.

géant sa divinité pour notre humanité dans un commerce sublime, homme et Dieu, ce maître des vertus transforme notre être, et remplace par de chastes voluptés les plaisirs d'autrefois. Par la foi dans la vie future. il dompte en nous les vaines agitations de la vie présente. Ces richesses que nous semblons mépriser, il ne les rejette pas comme impures ou sans prix; mais, apprenant à les mieux aimer, il nous les fait confier à Dieu qui, en retour, promet davantage. N'appelez pas stupide celui qui s'adonne au plus avantageux, au plus sûr des négoces. Et la piété, pourrait-elle donc être a1?sente d'un chrétien ? et pourrais-je ne pas vous la témoigner, 6 père à qui je dois tout: science, honiieurs, renommée ; qui, par vos soins, m'avez, en cultivant ses dons, préparé pour le Christ ? Oui ; le Christ s'apprête à vous récompenser, pour ce fruit qu'a nourri votre sève : ne rejetez pas sa louange, ne reniez pas les eaux parties de vos fontaines. Mon eloignement irrite votre tendresse ; mais pardonnez à

aui vous aime, si je fais ce qui est expéient. J'ai voué mon cœur à Dieu, j'ai cru au Christ ; sur la foi des divins conseils, j'ai acheté des biens du temps la récompense éternelle. Père, je ne puis croire que cela soit par vous taxé de folie. Pareils errements ne m'inspirent aucun repentir, et il me plaît d'être tenu pour insensé par ceux qui suivent une voie contraire ; il me suffit que mon sentiment soit tenu pour sage par le Roi éternel. Tout ce qui est de l'homme est court, infirme, caduc, et, sans le Christ, poussière et ombre ; qu'il approuve ou conSaint Paulin, Evéqiie et Confesseur. zqT

damne, tant vaut le jugement que le juge: il meurt, et son jugement passe avec lui. Au moment du dépouillement suprême, elle sera tardive la lamentation, et peu recevable l'excuse de celui qui aura craint les vaines clameurs des langues humaines, et n'aura point redouté la vengeresse colère du Juge divin. Pour moi, je crois, et la crainte est" mon aiguillon : je ne veux pas que le dernier jour ïne saisisse endormi dans les ténèbres, ou chargé de poids tels que je ne puisse m'envoler d'une aile légère au-devant de mon Roi dans les cieux. C'est pourquoi, coupant court aux hésitations, aux attaches, aux plaisirs de ce monde, j'ai voulu parer à tout événement ; vivant encore, j'en ai fini des soucis de la vie ; j'ai confié à Dieu mes biens pour les siècles à venir, afin de pouvoir d'un cœur tranquille attendre la terrible mort. Si vous l'approuvez, félicitez un ami riche d'espérances; sinon, souffrez que je m'en tienne à l'approbation de Jésus-Christ i. »

Rien mieux qu'un tel langage ne saurait nous donner une idée de ce qu'étaient nos pères du vieil âge, avec leur simplicité si pleine en même temps de grâce et de force, et cette logique de la foi qui, s'appuyant de la parole de Dieu, n'avait besoin d'aucune autre chose pour atteindre d'un bond tous les hcroïsmes. Où trouver rien qui, on peut le dire, se déduise plus naturellement que les résolutions dont Paulin nous fait part ? Quel sens pratique, dans toute la vraie et grande signification du mot, ce Romain garde

I. Poema x, ad Auscniun';, y,izsl}:i.

2g 2 Le Temps après la Pentecôte.

dans sa sainteté ! On reconnaît bien là l'aimable correspondant de saint Augustin, qui, interrogé par le grand docteur sur son opinion touchant ce'rtains points douteux de la vie future, lui répondait d'une façon si charmante : u \'ous daignez me demander mon avis sur ce que sera l'occupation des bienheureux, après la résurrection de la chair. Mais si vous saviez comme je m'inquiète bien plus de la vie présente, de ce que j'y suis, de ce que j'y puis faire ! Soyez moii maître et mon médecin ; apprenez-moi à faire la volonté de Dieu, à marcher sur vos traces à la suite duChrist ; que, tout d'abord, j'arrive à mourir comme vous de cette mort évangélique qui précède et assure l'autre ^ )> Cependant notre saint, qui ne voulait qu'imiter et apprendre, apparaissait bientôt comme l'un des plus lumineux tiambeaux de l'Eglise. L'humble retraite où il prétendait se cacher, était devenue le rendez-vous des plus illustres patriciens et patriciennes, le centre d'attraction de toutes les grandes âmes de ce siècle. Des points les plus divers, Ambroise, Augustin, Jérôme, Martin, et leurs disciples, élevaient la voix dans un concert de louange que nous allions dire unanime, si, pour la plus grande sainteté de son serviteur. Dieu n'avait perniis, au commencement, une exception douloureuse. Certains membres du clergé de Rome, émus dans un autre sens qu'il ne convenait des marques de vénération données à ce moine, s'étaient efforcés, non sans succès, de circonvenir sous un préI. Ep. XLV, 4, ad Augustinuin.

Saint Paulin, Êvêqiie et Confesseur. 2q3

texte spécieux le Pontife suprême ; Sirice en vint presque à séparer Paulin de sa communion i. La mansuétude, la longanimité du serviteur de Dieu, ne tardèrent pas au reste a rarnener Sirice lui-même de Terreur où l'avait mis son entourage, et l'envie dut porter ses morsures ailleurs.

L'espace nous fait défaut pour esquisser plus longuement cette noble existence. La Légende qui suit, et lui fut d'abord consacrée, complétera ces pages. Rappeloîîs, en finissant, que la Liturgie est grandement (redevable a 'saint Paulin pour les détails précieux que renferment ses lettres et ses poèmes, principalement sur l'architecture chrétienne et le symbolisme de ses diverses parties, le culte des images, l'honneur rendu aux Saints et à leurs reliques sacrées. Une tradition, qui malheureusement n'est point suffisamment établie pour exclure tous les doutes, fait également remonter jusqu'à lui l'usage liturgique des cloches; agrandissant les dimensions de la clochette antique, il l'aurait transformée dans ce majestueux instrument si bien digne de devenir le porte-voix de l'Eglise elle-même, et auquel la Campanie et Noie ont donné leur nom (nolce, canipanœ).

PAULIN, évèque de Noie, instruit dans les lettres humaines et les saintes Ecritures, composa en vers et en prose beaucoup d'oeuvres remarquables. Sa charité surtout fut célèbre. Lorsque les

PAULINUS Nola; episcopus, eruditus studiis humanitatis, doctus etiam divinis litteris , multa eleganter et ornate scripsit versibus et soluta oratione. Hujus viri chariI. Ep. V, i3-i4, ad Se

2q4 ^c Temps après la Pentecôte.

tas praecipue celebratur, quod vastaia a Goihis Cainpania, omnem facultaiem, ne relictis quidem sibi rébus ad vitam necessariis , in alendos paupere* et captivos redimendos conlulerit. Quo tempore, ut scribit sanctus Augustinus, ex opulentissimo divite volui^ate pauperrimus, et copiosissime sanctus , captus a barbaris sic Deum precabatur : Domine, ne excrucier propter aurum et argentum . ubî enim sint omnia mea, tu scis. Postea vero Wandalis easdem regiones infestanlibus , cum ab eo posceret vidua ut filium sibi redimeret , consumptis rébus omnibus in officio pietatis, seipsum pro illo in servitutem tradidit.

1G1TUR in Africamprofectus, domini sui, qui régis erat gêner, hortum colendum suscepit. Vcrum cum prophétise donc régis mortem ipsi domino pTsedixisset, et rex in soranis Paulinum sedentem médium inter duos judices. sibique de manibus eripientem flagellum vidisset : tantus vir cognitus Jionorificentissime dimissus est, conGoths ravageaient la Campanie, il consacra tout ce qui lui restait à la nourriture des pauvres et au rachat des captifs, ne se réservant pas même le nécessaire pour vivre. Ce fut alors, raconte saint Augustin, que, réduit volontairement à la dernière pauvreté après une extrême opulence, mais immensément riche de sainteté, il fut pris par les barbares et fit cette prière : Seigneur, ne permettez pas que je sois tourmenté pour de l'or et de l'argent ; car vous savez où sont tous mes biens. Dans la suite, les Vandales infestant ces mêmes contrées, une veuve vint le supplier de lui racheter son fils, et, comme il avait tout dépensé en œuvres de miséricorde, il se livra lui-même en servitude à titre d'échange.

ETANT donc passé en Afrique, on lui donna à cultiver le jardin de son maitre qui était le gendre du roi. Or il arriva qu'ayant prophétisé à ce maître la mort de son beau-père, et le roi lui-même ayant vu en songe Paulin assis au milieu de deux autres juges qui lui enlevait un fouet des mains, on reconnut quel grand personnage était ainsi captif ; il fut renvoyé comblé d'honneurs et

Saint Paulin, Évêque et Confesseur. 2g5

accompagné de tous les prisonniers de sa ville, dont il obtint la liberté. De retour à Noie, il avait repris sa charge d'évêque, enflammant tout le monde et d'exemple et de parole pour les pratiques de la piété chrétienne, lorsqu'il fut saisi d'une douleur de côté ; bientôt la chambre où il était couché fut ébranlée par un tremblement de terre, et peu après il rendit son âme à Dieu, j

donatis ei omnibus suis civibus, qui captivi fuerant. Nolam reversus ad episcopale officium, cum verbo et exemplo omnes ad pietatem christianam inflammaret, lalerum dolore correptus est ; roox cubiculum, in quo jacebat, terrœmotu contremuit, ac paulo post animam Deo reddidit.

VOS biens vous sont maintenant rendus, ô vous qui avez cru à la parole du Seigneur! Lorsque tant d'autres, en ce siècle qui vit les barbares, cherchèrent vainement à garder leur trésor, le votre était en sûreté. Que de lamentations parvinrent jusqu'à vous, dans Tetîroyable écroulement de cet empire dont vous aviez été l'un des premiers magistrats ! Assurément ceux de vos collègues aans les honneurs, ceux de vos compagnons d'opulence qui n'avaient point imité votre renoncement volontaire, n'étaient en cela coupables d'aucune faute ; mais à l'heure terrible où la puissance n'était qu'un titre à de plus grands maux, où la richesse ne valait plus à ses possesseurs que désespoir et tortures, combien, même pour ce monde, votre prudence apparut la meilleure ! Vous vous étiez dit que le royaume des cieux soufre violence, et que ce sont les violents qui le ravissent 1 ; mais la violence que vous vous

étiez imposée, en brisant pour de meilleures attaches vos liens d'ici-bas, était-elle comparable à celle que plus d'un de vos détracteurs d'alors eut à subir, sans profit pour cette vie et pour l'autre ? Ainsi en arrive-t-il souvent, même en dehors de ces temps lamentables où la ruine semble s'abattre sur l'univers. Les privations que Dieu réclame des siens pour les conduire dans les sentiers de la vie parfaite, n'égaient point la souffrance fréquemment rencontrée par les mondains dans le chemin de leur préférence.

Et combien étaient mal venus à vous reprocher comme une désertion la retraite où vous conviait Jésus-Christ, ces hommes, les Albinus, les Symmaque, dont l'attachement obstiné au paganisme expirant amenait sur Rome ce déluge de colère! Si l'empire eût pu être sauvé, il l'eût été par vos imitateurs, Pammachius , Aper , et d'autres, trop peu nombreux, qui vous faisaient dire : c O Rome, tu pourrais ne point craindre les menaces portées contre toi dans l'Apocalypse, si tes sénateurs comprenaient toujours ainsi le devoir de leur chargea » Quel contrepoids en effet n'eussent pas offert à la vengeance, si le spectacle en eût été moins rare, des réunions pareilles à celle que vous chantez dans l'un de vos plus bjaux poèmes '- ! C'était au Jendemain de la formidable invasion de Radagaise ; la vieille Rome, mourante, invocjuait plus follement que jamais ses faux dieux; mais, de Noie, la louange montait vers leTrèsI. Ep. xni. i5, ad Pammachium. — 2. Poema xxi, natal, xin, v. 60-99, 203-3-1.3.

Saint Paiilm,

Évéque et Confesseur. 2^^

Haut, puissante comme le vivant psaltérion dont les accords la faisaient s'élever jusqu'au ciel. Noble instrument, dont les dix cordes s'appelaient, d'une part, ^milius, Paulin, Apronianus, Pinianus, Asterius ; de l'autre, Albina, Therasia, Avita, Mélanie, Eunomia : tous clarissimes, suivant les traces de Cécile et de Valérien, ou voués à Dieu dès l'enfance • tous semblables en vertu dans un sexe dissemblable, et ne formant qu'un chœur au tombeau de Félix pour l'exécution des hvmnes sacrées. A leur suite et avec eux, une troupe nombreuse d'illustres personnages et de vierges chantaient de même au Seigneur apaisant son courroux contre une terre' maudite, et retardant du moins ses coups i. Dix justes auraient sauvé Sodome ; mais il' fallait plus pour la Babylone ivre du sang des martyrs, pour la mère des fornications et des abominations du monde entier 2.

La récompense ne vous en est pas moins acquise; et, même en dehors de vous, votre labeur n'a point été stérile. Stérile, jamais la toi ne peut I'être;depuis le temps d'Abraham s, elle n'a point cessé d'être le grand élément de la fécondité pour le monde. Si les Romains dégénérés n'ont point voulu comprendre, en ce iv^ siècle , la leçon qui leur était donnée par les héritiers des plus nobles

I. Prima chori Albina est, compar et Hœrasia,

Jungitur hoc germana jugo, ut sit tertia princeps Agminis, hymnisonis mater Avin choris.

Has procerum nuraerosa cohors, et concolor uno ' Vellere virgineae sequitur sacra turba catervœ.

2. Apoc. XVII, 5-6. — 3. Rom. iv, 16-21.

2q,9 Le Temps après la Pentecôte.

familles de leur empire, s'ils n'ont point su voir où était le salut, de votre foi et de celle de vos illustres compagnons est née pour le ciel une nouvelle race , honneur d"unc Rome nouvelle, et dépassant les hauts faits du vieux patriciat. Gomme vous, « contemplant à kl divine lumière les premiers âges et ceux qui suivirent, nous admirons l'œuvre profonde du Créateur, et cette lignée m) stérieusc préparée dans la nuit des siècles antiques aux Romains d'autrefois k »

Gloire donc à vous, qui n'avez point écouté d'une oreille sourde l'Évangile -, et, fort de la foi, l'avez emporté sur le prince de ce monde. Rendez à nos temps, si semblables aux vôtres du coté de la ruine , ce franc amour de la vérité, cette simplicité de la foi qui, dans les iv« et v^ siècles, sauvèrent du naufrage la société baptisée. La lumière n'est pas moindre aujourd'hui qu'alors ; elle a même grandi, incessamment accrue par le travail des docteurs et les détinitions des pontifes. Mais la vérité, toujours également puissante à sauver les hommes 3, ne délivre pourtant que ceux qui vivent d'elle; et voilà pourquoi, héias ! le dogme, toujours mieux et plus pleinement défini , ne relève pas le monde en nos jours. C'est qu'il ne devrait pas rester lettre morte ; ce n'est point à l'état de théorie spéculative que Jésus-Christ l'a transmis à son Eglise, et cette Eglise, quand elle l'expose à ses fils , n'entend pas davantage charmer simplement, par des agréments

I. Poema xxi, natal, xiii, v. 227-240» — 2. Ep. v,

6, ad Severum. — 3. Johan. vui, J2.

Saint Paulin, Evêque et Confesseur. 2qcj

de style ou l'ampleur de ses développements, les oreilles de ceux qui l'écoutent. La parole de Dieu est une semence i ; on la jette en terre, non pour l'y cacher, mais pour qu'elle germe et se fasse jour, dominant toute autre germination autour d'elle -, parce que son droit comme sa puissance est de s'approprier tous les sucs du sol qui l'a reçue, pour transformer la terre même et lui faire rendre ce que Dieu en attend. Puisse-t-elle du moins, cette divine semence, ô Paulin, produire son plein efFe-t dans tous ceux qui maintenant vous admirent et vous prient ! Sans diminuer l'E- criture, sans prétendre interpréter au gré de nos terrestres penchants ce que disait le Seigneur, vous avez pris à la lettre dans votre loyauté ce qui devait l'être ; et c'est pourquoi, aujourd'hui, vous êtes saint. Que toute parole de Dieu soit également pour nous sans appel ; qu'elle demeure la règle suprême de nos actes et de nos pensées."

En ce jour qui précède immédiatement la vigile de la fête consacrée à honorer la naissance de Jean-Baptiste, nous ne saurions oublier votre dévotion si profonde à l'Ami de l'E- poux. La place que vous occupez sur le Cycle, vous rend pour nous l'avant-coureur de celui qui fut le précurseur de Dieu en terre. Préparez nos âmes à saluer l'apparition de cet astre éclatant; puissent-elles, comme la vôtre, être échauffées par ses rayons , et célébrer dignement les grandeurs que \ous avez chantées en lui 3.

I. Luc. vni, 1 1. — 2. Marc, iv, 22.— 3. Poema vi, de S. Johanne Baptista.

Mm

.u temps d'Hérode, roi de Judét, il y avait un prêtre nommé Zacharie , de la classe d'Abia ; sa femme , qui était de la race d'Aaron , s'appelait Elisabeth. Tous deux étaient justes devant Dieu, suivant sans reproche en toutes choses la voie des commandements et ordonnances du Seigneur. Ils n'avaient point d'enfants, parce qu'Elisabeth était stérile, et que déjà tous deux étaient avancés en âge. Or, il arriva que le tour de sa famille étant venu pour acquitter devant Dieu la charge du sacerdoce, Zacharie fut désigné du sort, selon ce qui s'observait entre les prêtres, pour offrir les parfums au dedans du temple du Seigneur. Toute la multitude, du peuple était en prières dehors, à cette heure de l'encens. Et voici qu'un ange du Seigneur apparut à Zacharie, debout à la droite de l'autel des parfums. Il se troubla à cette vue, et fut saisi de frayeur. Mais l'ange lui dit : « Ne craignez point, Zacharie, « parce que votre prière a été exaucée. Votre « femme Elisabeth vous donnera un fils, et « vous l'appellerez Jean. 11 vous sera un sujet 0 de joie et d'allégresse, et beaucoup se ré(( jouiront à sa naissance. Car il sera grand «c devant le Seigneur ; il ne boira ni vm, ni

La Vigile de Saint Jean-Baptiste. 3oi

(( liqueur enivrante, et il sera rempli du <c Saint-Esprit encore dans le sein de sa mère. (( Un grand nombre d'enfants d'Israël seront « convertis par lui au Seigneur leur Dieu, « et lui-même marchera devant le Seigneur (( dans l'esprit et la vertu d'Elie, pour ramece ner les cœurs des pères à leurs fils, rappeler « les incrédules à la prudence des justes, et (( préparer au Seigneur un peuple parfait i. » Cette page, que l'Eglise nous fait lire aujourd'hui, est précieuse entre celles où sont consignées les annales de l'humanité ; car c'est Ici le commencement de l'Evangile, le premier mot de la bonne nouvelle du salut. Non que l'homme n'eût point eu, jusque-là, connaissance des desseins formés par le ciel

Eour le relever de sa chute et lui donner un auveur. Mais l'attente avait été longue, depuis le jour où la sentence portée contre le serpent maudit montrait dans l'avenir à notre premier père ce tils de la femme, qui devait guérir l'homme et venger Dieu. D'âge en âge, il est vrai, la promes'se s'était développée ; chaque génération, pour ainsi dire, avait vu le Seigneur par ses prophètes ajouter un trait nouveau au signalement de ce frère de notre race, si grand par lui-même que le Très-Haut l'appellerait son fils -', si passionné de justice que pour solder la dette du monde il verserait tout son sang 3. Agneau dans son immolation, par sa douceur il dominerait la terre * ; désiré des nations quoique sorti de Jessé ^, plus magnifique que SaloI. Luc. I, 5-17. — 2. Psalm. n, 7, — 3. Isai. lui, 7. — 4. Ibid. XVI, I. — 5. Ih. XI, 10.

3o2 Le Temps après la Pentecôte.

mon 1, il exaucerait l'amour dcs pauvres âmes rachetées : allant au-devant de leurs vœux, il s'annoncerait comme l'Epoux descendu des collines éternelles -. Agneau chargé des crimes du monde, Epoux attendu de l'Epouse : tel était donc ce hls de l'homme en même temps hls de Dieu, 1^ Christ, le Messie promis à la terre. Mais quand viendraitil, ce désiré des peuples ? qui désignerait au monde son Sauveur, qui conduirait l'Epouse à l'Epoux ? -"

Le genre humain, sorti en pleurs de l'Eden, était resté les yeux fixés sur l'avenir. Jacob, mourant, saluait de loin ce fils aimé dont la puissance égalerait celle du lion ; dont les célestes charmes, relevés encore dayts le sang des raisins, ineffable mystère, faisaient l'objet de ses contemplations inspirées sur sa couche funèbre 3. Au nom de la genîilité, du fumier où sa chair s'en allait en lambeaux, Job répondait à la ruine par un acte de sublime espérance en son Rédempteur et son Dieu *. Haletante sous l'effort de son mal et l'ardeur de ses aspirations, l'humanité voyait s'accumuler les siècles, sans que la mort qui la consumait suspendît ses ravages, sans que le désir du Dieu attendu cessât de grandir en son coeur. Aussi, de génération en génération , quel redoublernent de prières ; que d'impatience croissante en ses supplications! Que ne brise:{-vous les barrières du ciel, ■vous ^ .' Assez de promesses,

3. Gen. XLix. 9-12, 18.

La Vigile de Saint Jean-Bapîiste. 3o3

s'écrient pour l'Eglise de ces temps le dévot saint Bernard et tous les Pères, commentant le premier verset du Cantique ; assez de figures et d'ombres, assez parlé par d'autres. Je n'entends plus Moïse, les prophètes sont sans voix ; la loi qu'ils apportaient n"a point rendu la vie à mes morts i. Et qu'ai-je affaire au bégaiement de leurs bouches profanes 2, moi à^'qui le Verbe s'annonce ? Les parfums d'Aaron ne valent point l'huile d'allégresse répandue par le Père sur celui que j'attends 3. Plus d'envoyés, ni de serviteurs : après tant de messages, que lui-même vienne enfin !

Et, prosternée dans la personne des plus dignes de ses fils sur les hatiteurs du Carmel, l'Église de l'attente ne se relèvera pas que le signe très prochain de la pluie du salut ne paraisse au ciel *. Vainement, jusqu'à sept rois, lui sera-t-il répondu que rien ne se lève du côté de la mer ; prolongeant sa prière et ses pleurs, maintenant dans la poussière ses lèvres altérées par l'interminable sécheresse, elle attendra que se montre la nuée féconde apportant Dieu sous des traits humains. Alors, oubliant ses longs jeûnes et l'épuisement des années, elle se redressera dans la vigueur de sa jeunesse première ; remplie de l'allégresse annoncée par l'ange, elle suivra dans la joie TElie nouveau dont ce jour de vigile nous promet pour demain la naissance, le précurseur prédestiné courant comme

3. Psalm. XLiv, 8. — 4. III Reg. xvin, 42-46.

3o^ Le Temps après la Pentecôte.

l'ancien Elie ^, mais plus véritablement que lui, devant le char du roi d'Israël.

Nous elnpruntons au Bréviaire Mozarabe cette belle formule liturgique , oui nous intro.ii.tira pleinement dans l'esprit de !a fcte.

ADSUNT. Domine, principia christianx IsEtitia;, quibus olim nasciturum in carne Verbum vox sanctificata praecessit, et laminis ortum lucis protestator insigniter nuntiavi: : ex quo et christiana; ndei sacrainenta, et salutaris lavacri prodierunt insignia : cujus conceptus miraculum, cujus nativitas gaudiumappiobatur; quœsumuï ergo. ut qui natalera nuac Prœcursoris tui ovantes suscipimus. ad festum quoque naîalis tui purgatis cordibus accedamus : ut A'ox, quse te prœdicavit in ererao, nos purget in saeculo ; et qui viam venturo Domino prœparans corpora viventium suc lavit baptismate, nostra nunc corda suis precibus a vitiis et errore depurget : qualiter VoVoici commencer la joie chrétienne, ô Seigneur I Le Verbe à naître dans la chair est précédé d'une voix qui l'annonce dans la sainteté ; le lever de la lumière a pour avant-coureur un insigne témoin de ses rayons. Par lui éclatent les mystères de la foi nouvelle ; il manifeste le bain du salut. Sa conception est un prodige ; sa naissance est proclamée la joie du monde. Nous donc qui dans l'allégresse accueillons maintenant la naissance de votre Précurseur, puissions-nous dans un cœur purifié solenniser aussi la fête de votre naissance ! Que la voix qui vous prêcha au désert nous purifie dans le siècle. Préparant les sentiers du Seigneur qui devait venir, le Précurseur lavait dans son baptîme les corps de ceux qui vivaient en ce temps ; que maintenant, par sa prière, il délivre nos

La Vigile de Saint Jean-Baptiste. 3o5

cis sequentes vestigia, ad Verbi mereamur pervenire promissa.

cœurs des vices et du mensonge : en sorte que, marchant à la suite de la Voix, nous méritions de parvenir aux 1 promesses du Verbe. I

Ajoutons les deux Oraisons suivantes du Sacramentaire Gélasien.

QUE la pi reux Jean-Baptiste nous obtienne, Seigneur, et de comprendre et de mériter le mystère de votre Christ.

Dieu tout-puissant et éternel, qui dans les jours du bienheureux Jean-Baptiste, avez accompli ce qu'annonçaient les prescriptions légales et les oracles des saints prophètes ; faites, nous vous en supplions, que, toute figure cessant, se manifeste et parle elle-même la Vérité, Jésus-Christ notre Seigneur.

BEATi nos, Domine, Baptistae Johannis oratio, et intelligere Christi tui mysterium postulet et mereri.

Omnipotens sempiterne Deus, qui instituta legalia et sanctorum prasconia Prophetarum in diebus beati Baptistœ Johannis implesti : prœsta quaesumus, ut, cessantibus significationum figuris, ipsa sui manifestatione Veritas elo^uatur, Jésus Christus lominus noster.

loix de celui qui crie dans le désert : Préparez les sentiers du Seigneur ; voici votre Dieu i ! » Oh ! qui, dans notre siècle refroidi, comprendra les transports de la terre à cette annonce si longtemps attendue ? Le Dieu promis n'est point manifesté encore ; mais déjà les cieux se sont abaissés '- pour lui livrer passage. Il n'a plus à venir, celui que nos pères, les illustres saints des temps prophétiques, appelaient sans fin dans leur indomptable espérance. Caché toujours, mais déjà parmi nous, il repose sous la nuée virginale près de laquelle pâlit pour lui la céleste pureté des Chérubins et des Trônes ; les ardeurs réunies des brûlants Séraphins

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