L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 3)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Jésus discipulis suis :

Estote miséricordes , sicut et Pater vester misericors est. Nolite judicare , et non judicabimini : nolitecondemnare, et non condemnabimini. Dimittite, et dimittemini. Date, et dabitur vobis : mensuram bonam, et confertam, et coagitatam, et supereffluentem dabunt in sinjm vestrum. Eadem quippe mensura, qua mansi rueritis , remetietur vobis. Dicebat autem illis et similitudinem : Numquid potest caecus caecum ducere ? nonne ambo in foveam cadunt ? Non est discipulus super magistrum : perfectus autem oranis erit, si sit sicut magister ejus. Quid aut2m vides festucam in oculo fratris tui, trabem autem, quae in oculo tuo est. non considéras ? Aut

?[uomodo potes dicere ratri tuo : Frater, sine, ejiciam festucam de oculo tuo : ipse in oculo tuo trabem non videns ? HyLa suite du saint Evangile selon saint Luc. Chap. vi.

EN ce temps-là, Jésus dit à ses disciples ; Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez point, et vous ne serez point juges : ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés. Remettez, et on vous remettra. Donnez, et on vous donnera ; on versera dans votre sein une bonne mesure, pressée et remuée, et répandant par-dessus les bords. De la même mesure dont vous aurez mesuré, il sera mesuré pour vous. Il leur faisait aussi cette comparaison : Un aveugle peutil conduire un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans la fosse ? Le disciple n'est pas au-dessus du maître ; mais tout disciple est parfait, s'il est comme son maître. Pourquoi vois-tu un fétu dans Iceil de ton frère, et ne considères-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Ou comment peux-tu dire à ton frère : « Frère, « laisse-moi ôter de ton œil « ce fétu ; « tandis que tu ne vois pas toi-même la poutre qui est dans ton œil ? Hypocrite, retire d'abord la poutre

A Sexte.

i5S

de ton œil, et après tu songeras à extraire le fétu de l'œil de ton frère.

pocnta, ejice primum trabem de oculo tuo : et tune perspicies ut educas festucara de oculo fratris tui.

T 'Hymne et les trois Psaumes dont se com^ pose l'Office de Sexte, se trouvent cidessus, page 92.

Aw-r -^ UE '^ louange du

qu'il engendre retentisse de la bouche de tous, et qu'une louange semblable soit rendue éternellement à l'EspritSaint.

QUE la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, et la charité de Dieu, et la communication du Saint-Esprit. soit avec vous tous. Amen.

A , T r ous êtes béni, ^- ^'■- V Seigneur, «Au

plus haut des cieux. Vous

êtes béni.

f. Digne de louange dans

l'éternité. * Au plus haut.

Gloire au Père. Vous êtes

béni.

f. La parole du Seigneur a altermi les cieux ;

AnLORIA laudis

resonet m ore omnium, Patri, genitaeque Proli, Spintui Sancto pariter resultet laude perenni.

(II Cor

RATiA Domini nostri Jesu Christi, et charitas Dei, et communicatio Sancti Spiritus sit cum omnibus vobis. A- men.

^•/' ]^ es, Domine, * In firmamento cœ- li. Benedictus.

f. Et laudabilis et gloriosus in ssecula. * In firmamento. Gloria. Benedictus.

f. Verbo Domini cœli firmati sunt :

i54 ^^ Pête de la Très Sainte Trinité.

^. Et spiritu oris ejus ^. Et toute leur cor.sis-omnis virtus eorum. tance vient du souffle de sa

bouche.

L'Oraison est la Collecte de la Messe, page

T 'Hymne et les Psaumes, ci-dessus, page 98.

\nt V^ ^^^ omnia, Lt per quem omnia, in quo omnia : ipsi gloria in saecula.

Ant.

TOUT est de lui, te

lUt est par lui, tout est en lui ; à lui soit gloire à jamais.

CAPITULE. (I Johan. v.)

TRES sunt, qui testimonium dant in cœlo. Pater, V'erbum. et Spiritus Sanctus ; et hi très unum sunt.

br. \

mini,* Cœ- li firmati sunt. Verbo.

f. Et spiritu oris ejus omnis virtus eorum. * Cœli. Gloria. Verbo.

f. Sit Nomen Domini benedictum ;

^. Ex hoc nunc et usque in saeculum.

L'Oraison page 145,

ILS sont trois qui rendent témoignage au ciel, le Père, le Verbe et l'Esprit Saint, et les trois sont une même chose.

a , I A parole du Sei^- ^'■- L gneur. * A affermi les cieux. La parole. 1^. Et toute leur consistance vient du souffle de sa bouche. * A affermi. Gloire au Père. La parole.

t- Que le Nom du Seigneur soit béni ;

B. Dès maintenant et jusque dans 1 éternité.

A Vêpres.

i55

I. ANT. [^ ^ Trinité

Ant (OLORIA ti"^NT. ^ bi, Trinitas aequalis, una Deitas et ante omnia saecula, et nunc et in perpetuum.

parfaitement égale, divinité unique, avant tous les siècles, et maintenant et à jamais.

Psaume cix. Dixit Dominus, page io5

2 Ant T ouange et gloi2. ANT. L re éternelle, dans les siècles des siècles, à Dieu le Père, et au Fils, et à l'Esprit Paraclet.

2. Ant.

Aus et per ennis gloria Deo, Patri, et Filio, Sancto simul Paraclito, in saeculorum saecula.

Psaume ex. Confitebor ïihi, page io6.

J. ANT. y^ j^ p^^^ g^

du Fils qu'il engendre retentisse de la bouche de tous, et qu'une louange semblable soit rendue éternellement à l'Esprit-Saint.

Psaume cxi. Beatus v

A Ant T OUANGEàDieu

4. Ant. L ^ Père, au

Fils qui lui est égal, et que notre bouche vous célèbre, ô Esprit, par un cantique sans fin dans les siècles des siècles.

■i A»,.,. /"^ LORIA launet in ore omnium Patri, genitaeque Proli, Spiritui Sancto pariter résultat laude perenni.

page 107.

AUS Deo Patri, paProli , et tibi studio perenni Spiritus, nostro resonet ab ore omne per aevum.

rilique Sancte

Psaume cxii. Laudate pueri, page 109.

OUT est de lui.

lui, tout est en lui ; à lui gloire à jamais.

5. Ant. C ^ q"o om■l-> ma, per quem omnia, in quo omnia : ipsi gloria in saecuPsaume cxiii. In exitu Israël, page iio.

1 56 La Fête de la Très Sainte Trinité.

ALTITUDO divitiarum sapientiae et scientiae Dei : quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles viae ejus !

O PROFONDEUR des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables !

JAM sol recedit igneus. Tu lux perennis Unitas, Nostris. beata Trinitas, Infunde amorem cordibus.

Te mane laudum carmine. Te deprecamur vespere : Digneris ut te supplices Laudemus inter cœlites.

Patri simulque Filio, Tibique Sancte Spiritus, Sicut fuit, sit jugiter Saeclum per omne gloria.

Amen.

Domine, in firDom mamento cœli ;

^. Et laudabiliset glo riosus in sœcula.

LE soleil aux rayons de feu disparait à l'horizon : Unité divine, lumière éternelle, heureuse Trinité, versez l'amour dans nos cœurs.

Dès le matin vous êtes l'objet de nos chants, le soir nous vous prions encore; daignez nous admettre à vous offrir aussi nos vœux parmi les habitants du ciel.

Au Père, au Fils, et à vous, Esprit-Saint, soit gloire à jamais, comme toujours dans les siècles sans fin.

Amen.

■ous êtes béni, Seit. V'

ment du ciel

^. Digne de louange, de gloire en tous les siècles.

ANTIENNE DE Magnificat.

Deum Patrem ingetum. te Filium uniniti

genitum, te Spiritum Sanctum Paraclitum,

non engendré, 6 Saint-- Esprit consolateur, ô Trinité ;ainte et indivisible, nous

>-/ Fils unique.

A Vêpres.

i57

vous confessons de tout notre cœur, et nos bouches vous louent et vous bénissent : à vous la gloire dons l'éternité.

sanctam et individuam Trinitatem, toto corde et ore confitemur, laudamus atque benedicimus : tibi gloria in sœcula.

Le Cantique Magnificat, page 114.

r\lEU tout-puissant et éter■^-^ nel, qui avez accordé à vos serviteurs de reconnaître, par la confession de la vraie foi, la gloire de l'éternelle Trinité, et d'adorer l'Unité de votre majesté souveraine ; daignez nous rendre fermes dans cette même foi, et nous protéger toujours dans les adversités. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

/^MNIPOTENS sempi^-^ terne Deus, qui dedisti famulis tuis in confessione verœ fidei asternœ Trinitatis gloriam agnoscere, et in potentia majestatis adorare Unitatem : quaesumus, ut ejusdem fidei firmitate, ab omnibus semper muniamur adversis. Per Dominum.

Ant.

NE jugez point, et vous ne serez

point )uges ; votre jugement sera conforme à celui que vous aurez porté vous-mêmes, dit le Seigneur,

f. Que ma prière. Seigneur, se dirige vers vous,

"Bf. Comme l'encens en votre présence.

judicemini : in quo enim judicio judicaveritis judicabimini, dicit Dominus.

f. Dirigatur, Domine, oratio mea,

v^. Sicut incensum in conspectu tuo.

/~\ Dieu qui êtes la force ^— ' de ceux qui espèrent en vous, soyez propice à nos demandes; et puisque l'infirr\EUS in te sperantium *-^" fortitudo, adesto propitius invocatîonibus nostris : et quia sine te

j58 Le Temps après la Pentecôte.

nihil potest mortalis infirmitas, praesta auxilium gratis tuae, ut in cxsequendis mandatis tuis, et voluntate tibi et actione placeamus. Per Dominum.

mité de l'homme mortel ne peut rien sans vous, accordeznous le secours de votre grâce, afin qu'en exécutant ce que vous nous commandez, nous puissions vous plaire de volonté et d'action. Par JésusChrist notre Seigneur.

IL convient que l'Orient fasse lui-même entendre sa voix à l'honneur de la Trinité sainte. L'évèque saint Siméon, mis à mort dans la grande persécution de Sapor II, en 340, entonnera pour l'Eglise syriennne ce chant sacré dont il est l'auteur: vénérable écho de la foi des martyrs, le plus ancien monument de rhymnographie orthodoxe en ces contrées où fut le berceau du monde. Une main fraternelle a bien voulu extraire pour nous cette perle, offerte à la Trinité souveraine comme prémices de doctes travaux.

. Aus tibi, Domine, qui

L nos a principio libère creasti.

Laus tibi, Domine, qui nos tuaro viventem iraaginem ac similitudinem nuncupasti.

Laus tibi. Domine, qui nos libertate et ratione extulisti.

Laus tibi, Pater juste,

LOUANGE a vous, beigneur, qui nous avez créés dans votre liberté au commencement.

Louange à vous. Seigneur, qui nous avez appelés votre ressemblante et vivante image.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez ennoblis par le don de la liberté et de la raison.

Louange à vous, Père plein

La Fête de la Très Sainte Trinité. i5g

de justice, qui avez voulu nous posséder dans votre amour.

Louange à vous, Fils très saint, qui avez pris notre corps pour nous sauver.

Louange à vous, Esprit de vie, qui nous avez enrichis de vos dons.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez rassemblés et ramenés des erreurs de l'idolâtrie.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez conduits à la science de votre Divinité.

Louange à vous. Seigneur, qui avez fait de nous des instruments raisonnables pour votre service.

Louange à vous. Seigneur, qui nous avez conviés à la splendide demeure du ciel.

Louange à vous. Seigneur, qui nous avez instruits des célestes hiérarchies.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez jugés dignes de vous louer avec les Anges.

Que toute bouche vous célèbre, Père, Fils, et SaintEsprit.

Que des hauteurs et des bas lieux louange soit à la Trinité.

Que dans le siècle présent

qui nos charitate tua voluisti possidere.

Laus tibi, Fili sancte, qui corpus e nobis as— sumptum, ut nos salvares, induisti.

Laus tibi, Spiritus vita;, qui nos donis tuis locupletasti.

Laus tibi. Domine, qui nos ex idolorum errore congregasti.

Laus tibi, Domine, qui ad scientiam Divinitatis tuae nos adduxisti.

Laus tibi. Domine, qui nos vasa rationabilia ia ministerium tuum eiFecisti.

Laus tibi, Domine, qui nos ad praeclaram cœlorum mansionem invitasti.

Laus tibi, Domine, qui nos de cœlestium ordinibus erudivisti.

Laus tibi, Domine, qui nos dignos habuisti, qui te cum Angelis laudaremus.

Ex omni ore tibi sit laus, Pater, Fili, et Spiritus Sancte.

A supernis et inferioribus laus sit Trinitati.

In utroque saeculo ttbL

i6o Le Temps après la Pentecôte.

laus, a spiritualibus et corporels :

A sseculo in sneculum usque, et in saecula sceculorum. Amen.

et futur soit à vous la louange et des esprits et des créatures revêtues d'un corps :

Du temps jusqu'à l'éternité, dans les siècles des siècles. Amen.

Ajoutons cette Hymne du Bréviaire maronite.

GLORIA tibi, Pater absconditeet investigabilis. Tibi etiam detur laus, Fili unigenite, incomprehensibilis. Tibi autem exaltatio debetur, Spiritus Sancte, inexplicabilis, Trinitas indivisa et inscrutabilis.

Pater genitor, et Filius ^enitus e sinu ejus, et bpiritusSanctusex Pâtre Filioque procedens. Pater Creator, qui raundum e nihilo fecit ; Filius conditor, qui universa cum genitore suo condiSpiritus Sanctus Paraclitus, obsignans omnia, per quera quodcumque fuit, vel erit. vel est, completur. Pater intellectus. Filius Verbum, Spiritus vox : nomina tria, una autem voluntas et una potestas.

Hnecque est Ecclesiae sanctœ fides, a ccelestium sanctificationibus «doctae : Sanctus, Sancô Père,

GLOIRE à vous, Dieu caché, impénétrable. A vous aussi est due la louange, Fils unique, incompréhensible. A vous nos chants, Esprit-Saint, inexprimable, complément de la Trinité indivise et quon ne peut sonder.

Le Père engendre, le Fils est engendré de son sein, et l'Esprit procède du Père et du Fils. Le Père est créateur, il a tiré le monde du néant; le Fils est créateur, avec le Père il a fait tout ce qui est ;

L'Esprit-Saint Paraclet, sceau de toutes choses, parfait tout ce qui est, a été. ou sera. Le Père est l'intelligence, le Fils la parole. l'Esprit la voix : trois noms de trois personnes, qui n'ont toutefois qu'une seule volonté, une seule puissance.

Telle est la foi de la sainte Eglise, qu'elle a apprise par l'écho des mystères célébrés dans les cieuz : Saint, Saint,

La Fête de la Très Sainte Trinité. i6i

que trois fois soit dit Saint le tus, terque dicatur SancDieu un, célébré par les ha- tus, Deus unus, et a cœ- bitants du ciel et de la terre, lestibus terrestribusque glorificetur.

Le moyen âge nous a laissé plusieurs Séquences pour la fête de la Sainte Trinité. Elles sont très surchargées de termes métaphysiques, et généralement peu mélodieuses et peu poétiques. On y parle le langage de l'Ecole avec une rudesse qui risquerait de n'être pas goûtée des lecteurs d'aujourd'hui. Nous nous bornerons donc à en insérer une seule, celle d'Adam de Saint- Victor, qui, dans sa forme scolastique, conserve encore cette majesté et cette mélodie qui sont le caractère des compositions du grand poète.

CONFESSONS l'Unité divine, vénérons la Trinité d'un culte pareil : reconnaissant trois personnes que distingue une personnelle différence.

Elles reçoivent leur nom de leur relation, étant un substantivement, et non trois principes. En employant pour elles le nombre de trois, tu dois reconnaître que leur nature est simple, que leur essence n'est pas triple.

Etre simple, pouvoir simple, vouloir simple , savoir

PnoFri'ENTES Unitatem, Veneremur Trinitatem

Pari reverentia. Très personas asserentes Personali différentes A se differentia.

Haec dicuntur relative, Quum sint unum substantive,

Non tria principia. Sive dicas très vel tria, Simplex tamen est usia,

Non triplex essentia.

Simplex esse, simplex posse.

102 Le lernps après la Pentecôte.

Simplex velle, simplex nosse, Cuncta sunt simplicia. Non unius quam duarum Sive trium personarum Minor effiiacia.

Pater, Proies, sacrum Flamen,

Deus unus : sed hi tamen Habent quaedam propria.

Una virtus, unum numen,

Unus splendor, unum lumen, Hoc una quod alia.

Patri Proies est a?qualis, Nec hoc tollit personalis Amborum distinctio. Patri compar Filioque, Spiritalis ab utroque Procedit connexio.

Non humana ratione Capi possunt haï personae, Nec harum discretio. Non hic ordo temporalis. Non hic situs, aut localis Rerum circumscriptio.

Nil in Deo prœterDeum,

Nulla causa praeter eum

Qui créât causalia.

simple, tout y est simple ; la puissance d'une des personnes n'est pas moindre que ne l'est celle de deux, ni celle de \

Le Père, le Fils, l'EspritSaint, un seule Dieu ; mais chacun possède ce qui lui est propre. Une seule vertu, une seule divinité, une seule splendeur, une seule lumière ; ce que l'un possède, l'autre le possède aussi.

Le Fils est égal au Père, et la distinction personnelle des deux n'enlève pas cette ée:alité. Egal au Père et au Fils, l'Esprit est le lien qui procède de l'un et de l'autre.

L'humaine raison ne saurait comprendre ces trois personnes, ni la dissemblance qui les constitue. Là il n'y a ni succession de temps, ni lieu pour circonscrire la chose.

En Dieu, rien que Dieu ; en lui, nulle cause que celle qui produit les êtres. Dieu

La Fête de la Très Sainte Trinité. i63

est cause effective et formelle, cause finale, mais jamais matière.

Parler dignement des divines personnes est au-dessus des forces de la raison, et dépasse le génie. Génération et procession dans la divine essence, je confesse que ma raison ne le saisit pas, mais ma foi le croit sans aucun doute.

Que celui qui croit ne soit pas impatient, qu'il n'ait pas l'imprudence de s'écarter de la voie royale. Qu'il garde la foi, qu'il règle sa vie, et n'ait aucun penchant vers les erreurs que l'Eglise condamne.

Glorifions-nous dans notre foi, que notre constance dans cette foi unique inspire nos chants mélodieux ; à l'Unité en trois personnes soit l'éternel honneur ! A la Trinité dans l'essence simple, gloire coéternelle !

Amen.

ElTectiva vel formalis Causa Deus, et finalis, Sed numquam materia.

Digne loqui de personis

Vim transcendit rationis, Excedit ingénia.

Quid sit gigni, quid processus,

Me nescirc sum professus : Sed fide non dubia.

Qui sic crédit, non festinet. Et a via non declinet

Insolenter regia. Servet fidem, formet mores, Nec attendat ad errores Quos damnât EccleNos in fide gloriemur. Nos in una modulemur

Fidei constantia : Trinae sit laus Unitati, Sit et simplœ Trinitati

Coasterna gloria 1 Amen.

UNITÉ indivisible, Trinité distincte en une seule nature, Dieu souverain qui vous êtes révélé aux hommes, daignez souffrir que

j64 Le Temps après la Pentecôte.

nous osions répandre en votre présence nos adorations, et épancher l'action ae grâces qui déborde de nos cœurs lorsque nous nous sentons inondés de vos ineffables clartés. Unité divine, Trinité divine, nous ne vous avons pas contemplée encore, mais nous savons que vous êtes; car vous avez daigné vous manifester à nous. Cette terre que nous habitons entend chaque jour proclamer distinctement l'auguste mystère dont la vue est le principe de la ï'élicité des êtres glorifiés dans votre sein. La race humaine a dû attendre de longs siècles avant que la divine formule lui fût pleinement révélée; mais la génération à laquelle nous appartenons est en possession, confesse avec transport Unité et Trinité dans votre essence infinie. Autrefois la parole de l'écrivain sacré, pareille à l'éclair qui sillonne la nue et laisse après lui l'obscurité plus profonde, traversait l'horizon de la pensée. Il disait : « J'ignore la vraie Sagesse, je « n'ai pas la science de ce qui est saint. Quel « homme est monté aux cieux et en est re« descendu? Quel est celui qui tient dans « ses mains la tempête ? Qui retient les eaux « comme dans une enveloppe ? Qui a fixé les (( confins de la terre ? Sais-tu quel est son a nom ? Connais-tu le nom de son fils ' ? »

Seigneur Dieu, grâce â votre infinie miséricorde, nous connaissons aujourd'hui votre nom; vous vous appelez le Père, et celui que vous engendrez éternellement s'appelle le Verbe, la Sagesse. Nous savons aussi que du Père et du Fils procède l'Esprit d'amour. Le

La Fête de la Très Sainte Trinité. 1 65

Fils, revêtu de notre chair, a habité cette terre et il a vécu au milieu des hommes; l'Esprit ensuite est descendu, et il reste avec nous jusqu'à la consommation des destinées de la famille humaine ici-bas. Voilà pourquoi nous osons confesser l'Unité et la Trinité; car, ayant entendu le divin témoignage, nous avons cru; et « parce que nous avons cru, « nous parlons en toute assurance i. » Recevez donc notre confession en ce jour. Seigneur, comme vous reçûtes celle de votre msigne martyre qui, atteinte à la gorge de trois coups du glaive, baignée dans" les flots de son sang généreux, vous envoyait son âme, en marquant par le geste sublime de ses doigts, qu'elle confessait, dans Rome encore païenne, l'Unité de votre nature et la Trinité de vos personnes.

Vos Séraphins, o Dieu, ont été entendus par le prophète. Ils chantaient: « Saint, « Saint, Saint est le Seigneur des armées^ ! » Nous ne sommes que des hommes mortels; mais plus heureux qu'Isaïe, sans être prof)hètes comme lui, nous pouvons articuler a parole angélique, et dire : « Saint est le « Père, Saint est le Fils, Saint est l'Esprit. « Ils soutenaient leur vol par deux de leurs ailes; de deux autres ils voilaient respectueusement leur face, et les deux dernières couvraient leurs pieds. Nous aussi, fortifiés par l'Esprit divin qui nous a été donné, nous essayons de soulever sur les ailes du désir le poids de notre mortalité ; nous couvrons par le repentir la responsabilité de nos fautes, et

I. Psalm. cxv, 10 ; II Cor. iv, i3. — 2. IsAl. vi, 3.

i66 Le Temps après la Pentecôte.

voilant sous le nuage de la foi l'œil débile de notre intelligence, nous recevons au dedans la lumière qui nous est infuse. Dociles à la parole révélée, nous nous conformons à ce qu'elle enseigne; elle nous apporte la notion, non seulement distincte, mais lumineuse du mystère qui est la source et le centre de tous les autres. Les Anges et les Saints contemplent au ciel, avec cette ineffable timidité que le prophète a rendue en nous montrant leur regard tempéré sous leurs ailes. Nous, nous ne voyons pas encore, nous ne pourrions voir, mais nous savons, et cette science éclaire nos pas, et nous fixe dans la vérité. Nous nous gardons de « scruter la majesté, » de peur <( cT'ctre écrasés sous la gloire * ; » mais repassant humblement ce que le ciel a daigné nous révéler de ses secrets, nous osons dire :

Gloire soit à vous. Essence unicjue, acte pur, être nécessaire, infini, sans division, indépendant, complet de toute éternité, tranquille, et souverainement heureux. En vous nous reconnaissons, avec l'inviolable Unité, fondement de toutes vos grandeurs, trois personnes distinctement suosistantes ; mais dans leur production et leur distinction, la même nature leur est commune, en sorte que la subsistance personnelle qui les constitue chacune et les distingue l'une de l'autre, n'amène entre elles aucune inégalité. O béatitude infinie dans cette société des trois personnes contemplant en elles-mêmes les ineffables perfections de l'essence qui les réunit, et la

La Fête de la Très Sainte Trinité. lôy

propriété de chacune des trois qui anime divinement cette nature que rien ne saurait ni borner ni troubler! O merveille de cette essence infinie, lorsqu'elle daigne agir en dehors d'elle-même, créant des êtres dans sa puissance et sa bonté, les trois personnes opérant de concert, en sorte que celle qui intervient par un mode qui lui est propre, le fait en vertu d'une volonté commune! Qu'un amour spécial soit donc rendu à la divine personne qui, dans l'action commune aux trois, daigne se révéler plus spécialement aux créatures; et en même temps, grâces soient rendues aux deux autres qui s'unissent dans une même volonté à celle qui daigne se manifester en notre faveur!

Gloire soit à vous, ô Père, Ancien des jours i, innascible, sans principe, mais communiquant essentiellement et nécessairement au Fils et au Saint-Esprit la divinité qui réside en vous! Vous êtes Dieu et vous êtes Père. Celui qui vous connaît comme Dieu et qui vous ignore comme Père, ne vous connaît pas tel que vous êtes. Vous produisez, vous engendrez, mais c'est dans votre propre sein que vous êtes générateur; car rien de ce qui est hors de vous n'est Dieu. Vous êtes l'être, la puissance; mais vous n'avez jamais été sans un Fils. Vous vous dites à vous-même tout ce c}ue vous êtes, vous vous traduisez, et le fruit de la fécondité de votre pensée, égal à vous-même, est une seconde personne qui sort de vous; c'est votre Fils, votre Verbe, votre parole incréée. Une fois vous avez parlé, et

Dan. vu, 9.

j6S Le Temps après la Pentecôte.

votre parole est éternelle comme vous, comme votre pensée dont elle est l'expression infinie. Ainsi le soleil qui brille à nos yeux n'a jamais été sans sa splendeur. Cette splendeur est par lui, elle est avec lui ; elle émane de lui sans le diminuer, pas plus qu'elle ne s'isole de lui. Pardonnez, 6 Père, à notre faible intelligence d'emprunter une comparaison aux êtres que vous avez créés. Et si nous nous étudions nous-mêmes que vous avez créés à votre image, ne sentons-nous pas que notre pensée elle-même, pour être distincte dans notre esprit, a besoin du terme qui la fixe et la détermine ?

O Père, nous vous avons connu par ce Fils

aue vous engendrez éternellement, et qui a aigné se révéler à nous. U nous a appris que vous êtes Père et qu'il est Fils, et qu'en même temps vous êtes avec lui une même chose i.Si un Apôtre s'écrie : « Seigneur, mon« trez-nous le Père, » il répond : « Qui me voit, « voit mon Père 2. » O Unité de la nature divine, où le Fils, distinct du Père, n'est pas moins que le Père! O complaisance du Père dans le Fils, par lequel il a conscience de luimême; complaisance d'amour intime qu'il Eroclame à nos oreilles mortelles sur les ords du Jourdain et sur le sommet du Thabor 3 !

O Père, nous vous adorons, mais aussi nous vous aimons : car un Père doit être aimé de ses fils, et nous sommes vos fils. Un Apôtre ne nous enseigne-t-il pas que toute

I . JOHAN. X, 3o. — 2. Jbid. XIV, 8-9. — 3. MaTTH. III,

La Fête de la Très Sainte Trinité. i6g

paternité procède de vous, non seulement au ciel, mais sur la terre ^ ? Nul n'est père, nul n'a l'autorité paternelle dans la famille, dans l'Etat, dans 1 Eglise, que par vous, en vous, et par imitation de vous. Bien plus, vous avez voulu « que nous fussions non seule« ment appelés vos fils, mais que cette qua« lité fût réelle en nous 2; » non par génération comme il en est de votre unique Verbe, mais par une adoption qui nous rend ses « cohéritiers 3. » Votre Fils divin dit en parlant de vous: « J'honore mon Père^; » nous vous honorons aussi. Père souverain. Père de majesté immense, et du fond de notre néant, en attendant l'éternité, nous vous glorifions en union avec les saints Anges et les Bienheureux de notre race. Que votre oeil paternel nous protège, qu'il daigne se complaire aussi dans ces fils que vous avez prévus, que vous avez élus, que vous avez appelés à ia foi, et qui osent, avec l'Apôtre, vous nommer « le Père des miséricordes et « le Dieu de toute consolation ^. »

Gloire soit à vous, ô Fils, ô Verbe, ô Sagesse du Père! Emané de son essence divine, le Père vous a donné naissance « avant « l'aurore 6 ; » il vous a dit: « Je t'ai engendré « aujourd'hui "^^ » et cet aujourd'hui qui n'a ni veille ni lendemain, est l'éternité. Vous êtes Fils et Fils unique, et ce nom exprime une même nature avec celui qui vous produit; il exclut la création, et vous montre

6. Psalra. cix, 3. — 7. Psalm. 11, 7.

lyo Le Temps après la Pentecôte.

consubstantiel au Père, dont vous sortez avec une parfaite similitude. Et vous sortez du Père, sans sortir de l'essence divine, étant coéternel à votre principe; car en Dieu, rien de nouveau, rien de temporel. En vous, la filiation n'est point une dépendance; car le Père ne peut être sans le Fils, pas plus que le Fils sans le Père. S'il est noble au Père de produire le Fils, il n'est pas moins noble au Fils d'épuiser et de terminer en lui-même par sa filiation la puissance génératrice du Père.

O Fils de Dieu, vous êtes le Verbe du Père. Parole incréée, vous lui êtes aussi intime que sa pensée, et sa pensée est son être. En vous cet être se traduit tout entier dans son infinité, en vous il se connaît. Vous êtes le fruit immatériel produit par l'intellect \ divin du Père, l'expression de tout ce qu'il ; est, soit qu'il vous garde mystérieusement j <> dans son sein i, » soit qu'il vous produise j au dehors. Quels termes emploierons-nous

I pour vous définir dans votre magnificence, i 6 Fils de Dieu! L'Esprit-Saint daigne nous \ aider dans les livres qu'il a dictés; nous ; oserons donc dire dans le langage qu'il nous

I suggère: « Vous êtes l'éclat de la gloire du i « Père, la forme de sa substance 2. Vous êtes I « la splendeur de la lumière éternelle, le mi! « roir sans imperfection de la majesté de j u Dieu, la réfraction de son éternelle bonté^. »

I Avec la sainte Eglise réunie à Nicée, nous osons vous dire encore: « Vous êtes Dieu de « Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de

I. JoHAN. I, 18. — 2. Heb. I, 3. — 3. Sap. vu, 26.

La Fête de la Très Sainte Trinité. ly i

« vrai Dieu. » Avec les Pères et les Docteurs, nous ajoutons : « Vous êtes le flambeau éternellement allumé au flambeau éternel. Votre lumière ne diminue en rien celle qui se communique à vous, et en vous elle n'a rien d'inférieur à celle qui Ta produite. »

Mais lorsque cette ineffable fécondité qui donne un Fils éternel au Père, au Père et au Fils un troisième terme, a voulu se manifester au dehors de la divine essence, et ne pouvant plus rien produire qui fût égal à celle-ci, a daigné appeler du néant la nature intellectuelle et raisonnable, comme la plus approchante de son principe, et la nature matérielle comme la moins éloignée du néant, la production intime de votre personne dans le sein du Père, 6 Fils unique de Dieu, s'est révélée au monde dans l'acte créateur. Le Père a fait toutes choses, mais c< c'est dans « sa Sagesse, » c'est-à-dire par vous, « qu'il les « a faites i. » Cette mission d'opérer que vous avez reçue du Père, dérive de la génération éternelle par laquelle il vous produit de luimême. Vous vous êtes élancé de votre repos mystérieux, et les créatures visibles et invisibles sont sorties du néant à votre commandement. Agissant dans un intime concert avec le Père, vous avez répandu sur les mondes, en les créant, quelque chose de cette beauté et de cette harmonie dont vous êtes le reflet dans l'essence divine. Mais votre mission n'était pas épuisée par la création. L'ange et l'homme, êtres intelligents et libres, étaient appelés à voir et à posséder Dieu éternellePsalm. cni, 24.

j']2 Le Temps après la Pentecôte.

ment. Pour eux, l'ordre naturel ne suffisait

f)lus; il fallait qu'une voie surnaturelle leur ût ouverte pour les conduire à leur fin. Cette voie, c'était vous-même, 6 Fils unique de Dieu. En prenant en vous la nature humaine, vous vous unissiez à votre ouvrage, vous releviez jusqu'à Dieu l'ange et l'homme, et dans votre nature finie vous apparaissiez comme le type suprême de la création que le Père avait accomplie par vous. O mystère ineffable! vous êtes le Verbe incréé, et en même temps « le premier-né de toute créa« ture 1, » devant être manifesté en son temps, mais ayant précédé dans l'intention divine tous les êtres qui ont été créés pour être ses sujets.

La race humaine appelée à vous posséder en son sein comme le divin intermédiaire rompit avec Dieu : le péché la précipita dans la mort. Qui pouvait désormais la relever, la rendre à sa sublime destinée ? Vous seul encore, 6 Fils unique du Père ! Nous n'eussions jamais osé l'espérer; mais « le Père a « tant aimé le monde qu'il a donné son Fils « unique 2, » non plus seulement comme médiateur, mais comme rédempteur de nous tous. O notre premier-né, vous lui demandiez « qu'il vous restituât votre héritage ^ », et cet héritage, vous avez dû le racheter.'Le Père alors vous confia la mission de Sauveur pour notre race perdue. Votre sang sur la croix fut notre rançon, et nous sommes renés à Dieu et à nos premiers honneurs; c'est pourquoi nous

La Fête de la Très Sainte Trinité. ij3

nous faisons gloire, nous vos rachetés, ô Fils de Dieu, de vous appeler Notre Seigneur.

Délivrés de la mort, purifiés du péché, vous avez daigné nous rendre toutes nos grandeurs. Car vous êtes désormais le Chef, et nous sommes vos membres. Vous êtes le Roi, et nous sommes vos heureux sujets. Vous êtes le Pasteur, et nous sommes les brebis de votre unique bercail. Vous êtes I'Epoux, et l'Eglise notre mère est votre épouse. Vous êtes le Pain vivant descendu du ciel, et nous sommes vos conviés. O Fils Dieu, 6 Emrnanuel, 6 fils de l'homme, béni soit le Père qui vous a envoyé; mais soyez béni avec lui, vous oui avez rempli sa mission, et qui avez daigne nous dire que « vos délices sont d'être « avec les enfants des hommes M »

Gloire soit à vous, ô Esprit-Saint, qui émanez à jamais du Père et du Fils dans l'unité de la substance divine! L'acte éternel par lequel le Père se connaît lui-même produit le Fils qui est l'image infinie du Père, et le Père est épris d'amour pour cette splendeur sortie de lui avant tous les siècles. Le Fils, contemplant le principe dont il émane éternellement, conçoit pour ce principe un amour égal à celui dont il est l'objet. Quel langage pourrait décrire cette ardeur, cette aspiration mutuelle, qui est l'attraction et le mouvement dune personne vers l'autre, dans l'immobilité éternelle de l'essence ! Vous êtes cet amour, ô Esprit divin, sortant du Père et du Fils comme d'un même principe,

174 Le Temps après la Pentecôte.

distinct de l'un et de l'autre, mais formant le lien cjui les unit dans les ineffables délices de la divinité : Amour vivant, personnel, procédant du Père par le Fils, dernier terme qui complète la nature divine et consomme éternellement la Trinité. Au sein impénétrable du grand Dieu, la personnalité vous vient à la fois du Père dont vous êtes l'expression par un nouveau mode de production i, et du Fils qui, recevant du Père, vous donne de lui-même 2 ; car l'amour infini qui les unit étroitement est des deux et non d'un seul. Jamais le Père ne fut sans le Fils, jamais le Fils ne fut sans le Père; mais jamais aussi le Père et le Fils n'ont été sans vous, ô Esprit-Saint! Eternellement ils se sont aimés, et vous êtes l'amour infini qui règne en eux, et auquel ils communiquent leur divinité. Votre procession de l'un et de l'autre épuise la vertu productive de l'essence incréée, et ainsi les divines personnes réalisent le nombre trois; en dehors d'elles, il n'y a que le créé.

Il fallait qu'en la divine essence fût, non pas seulement la puissance et l'intelligence, mais aussi le vouloir duquel procède l'action. Le vouloir et l'amour sont une seule et même chose, et vous êtes, 6 divin Esprit, ce vouloir et cet amour. Quand la glorieuse Trinité opère en dehors d'elle-même, l'acte conçu par le Père, exprimé par le Fils, s'accomplit par vous. Par vous aussi, l'amour que le Père et le Fils ont l'un pour l'autre, et qui se personnalise en vous, s'étend aux êtres

La Fête de la Très Sainte Trinité. iy5 t

. . i

qui seront créés. Par son Verbe, le Père les j

connaît; par vous, ô Esprit amour, il les j

aime, en sorte que toute création procède de '

la bonté divine. 1

• Emanant du Père et du Fils, sans perdre (

l'égalité que vous avez éternellement avec ?

eux, vous êtes envoyé par l'un et l'autre vers |

la créature. Le Fils, envoyé par le Père, revêt I

pour l'éternité la nature humaine, et sa per- \

sonne, par les opérations qui lui sont propres, ,;

nous apparaît distincte de celle du Père. De ;

même, ô Esprit-Saint, nous vous reconnais- '

sons distinct du Père et du Fils, lorsque vous i

descendez pour remplir sur nous la mission l

qui vous a été départie par l'un et l'autre. |

Vous inspirez les prophètes ', vous intervenez \

en Marie dans la divine Incarnation 2, vous ■

vous reposez sur la fleur de Jessé 3, vous ;

conduisez Jésus au désert *, vous le glori- {

fiez par les miracles'*. Son Epouse, la sainte "■

Eglise, vous reçoit, elle, et vous lui ensei- |

gnez toute vérité 6, et vous demeurez eu j

elle, comme son ami, jusqu'au dernier jour 1

du monde ''. Nos âmes sont marquées de \

votre sceau 8, vous les animez de la vie sur- |

naturelle 9; vous habitez jusqu'à nos corps, |

qui deviennent votre temple 10 j enfin vous |

êtes pour nous le don de Dieu^^, la fontaine l

jaillissante jusque dans la vie éternelle 12. ^

Grâces distinctes vous soient donc rendues, j

I. II Petr. I, 21. — 2. Luc. I, 35. — 3. IsAi. XI, 2. t

— 4. Luc. IV, I. -- 5. Matth. xit, 28. — 6. Johan. \

XVI, i3. — 7. Matth. xxviii, 20. — 8. Eph. i. i3 ; iv, j

3o. — g. Gai. V, 25. — 10. I Cor. vi, 19. — 11. Hymn. 1! Pentecost. — 12. Johan. iv, 14; vu, ?g.

ij6 Le Temps après la Pentecôte.

ô Esprit divin, pour les opérations distinctes que vous accomplissez en notre faveur!

Et maintenant, après avoir adoré tour à tour les divines personnes, en parcourant leurs bienfaits sur le monde, nous osons encore élever notre œil mortel vers cette triple Majesté qui resplendit dans l'unité de votre essence, 6 souverain Seigneur, et nous confesssons encore une fois, avec saint Augustin, ce que nous avons appris de vous-même sur vous-même. « Trois est leur nombre : un « aimant celui qui est de lui, un aimant celui « de qui il est, et enfin Tamour lui-même ^ » Mais il nous reste à remplir un devoir de reconnaissance, en célébrant l'ineffable conduite par laquelle vous avez daigné empreindre en nous l'image de vous-même. Ayant résolu éternellement de nous donner société avec vous 2, vous nous avez préparés selon un type emprunté à votre être divin 3. Trois facultés dans notre âme unique rendent témoignage de notre origine qui est de vous ; mais ce faible miroir de votre être, qui est la gloire de notre nature, n'était qu'un prélude aux desseins de votre amour. Après nous avoir donné l'être naturel, vous aviez résolu dans votre conseil, 6 Trinité divine, de nous communiquer encore l'être surnaturel. Dans la plénitude des temps, le Père nous envoie son Fils, et ce Verbe incréé apporte la lumière à notre intelligence ; le Père et le Fils nous

I. Non amplius quam tria sunt : unus diligens eum

3ui de illo est, et unus diligens eum de quo est, et ipsa ilectio. AuGUSTiNUS, de Trinitate. Lib. vi, cap. 7. —

La Fête de la Très Sainte Trinité, ijj

envoient l'Esprit, et l'Esprit apporte l'amour à notre volonté; et le Père qui ne peut être envoyé vient de lui-même, et il se donne à notre âme dont il transforme la puissance. C'est dans le saint Baptême, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que s'accomplit dans le chrétien cette production des trois divines personnes, en correspondance ineffable avec les facultés départies à notre âme, comme l'esquisse du chef-d'œuvre que l'action surnaturelle de Dieu peut seule achever.

O union par laquelle Dieu est en l'homme et l'homme est en Dieu ! union par laquelle nous arrivons à l'adoption du Père, à la fraternité avec le Fils, à l'hérédité éternelle ! Mais cette habitation de Dieu dans la créature, c'est l'amour éternel qui l'a gratuitement formée, et elle se maintient aussi longtemps que l'amour de réciprocité ne fait pas défaut dans l'homme. Le péché mortel aurait la force de la briser; la présence des divines personnes qui avaient établi leur séjour dans l'âme 1 et qui demeuraient unies à elle, cesserait au même instant où la grâce sanctifiante s'éteindrait. Dieu alors ne serait plus dans l'âme que par son immensité, et l'âme ne le posséderait plus. Alors Satan rétablirait en elle le règne de son odieuse trinité: '( La concupiscence de la chair, la concupis« cence des yeux, et l'orgueil de la vie -. » Malheur â quiconque oserait défier Dieu par une si sanglante rupture, substituer ainsi le mal au souverain bien! C'est la jalousie du

ij8 Le Temps après la Pentecôte.

Seigneur méprisé, expulsé, qui a creusé les gouflres de l'enfer et allumé les flammes éternelles.

Mais cette rupture est-elle donc sans réconciliation possible? Oui, s'il s'agit de l'homme pécneur, incapable de renouer avec l'adorable Trinité les relations qu'une avance gratuite avait préparées et qu'une bonté incompréhensible avait consommées. Mais la miséricorde de Dieu, qui est, comme l'enseigne l'Eglise dans la sainte Liturgie ', l'attribut suprême de sa puissance, peut'opérer un tel prodige, et elle l'opère chaque fois qu'un pécheur est converti. .\ ce mouvement de l'auguste Trinité qui daigne ainsi descendre de nouveau dans le cœur de l'homme repentant, une joie immense, nous dit l'Evangile, s'empare des Anges et des Saints jusque dans les hauteurs du ciel 2; car le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont signalé leur amour et cherché leur gloire en rendant juste celui qui avait été pécheur, en venant habiter en cette brebis naguère égarée, en ce prodigue employé la veille à la garde des animaux immondes, en ce larron qui tout à l'heure, sur la croix, insultait encore avec son compagnon l'innocent crucifié.

Soient donc adoration et amour, à vous Père, Fils et Saint-Esprit, Trinité parfaite qui avez daigné vous révéler aux mortels, Unité éternelle et incommensurable qui avez délivré nos pères du joug des faux dieux. Gloire à vous comme il était au commenceLa Fête de la Très Sainte Trinité.

ment, avant tous les êtres créés; comme il est maintenant, à cette heure où nous attendons la vraie vie qui consiste à vous contempler face à face ; comme il sera dans les siècles des siècles, lorsque l'éternité bienheureuse nous aura réunis dans votre sein infini. Amen.

A lumière du divin Esprit qui est venue accroître dans l'Eglise l'inteiligence toujours plus vive du souverain mystère de l'auguste Trinité, l'amène à contempler à la sui'te cette autre merveille qui concentre elle-même toutes les opérations du Verbe incarné, et nous conduit dès cette vie à l'union divine. Le mystère de la très sainte Eucharistie va éclater dans toute sa splendeur, et il importe de préparer les yeux de notre âme à recevoir d'une manière salutaire l'irradiation qui nous attend. De même que nous n'avons jamais été sans la notion du mystère de la sainte Trinité, et que nos hommages se sont toujours dirigés vers elle ; de mèrrie aussi la divine Eucharistie n'a cessé de nous accompagner dans tout le cours de cette Année liturgique, soit comme moyen de rendre nos hommages à la suprême Majesté, soit comme aliment de la vie surnaturelle. Nous pouvons dire que ces deux ineffables mystères nous sont connus, que nous les aimons; mais les grâces de la Pentecôte nous ont ouvert une "nouvelle entrée dans ce qu'ils ont de plus intime, et si le premier nous a apparu hier entouré des rayons d'une lumière nouvelle, le second va luire pour nous d'un éclat que l'oeil de notre âme n'avait pas perçu encore.

Le Lundi après la Trinité.

La sainte Trinité, ainsi que nous l'avons fait voir, étant l'objet essentiel de toute la religion, le centre où vont se rendre tous nos hommages, lors même qu'il semble que nous n'y portons pas une intention immédiate, on

f)eut dire aussi que la divine Eucharistie est e plus puissant moyen de rendre à Dieu le culte qui lui est dû.' et c'est par elle que la terre s'unit au ciel. Il est donc aisé de pénétrer la raison du retard que la sainte Eglise a mis à l'institution des deux solennités qui succèdent immédiatement à celle de la Pentecôte. Tous les mystères que nous avons célébrés jusqu'ici étaient contenus dans l'auguste Sacrement qui est le mémorial et comme l'abrégé des merveilles que le Seigneur a opérées pour nous '. La réalité de la présence du Christ sous les espèces sacramentelles faisait que, dans l'Hostie sainte, nous reconnaissions au temps de Noël l'Enfant qui nous était né, au temps de la Passion la victime qui nous rachetait, au temps Pascal le glorieux triomphateur de la mort. Nous ne pouvions célébrer tous ces beaux mystères sans appeler à notre secours l'immortel Sacrifice, et il ne pouvait être offert sans les renouveler et les reproduire.

Les fêtes mêmes de la très sainte Vierge et des Saints nous maintenaient dans la contemplation du divin Sacrement. Marie que nous avons honorée dans ses solennités de l'Immaculée Conception, de la Purification, de l'Annonciation, n'a-t-elle pas fourni de sa propre substance ce corps et ce sang que

I. Psalm. ex, 4.

i82 Le Temps après la Pentecôte.

nous offrions sur l'autel ? La force invincible des Apôtres et des Martyrs que nous avons célébrés, ne l'ont-ils pas puisée dans l'aliment sacré qui donne l'ardeur et la constance ? Les Confesseurs et les Vierges ne nous ont-ils pas apparu comme la floraison du champ de l'Eglise qui se couvre d'épis et de grappes de raisin, grâce à la fécondité que lui donne Celui qui est à la fois le froment et la vi^ne ^ ?

Réunissant tous nos moyens pour honorer ces heureux habitants de la cour céleste, nous avons fait appel à la divine psalmodie, aux hymnes, aux cantiques, aux formules les plus pompeuses et les plus tendres ; mais en fait d'hommages à leur gloire, rien n'égalait l'offrande du Sacrifice. Là, nous entrions en communication directe avec eux, selon l'énergique expression de l'Eglise au sacré Canon ^communicantes). Ils adorent éternellement la très sainte Trinité par Jésus-Christ et en Jésus-Christ ; par le Sacrifice nous nous unissions à eux dans le même centre, nous mêlions nos hommages avec les leurs, et il en résultait pour eux un accroissement d'honneur et de félicité. La divine Eucharistie, Sacrifice et Sacrement, nous a donc toujours été présente ; et si, en ces jours, nous devons nous recueillir pour en mieux comprendre la grandeur et la puissance infinies; si nous devons nous efforcer d'en goûter avec plus de plénitude l'ineffable suavi'té, ce n'est point une découverte qui nous apparaît soudain : il s'agit de l'élément que l'amour du

Le Lundi après la Trinité. i83

Christ nous a préparé, et dont nous usons déjà, pour entrer en rapport direct avec Dieu et lui rendre nos devoirs les plus solennels à la fois et les plus intimes.

Cependant l'Esprit divin qui gouverne l'E- glise devait lui inspirer un jour la pensée d'établir une solennité* particulière en l'honneur du mystère auguste où sont contenus tous les autres. L'élément sacré qui donne à toutes les fêtes de l'année leur raison d'être et les illumine de sa propre splendeur, la très sainte Eucharistie appelait par elle-même une fête pompeuse en rapport avec la magnificence de son objet.

Mais cette exaltation de la divine Hostie, ces marches triomphales si justement chères à la piété chrétienne de nos jours, étaient impossibles dans l'Eglise au temps des martyrs. Elles restèrent inusitées après la victoire, comme n'entrant pas dans la manière et l'esprit des forrnes liturgiques primitives,

gui continuèrent longtemp's d'être en usage. Iles étaient d'ailleurs moins nécessaires et comme superflues pour la foi vive de cet âge : la solennité du Sacrifice même, la participation commune aux Mystères sacrés, la louange non interrompue des chants liturgiques rayonnant par le monde autour de l'autel, rendaient à Dieu hommage et gloire, maintenaient l'exacte notion du dogme, et entretenaient dans le peuple chrétien une surabondance de vie surnaturelle qu'on ne retrouve plus à l'âge suivant. Le divin mémorial portait ses fruits ; les intentions du Seigneur instituant le mystère étaient remplies,

/ 84 J^e lemps après la Pentecôte.

et le souvenir de cette institution, célébré dès lors comme de nos jours à la Messe du Jeudi saint, restait gravé profondément dans le cœur des fidcles.

Il en fut ainsi jusqu'au xiii" siècle. Mais, alors, et par suite du refroidissement que constate l'Eglise au commencement de ce siècle ', la foi s'affaiblit, et avec elle la mâle piété des vieilles nations chrétiennes. Dans cette décadence progressive que ne devaient pas arrêter des merveilles de sainteté individuelle, il était à craindre que l'adorable Sacrement, qui est le mystère de la foi par essence, n'eût à souffrir plus qu'aucun autre de l'indifférence et de la froideur des nouvelles générations. Déjà, ici et là, inspirée par l'enfer, plus d'une négation sacrilège avait retenti, effrayant les peuples, trop fidèles encore généralement pour être séduits, mais excitant la vigilance des pasteurs et faisant déjà de nomb^reuses victimes.

Scot Erigène avait produit la formule de l'hérésie sàcramentaire : l'Eucharistie n'était pour lui « qu'un signe, figure de l'union spia rituelle avec Jésus, perçue par la seule « intelligence -. » Son pédantisme obscur eut peu d'écho, et ne prévalut pas contre la tradition catholique exposée dans les savants écrits de Paschase Radbert, Abbé de Corbie. Réveillés au xi* siècle par Bérenger, les sophismes de Scot troublèrent alors plus sérieusement et plus longuement l'Eglise de France, sans toutefois survivre à l'astucieuse

2. In Dion. Hierarch. cœiest.

— --j

Le Lundi après la Trinité. i85

vanité de leur second père. L'enfer avançait peu dans ces attaques trop directes encore ; il atteignit mieux son but par des voies détournées. L'empire byzantin nourrissait, dans ses tlancs féconds pour l'hérésie, les restes de la secte manichéenne qui, regardant la chair comme l'œuvre du principe mauvais, renversait l'Eucharistie par la base. Pendant qu'avide de renommée, Bérenger dogmatisait à grand bruit sans profit pour l'erreur, la Thrace et la Bulgarie dirigeaient silencieusement leurs apôtres vers l'Occident. La Lombardie, les Marches et la Toscane furent infectées ; passant les monts, l'impure étincelle éclata sur plusieurs points à la fois du royaume très chrétien : Orléans, Toulouse, Arras, virent le poison pénétrer dans leurs murs. On crut avoir étouffé le mal à sa naissance par d'énergiques répressions ; mais la contagion s'étenaait dans l'ombre. Prenant le midi de la France pour base de ses opérations, l'hérésie s'organisa sourdement pendant toute la durée^du xii« siècle ; tels furent ses progrès latents, que, se découvrant enfin, au commencement du xiii", elle prétendit soutenir les armes à la main ses dogmes impies. Il fallut des flots de sang pour la réduire et lui enlever ses places fortes; et longtemps encore après la défaite de l'insurrection armée, l'Inquisition dut surveiller activement les provinces éprouvées par le fléau des Albigeois.

Simon de Montfort avait été le vengeur de la foi. Mais au temps même où le bras victorieux du héros chrétien terrassait l'hérésie, Dieu préparait à son Fils indignement outragé

j86 Le Temps après la Pentecôte.

par les sectaires dans le Sacrement de son amour, un triomphe plus pacifique et une réparation plus complète. En 1208, une humble religieuse hospitalière, la Bienheureuse Julienne du Mont-Cornillon, près Liège, avait une vision mystérieuse, où lui apparaissait la lune dans son plein, montrant sur son disque une échancrure. Quoi qu'elle fît pour chasser ce qu'elle craignait être une illusion, la même vision contmua de se présenter invariablement à ses yeux, toutes les fois qu'elle se mettait en prières. Après deux ans d'efforts et de supplications ardentes, il lui fut enfin révélé que la lune signifiait l'Eglise de son temps, et 1 échancrure qu'elle y remarquait l'absence d'une solennité au Cycle liturgique, Dieu voulant qu'une fête nouvelle fût célébrée chaque année pour honorer solennellement et à part l'institution de la très sainte Eucharistie: la mémoire historique de la Cène du Seigneur au Jeudi saint ne répondait pas aux besoins nouveaux des peuples ébranlés par l'hérésie ; elle ne suffisait plus à l'Eglise, distraite d'ailleurs alors par les importantes fonctions de ce jour, et bientôt absorbée par les tristesses du grand Vendredi.

En même temps que Julienne recevait cette communication, il lui fut enjoint de mettre elle-même la main à l'œuvre et de faire connaître au monde les divines volontés. Vingt années se passèrent, avant que l'humble et timide vierge pût prendre sur elle le courage d'une telle initiative. Elle s'en ouvrit enfin à un chanoine de Saint-Martin de Liège, nommé Jean de Lausanne, qu'elle

Le Lundi après la Trinité. iSj

estimait singulièrement pour sa grande sainteté, et le pria de conférer sur l'objet de sa mission avec les docteurs. Tous s'accordèrent à reconnaître que non seulement rien ne s'opposait à l'établissement de la fête projetée, mais qu'il en résulterait au contraire un accroissement de la gloire divine et un grand bien dans les âmes. Réconfortée par cette décision, la Bienheureuse fit composer et approuver pour la future fête un Office propre commençant par ces mots: Animarum cibuSj et dont il reste encore aujourd'hui quelques fragments.

L'Eglise de Liège, à qui l'Eglise universelle devait hier la fête de la Très Sainte Trinité, était prédestinée au nouvel honneur de donner naissance à la fête du Très Saint Sacrement. Ce fut un beau jour, lorsque, en 1246, après un si long temps et des obstacles sans nombre, Robert de Torôte, évèque de Liè^e, établit par décret synodal que chaque année, le Jeudi après la Trinité, toutes les Eglises de son diocèse auraient à observer désormais, avec abstention des œuvres serviles et jeûne préparatoire, une fête solennelle en l'honneur de l'ineffable Sacrement du Corps du Seigneur.

Mais la mission de la Bienheureuse Julienne était loin d'être à son terme ; pour avoir trop hésité sans doute à l'entreprendre, Dieu mesurait la joie à sa servante. L'évêque mourut ; et le décret qu'il venait de porter fût resté lettre morte, si, seuls de tout le diocèse, les chanoines de Saint-Martin-au-Mont n'eussent résolu de s'y conformer, malgré l'absence d'une autorité capable d'en presser

j88 Le Temps après la Pentecôte.

l'cxécutioi. pendant la vacance. La fête du Très Saint Sacrement fut donc célébrée pour la première fois dans cette insigne église, en 1 247. Le successeur de Robert, I-ïcnri de Gueldre, homme de guerre et grand seigneur, avait d'autres soucis que son prédécesseur. Hugues de Saint-Cher cardinal de Sainte-Sabine, légat en Allemagne, étant venu à Liège pour remédier aux désordres qui s'y produisaient sous le nouveau gouvernement , entendit parler du décret de Robert et de la nouvelle solennité. Autrefois prieur et provincial des Frères-Prêcheurs, il avait été de ceux qui, consultés par Jean de Lausanne, en avaient loué le projet. Il tint à honneur de célébrer lui-même la fête, et d'y chanter la Messe en grande pompe. En outre, par mandement en date du 29 décembre i233, adressé aux Archevêques, Evêques, Abbés et fidèles du territoire de sa légation , il confirma le décret de l'évêque de Liège et retendit à toutes les terres de son ressort, accordant une indulgence de cent jours à tous ceux qui, contrits et confessés, visiteraient pieusement les églises où se ferait l'Office de la fête, le jour même ou dans l'Octave. L'année suivante, le cardinal de Saint-Georges-au-Voiled'Or, qui lui succéda dans sa légation, confirma et renouvela les ordonnances du cardinal de Sainte-Sabine. Mais ces décrets réitérés ne purent triompher de la froideur générale; et telles furent les manœuvres de l'enfer, qui se sentait atteint dans ses profondeurs, qu'après le départ des légats, on vit des hommes d'église, d'un grand nom et constitués en dignité, opposer aux ordonnanLe Lundi après la Trinité. i8g

ces leurs décisions particulières. Quand mourut la Bienheureuse Julienne, en i258, l'E- glise de Saint-Martin était toujours la seule où se célébrât la fête qu'elle avait eu pour mission d'établir dans le monde entier. Mais elle laissait, pour continuer son œuvre, une pieuse recluse du nom d'Eve, qui avait été la confidente de ses pensées.

Le 29 août 1261, Jacques Pantaléon montait au trône pontifical sous le nom d'Urbain IV. Né à Troyes, dans la condition la plus obscure, ses seuls mérites avaient amené son élévation. Il avait connu la Bienheureuse Julienne, lorsqu'il n'était encore qu'archidiacre de Liège, et avait approuvé ses desseins. Eve crut voir dans cette exaltation le signe de la Providence. Sur les instances de la recluse, Henri de Gueldre écrivit au nouveau Pape pour le féliciter, et le prier de confirmer de son approbation souveraine la fête instituée par Robert de Torôte. Dans le même temps, divers prodiges, et spécialement celui du corporal de Bolsena, ensanglanté par une hostie miraculeuse presque sous les yeux de la cour pontificale qui résidait alors à Orvieto, semblèrent venir presser Urbain de la part du ciel, et affermir le bon zèle qu'il avait autrefois manifesté pour l'honneur du divin Sacrement. Saint Thomas d'Aquin fut chargé de composer selon le rit romain l'Office qui devait remplacer dans l'Eglise celui de la Bienheureuse Julienne, adapté par elle au rit de l'ancienne liturgie française. La bulle Transiturits fit ensuite connaître au monde les intentions du Pontife: rappelant les révélations dont, constitué

igo Le Temps après la Pentecôte.

en moindre dignité, il avait eu autrefois connaissance , Urbain IV établissait dans TEglise universelle, en vertu de son autorité apostolique, pour la confusion de l'hérésie et l'exaltation de la foi orthodoxe, une solennité spéciale en l'honneur de l'auguste mémorial laissé par le Christ à son Eglise. Le jour assigné pour cette fête était la Férié cinquième ou Jeudi après Voctave de la. Pentecôte ; car, à la différence du décret de l'évêque de Liège, la bulle ne mentionnait pas la fête de la Très Sainte Trinité, non reçue encore dans l'Eglise Romaine. Suivant la voie ouverte par Hugues de Saint-Cher, le Pontife accordait cent jours d'indulgence à tous ceux qui, vraiment contrits et confessés, assisteraient à la Messe ou aux Matines, aux premières ou aux secondes A'èpres de la fête, et quarante jours pour chacune des Heures de Prime, Tierce, Sexte, None et Complies. Cent jours étaient également concédés, pour chacun des jours de l'Octave, aux fidèles qui assisteraient, en ces jours, à la Messe et à l'Office entier. Dans un si grand détail, il n'est point fait mention de la Procession, qui ne s'établit en effet qu'au siècle suivant.

Il semblait que la cause fût enfin terminée. Mais les troubles qui agitaient alors l'Italie et l'Empire firent oublier la bulle d'Urbain IV, avant qu'elle eût pu recevoir son exécution. Quarante ans et plus s'écoulèrent avant qu'elle fût promulguée de nouveau et confirmée par Clément'V, au concile de Vienne. Jean XXII lui donna force de loi définitive, en l'insérant au Corps du Droit dans les Clémentines, et il eut ainsi la gloire

Le Lundi après la Trinité. igi

de mettre la dernière main, vers l'an i3i8, à ce grand œuvre dont l'achèvement avait demandé plus d'un siècle,

La fête du Très Saint Sacrement, ou du Corps du Seigneur, marqua le point de départ d'une nouvelle phase dans le culte catholique envers la divine Eucharistie. Mais, pour le bien comprendre, il faut entrer plus avant dans la notion du culte eucharistique aux différentes époques de l'Eglise : étude importante pour l'intelligence de la grande fête à laquelle nous devons maintenant préparer nos âmes. Nous croyons donc choisir le meilleur mode de préparation que puisse offrir aux fidèles 1 Année liturgique, en consacrant les deux jours qui nous restent à rechercher succinctement et brièvement les grandes lignes de l'histoire de la très sainte Eucharistie.

C'est à vous, Esprit-Saint, qu'il appartient de nous apprendre l'histoire d'un si auguste mystère. Votre règne est à eine commencé sur le monde ; et, fidèle à cette mission divine qui a pour but la glorification de l'Emmanuel ravi à la terre ^ vous élevez tout d'abord nos regards et nos cœurs vers ce don suprême de "son amour qui nous le garde caché sous les voiles eucharistiques. Durant les siècles de l'attente des nations, c'est vous qui déjà présentiez le Verbe au genre humain dans les Ecritures, et l'annonciez par les Prophètes 2. Don premier du

jg2 Le Temps après la Pentecôte.

Très-Haut *, vous êtes, comme amour infini, la raison substantielle et souveraine des manifestations divines ; ainsi attirâtes-vous ce Verbe divin au sein de la Vierge immaculée, pour l'y revctir de la chair virginale qui le fit notre frère et notre Sauveur. Et maintenant qu'il est remonté vers son Père et notre Père 2, dérobant à nos yeux cette nature humaine ornée par vous de tant de perfections et d'attraits vainqueurs, maintenant qu'il nous faut reprendre sans lui les pérégrinations de cette vallée des larmes, envoyé par lui ^, vous êtes venu, divin Esprit, comme le consolateur. Mais la consolation que vous nous apportez, 6 Paraclet, c'est toujours son fidèle souvenir *, c'est encore plus sa divine présence gardée par vous au Sacrement d'amour. Nous le savions d'avance: vous ne deviez pas agir ni parler de vous-même ''', ou pour vous-même ; vous veniez rendre témoignage à l'Emmanuel *-, maintenir son œuvre et reproduire en chacun de nous sa divine ressemblance.

Qu'il est admirable l'accomplissement de cette mission sublime, tout entière à la gloire de l'Emmanuel ! Esprit divin, gardien du Verbe dans l'Eglise, nous ne pouvons redire ici votre vigikmce sur cette divine parole apportée par Jésus au monde, expression très fidèle de lui-même, et qui, sortie comme lui de la bouche du Père, nourrit aussi l'E- pouse ici-bas 7. Mais de quel respect infini,

6. Ibid. XV, 26. — 7. Matth. IV, 4.

Le Lundi après la Trinité. ig3

de quelle sollicitude n'entourez-vous pas le Sacrement auguste où réside tout entier, dans la réalité de sa chair adorable, ce même Verbe incarné qui fut dès l'origine du monde le centre et le but de vos divines opérations ! Par votre toute-puissance produisant le mystère, l'Epouse exilée se retrouve en possession de l'Epoux; par vous elle traverse les siècles, gardant chèrement son trésor ; par vous elle le fait valoir avec une délicatesse infinie, ordonnant, modifiant sa discipline et sa vie même, pour assurer dans tous les âges au divin Sacrement la plus grande somme possible de foi, de respect et d'amour. Qu'elle le dérobe anxieuse à la connaissance des profanes, qu'elle accumule autour de lui dans la Liturgie ses pompes et ses magnificences, ou que, sortant avec lui des temples, elle le promène triomphalement dans les rues des cités populeuses ou les sentiers tleuris des campagnes, c'est vous, divin Esprit, qui l'inspirez; c'est votre divine prévoyance qui lui suggère, selon les temps, la plus sûre manière de conquérir à l'Emmanuel, toujours présent dans l'Hostie, les hommages et les cœurs de ces enfants des hommes, au milieu desquels il daigne trouver ainsi jusqu'à la fin les délices de son amour ^ .

Daignez nous assister dans la contemplation de l'auguste mystère. Eclairez les intelligences, échauffez les cœurs en ces jours de préparation; révélez à nos âmes Celui qui vient à nous sous les voiles du Sacrement.

Dans la dernière partie de cette Année liI. Prov. VIII, 3i.

ig4 Le Temps après la Pentecôte.

turgique, qu'il soit pour nous le pain du voyageur. Une longue route nous reste encore à parcourir, bien différente de celle que nous avons suivie jusqu'ici en compagnie du Seigneur et de ses mystères, route laborieuse a travers le désert qui nous sépare de la montagne de Dieu i. Esprit-Saint, vous serez notre guide dans ces sentiers où l'Eglise, conduite par vous, marche avec courage, se rapprochant chaque jour du terme de son pèlerinage ici-bas. Mais vous-même nous amenez dès le début à ce banquet de la divine Sagesse- où le pèlerin trouve sa vigueur. Nous marcherons dans la force du" mets céleste 3; c'est par lui encore que, la course achevée, de concert avec l'Esprit et l'Epouse, nous ferons retentir l'invincible appel de l'heure suprême qui nous rendra le Seigneur Jésus ^.

A LA gloire de l'auguste Sacrement, et pour honorer la Bienheureuse Julienne, à qui l'Eglise est si redevable en ces jours, nous donnerons comme pièces liturgiques, aujourd'hui et dans l'Octave, les principaux fragments parvenus jusqu'à nous de l'Office quiporte son nom. Mais on nous saura gré de citer ici préalablement quelques traits de l'historien de la Bienheureuse sur la manière dont cet Office fut composé:

c( Julienne donc se prit à penser qui elle inviterait à la composition de l'Office d'une

I. III Reg. XIX. — 2. Prov. ix. — 3. III Reg. xix,

Le Lundi après la Trinité. igS

si grande solennité. Or, faisant réflexion qu'elle n'avait sous la main ni hommes lettrés, ni clercs excellents qui fussent propres à cela par eux-mêmes, confiante en la divine Sagesse, elle choisit en son cœur un tout jeune frère de sa maison, nommé Jean i, que Dieu lui avait attaché d'une façon mystérieuse. Mais lui, sachant bien qu'une telle œuvre excédait la mesure de son §énie et de sa science, étant de peu de littérature, commença par hésiter et s'excuser sur son ignorance. Julienne qui, sachant tout cela, savait aussi que la divine Sagesse, dont c'était l'œuvre, peut dire par un ignorant de belles choses, fit tant que, vaincu par les prières et l'autorité de la vierge, il commença de travailler. Et ainsi advint-il que ce jeune frère et la vierge du Christ unissant leurs efforts, elle priant, lui écrivant, l'œuvre se poursuivit plus facilement qu'il n'eût pu s'y attendre. Aussi attribuait-il aux prières de la vierge, plus qu'à son travail, ce qu'il pouvait faire, et lorsqu'il avait achevé quelque chose du susdit Office, il le lui apportait, disant : « Voici, Madame, qui vous est envoyé d'en

0 haut; examinez, et voyez s'il n'y a rien à

« changer dans le chant ou la lettre. » Elle, par son admirable science infuse, quand il en était besoin, le faisait avec si grande prudence et habileté, qu'après son examen et correction, il ne fut jamais nécessaire de requérir même le poli des maîtres de la

I. Similitude de nom qui ne doit pas faire confondre ce jeune frère avec le chanoine Jean de Lausanne, dont nous avons dit plus haut les éminents services.

ig6 Le Temps après la Pentecôte.

science. Ainsi fut consommé, par un merveilleux secours de Dieu, l'Office entier de la nouvelle fête i. »

Les Antiennes que nous donnons ici sont tirées par les Bollandistes - d'un très ancien Directorium de l'Eglise Saint-Martin-auMont. Elles s'y trouvent assignées aux Benedictiis et Magnificat de chacun des jours dans l'Octave.

ANIMARUM cibus Dei Sapientia nobis carnem assumptam proposait in edulium, ut per cibum hujus pietatis invitaret ad gustum divinitatis,

Discipulis competentem conscribens hereditatem. sai memoriam cotnmendavit inquiens : Hoc facite in mei commemorationem.

Totum Christus se nobis exhibet in cibum, ut sicut divinitus nos re!lcit quem corde gustamus, ita nos humanitus reficiat quem ore manducamus;

Et sic de visibiiibus ad invisibilia, de temporalibus ad alterna, de terrenis ad cœlestia, de humanis ad divina nos transférât.

METS des âmes, la divine Sagesse, revêtant chair, nous la propose en aliment, afin que par cette nourriture d'amour goûter

elle nous amené a

Dieu.

Dressant pour ses disciples un testament auguste, elle leur recommande son souvenir, disant : Faites ceci en mémoire de moi.

Le Christ tout entier se donne à nous en nourriture : ainsi que nous répare dans sa divinité Celui que goiite notre cœur, ainsi nous rétablit par son humanité Celui que mange notre bouche;

Ainsi nous fait-il passer du visible à l'invisible, du temps à l'éternité, de la terre au ciel, de l'homme à Dieu.

I. Vita B. Julianae ab autore coaevo descripta, Lib. ii,

2; ACT. ss. ad diem vam Aprilis. — 2. Ibid. in Append.

Le Lundi après la Trinité. igj

L'homme a mangé le pain des anges; comme la divinité nourrit l'esprit, ainsi l'humanité nourrit la chair : l'âme raisonnable et la chair est un seul homme, Dieu et l'homme un seul Christ.

Pain de vie, pain des anges, Jésus, vraie vie du monde, qui toujours nous ranimez sans jamais défaillir, guérissez-nous de toute langueur, afin que, raffermis par vous notre viatique en terre, nous vous goûtions pleinement au festin éternel.

Le Christ nous lave dans son sang tous les jours, étant renouvelée tous les jours la mémoire de sa bienheureuse passion.

Son sang n'est point répandu par des mains infidèles pour leur malheur ; mais tous les jours il est aspiré doucement pour leur salut par des bouches fidèles.

Une seule fois suspendu à la croix, vrai Dieu, vrai homme, il s'est offert au Père hostie efficace de rédemption; toujours cependant il est dans l'impénétrable mystère, non souffrant, mais rendu présent comme dans la souffrance.

Chaque jour sacrifié sans blessure, le Seigneur JésusChrist donne à des mortels

Panem angelorum manducavit homo, ut qui secundum animum cibum divinitatis accipimus, secundum carnem cibum humanitatis sumamus : quia sicut anima rationalis et caro unus est homo, ita Deus et homo unus est Christus.

Panis vitae, panis angelorum, Jesu Christe vera mundi vita, qui semper nos reficis, in te nunquam deficis, nos ab omni sana languore ut te nostro viatico in terra recreati, te ore plenissimo manducemus in aeternum.

Suo Christus sanguine nos lavat quotidie, cum ejus beatae passionis quotidie memoria renovatur.

Sanguis ejus non infidelium manibus ad ipsorum perniciem funditur; sed quotidie fidelium suavi ore sumitur ad salutem.

Verus Deus, verus homo semel in cruce pependit, se Patri redemptionis hostiam efficacem offerens : semper tamen invisibiliter est in mysterio, non passus sed quasi pati repraesentatus.

Dominus Jésus Christus sine vulnere quotidie sacrificatus, mortalibus

igH Le Temps après la Pentecôte.

in terra praestitit cœlesti fungi ministerio.

Hase igitur singularis victima Christi mortis est recordatio, scelerum nostrorum expurgatio , cunctorum fidelium devotio, et aeternae vitae adeptio.

A ces accents de la piété des peuples au XIII* siècle de notre ère, joignons cette formule non moins expressive de la foi des âges précédents empruntée au Missel mozarabe.

d'accomplir sur terre un ministère céleste.

Sacrifice vraiment unique, c'est le souvenir de la mort du Christ, le pardon de nos crimes, l'amour des fidèles, et le gage de l'éternelle vie.

(Dominica ante jejiinium Calend. Xovembr.)

APPELÉ.»!, frères très chers, à recevoir dans des entrailles mortelles le Sacrifice des cieux, à loger Dieu comme hôte dans l'habitation d'une poitrine humaine, purifions nos consciences de toute souillure des vices; que ne soient en nous ni fausseté, ni superbe ; mais soyons humbles, d'accord dans la charité, pour que la chair et le sang du Seigneur unissent tous les frères en son corps, et que, de cette terre, nous puissions dire avec confiance : Notre Père jiii êtes aux cieux.

ACCEPTURI, fratres carissimi, intra mortalia viscera cœleste sacrificium, et intra cubicnlum humani pectoris hospitem Deum : mundemus conscientias nostras ab omni labe vitiorum : ut nihil sit in nobis subdolum vel superbum ; sed in humilitatis studium et charitatis assensum per escam et sanguinem Domini corporis fraternitas cuncta copuletur, ut cum fiducia dicere mereamur e terris : Pater nos ter qui es in cœlis.

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'histoire de la très sainte Eucharistie se confond avec celle de l'E- glise ; les formes liturgiques qui accompagnent le plus auguste des Sacrements ont suivi, dans leur marche rituelle, les grandes phases sociales de la chrétienté. Il en devait être ainsi, l'Eucharistie étant ici-bas le centre vital où tout converge dans TEglise, le lien puissant de cette société dont le Christ est le chef, et par laquelle il doit régner sur les nations appelées à former son héritage i. L'union à Pierre vicaire de l'Homme-Dieu sera toujours la condition nécessaire, le signe extérieur de l'union des membres au Chef invisible; mais, appuyé ineffablement sur le roc qui porte l'Eglise, l'auguste mystère où le Christ se donne luimême à chacun des siens n'en demeure pas moins le mystère de l'union par essence, et, comme tel, le centre et le lien de la grande communion "atholique. Prenons aujourd'hui possession de cette vérité fondamentale qui présida dans l'origine à la formation même de l'Eglise, et considérons l'influence qu'elle eut sur les formes du culte' eucharistique aux douze premiers siècles.

2 00 Le Temps après la Pentecôte.

Demain, nous verrons comment le relâchement, l'hérésie et la défection sociale, amenèrent l'Eglise à modifier insensiblement des formes accidentelles du reste, et qui convenaient mieux à des temps meilleurs, pour diriger dans le sens de besoins nouveaux la religion de ses enfants restés fidèles.

Ce fut la veille de sa Passion que le Seigneur institua le mémorial destiné à perpétuer en tous lieux l'unique Sacrifice qui devait consommer la sanctification des élus ^. Sur la croix devenue, comme l'appelle saint Léon, « l'autel du monde - », avait Heu quelques heures plus tard, d'après le même saint docteur, l'oblation de la nature humaine tout entière, inséparable de son Chef dans cet acte suprême d'adoration et de réparation 3. Mais, sortie avec le sang et l'eau du côté du Sauveur, l'Eglise n'était qu'à sa naissance; le mystère de cette union divine que l'Homme-Dieu était venu réaliser sur la terre, en rattachant par lui au Père dans l'EspritSaint les membres de son corps mystique, ne devait avoir que successivement pour chacun d'eux son accomplissement immédiat. De là l'invention sublime de la dernière Cène : Testament nouveau, qui constituait l'Epouse à naître en la possession du mystère où chaque génération se rattacherait aux précédentes dans l'unité du Sacrifice, et trouverait dans cette même unité le lien mutuel de ses membres.

a Je vous donne un commandement nouI. Heb. X, 14. — 2. Serm. viii de Pass. — 3. Se

IV de Pass.

Le Mardi après la Trinité. 201

C( veau », avait dit le Sauveur instituant la nouvelle Pâque : « aimez-vous les uns les « autres comme je vous ai aimés; à cela tous « reconnaîtront que vous êtes mes disci« plesi. » Tel fut le premier précepte, tel devait être le signe de l'alliance que le Seigneur contractait alors par ses Apôtres avec tous ceux qui devaient croire en lui par leur parole 2. Et sa première prière, après cette première distribution de son corps et de son sang sous les espèces eucharistiques, est encore pour l'union de ses fidèles entre eux, union ineffable et toute singulière comme l'ineffable mystère qui doit en faire le nœud et l'aliment, union si intime que son union même avec le Père en peut seule fournir le type au Sauveur: « Père saint, que tous ils « soient un en nous, qu'ils soient un comme « nous-mêmes; que, moi en eux et toi en « moi, ils soient consommés dans l'unité 3. » Formée par l'Esprit-Saint, l'Eglise, dès ses débuts, comprit les intentions du Sauveur. Les trois mille élus du jour de la Pentecôte sont représentés, au livre des Actes, « persé« vérant dans la doctrine des Apôtres, la « communion de la fraction du pain et la « prière •'^. » Or, telle est la force intime de conésion puisée dans la participation au pain mystérieux, qu'en face de la synagogue ils apparaissent dès lors comme une société distincte, inspirant à tout le peuple une crainte respectueuse et attirant chaque jour de nouveaux membres ^.

20 2 Le Temps après la Pentecôte.

Quelques années plus tard, franchissant sous le souffle de l'Esprit les bornes d'Israël, l'Eglise porte à la gentilité ses trésors. Aux regards stupéfaits d'un monde dont tous les liens brisés n'opposent plus oue la tyrannie de César aux égoïsmes individuels, elle offre bientôt, de l'Orient au Couchant, le spectacle de cette société nouvelle qui, recrutant ses membres à tous les degrés sociaux, sous toutes les latitudes, et par la seule persuasion de la vertu, demeure plus forte et plus unie qu'aucune nation dans l'histoire. L'étranger admire ce phénomène qu'il ne comprend pas ; sans le savoir, sans entrer plus avant, il rend témoignage au fidèle accomplissement des intentions dernières du fondateur de l'Eglise, par ces mots qui tombent de ses lèvres: « Voyez comme ils s'aiment * ! »

Aux fidèles seuls, aux initiés, l'Apôtre explique le mystère : Nous sommes tous un même pain, nous sommes un seul corps, nous tous qui participons à l'unique pain 2.

Saint Augustin, parlant aux néophytes à peine sortis de la fontaine sacrée, commente admirablement ce passage: « J'ai promis aux « nouveaux baptisés de "leur exposer le mys« tère de la table du Seigneur. Ce pain que <i vous voyez sur l'autel, sanctifié par la pa« rôle divine, c'est le corps du Christ : ce ca« lice, ce qu'il contient, c'est son sang versé « pour nos péchés. Si vous le recevez comme « il faut, c'est vous tous, vous-mêmes que « vous recevez. Car l'Apôtre dit : Nous som« mes tous un seul pain, un seul corps., monI. Tertull. Apolog. XXXIX.— 2. I Cor. x, 17.

Le Mardi après la Trinité. 2o3

« trant ainsi quel amour il faut avoir de l'u« nité. Ce pain n'a pas été fait d'un seul « grain, mais d'un grand nombre. Avant leur « transformation, ils étaient séparés; l'eau « les a réunis, après le broiement qu'ils ont « dû subir. Vous aussi naguère vous étiez « comme moulus par le jeûne et les exorcis« mes; l'eau du baptême est arrivée qui vous « a pétris en la forme du pain. Mais au pain « le feu encore est nécessaire. Qu'est-ce que « le feu ? c'est le chrême : l'huile est le sym« bole de notre feu, de l'Esprit-Saint. \'ient « donc le Saint-Esprit, après l'eau le feu, et « vous devenez ainsi ce pain qui est le corps « du Christ. Il a voulu que nous fussions nous« mêmes son Sacrifice ; nous sommes, nous « aussi, le Sacrifice de Dieu. Grands et inef« fables Mystères ! Recevez-les avec tremble« ment, gardant l'unité dans vos cœurs *. « Soyez un dans votre amour, d'une seule foi, « d'une seule espérance, d'une indivisible « charité. Quand les hérétiques approchent « de ce pain, c'est leur condamnation qu'ils « reçoivent; car ils cherchent la division, et « ce pain marque l'unité 2. L'Ecriture dit des « fidèles: Ils n'avaient qiCiin cœur et quhine « ame 3 ; et c'est ce qui est encore marqué « par le vin des Mystères sacrés. Nombre « de grains pendent de la grappe ; mais la « liqueur des grains se confond dans l'unité « du calice. Ainsi de nouveau le Seigneur « Christ a-t-il voulu signifier notre union

I. Serm. ccxxvii. In die Paschas. Ad Infantes, de

Sacramentis. — 2. Serm. ccxxix. Fer. u. Pasch. De Sacrament. fideliam. — 3. Act. iv, 32.

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