L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 4)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2 04 ^^ Temps après la Pentecôte.

« avec lui, ainsi a-t-il consacré par sa table « sainte le mystère de la paix et de notre « unité 1. »

Ces admirables développements du ^rand évêque d'Hippone ne sont que l'expose substantiel de la doctrine eucharistique dans l'Eglise au iv° siècle. C'est la notion élémentaire, dans sa plénitude et sa clarté sans tigures ; car on ne pouvait en offrir d'autre à des néophytes retenus jusque-là par la loi du secret, dont nous parlerons bientôt, dans l'ignorance absolue des Mystères augustes auxquels ils devaient participer désormais. La doctrine exposée par saint Augustin dans sa chaire d'Hippone se retrouve la même en tous lieux dans la bouche des docteurs. Dans les Gaules saint Hilaire de Poitiers 2, saint Césaire d'Arles 3. en Italie saint Gaudentius de Brescia *, saint Jean Chrysostome à Antioche et à Constantinople -'•, saint Cyrille sur le siège patriarcal d'Alexandrie 6, ne présentent pas autrement le dogme à leurs peuples : on ne divise pas le Christ ; le chef et les membres, le Verbe et son Eglise, demeurent inséparables dans l'unité du mystère institué pour cette union même. Et cetcnseignement unanime des Pères aux siècles d'or "de l'éloquence chrétienne, Paschase Radbert le reproduit dans sa plénitude au ix' siècle '', Rupert le redit aux échos du xii« ^, GuilI. Serm. cCLXxn. In die Pentecost. Ad Infant, de Sacrament. — 2. Lib. vni de Trinit. — 3. Hom. vu. —

4. Serm. Il, ad Neoph. — 5. In ep. i ad Cor. Hom.

XXIV. — 6. Lib. X in Johan. — 7. De corp. et sang. Domin. Cap. x. — 8. De div. Off. Lib. 11, c. 2.

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laume d'Auvergne s'en inspire encore au commencement du xiii^ 1.

Nous ne pourrions nommer, encore moins citer ici tous les témoins de l'accord des Eglises sur cette notion du dogme eucharistique aux douze premiers siècles. Remontant le fleuve de la tradition vers la source apostolique où il prend naissance, nous rencontrons, à l'âge des persécutions, l'illustre évèque martyr, saint Cyprien, démontrant, lui aussi, la nécessaire union du chef et des membres au divin Sacrement, non seulement par la nature du pain et du vin, éléments essentiels de la consécration des Mystères, mais encore par le mélange de l'eau avec le vin dans le calice eucharistique : l'eau signifie le peuple fidèle, le vin marque le sang du (Christ ; leur union dans le calice,_ union nécessaire à l'intégrité rituelle du Sacrifice, union complète et sans retour possible, exprime l'indissoluble alliance du Christ et de TEglise qui fparfait le Sacrement ^ L'unité de l'Eglise par la chaire de Pierre, objet d'un de ses plus beaux ouvrages, 1 évêque de Carthage la montre ailleurs établie divinement sur les M5-stères sacrés ; il décrit avec complaisance, dans une de ses lettres 3. la multitude des croyants, l'unanimité chrétienne, maintenue dans les liens d'une ferme et indivisible charité par le Sacrifice du Seigneur. Le Christ au Sacrement, le Christ en son Vicaire, n'est en effet qu'une même pierre portant l'édifice, un seul chef, ici visible dans son représenI. De Sacrament. Euch. Gap. iv. — 2. Ep. LXiil. —

2 où Le Temps après la Pentecôte.

tant, là invisible en sa propre substance. C'était bien la pensée de cette Eglise du premier âge qui, chargée de réunir en un même centre les enfants de Dieu dispersés par le monde ', leur donnait pour signe de reconnaissance au milieu des ennemis I'ichTHus mystérieux, le poisson sacré, symbole des Mystères. On sait que les lettres dont se compose le mot ichthus, nom grec du poisson, donnent en cette langue les initiales de la formule : Jésus-Christ Fils de Dieu, Sauveur; et le poisson lui-même nous apparaît, dans l'histoire de Tobie -, comme la figure du Christ en personne, nourrissant le voyageur de sa substance, chassant les démons ennemis par sa vertu salutaire, et rendant la lumière au monde envieilli. Aussi n'est-ce point sans une raison prophétique et mystérieuse qu'il nous est montré, dans la Genèse, béni par Dieu comme l'homme même aux premiers jours du monde ^. Il accompagne le pain dans ces multiplications miraculeuses de l'Evangile, où s'annoncent et se dessinent par avance les merveilles eucharistiques. Rôti sur les charbons, il reparaît encore, après la résurrection du Seigneur, uni au pain dans le repas offert par le Christ aux sept disciples sur les bords du lac de Tibériade *. Or, nous disent les Pères, le Christ est le pain de ce festin mystérieux ; il est le poisson d'eau vive qui, rô'ti sur l'autel de la croix par le feu de l'amour, rassasie de luimême ses disciples, et sofFre au monde enI. JoHAX. XI, 52. — 2. ToB. VI. — 3. Gen. I, 23, 28.

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tier vraiment Ichthus ^. Aussi n'est-il pas de symbole plus fréquemment exprimé dans les monuments chrétiens de tout genre aux trois

f)remiers siècles : pierres gravées, anneaux, ampes, inscriptions, peintures, reproduisent le Poisson sous toutes les formes. Il est bien le signe de ralliement, la tessère des chrétiens en ces siècles du martyre. « Race di(( vine de I'Ichthus céleste, au cœur ma^na« nime, ils reçoivent du Sauveur des Saints « l'aliment doux comme le miel, et s'abreu« vent à longs traits aux sources divines de « l'éternelle "Sagesse, tenant Ichthus en leurs « mains -. » Ainsi nous les montre, au second siècle, un monument célèbre de notre terre des Gaules. Et dans le même temps, un saint évêque d'Asie-Mineure, Abercius d'Hiéropolis, conduit par Dieu sur plus d'un rivage, reconnaît partout les disciples du Christ au Poisson sacré c)ui les fait un malgré les distances. « Disciple du Pasteur immaculé qui « paît ses troupeaux par les plaines et les « monts, j'ai vu Rome », dit-il au dernier terme de sa vie voyageuse; ce j'ai contemplé « la reine à la robe d'or, aux chaussures « d'or; j'ai connu le peuple au front marqué « d'un sceau splendide 3. J'ai visité les camI. Paulin. Ep. xni ; Aug. Confess. xni, 23 ; Ambr. Hymn. pasc ; Prosp. African. De promission. — 2. Inscript. Augustod. Spicileg. Solesm. i. — 3. De l'aveu général aujourd'hui, cette reine qu'Abercius admire dans la cité impériale, ce peuple au sceau resplendissant : c'est l'Eglise mère, que le Psalmistc avait d'avance saluée comme une reine dans l'éclat de son vêtement d'or (Psalm. XLiv) ; c'est le peuple chrétien, marqué au front du signe du Dieu vivant (Apoc.vil).

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« pagnes de la Syrie et toutes ses villes. Pas« sant l'Euphrate, j'ai vu Nisibe, et partout j'ai « trouvé des frères : la foi qui partout fut « mon guide m'offrait pour aliment, servait « partout aux bien-aimés, dans les délices du « pain et du vin mélangé, I'Ichthus auguste, « saisi par une Vierge très pure à la source <i sacrée i. »

Tel était donc le lien de cette unité puissante du christianisme, objet de stupeur pour le monde païen qui se ruait contre elle avec d'autant plus de furie, que la vraie cause en demeurait plus soigneusement cachée à ses yeux. « Ne livrez pas les choses saintes aux « chiens, n'exposez pas vos perles aux pour« ceaux 2 », avait dit le Seigneur, posant ainsi les bases de cette discipline du secret, qui fut en vigueur dans l'Eglise jusqu'à la complète conversion du monde occidental. La sainteté mystérieuse des Sacrements, la sublimité des dogmes chrétiens, imposaient la plus extrême réserve aux hdèles, en face d'une société dont la dégradation morale et la brutale corruption ne justifiaient que trop les expressions du Sauveur. Mais c'était surtout la très sainte Eucharistie, « cette perle « sans prix du corps de l'Agneau s », qu'il convenait de dérober aux regards indignes et aux profanations sacrilèges. Aussi voyonsnous les assemblées chrétiennes régies en ces temps par la distinction fondamentale des initiés et de ceux qui ne le sont pas, des fidèles et des catéchumènes: distinction scrupuI. Titul. Abercii. SpiciLEG. Soles.m. ni.— 2. Matth. vn, 6. — 3. Venant. Fortun. Lib. in, carm. 24.

Le Mardi après la Trinité. 20g

leusement observée dès l'âge apostolique, et qui persévéra jusqu'au viiie''siècle. Quelques semaines avant l'administration solennelle du baptême, avait lieu, comme nous l'avons vu ailleurs ', la tradition du Symbole aux futurs membres de l'Eglise ; toutefois le mystère eucharistique, Varcane par excellence, restait caché même alors aux élus inscrits déjà pour le saint baptême. De là les précautions multipliées de langage, les réticences, les obscurités calculées des Pères dans leurs discours, longtemps encore après Constantin et Théodose. On admettait les catéchumènes à la lecture des Ecritures et au chant des psaumes, qui formaient comme l'introduction au divin Sacrifice ; mais, après le discours de l'évêque sur l'Evangile ou les autres parties de l'Ecriture qu'on venait d'entendre, ils étaient congédiés par le diacre, et ce renvoi ou missa, de missio, donnait son nom à cette première partie de la Liturgie, dite Messe des catéchumènes, comme le seconde, qui s'étendait de l'oblation au renvoi final, s'appelait Messe des fidèles pour une raison semblable.

Mais si l'Eglise veillait jalousement sur son trésor, au point de n'en livrer la connaissance qu'à ses seuls vrais enfants devenus tels par le baptême, avec quel amour, aux fêtes de Pâques et de la Pentecôte, elle révélait à ses nouveau-nés sortant des eaux l'ineffable secret de son cœur d'Epouse, le mystère complet de VIchthus ! Incorporés au Christ sous les flots, enrôlés dans l'armée

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sainte et marqués du signe de ses soldats par l'onction du pontife, avec quelle tendresse maternelle elle les conduisait, du baptistère et du c/irismarium, au lieu sacré des Mystères institues par l'Époux ! C'était là, en effet, qu'en personne le Christ chef attendait ses nouveaux membres ; là qu'il devait resserrer en eux ineffablement les liens de son corps mystique, associant avec lui tous les baptisés dans l'hommage infini du Sacrifice unique offert au Père !

Cette admirable unité du Sacrifice eucharistique, embrassant dans son oblation toujours la même le Chef et les membres, maintenant et fortifiant l'union de chaque communauté chrétienne et de TEglise entière, était merveilleusement exprimée par les formes grandioses de la Liturgie primitive. Après le renvoi des catéchumènes et l'expulsion des indignes, tous les fidèles sans distinction, depuis l'empereur et sa cour, jusqu'au dernier des citoyens et aux plus humbles femmes, se présentaient offrant leur part du pain et du vin destinés aux Mystères. Euxmêmes, sacerdoce royal i, hostie vivante figurée par ces dons, ils assistaient debout à l'immolation de la grande Victime dont ils étaient les vrais membres ; et s'unissant tous dans le saint baiser en signe d'union des cœurs, debout encore, ils recevaient dans leurs mains le Corps sacré pour s'en nourrir, et s'abreuvaient du Sang divin au calice présenté par les diacres. Portés sur les bras de leurs mères, les plus jeunes enfants aspiI Petr. n, 9.

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raient quelques gouttes du Sang précieux dans leur bouche innocente. Les malades retenus par la souffrance, les prisonniers du fond de leurs cachots, s'unissaient à leurs frères au divin banquet, recevant les dons sacrés de la main des ministres envoyés vers eux par le pontife. Les anachorètes du désert, les chrétiens des campagnes et tous ceux qui ne pouvaient se retrouver à la prochaine assemblée, emportaient avec eux le Corps du Seigneur, pour ne pas être frustrés par leur éloignement de la communion aux Mystères du salut. En ces siècles où l'Eglise voyait le plus souvent son unité attaquée à la fois par la persécution, le schisme et l'hérésie, elle ne croyait pouvoir excéder, en multipliant sous toutes les formes l'usage et les applications du Sacrement auguste, signe de l'unité, centre intime et lien puissant'de la famille chrétienne.

C'est dans cette même pensée d'unité que, bien qu'il y eût d'ordinaire en chaque ville plusieurs églises ou centres de réunion pour les fidèles, et un clergé plus ou moins nombreux, tous cependant, fidèles et clercs, se réunissaient pour la collecte ou srnaxis, en un seul lieu désigné par révêqueT « Où est « l'évêque, là soit le peuple x>, dit saint Ignace d'Antioche en ses Epîtres, « de même « qu'où se trouve le Christ Jésus, là est « l'Eglise catholique. Ne tenez pour légitime « Eucharistie que celle qui est célébrée sous « la présidence de l'évêque ou de celui qu'il « désigne 1. Assemblez-vous tous dans l'unité :

Ad Smyrn. vni.

2 12 Le Temps après la Pentecôte.

« unité de prières, unité de désirs, unité de « pensées, unité d'espérance, en dilection « mutuelle et sainte allégresse. N'espérez pas « faire en votre particuHer rien qui vaille. (( Jésus-Christ est un ^ Qu'une soit donc <( votre Eucharistie, comme une est la chair « du Seigneur, un le calice qui nous unit « dans son sang, un l'autel, un l'évêque en« touré du presbyterium et des diacres '■^. »

Le presbyterium était le collège des prêtres de chaque" cité ; ils entouraient l'évêque, formaient son conseil, et célébraient avec lui les fonctions sacrées. Au nombre de douze, ainsi qu'il semble, à l'origine, pour représenter le sénat apostolique, ce chiffre fut promptement doublé dans les grandes villes. Dès la fin du premier siècle,"il y avait à Rome vingt-cin<^ prêtres, préposés' au vingtcinq Titres ou églises de la ville reine. Le pontife se transportait d'un Titre à l'autre pour la célébration des Mystères ; siégeant autour de lui, les vingt-qiiatre prêtres des autres Titres s'unissaient au pontife dans la solennité d'un même Sacrifice et concélébraient au même autel. A leurs places respectives, les sept diacres et tous les clercs inférieurs coopéraient, selon leur Ordre, aux Mystères trois fois saints. Nous avons vu la part active qu'y prenait le peuple fidèle.

C'était le temps où, de son regard inspiré, l'Aigle de Pathmos contemplait au ciel l'A- gneau immolé, debout au milieu des vingtquatre vieillards entourant sur leurs trônes le trône même de Dieu, qui est aussi celui

1. Ad Magnes, vu. — 2. Ad Philadelph. iv.

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du Pontife éternel. Vêtus de robes blanches, le front ceint du diadème, ils tenaient en leurs mains des cithares et des coupes d'or pleines de parfums qui sont les prières des saints. A. leur suite et avec eux, les sept esprits qui se tiennent devant le trône de Dieu comme sept lampes ardentes, et les milliers d'anges qui l'entourent, chantaient le Sacrifice de l'Agneau et son triomphe. Et toute créature, dans le ciel, sur la terre, sous la terre, dans la mer, rendait bénédiction, hommage, gloire, puissance, à Celui qui vit dans les siècles i. Vision merveilleuse, exprimant la plénitude et l'unité du Sacrifice offert une fois, pour durer toujours, par l'auguste chef de la création ! Scène sublime de la patrie, que TEpouse exilée s'efforçait de reproduire en cette vallée des larmes ! Comme au ciel l'Agneau divin. Pontife éternel, entraîne à sa suite les bienheureuses hiérarchies dans sa marche triomphante , ainsi chacune des Eglises de la terre, image de la céleste Jérusalem, accompagnait-elle l'évèque, se groupant autour de lui dans l'harmonie parfaite de ses différents Ordres.

Soumise encore aux conditions terrestres, entravée dans les liens de l'espace et du temps, l'Eglise militante ne pouvait, il est vrai, se réunir ici-bas tout entière au même autel ; mais l'unité du Sacrifice offert dans le monde entier était exprimée, comme l'unité de l'Eglise elle-même, par l'envoi mutuel que se faisaient les évêques catholiques des saintes espèces consacrées par eux, et le mélange

2 14 ^^ Temps après la Pentecôte.

qu'ils accomplissaient réciproquement de ces dons sacrés dans leur propre calice. Nous apprenons de saint Irénée ' qu'au second siècle, le Pontife de Rome , l'hiérarque suprême, dirigeait au delà des limites de l'Occident, jusqu'en Asie, ces signes augustes de l'union avec l'Eglise mère et maîtresse. De même, lorsque la multitude toujours croissante des fidèles amena l'Eglise à permettre aux prêtres isolés la célébration des Mystères, les prêtres de la ville épiscop^ale ne procédaient point à cette oblation séparée, sans avoir reçu de l'évéque une part du pain consacré qu'ils mélangeaient à leur Sacrifice. C'était le fermentum, ou levain sacré de la Communion catholique.

LES considérations qui précèdent trouveront leur couronnement dans cette belle formule liturgique que nous empruntons aux Constitutions apostoliques -, dont la rédaction, bien que postérieure au temps des Apôtres euxmêmes, nous en transmet des échos précieux.

GRATIAS agirauâ tibi, Pater noster, pro vita quam manifestasti nobis per Jesum Filium tuum : per quem tum omnia creasti, tum universis provides ; quem et misisti, ut ad salutem

Nous vous rendons grâces, ô notre Père, pour la vie que vous nous avez révélée par Jésus votre Fils : par qui vous avez créé toutes choses, et exercez sur toutes votre providence ; que vous avez envoyé, se faisant homme

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pour notre salut ; dont vous avez permis les souffrances et la mort ; que vous avez voulu glorifier, en le ressuscitant et le faisant asseoir à votre droite : par qui vous avez promis à nous aussi la résurrection des morts.

O vous , Seigneur toutpuissant, Dieu éternel : de même que ces éléments qui étaient dispersés d'abord, étant réunis, n"ont plus fait qu'un seul pain, ainsi rassemblez votre Eglise des extrémités de la terre en votre royaume.

Nous rendons grâces encore, ô notre Père, pour le sang précieux de JésusChrist répandu pour nous, et -pour son précieux corps, dont nous célébrons en ce moment les Mystères, luimême nous ayant ordonné d'annoncer ainsi sa mort : par lui à vous la gloire dans les siècles.

Amen.

nostram homo fieret *, quem etiam permisisti pati et mori ; quem et ressuscitans glorificare voluisti, et sedere fecisti ad dexteram tuam ; per quem et promisisti nobis resurrectionem mortuorum.

Tu, Domine omnipotens, Deus asterne : quemadmodum hoc erat dispersum, et quum fuit congregatum, factum est unus panis, ita congrega Ecclesiam tuam a finibus terrae in rej-num tuum.

Adhuc gratias agimus, Pater noster. pro pretioso sanguine Jesu Christi effuso nostra causa ; et pro petioso corpore : cujus et hsec an ti typa celebramus, quum ipse nobis constituerit mortem illius annuntiare : per ipsum enim tibi gloria in sa;- cula.

Amen.

Dans le même ordre de pensées, la Liturgie ambrosienne nous donne aujourd'hui encore la Préface qui suit, indiquée chez elle pour le Dimanche avant la Septuagésime.

C'est une chose digne et juste. Dieu éternel, de vous immoler cette sainte et

DIGNUM et lustum est, œterne Deus : Et tibi sacrosanctam hanc

i6 Le Temps après la Pentecôte.

Hostiam immolare : quae salutifero et inefTabili divinae gratiae sacramento offertur a plurimis, et unum Christi corpus Sancti Spiritus infusione efficitur. Singuli accipiunt Christum ÎJominum, et in singulis portionibus est totus ; nec per singulos minuitur, sed integrum se prîebet in singulis. Propte^-ea ipsi qui sumimus communionem h u j u s sancti Panis et Calicis, unum corpus efficimur. Per ipsius itaque Majestatera te supplices exoramus : ut nos ab omnibus emundes contagiis vetustatis, et in novitate vitae perseverare concédas.

sacrée Hostie. Ineffable mystère de la divine grâce opérant le salut I l'offrande de plusieurs devient par l'intervention de l'Esprit-Saint l'unique corps du Christ. Chacun reçoit le Seigneur Jésus-Christ, et dans chaque part il est entier ; la distribution ne le diminue pas, mais il se donne à tous et chacun dans sa plénitude. C'est pourquoi nous-mêmes qui recevons la communion de ce Pain sacré et de ce Calice, nous devenons un seul corps. Par sa Majesté donc nous vous supplions humblement que votre grâce nous purifie de toute souillure de vétusté, et nous fasse persévérer dans cette vie nouk-'f-t-4 + + + + -t- + -i- + + -t--t--t-T

jour qui commence n'est point encore celui de la fête du divin Mémorial : c'est demain seulement qu'elle doit éclater dans sa splendeur. Mais dès ce soir, aux premières Vêpres, l'Eglise acclamera le Pontife éternel; et si les papes n'ont point voulu faire précéder d'une Vigile proprement dite la solennité du Corps du Seigneur, des indulgences i sont cependant accordées, dans leurs bulles, au jeûne volontaire en ce jour qui la précède immédiatement. Reprenons maintenant nos considérations historiques sur l'auguste mystère.

Nous avons vu l'unité de l'Eglise se constituer autour de l'Eucharistie. Le Christ Jésus nous est apparu, au divin Sacrement, comme la pierre angulaire sur laquelle s'élève, dans l'agencement harmonieux de ses diverses parties, le temple saint formé de pierres vivantes à la gloire du Seigneur 2. Pontife souverain établi pour les hommes, et l'un d'entre eux 3, il présente à Dieu l'hommage de ses frères, il offre au Père de tous le commun Sacrifice. Et si cet hommage du genre

I. .100 jours, pour le jeûne ou une œuvre pie remplaçant le jeûne, selon l'avis du Confesseur. — 2. Epn.il,

2i8 Le Temps après la Pentecôte.

humain régénéré, si le Sacrifice, qui en est l'expression la plus haute, emprunte toute sa valeur à l'infinie dignité du Chef auguste donné à l'Eglise, il n'est complet cependant que par l'union des membres à leur uhef. La tête appelle le corps ; l'Eglise, nouS dit l'Apôtre, est le complément du Christ et sa plénitude > ; elle parfait le Sacrifice, comme partie intégrante de la victime offerte sur l'autel. Ce 'qui est vrai de l'Eglise, l'est de chacun de nous qui sommes ses membres, si en effet nous sommes unis, dans l'Action du Sacrifice, de cette union intime qui fait des membres un même corps.

Telle est linfluence sociale de l'Eucharistie. Désagrégée parle péché, l'humanité retrouve dans le sang de l'Agneau son unité perdue. Ainsi Dieu rentre-t-il dans ses primitifs desseins sur le monde. L'homme était sorti du néant après toute créature, comme devant être l'organe de la louange universelle au nom de la création dont sa double nature offre le merveilleux résumé. L'homme relevé préside encore au concert des êtres : V Eucharistie,

V Action de grâces, IsL louange par excellence, est le noble fruit de la race humaine. Chant sublimedela divine Sagesse au Roi des siècles, elle monte de cette terre, unissant l'ineffable harmonie du cantique éternel qui est le Verbe au sein du Père, et du cantigue nouveau redit par le concert des mondes à la gloire de leur Auteur.

Les âges de foi avaient compris la merveilleuse grandeur du don fait par l'HommeLe Mercredi après la Trinité. 2 1 g

Dieu à son Eglise ; pénétrés de l'honneur qui en revient à notre terre, ils s'étaient crus d'ans l'obligation d'y répondre, au nom du monde entier, par la noblesse et la solennité des rites accompagnant la célébration du Mystère trois fois saint. La Liturgie était ce que l'indique son nom pour les chrétiens d'alors, la fonction publique, l'œuvre sociale entre toutes, appelant comme telle toutes les magnificences, et supposant la présence de la cité entière autour de l'autel. Sans doute, il serait facile de le prouver historiquement par les faits les mieux démontrés ; la croyance actuelle de l'Eglise catholique sur la légitimité des Messes privées fut celle de tous les siècles chrétiens dès l'origine. Pratiquement néanmoins et dans le cours ordinaire, la pompe des cérémonies, l'enthousiasme des chants, la splendeur des fonctions sacrées, semblèrent longtemps inséparables de l'oblation du Sacrifice.

Les solennités du culte divin dans nos cathédrales, aux plus beaux jours du Cycle, ne rappellent que de bien loin ces formes grandioses des antiques Liturgies dont nous retracions hier quelques traits incomplets. Si même l'Eglise, qui ne change pas dans ses aspirations, "accuse hautement sa préférence pour les débris conservés des anciens jours, on ne peut nier toutefois qu'une impulsion très sentie n'incline aujourd'hui les peuples à délaisser toujours plus les pompes extérieures du Sacrifice, pour reporter sur un autre point les démonstrations de la piété chrétienne. Le culte de la divine présence eucharistique a pris des accroissements qui sont,

2 20 Le 'Jemps après la Fentecôte.

en nos jours, la confusion de l'hérésie et la joie de tout catholique sincère ; mais il importe d'autant plus qu'un mouvement si profitable aux âmes, et si glorieux au divin Sacrement, ne soit pas retourné, par les ruses de l'ennemi, contre l'Euchariste ellemême. Or, c'est ce cjui arriverait aisément, si, par suite d'une dévotion mal pondérée, le Sacrifice, objet premier du dogme eucharistique, pouvait jamais déchoir en quelque manière dans la pensée intime ou la religion pratique des fidèles.

Un dogme ne saurait nuire à l'autre dans l'admirable enchaînement de la révélation chrétienne. Toute vérité nouvelle, ou présentée sous un nouveau jour, est un progrès dans l'Eglise et un gain pour ses enfa'nts. Mais là seulement le progrès est réel dans l'application, où cette vérité mise en avant ne l'est pas de telle sorte qu'elle fasse rentrer dans l'ombre une vérité plus importante; et jamais famille n'estimera comme un avantage le gain qui, pour se produire, entame le patrimoine des siècles. Principe évident par lui-même, et qu'il serait dangereux d'oublier dans l'étude comparative des différentes phases de l'histoire des sociétés humaines, et de l'Eglise en particulier. Si le divin Esprit, qui sans cesse la meut vers les hauteurs, pare sans repos l'Eglise pour les noces éternelles et illumine a chaque pas son front d'une lumière plus rayonnante, trop souvent aussi l'élément humain dont elle est pétrie dans ses membres fait sentir son poids à l'Epouse. Il arrive alors que, dans sa sollicitude maternelle pour des enLe Mercredi après la Trinité. 221

fants maladifs qui n'ont plus la force de se soutenir dans les régions élevées et la forte atmosphère où vécurent leurs aînés, sans cesser de monter par ses aspirations et de grandir dans les cieux, elle décline des voies qu'elle aimait à suivre plus près de l'Epoux sur les montagnes, aux beaux temps de son histoire; elle descend vers ceux qu'elle veut sauver, s'amoindrit en apparence et se fait à leur taille. Ineffable condescendance, mais qui ne donne nullement aux fils de ces générations amoindries le droit de se préférer à leurs devanciers ! Le malade l'emporte-t-il donc sur l'homme en santé, par la raison que la nourriture indispensable au reste de vie qui végète en sa personne se présente à lui sous des formes nouvelles et mises à la portée de ses organes débilités?

Pour avoir vu donner de nos jours, sous un mode plus nouveau, certain essor à la dévotion de quelques âmes envers l'hôte divin des tabernacles, une affirmation s'est produite, attestant que jamais les temps d'autrefois n'ont égalé le nôtre dans le culte du Très Saint Sacrement; et, sur ce témoignage d'un pieux enthousiasme, le dernier siècle, dont l'incessante fécondité se vante à juste titre d'avoir ouvert tant d'aspects nouveaux de toute sorte au champ de la piété, s'est laissé modestement^ nommer quelque part le grand siècle de l'Euchai-istie. Plût au ciel que cette appellation se fût justifiée ! Car il est très vrai qu'un siècle grandit ou décroît en raison de son culte pour la divine Eucharistie : c'est le témoignage de l'histoire. Mais il n'est pas

222 Le Temps après la Pentecôte.

moins assuré qu'en un pareil rapprochement des siècles au point de vue du Sacrement d'amour qui est l'incessante vie de l'Eglise, on devra regarder comme la grande époque celle où les intentions du Seigneur dans l'auguste Mystère se trouveront être plus parf'aitement comprises et mieux remplies, non celle où la piété privée se donne plus largement carrière.

Or, sans nous attacher en ce moment au développement de considérations dogmatiques qui trouveront mieux leur place dans quelques jours, l'histoire est encore là pour attester que l'Eglise, interprète fidèle et sûre des pensées de 1 Epoux, a maintenu la discipline eucharistique des premiers âges, tant qu'ont duré dans leur éclat la ferveur et la foi des nations occidentales. Alors que, successivement victorieuse des persécutions païennes et du dogmatisme obstiné des Césars de Byzance, plus libre qu'elle ne le fut jamais et sûre d'être obéie, elle dirigeait le monde en souveraine, la noble dépositaire du Testament nouveau persévéra dans la voie qu'avaient suivie les Martyrs et justifiée les Pères dans leurs écrits: elle continua d'absorber dans le Sacrifice, dans les pieuses fatigues de la Messe solennelle et des Heures canoniales qui ne sont que le rayonnement naturel du Sacrifice, les forces vives des nouveaux enfants que lui donnait la conversion des Barbares.

Rien de plus catholique, rien de moins individuel et de moins privé, dans ces temps, que le culte eucharistique ainsi basé sur la notion sociale du Sacrifice. Cette notion resLe Mercredi après la Trinité. 2 23

tait présente à la pensée de ceux mêmes que la maladie ou des circonstances particulières contraignaient de communier séparément à la Victime universelle. Elle suffisait à diriger sûrement les cœurs et les adorations vers la colombe d'or ou la tour d'ivoire où se conservaient, dans l'ineffable intégrité du Sacrement, les restes précieux du Sacrifice.

La foi, une foi non moins vive et profonde que de nos jours à la présence réelle, animait la Liturgie entière, et soutenait tout ce vaste ensemble de rites et de cérémonies inexplicables en dehors du dogme catholique. Maintenu par tous au-dessus de la discussion, ce dogme si cher était à la fois la pierre fondamentale et la ferme charpente de l'édifice élevé par l'éternelle Sagesse au milieu des hommes. 11 peut sembler qu'on s'en occupât alors moins spécialement que de nos jours; mais ne serait-ce point que, d'ordinaire, le rocher portant l'édifice et la charpente la plus merveilleuse appellent moins de sollicitude en un palais non éprouvé encore par l'insouciance des habitants ou les assauts de l'ennemi ?

Si l'Eglise, quant à elle, ne saurait défaillir, c'est la loi de l'histoire que dans son sein même, et malgré la vitalité qu'elle donne aux nations, une société ne se maintient jamais longtemps aux som.mets de perfection qu'elle pe'ut atteindre. Les peuples sont comme les astres, dont l'apogée marque fatalement l'heure du déclin ; tls paraissent ne s'élever que pour bientôt décroître et végéter, dans l'impuissance du vieillard épuisé par les ans. Ainsi en devait-il être de la

2 24 L^ Temps après la Pentecôte.

chrétienté elle-même, cette grande confédération des peuples établie par l'Eglise dans la forte unité d'une charité non feinte et d'une foi sans mélange. C'est à l'heure môme où l'immense impulsion des croisades, soulevant une seconde rois le monde à la voix de saint Bernard, semble marquer pour plusieurs le point culminant du règne du Christ et consacrer à jamais la puissance de l'Eglise, que reparaissent et s'accentuent les signes d'une décadence, suspendue jusque-là par l'héroïque génie de saint Grégoire VII, mais qui ne s'arrêtera plus désormais jusqu'à la grande défection du xvi' siècle et l'apostasie générale des sociétés modernes.

La grande moniale du moyen âge, Hildegarde, scrutait alors de son œil d'aigle les misères du présent et les profondeurs plus noires encore de l'avenir. De cette plume qui transmettait les oracles divins aux pontifes et aux rois, elle écrivait : « L'an de « l'Incarnation du Seigneur mil cent soixante« dix, éveillée de corps et d'âme, je vis une « très belle image de femme, si parfaite dans « la suavité de ses attraits et si pleine de « délices, que l'esprit humain ne saurait « comprendre sa beauté. Sa taille allait de « la terre au ciel. Sa face rayonnait de lu« mière, et son œil pénétrait les cieux. Elle « était vêtue d'une robe éclatante de soie « blanche; un manteau chargé des pierres « les plus précieuses entourait son corps, et « elle avait aux pieds des chaussures d'onyx. « Mais le visage était couvert de poussière, « la robe déchirée au côté droit; le manteau « et la chaussure avaient perdu l'éclat de

Le Mercredi après la Trinité. 2 25

« leur ancienne beauté. Et elle criait d'une « voix puissante et lamentable dans les hau« teurs des cieux : Entends, ciel, que ma face « est souillée; terre, gémis de ce que ma tt robe est lacérée ; abîme, tremble à la vue « de mes chaussures noircies. Les renards « ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel n leurs nids ^ ; et je n'ai, moi, ni aide, ni « consolateur, ni bâton pour m'appuyer et « soutenir mes pas... Ils m'ont couverte « d'opprobres et délaissée, ceux qui devaient « me parer en toutes manières. Car c'est « eux-mêmes qui maculent mon visage, en « traînant le corps et le sang de mon Epoux « dans l'abominable impureté de leurs (i mœurs et la fange immonde de leurs for<( nications et de leurs adultères, achetant et « vendant par une insatiable avarice les « choses saintes, pour les souiller ainsi qu'un « enfant jeté aux pourceaux dans leur fange. (^ Les plaies toujours béantes du Christ mon « Epoux sont vilipendées sur les autels... « C'est pourquoi, ô prêtres, un temps vien« dra que les princes et les peuples se rueront « contre vous; ils dépouilleront ces prévari« cateurs du sacerdoce, et ils diront : Chas« sons de l'Eglise ces adultères, ces ravisseurs, « ces réservoirs du crime. Et en cela ils pré« tendront servir Dieu dont vous souillez « l'Eglise. Oui, par la permission divine, « contre vous dans leurs conseils frémiront « des nations nombreuses, et les peuples « ourdiront contre vous des complots, n'esti« mant pour rien votre sacerdoce et la con2 20 Le Temps après la Pentecôte.

« sécration de vos mains. Aux complots de (i leurs peuples assisteront les rois, dévorant « des yeux vos richesses. Et tous n'auront « qu'un seul dessein : vous chasser de leurs « terres, parce que l'iniquité de vos œuvres u a chasse de vous l'innocent Agneau. Et « j'entendis une voix du ciel qui disait : Cette d image est l'Eglise • ».

Tableau inspiré, rendant en traits de feu, jusqu'en ses lointaines conséquences, la situation faite à l'Eglise au xii° siècle ! Situation intimement liée, comme il convient, aux destinées du Mystère de l'autel. Les désordres du sanctuaire amenaient forcément le relâchement des peuples. On les vit se dégoûter du mets céleste présenté par des mains trop souvent souillées ; les convives se hrent rares au banquet de la divine Sagesse, et l'abandon devint si prononcé, qu'en I2i5, un concile œcuménique, le iv° de Latran, porta la loi bien connue contraignant, sous les peines les plus sévères, tout fidèle de l'un ou l'autre sexe à communier au moins une fois dans l'année. Si grand était le mal, que les prescriptions des conciles et le génie d'Innocent III, le dernier des grands papes du moyen âge, n'eussent pu suffire à le conjurer, si Dieu n'avait donné saint Dominique et saint François à son Eglise : ils relevèrent l'honneur du sacerdoce, et ranimèrent pour un temps la piété des peuples. Mais les antiques formes liturgiques avaient sombré dans la crise.

L'oblation commune, qui supposait la comEp. LU.

Le Mercredi après la Trinité. 22 j

munion de tous à l'auguste Victime, avait cédé la place aux fondations privées et aux honoraires ou stipendiiim, dont l'usage ne fit que s'accroître à l'arrivée des Ordres mendiants. L'Eglise renonçait à l'espoir de ramener le peuple chrétien, comme corps social, aux formes anciennes; elle toléra d'abord, et encouragea bientôt l'initiative individuelle qui s'assurait ainsi dans le Sacrifice une part déterminée, en subvenant aux besoins des sacrificateurs. Les Messes privées, à intentions spéciales, se multiplièrent donc pour satisfaire aux obligations contractées envers les particuliers. Mais par une suite nécessaire, le rite imposant de la concélébration, maintenu à Rome jusqu'au xiii« siècle, finit par disparaître à peu près entièrement d'Occident. Le Sacrifice ne se présentait plus dès lors avec ces allures majestueuses qui lui assuraient, aux yeux des générations antérieures, une prépondérance incontestée dominant la religion entière et toute la vie chrétienne. Bientôt, perdant de vue la connexion intime et la mutuelle dépendance du Sacrifice et du Sacrement dans le Mystère d'amour, on commença, dans certains lieux, à distribuer sans trop de scrupule la très sainte Eucharistie en dehors de la Messe, pour des raisons peu sérieuses. Et plus d'un docteur scolastique aidant au mouvement, à l'insu de la vraie science, par ses habitudes de définitions tranchantes et de division catégorique, la communion sembla devenir dans l'esprit de plusieurs comme une section à part de l'institution eucharistique. Prélude de ces communions isolées et furiives par système,

22 8 Le Temps après la Pentecôte.

dont quelques-uns font aujourd'hui l'idéal d'une spiritualité pieusement ennemie de la foule et du bruit des pompes extérieures !

La notion du Sacrifice, qui renferme le motif principal de la présence du Verbe incarné dans l'Eucharistie, ne frappait donc plus tout d'abord comme autrefois l'esprit des peuples. Il arriva que, par contre , l'idée de cette présence d'un Dieu sous les espèces eucharistiques s'empara des âmes d'une manière plus exclusive, d'autant plus vive et plus dominante. Ce fut alors que dans l'esprit d'une sainte frayeur, et sous l'impulsion d'un respect qui ne saurait être en effet trop profond, on acheva d'abandonner plusieurs anciens usages : établis à l'origine dans la pensée d'étendre ou de mieux exprimer l'application du Sacrifice, ils furent supprimés comme pouvant exposer involontairement les saintes espèces à quelque irrévérence. Ainsi tombèrent en désuétude l'usage du calice pour les simples fidèles et la communion des enfants en bas âge.

Une immense révolution rituelle s'était donc accomplie. L'Eglise, qui ne pouvait y voir, en plus d'un point, qu'un amoindrissement du passé, l'accepta cependant. Le temps était venu où les grandes formes sociales de la Liturgie, appelant pour base la puissante unité de"s nations chrétiennes, n'eussent plus été que des formes menteuses. La défiance des États contre l'Eglise, leur seul lien réciproque, s'accentuait tous les jours, n'attendant que l'occasion de se déclarer en hostilité ouverte. Les légistes étaient à l'œuvre, et bientôt les exploits de Pierre Flotte et de

Le Mercredi après la Trinité. 22g

Guillaume de Nogaret allaient montrer au monde combien était actif le travail de dissolution remis à leurs soins.

Si le mal était grand dans la place, plus grands encore étaient les dangers que les assauts de l'hérésie faisaient courir du dehors au peuple fidèle. Mais c'est ici qu'apparaît la prudence divine qui conduit l'Eglise. Pour défendre la foi, qui est l'élément essentiel de son existence ici-bas, elle se fit un rempart des ruines rfièmes accumulées par cette révolution liturgique qu'elle avait dû subir : sanctionnant de son autorité ce qui pouvait l'être, elle enraya le mouvement; et, mettant à profit la préoccupation plus marquée que ce mouvement amenait dans les âmes au sujet de la divine présence eucharistique, elle fit entrer la Liturgie dans une voie nouvelle, où l'incessante affirmation du dogme allait remplacer les formes moins précises, quoique non moins complètes et beaucoup plus grandioses du premier âge. C'était répondre à l'hérésie d'une manière d'autant plus forte qu'elle serait plus directe. Nous avons vu comment, par suite de ses attaques encore détournées, s'imposait de plus en plus, au xni« siècle, la convenance souveraine d'une fête spéciale, consacrée à honorer comme tel le Mystère de la foi. Elle devint une nécessité à l'approche, prévue par Dieu seul encore, des audaces triomphantes de l'hérésie sacramentaire. Il fallait prévenir l'attaque, et faire en sorte par avance que ces assauts fussent en leur temps moins dangereux pour les chrétiens, et moins préjudiciables au Seigneur lui-même dans son Sacrement. Le

23 0 Le Temps après la Pentecôte.

moyen d'atteindre plus efficacement ce double but était le développement de la dévotion extérieure à la présence réelle : par là, l'E- glise se manifestait en possession du dogme, et le Sacrement d'amour trouverait compensation à l'abandon de plusieurs dans la ferveur renouvelée des âmes restées fidèles.

Etablie dans le monde entier par l'autorité des Pontifes romains, la fête du Très Saint Sacrement ou du Corps du Seigneur fut donc, en elle-même et dans ses développements, ainsi que nous le disions avant-hier, le point de départ d'une nouvelle phase pour le culte catholique envers la divine Eucharistie. A sa suite, Processions, Saluts, Quarante-Heures, Expositions, Adorations, sont venus protester toujours plus de la foi de l'Eglise en la présence réelle, réchauffer dans les peuples une piété défaillante, et rendre au Dieu résidant pour nous sous les espèces sacramentelles les hommages qu'il est en droit d'y attendre.

Eglise, ils ne sont plus ces temps où vous retraciez ici-bas l'image de la céleste Jérusalem, alors que, dans toute la liberté des inspirations de votre cœur d'Epouse, nos pères vous contemplaient ordonnant le Sacrifice auguste avec cette majesté sublime qui leur en faisait pénétrer les grandeurs. Nous ne voyons plus ces royales magnificences, qu'un monde amoindri ne saurait porter. Les nations insensées dont vous faisiez la gloire en les rassemblant dans l'unité des sacrés Mystères, ont fait alliance, pour leur malheur, avec l'ancien ennemi. Lorsque sans nulle

Le Mercredi après la Trinité. 23 1

crainte, forte de la conscience de vos droits et de vos bienfaits, vous cultiviez dans la paix le jardin de l'Époux, jouissant des suaves parfums qu'il exhalait au ciel et des fruits de la vigne mystique, un bruit insolite a retenti, le bruit des chars d'Aminadab lancés par des mains perfides i. Vous n'eussiez été que juste, ô Eglise, laissant dès lors cette terre ingrate, et fuyant vers l'Epoux dans les célestes hauteurs. Mais plus que jamais étrangère en la terre de votre exil, ô Sulamite, vous avez entendu dans les siècles à venir les cris de ceux que vous pouviez sauver encore; et vous êtes restée dans votre dévouement, ô notre Mère, vous êtes restée pour que vos fils du dernierâge pussent, eux aussi, comme leurs aînés, puiser dans vos yeux la lumière et la vie.

Nous ne l'ignorons pas : au lieu des pacifiques splendeurs que déployait la reine dans l'éclat d'une souveraineté incontestée, au lieu des chœurs d'exultation et de triomphe conduits par l'Epouse en ses palais, nous ne verrons plus dans la Sulamite que des marches guerrières et le chant des combats 2. Mais qu'ils sont beaux vos pas dans les chaussures de votre pèlerinage, ô fille du Roi, terrible désormais comme une armée rangée en bataille ! Que vous êtes belle, déposant la robe d'or et la variété des ornements qui vous entouraient sur le trône à la droite du Prince, pour ceindre avec lui l'épée puissante et percer de vos flèches acérées les cœurs des ennemis ^ !

l.Cant. VI, II, 12.— 2, Ibid. vu, i, 2.— 3. Psalm. XLIV,6.

232 Le Temps après la Pentecôte.

Que l'Eglise grecque, immobilisée dans la fatale stérilité de la branche séparée du tronc, garde, feuillage desséché, ces antiques formes dont l'imposante unité n'a plus chez elle que le schisme pour base ! l'hérésie étalant sous les voûtes des cathédrales bâties par nos pères les rites abâtardis de sa cène mesquine, est-elle donc plus étrange que ce schisme décrépit gardant tièrement des formes qui le condamnent, et faisant parade d'ornements qui ne sont plus à sa taille? Quelle vie puiseront jamais ses membres dans le vide de ces formes incomprises ?

Celle-là seule est la Mère qui sait parler aux fils leur langage, et ne donne pas aux malades appauvris la nourriture des forts ; celle-là seule est l'Epouse, qui sait être ingénieuse à faire valoir toujours au taux le plusélevé selon les temps le trésor de l'Epoux, la perle incomparable, modifiant, s'il le faut, ses plus chères habitudes, ses plus légitimes aspirations, sachant enfin quitter les délices du trône et ses grandeurs pour marcher à l'ennemi.

Nous vous reconnaissons à ce signe, ô Epouse, ô Mère, qui bégayez avec les f)etits comme vous chantiez avec les forts, qui terrassez l'ennemi dans la vigueur de votre bras là même où vous semblièz ne penser qu'à jouir de l'Epoux. Au prix d'une lutte continuelle et de labeurs incessants, chaque jour plus méconnue d'une foule toujours croissante de fils ingrats, vous restez avec nous : vous restez pour porter au dernier des élus l'Hostie sainte qui doit l'associer au grand Sacrifice. Nous vous suivrons, o notre Mère,

Le Mercredi après la Trinité. 2 33

dans votre marche militante à travers les détours de la route escarpée qui vous conduit au but ;-nous vous suivrons, parce que vous portez avec vous le trésor du monde. Plus audacieuses se feront les attaques de l'hérésie, plus outrageants les blasphèmes des fils ingrats : plus éclatantes seront en retour les affirmations de notre foi, plus profondes nos adorations, plus chaleureuses et plus vives les démonstrations de notre amour envers l'Hostie sainte.

EN ce jour de préparation, nous emprunterons la formule de nos vœux au Missel gothic^ue d'Espagne. La solennité du Corps au Seigneur étant d'institution relativement récente, les Mozarabes ont composé cette Préface, qui est celle du jour même de la fête, avec une partie de l'Illation assignée au Mercredi de la troisième semaine de Carême. Il sera facile d'en remarquer la trace, à la mention du jeûne qui s'y trouve exprimée, bien que ce jeûne puisse s'entendre aussi des privations de tout genre dont la vie est pleine.

IL est digne et juste que | TN ignum et justum est nous vous rendions grâces, | i-' nos tibi gratias Seigneur saint, Père éternel, agere, Domine sancte. Dieu tout-puissant, qui pré- Pater œterne , omnipoparez vos œuvres dans la "" '" '

sagesse et disposez toutes choses avec suavité, qui êtes monté vers l'Occident et avez pour nom le Seigneur.

tens Deus. Qui paras adinventiones tuas sapienter : et disponis orania suaviter. Qui ascendisli super occasum :

234 L.^ Temps après la Pentecôte.

Dominus nomen est tibi. Tu panis es vivus et verus : qui descendisti de cœlo ut dares escam esurientibus, imo ut ipse esses esca viventium. Qui es nobis in pane quo corda firmantur : ut in virtute panis hujus, par hos dedicatos Nomini tuo dies, sine împedimento carnis et sanguinis jejunare valeamus, te ipsum panem habentes. Quia pauperes tuos cœlestibus saturas paoibus.

Vous êtes le pain vivant et véritable ; vous êtes descendu des cieux pour nourrir ceux qui ont faim, bien plus pour être vous-même la nourriture des vivants : pain où nos cœurs puisent leur force, pain dont la vertu remplit ces jours consacrés à votre Nom. La chair et le sang ne peuvent troubler nos jeîines, lorsque notre pain c'est vousmême. Ainsi rassasiez-vous vos pauvres des pains du ciel.

yyyyyyyyyyyyyyyyyyy

ous touchons enfin au grand jour qui. depuis lundi, tient nos âmes dans le recueillement et l'attente. La terre se dispose à reconnaître, dans rhommage d'un solennel triomphe , le Christ pontue et roi présent dans l'Hostie. Le triste privilège qui retient, pour trois jours encore, la France à l'écart des saints transports de la catholicité, ne peut nous empêcher d'unir dès maintenant notre allégresse et nos adorations aux hommages de l'Eglise envers le divin Sacrement. Partout les pieux fidèles apportent leur concours aux préparatifs du triomphe qui attend demain l'Hostie sainte. Durant ces apprêts qu'inspirent la foi et l'amour, l'Eglise prélude dans ses temples à la grande fête par la solennité des premières Vêpres. Accordant sa lyre aux sublimes Antiennes du Docteur angélique, elle célèbre, dans un chant majestueux comme les paroles, le Pontife éternel selon l'ordre de Melchisédech, et le divin banc^uet réuriissant comme de jeunes plants d'olivier les fils de l'Eglise autour de la table du Seigneur.

Les bornes qui s'imposent à nous dans cet ouvrage sembleraient devoir en exclure les parties de l'Office auxquelles n'assistent pas généralement les fidèles; c'est la pratique

2.36 Le Mercredi après la Trinité.

que nous avons suivie jusqu'ici. Mais la célébrité si justement acquise à l'œuvre de saint Thomas pourrait faire regretter à plusieurs de ne la rencontrer ici que tronquée. La magnificence des Hymnes et des Psaumes, des Antiennes et dés Répons, tout cet ensemble si plein de la vraie sève catholique, fournira d'ailleurs aux fidèles le meilleur thème de contemplation qui puisse éclairer leurs intelligences et échauffer leurs cœurs durant toute cette Octave. Chaque jour de cette semaine les doit voir saintement empressés aux pieds du Roi de gloire qui tiendra sa cour au milieu de son peuple, ne se dérobant à leurs yeux de chair que sous le nuage léger des espèces sacramentelles. Durant les heures fortunées qu'un industrieux amour saura dérober ainsi aux occupations ordinaires, qu'ils choisissent donc de préférence l'expression de leurs sentiments dans les formules consacrées par l'Eglise elle-même à chanter l'Epoux en son divin banquet ; non seulement ils y trouveront la poésie, la doctrine et la grâce, habituelle parure de l'Epouse en présence du BienAimé, mais ils auront fait vite aussi l'heureuse expérience que, comme le mets céleste lui-même, ces formules sanctifiées se prêtent à toutes les âmes ; s'adaptant aux dispositions et degrés divers d'avancement spirituel, elles deviennent en chaque bouche l'expression la plus opportune et la plus vive des besoins et désirs de tous.

Les premières Vêpres de la fête du Très Saint Sacrement sont en tout semblables aux secondes Vêpres, à l'exception de l'Antienne

Prem. Vêpres de la Fête du Tr. S. Sacrem. 2 3^

de Magnificat . L'Eglise célèbre en cette Antienne la suavité du Seigneur manifestée par celle du pain eucharistique ; mais ceuxlà seuls en goûtent la douceur et en recueillent les fruits de salut, qui sont conduits au divin banquet par la faim spirituelle d'un humble et ardent désir. Dans ces sentiments, avec la Vierge immaculée, glorifions le Seigneur qui exalte les humbles et confond les puissants. C'est à la plus humble des filles d'Adam que nous devons le Pain céleste : il fut façonné par l'Esprit dans ses chastes entrailles. Nous aurons occasion de le redire. Mais, dès maintenant, n'oublions plus que la fête du Corps du Seigneur nous ramène à Marie dans nos hommages reconnaissants.

ANTIENNE DE Magnificat.

Oi;'lL est suave votre Esprit, ô Seigneur ! qui, voulant montrer votre tendresse pour vos enfants, par un pain très doux venu du ciel comblez de biens ceux qui ont faim, renvoyant vides les riches déo-oîités.

QUAM suavis est, Domine, Spiritus tuus ! qui ut dulcedinem tuam in filios demcmstrares, pane suavissimo de cœlo prœstito esurientes repies bonis, fastidiosos divites dimittens inanes.

Dieu, qui nous avez laissé sous un Sacrement admirable le mémorial de votre passion, daignez nous accorder la grâce de vénérer comme nous le devons les sacrés mystères de votre Corps et de votre

DKTS, qui nobis sub Sacramento mirabili passionis tuae memoriam reliquisti : tribue quassumus. ita nos Corporis et Sanguinis tui sacra mysteria venerari, ut redemptionis tuae frue23^ Le Mercredi après la Trinité.

tum in nobis jugitersentiamus. Qui vivis et régnas.

Sang, afin que nous puissions ressentir en nous constamment le fruit de votre rédemption. Vous qui vivez et régnez.

L'Octave du Très Saint Sacrement ne le cède, en privilèges, qu'à celles de l'Epiphanie, de Pâques et de la Pentecôte. Elle n'admet pas de fêtes transférées au-dessous du rite double de première ou de seconde classe ; et les fêtes semi-doubles^ qui se rencontrent au Calendrier durant ces huit jours, n'obtiennent qu'une simple mémoire. Dans les fêtes doubles elles-mêmes, qu'on y célèbre à leurs jours, on n'omet jamais, quel qu'en soit le degré, la m黫o/re du Très Saint Sacrement à là Messe, à Laudes et à Vêpres; et la solennité du Corps du Seigneur ne laisse pas de marquer aussi son empreinte à toutes les Hymnes dont la mesure le permet, par la doxologie suivante, qui est celle de Compiles et des Petites Heures dans l'Office de demain.

ESU, tibi sit gloria, "^ui r

gine,

Qui natus es de VirO JÉSUS, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l'Esprit divin, dans les siècles éternels !

Cum Pâtre et almo Spiritu, In sempiterna stecula.

Amen. I Amen.

Touchant hommage rendu à la Viergemère que cette exaltation réitérée de ' sa fécondité virginale en la fête de l'Eucharistie ! l'Eglise s'est souvenue que « le premier « blasplième contre la vérité du sacrement « de l'autel consistait à nier que le corps

Prem. Vêpres de la Fête du Tr. S. Sacrent. 23g

« eucharistique du Seigneur fût le corps né « de Marie i. » Et voyant comment, depuis, les adversaires du Fils dans son Mystère d'amour ont toujours aussi méconnu la Mère, elle les unit comme le firent les Ignace et les Irénée, vaillants témoins de la foi primitive, dans une même formule de confession et de louange en face de l'Hostie sainte, ce II « a pris chair de la chair de Marie, dit saint a Augustin ; et c'est cette chair, devenue la « sienne, qu'il nous donne à manger comme a l'aliment du salut, et que nous adorons « auparavant comme Vescabeau de ses pieds « dans le psaume 2. »

La couleur blanche employée par l'Eglise en cette Octave demeure, dans tout le cours de l'année, la couleur propre au divin Sacrement. Elle rappelle elle-même les doux rapports des mystères de Noël et de l'Eucharistie, non moins que la divine pureté du froment des élus qui donne à l'homme le pain des Anges ^, et fait ici-bas germer le^ vierges *.

A CETTE heure où déjà l'Eglise acclame le divin Sacrement, saluons dans ces pensées l'Hostie qui bientôt va paraître. La formule suivante, usitée depuis le xiv-e siècle dans les Eglises de France et d'Allemagne, terminera dignement cette journée comme l'annonce prochaine du glorieux Mystère.

I. Cardinal Pie. Homélie du 8 sept. 1869, à Issoudun. — 2. Enarrat. in Psalm, xcvill, 5. — 3. Sap. xvi,

240 Le Temps après la Pentecôte.

Elle se chantait dans l'origine au moment de l'élévation, et s'alliait au trisagion qu'elle complétait, comme l'indiquent ces mots in excelsis, les derniers du Sanctiis, qui la terminent sur les meilleurs manuscrits. C'était ce genre de compositions appelées Tropes, oui furent chères à la piété du moyen âge, et d'où sont dérivées nos Proses ou Séquences.

AVE, verum i_orpus

Coi natum de Maria virgîne :

Vere passum, immolatum in cruce pro homine :

Cujus laïus perforatuin fluxit aqua et sanguine.

Esto nobis praegustatum mortis in examine,

O Jesu dulcis !

O Jesu pie !

O Jesu Fili Mariae 1

SALUT, vrai Corps né de la Vierge Marie,

Vraiment passé par la souffrance, immolé sur la croix pour l'homme,

Dont le côté ouvert a répandu le sang et l'eau :

Soyez pour nous l'avantgoût du ciel aux approches de la terrible mort,

O doux Jésus !

O bon Jésus !

O Jésus, Fils de Marie !

ADORONS le Christ roi Seigneur des nations, engraissant l'âme de qui le prend en nourriture.

CHRISTUM regem adoremus dominantem gentibus, qui se manducaatibus dat spiritus pinguedinem.

ME grande solennité s'est lev^ée sur le monde : la Fête-Dieu, ainsi l'ont appelée nos pères, vraiment fête de Dieu , mais aussi fête de l'homme, étant la fête du Christ-médiateur présent dans l'Hostie pour donner Dieu à l'homme et l'homme à Dieu. L'union divine est l'aspiration de l'humanité ; à cette aspiration, ici-bas même, Dieu a répondu par une invention du ciel. L'homme célèbre aujourd'hui cette divine merveille.

Contre cette fête toutefois et son divin objet des hommes ont répété la parole déjà vieille : a Comment ces choses peuvent-elles

24^ J-^ Temps après la Pentecôte.

« se faire ^ ?» Et la raison semblait justifier leurs dires contre ce qu'ils appelaient les prétentions insensées du cœur de l'homme.

Tout être a soif de bonheur, et cependant, et pour cela même, n'aspire qu'au bien dont il est susceptible ; car c'est la condition du bonheur de ne se rencontrer que dans la pleine satisfaction du désir qui le poursuit. De là vient qu'au commencement, la divine Sagesse préparant les cieux, creusant les abîmes, équilibrant la terre et composant toutes choses avec la Toute-Puissance 2, distribua inégalement la lumière et la vie dans ce vaste univers, et mesura ses dons aux destinées diverses ; plaçant l'harmonie du monde dans ce rapport parfait des divers degrés d'être avec les fins variées des créatures, sa bonté prévoyante adapta les besoins, l'instinct, le désir de chacune à leur nature propre, et n'ouvrit pas en elles des aspirations que celle-ci ne saurait satisfaire. La poursuite du bien et du beau, la recherche de Dieu, loi impérieuse de toute nature intelligente et libre, ne doit-elle pas s'arrêter en conséquence, elle aussi, aux proportions finies de cette nature même ? N'arriverait-il pas autrement que le bonheur fût placé, pour quelques êtres, en des jouissances q^ue leurs facultés créées ne peuvent atteindrez

Quelque étrange que puisse paraître une telle anomalie, elle existe pourtant: Thumanité. dans tous les âges, par ses tendances les plus universelles, les mieux constatées, par toutes ses religions vraies ou fausses, en

I. JoHAN. m, 9 ; VI, 53. — 2. Prov. viii, 22-34.

La Fête du Très Saint Sacrement. 243

rend témoignage. Comme tout ce qui vit autour de lui, l'homme a soif de bonheur, et cependant, seul sur cette terre, il sent en lui des aspirations qui dépassent immensément les bornes de sa fragile nature. Tandis que, docilement rangés sous le sceptre remis en ses mains par l'Auteur du monde, les humbles hôtes de sa royale demeure accomplissent dans la pleine satisfaction de tout désir rempli leurs services divers, le roi de la création ne peut trouver dans le monde de contrepoids à l'irrésistible impulsion qui l'entraîne au delà des frontières de son empire et du temps vers l'infini. Dieu même se révélant à lui, par ses œuvres, d'une façon correspondante à sa nature créée; Dieu cause première et fin universelle, perfection sans limites, beauté infinie, bonté souveraine, objet bien digne de fixer à jamais en les comblant son intelligence et son cœur: Dieu ainsi connu, ainsi goûté, ne suffit pas à l'homme. Cet être de néant veut l'infini dans sa substance; il soupire après la face du Seigneur et sa vie intime. La terre n'est à ses yeux qu'un désert sans issue, sans eau pour étancher sa soif brûlante; dès l'aurore, son âme veille, atîamée du Dieu qui peut seul calmer ces ardeurs, et sa chair même éprouve vers lui d'ineffables tressaillements *. « Comme le cerf, s'écrie-t-il, aspire après (( l'eau des fontaines, ainsi mon âme aspire « après vous, 6 Dieu ! Mon âme a soif du Dieu « fort, du Dieu vivant. Oh! quand viendrai« je, quand paraîtrai-je devant la face de

244 ^e Temps après la Pentecôte.

« Dieu? Mes larmes sont devenues mon pain « du jour et de la nuit; on me dit tous les <( jours: Où est ton Dieu? J'ai repassé leurs «» injures, j'ai répandu mon àme au dedans « de moi-même. Mais je passerai jusqu'au « lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la « maison de Dieu. Voix d'allégresse et de « louange! c'est l'écho du festin. Pourquoi « es-tu triste, mon âme? Pourquoi me trou« bles-tu ? Espère en Dieu, parce que je le loue« rai encore: il est le salut que verra mon u visage, il est mon Dieu i. »

Enthousiasme étrange assurément pour la froide raison; prétentions, semble-t-il, vraiment insensées ! cette vue de Dieu, cette vie divine, ce festin dont Dieu même serait l'aliment, l'homme fera-t-il jamais que ces sublimités ne demeurent infiniment audessus des puissances de sa nature, comme de toute nature créée? Un abîme le sépare de l'objet qui l'enchante, abîme qui n'est autre que l'effrayante disproportion du néant à l'être. L'acte créateur dans sa toute-puissance ne saurait à lui seul combler l'aoîme; et pour que la disproportion cessât d'être un obstacle à l'union ambitionnée, il faudrait que Dieu même franchît la distance et daignât communiquer à ce rejeton du néant ses propres énergies. Mais qu'est donc l'homme, pour que l'Etre souverain dont la magnificence est au-dessus des cieux abaisse jusqu'à lui leurs hauteurs - ?

Mais alors aussi, qui donc a fait du cœur humain ce gouffre béant que rien ne saurait

1. Psalm. XLi, 2-7. — 2. Psalm. CXLni, 5.

La Fête du Très Saint Sacrement. 245

remplir? Lorsque les cieux racontent la gloire de Dieu, et les œuvres de ses mains la sagesse et la puissance de leur auteur 1, d'où vient en l'homme un tel manque d'équilibre? Le poids, le nombre et la mesure 2 auraientils fait défaut pour lui seul au suprême ordonnateur? Et celui qui devait être le chefd'œuvre de la création, comme il en est le couronnement et le roi, ne serait-il qu'une de ces œuvres manquées accusant par leur défaut de proportions la lassitude ou l'impuissance de l'ouvrier? Loin de nous un tel blasphème! « Dieu est amour 3, » nous dit saint Jean ; et l'amour est le nœud du problème qui se dresse, aussi insoluble qu'inévitable, en face de la philosophie réduite à ses seules forces.

Dieu est amour; et la merveille n'est pas que nous ayons aimé Dieu, mais qu'il nous ait lui-même prévenus d'amour *. Mais l'amour appelle l'union, et l'union veut des semblables. O richesses de la divine nature en laquelle s'épanouissent, également infinis, Puissance, Sagesse et Amour, constituant dans leurs sublimes relations la Trinité auguste qui, depuis Dimanche, darde sur nous ses feux! O profondeurs des divins conseils, où ce que veut l'Amour sans bornes trouve en Ja Sagesse infinie de sublimes expédients qui font la gloire de la Toute-Puissance!

Gloire à vous tout d'abord, Esprit-Saint, dont le règne à peine commencé illumine de

I. Psalm. xvni, 2. — 2. Sap. xi, 21. — 3. I Johan.

24^ Le Temps après la Pentecôte.

tels rayons nos yeux mortels, qu'ils analysent ainsi les éternels décrets! Au jour de votre Pentecôte, une loi nouvelle, toute de clartés, a remplacé l'ancienne et ses ombres. La loi du Sinai, le pédagogue qui préparait à la vraie science et régissait l'enfance du monde, a reçu nos adieux : la lumière a brillé par la prédication des saints Apôtres ; et les hls de lumière, émancipés, connaissant Dieu, connus de lui, s'éloignent toujours plus chaque jour des maigres et infirmes éléments du premier âge. 1 A peine s'achevait, Esprit divin, la triomphante Octave où l'Eglise célébrait avec votre avènement sa propre naissance: et déjà, empressé pour la mission reçue par vous de rappeler à l'Epouse les leçons du Seigneur'^, vous présentiez aux regards de sa foi le sublime et radieux triangle dont la contemplation ravit nos âmes éperdues dans l'adoration et la louange. Mais le premier des grands mystères de notre foi, le dogme sans fond de la très sainte Trinité, ne représentait pas l'économie entière de la révélation chrétienne; vous aviez hâte d'étendre, avec le champ de vos enseignements, les horizons de la foi des peuples.

La connaissance de Dieu en lui-même et dans sa vie intime appelait comme complément celle de ses œuvres extérieures, et des rapports qu'il a voulu établir entre lui et ses créatures. Et voilà qu'en cette semaine qui nous voit commencer avec vous l'inetfable inventaire des dons précieux laissés en nos

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mains par l'Epoux montant au ciel 1, en ce premier jeudi qui nous rappelle le jeudi, saint entre tous, de la Cène du Seigneur, vous découvrez à nos cœurs tout à la fois la plénitude, le but, l'admirable harmonie des œuvres qu'opère le Dieu un dans son essence et trois dans ses personnes; sous le voile des espèces sacrées , vous offrez à nos yeux , m.onument divin, le mémorial vivant des merveilles accomplies par le concert de la ToutePuissance, de la Sagesse et de l'Amour - !

L'Eucharistie pouvait seule, en effet , mettre en pleine lumière le développement dans le temps, la marche progressive des divines résolutions inspirées par l'amour infini qui les conduit jusqu'à lajin'^, jusqu'au dernier terme ici-bas qui est elle-même ; couronnement de l'ordre surnaturel en cette terre de l'exil, elle explique et suppose tous les actes divins antérieurs. Nous ne saurions donc pénétrer sa divine importance, qu'en embrassant d'un même regard les opérations de l'amour infini dont elle est sur terre le sommet glorieux. Ainsi, en même temps, trouverons-nous le secret de ces aspirations supérieures à la nature qui donnent à l'histoire de l'humanité, jusqu'en ses égarements, tant de grandeur mystérieuse; ainsi verronsnous que celui-là seul a creusé l'abîme du cœur humain, qui peut et veut le combler.

Tout acte de la divine volonté, hors de Dieu comme en lui-même, est amour pur,

I . Cf. Psalm. Lxvii, 19 ; Eph. iv, 8. — 2. Psalm. ex, 4.

24S Le Temps après la Pentecôte.

se rapportant à la troisième des augustes personnes, qui est, parle mode de sa procession, l'Amour substantiel et infini. De même que le Père tout-puissant voit toutes choses, avant qu'elles existent, en son Verbe unique, en qui s'épuise la divine intelligence ': de même, pour qu'elles soient, il les veut toutes dans l'Esprit-Saint, qui est à la divine volonté ce qu'est le Verbe à l'intelligence souveraine. Terme dernier auquel s'arrête l'intime fécondité des personnes en la divine essence, l'Esprit d'amour est en Dieu le principe premier des œuvres extérieures : communes dans l'exécution aux trois personnes, elles ont en lui leur raison d'être. Ineffable solliciteur, il incline la Divinité en dehors d'elle-même; il est le poids qui, rompant les éternelles barrières, plus violent que la foudre 2, entraîne des sommets de l'être aux confins du néant la Trinité auguste. Ouvrant le grand conseil, il y dit la parole: a Faisons l'homme « à notre image et ressemblance 3. » Et Dieu crée l'homme à son image; il le crée à l'image de Dieu *, copiant son Verbe, l'archétype souverain, dans lequel toute création plonge ses racines comme dans le lieu des essences. Car le Verbe, pensée du Père, miroir très pur^ de l'intelligence infinie, renferme en soi Vidée divine de toute chose: règle des mondes, exemplaire éternel, lumière vivante et vivifiante «^ qui donne leur forme et leur nature à tous les êtres. Mais dans l'homme seul, résumé des mondes, à la fois

4. Ibid. 27. — 3. Sap. VII, 26. — 6. JoHAN. i, 3, 4.

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esprit et matière, se retrouvera l'expression complète de la pensée créatrice. L'âme même, en lui, portera directement Vimage de la divine ressemblance^, dont ce même Verbe est l'expression substantielle et infinie-: doué d'intelligence et de liberté comme l'Etre souverain, \\ animera pour Dieu la création entière ; elle remontera par lui vers son Auteur dans un hommage, borné sans doute, mais en rapport avec toute cette nature inférieure sortie du néant à l'appel divin. Tel est, tel serait du moins Yordre naturel , ensemble harmonieux, chef-d'œuvre de bonté s'il eût existé jamais seul, mais loin encore des ineffables projets de l'Esprit d'amour.

Dans la pleine spontanéité d'une liberté qui pouvait s'abstenir et n'a d'égale que sa puissance, l'Esprit-Saint veut pour l'homme, au delà du temps, l'association à la vie même de Dieu dans la claire vision de son essence ; la vie terrestre des fils d'Adam revêtira ellemême par avance la dignité de cette vie supérieure, à tel point que celle-ci ne sera que le fruit direct, l'épanouissement régulier de la 2:)remière. Aussi, pour que l'être chétif de la créature ne demeure pas au-dessous d'une telle destinée, pour que l'homme puisse suffire aux ambitions de son amour, l'Esprit fait-il que, simultanément à l'acte de création, les trois divines personnes infusent en lui leurs propres aptitudes et greffent sur ses puissances finies et bornées les puissances mêmes de la nature divine. Cet ensemble

25 o Le Temps après la Pentecôte.

d'une destinée supérieure à la nature et d'énergies en rapport avec cette destinée, qui se superposent aux facultés naturelles pour les transformer sans les détruire, prendra le nom d'ordre surnaturel, par comparaison avec l'ordre inférieur qui eût été celui de la nature, si les divines prévenances n'eussent ainsi dès l'abord élevé l'être humain audessus de lui-même. L'homme gardera de cet ordre inférieur les éléments qui constituent son humaine nature, avec l'emploi qui leur est propre; mais tout ordre se spécifie surtout par la fin que poursuit l'ordonnateur ; et la fin dernière de l'homme n'ayant jamais été autre en la pensée divine qu'une fin surnaturelle, il s'en suivra que l'ordre naturel proprement dit n'aura jamais eu d'existence indépendante et séparée.

Vainement une orgueilleuse philosophie, s'appelant quand même « indépendante et séparée ^, prétendra s'en tenir aux dogmes naturels et aux vertus purement humaines: non moins que les merveilleuses ascensions des âmes fidèles, les effrayants écarts des révoltés dans les voies de l'erreur ou du crime prouveront à leur manière que la nature n'est plus, ne fut jamais f?our l'homme un niveau auquel il puisse espérer se maintenir. En fût-il ainsi d'ailleurs, que l'homme ne pourrait encore légitimement se soustraire aux intentions divines. « En nous assignant une vocation surnaturelle. Dieu a fait acte d'amour; mais il a fait acte aussi d'autorité. Son bienfait nous devient un devoir. Noblesse oblige : c'est un axiome parmi les hommes. Ainsi en est-il de la noblesse surnaturelle

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que Dieu a daigné conférer à la créature *. » Noblesse sans pareille, qui fait de l'homme non plus seulement Vimage de Dieu, mais vraiment son semblable - ! Entre l'infini, l'éternel, et celui qui naguère n'était pas et reste à jamais créature, l'amitié, l'amour désormais sont possibles : tel est le but de la communauté d'aptitudes, de puissances, de vie, établie entre eux par l'Esprit d'amour. Ils n'étaient donc pas tout à l'heure le fruit d'un enthousiasme insensé, ces soupirs de l'homme vers son Dieu, ces tressaillements de sa chair mortelle 3 ! elle n'était pas une vaine chimère cette soif du Dieu fort, du Dieu vivant, cette aspiration dévorante au festin de l'union divine ^ ! Rendu participant de la nature divine '", quoi d'étonnant que l'homme en ait conscience, et se laisse entraîner par la flamme incréée vers le foyer d'où elle rayonne jusqu'à lui ? Témoin autorisé de ses propres œuvres, l'Esprit est là d'ailleurs pour confirmer le témoignage de notre conscience, et attester à notre "âme que nous sommes bien les fils de Dieu *>. C'est lui-même qui, se dérobant au plus intime de notre être où il demeure pour maintenir et conduire à bonne fin son œuvre d'amour, c'est l'Esprit qui, tantôt par de soudaines illuminations ouvrant aux yeux de notre cœur les horizons de la gloire future, inspire aux fils de Dieu les accents anticipés du

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triomphe * ; tantôt soupire en eux ces gémissements inénarrables *^, ces chants d'exil imprégnés des larmes brûlantes d'un amour pour qui l'union se fait trop attendre. Comment redire la suavité victorieuse des incomparables harmonies qui, dans le secret des âmes blessées du trait divin, montent ainsi de la terre au ciel ? Victorieux en effet seront ces soupirs; et si l'union éternelle est trop incompatible avec les jours du pèlerinage et de répreuve, la vallée des larmes verra pourtant d'ineffables mystères.

Dans ce concert merveilleux de l'Esprit et de l'âme, « celui qui scrute les cœurs, nous « dit l'Apôtre, connaît le désir de l'Esprit, « parce qu'il prie selon Dieu pour les « saints 3. j) Désir tout-puissant par suite comme Dieu lui-même ; désir, nouveau en tant que de l'homme né d'hier, mais éternel comme de l'Esprit dont l'immuable procession est avant tous les âges. En réponse au désir de l'Esprit, des insondables profondeurs de son éternité. Celui pour qui tout existe, et que nul œil mortel n'a contemplé ni ne peut voir ^, a résolu de se manifester dans le temps et de s'unir à l'homme encore voyageur, non par lui-même, mais en son Fils, la splendeur de sa gloire et l'expression très fidèle de sa substance ^. Dieu a tant aimé le monde •', qu'il lui a donné son Verbe, la divine Sagesse ensjagée à l'humanité dès le sein du Père. Figure par le sein d'Abraham,

3. Ihid. 27. — 4. I Tim. VI, 16. — 5. Heb. i, 3. — 6

La Fête du Très Saint Sacrement. 253

rendez-vous mystérieux des justes sous l'ancienne alliance, lieu de repos des âmes saintes avant que ne fût ouverte au peuple élu la voie du céleste sanctuaire i, le sein du Père est le lit nuptial chanté par David 2, d'où procède l'Epoux, quittant à l'heure marquée les sommets des cieux pour chercher sa fiancée, et l'y ramenant avec lui pour l'introduire au lieu des noces éternelles. Marche triomphante de l'Epoux en sa beauté 3, dont le prophète Michée a dit, parlant de son passage en Bethléhem, que le point de départ en est des jours de l'éternité ^ ! Tel est en effet, d'après les sublimes enseignements de la théologie catholique, l'étroit rapport de la procession éternelle et de la mission dans le temps des divines personnes, qu'une même éternité les unit toutes deux en Dieu : éternellement l'auguste Trinité contemple l'ineffable naissance du Fils unique au sein du Père ; éternellement, du même regard, elle le voit procédant comme Epoux <îu même sein paternel.

Que si maintenant nous venons à comparer entre eux les éternels décrets, il est facile de reconnaître ici le décret principal entre tous, et comme tel primant tous les autres en la pensée créatrice. Dieu le Père a tout fait pour cette union de la nature humaine avec son Fils : union si intime qu'elle devait aller, pour l'un des membres de cette humanité, jusqu'à l'identification personnelle avec le Fils très unique du Père; union si uniI. Heb. IX, 8. — 2. Psaltn. xvni, 6. — 3. Psalm,

2 54 ^^ Temps après la Pentecôte.

verselle, qu'à des degrés divers, aucun des individus de la race humaine ne devait être exclu que par lui-même des noces divines avec la Sagesse éternelle ainsi manifestée dans le plus" beau des enfants des hommes *. Ainsi « Dieu, qui d'une parole autrefois fit « jaillir la lumière au sein des ténèbres, res« plendit lui-même en nos cœurs, les initiant « a la connaissance de la gloire divine par « la face du Christ Jésus -. » Ainsi le mystère des noces est-il bien le mystère du monde ; ainsi le royaume des cieux est-il semblable à un roi qui fait les noces de son fils 3.

Mais où donc se fera la rencontre ici-bas du prince et de sa fiancée ? Où doit se consommer celte union merveilleuse ? Qui nous dira la dot de l'Epouse, le gage de l'alliance ? Sait-on l'ordonnateur du banquet nuptial, et quels mets seront servis aux convives ?

A ces questions la triomphante réponse éclate aujourd'hui de toutes parts sous la voûte du ciel. A la puissance des accents sublimes que se renvoient les échos de la terre et des cieux, reconnaissons le Verbe divin. L'adorable Sagesse est sortie des temples : elle crie sur les places publiques, en tête des foules, aux portes des villes * ; établie sur les montagnes, occupant les points élevés des grandes routes, barrant les sentiers, elle fait entendre sa voix aux fils des hommes ». Et dans le même temps courent ses servantes, les grâces variées portant son message aux

I. Psalm. XLiv, 3. — 2. II Cor. iy, 6. — 3. Matth.

xxn, 21. — 4- Prov. i, 20, 2i. — 5. Ibid. vm. 1-4.

La Fête du Très Saint Sacrement. 2 5b

humbles de cœur : « Venez, mangez mon « pain, buvez le vin que j'ai mélangé pour « vous. » Car la Sagesse s'est bâti une demeure ici-bas; elle a elle-même immolé ses victimes, préparé le vin et dressé sa table i : tout est prêt, venez au festin des noces - !

O Sagesse, qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut, atteignant d'une extrémité à l'autre et disposant toutes choses avec force et douceur •*, nous implorions au temps de l'A- vent votre venue en Bethléhem, la maison du pain ; \ous étiez la première aspiration de nos cœurs haletants sous l'attente des siècles. Le jour de votre glorieuse Epiphanie manifesta le mystère des noces, et révéla l'Epoux ; l'E- pouse fut préparée dans les eaux du Jourdain ; nous chantâmes les Mages courant avec des présents au festin figuratif, et les convives s'enivrant d'un vin miraculeux *. Mais l'eau changée en vin pour suppléer à l'insuffisance d'une vigne inféconde présageait de plus grandes merveilles. La vie;ne, la vraie vigne dont nous sommes les branches ^, a donné ses fleurs embaumées, ses fruits de grâce et d'honneur ^. Le froment abonde dans les vallées, elles chantent un hymne de louange " ; car cette force du peuple couvre de ses épis jusqu'au sommet des montagnes, et sa tige nourricière domine le Liban s.

Sagesse, noble souveraine, dont les charmes divins captivent dès l'enfance les cœurs

I. Prov. IX, 1-5. — 2. Matth. xxn, 4. — 3. la ex

Ant. maj. Adventus, — 4. Anl. Epiph. ad Benedictus. — b. JoHAN. XV. 5. — 6. Eccli. xxiv, 23. — 7. Psalra. Lxiv, 14. — 8. Psalm. lxxi, 16.

2 56 La Fête du Très Saint Sacrement.

avides de la vraie beauté i, il est donc arrivé le jour du vrai festin des noces! comme une mère pleine d'honneur, comme la jeune vierge en ses attraits, vous accourez pour nous nourrir du pain de vie, nous enivrer du breuvage salutaire ~. Meilleur est votre fruit que l'or et la pierre précieuse, meilleure votre substance que l'argent le plus pur 3. Ceux qui vous mangent auront encore faim, ceux qui vous boivent n'éteindront pas leur soif *. Car votre conversation n'a point d'amertume, votre société de dégoût ; avec vous sont l'allégresse et la joie ^, les richesses, la gloire et la vertu 6.

En ces jours où, siégeant dans la nuée 7, vous élevez votre trône dans l'assemblée des saints, sondant à loisir les mystères du divin banquet, nous voulons publier vos merveilles, et, de concert avec vous, chanter vos louanges en face des armées du Très-Haut 8. Daignez ouvrir notre bouche et nous remplir de votre Esprit, divine Sagesse, afin que notre louange soit digne de son objet, et qu'elle abonde, selon votre promesse dans les saints Livres, en la bouche fidèle de vos adorateurs ■'.

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