L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 30)
I. Ant.
femme de Zacharie, a mis au monde un grand homme, Jean-Baptiste le précurseur du Seigneur.
Zachariœ magnum virum genuit, JohannemBaptistam praecursorem Domini.
Psaume cix. Dixit Dominus, page 45,
2. Ant. Ils faisaient signe au père d'indiquer comment il voulait qu'on le nommât ; et il écrivit : Jean est son nom.
2. Ant. Innuebant patri ejus quem vellet vocari eum : et scripsit dicens : Johannes est nomen ejus.
Psaume ex. Confitebor tibi, Domine, page 4(5.
4. Ant. Inter natos mulierum non surrexit major Johanne Baptista.
Psaume cxii. Laudate pueri, page 49.
5. Ant. Tu, puer,
Propheta Altissimi vo35 0 Le Temps après la Pentecôte.
caberis : praeibis ante 1 Très-Haut ; vous marcherez Dominum parare vias devant le Seigneur pour ejus. I préparer ses voies.
Psaume cxvi. Laudate génies, page 3i3. Le Capitule, ibid. L'Hymne, page 3i5.
f. Iste puer magnus coram Domino.
E?. Nam et manus ejus cum ipso est.
Dominum, omnes
f. Cet enfant sera grand devant le Seigneur.
K. Car sa main est avec lui.
ANTIENNE DE Magtiificat.
PUER qui natus est nobis, plus quam prophela est : hic est enim de quo Salvator ait : Inter natos mulierum non surrexit major Johanne Baptista.
L ENFANT qui nous est né est plus qu'un prophète ; car c'est celui dont le Sauveur dit : Entre les fils des femmes, il n'y en a point eu de plus grand que Jean-Baptiste.
Le Cantique Magnificat^ page 33. L'Oraison, page 337.
LA belle Séquence que nous donnons ici, a mérité d'être attribuée à Adam de SaintVictor , quoiqu'elle soit peut-être un peu plus ancienne.
AD honorem Chr
tuum , iriste. Recelât Ecclesia Prascursoris et Baptista?
Tui natalitia.
I 'Eglise,
Christ, à votre honneur doit célébrer la naissance de votre précurseur et baptiseur.
La Nativité de Saint Jean-Baptiste. 35 r
(]'est glorifier le roi, que d'exalter le héraut dont la mission sublime est un fruit de sa grâce.
Gabriel promit un fils au vieillard; lui douta, et perdit la parole.
L'enfant naît, du Roi nouveau de la loi nouvelle héraut, signal, porte-étendard. La Voix précède le Verbe, le paranymphe l'époux, l'étoile du matin le lever du soleil.
De vive voix la mère, par écrit le père, déclarent le nom du nouveau-né, et la langue du père, aussitôt déliée, voit cesser son mutisme.
Jean, signalé par le ciel à l'avance, s'était révélé dans le secret même du sein materHéritier donné après l'âge ; longtemps stérile, devenue mère : mystère profond ! Il est vrai, cette conception de Jean n'est point suivant l'ordre de la chair : c'est la grâce qui produit un tel
Laus est Régis in prœ- conis
Ipsius praeconio, Quem virtutum ditat donis,
Sublimât officio.
Promittente Gabriele Seniori filium,
Hîesitavit , et loquelas
Perdidit officium.
Puer nascitur , Novœlegis novi régis Prœco , tuba , signifer.
Vox prœit Verbum, Paranymphus sponsi sponsum,
Solis ortum lucifer.
Verbo mater, Scripto pater
Nomen indit parvulo. Et soluta Lingua muta
Patris est a vinculo.
Est cœlesti praesignatus
Johannes oraculo, Et ab ipso prasmonstratus Uteri latibulo.
Quod atate praematura Datur hœres, id figura Quod infecunda Diu parens , res profunda ! Contra carnis quidem
jura
352 Le Temps après la Pentecôte.
Johannis haec genitura :
Talem gratia Partum format , non natura.
Alvo Deum virgo claudit,
Clauso clausus hic applaudit
De ventris angustia.
Agnum monstrat in aperto
Vox clamantis in deserto, Vox Verbi praenuntia.
Ardens fide, verbo lucens.
Et ad veram lucem ducens, Multa docet millia.
Non lux iste, sed lucerna;
Christus vero lux œ- terna.
Lux illustrans omnia.
Cilicina tectus veste , Pellis cinctus strophium, Cum locustis mel silvestre
Sumpsit in edulium.
Attestante sibi Christo, Non surrexit major isto
Natus de muliere : Sese Christus sic excepit, Qui de carne carnem
cepit
enfantement, non la nature.
Dieu s'emprisonne au sein de la Vierge : au prisonnier, pareillement prisonnier Jean applaudit de son étroit séjour. Voix de celui qui crie dans le désert, Voix qui annonce le Verbe, à ciel ouvert il montre l'Agneau.
Son ardente foi, sa parole lumineuse et qui conduit à la vraie lumière, enseigne d'innombrables foules. Non qu'il soit la lumière, mais il est le flambeau : c'est le Christ qui est la lumière éternelle, la lumière illuminant tout.
Un cilice était son vêtement, sa ceinture une lanière ; des sauterelles, et le miel des forêts, faisaient sa nourriture.
Au témoignage que lui rendit le Christ, il ne s'éleva jamais de plus grand parmi les enfants nés d'une femme ; par cette parole le Christ s'exceptait, lui qui de chair
La Nativité de Saint Jean-Bapnste. 353
avait pris chair sans que la chair y eût part.
Sine carnis opère.
Le juste est condamné à
Capitali justus pœna
mort ; ordre est donné de lui
Jubetur in carcere
enlever la vie dans la prison ;
Consummari,
le roi n'a pas horreur d'offrir
Cujus caput rex in ccena
sa tête en don dans un festin.
Non horret pro munere Prœsentari.
Témoin de Dieu, quoique
Martyr Dei, licet rei
pécheurs , quoique inhabiles à vos louanges, nous
Simus, nec idonei
Tuœ laudi.
vous louons, nous espérons
Telaudanteset sperantes
votre clémence : exaucezDe tua clementia,
nous.
Nos exaudi.
En votre nativité accordezTuo nobis in nanous la joie promise, et cjue
tale
ne nous délecte pas moins
Da promissum gauvotre triomphant martyre.
dium, Nec nos minus triumphale Delectet martyrium.
y
Nous vénérons, nous admiVeneramur
rons en vous tant de mystères!
Et miramur
Par vous le Christ nous
In te tôt mysteria :
daigne accorder sa douce préPer te frui
sence 1
Christus sui Det nobis praesentia '
Amen.
Amen.
Les recueils liturgiques des diverses Eglises abondent en formules profondes et gracieuses, pour exprimer la grandeur de Jean
et du rôle qu'il eut à remplir. Telle cette
solennelle Antienne des Laudes, au Bréviaire
Ambrosien :
-r
354 ^^ Temps après la Pentecôte.
LUMEN, quod animi cernunt, non sensus corporeus, in utero vidit Jonannes, exsultans in Domino. Xatus est luminis Prîecursor ; Propheta mirabilis ostendit Agnum, qui venit peccata mundi tollere.
JEAN vit dans le sein maternel la lumièreque contemplent les âmes, non les sens, cl il tressaillit dans le Seigneur. Il est né, le Précurseurde la lumière, l'admirable Prophète montrant l'Agneau qui vient ôter les péchés du monde.
Telle encore cette antique prière de notre Sacramentaire Gallican:
DEUS qui hune diem nativitaie Johannis Baptistœ incomparabilem hominib'js consecrasti : prsesta nobis de ejus mentis, illius nos calceamenti sequi vestigium qui se ad solvendam Salvatoris corrigiam praedicavit indignum.
ODiEU qui avez rendu ce jour incomparable dans l'histoire du genre humain, en le consacrant par la naissance de Jean-Baptiste ; ac' cordez-nous, par ses mérites, de suivre les traces que laissa ici-bas la chaussure de celui qui se proclamait indigne de dénouer les cordons du SauMais, comme il convenait, l'Eglise Romaine, vouée à Jean, dépassa toutes celles dont elle est la maîtresse et la mère, par l'abondance et la magnificence des formules qu'elle consacra à célébrer l'Ami de l'Epoux, Sans parler des trois Messes du Sacramentaire Grégorien pour ce jour, le Léonien en renfermait deux autres dites ad Fontem, et dont le texte se réfère aux nouveaux baptisés, selon l'ancienne coutume où l'on était de donner le baptême à la fête de saint Jean, comme on le faisait à Pâques, à la Pentecôte et à
La Nativité de Saint Jean-Baptiste. 355
l'Epiphanie. Des cinq Préfaces spéciales du Sacramentaire Léonien pour chacune de ces Messes, nous donnerons seulement la suivante ;
IL est vraiment juste de vous louer, ô Seigneur, en ce J"our où naquit le bienheureux ean-Baptiste. Sans voir encore les spectacles de la terre, il révélait déjà ceux du ciel ; il annonçait l'éternelle lumière, avant d'avoir aperçu celle du temps : témoin de la vérité, avant même d'être apparu au monde, prophète avant d'être né ; caché dans les entrailles maternelles, et par son tressaillement prophétique annonçant dès lors le Fils unique de Dieu ; précurseur de votre Christ, avant que de naître. Et il n'est pas étonnant, Seigneur, que, venu au jour, il ail montré votre Fils qu'enfermé dans le sein de sa mère il avait reconnu. Il est bien vrai qu'entre les enfants des femmes il n'eut point de semblable ; car il est inouï qu'aucun homme ait eu mandat pour la Divinité, avant d'être entré dans les conditions de l'humaine vie. Combien admirable est l'annoncé, c'est ce qui apparaît clairement dans les merveilles de celui qui l'annonce. Il convenait également que, serviteur d'ofVERE dignum. In die festivitatis hodiernae, Juo beatus iile Baptista ohannes exortus est,nondum terrena conspiciens, cœlestia jam revelans ; lucis aeternœ prœdicator, priusquam lumen temporale sentirct ; testis veritatis, antequam visus ; et ante propheta quam natus ; materiTis visceribus latens , et Unigenitum Dei prasscia exsultatione prœnuntians ; Christique tui,nondum genitus, jam prœcursor. Nec mirum, si Filium tuum, Domine, procreatus ostendit quem adhuc utero clausus agnovit ; meritoque inter natos mulierum nuUus inventus est similis, quia nulli hominum prorsus indultum est, ut exsecutor Divinitatis existeret, priusquam vitam humana2 conditionis hauriret ; satisque firmatum, quam esset mirabilis Nuntiatus, cujus tam insignis Nuntius appareret ; convenienterque pro lavacri ministerio, quodgerebat, detulit famulatum per356 Le Temps après la Pentecôte.
fecti baptismatis mysterium consecranti, et ad remissionem peccatorum mortalibus conferendarn, huic jure debitam reddidit servitutem, quem mundi tollere dixerat venisse peccatum. Unde cum angelis. etc.
fice du bain symbolique, il accordât son ministère à celui qui venait consacrer le mystère du parfait baptême ; prêchant aux mortels la rémission des péchés, c'était justice qu'il obéit à celui qu'il avait désigné comme étant venu pour ôter le péché du monde.
Dans ce concert des Eglises à l'honneur de Jean , pourrions-nous oublier les Eglises orientales, auxquelles le saint Précurseur inspira tant de chants harmonieux ? Au nom de toutes celles que le défaut d'espace nous contraint de laisser dans le silence, l'Eglise Syriaque exaltera l'auguste baptiseur du Christ en ces strophes que lui consacre son poète sublime, le grand diacre d'Edesse. La longueur de cette Hymne admirable nous oblige à l'abréger et à n'en donner aujourd'hui qu'une partie, réservant l'autre pour le jour de l'Octave.
[De Domino nostro et Johanne.
ENTE translatas fui ad Jordanera, miraque mihi visa sunt, quum gloriosus sponsus sponsœ se revelavit, ut eam a servitute peccati eximerçt atque sanctificaret. VidiJohannem attoniTRANSPORTÉ en esprit au Jourdain, j'y ai vu des choses admirables, lorsque le glorieux Epoux s'est révélé à l'Epouse, pour la délivrer de la servitude du péché et la sanctifier. J'ai vu Jean dans la stuI. S. Ephr.em Syri Hymni et Sermones. Th. J. Lamv. t. I.
La Nativité de Saint Jean-Baptiste. 357
peur, la foule debout autour de lui, et le glorieux Epoux incliné devant le fils de la stérile pour recevoir de lui le baptême.
Mon àme admire et le Verbe et la Voix. Jean est la Voix du Seigneur N'erbe : celui qui était caché va se manifester au monde.
L'Epouse, fiancée à l'Epoux, contemple l'Epoux sans le connaître ; les paranymphes sont là ; le désert est rempli ; au milieu d'eux le Seigneur est caché.
Alors TEpoux, se manifestant lui-même, s'approcha de Jean près du fleuve. Emu. le héraut divin dit de lui : « C'est lui l'Epoux que j'ai annoncé ! «
Il est venu au baptême, l'auteur de tout baptême ; il s'est manifesté au Jourdain. Jean l'a vu, et, retirant sa main, l'a supplié, disant :
(I Comment voulez-vous être baptisé, ô Seigneur dont le baptême sanctifie tous les êtres ? C'est vous qui possédez le vrai baptême d'où découle la sainteté parfaite. »
Le Seigneur a répondu : « Je le veux : approche et donne-moi le baptême ; c'est ma volonté. Tu ne peux rétum et turbas circa eum stantes , gloriosumque sponsum ante filium sterilis inclinatum ut ab eo baptismum acciperet.
Mens mea miratur tum Verbum tum Vocem. Johannes quippeVox est, Dominus autem ut Verbum prolatus est. ut in manifesto prodiret qui absconditus erat.
Sponsa sponsodesponsata sponsum nescit quem intuetur; adsunt paranymphi : plénum est desertum ; absconditur inter eos Dominus.
Tune sponsus seipsum manifestans ad Johannem juxta flumen accessit. Commotus divus prjeco de eo dixit : « Ipse est sponsus quem prasdicavi. »
Venit ad baptismum auctor omnis baptismi et manifestavit se ad Jordanem. Vidit eum Johannes, et manum contraxitdeprecans et dicsns :
« Quomodo, Domine, baptizari vis. qui baptismo tuo omnes sanctificas ? Ad te spectat verus baptismus, e que stillat sanctitas perfecta. »
Respondit Dominus : « Ego volo, accédas et conféras mihi baptismum, ut impleatur mea
3b 8 Le Temps après la Pentecôte.
voluntas. Meae voluntali resistere non vales . baptizabor a te, quia sic volo. »
— Noli. quaeso, Domine, noli me cogère, quia difficile est quod mihi dixisti. Ego debeo a te baptizari ; hyssopo quippe luo omnia purificas.
— Rogo etplacet mihi remita fieri. Tu autem, Johannes, quid haesitas ? sine nos adimplere justitiara. Age, baptiza me ; quid hic anceps stas ?
— Quis potest ignem ardentem manibus arripere ? O tu qui totus ignis es, miserere mai e: sine ut non accedam ad te, quia res mihi difficiiis est.
— Manifestavi tibi Yoluntatem meam, quid scrutaris ? Age, accedens baptiza me, nec combureris. Thalamus paratus est atque convivium, ne avercas me ab eo.
— Oportet, Domine, me nossenaturam meam, me sciiicet e terra plasmatum esse, le vero mei plasmatorem omnibus subsistentiam prasbentem. Ad quid igitur te in aquis baptizarem ?
— Scias oportet ad
sister à ma volonté ; je serai baptisé par toi, parce que je le veux ainsi, u
— Ne dites pas cela, je vous en prie, beigneur ; ne me contraignez pas, car ce que vous me dites est difficile. C'est à moi dètre baptisé par vous ; car votre hysope purifie tout.
— Je le demande, et il me plaît que la chose soit ainsi. Mais toi, Jean, pourquoi hésites-tu ? laisse-nous accomplir ce qui est juste. Va donc, baptise-moi ; pourquoi cette incertitude ?
— Qui peut saisir en ses mains la flamme ? O vous, feu consumant dans tout votre être, ayez pitié de moi, et permettez que je n'approche pas de vous ; car ce m'est une chose difficile.
— Je t'ai manifesté ma volonté : que crains-tu ? Approche donc et baptise-moi, tu ne seras pas consumé. Le repas des noces est prêt, ainsi que la chambre nuptiale : ne m'en éloigne pas.
— Il faut bien. Seigneur, que je considère ma nature; je ne suis que terre, et c'es: vous qui m'avez façonné, qui donnez l'être à toute créature. Pourquoi donc vous baptiserais-je dans les eaux ?
— 11 faut que tu saches
La Nativité de Saint Jean-Baptiste. 35g
pourquoi je suis venu et a quelle fin je t'ai demandé le baptême. Le baptême est au milieu de la route que j'ai choisie, ne me le refuse pas.
— Ce fleuve est trop étroit pour que vous y puissiez descendre. Les cieux ne peuvent contenir votre immensité ; combien moins ces eaux du baptême !
— Le sein d'une vierge est plus étroit que le Jourdain, et pourtant librement j'en ai fait mon séjour. Si j'ai pu naître du sein d'une vierge, je puis être baptisé dans le Jourdain.
— Voici que les armées des cieux sont ici présentes ; les phalanges angéliqiies,
frosternées, vous adorent ; épouvantement qui fait trembler mes membres, ô Seigneur, s'oppose à ce que je puisse vous baptiser.
— Toutes les phalanges des célestes Vertus te proclament bienheureux, de ce que je t'ai choisi dès le sein de ta mère pour me donner le baptême ; ne crains donc point, puisque c'est ma volonté.
— J'ai préparé la voie, c'était ma mission ; j'ai fiancé l'Epouse , selon l'ordre que j'en avais reçu. Maintenant que vous êtes venu, que votre manifestation éclate par le monde , et que je
quid venerim et cur poposci baptismum a te. Baptismus média est in via quam incessi, illum ne deneges.
— Angustior est amnis ad quem venisti ut in eum descendas. Cœli amplitudinem tuam continere non valent ; quanto magis baptismus te recipere nequeat ?
— Jordane angustior est utérus, sponte tamen in utero virginis habitavi. Porro sicut ex utero virginis nasci potui, ita in Jordane baptismum suscipere possum.
— Ecce cœlestes exercitus adstant, et agmina Angelorum adorant ; porro commotio tremorque, Domine, obstant ne ad te baptizandum accedam.
— Coelestium virtutum agmina universa beatum te praedicant, quod te ab utero elegerim ut baptismum raihi conféras ; ne igitur timeas, quum mea sit voluntas.
— Paravi viam, quae mea erat missio ; desponsavi sponsam, quod facere jussus eram . Nunc quum adveneris, diffundatur manifestatio tua per mundum, nec
36o Le Temps après la Pentecôte.
tibi baptismum conferam.
— Filii Adae a me exspectant nova» generationis donum ; aperiam eis viam in aqua ; hoc autem absque meo baptismo possibile non est.
— Sacrificatores a te consecrantur et sacerdotes hyssopo tuo mundantur, unctos et reges constituis. Quid proderit tibi baptisnius ?
— Sponsa quam desponsasti mihi exspectat, ut in fluvium descendens baptizer et sanctificem eam. Amice spoosi, ne deneges ablutionem quae me exspectat.
n'aie pas à vous baptiser.
— Les fils d'Adam attendent de moi le don de la nouvelle naissance ; je leur ouvrirai la voie dans les eaux ; mais cela n'est possible que par mon baptême.
— Les sacrificateurs reçoivent de vous leur consécration, votre hysope purifie les pontifes, vous constituez les christs et les rois. Q ue vous servira le baptême ?
— L'Epouse que tu m'as fiancée attend que. descendant dans le fleuve, j'y sois baptisé et la sanctifie. Ami de l'Epoux, ne me refuse pas le bain qui m'attend.
PiÉcuRSEUR du Messie, nous partageons la joie que votre naissance apporta au monde. Elle annonçait la propre naissance du Fils de Dieu. Or, chaque année, l'Emmanuel prend vie à nouveau dans l'Eglise et les âmes; et, pas plus aujourd'hui qu'il y a dix-huit siècles, il ne veut naître sans que vous-même ayez, comme alors, préparé les voies à cette nativité qui donne à chacun de nous son Sauveur. A peine s'achève, au Cycle sacré, la série des mystères qui ont consommé la çloritication de' l'Homme-Dieu et fondé l'Eglise, que déjà Noël se montre à l'horizon ; déjà, dans son berceau, Jean tressaille et révèle l'approche de l'Enfant-Dieu. Doux prophète du Très-Haut, qui ne pouvez parler encore et déjà, pourtant, dépassez tous les princes de
La Nativité de Saint Jean-Baptiste. 36 1
la prophétie, bientôt le désert, comme nous le redirons, semblera vous avoir ravi pour jamais au commerce des hommes. Mais dans les jours de l'Avent, l'Eglise vous aura retrouvé ; elle nous ramènera sans cesse à vos enseignements sublimes, aux témoignages que vous rendrez à Celui qu'elle attend. Dès maintenant, commencez la préparation de nos âmes; redescendu sur notre terre en ce jour d'allégresse, venu comme messager de la prochaine arrivée du Seigneur, pourriezvous un instant rester oisif devant l'œuvre immense qui vous incombe en nous ?
Chasser le péché, dompter les vices, redresser les instincts faussés de la pauvre nature déchue : tout cela devrait être accompli sans doute, tout cela serait achevé dès longtemps, si nous avions répondu fidèlement à vos labeurs passés. Il n'est que trop vrai pourtant ; c'est à peine s'il semble, en plusieurs, que le défrichement ait jamais commencé : terres rebelles, où les pierres et les ronces défient vos soins depuis des années. Nous le reconnaissons, dans la confusion de nos âmes coupables : nous confessons nos fautes à vous et au Dieu tout-puissant, comme l'Eglise nous apprend à le faire au début du grand Sacrifice ; mais, en même temps, nous vous prions avec elle d'intercéder pour nous auprès du Seigneur notre Dieu. Vous le proclamiez au désert : de ces pierres mêmes. Dieu peut toujours faire sortir des fils d'Abraham.
Chaque jour, les solennelles formules de l'oblation qui prépare l'immolation sans cesse renouvelée du Sauveur, nous apprennent la part honorable et puissante qui vous
362 Le Temps après la Pentecôte.
revient dans cet auguste Sacrifice ; votre nom, de nouveau prononcé lorsque la A'ictime sainte est sur l'autel, supplie alors pour nous pécheurs le Dieu de toutes miséricordes. Puisse-t-il, en considération de vos mérites et de notre misère, être propice à la prière persévérante de notre mère TEglise, changer nos cœurs, et remplacer leurs attaches mauvaises par les attraits des vertus qui nous vaudront la visite de l'Emmanuel ! A ce moment sacré des Mystères, trois fois invoqué selon la formule même que vous nous avez apprise, V Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde aura lui-même pitié de nous et nous donnera la paix : cette paix précieuse avec le ciel, avec la terre, avec nous-mêmes, qui nous préparera pour l'Epoux en nous rendant les fils de Dieu i, selon le témoignage que, chaque jour également, vous renouvelez par la bouche du prêtre au sortir de l'autel. Alors votre joie et la nôtre sera complète, 6 Précurseur ; l'union sacrée, dont ce jour de votre nativité renferme pour nous l'espérance déjà si joyeuse, sera devenue, dès cette terre et sous les ombres de la foi, une réalité sublime, en attendant la claire vision de l'éternité.
'OcTAve de saint Jean verra les martyrs apparaître nombreux au Cycle sacré. Jean et Paul, Irénée, les deux princes des Apôtres euxmêmes, viendront confirmer dans leur sang le témoignage de celui qui manifesta l'arrivée sur terre du Dieu longtemps attendu. Où trouver des noms plus illustres, auxdivers points de vue des grandeurs humaines, de la science sacrée, de la sainte hiérarchie? Mais ce n'est pas seulement dans la gloire incomparable du martyre, que l'Emmanuel fait éclater la puissance de sa grâce et la force victorieuse des exemples laissés par son Précurseur au monde. Voici que s'oftre tout d'abord à nos hommages, un de ces innombrables athlètes delà pénitence qui suivirent Jean au désert; fuyant comme lui, dès le plus jeune âge, une société où leur âme pressent qu'elle ne trouverait que froissements et périls, consacrant leur vie au triomphe complet du Christ en eux sur la triple concupiscence, ils rendent témoignage au Seigneur par des œuvres que la terre ignore, mais qui réjouissent les anges et font trembler l'enfer. Guillaume fut un des chefs de cette milice sainte. L'Ordre du Mont-Vierge, qui lui doit l'existence, a bien mérité de l'institut monastique et de l'Eglise, eh ces
304 ^e lemps après la Pentecôte.
régions de Tltalie méridionale où Dieu voulut, à diverses reprises, opposer comme une digue à rentraînement des sens le spectacle des plus austères vertus.
Personnellement et par ses disciples, Guillaume eut pour mission d'infuser au royaume de Sicile, qui se fondait alors, l'élément de la sainteté que tout peuple chrétien réclame à sa base. Au Midi comme au Nord de l'Europe, la race normande venait d'être providentiellement appelée à promouvoir le règne de Jésus-Christ. C'était le moment où Byzance, impuissante à protéger ses dernières possessions d'Occident contre l'invasion sarrasine, n'en prétendait pas moins garder les églises de ces contrées dans les liens du schisme où l'avait récemment engagée l'intrigante ambition de Michel Cérulaire. Le Croissant s'était vu contraint ds reculer devant les fils de Tancrède de Hauteville ; et la perfidie grecque fut déjouée à son tour par la rude simplicité de ces hommes, qui apprirent vite à n'opposer d'autre argument cjue celui de leur épée aux fourberies byzantines. La papauté, un instant hésitante, comprit bientôt également de quel secours lui seraient les nouveaux venus, dans les querelles féodales qui s'agitaient depuis deux siècles autour d'elle, et préparaient la longue lutte du sacerdoce et de l'empire.
C'était l'Esprit-Saint qui, comme toujours depuis les temps de la Pentecôte, dirigeait ici les événements au plus grand bien de l'Eglise. Il inspirait aux Normands d'établir leurs conquêtes sur la fermeté de la Pierre apostolic^ue, en se reconnaissant les feudataires du SamtSaint Guillaume, Abbé.
Siège. Mais en même temps, pour récompenser la fidélité de ce début, pour les rendre aussi plus dignes de la mission qui eût continué de faire leur honneur et leur force, s'ils eussent continué de la comprendre, il leur donnait des saints. Roger I" avait vu saint Bruno intercéder pour son peuple dans les solitudes de Calabre, et le sauver miraculeusement lui-même des embûches dressées par la trahison; Roger II eut pour le ramener dans les sentiers de la justice, dont il s'écartait trop souvent, l'exemple et les exhortations du fondateur du Mont-Vierge.
Voici la vie de notre Saint, telle qu'elle est consignée au livre de la sainte Eglise.
GULIELMUS nobilibus parentibus Vercellis in Insubria natus, vix quartum deciraum œtatis annum expleverat, cum miro quodam pietatis ardore flagrans,Compostellanam peregrinationem ad celeberiimum sancti Jacobi templum aggressus est. Quod iier una amictus tunica, ac duplici fcrreo circule praecinctus, nudisque pedibus prosecutus, asperrima frigoris et asstus, famis et sitis , summo cum vitas discrimine perpessLis est incommoda. Keversus in Italiam, novam ad sanctum Domini sepulchrum peregrinationem molitur ; sed quoGtjiLLAUME naquit de parents nobles, à Verceil en Piémont. A peine avait-il achevé sa quatorzième année, qu'embrasé des ardeurs d'une merveilleuse piété, il entreprit le pèlerinage de Compostelle au célèbre temple de saint Jacques. Vêtu d'une seule tunique, ceint d'un double cercle de fer,nu-pieds.en butte aux rigueurs du froid et de la chaleur, de la faim et de la soif, il accomplit sa route en grand danger de la vie. De retour en Italie, il médite un nouveau pèlerinage au saint tombeau du Seigneur ; mais diverses sortes d'obstacles très graves s'opposent à son projet.La divineProvidence tournait à des desseins plus hauts et plus parfaits les religieux
366 Le Temps après la Pentecôte.
minus propositum exsequatur, varia atque gravissima intercédant impedimenta, divino nuniine ad altioraet sanctiora religiosam juvenis indolem retrahente. Porro in Soliculo monte biennium inter assiduas preces. vigilias, chameunias . et jejunia commoratus, divina subnixus ope, cœco lumen restituit ; cujus miraculi fama percrebres
penchants du jeune homme. C'est alors qu'il passa deux ans au mont Solicchio. priant sans interruption, jeûnant, veillant. couchant sur la dure, soutenu du seul secours divin. Ayant rendu la vue à un aveugle, le bruit du miracle se répandit, et Guillaume, qui ne pouvait plus rester caché, songea de nouveau à se rendre à Jérusalem. Plein d'ardeur, il se mit en route, cente, jara Gulielmus latere
non poterat : quare iterum Hierosolymam adiré cogitât, et alacris se itineri committit.
nEl autem monitu, qui — eidem apparuit.a proposito revocatur, utilior ac fructuosior tam apud Italos, quam apud exteras nationes futurus.Tum monasterium in Virgiliani montis cacumine. quod deinde Virginis est appellatum. loco aspero et inaccesso, miranda exasdificat celeritate. Socios deinde viros et religiosos adsciscit, eosque ad vivendi normam Évangelicis prœceptis et consiliis summopere accommodatam, tum certis legibus ex beati Benedicti institulis magna ex parte desumptis. tum verbo et sanctissimœ vitae exemplis, informat.
A LUS deinde monasteriis erectis.clariorin
Aïs Dieu, qui voulait de lui une vie plus utile et plus fructueuse pour l'Italie et d'autres contrées, lui apparut et l'avertit de renoncer à sa résolution. Gagnant donc le mont Virgilien, appelé depuis Mont-\ ierge, il bâtit avec une rapidité étonnante un monastère au sommet, en dépit des difficultés que présente ce lieu inaccessible. Des compagnons, touchés de la grâce, s'adjoignent à lui, voulant vivre conformément aux préceptes et aux conseils de l'Evangile. Des règles empruntées en grande partie à saint Benoît, et. d'autre part, la parole de Guillaume tt l'exemple de sa vie très sainte les aident admirablement à atteindre ce but.
D'autkes monastères s'élevèrent dans la suite : de
Saint Guillaume, Abbé.
jour en jour, éclatait davantage la sainteté du fondateur ; de toutes parts on venait à lui, attiré par le parfum de cette sainteté et la renommée de ses miracles. Car, à son intercession,les muets recouvraient la parole, les sourds l'ouïe ; la vigueur était rendue aux membres desséchés, la santé à tous ceux qu'affligeaient les plus diverses et les plus irrémédiables maladies. Il changea l'eau en vin, et accomplit une multitude d'autres merveilles, entre lesquelles il faut citer la suivante : une femme perdue ayant été envoyée pour éprouver sa chasteté, il se roula sur des charbons ardents étendus à terre sans en éprouver aucun mal. Roger, roi de Naples, ayant eu connaissance de ce fait, conçut une vénération profonde pour l'homme de Dieu. Il prédit au roi et à d'autres le temps de sa mort, et, illustre par ses vertus et miracles sans nombre, il s'endormit enfin dans le Seigneur, l'an du saiut mil cent quarante-deux.
diesGulielmi facta sanctitas multosadeum undique viros perducit, sanctitatis odore, ac miraculorum famaaIlectos.Nam muti loquelara, surdi auditum, aridi vigorem, varioque et immedicabili morbo laborantes, sanitatem ipsius intercessione receperunt .
Aquam in vinum convertit, aliaque complura rai-^ rabilia patravit : inter qu3ï illud non silendum, quod, muliercula ad ejus castitatem tentandara missa, in ardentibus prunis humi stratis illœsum se volutavit. De qua re certior factus Rogerius Neapolis rex,insummam viri Dei venerationem adducitur. Demum tempore sui obitus régi aliisque prasnuntiato, innumeris virtutibus et miraculis clarus obdorraivit in Domino, anno salutis millesimo centesimo quadragesimo secundo.
LA suite de Jean vous comprîtes les attraits du désert, 6 Guillaume, et Dieu voulut montrer par vous l'utilité que renferment ces existences qui. dans leur fuite du monde, semblent se désintéresser des affaires humaines. Le détachement complet des sens, dégageant l'âme, la rapproche du souverain Etre; la solitude, éteignant les bruits delà
368 Le Temps après la Pentecôte.
terre, permet d'entendre la voix du Créateur. L'homme alors, éclairé par l'Auteur même du monde sur les grands intérêts mis en jeu dans son œuvre, devient en ses mains un instrument aussi puissant que docile pour la poursuite de ces intérêts, qui ne sont autres que ceux de la créature elle-même et des nations. Ainsi devîntes-vous, illustre Saint, le boulevard d'un grand peuple, qui trouva dans votre parole la règle du droit, dans vos exemples le stimulant des vertus les plus hautes, dans la surabondance de votre pénitence une compensation devant Dieu aux écarts de ses princes. Pour ce peuple nouveau, en qui le succès de ses armes excitait la violence et la fougue de toutes les passions, les miracles sans nombre qui accompagnaient vos exhortations avaient, eux aussi, leur éloquence : témoin ce loup qui, après avoir dévoré l'âne du monastère, fut condamné à le remplacer dans son humble service ; témoin la malheureuse qui, au jour où sur un lit de charbons ardents vous parûtes inaccessible à l'action de la tîamme, renonça à sa vie criminelle et fut conduite par vous jusqu'à la sainteté.
Bien des révolutions sont venuesdepuis lors montrer en cette contrée, dans laquelle vous aviez souffert ei prié, l'instabilité des royaumes etdesdynastiesqui ne cherchent pas avant tout le royaume de Dieu et sa justice. Malgré l'oubli ou trop souvent, depuis que vous avez quitté la terre, ont été mis vos enseignements et vos exemples, protégez le pays" où Dieu vous accorda des grâces si grandes, et qu'il daigna confier à votre intercession puisSaint Guillaume, Abbé. 36g
santé. La foi reste vive en ces peuples : conservez-la, malgré les efforts de l'ennemi contre elle en nos jours; faites-lui produire ses fruits dans le champ des vertus. A travers bien des épreuves, votre descendance monastique a pu, jusqu'en notre siècle de persécution, se propager et servir l'Eglise : obtenez qu'avec toutes les autres familles religieuses, elle se montre jusqu'au bout plus forte que la tempête. Notre-Dame, dont vous avez bien mérité, se tient prête à seconder vos efforts : du sanctuaire dont le nom a prévalu sur les souvenirs du poète qui, sans le savoir, avait chanté ses grandeurs^, puisse-t-elle sourire toujours aux foules qui chaque année gravissent la sainte montagne, célébrant le triomphe de sa virginité; puisse-t-elle, à nous qui ne pouvons que de cœur accomplir le sacré pèlerinage, tenir compte du désir et de l'hommage que nous lui présentons par vos mains!
ARMi les sanctuaires nombreux qui décorent la capitale de l'univers p^^ chrétien, l'Eglise des Saints-Jean'■y^ et-Paul est restée, depuis sa lointaine origine, un des centres principaux de la piété romaine. Du sommet du Cœlius elle domine le Colisée. On a retrouvé dans ses substructions les restes primitifs de la maison même qu'habitaient nos deux saints. Derniers des martyrs, ils achevèrent la couronne glorieuse otï^rte au Christ par cette Rome qu'il avait choisie pour siège de sa puissance. La lutte où leur sang fut versé consomma le triomphe, dont l'heure avait sonné sous Constantin, mais qu'un retour offensif de l'enfer semblait compromettre.
Aucune attaque ne fut plus odieuse à l'Eglise, que celle du césar apostat qu'elle avait nourri. Néron et Dioclétien, violemment et dans toute la franchise de leur haine, avaient déclaré au Dieu fait homme la guerre du glaive et des supplices; et, sans récrimination , les chrétiens étaient morts par milliers, sachant que le témoignage ainsi réclamé d'eux était dans Tordre, non" moins que ne l'avait été, devant Ponce-Pilate et sur la croix, celui de leur Chef i. Avec l'as1. 1 Tira. VI, i3.
Saints Jean et Paul, Martyrs. 3y i
tucieuse habileté des traîtres et le dédain affecté da faux philosophe, Julien se promit d'étouffer le christianisme dans les réseaux d'une oppression savamment progressive, et respectueuse du sang humain : écarter les chrétiens des charges publiques, les renvoyer des chaires où ils enseignaient la jeunesse, c'était tout ce que prétendait l'apostat. Mais le sang qu'il eût voulu éviter de répandre, devait couler quand même sur ses mains hypocrites; car l'effusion du sang peut seule, selon le plan divin, dénouer les situations extrêmes, et jamais plus grand péril n'avait menacé l'Eglise : elle qu'on avait vue garder sa royale liberté devant les bourreaux, on la voulait esclave, en attendant qu'elle disparût d'elle-même dans l'impuissance et l'avilissement. Aussi les évêques d'alors trouvèrent-ils à l'adresse de l'apostat, dans leur âme indignée, des accents que leurs prédécesseurs avaient épargnés aux princes dont la violence avait inondé de sang chrétien tout l'empire. On rendit au tyran mépris pour mépris; et le dédain, dont les témoignages arrivaient de toutes parts au fat couronné, finit par lui arracher son masque de fausse modération : Julien n'était plus qu'un vulgaire persécuteur, le sang coulait, l'Eglise était sauvée.
Ainsi nous est expliquée la reconnaissance que cette noble Epouse du Fils de Dieu n'a point cessé de manifester, depuis lors, aux glorieux martyrs que nous célébrons : parmi les chrétiens généreux dont l'indignation amena le dénouement de la terrible crise, il n'en est point de plus illustres. Julien eût
3j2 Le Temps après la Pentecôte.
été fier de les compter parmi ses familiers; il lessollicitait dansce sens, nous dit la Légende, et on ne voit pas qu'il y mît pour condition de renoncer à Jcsus-Ghrist. N'auraient-ils donc pu, dira-t-on, se rendre au désir impérial, sans blesser leur conscience ? Trop de raideur devait fatalement indisposer le prince; tandis que l'écouter, c'était l'adoucir, l'amener, peut-être, à relâcher quelque chose de ces malheureuses entraves administratives que son gouvernement prévenu imposait à l'Eglise. Et, qui sait? la conversion possible de cette âme, le retour de tant d'égarés qui l'avaient suivie dans sa chute, tout cela ne méritait-il pas, tout cela .n'imposait-il pas quelque ménagement? Eh! oui : ce raisonnement eût paru à plusieurs d'une sage politique ; cette préoccupation du salut de l'apostat n'eût rien eu, sans doute, que d'inspiré par le zèle de l'Eglise et des âmes ; et, véritablement, le casuiste le plus outré n'aurait pu faire un crime à Jean et à Paul, d'habiter une cour où l'on ne leur demandait rien de contraire aux préceptes divins. Telle ne fut point pourtant la résolution des deux frères; à la voie des ménagements, ils préférèrent celle de la franche expression de leurs sentiments qui mit en fureur le tyran et causa leur mort. L'Eglise jugea qu'ils n'avaient point tort ; et il est, en conséquence, peu probable que la première de ces voies les eût conduits au même degré de sainteté devant Dieu.
Les noms de Jean et de Paul, inscrits au diptyque sacré, montrent bien leur crédit près de la grande Victime, qui ne s'offre
Saints Jean et Paul, Alartyrs. 3y3
jamais au Dieu trois fois saint sans associer leur souvenir à celui de son iminolation. L'enthousiasme excité par la noble attitude des deux vaillants témoins du Seigneur, a prolongé jusqu'à nous ses échos dans les Antiennes et Répons propres à la fête. Autrefois précédée d'une Vigile avec jeûne, cette fête remonte au lendemain même du martyre des deux frères, ainsi que le sanctuaire qui s'éleva sur leur tombe. Par un privilège unique, exalté au Sacramentaire Leonien, tandis que les autres martyrs dormaient leur sommeil en dehors des murs de la ville sainte, Jean et Paul reposaient dans Rome même, dont la conquête définitive était acquise au Dieu des armées grâce à leurs combats. Un an jour pour jour après leur trépas victorieux^, Julien mourait , lançant au ciel son cri de rage : « Tu as vaincu, Galiléen! »
De la cité reine de l'univers, leur renommée, passant les monts, brilla aussitôt d'un éclat presque égal en notre terre des Gaules. Au retour des luttes que lui aussi avait soutenues pour la divinité du Fils de Dieu, Hilaire de Poitiers propagea leur culte. A peine cinq années s'étaient écoulées depuis leur martyre, que le grand évêque s'en allait au Seigneur; mais il avait eu le temps de consacrer sous leur nom l'église où ses mains pieuses avaient déposé la douce Abra, et celle qu'elle avait eue pour mère, en attendant que lui-même vînt, entre elles deux, attendre la résurrection. C'est de cette Eglise des Saints-Jean-et-Paul, devenue bientôt
I. 26 juin 363.
3y4 Le Temps après la Pentecôte.
après Saint-Hilalre-Ie-Grand, que Clovis, à la veille de la bataille de Vouillé, vit sortir et se diriger vers lui la mystérieuse lumière, présage du triomphe qui devait chasser l'arianisme des Gaules et fonder l'unité monarchique. Les saints martyrs continuèrent de montrer, dans la suite, l'intérêtqu'ilsprenaient à l'avancement du royaume de Dieu par les Francs; lorsque l'issue de la seconde croisade abreuvait d'amertume saint Bernard qui l'avait prèchée, ils apparurent ici-bas pourrelever son courage, et lui manifester par quels secrets le Roi âes cieux avait tiré sa gloire d'événements où les hommes ne voyaient que désastres et fautes i.
Lisons le simple et touchant récit consacré par l'Eglise aux deux frères.
JOANNES et Paulus fratres Romani, cum facultatibus a Constantia Constantini filia, cui pie fideliterque servierant sibi relictis. Christi paiiperes alerent ; a Juliano apostata in numerum familiarium suorum invitati, libère negaverunt se apud eum esse velle.
?ui a Jesu Christo deecisset. Quibus ille ad deliberandum decem dies prœfinit, ut nisi ad eam diem ei adhœrere, et Jovisacrificare constitueJEA.v et Paul étaient frères et Romains. Ayant servi pieusement et tidèlement Constance, fille de Constantin, ils en avaient reçu de grands biens avec lesquels ils nourrissaient les pauvres du Christ. Julien 1 apostat les invita à prendre place parmi ses familiers ; mais ils répondirent avec liberté, qu'ils ne voulaient point demeurer chez un homme qui avait abandonné JésusChrist. L'empereur leur donna dix jours pour délibérer, leur faisant savoir que si,
Saints Jean et Paul, Martyrs. 3 y 5
passé ce terme, ils refusaient, de s'attacher à lui et de sacrifier à Jupiter, ils mourraient sans nul doute.
CE temps fut mis par eux à profit pour distribuer le reste de leur fortune aux pauvres : ainsi devaient-ils s'en aller plus librement au Seigneur ; et le nombre s'accroîtrait de ceux qui, en retour de leurs aumônes, les recevraient dans les tabernacles éternels. Le dixième jour, Térentianus, préfet des prétoriens, fut envoyé vers eux ; il apportait l'image de Jupiter qu'ils devaient adorer. On leur déclare l'ordre du prince : s'ils ne rendent leur culte à Jupiter, ils mourront. Sans interrompre leur prière , ils répondent qu'ils honorent de cœur et de bouche le Christ comme Dieu, et sont prêts à mourir pour sa foi.
CRAIGNANT qu'une exécution publique ne produisît quelque émotion dans le peuple , Térentianus les fit décapiter là même où ils étaient, dans leur propre maison. C'était le six des calendes de juillet. Ayant pris soin qu'on les ensevelît secrètement, le préfet répandit le bruit que Jean et Paul avaient été enrint, sibi moriendura esse certo sciant.
ILLI intra id tempus reliqua sua bona distribuerunt pauperibus, que expeditiores ad Dominum migrare possent, et plures juvarent,a quibus in aeterna tabernacula reciperentur. Die décima Térentianus pr^etoriœ cohortis prœfectus. ad eos missus, cum allata Jovis effigie, ut eam venerarentur, imperatoris mandatum eis exponit : ut nisi Jovi cultum adhibeant, moriantur. Qui, ut erant orantes, responderunt, se pro Christi fide, quem Deum mente et ore venerabantur, non dubitanter mortem subituros.
AT Térentianus veritus ne, si publice interficerentur, populus commoveretur, domi ubi tune erant, abscissis eorum capitibus sexto calendas julii, secrète eos sepeliendos curavit : rumoremque sparsit, Joannem et Paulum in exsilium éjectes esse. Verum eorum mors a spiritibus immun3j6 Le Temps après la Pentecôte.
dis, qui multorum corpora vexabant, pervulgata est : in quibus Terentiani filius et ipse oppressas a daemone, ad sepulchriim martyrum perductus. liberatus est. Quo miraculo et is in Christum credidit, et ejus pater Terentianus, a quo etiam horum beatorum martyrum vita scripta esse dicitur.
voyés en exil. Mais leur mort fut divulguée par les esprits impurs qui tourmentaient les corps d'un grand nombre de personnes, entre lesquelles se trouva le fils même de Terentianus. Agité par le démon, on le conduisit au tombeau des martyrs, où il trouva sa délivrance. Sa conversion fut la suite du miracle, et Terentianus son père également crut au Christ : c'est lui, diton même, qui écrivit l'histoire des bienheureux martyrs.
Nous donnons à la suite les Antiennes et Répons propres, dont il est parlé plus haut, et qui se trouvent, quant à l'ensemble, avec quelques variantes, dans les plus anciens Responsoriaux et Antiphonaires parvenus jusqu'à nous. Le personnage mentionné dans l'une de ces Antiennes, sous le nom de Gallicanus, est un consulaire qui fut amené par les deux frères à la foi et à la sainteté ; sa mémoire était célébrée hier même au Martyrologe.
PAULUS et Joannes dixerunt Juliano : Nos unum Deumcolimus, qui fecit cœlum et terram.
Paulus et Joannes dixerunt Terentiano : Si tuus dorainus est Julianus. habeto pacem cum illo ; ncbis alius non est, nisi Dominus Jésus Christus.
PAUL et Jean dirent à Julien ; Nous adorons un seul Dieu, qui a fait le ciel et la terre.
Paul et Jean dirent à Terentianus : Si Julien est votre maître, ayez la paix avec lui ; pour nous, il n'en est point d'autre que le Seigneur Jésus-Christ.
Saints Jean et Paul, Martyrs. 3jj
Jean et Paul, connaissant bien la tyrannie de Julien, se mirent à distribuer leurs richesses aux pauvres.
Esprits célestes et âmes des justes, chantez un hymne à Dieu. Alléluia.
Jean et Paul dirent à Gallicanus : Faites un vœu au Dieu du Ciel, et vous serez vainqueur mieux que vous ne l'avez été.
Ant. de Magnificat aux jres Vêpres. Les justes^ se sont tenus devant le Seigneur, et n'ont point été séparés l'un de l'autre ; ils ont bu le calice du Seigneur, et on les a appelés amis de Dieu.
A MagnIF. aux 2«5 Vêpres. Ce sont là les deux oliviers et les deux chandeliers allumés qui sont devant le Seigneur ; ils ont la puissance d'empêcher le ciel de pleuvoir, et d'ouvrir ses portes ; car leurs langues sont devenues les clefs du ciel.
A Benedictus. Ce sont là les saints qui, pour l'amour du Christ, ont méprisé les menaces des hommes ; saints martyrs, ils tressaillent avec les anges dans le royaume des cieux ; oh ! qu'elle est précieuse la mort des saints, qui toujours se tiennent devant le Seigneur et ne sont point séparés l'un de l'autre !
Joannes et Paulus , agnoscentes tyrannidem Juliani, facultates suas pauperibus erogare cœ- perunt.
Sancti spiritus et animas justorum , hymnum dicite Deo. Alléluia.
Joannes et Paulus dixerunt ad Gallicanum : Fac votum Deo coeli, et eris victor melius quam fuisti.
Ad Magnif. in i" Vesp. Adstiterunt justi ante Dominum, et ab invicem non sunt separati : calicem Domini lîiberunt, et amici Dei appellati sunt.
Ad Magnif. in 2'* Vesp. Isti sunt duae olivae, et duo candelabra lucentia ante Dominum : habent potestatem claudere cœlum nubibus, et aperire portas ejus, quia linguae eorum claves cœii factae sunt.
Ad Benedictus. Isti sunt sancti, qui pro Christi amore minas hominum contempserunt: sancti martyres in regno cœlorum exsultant cum angelis : o quam pretiosa est mors sanctorum, qui assidue assistunt ante Dominum, et ab invicem non sunt separati 1
3j8 Le Temps après la Pentecôte.
IÇ!. Ce sont là les deux hommes de miséricorde, qui se tiennent devant le Seigneur * Souverain de toute la terre, f. Ce sont là les deux oliviers et les deux chandeliers allumés, présents devant le Seigneur * Souverain de toute la terre.
içj. J'ai vu, près l'un de l'autre, des hommes couverts de vêtements resplendissants: et un ange du Seigneur m'a dit : * Ce sont là les hommes pleins de sainteté, devenus les amis de Dieu. f. J'ai vu un ange de Dieu, plein de force, volant par le milieu du ciel, criant d'une voix retentissante et disant : * Ce sont là les hommes pleins de sainteté, devenus les amis de Dieu.
UN double triomphe éclate au ciel et renvoie une double joie à la terre, en ce jour où votre sang répandu proclama la victoire du Fils de Dieu. C'est par le martyre de ses fidèles, en effet, que le Christ triomphe. L'effusion de son propre sang marqua la défaite du prince du monde ; le sang de ses membres mystiques carde toujours, et possède seul la vertu d'établir son règne La lutte ne fut jamais un mal pour l'Eglise militante ; la noble Epouse du Dieu des armées se complaît dans les combats , car elle sait que l'Epoux est venu apporter sur terre, non la paix, mais le glaive i. Aussi,
Vf. Isti sunt duo viri misericordiae, qui assistunt antc Dominum, * Dominatorem universae terrae. f. Isti sunt duœ olivaî, et duo candelabra lucentia ante Dominum, Dominatorem univers3? terrae.
Rj. Vidi conjunctos viros habentes splendidas vestes ; et angélus Domini locutus est ad me, dicens : * Isti sunt viri sancti, facti amici Dei. ^. Vidi angelum Dei fortem, volantem per médium cœlum, voce magna clamantem et dicentem : * Isti sunt viri sancti, facti amici Dei.
Saints Jean et Paul, Martyrs. 3jg
jusqu'à la fin des siècles, proposera-t-elle en exemple à ses fils votre chevaleresque courage, et la franchise qui ne vous permit pas de dissimuler votre mépris au tyran apostat, de songer même aux considérations par lesquelles peut-être, en l'écoutant d'abord, votre conscience se fût tenue sauve. Malheur aux temps où le mirage décevant d'une paix trompeuse é^are les intelligences ; où, parce
3ue le pèche proprement dit ne se dresse pas evant elle, l'âme chrétienne abaisse la noblesse de son baptême à des compromis que répudierait l'honneur même d'un monde redevenu païen ! Illustres frères, écartez des enfarrts de l'Eglise l'erreur fatale qui les porterait à méconnaître ainsi les traditions dont ils ont reçu l'héritage ; maintenez la race des fils de Dieu à la hauteur de sentiments que réclament leur céleste origine, le trône qui les attend, le sang divin dont ils s'abreuvent chaque jour ; loin d'eux toute bassesse, et cette vulgarité qui attirerait, contre leur Père qui est aux cieux, le blasphème des habitants de la cité maudite ! Nos temps ont vu s'élever une persécution qui rappelle en tout celle où vous avez remporté la couronne : le programme de Julien est remis en honneur ; si les émules de l'apostat ne l'égalent point en intelligence, ils le dépassent dans sa haine et son hypocrisie. Mais Dieu ne fait pas plus défaut a l'Eglise maintenant qu'autrefois ; obtenez que de notre part la résistance soit la même qu'en vos jours, et le triomphe aussi sera le même.
Jean et Paul, vous nous rappelez par vos noms et l'Ami de l'Epoux dont l'Octave pour38o Le Temps après la Pentecôte.
suit son cours, et ce Paul de la Croix qui fit revivre au siècle dix-huitième l'héroïsme de la sainieié dans votre maison du Cœlius. Unissez votre protection puissante a celle que le Précurseur étend sur l'Eglise mère et maîtresse, devenue, en raison de sa primauté, le but premier des attaques de l'ennemi ; soutenez la milice nouvelle que les besoins des derniers temps ont suscitée près de votre tombe, et qui garde dans une commune vénération vos restes sacrés et le corps de son glorieux fondateur. Vous souvenant enfin du pouvoir que vous reconnaît l'Eglise d'ouvrir et de fermer les portes du ciel, pour répandre ou arrêter la pluie sur les biens de la terre : bénissez les moissons prêtes à mûrir ; soyez propices aux moissonneurs, allégez leurs pénibles travaux ; gardez du feu du ciel l'homme et ses possessions, la demeure qui l'abrite, les animaux qui le servent. Ingrate, oublieuse, trop souvent criminelle, l'humanité n'aurait droit qu'à votre colère ; montrez-vous les fils de Celui dont le soleil se lève pour les méchants comme pour les bons, et qui fait pleuvoir également sur les justes et les pécheurs i.
A joyeuse Octave du Précurseur nous réservait un complément de lumière. Imitons l'Eglise, qui, de nouveau, concentre aujourd hui ses pensées sur l'Ami de l'Epoux ; elle sait qu'ainsi l'Epoux lui-même lui sera mieux connu. « Car, selon la parole d'un des princes les « plus autorisés de la chaire chrétienne, entre « Jésus-Christ et Jean-Baptiste il y a eu des « liaisons si étroites, qu'on ne peut bien con« naître l'un sans connaître l'autre ; et si la « vie éternelle consiste à connaître Jésus« Christ, aussi une partie de notre salut con« siste-t-elle à connaître saint Jean i. »
La mission du Précurseur relevait par elle seule, nous l'avons vu, au-dessus de tous les autres prophètes et apôtres. Mais quel était en sa personne le héraut dont la grandeur nous fut manifestée, au jour de la fête, par la dignité du message qu'il apportait au monde ? Ses qualités privées, sa propre sainteté, répondirent-elles à l'éminence du rôle qu'il venait remplir ? La souveraine harmonie qui inspire les décrets éternels et préside à
382 Le Temps après la Pentecôte, leur exécution dans le temps, nous défend d'en douter. Lorsque le Très-Haut résolut d'unir son Verbe à la nature humaine, il s'engageait à revêtir cette nature créée de qualités toutes divines, qui lui permissent de traiter avec l'Adam nouveau d'égal à égal, et de l'appeler son fils. Lorsque à ce fils "de ses complaisances, qu'il voulait en même temps fils de l'homme, il eut arrêté de donner une mère, le don d'une pureté digne en tout de son titre auguste resta dès lors assuré à la future Mère de Dieu. Prédestiné dès avant tous les âges au service le plus éminent du Fils et de la Mère, chargé par le Père souverain de découvrir le Verbe au sein de NotreDame, d'accréditer l'Homme-Dieu, de lui fiancer l'Epouse : se pourrait-il que la sainteté de Jean fût demeurée, dans les desseins de Dieu ou par sa propre faute, moins incomparable que ne l'était sa mission ? L'éternelle Sagesse ne se ment point de la sorte à elle-même ; et l'éloge sans pareil fait par Jésus de son Précurseur, au moment où s'achevait la .vie de celui-ci ^ montre assez que le-s grâces tenues en réserve pour cette âme y fructifièrent dans leur plénitude.
Et quelles grâces que celles dont le point de départ nous montre Jean, trois mois avant sa naissance, établi déjà sur les sommets qu'atteignent à peine en toute une vie les plus saints personnages! Bien au-dessus de la région des sens et 'de la raison, qui n'ont point encore en lui d'usage, il prend son essor : de ce regard intellectuel qui n'est
Qiiatr. Jour dans VOct. de S. J. -Baptiste. 383
dépassé que par la claire vision des élus, il perçoit Dieu présent devant lui dans la chair; et, dans une extase d'adoration et d'amour, son premier acte en fait l'émule des Séraphins. La plénitude de VEsprit-Saint fut, dès ce moment, le partage de l'enfant de Zacharie et d'Elisabeth: plénitude tellement débordante, qu'aussitôt la mère, et bientôt le père, se virent remplis eux-mêmes de la surabondance sortant de leur hls i.
Le premier donc après Notre-Dame, il avait reconnu l'Agneau de Dieu, donné son amour à l'Epoux descendu des collines éternelles; le premier encore, pénétrant le mystère de la divine et virginale maternité, ne séparant point le Fils de la Mère, il avait, en même temps qu'adoré Jésus, honoré Marie pardessus toute créature. Bénie étes-vous entre lei femmes, et béni le fruit de vos entrailles'^! C'est l'affirmation unanime de la tradition, qu'en prononçant ces mots, Elisabeth ne fut que l'organe etpréte-voixde son tils. Le début de Jean, comme témoin de la lumière, a Marie pour objet; à elle, dans l'admiration et la louange, la première expression des sentiments qui l'animent : ange lui-même, comme l'appelaient les Prophètes, il reprend et complète le salut de Gabriel à la douce Souveraine de la terre et des cieux 3. C'était l'élan de sa reconnaissance éclairée pleinement sur le rôle de Marie dans la sanctification des élus, le cri de son âme en s'éveillant lui-même à la sainteté au premier son de voix de la Viergemère.
384 Le Temps après la Pentecôte.
C'était pour lui en effet qu'en grande hâte, après la visite de l'ange, elle avait franchi les montagnes; mais Notre-Dame réserve à Jean d'autres faveurs. Jusque-là silencieuse, devant ce séraphin dont elle est sûre d'être comprise, Marie entonne son chant divin, qui donne à Dieu la gloire, à Jean la pleine compréhension du mystère ineffable. En la manière qu'elle a sanctihé le Précurseur de son Fils, la Mère de Dieu doit elle-même maintenant le former et l'instruire. Le Magnificat est la première leçon du fils d'Elisabeth : leçon incomparable de divine louange ; leçon qui donne à Jean l'intelligence du contenu des Ecritures, la science du plan divin dans toute la suite des âges. Trois mois durant, dans l'angélique secret de communications plus réservées encore, se continue l'éducation merveilleuse.
Oh! oui, pouvons-nous dire à notre tour et mieux que les Juifs, que pense:^-vous que sera cet enfant i ? La dispensatrice des célestes trésors avait gardé pour Jean la première effusion de ces flots de la grâce, dont elle était devenue le divin réservoir. Le fleuve qui s'échappe de la cité sainte - ne s'arrêtera plus, portant à toute âme jusqu'à la tin des temps ses innombrables ruisseaux; mais son choc impétueux, dans la ft)rce du premier bond, a rencontré Jean tout d'abord; dans sa totalité non divisée encore, trois mois durant il passe et repasse sur cette âme, comme s'il eût existé pour elle seule. Qui mesurera ces torrents ? qui dira leur effet ? La sainte Eglise
I. Luc. I, 66. — 2. Psalm. XLV.
Quatr. Jour dans VOct. de S. J.-Baptiste. 385
ne l'essaie pas; mais dans l'admiration que lui cause la mystérieuse croissance de Jean sous l'oeil étonné des anges, perdant de vue la faiblesse de ce corps d'enfant devant la maturité de l'âme qui l'habite, elle s'écrie, au jour de la glorieuse Nativité du Précurseur : Il est grand, Vhomme qu'Elisabeth a mis au monde ! Elisabeth Zacharice magnum virum genuit.Johannem Baptistam prœcursorem Domini 1.
Pour donner leur formule liturgique aux pensées qui précèdent, chantons cette Séquence dont nous empruntons le texte à l'ancien Missel de Lyon de i53o. On sait le culte tilial des Lyonnais pour saint Jean-Baptiste. Leur église primatiale reconnaît comme Patronle saint Précurseur. Enl'an degrâce 1886, nous avons vu les mêmes foules qu'autrefois accourir au jubilé fameux concédé par le Siège de Pierre à la Rome des Gaulés, dans les années où la fête du Très-SaintSacrement coïncide avec la solennité du glorieux Titulaire au 24 juin.
ELISABETH Zachariae Magnum virum in hac die Gloriosagenuit.
IL est grand l'homme qu'en ce jour glorieux,Elisabeth, femme de Zacharie, a mis au monde.
La plénitude et perfection de ses vertus, fait de lui le
Qui virtutum vas cerum.
l. Ant. 1" in Laud. et II'' Vesperis
386 Le Temps après la Pentecôte.
Inler natos mulierum Principatum tenuit.
Nondum natus sensit
regem Xasciturum supra legem.
Sine viri semine.
Deum sensit in hac
luce, Tanquam nucleum in
nuce,
Conditum in virgine.
Quam beatus puer
natus,
Salvatoris angélus, Incarnati nobis dati
Verbi vox et bajulus !
Non praecedit fructus
florem, Sed flos fructum juxta
morem, Agri pleni dans odorem
Mentibusfidelium.
Viam parât et ostendit, L'bi pedem non ofFendit Qui per âdem comprehendit
Verum DeiFilium.
Lege vita sub angusta. Mel sylvestre cum locusta Cibum non abhorrait.
Camelorura lectus pilis,
premier d'entre les fils des femmes.
Non encore né, il découvrit le Roi qui devait naître en des conditions supérieures à la loi, sans concours d'homme.
Il découvrit Dieu ici-bas, comme l'amande en son noyau, caché dans la Vierge.
Heureux enfant, dont nous célébrons la naissance ! C'est l'ange du Sauveur, la voix, le porteur du Verbe, qui nous est donné dans la chair.
Le fruit ne précède pas la fleur ; mais, comme il est d'usage, c'est la fleur qui paraît la première ; elle apporte l'odeur du champ béni par Dieu aux âmes des fidèles.
11 prépare et montre la voie, où nul obstacle n'arrête le [jied de celui qui, par la foi, s'attache au vrai Fils de Dieu.
Austère est sa vie ; il ne rejette point pour nourriture le miel des bois et les sauterelles.
Vêtu de poils de chameau.
Quatr. Jour dans VOct. de S. J. -Baptiste. 38 j
combien pauvre il fut au désert 1 Combien bon il apparut au monde !
Ecoutons l'évangéliste : Lui, dit-il, n'était pas la lumière ; mais il venait pour rendre, ô Christ, témoignage à votre lumière.
Ce n'était pas la lumière, mais c'était le flambeau montrant la route vers les hauteurs, où l'éternelle paix promet ses joies à ceux qui la cherchent.
Contemplons tous celui en qui la foule, que tant de prodiges frappaient d'étonnément, espérait voir le Christ.
Lui n'éleva point sa tête ; il se reconnut indigne de dénouer la courroie des chaussures du Seigneur.
Depuis son temps, par la divine grâce, le ciel scmffre violence ; non de plein droit, mais comme faveur, il est donné à qui fait preuve de force et fait des fruits de pénitence.
Celui que sous l'ancienne loi les autres prophètes chantent dans les ténèbres, prophète incomparable, il le
In deserto quam exilis, Quam bonus apparuit !
Verba sunt evangelistœ : Lux non erat,inquit, iste, Sed ut daret tibi,
Christe,
Lucis testimonia.
Lux non erat, sed lucerna Monstrans iter ad superna Quibus sua pax aeterna
PoUicetur gaudia.
Contemplemur omnes
istum Quem sperabat turba
Christum,
Stupens ad prodigia.
Qui cervicem non erexit, Nec se dignum intellexit
Domini corrigia.
A suo tempore, Divino munere, Cœlum vim patiEt violentiae [tur; Cumpœnitentiœ Fructu conceditur, Gratis nonmerito.
Quem vatescasteri Sub lege veteri Canunt in tenebris. In carneDominum,
3SS Le Temps après la Pentecôte.
Figuris terminum, Propheta celebris Ostendit digito.
O quam sanctum, quam
praeclarura, Qui viventium aquarum Fontem Christum baptizavit, Et lavantem cuncta lavit
In Jordanis flumine.
Ab offensis lava ,
Christe, Praecursoris et Baptistœ Natalitia colentes : Et exaudi nos gementes
In hac solitudine.
Post arentem et australetn, Terram animae dotalem Petimus irriguam.
Ut manipulos portantes, Veniamus exultantes
Ad pacem perpetuam. Amen.
montre du doigt : c'est le Seigneur dans la chair, fin des figures.
O combien saint, combien illustre est l'homme qui baptisa le Christ, source des eaux vives, qui lava dans les flots du Jourdain celui qui purifie tout !
O Christ, purifiez de leurs fautes ceux qui célèbrent la naissance de votre précurseur et baptiseur ; exaucez nos gémissements dans ce désert.
Après cette terre aride et brûlée du soleil, nous vous demandons, comme dot de nos âmes, un domaine fécondé par les eaux,
Pour que, chargés de gerbes, nous arrivions pleins d'allégresse à la paix éternelle.
Amen.
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ean-Baptiste, placé aux confins des deux Testaments, a clos l'âge prophétique où ne régnait que l'espérance, et commencé l'ère de la foi qui possède, sans le voir encore en sa divinité, le Dieu longtemps attendu. Aussi, avant même que ne soit terminée l'Octave où nous fêtons le fils de Zacharie, la confession apostolique va se gretfer sur le témoignage rendu par le Précurseur au Verbe lumière. Demain, tous les échos des cieux se renverront la parole que Césarée de Philippe entendit la première : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ; et Simon fils de Jean, pour avoir prononcé l'oracle, sera établi la base qui porte l'Eglise. Demain même il mourra , scellant dans le sang sa déclaration glorieuse ; mais il se survivra dans les Pontifes romains, pour garder le précieux témoignage en son intégrité, jusqu'au jour où la" foi fera place à l'éternelle vision. Associé aux travaux de Pierre, le Docteur des gentils partagera son triomphe ; et Rome, plus redevable à ses deux princes qu'aux guerriers fameux qui abattirent le monde à ses pieds, verra leur double victoire affermir pour jamais sur sa tête auguste le diadème de la royauté des âmes.
3 go Le Temps après la Pentecôte.
Recueillons-nous, et, avec l'Eglise, préparons nos cœurs. En France, où tant de sacrifices ont dû être consentis par rEglise-mèrc, la fête des Apôtres , le plus souvent , n'est point ccléhrée à son jour; lorsque le 29 juin se rencontre un des jours de la semaine, elle voit sa solennité renvoyée au dimanche. Par suite, la Vigile a perdu chez nous de ses austérités d'autrefois. Heureux les diocèses, où quelque trace de l'ancienne discipline se garde encore ! La rigueur que sait s'imposer un peuple à certains jours de préparation, est une marque de la foi qu'il a conservée; elle montre qu'il comprend la grandeur de l'objet propose par la sainte Liturgie à son culte. Chrétiens d'Occident, nous dont Pierre et Paul sont la gloire devant les hommes et devant Dieu, songeons au Carême que les Grecs schismatiqiies commencent au lendemain des solennités pascales, en l'honneur des Apôtres, et qui ne prend fin qu'aujourd'hui. Le contraste sera de nature à nous faire dominer les penchants d'une mollesse où l'ingratitude aurait trop de part. Du moins, puissions-nous racheter en ferveur, en actions de grâces et amour, les privations dont tant d'églises , malgré leur séparation d'avec Rome, ont conservé l'usage.
Nous entrerons dans l'esprit de ce jour, en récitant les formules suivantes. La première est empruntée au Missel Gothique-Gallican ; c'est la bénédiction qui, selon le rite de notre ancienne Liturgie , était donnée au peuple avant la Communion dans la fcte des ApôLa Vigile des Saints Apôtres. 3g i
très. Les Oraisons gui la suivent sont tirées du Sacramentaire Léonien.
ODiEU. pour garder des ténèbres les membres de l'Eglise, vous avez fait briller comme deux lumières jumelles, et les larmes de Pierre, et les lettres de Paul.
Regardez ce peuple bénignement, vous par qui Pierre avec ses clefs, vous par qui Paul avec sa foi. ouvrent les cieux.
Qu'à la suite des chefs, le troupeau parvienne où sont arrivés d'un même pas tous deux, et le Pasteur sur la croix, et le Docteur sous le glaive. Par Jésus-Christ notre Seigneur.
DEUS. qui membris ÊcclesiEB, velut gemellum lumen quo caveantur tenebrae, fecisti Pétri lacrymas , Pauli litteras, coruscare.
Hanc plebem placitus inspice : qui coelos facis aperire Petro in clave, Paulo in dogmaîe.
Kl. Amen.
Ut praeviantibus ducibus, illic grex possit accedere. quo pervenerunt pariter tam ille Pastor suspendio. quam iste Doctor per gladium in congresso. Per Dominum nostrum.
DIEU tout-puissant et éternel, par un ineffable mystère vous avez fondé sur Rome et son nom le droit de la principauté apostolique , afin que la vérité évangélique se répandit de ces hauteurs en tous les royaumes du monde : faites que l'univers chrétien suive pieusement les maximes dont la prédication de Pierre et de Paul a imbibé la terre.
OMNIPOTENS sempiterne Deus. qui inef-- fabili sacramento jus Apostolici Principatus in Romani nominis arce posuisti, unde se evangelica Veritas per tota mundi régna diffunderet : prassta, ut quod in orbem terrarum eorum prasdicatione manavit , christianae devotionis sequatur universitas.
3g 2 Le Temps après la Pentecôte.
Praesta quaesumus Ecclesiae ture, Domine, de tantis diîïne gauderePrincipibus. et illatn sequi pia devotione doctrinam, qua delectos tibi grèges sacris mysieriis imbuerunt. Per Dominum.
Nous vous en prions. Seigneur, donnez à votre Eglise la joie qui convient pour fcter ses illustres Princes ; que sa piété se nourrisse des enseignements donnés par eux aux troupeaux de votre choix, pour les initier aux sacrés Mystères. Par Jésus-Christ.
L convenait qu'en ce jour de Vigile, l'attention ne fût pas détournée de l'auguste objet que l'Eglise se prépare à exalter dans ses chants. Mais le triomphe de Pierre éclatera d'autant mieux , que son témoignage au Fils de l'homme apparaîtra maintenu plus fidèlement, dans la série des siècles, par les Pontifes héritiers de sa primauté. Longtemps le
28 juin fut consacré à honorer la mémoire de saint Léon le Grand ; c'était le jour que Sergius I" avait choisi pour célébrer la translation de l'insigne Docteur, et certes on ne pouvait désirer plus magnifique introducteur à la solennité du lendemain. Jamais comme par lui, Rome n'entendit relever en de sublimes discours la grandeur des deux princes des Apôtres et sa propre gloire ; jamais, depuis l'incomparable scène de Césarée de Philippe, le mystère de l'HommeDieu ne s'était vu affirmé d'une façon si grandiose qu'au jour où l'Eglise, frappant à Chalcédoine l'impie Eutychès , recevait de Léon l'immortelle formule du dogme chrétien. Pierre, de nouveau, avait parlé par la bouche de Léon ; cependant la cause était loin d'être finie : il y fallait deux siècles encore ; et ce fut un autre Léon, celui-là même que
3g4 Le Temps après la Pentecôte.
nous fêtons maintenant en ce jour, qui eut l'honneur de la terminer au sixième concile.
Tout en veillant au développement de la Liturgie sacrée, l'Esprit de Dieu n'avait donc point voulu que rien changeât , en cette journée, le cours des pensées du peuple fidèle. Mais lorsque saint Léon I" reprit, vers le commencement du xiv* siècle , la place qu'il occupait primitivement sur le Cycle au 1 1 avril, saint Léon II, dont le 28 juin marquait l'anniversaire de la mort, et qui n'avait eu jusque-là qu'une simple mémoire, se leva pour rappeler à son tour les glorieuses luttes de son prédécesseur, et les siennes, dans l'ordre de la confession apostolique.
Comment l'exposition si complète et si claire de Léon le Grand, comment les anathèmes de Chalcédoine, n'avaient-ils point eu raison de l'hérésie qui déniait son plus beau titre de noblesse à notre nature, et lui refusait d'avoir été prise en son intégrité par le Verbe divin ? C'est que , pour assurer le triomphe de la vérité, il ne suffit pas de convaincre un jour l'erreur de mensonge. Plus d'une fois, hélas ! l'histoire nous montre les plus solennels anathèmes aboutir seulement a endormir la vigilance des gardiens de la cité sainte. La lutte paraît finie, le besoin de repos se fait sentir aux combattants, mille autres soins réclament l'attention des chefs ; et, sourdement, feignant la déférence la plus entière, se montrant , s'il le faut, toute de flammes pour les nouvelles préoccupations du moment, l'erreur profite du silence qui a suivi sa défaite. Alors son progrès devient d'autant plus redoutable , qu'elle passe et
Saint Léon II, Pape et Confesseur. 3g 5
s'efforce elle-même de passer pour avoir disparu sans laisser trace aucune.
Grâce cependant au divm Chef qui ne cesse point de veiller sur son œuvre, l'épreuve atteint rarement la profondeur douloureuse où saint Léon II dut pénétrer, avec le fer et le feu, pour sauver l'Eglise. Une seule fois le monde terrifié a vu ï'anathème frapper au sommet de la montagne sainte. Honorius, placé au faîte de l'Eglise, « ne l'avait point fait resplendir de la doctrine apostolique, mais, par une trahison profane, avait laissé la foi qui doit être sans tache exposée à la subversion i » ; Léon II lançant la foudre, avec Tt^glise assemblée, sur les nouveaux Eutychiens et leurs complices, n'épargna pas son prédécesseur. Et cependant, de l'aveu de tous, Honorius avait été par ailleurs un Pape irréprochable ; et, dans la circonstance même , il était loin d'avoir professé l'hérésie ou enseigné l'erreur : quelle était donc sa faute ?
L'empereur Héraclius , que ses victoires avaient porté au comble de la puissance, voyait avec tristesse la division persister entre les catholiques de son empire et les disciples attardés d'Eutychès. L'évéque de la cité impériale, le patriarche Sergius, entretenait ces pensées du maître ; fier de quelque habileté politique dont il se flattait, il prétendait se faire un nom en rétablissant à lui seul l'unité que le concile de Chalcédoine et Léon le Grand n'avaient pu obtenir. Les dissidents reconnaîtraient qu'il y avait en Jésus-Christ deux natures, et, pour répondre
1 . Léon. II, Epist. confirm. Concil. Constantinop. III.
3y6 Le Temps après la Pentecôte.
à leurs avances, on ferait le silence sur la question de savoir s'il y avait en lui deux volontés ou une seule.
L'enthousiasme avec lequel ce compromis fut accueilli par les différentes sectes rebelles à l'autorité du quatrième concile, montrait assez qu'il conservait et consacrait à leurs yeux tout le venin de l'erreur; et parle fait, nier, ou, ce qui pratiquement revenait au même, hésiter à dire qu'il y eût en l'Homme-Dieu d'autre volonté que celle de la nature divine, c'était reconnaître qu'il n'avait pris qu'un semblant d'humanité, la nature humaine ne pouvant exister aucunement sans une volonté qui lui soit propre. Aussi les monophysites ou partisans d'une seule nature dans le Christ, ne firent-ils pas difficulté d'être appelés désormais monothélites ou partisans dhtne seule volonté. Sergius, l'apôtre de la nouvelle unité, pouvait s'applaudir ; xVlexandrie, Antioche, Constantinople, célébraient d'une même voix le bienfait de la paix: n'était-ce pas tout l'Orient dans ses patriarcats ? Si Rome à son tour pouvait acquiescer, ce serait le triomphe ! Jérusalem, pourtant, faisait défaut dans l'étrange concert.
Témoin des angoisses de l'Homme-Dieu dans son humaine^ nature, Jérusalem l'avait entendu s'écrier au jardin de l'agonie : Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; cependant que votre volonté se fasse , e? non PAS LA MIENNE 1 ! Micux quc toute autre, la ville des douleurs savait à qtioi s'en tenir sur les deux volontés mises ainsi en présence,
Saint Léon II, Pape et Confesseur. Sgj
et que l'héroïsme d'un incomparable amour avait pourtant maintenues en si pleine harmonie ; le temps était venu pour elle de rendre son témoignage. Le moine Sophrone, qu'elle s'était choisi pour évèque, fut, par la sainteté, le courage et la science, à la hauteur du rôle qu'il devait remplir. Mais, tandis que, dans la charité de son àme, il cherchait à ramener Scrgius avant d'en appeler au Pontife romain, l'évêque de Constantinople prenait les devants; il arrivait, dans une lettre hypocrite, à circonvenir Honorius, et obtenait de lui qu'il imposât silence au patriarche de Jérusalem. Lorsque saint Sophrone, à la tête des évèques de sa province réunis en concile, crut devoir se tourner vers Rome à son tour, ce ne fut que pour s'entendre confirmer la défense de troubler la paix. Méprise lamentable, qui n'engageait point directement , il est vrai, l'infaillible magistère ; mesure exclusivement politique , qui n'en devait pas moins coûter des larmes et du sang à l'Eglise, pour aboutir, cinquante années plus tard, à la condamnation du malheureux Honorius !
L'Esprit-Saint, en effet, qui garantit l'infaillible pureté de la doctrine officiellement descendue de la chaire apostolique, n'est point tenu de protéger également contre toute défaillance la vertu, le jugement privé, l'administration même du Pontife souverain. Entrant dans les vues de cette solidarité merveilleuse que le Dieu créateur fait régner sur la terre et aux cieux, l'Homme-Dieu, quand il fonda sur l'authentique et immuable base de la foi de Pierre la société des
3qS Le Temps après la Pentecôte.
saints, voulut laisser aux prières de tous la charge de compléter son œuvre, en obtenant au successeur de Pierre les grâces de préservation qui ne ressortent point par ellesmcmes de la divine constitution de l'Eglise. Cependant Mahomet venait de lancer ses hordes sur le monde. Héraclius allait apprendre ce que valait la paix menteuse de son patriarche, et descendre plus bas dans la lionte que ne l'avaient élevé en gloire ses victoires sur les Perses, au temps ou il s'était montré le héros de la Croix. La Palestine, la Syrie, l'Egypte, tombaient ensemble sous les coups des lieutenants du Prophète. Sophrone, placé au centre de l'invasion, grandissait avec l'épreuve. Abandonné de l'empereur sur le terrain de la défense de l'empire, désavoué par Rome sur celui de la foi, il traitait intrépidement avec Omar de puissance à puissance; et, près de mourir, espérant contre toute espérance dans cette Rome même qui lui portait un coup plus sensible que les califes, il contiait à Etienne de Dora la mission suprême que ce dernier rapportait ainsi plus tard : « Fort comme le lion dans sa justice, méprisant calomnies et intrigues, le bienheureux Sophrone me prit avec lui, moi indigne, et me conduisit au lieu sacré du Calvaire. Là, il me lia d'indissolubles engagements par ces mots ; (i Tu rendras compte « à celui qui, étant Dieu, a été crucitié volon(( tairement selon la chair, pour nous, en ce « saint lieu, lorsqu'au jour de son terrible
0 avènement il viendra juger arec gloire les
« vivants et les morts, si tu ditfères et si tu « négliges les intérêts de sa foi qui est en
Saint Léon II, Pape et Confesseur. 3gg
« péril. Tu sais que je ne le puis faire de « corps, étant empêché par l'incursion des « Sarrasins que nos péchés nous ont méritée. « Pars donc au plus tôt, va des contins de la h terre à son autre extrémité, jusqu'à ce que « tu sois arrivé au Siège apostolique, là où « sont les fondements des dogmes orthodoxes. « Non pas une fois, ni deux fois, mais sans (( fin, retourne, fais savoir aux très saints « personnages qui résident en ce lieu l'ébran« lement de nos régions ; instamment, sans <( repos, demande et supplie, jusqu'à ce que (( la prudence apostolique détermine par son « jugement régulier la victoire sur ces dogmes (( perfides i . »
L'évêque de Dora fut fidèle au mandat de Sophrone. Lorsque, douze ans après, il faisait cet émouvant récit au concile de Latran de 649, c'était la troisième fois qu'en dépit des embûches et de la difficulté des temps, il pouvait dire : « Nous avons pris les ailes de la colombe, conmie parle David, et nous sommes venus déclarer la situation à ce Siège élevé à tous les regards. Siège souverain et principal, où se trouve le remède de la blessure qui a fondu sur nous -. » Saint Martin I", qui recevait cet appel, était digne de l'entendre; bientôt il rachetait, par son martyre, la faute qu'Honorius avait commise de se laisser tromper par un imposteur. Sa mort glorieuse, suivie des supplices endurés pour la vérité par le saint Abbé Maxime et ses compagnons, préparait la victoire que l'héroïque foi de Sophrone au Pontife romain
40 0 Le Temps après la Pentecôte.
avait annoncée. Admirable revanche de l'Eglise contre un silence odieux: on vit ses docteurs, la langue arrachée, continuer de proclamer par la vertu divine le dogme chrétien (qui ne se peut enchaîner i; la main coupée, trouver, dans leur indomptable zèle, le moyen de fixer encore à leur bras mutilé la plume dont les œuvres, deux fois glorieuses, continuaient de porter partout la réfutation du mensonge !
Mais il est temps d'arriver au dénouement de cette lutte immortelle. C'est lui que nous célébrons, en toute vérité, dans la fête de ce jour. Saint Agathon, sur la f^rière d'un autre Constantin, ennemi de l'hérésie et vainqueur de l'Islam, avait réuni à Constantinople le sixième concile général. La justice et la foi faisaient leur œuvre de concert; et saint Léon II pouvait chanter enfin : « O sainte mère Eglise, quitte le manteau du deuil, et pare-toi des vêtements de ta joie. Tressaille maintenant d'une confiante allégresse : ta liberté n'a point sombré -. »
La sainte Liturgie consacre les lignes suivantes à l'histoire de ce très court pontificat pourtant si rempli :
LEO Secundus, Pontifex Maximus, Siculus, humanis et divinis litteris grsece et latine
LE bouverain Pontife Léon II, Sicilien d'origine, était versé dans la science des Ecritures et des doctus, musicis eliam 1 lettres profanes ; il posséeruditus fuit : ipse enim dait à fond les deux langues sacres Hymnos et Psal- I grecque et latine. Non
I. II Tim. II, 9. — 2. Epist. confirm. Concil. Constantinop. 111.
Saint Léon II, Pape et Confesseur. 401
moins habile dans le chant sacré, il perfectionna les mélodies des psaumes et des hymnes de l'Eglise . Alors se tenait à Constantinople le sixième concile, sous la présidence des légats du Siège apostolique ; on y voyait l'empereur Constantin, les deux patriarches de Constantinople et d'Antioche, et cent soixante-dix évêques. Léon II confirma ses Actes, et les traduisit en latin.
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>ANS ce concile furent condamnés Cyrus, Sergius et Pyrrhus, qui enseignaient une seule volonté et une seule opération dans le Christ. Léon abattit l'orgueil des évêques de Ravenne, qui, forts de l'appui des Exarques, n'obéissaient point au Siège apostolique. C'est pourquoi il décréta que l'élection du clergé de Ravenne serait nulle, si elle n'était approuvée par l'autorité du Pontife Romain.
iL fut vraiment le père des pauvres ; car il soulageait la misère et le délaissement de ceux qui étaient dans le besoin, des veuves, des orphelins, ne les aidant pas seulement de son argent, mais leur consacrant ses soins, ses fatigues, ses conseils.
mos in Ecclesia ad concentum meliorem reduxit. Probavit acta sextœ Synodi, quœ Constantinopoli celebrata est, praesidentibus legatis Apostolicœ Sedis, praesente quoque Constantino imperatore, et duobus patriarchis Constantinopolitano et Antiocheno, ac centum septuaginta episcopis : quam et in latinum transtulit.
IN eo concilio Cyrus, Sergius, et Pyrrhus condemnati sunt, unara lantummodo voluntatem et opéra tionem inChristo prœdicantes. Hic fregit superbiam antistitum Ravennatum , qui Exarchorum freti potentia, Sedi Apostolicaï non obtemperabant. Quamobrem decrevit, ut electio cleri Ravennatis irrita esset, nisi Romani Pontificis auctoritate comprobaretur.
VERE pater pauperura fuit : non enim pecunia solum, sed opéra, labore, etconsiliis, egentium, viduarum, et pupillorum inopiam ac solitudinem sublevabat. Qui dum singulos non magis praîdicationo ,
quain vita, ad pie sancteque vivendum adhortaretur ; mense sui pontificalus decimo et diebus deccm et septem, obdortnivit in Domino : sepultusque est in basilica sancti Pétri, quarto calendas julii. Ordinatione una mense junio creavit presbytères novem, diaconos très, episcopos diversisinlocis viginli très.
D'exemple et de parole il portait tout le monde à une pieuse et sainte vie. Il s'endormit dans le Seigneur le quatre des calendes de juillet, après un pontificat de dix mois et dix-sept jours, et fut enseveli dans la basilique de Saint-Pierre. Dans une ordination au mois de juin, il créa neuf prêtres, trois diacres, et vingt-trois évéques pour divers lieux.
poNTiFE glorieux, vous avez eu le privilège ^ de compléter la confession apostolique, en donnant son développement dernier au témoignage rendu par Pierre à ce Fils du Dieu vivant, qui était en même temps fils de l'homme. Vous étiez digne d'achever l'œuvre des Silvestre, des Célestin, et de cet autre Léon, pontife aimé de la terre et du ciel. Convoquant, inspirant, confirmant les illustres conciles de Nicée, d'Ephèse, de Chalcédoine, ils avaient vengé dans notre Emmanuel, et sa divinité consubstantielle au Père, et l'unité de personne qui faisait de Marie sa vraie mère, et cette dualité des natures sans laquelle il n'eût point été notre frère. Or Satan, qui sur les deux premiers points s'était plus facilement laissé battre, défendait le troisième avec rage : c'est qu'au jour du grand combat qui le chassa des cieux, sa révolte avait été le refus d'adorer Dieu sous des traits humains; forcé par l'Eglise de plier le genou comme tout l'enfer,"" sa jalousie voudrait du moins que ce Dieu n'eût pris de l'homme qu'une nature tronquée. Que le
Saint Léon II, Pape et Confesseur. 40 3
Verbe soit chair, mais qu'il n'ait en cette chair d'autre impulsion, d'autres énergies que celles de la divinité même: et cette nature inerte, découronnée de la volonté, ne sera plus l'humanité, dût-elle en garder tout le reste; et Lucifer, dans son orgueil, n'aura point à rugir autant. Car l'homme, objet de son infernale envie, n'aura plus de commun avec le Verbe divin qu'une vaine apparence. Merci à vous, ô Léon II, merci au nom de l'humanité tout entière ! Par vous, devant le ciel, la terre et l'enfer, est promulgué authentiquement l'incomparable titre qui établit, sans restriction, notre nature à la droite du Père, au plus haut des cieux; par vous, Notre-Dame consomme l'écrasement de la tête de l'odieux serpent.
Mais quelle habileté en cette campagne de Satan, prolongée plus de deux siècles dans l'ombre, pour arriver plus sûrement au triomphe! Quels applaudissements dans l'abîme, quand, un jour, le représentant de Celui qui est la lumière parut de complicité avec les puissances des ténèbres pour amener la nuit! Un nuage avait semblé s'interposer entre le ciel et les monts où Dieu réside en son vicaire; sans doute, l'apport social de l'intercession n'avait point été ce qu'il devait être. Prévenez, 6 Léon, le retour de situations à ce point douloureuses. Soutenez le pasteur au-dessus de la région des brouillards perlides qui s'élèvent de la terre ; entretenez dans le troupeau cette prière qui sans cesse doit monter à Dieu pour lui de V Eglise 1 : et Pierre,
404 Le Temps après la Pentecôte.
fùt-il enseveli au fond des plus obscurs cachots, ne cessera point de contempler le pur éclat du Soleil de justice; et le corps entier de la sainte Eglise sera dans la lumière. Car, dit Jésus, le corps est éclairé par l'œil : si l'œil est simple, le corps entier resplendit i.
Instruitsparvous burle prix du bienfait que le Seigneur a conféré au monde, quand il l'affermit sur l'infaillible enseignement des successeurs de Pierre, nous serons mieux préparés pour célébrer demain la solennité qui s'annonce. Nous connaissons maintenant la force du roc qui porte l'Eglise; nous savons que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle-. Car jamais l'ertbrt de ces puissances de l'abîme n'alla plus loin que dans la triste crise à laquelle vous avez mis un terme; or leur succès, si douloureux qu'il fût, n'était point à rencontre des promesses divines : ce n'est point au silence de Pierre, mais à son enseignement qu'est promise l'immanquable assistance de l'Esprit de vérité. Très pieux Pontife, obtenez-nous, avec cette rectitude de la foi, le céleste enthousiasme qui convient pour chanter Pierre et l'Homme-Dieu dans l'unité que Jésus même a établie entre eux. La sainte Liturgie vous fut grandement redevable : faites-nous goûter toujours plus la manne cachée qu'elle renferme ; puissent nos cœurs et nos voix interpréter dignement les mélodies sacrées!
I. MaTTH. VI, 22. — 2. IbiJ.wi, i8.
uoiQUE la fête de saint Léon II eût suffi par elle-même à compléter les enseignements de cette journée, l'Eglise de Lyon présente à la reconnaissante admiration du monde, en ce même jour, son grand docteur, le pacifique et vaillant Irénée, lumière de l'Occident ^. A cette date qui le vit confirmer dans son sang la doctrine qu'il avait prêchée, il est bon de l'écouter rendant à l'Eglise-mère le témoignage célèbre qui, jusqu'à nos temps, a désespéré l'hérésie et confondu l'enfer; c'est pour une instruction si propre à préparer nos cœurs aux gloires du lendemain, que l'éternelle Sagesse a voulu fixer aujourd'hui son triomphe. Entendons l'élève de Polycarpe, l'auditeur zélé des disciples des Apôtres, celui que sa science et ses pérégrinations, depuis la brillante lonie jusqu'au pays des Celtes, ont rendu le témoin le plus autorisé de la foi des Eglises au second siècle. Toutes ces Eglises, nous dit l'évêque de Lyon, s'inclinent devant Rome la maîtresse et la mère. « Car c'est avec elle, à cause de sa principauté supérieure, qu'il faut que s'accordent les autres; c'est en elle que les fidèles qui sont en tous lieux,
40 6 Le Temps après la Pentecôte.
gardent toujours pure la foi qui leur fut prêchée. Grande et vénérable par son antiquité entre toutes, connue de tous, fondée par Pierre et Paul les deux plus glorieux des Apôtres, ses évèques sont, par leur succession, le canal qui transmet jusqu'à nous dans son intégrité la tradition apostolique : de telle sorte que quiconque diffère d'elle en sa croyance, est confondu par le seul fait i. »
La pierre qui porte l'Eglise était dès lors inébranlable aux efforts de la fausse science. Et pourtant ce n'était pas une attaque sans périls que celle de la Gnose, hérésie multiple, aux trames ourdies, dans un étrange accord, par les puissances les plusopposées de l'abîme. On eût dit que, pour éprouver le fondement qu'il avait posé, le Christ avait permis à l'enfer d'essayer contre lui l'assaut simultané de toutes les erreurs qui se divisaient alorsle monde, oumême devaient plus tard se partager les siècles. Simon le Mage, engagé par Satan dans les filets des sciences occultes, fut choisi pour lieutenant du prince des ténèbres dans cette entreprise. Démasqué à Samarie par le vicaire de l'Homme-Dieu, il avait commencé, contre Simon Pierre, une lutte jalouse qui ne se termina point à la mort tragique du père des hérésies, mais continua plus vive encore dans le siècle suivant, grâce aux disciples qu'il s'était formés. Saturnin, Basilide, Valentin ne firent qu'appliquer les données du maître, en les diversifiant selon les instincts que faisaient naître autour d'eux la corruption de l'esprit ou du
I. Cont. Hares. III, ui, 2.
Saint Irénée, Êvêque et Martyr. 40-]
cœur. Procédé d'autant plus avouable, que la prétention du Mage avait été de sceller l'alliance des philosophies, des religions, des aspirations les plus contradictoires de l'humanité. Il n'était point d'aberrations, depuis le dualisme persan, l'idéalisme hindou, jusqu'à la cabale juive et au polythéisme grec, qui ne se donnassent la main dans le sanctuaire réservé delà Gnose; là, déjà, se voyaient formulées les hétérodoxes conceptions d'Arius et d'Eutychès; là par avance prenaient mouvement et vie, dans un roman panthéistique étrange, les plus bizarres des rêves creux de la métaphysique allemande. Dieu abîme, roulant de chute en chute jusqu'à la matière, pour prendre conscience de lui-même dans l'humanité et retourner par l'anéantissement au silence éternel : c'était tout le dogme de la Gnose, engendrant pour morale un composé de mystique transcendante et de pratiques impures, posant en politique les bases du communisme et du nihilisme modernes.
Combien ce spectacle de la Babel gnostique, élevant ses matériaux incohérents sur les eaux de l'orgueil ou des passions immondes, était de nature à faire ressortir l'admirable unité présidant aux accroissements de la cité sainte ! Saint Irénée, choisi de Dieu pour opposer à la Gnose les arguments de sa puissante logique et rétablir contre elle le sens véritable des Ecritures, excellait plus encore, quand, en face des mille sectes portant si ouvertement la marque du père de la division et du mensonge, il montrait l'Eglise gardant pieusement dans l'univers entier la tradition