L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 38)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

I. Vita S. J. Gualb. ap. Baron, ad an. io63. —

Saint Jean Gualbert, Abbé. gj

jugez votre cause i. » A Florence, les sévices continuaient. Saint-Sauveur de Septime était devenu le refuge des clercs que la persécution bannissait de la ville; le fondateur de Vallombreuse, qui résidait alors en ce lieu, multipliait pour eux les ressources de sa charité. Mais la situation devint telle enfin, qu'un jour du Carême de l'année 1067, le reste du clergé et la ville entière, laissant le simoniaque à la solitude de son palais désert, accourut à Septime. Ni la longueur du chemin détrempé par les pluies', ni la rigueur du jeûne observé par tous, dit la relation adressée dans les jours mêmes au Pontife souverain par le peuple et le clergé de Florence, ne purent arrêter les matrones les plus délicates, les femmes prêtes d'être mères ou les enfants 2. L'Esprit-Saint planait visiblement sur cette foule; elle demandait le jugement de Dieu. Jean Gualbert, sous l'impulsion du même Esprit divin, permit l'épreuve ; et en témoignage de la vérité de l'accusation portée par lui contre l'évêque de Florence, Pierre, un de ses moines, nommé depuis Pierre Ignée, traversa lentement sous les yeux de la multitude un brasier immense qui ne lui fit aucun mal. Le ciel avait parlé; l'évêque fut déposé par Rome, et termina ses jours, heureux pénitent, dans ce même monastère de Septim«e. En 1073, année de l'élévation d'Hildebrand son ami au Siège apostolique, Jean s'en allait à Dieu. Son action contre la simonie s'était

9 à" Le Temps après la Peutecôte.

étendue bien au delà de la Toscane. La république Florentine ordonna de chômer le )our de sa fête; et l'on grava sur la pierre qui protégeait ses reliques sacrées: A Jean

DE l'Italie.

Lisons la notice consacrée avec quelques différences de détail à sa mémoire sainte.

JOANNES Gualbertus, Florentiae nobili génère ortus, dum patri obsequens rem militarem sequitur, Ugo, unicus ejus frater, occiditur a consanguineo : quem cum solum et inermem sancto Parasceves die Joannes armis ac militibus stipatus obvium haberet, ubi neuter alterum poterat declinare, ob sanctae Crucis reverentiam, quam homicida supplex, mortem jamjam suoiturus, brachiis signabat, vitam ei clementer indulget. Hoste in fratrem recepto, proximum sancti Miniatis templum oraturus ingreditur, ubi adoratam Crucifixi imaginera caput sibi flectere conspicit. Quo mirabili facto permotus Joannes, Deo exinde, etiam invito pâtre, militare decernit, atque ibidem propriis

Jean Gualbert naquit à Florence de noble race. Pour répondre aux désirs de son père, il s'adonna aux armes. Or il arriva que Hugues, son unique frère, fut tué par un parent. Jean, armé et accompagné de soldats, rencontra le meurtrier seul et sans armes dans un endroit où ils ne pouvaient s'éviter : c'était le Vendredi saint, et par respect pour la sainte Croix que celui-ci près de mourir représentait par ses bras étendus, Jean lui accorda la vie. S'étant ainsi fait bénignement de son ennemi un frère, il entra pour y prier dans l'Eglise de SanMiniato qui était voisine; là, adorant l'image du Christ en croix, il le vit pencher vers lui la tête. Emu du miracle, Jean décide qu'il ne militera plus désormais que pour Dieu; et, au lieu même, malgré son père, il se coupe les cheveux de ses propres mains et se revêt de l'habit

Saint Jean Gualbert, Abbé.

monastique. Bientôt sa piété, ses vertus religieuses jettent un tel éclat, qu'il devient pour beaucoup un modèle et une règle de perfection. L'Abbé du monastère étant mort, il est désigné d'un vote unanime comme supérieur. Mais le serviteur de Dieu désirait plus obéir que commander, et la divine volonté le réservait pour de plus grandes choses : il s'en alla au désert de Camaldoli, où Romuald qui l'habitait lui transmit du ciel l'annonce de ce qu'il devait faire ; en suite de quoi il fonda son Ordre sous la règle de saint Benoît à Vallombreuse.

} A renommée de sa sainteté 1- faisait qu'on accourait à lui de toutes parts. En la compagnie de ses nombreux disciples, il déclara une guerre d'extermination à l'hérésie et à la lèpre simoniaque, mettant tout son zèle à propager la foi apostolique. Sans nombre furent les épreuves qu'il attira ainsi sur lui et les siens. Pour le perdre lui et ses compagnons, ses adversaires envahissent de nuit à l'improviste le monastère de Saint- Sauve, brûlent l'église, renversent les

sibi manibus comam totondit, ac monasticum habitum induit : adeoque piis ac religiosis virtutibus brevicoruscat, ut multis se perfectionis spécimen ac normam praeberet ; ita ut, ejusdem loci Abbate defuncto, communi omnium voto in superiorem eligeretur. At Dei famulus cupiens subesse potius, quam praeesse, ad majora divina voluntate servatus, ad Camaldulensis eremi incolam Romualdum proficiscitur : a quo cœlicum sui instituti vaticinium accipit : tum suum Ordinem sub régula sancti Benedicti apud Umbrosam vallem instituit.

DEINDE , plurimis ad eum ob ejus sanCtitatis famam undique convolantibus, una cum iis in socios adscitis, ad haereticam et simoniacam pravitatem exstirpandam, et apostolicam fîdem propagandam sedulo incumbit, innumera propterea in se et suis incommoda expertus. Nam ut eum ejusque socios adversarii perdant, noctu sancti Salvii cœ- nobium repente aggrediuntur, templum incen7 00 Le Temps après la Pentecôte.

dunt, aedes demoliuntur, et monachos omnes letbali Yulnere sauciant : quos vir Dei unico cruels signo incolumes protinus reddit ; et Petro ejus monacho per immensum ardentissimiimcjue ignem illaeso mirabiliter transeunte, optatam sibi et suis tranquillitatem obtinct. Inde simoniacam labem ab Elruria expulit, ac in tota Italia fidem pristinas integrilati restituit.

MULTA funditus erexit monasteria, eademque et alia aedificiis ac regulari observantia instaurata, sanctis legibus communivit. Ad egenos alendos sacram supcllectilem vendidit : ad improbos coercendos elementa sibi famulari conspexit : ad daemones comprimendos crucem quasi ensem adhibuit. Demum abstinentiis, vigiliis, jejuniis, orationibus, Garnis macerationibus, ac senio confectus, dum infirma valetudine gravaretur, Davidica illa verba persaepe repetebat : Sitivit anima mea ad Deum fortem, vivum : quaqdo veniam, et appareboante faciem Dei ? Jamque morti proxiraus, coovoédifices, et blessent à mort tous les moines, que l'homme de Dieu guérit aussitôt d'un seul signe de croix. Pierre, un de ses moines, traversa miraculeusement sans aucun mal un brasier immense, et ainsi fut acquise pour Jean et les siens la tranquillité . la pourriture simoniaque fut extirpée de Toscane, et toute l'Italie rendue à l'intégrité de la foi primitive.

r, bâtit depuis les fondements de nombreux monastères, répara en d'autres les édifices et l'observance régulière, et leur donna à tous le rempart de saintes lois. Il aliéna pour nourrir les indigents les trésors des églises. Il vit les éléments à son service pour la répression des méchants ; la croix lui était comme une épée pour repousser les démons. Epuisé enfin d'abstinences, de veilles, de jeûnes, de macérations autant que de vieillesse, il répétait sans cesse sous le poids de la maladie ces paroles de David • « Mon âme a soif du Dieu fort et vivant : quand viendrai-je et apparaîtrai-je devant la face de Dieu ? u Déjà proche de la mort, ayant rassemblé ses disciples, il les

Saint Jean Gualbert, Abbé.

exhorta à la concorde fraternelle ; puis, sur un billet avec lequel il voulut être enseveli il fit écrire ces mots : « Moi Jean, je crois et confesse la foi que les saints Apôtres ont prêchée, et les saints Pères confirmée en quatre conciles. » Il fut honoré trois jours durant de l'assistance des Anges, et passa au Seigneur dans sa soixante-dixhuitième année, à Passignano. où il est entouré de la vénération la plus grande. C'était l'an du salut mil soixante-treize, le quatre des ides de juillet. 11 éclata par d'innombrables miracles, et Célestin III le mit au nombre des Saints.

catos discipulos ad fraternam concordiam cohortatur, et in breviculo, cui consepeliri voluit, jussit haec scribi : Ego Joannes credo, et confiteor fidem, quam sancti Apostoli prœdicaverunt, et sancti Patres in quatuor conciliis confirmaverunt. Tandem triduano Angelorum obsequio dignatus , septuagesimum octavum annum agens, apud Passinianum, ubi summa veneratione colitur, migravit ad Dominum, anno salutis millesimo septuagesimo tertio, quarto idus julii. Quem Cœlestinus Tertius innumeris miraculis clarum in Sanctorum numerum retulit.

VOUS avez été un vrai disciple de la loi nouvelle, ô vous qui sûtes épargner un ennemi en considération de la Croix sainte. Apprenez-nous à conformer comme vous nos actes aux leçons que nous donne l'instrument du salut; et il deviendra pour nous, comme il le fut pour vous, une arme toujours victorieuse contre l'enfer. Pourrions-nous, à sa vue, refuser d'oublier une injure venant de nos frères, quand c'est un Dieu qui, non content d'oublier nos oftenses autrement criminelles à sa souveraine Majesté, se dévoue sur ce bois pour les expier lui-même ? Si généreux qu'il puisse être jamais, le pardon

102 Le Temps après la Pentecôte.

de la créature n'est qu'une ombre lointaine de celui que nous octroie chaque jour le Père qui est aux cieux. A bon droit pourtant l'Evangile que l'Eglise chante à votre honneur nous montre, dans l'amour des ennemis, le caractère de ressemblance qui nous rapproche le plus de la perfection de ce Père céleste, et le signe même de la filiation divine en nos âmes •.

Vous l'avez eu, ô Jean, ce caractère de ressemblance auguste; Celui qui en vertu de sa génération ""éternelle est le propre Fils de Dieu par nature, a reconnu en vous ce cachet d'une incornparable noblesse qui vous faisait son frère. En inclinant vers vous sa tête sacrée, il saluait la race divine ~ qui venait de se déclarer dans ce fils de la terre et allait éclipser mille fois l'illustration que vous teniez des aïeux d'ici-bas. Quel germe puissant l'Esprit-Saint alors déposait en vous; et combien Dieu parfois récompense la générosité d'un seul acte ! Votre sainteté, la part glorieuse qui fut la vôtre dans la victoire de l'Eglise, et cette fécondité qui vous donne de revivre jusqu'à nos jours dans l'Ordre illustre qui plonge en vous ses racines : toutes ces grâces de choix pour votre âme et tant d'autres âmes, ont dépendu de l'accueil que vous alliez faire au malheureux que sa fatalité ou la justice du ciel, auraient dit vos contemporains, jetait sur vos pas. Il était digne de mort; et dans ces temps où chacun plus ou moins se faisait justice lui-môme, votre bonne renommée n'aurait point soufSaint Jean Gualbert, Abbé. io3

fert, elle n'eût fait que grandir, en lui intiigeant le châtiment qu'il avait mérité. Mais si l'estime de vos contemporains vou^restait acquise, la seule gloire qui compte devant Dieu, la seule qui dure devant les hommes eux-mêmes, n'eût point été votre partage. Qui maintenant vous connaîtrait ? qui surtout prononcerait votre nom avec l'admiration et la reconnaissance qu'il excite aujourd'hui parmi les enfants de l'Eglise ?

Le Fils de Dieu, voyant vos dispositions conformes aux sentiments de son cœur sacré, a versé dans le vôtre son amour jaloux pour la cité sainte au rachat de laquelle il a voué tout son sang. O zélateur dé la beauté de l'Epouse, veillez sur elle toujours; éloignez d'elle les mercenaires qui prétendraient tenir de l'homme le droit de représenter l'Epoux à la tête des Eglises. Que l'odieuse vénalité de vos temps ne se transforme point dans les nôtres en compromissions d'aucune sorte à l'égard des pouvoirs de la terre. La simonie la plus dangereuse n'est point celle qui s'escompte à prix d'or; il est des obséquiosités, des hommages, des avances, des engagements implicites, qui ne tombent pas moins sous l'anathème des saints canons que les transactions pécuniaires : et qu'importerait, de fait, l'objet ou la forme adoucie du contrat simoniaque, si la complicité achetée du pastorat laissait les princes charger l'E- glise à nouveau des chaînes que vous avez tant contribué à briser r Ne permettez pas, ô Jean Gualbert, un tel malheur qui serait l'annonce de désastres terribles. Que la Mère commune continue de sentir l'appui de votre

J04 ^e Temps après la Pentecôte.

bras puissant. Sauvez une seconde fois en dépit d'elle-môine votre patrie de la terre. Protégez, dans nos temps malheureux, le saint Ordre dont vous êtes la gloire et le père ; que sa vitalité résiste aux contiscations, aux violences de cette même Italie qui vous proclama autrefois son libérateur. Obtenez aux chrétiens de toute condition le courage nécessaire pour soutenir la lutte qui s'offre à tout homme ici-bas.

TOUTE l'Eglise fait écho en ce jour au solennel hommage que Milan continue de rendre, après seize siècles, à deux vaillants témoins du Christ, « Nos martyrs Félix et Nabor, dit saint Ambroise i, sont le grain de sénevé de l'Evangile. Ils possédaient la bonne odeur de la foi, 'mais sans qu'elle fût manifestée; vint la persécution, ils déposèrent leurs armes, inclinèrent la tête, et, frappés du glaive, ils répandirent jusqu'aux confins du monde entier la grâce qui se cachait en eux, en sorte que maintenant on peut dire à bon droit que leur voix a éclaté par toute la terre -. d

Honorons-les, et méritons leurs suffrages par la prière que l'Eglise adresse aujourd'hui à Dieu en mémoire de leurs glorieux combats.

PR.CSTA, quacsumus 1 t-'AITES, nous vous en supDomine : ut, sicut j f* plions, Seigneur, que de

I. In Luc. xiu, 19. — 2. Psalm. xvill, 5.

Mémoire des SS. Félix et Nabor, Mavt. io5

même que la naissance de vos saints Martyrs Nabor et Félix ne nous prive point de son glorieux anniversaire , elle nous accompagne toujours de son puissant suffrage. Par Jésus-Christ.

nos sanctorum Martyrum tuorum Naboris et Felicis natalitia celebranda non deserunt, ita jugiter sutïragiis comitentur. Per Dominum.

'e nom d'Anaclei nous apporte comme un dernier écho de la solennité du

29 juin. Linus, Clément, Clétus , successeurs immédiats de Pierre , avaient reçu de lui la consécration des Pontifes ; Anaclet eut cette gloire moindre, et cependant inestimable, d'être fait prêtre par le vicaire de l'Homme-Dieu. Tandis que les autres Pontifes martyrs qui viendront après lui ne verront pas généralement s'élever leurs fêtes au delà du'rite simple, il doit le degré relativement supérieur de la sienne au privilège qui nous montre ainsi en lui le dernier des Papes honorés de l'imposition des mains du prince des Apôtres. Ce fut aussi durant le pontificat d'Anaclet que la Ville éternelle vit porter au comble ses illustrations par l'arrivée du disciple bien-aimé dans ses murs, où il venait dégager la promesse qu'il avait faite au Seigneur de prendre part un jour à son calice"'. « Heureuse Eglise, s'écrie Tertullien, dans le sein de laquelle les Apôtres ont versé toute leurdoctrine avec leur sang; où Pierre a imité la Passion du Seigneur par la croix, où

Saint Anaclet, Pape et Martyr. loj

Paul a reçu comme Jean-Baptiste la couronne par le glaive, d'où Jean l'apôtre, sorti sain et sauf de l'huile bouillante, a été relégué dans une île i. »

Par la vertu toute-puissante de l'Esprit de la Pentecôte, les progrès de la foi répondent dans Rome aux larg'esses du Seigneur. Peu à peu la Babylone ivre du sang des martyrs 2 va se trouver supplantée par la cité sainte. Déjà toutes les classes de la société comptent leurs représentants dans ce peuple né d'hier, qui a les promesses de l'avenir. Près de la chaudière embrasée où le prophète de Pathmos fait hommage du tribut de sa glorieuse confession à la nouvelle Jérusalem, deux consuls, deux représentants à la fois de l'ancien patriciat et de la noblesse plus récente issue des césars, Acilius Glabrio et Flavius Clemens se donnent la main sous le glaive du martyre. A l'exemple d'Anaclet ornant lui-même le tombeau du prince des Apôtres et pourvoyant à la sépulture des Pontifes, d'illustres familles ouvrent et développent sur toutes les voies aboutissant à la ville impériale les galeries des cimetières souterrains; là déjà reposent nombreux les athlètes du Christ victorieux dans leur sang; et près d'eux, accompagnés de l'ancre du salut, dorment dans la paix les plus beaux noms de la terre.

NACLET était d'Athènes, [ a nacletus Athenienet gouverna l'Eglise au | /\ sis, Trajano imperatemps de l'empereur Trajan. | tore, rexit Ecclesiam

1. De praescript. xxxvi. — 2. Apoc. xvii, 6 loS Le Temps après la Pentecôte.

Decrevit ut episcopus a tribus episcopis, neque a paucioribus consecraretur, et clerici sacris Ordinibus publice a proprio episcopo initiarentur : et ut in Missa, peracta consecratione, omnes communicarent. Beati Pétri sepulcrum ornavit, Pontificumque sepulturae locum attribuit. Fecit ordinationes duas mense decembri, quibus creavit presbytères quinque, diaconos très, episcopos sex. Sedit annos novem, menses très, dies decem Martyrio coronatus, sepultus est in Vaticano.

Il décréta qu'un évêque serait consacré par trois évêques et non moins, que les clercs seraient admis aux saints Ordres publiquement par leur propre évêque, qu'à la Messe, la consécration accomplie , tous communieraient. 11 orna le tombeau du bienheureux Pierre, et assigna un lieu pour la sépulture des Pontifes. En deux ordinations au mois de décembre, il créa cinq prêtres, trois diacres, six évéques. Ayant siégé neuf ans, trois mois et dix jours, il fut couronné du martyre et on l'ensevelit au Vatican.

GLORIEUX Pontife, votre mémoire se rattache de si près à celle de Pierre, qu'aux yeux de plusieurs vous seriez, sous un nom un peu différent, l'un des trois augustes personnages élevés par le prince des Apôtres au rang suprême de la hiérarchie. Pour vous distinguer de Clétus, qui parut en avril au Cycle sacré, il nous suffit pourtant et de cette autorité de la sainte Liturgie vous consacrant une fête spéciale, et du témoignage constant de Rome même qui sait mieux que personne à coup sûr les noms et l'histoire de ses Pontifes. Heureux êtes-vous de vous perdre ainsi dans les fondations sur lesquelles reposent jusqu'à nos temps et pour jamais la force et la beauté de l'Eglise ! Faitesnous aimer la place qui est notre dans l'édiSaint Anaclet, Pape et Martyr. log

ûce sacré. Recevez l'hommage reconnaissant de toutes les pierres vivantes appelées à composer le temple éternel, et qui s'appuieront sur vous dans les siècles sans fin.

UATRE mois après VAnge de V Ecole, voici qu'à son tour Bonaventure paraît au ciel * comme un astre éclatant réfléchissant les feux du de justice. Inséparables au pied du de Dieu comme ils le furent icibas dans la doctrine et l'amour,. la terre les honore de titres glorieux empruntés au monde des célestes esprits. Ecoutons le Docteur séraphique justifier à l'avance, pour son compagnon de gloire et pour lui, ces appellations de la reconnaissante admiration des peuples.

Aux trois célestes hiérarchies comprenant les neuf chœurs des Anges, correspondent sur la terre trois ordres d'élus. Les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, qui se divisent la première hiérarchie, sont en ce monde ceux que rapproche dans la divine contemplation la meilleure part, et que distinguent entre eux plus spécialement l'intensité de l'amour, la plénitude de la science, la fermeté de la justice : aux Dominations, Vertus et

s. Bonaventiire^ Card. et Doct. de VEgl. 1 1 1

Puissances répondent les prélats et les princes, aux derniers chœurs entîn les divers rangs des sujets de la sainte Eglise adonnés à la vie active. C'est le triple partage indiqué parmi les hommes en saint Luc au dernier des jours : Deux seront dans le repos, deux au champ, deux à la meule '; à savoir le repos des divines suavités, le champ du gouvernement, la meule du labeur de la vie. Quant à l'association mutuelle ici marquée, on doit savoir en effet que les Séraphins euxmêmes, unis à Dieu plus immédiatement 3ue tous autres, s'acquittent à deux en Isaïe u ministère du sacrifice et de la louange '^ ; car pour l'ange aussi bien que pour l'homme, la plénitude de l'amour, part plus spéciale du Séraphin, ne saurait exister sans l'accomplissement du double précepte de la charité embrassant Dieu et son semblable. Aussi est-il observé du Seigneur qu'il envoie ses disciples deux à deux devant sa face ^, et voyons-nous également Dieu dans la Genèse envoyer deux anges là où un seul pouvait suffire i. // vaut donc mieux être deux ensemble qu'un seul, dit l'Ecclésiaste; car ils tirent avantage de leur société ^.

Nous venons d'entendre l'enseignement de Bonaventure en son livre de la Hiérarchie ^; il nous donne le secret des procédés divins où l'éternelle Sagesse s'est complue souvent, dans la poursuite du salut du monde et de la sanctification des élus. Au xiii* siècle en

I. Luc. XVII, 34-35. — 2. IsAi. VI, 3. — 3. Luc.

X, I. —• 4. Gen. XIX, 1. — 3. Eccle. iv, 9. — . 6. De ecclesiast. hierarchia, pars J, cap. r, u.

112 Le Temps après la Pentecôte.

particulier, l'historien qui recherche les causes des événements déroulés sous ses yeux n'arrivera point à les connaître pleinement, s'il oublie la vision prophétique où XotreDame nous est montrée, au commencement de ce siècle, présentant à son Fils irrité ses deux serviteurs Dominique et François pour lui ramener par leur union puissante l'humanité dévoyée. Quel spectacle plus digne des Séraphins que la rencontre de ces deux anges de la terre, au lendemain de l'apparition mystérieuse ! « Tu es mon compagnon, « tu courras avec moi d'un même pas, dit a dans une étreinte du ciel le descendant des u Gusman au pauvre d'Assise; tenons-nous « ensemble, et nul ne prévaudra contre « nous. » Mais ne doit-ce pas être aussi la devise, n'est-ce pas, sur le terrain de la doctrine sacrée, l'histoire de leurs deux nobles fils Thomas et Bonaventure ? L'étoile qui brille au front de Dominique a dirigé vers Thomas ses rayons; le Séraphin qui imprima sur la chair de François les stigmates divins touche de son aile de feu l'âme de Bonaventure; mais, de même que leurs incomparables pères, tous deux n'ont qu'un but : amener les hommes par la science et l'amour à cette vie éternelle qui consiste à connaître le seul vrai Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ i.

Lampes ardentes et luisantes 2 combinant leur flamme dans les cieux en des proportions que nul œil mortel ne saurait spécifier d'ici-bas, la Sagesse éternelle a voulu pours. Bonaventure, Gard, et Doct. de l'Egl. 1 13

lant que l'Eglise de la terre empruntât plus particulièrement à Thomas sa lumière, et à Bonaventure ses feux. Que ne pouvons-nous ici montrer à l'œuvre en chacun d'eux cette Sagesse, unique lien dès ce monde de leur commune pensée, et dont il est écrit que, toujours immuable en son adorable unité, elle ne se répète jamais dans les âmes qu'elle choisit parmi les nations pour en faire les prophètes et les amis de Dieu i ! xMais nous ne devons parler aujourd'hui que de Bonaventure. Voué tout enfant par sa pieuse mère à saint François qui l'avait sauvé d'une mort imminente, ce fut dès le berceau et sous les traits de la divine pauvreté, compagne aimée du patriarche séraphique, que l'éternelle Sagesse voulut prévenir notre saint et se montrer à lui la première ^'. Promis dès lors à l'Ordre des Frères Mineurs, c'était donc bien littéralement qu'au premier éveil de ses facultés, il la trouvait assise aux portes de son âme ^, attendant l'ouverture de ces portes qui sont, nous dit-il lui-même, l'intelligence et l'amour i La très douce âme de l'entant, prévenue de tous les dons de nature et de grâce ^, ne pouvait hésiter entre les tumultueuses vanités de ce monde s et l'auguste amie "^ qui s'offrait à lui dans le calme rayonnement de sa sublime noblesse et de ses charmes divins =^. De ce premier instant, sans lutte aucune, elle fut sa luI, Sap. VII, 27, — 2. Ibid. VI, 14. — 3. Ibid. l5. — 4.. BoNAV. Expositio in Lib. Sapientiae, vi, i5. — 5. Sap. viii, 19-20. — 6. Ibid. VII, 8-9. — 7. Prov. vu, 4. — 8. Sap. viii, 2-3,

114 ^e Temps après la Pentecôte.

mière > ; aussi tranquillement que le rayon de soleil entrant par une fenêtre jusque-là close 2 , la Sagesse remplit cette demeure devenue sienne, comme l'épouse au jour des noces prend possession de la maison de son époux et y apporte toute joie, en pleine communauté'de biens et surtout d'amour 3.

Pour sa part de contribution à la table nuptiale, elle apportait les substantielles clartés des cieux; Bonaventure lui servait en retour les lis de la pureté, qu'elle recherche, assure-t-il, pour premier aliment *. Le festin ne devait plus cesser dans cette âme ••; et la lumière et les parfums s'en échappant, allaient au loin tout attirer, éclairer et nourrir. Presque encore un enfant, lorsqu'au sortir des premières années de sa vie religieuse, il fut selon l'usage envoyé aux cours de la célèbre Université de Paris, tous les cœurs furent gagnés à cet ange de la terre dans lequel il semblait, disait-on, qu'Adam n'eût point péché : parole d'admiration que n'avait pu retenir, à la vue de tant de qualités rassemblées, le grand Alexandre de Halès. Gomme ces montagnes dont la cime se perd au delà des nues, (iont la base envoie au loin les eaux fécondantes, Frère Alexandre, selon l'expression du Pontife suprême, semblait alors contenir en soi la source vive du paradis, d'où le fleuve de la science du salut s'échappait à flots pressés sur la terre •>.

3. Sap. VIII, Q. — 4. Exp, in Lib. Sais, vm, g. —

5. Prov. XV, i'5. — 6. Litt. Alexandri IV : De fontibus paradisi âumen egredieas.

s. Bonaventure, Card. et Doct. de l'Egl. 1 15

Bien peu de temps néanmoins allait s'écouler avant que celui qu'on nommait le Docteur irréfragable et le Docteur des docteurs, cédât la place au nouveau venu qui devait être sa plus pure gloire en l'appelant son Père et son Maître K Si jeune encore investi d'un pareil héritage, Bonaventure cependant pouvait dire de la Sagesse divine plus justement que de l'illustre Maître qui n'avait eu qu'à assister au développement prodigieux de cette âme : « C'est elle qui m'a tout appris 2; elle m'a enseigné la science de Dieu et de ses ouvrages 3, et la justice et les vertus *, et les subtilités du discours et le nœud des plus forts arguments ^. »

Tel est bien tout l'objet de ces Commentaires sur les quatre Livres des Sentences, qui nous ont conservé les leçons de Bonaventure en cette chaire de Paris où sa parole gracieuse, animée d'un souffle divin, tenait captives les plus nobles intelligences : inépuisable mine, que la famille franciscaine se doit à elle-même d'exploiter toujours plus comme son vrai trésor; monument impérissable de la science de ce Docteur de vingtsept ans, qui, distrait bientôt de l'enseignement par les soins du gouvernement d'un grand Ordre, n'en partagera pas moins toujours, à cause de cette exposition magistrale, l'honneur du principal de la Théologie sacrée avec son illustre ami Thomas d'Aquin,

1 16 Le Temps après la Pentecôte.

plus heureux et plus libre de poursuivre ses études saintes ^

Mais combien déjà le jeune Maître répondait à son titre prédestiné de Docteur séraphique, en ne voyant dès ce temps dans la science qu'un moyen de l'amour, en répétant sans rin que la lumière qui illumine l'intelligence reste stérile et vaine si elle ne pénètre jusqu'au cœur, où seulement la Sagesse se repose et festoie - ! Aussi, nous dit saint Antonin, toute vérité perçue par l'intellect en lui passait par les affections, devenant ainsi prière et divine louange 3. Son but était, dit un autre historien, d'arriver à l'incendie de l'amour, de s'embraser luimême au divin foyer et d'enflammer ensuite ! les autres; indifférent aux louanges comme à la renommée, uniquement soucieux de régler ses mœurs et sa vie, il entendait brûler d'abord et non seulement luire, être feu pour ainsi approcher de Dieu davantage étant plus conforme à celui qui est feu : toutefois, comme le feu ne va pas sans lumière, ainsi fut-il du même coup un luisant flambeau dans la maison de Dieu ; mais son titre spécial de louange, est que tout ce qu'il put rassembler de lumière il en fit l'aliment de sa flamme et de la divine charité *.

On sut à quoi s'en tenir au sujet de cette direction unique de ses pensées, lorsqu'inauI. Litt. SixTi IV : Superna cœlestis patriae civitas ; SixTl V : Triumphantis Hierusalem ; Leonis XIII * iEterni Patris. — 2. Exp. in Lib. Sap. vin, 9, 16. —

3. Antonin. Chronic. p. III, tit. xxiv, cap. 8. —

— 4. H. Sedulius. Histor. seraphs. Bonaventiire, Card. et Doct. de VEgî. 1 1~

eurant son enseignement public, il dut prendre parti sur la question qui divisait l'Ecole touchant la fin de la Théologie : science spéculative pour les uns, pratique au jugement des autres, selon que les uns et les autres étaient frappés davantage du caractère théorique ou moral des notions qu'elle a pour objet. Bonaventure, cherchant à unir les deux sentiments dans le principe qui était à ses yeux l'universelle et seule loi, concluait que a la Théologie est une science <L affective, dont la connaissance procède par « contemplation spéculative, mais tend prind cipalement à nous rendre bons ». La Sagesse de la doctrine en effet, disait-il, doit être ce que l'indique son nom \ savoureuse à l'âme; et, ajoutait-il, non sans quelque pointe de suave ironie comme en connaissent les saints, il y a différence dans l'impression produite par cette proposition : Le Christ est mort pour nous, et semblables, ou cette autre, je suppose : La diagonale et le côté d'un carré sont incommensurables entre eux 2.

En même temps, de quelle ineffable modestie n'étaient pas relevés dans notre saint le charme du discours et la profondeur de la science ! « Soit dit sans préjudice du sentiment d'autrui ^, concluait-il dans les questions obscures. Si quelqu'un pense autrement ou mieux, ainsi qu'il est possible, sur ce point comme sur tous les autres, je n'en suis point envieux ; mais s'il se rencontre quelque chose digne d'approbation dans. ce

I iS Le Temps après la Pentecôte.

petit ouvrage, qu'on en rende grâces à Dieu auteur des bonnes choses : pour le faux, le douteux ou l'obscur qui peut s'y trouver en d'autres endroits, que la bienveillance du lecteur le pardonne à l'insuffisance de l'écrivain, auquel sa conscience rend témoignage à coup sûr d'avoir désiré ne rien dire que de vrai, de clair et de reçu communément 1. » Dans une circonstance pourtant, l'inaltérable dévouement de Bonaventure à la Reine des vierges tempère l'expression de son humilité avec une grâce non moins remplie de force que de douceur : u Que si quelqu'un, dit-il, préfère s'exprimer autrement, pourvu que ce ne soit pas au détriment de la Vierge vénérée, je ne lutterai guère à rencontre; mais il faut éviter diligemment que l'honneur de Notre-Dame soit en rien diminué par personne, dût-il en coûter la tète -. » Enfin, terminant le troisième Livre de cette admirable exposition des Sentences : « Mieux vaut la charité que toute science, déclare-t-il. Il suffit dans le doute de savoir ce qu'ont pensé les sages; la dispute sert de peu. Nombreuses sont nos paroles, et les mots nous trahissent et nous manquent. Grâces immenses à celui qui parfait tout discours, à notre Seigneur JésusChrist dont l'aide m'a donné de parvenir à l'achèvement de cette œuvre médiocre, ayant pris en pitié ma pauvreté de science et de génie ! Je lui demande qu'il en provienne pour moi le mérite de l'obéissance et profit

l. II Sent. dist. xuv, qu. 2, ad 6. — 2. IV' Ssut. dist. xxviii, qu. ô, ad 5.

5. Bonaventure, Card. et Doct. de l'Egl. i ig pour mes Frères, double but dans la pensée duquel ce travail a été entrepris i. »

Cependant le temps était venu où le mérite de l'obéissance allait faire place pour notre saint à un autre moins envié de lui, mais non moins profitable aux Frères. A trentecinq ans il fut élu Ministre Général. Thomas d'Aquin, plus jeune de quelques années, montait comme un soleil puissant à l'horizon. Bonaventure, contraint d'abandonner le champ de l'enseignement scolastique, laissait à son ami le soin de le féconder plus complètement et plus longuement qu'il n'avait pu faire. L'Eglise ne devait donc rien perdre; et, fortement et suavement comme toujours 2, l'éternelle Sagesse poursuivait en cela sa pensée : ainsi prétendait-elle obtenir que ces deux incomparables génies se complétassent ineffablement l'un par l'autre, en nous donnant, réunis, la plénitude de la vraie science qui non seulement révèle Dieu, mais conduit à lui.

Donne:{ au sage V occasion, et la sagesse croîtra en lui s. Bonaventure devait justifier cette parole placée par lui en tête du traité des six ailes du Séraphin, où il expose les qualités requises dans l'homme appelé à porter la charge des âmes. L'espace nous manque, on le comprendra, pour suivre le détail infini, et parfois les difficultés de ce gouvernement immense, que les missions franciscaines si répandues étendaient pour ainsi dire à l'Eg-lise entière. Le traité même

120 Le Temps après la Pentecôte.

que nous venons de citer, fruit de son expérience, et cjue le Père Claude Aquaviva tenait en si haute estime qu'il en avait fait comme un guide obligé des supérieurs de la Compagnie" de Jésus, dit assez ce que fut notre saint dans cette dernière partie de son existence. Son âme était arrivée à ce point qui n'est autre que le sommet de la vie spirituelle, où le plus vertigineux tourbillon du dehors ne trouble en Vien le repos du dedans; où l'union divine s'affirme dans la mystérieuse fécondité qui en résulte pour les saints, et qui se manifeste à la face du monde, quand il plaît à Dieu, par des œuvres parfaites dont la multiplicité reste inexplicable pour les profanes. Si nous voulons comprendre Bonaventure à cette heure de sa vie, méditons ce portrait tracé par luimême : Les Séraphins influent sur ceux qui sont au-dessous d'eux pour les amener vers les hauteurs; ainsi l'amour de l'homme spirituel se porte au prochain et à Dieu, à Dieu pour s'y reposer lui-même, au prochain pour l'y ramener avec lui. Non seulement donc ils embrasent; ils donnent aussi la forme du parfait amour, chassant toutes ténèbres, montrant la manière de s'élever progressivement et d'aller à Dieu par les sommets i.

Tel est le secret de la composition de toute cette série d'admirables opuscules où, n'ayant pour livre que son crucifix, comme il l'avouait à saint Thomas, sans plan préconçu, mais prenant occasion des demandes ou du

I. BoNAV, De eccl. hier. p. II, c. ii.

s. Bonaventure, Card. et Doct. de l'Egl. j 2 1

besoin des frères et des sœurs de sa grande famille, d'autres fois ne voulant qu'épancher son âme, Bonaventure se trouve avoir traité tout ensemble et des premiers éléments de l'ascèse et des sujets les plus élevés de la vie mystique, avec une plénitude, une sûreté, une clarté, une force divine de persuasion, qui font dire au Souverain Pontife Sixte IV que l'Esprit-Saint lui-même semble parler en lui 1. Ecrit au sommet de l'Alverne, et comme sous l'influence plus immédiate des Séraphins du ciel. Vltinéraire de Vdme à Dieu ravissait à tel point le chancelier Gerson, qu'il déclarait « cet opuscule, ou plutôt, disait-il, cette œuvre immense, au-dessus de la louange d'une bouche mortelle 2 d; il eût voulu qu'en le joignant au Breviloquium, abrégé merveilleux 'de la science sacrée, on l'imposât comme manuel indispensable aux théologiens •". C'est qu'en effet, dit pour l'Ordre bénédictin le grand Abbé Trithème, par ses paroles de feu l'auteur de tous ces profonds et dévots opuscules n'embrase pas moins la volonté du lecteur qu'il n'éclaire son intelligence. Pour qui considère l'esprit de l'amour divin et de là dévotion chrétienne qui s'exprime en lui, il surpasse sans peine tous les docteurs de son temps quant à l'utilité de ses ouvrages. Beaucoup exposent la doctrine, beaucoup prêchent la dévotion, peu dans leurs livres enseignent les deux; Bonaventure surpasse et ce grand et

I. Litt. Superna cœlestis. — 2. Gerson. Epist. cuid.

Fratri Minori, Lugdun. an. 1426. — 3. Tract, de examinât, doctrinarum.

J22 Le Temps après la Pentecôte.

ce petit nombre, parce que chez lui la science forme à la dévotion, et la dévotion à la science. Si donc vous voulez être et savant et dévot, pratiquez ses oeuvres i.

Mais, mieux que personne, Bonaventure nous révélera dans quelles dispositions il convient de le lire pour le faire avec fruit. En tête de son Incendium amoris, où il enseigne le triple chemin qui conduit par la purification, l'illumination et l'union à la véritable sagesse : « J'offre, dit-il, ce livre, non aux philosophes, non aux sages du monde, non aux grands théologiens embarrassés de questions infinies, mais aux simples, aux ignorants qui s'efforcent plus d'aimer Dieu que de beaucoup savoir. Ce n'est point en discutant, mais en agissant qu'on apprend à aimer. Pour ces hommes pleins de questions, supérieurs en toute science, mais inférieurs dans l'amour du Christ, j'estime qu'ils ne sauraient comprendre le contenu de ce livre; à moins que laissant de côté la vaine ostentation du savoir, ils ne s'appliquent, dans un très profond renoncement, dans la prière et la méditation, à faire jaillir en eux l'étincelle divine qui, échauffant leur cœur et dissipant toute obscurité, les guidera par delà les choses du temps jusqu'au trône de la paix. Car par cela même pourtant qu'ils savent plus, ils sont plus aptes, ou ils le seraient, à aimer, s'ils se méprisaient véritablement eux-mêmes et avaient joie d'être méprisés par autrui -. »

I. Trithem. De scriptor. eccl. — 2. Incend. amoris,

Prologus.

s. Bonaventure, Card. et Doct. de VEgl. 1 23

Si longues que soient déjà ces pages, nous ne résistons pas au désir de citer les dernières paroles qu'on nous ait conservées de Bonaventure. De même que l'Ange de l'E- cole allait bientôt, à Fosse-Neuve, terminer ses œuvres et sa vie par l'explication du divin Cantique, le Séraphin son émule et son frère exhalait avec ces mots de l'épithalame sacré la dernière note de ses chants : « Le roi Salomon s'est fait un trône en bois du Liban; les colonnes en sont d'argent^ le siège en est d'or, les degrés tout de pourpre '. Le siège d'or, ajoutait notre saint, est la sagesse contemplative : elle n'appartient qu'à quiconque possède aussi les colonnes d'argent, à savoir les vertus affermissant l'âme; les degrés de pourpre sont la charité par où Ton monte vers les hauteurs et l'on descend dans les vallées -. «

Conclusion digne de Bonaventure ; fin d'un ouvrage sublime et pourtant inachevé, que déjà il n'avait pu rédiger lui-même ! « Hélas ! hélas ! hélas ! s'écrie plein de larmes le pieux disciple à qui nous devons ce dernier trésor, une dignité plus haute, et bientôt le départ de cette vie de notre seigneur et Maître ont arrêté la continuation de cette œuvre. » Et nous révélant d'une façon touchante les précautions prises par les fils pour ne rien laisser perdre des conférences que faisait le père : « Ce que je donne ici, déclare-t-il, est ce que j'ai pu d'une plume rapide dérober tandis qu'il parlait. Deux

l. Cant. m, Q-lo. — 2. Illuminationes Ecclesias in Hexaemeron, sermo xxin.

12 4. Le Temps après la Pentecôte.

autres avec moi pendant ce temps recueilJaient des notes, mais leurs cahiers sont restés difficilement lisibles pour autrui ; au lieu que quelques-uns des auditeurs ont pu relire mon exemplaire, et que le Maître luimcme et beaucoup d'autres en ont fait usage, ce dont m'est due reconnaissance. Et maintenant, après bien des jours, la permission et le temps m'en étant accordés, j'ai revu ces notes, ayant toujours dans l'oreille et devant les yeux la voix et les gestes du Maître; je les ai mises en ordre, sans rien ajouter toutefois qu'il n'eût dit, sauf l'indication de quelques autorités *. »

La dignité rappelée par le fidèle secrétaire est celle de cardinal evêque d'Albano, que Grégoire X, élu pour succéder à Clément IV après trois ans qu'avait duré le veuvage de l'Eglise, imposa en vertu de l'obéissance à notre Saint dont le crédit près du sacré Collège avait obtenu cette élection. Chargé de préparer les travaux du concile indiqué à Lyon pour le printemps de l'année 1274, il eut la joie d'assister à la réunion des deux Eglises latine et grecque que plus que personne il avait procurée. Mais Dieu voulut lui épargner l'amertume de constater combien peii devait durer un rapprochement qui eût été le salut de cet Orient qu'il aimait, et où le nom de Bonaventure, transformé en celui d'Eutychius, gardait encore son ascendant, deux siècles plus tard, au temps du concile de Florence. Le i3 juillet de cette

I. Illuminationes Ecclesis in Hexaemeron, Additiones.

s. Bonaventiire, Card. et Doct. de VEgî. i25

année 1274, en plein concile et sous la présidence du Pontife suprême, eurent lieu les plus solennelles funérailles que la terre eût jamais contemplées : J'ai grande douleur à ton sujet, mon frère Jonathas ^ s'écriait, devant l'Occident et l'Orient rassemblés dans une commune lamentation, le cardinal Pierre de Tarentaise, de l'Ordre de saint Dominique. Le séraphin avait rejeté son manteau de chair, et déployant ses ailes, après cinquante-trois ans donnés au monde, il rejoignait Thomas d'Aquin qui venait à peine de le précéder dans les cieux.

La brièveté des Leçons suivantes, consacrées seules longtemps à' Bonaventure, est compensée par leur élégante concision qui dit beaucoup en peu de mots.

BONAVENTURE naquit à Bagnorea en Toscane. Dans son enfance étant tombé en danger de la vie, sa mère fit vœu, s'il en échappait, de le consacrer à l'Ordre de saint François. En suite de quoi, devenu jeune homme, il fut sur sa demande admis parmi les Frères Mineurs ; là, sous Alexandre de Halès, il acquit bientôt une si parfaite science qu'au bout de sept ans il interprétait publiquement à Paris, aux applaudissements de tous, les livres des Sentences qu'il illustra

BONAVENTURA, Balneoregii in Etruria natus, cum infans incidisset in vitas periculum, mater ejus vovit, si inde evasisset, se eum Religioni beati Francisci dicaturam. Itaque adolescens in Ordinem Fratrum Minorum adscribi voluit : ubi Alexandre de Aies magistro, ad eam doctrince perfectionem brevi pervenit, ut septimo post anno libros Sententiarum Parisiis publice summa cum lau1 20 Le Temps après la Pentecôte.

de su Interpretatus : quos eliam prxclaris postea comraentariis illustravit. Post sex annos sui Ordinis generalis Minister Romas factus , ea prudent ise ac sanctitatis laude ministerium gessit, ut in omnium ore et admiratione esset.

ULTA scripsit, in quibus summam eruditionem cum pan pietatis ardore conjungens, lectorem docendo movet. Quem Gregorius Décimas, ejus sanctimoniae et sapientiae fama commotus, Cardinalem et Episcopum Albanensem creavit. Eumdem adhuc viventem beatus Thomas Aquinas sanctum appellavit. Cum enim vitam sancti Francisci scribentem comperisset : Sinamus, inquit, sanctum pro sancto laborare. Migravit e vita pridie idus julii, in Concilio Lugdunensi, quinquaginta très annos natus, multis editis miraculis. Quem Sixtus Quartus Pontifex Maximus retulit in Sanctorum numerum.

par la suite d'admirables commentaires. Six ans après, élu à Rome Ministre Général de son Ordre, il rempKt cette charge avec une telle renommée de prudence et de sainteté, qu'il devint l'objet de la louange et de l'admiration universelles.

1 L écrivit beaucoup dou1 vrages , dans lesquels unissant à la plus haute science une égale ardeur de piété, il émeut le lecteur en l'instruisant. Touché de son renom de sainteté et de sagesse, Grégoire X le créa cardinal évêque d'Albano. Il fut appelé saint de son vivant par le bienheureux Thomas d'Aquin. Car celui-ci l'ayant un Jour trouvé occupé à écrire la vie de saint François : « Laissons, dit-il, un saint travailler pour un saint. » Il cessa de vivre la veille des ides de juillet, au concile de Lyon, âgé de cinquante-trois ans. Ses miracles furent nombreux. Le Souverain Pontife Sixte IV l'a mis au nombre des Saints.

r.

us êtes entré dans la joie de votre Seigneur 1, ô Bonaventure ; quelles ne dois. Bonaventure, Card. et Doct. de VEgl. 1 2j

vent pas être maintenant vos délices, puisque, selon la règle que vous avez rappelée, « autant quelqu'un aime Dieu ici-bas, autant là-haut il se réjouit en lui i ! » Si le grand saint Anselme, auquel vous empruntiez cette parole, ajoutait que l'amour se mesure à la connaissance 2, 0 vous qui fûtes l'un des princes de la science sacrée en même temps que le Docteur de l'amour, montreznous qu'en effet toute lumière, dans l'ordre de grâce et dans celui de nature, n'a pour but que d'amener à aimer. En toute chose se cache Dieu 3; et toutes les sciences ont son Christ pour centre ^ ; et le fruit de chacune est d'édifier la foi, d'honorer Dieu, de régler les mœurs, de conduire à l'union divine par la charité sans laquelle toute notion reste vaine •'. Car, disiez-vous 6, toutes ces sciences ont leurs règles certaines et infaillibles, qui descendent comme autant de rayons de la loi éternelle en notre âme; et notre âme, entourée, pénétrée de tant de splendeurs, est par elle-même amenée, si elle n'est aveugle, à contempler cette lumière éternelle. Irradiation merveilleuse des montagnes de la patrie jusqu'aux plus lointaines vallées de l'exil "^ ! noblesse véritable du monde aux yeux de François votre séraphique père, et qui lui faisait appeler du nom de frères et de sœurs, comme vous le

I. BoNAv. De perfectione vitae, ad Sorores, vni. —

J. Anselm. Proslogion, XXVI. — 3. Bonav. De reducfione artiura ad theologiam. — 4. Illumipationes Eccl, t. — 5. De reduct. artium ad theolog. — 6. Itinerariura mentis in Deum, m. — 7. Psalm. lxxv, 5.

J2S Le Temps après la Pentecôte.

racontez, les moindres créatures • ; dans toutebeauté il découvrait la Beauté suprême, et aux traces laissées dans la création par son auteur il poursuivait partout le Bien-Aimé, se faisant de toute chose un échelon pour monter jusqu'à lui -.

Ouvre donc toi aussi les yeux, 6 mon âme! prête l'oreille, délie tes lèvres, dispose ton cœur, pour qu'en toute créature tu voies ton Dieu, tu l'entendes, tu le loues, tu l'aimes et l'honores, de peur que tout entier l'univers ne se lève contre toi •< pour ne t'être point réjouie dans les œuvres de ses mains *. Du monde ensuite qui est au-dessous de toi, qui n'a de Dieu que des vestiges ^ et sa présence en tant qu'il est partout 6, passe en toi-même, son image de nature ", réformée dans le Christ-Epoux 8- puis de l'image monte à la vérité du premier principe dans l'unité de l'essence ^ et la trinité des personnes 10, pour arriver au repos de la nuit sacrée où s'oublient, dans l'amour absorbant tout, le vestige et l'image ii. Mais tout d'abord sache bien que le miroir de ce monde extérieur te servira de peu, si le miroir intérieur de l'âme n'est purifié et brillant, si le désir ne s'aide en toi de la prière et de la contemplation pour aviver l'amour. Sache que ne sutîisent point ici la lecture sans l'onction, la spéculation sans la dévotion, le

I. Legenda sancti Francisci, viii. — 2. JbiJ. ix. —

3. Sap. V. 2 1. — 4. Psalm. xci, 5. — 5. Bonav. Itinerar. mentis in Deum, l. — 6. JbiJ. 11. — 7. IbiJ. ni. —

8. IbiJ. IV. — g. Ibid. V. — 10. Ibid. VI. — II. Ibid, s. Bonaventiire, Card. et Doct. de VEgl. 12g

travail sans la piété, la science sans la charité, rintelligehce sans l'humilité, l'étude sans la grâce ^ ; et lorsqu'entin l'élevant graduellement par l'oraison, la sainteté de .'a vie, les spectacles de la vérité, tu seras parvenue à la montagne où se révèle le Dieu des dieux 2 ; avertie par l'impuissance de ta vue d'ici-bas à porter des splendeurs dont la trop faible création n'a pu te révéler nulle trace, laisse assoupie ton intelligence aveuglée, passe par delà dans le Christ qui est la porte et la voie, interroge non plus le Maître mais l'Epoux, non l'homme mais Dieu, non la lumière mais le feu totalement consumant. Passé de ce monde avec le Christ au Père qui te sera montré 3, dis alors comme Philippe : // nous suffit ^.

Docteur séraphique, conduisez-nous par cette montée sublime dont chaque ligne de vos œuvres nous manifeste les secrets, les labeurs, les beautés, les périls. Dans la poursuite de cette divine Sagesse que, même en ses reflets les plus lointains, personne n'aperçoit sans extase, préservez-nous de la tromperie qui nous ferait prendre pour le but la satisfaction trouvée dans les rayons épars descendus vers nous pour nous ramener des confins du néant jusqu'à elle. Car ces rayons qui par eux-mêmes procèdent de l'éternelle beauté, séparés du foyer, détournés de leur fin, ne seraient plus qu'illusion, déception, occasion de vaine science ou de

2. Uid. I. — 3. JoHAN. XIV, 6, 8. •— 4. BoNAV. Itiner.

mentis in Deum, vu.

iPn Le Temps après la Pentecôte.

faux plaisirs. Plus élevée même est la science, plus elle se rapproche de Dieu en tant qu'objet de théorie spéculative, plus en un sens l'égarement reste à craindre; si elle distrait l'homme dans ses ascensions vers la Sagesse possédée et goûtée pour elle seule, si elle l'arrête à ses'propres charmes, vous ne craignez pas de la comparer à la vile séductrice qui supplanterait dans les affections d'un tîls de roi la très noble fiancée qui l'attend i. Et certes un tel affront, qu'il provienne de la servante ou de la dame d'honneur, en est-il moins sanglant pour une auguste souveraine ? C'est pourquoi vous déclarez que « dangereux est le passage de la science à la Sagesse, si l'on ne place au milieu la sainteté -. » Aidez-nous à franchir le périlleux défilé ; faites que toute science ne soit iamais pour nous qu'un moyen de la sainteté pour parvenir à plus d'amour.

Telle est bien toujours votre pensée dans la lumière de Dieu, 6 Bonaventure. S'il en était besoin, nous en aurions comme preuve vos séraphiques prédilections plus d'une fois manifestées dans nos temps pour les milieux où, en dépit de la fièvre qui précipite à l'action toutes les forces vives de ce siècle, la divine contemplation reste appréciée comme la meilleure part, comme le premier but et l'unique fin de toute connaissance. Daignez continuer à vos dévots et obligés clients une protection qu'ils estiment à son prix. Défendez comme autrefois, dans ses prérogatives et sa vie, tout l'Ordre reliI. lUuminationesEccl. il. — 2. IbU. xix.

s. Bon.iveyUure, Card. et Doct. de VEgî. i3 1

gieux plus que jamais battu en brèche de nos jours. Que la famille franciscaine vous doive encore de croître en sainteté et en nombre; bénissez les travaux entrepris dans son sein, aux applaudissements du monde,

Cour illustrer comme elles le méritent votre istoire et vos œuvres. Une troisième fois, et pour jamais s'il se peut enfin, ramenez l'Orient à l'unité et à la vie. Que toute l'E- glise s'échauffe à vos rayons ; que le feu divin si puissamment alimenté par vous embrase de nouveau la terre.

ENRi de Germanie, deuxième du nom quant à la royauté, premier quant à l'empire, fut le dernier représentant couronné de cette maison de Saxe issue d'Henri l'Oiseleur, à laquelle Dieu, au dixième siècle, confia la mission de relever l'œuvre de Charlemagne et de saint Léon III. Noble tige, où l'éclat des tieurs de sainteté qui brillent en ses rameaux l'emporte encore sur la puissance dont elle parut douée, quand elle implanta dans le sol allemand les racines des fortes institutions qui lui donnèrent consistance pour de longs siècles.

L'Esprit-Saint, qui divise comme il veut ses dons i , appelait alors aux plus hautes destinées la terre où, plus que nulle part, s'était montrée l'énergie de son action divine dans la transformation des peuples. Acquise au Christ par saint Boniface et les continuateurs de son œuvre, la vaste contrée qui s'étend au delà du Rhin et du Danube était devenue le boulevard de l'Occident, sur lequel durant tant d'années elle avait versé la dévastation et la ruine. Loin de songer à

Saint Henri, Empereur. i33

soumettre à ses lois les redoutables tribus qui l'habitaient, Rome païenne, au plus haut point de sa puissance, avait eu pour suprême ambition la pensée d'élever entre elles et l'Empire un mur de séparation éternelle; Rome chrétienne, plus véritablement souveraine du monde, plaçait dans ces régions le siège même du Saint-Empire Romain reconstitué par ses Pontifes. Au nouvel Empire de défendre les droits de la Mère commune, de protéger la chrétienté contre les barbares nouveaux, de conquérir à l'Evangile ou de briser les hordes hongroises et slaves, mongoles, lartares et ottomanes qui successivement viendront heurter ses frontières. Heureuse l'Allemagne, si toujours elle avait su comprendre sa vraie gloire, si surtout la fidélité de ses princes au vicaire de l'Homme-Dieu était restée à la hauteur de la foi de leurs peuples !

Dieu, en ce qui était de lui, avait soutenu magnifiquement les avances qu'il faisait à la Germanie, La fête présente marque le couronnement de la période d'élaboration féconde où l'Esprit-Saint, l'ayant créée comme à nouveau dans les eaux de la fontaine sacrée, voulut la conduire au plein développement de l'âge parfait qui convient aux nations. C'est dans cette période de formation véritablement créatrice que l'historien doit s'attacher principalement à étudier les peuples, s'il veut savoir ce qu'attend d'eux la Providence. Quand Dieu crée en effet, dans l'ordre de la vocation surnaturelle des hommes ou des sociétés comme dans celui de la nature elle-même, il dépose dès Tai34 Le Temps après la Pentecôte.

bord en son œuvre le principe de la vie plus ou moins supérieure qui doit être la sienne : germe précieux dont le développement, s'il n'est contrarié, doit lui faire atteindre sa tin ; dont par suite aussi la connaissance, pour qui sait l'observer avant toute déviation, manifeste clairement à l'endroit de l'œuvre en question la pensée divine. Or, maintes fois déjà nous l'avons constaté depuis l'avènement de l'Esprit sanctificateur, le principe de vie des nations chrétiennes est la sainteté de leurs origines : sainteté multiple, aussi variée que \2i multiforme Sagesse de Dieu dont elles doivent être l'instrument 1, aussi distincte pour chacune d'elles que le seront leurs destinées ; sainteté le plus souvent descendant du trône, et douée par là du caractère social que trop de fois plus tard revêtiront aussi les crimes des princes, en raison même de ce titre de princes qui les fait devant Dieu représentants de leurs peuples. Déjà aussi nous l'avons vu - ; au nom de Marie, devenue dans sa divine maternité le canal de toute vie pour le monde, c'est à la femme qu'est dévolue la mission d'enfanter devant Dieu les faviilles des nations ^ qui seront l'objet de ses prédilections les plus chères; tandis que les princes, fondateurs apparents des empires, occufent par leurs hauts faits l'avant-scène de histoire, c'est elle qui, dans le douloureux secret de ses larmes et de ses prières, féI. Eph. ni, lo ; I Petr. iv. io. — 2. Le Temps après la Pentecôte, T. III, Sainte Clotilde. — 3. Psalm. xxi,

Saint Henri, Empereur i35

conde leurs œuvres, élève leurs desseins audessus de la terre et leur obtient la durée.

L'Esprit ne craint point de se répéter dans cette glorification de la divine Mère; aux Clotilde, Radegonde et Bathilde, qui pour elle donnèrent en des temps laborieux les Francs à l'Eglise, répondent sous des cieux différents, et toujours à l'honneur de la bienheureuse Trinité, Mathilde, Adélaïde et Chunégonde, joignant sur leurs fronts la couronne des saints au diadème de la Germanie. Sur le chaos du dixième siècle, d'où l'Allemagne devait sortir, plane sans interruption leur douce figure, plus forte contre l'anarchie que le glaive des Othon, rassérénant dans la nuit de ces temps l'Eglise et le monde. Au commencement enfin de ce siècle onzième qui devait si longtemps encore attendre son Hildebrand, lorsque les anges du sanctuaire pleuraient partout sur des autels souillés, quel spectacle que celui de l'union virginale dans laquelle s'épanouit cette glorieuse succession qui, comme lasse de donner seulement des héros à la terre, ne veut plus fructifier qu'au ciel ! Pour la patrie allemande, un tel dénouement n'était pas abandon, mais prudence suprême ; car il engageait Dieu miséricordieusement au pays qm, du sein de l'universelle corruption, faisait monter vers lui ce parfumi d'holocauste : ainsi, à rencontre des revendications futures de sa justice , étaient par avance comme neutralisées les iniquités des maisons de Franconie et de Souabe, qui succédèrent à la maison de Saxe et niniitèreat pas ses vertus.

i36 Le Temps après la Pentecôte.

Que la terre donc s'unisse au ciel pour célébrer aujourd'hui l'homme qui donna leur consécration dernière aux desseins de l'éternelle Sagesse à cette heure de l'histoire ; il résume en lui l'héroïsme et la sainteté de la race illustre dont la principale gloire est de l'avoir, tout un siècle, préparé dignement pour les hommes et pour Dieu. Il fut grand pour les hommes, qui, durant un long règne, ne surent qu'admirer le plus de la bVavoure ou de l'active énergie grâce auxquelles, présent à la fois sur tous les points de son vaste empire, toujours heureux, il sut comprimer les révoltes du dedans, dompter les Slaves à sa frontière du Nord, châtier l'insolence grecque au midi de la péninsule italique; pendant que, politique profond, il aidait la Hongrie à sortir par le christianisme de la barbarie, et tendait au delà de la Meuse à notre Robert le Pieux une main amie qui eût voulu sceller, pour le bonheur des siècles à venir, une alliance éternelle entre l'Empire et la fille aînée de la sainte Eglise.

Epoux vierge de la vierge Chunégonde, Henri fut gra'nd aussi pour Dieu qui n'eut jamais de plus fidèle lieutenant sur la terre. Dieu dans son Christ était à ses yeux l'unique Roi, l'intérêt du Christ et de' l'Eglise la seule inspiration de son gouvernement, le service de l'Homme-Dieu dans ce qu'il a de plus parfait sa suprême ambition. Il comprenait que la vraie noblesse, aussi bien que le salut du monde, se cachait dans ces cloîtres où les âmes d'élite accouraient pour éviter l'universelle ignominie et conjurer tant de ruines. C'était la pensée qui, au lendemain

Saint Henri, Empereur.

i37

de son couronnement impérial, l'amenait à Cluny, et lui faisait remettre à la garde de l'insigne abbaye le globe d'or, image du monde dont la défense venait de lui être contiée comme soldat du vicaire de Dieu; c'était l'ambition qui le jetait aux genoux de l'Abbé de Saint- Vannes de Verdun, implorant la grâce d'être admis au nombre de ses moines, et faisait qu'il ne revenait qu'en gémissant et contraint par l'obéissance au fardeau de l'Empire.

Voici la notice, forcément incomplète, consacrée par l'Eglise à saint Henri.

HENRI surnommé le Pieux fut d'abord duc de Bavière, puis roi de Germanie et ensuite empereur des Romains. Portant ses désirs au delà des bornes étroites d'un royaume temporel, il ambitionna la couronne de l'immortalité, et pour l'obtenir se fit le serviteur zélé du Roi éternel. Promu donc à l'Empire, il mit tous ses soins à accroître la religion, relevant avec une magnificence plus grande qu'auparavant les églises que les infidèles avaient détruites, et les enrichissant de nombreuses largesses et de biens-fonds. Des monastères, d'autres lieux de dévotion, furent établis par lui ou le virent augmenter leurs revenus. Il fit tributaire de saint Pierre et du Pontife

HE N R I c u s, cognomento Plus, e duce Bavariœ rex Germanise, ac postmodum Romanorum imperator, temporalis regni non contentas angustiis, pro adipi.-- cenda immortalitatis corona sedulam asterno Régi exhibuitservitutem. Adepto enim imperio, religioni amplificandas studiose incumbens, ecclesias ab infidelibusdestructas magnificentius reparavit, plurimisque Jargitionibus et praediis locupletavit. Monasteria, aliaque loca pia vel ipse aïdificavit, vel assignatis redditibus auxit. Episcopatum Bambergensem, hasreditariis opibus fundatum, beaîo Petro, Ro3 s Le Temps après la Pentecôte.

manoque Pontifici vectigalem fecit. BeneJiclum bclavum, a quo imperii coronam acceperat, profugum excepit, suaeque sedi restituit.

IN Cassinensi monasterio gravi detentus infirmitate, a sancto Bénédicte, insigni miraculo, sanatus est. Romanam E c c 1 e s i am amplissimo diplomate muneratus, eidem tuendae bellum adversus Graecos suscepit, et Apuliam, diu ab illis possessam, recuperavit. Nihil sine precibus aggredi solitus, Angelum Domini sanctosque Martyres tutelares pro se pugnantes ante aciem interdum vidit. Divina autem protectus ope, barbaras nationes precibus magis quam armis expugnavit. Pannoniamadhuc infidelem, tradita Stephano régi sorore sua in uxorem, eoque baptizato, ad Christi fidem perduxit. Virginitatem, rare exemple, matrimonio junxit, sanctamque Cunegundam, conjugem suam, propinquis ejus. morti proximus, illibatam restituit.

romain l'évéché de Bamberg, qu'il avait fondé de ses biens patrimoniaux. Benoît VIII, qui lui avait donné la couronne impériale, ayant dû prendre la fuite, trouva près de lui asile et fut par lui rétabli sur son siège.

SAINT Benoît le guérit par un insigne miracle dans le monastère du Cassin où une grave maladie le faisait soufl^ir. L'Eglise Romaine fut l'objet de ses libéralités consignées dans un important diplôme ; il entreprit pour la défendre une guerre contre les Grecs, et leur reprit la Fouille qu'ils occupaient depuis longtemps. La prière était la compagne habituelle de -toutes ses entreprises ; aussi vit-il plus d'une fois l'Ange du Seigneur et les saints Martyrs combattre pour sa défense en tête des armées. A l'aide de cette protection divine, ce fut par ses prières plus que par les armes qu'il vainquit les nations barbares. Il amena à la foi de Jésus-Christ la Hongrie jusque-là infidèle, en mariant sa sœur au roi Etienne qui reçut le baptême. Il donna le rare exemple de la virginité dans la vie conjugale, et, près de mourir, rendit Chunégonde son épouse à la famille de celle-ci telle qu'il l'avait reçue.

Saint Henri, Empereur.

i3g

CE fut avec une prudence souveraine qu'il disposa toutes choses à l'honneur et l'utilité de l'Empire. La Gaule, l'Italie, la Germanie gardèrent partout les traces illustres de sa religieuse munificence. De tous côtés se répandait au loin le très suave parfum de son héroïque vertu. Plus illustre par sa sainteté que par le sceptre, ayant achevé les labeurs de sa vie, il fut enfin appelé par le Seigneur aux récompenses du royaume des cieux l'an du salut mil vingt-quatre. On ensevelit son corps dans l'église des saints Apôtres Pierre et Paul à Bamberg, et aussitôt Dieu qui voulait le glorifier permit que de nombreux miracles éclatassent à cette tombe, lesquels avant été prouvés par la suite, Eugène III l'inscrivit au nombre des Saints.

DENIQUE rébus omnibus, quae ad imperii honorem et utilitatem pertinebant, summa prudentiadispositis, et illustribus per Galliam. Italiam et Germaniam, religiosae munificentia? vestigiis passim relictis, postquam heroicae virtutis suavissimum odorem longe lateque diffuderat, sanctitate quam sceptro clarior, ad regni cœlestis praemia, consummatis vitas laboribus. a Domino vocatus est, anno salutis millesimo vigesimoquarto. Cujus corpus in ecclesia beatorum Apostolorum Pétri et Pauli bambergae conditum fuit ; statimque ad ejus tumulum multa miracula, Deo ipsum glorificante. patrata sunt : quibus postea rite probatis, Eugenius Tertius Sanctorum numéro iilum adscripsit.

PAR moi régnent les rois, par moi les princes exercent V empire ^ . Cette parole descendue des cieux, vous l'avez comprise, 6 Henri ! En des temps pleins de crimes, vous avez su où étaient pour vous le conseil et la force'-. Gommé Salomon vous ne vouliez que la Sagesse, et comme lui vous avez expérimenté

VIII, l5-l6. — 2. Ihid. 14.

140 Le Temps après la Pentecôte, qu'avec elle se trouvaient aussi les richesses et la gloire et la magnificence ' ; mais plus heureux que le fils cie David, vous ne vous êtes point laissé détourner de la Sagesse vivante par ces dons inférieurs qui, dans sa divine pensée, étaient plus l'épreuve de votre amour que le témoignage de celui qu'elle-" même vous portait. L'épreuve, 6 Henri, a été convaincante: c'est jusqu'au bout que vous avez marché dans les voies bonnes, n'excluant dans votre âme loyale aucune des conséquences de l'enseignement divin ; peu content de choisir comme tant d'autres des meilleurs les pentes plus adoucies du chemin qui mène au ciel, c'est par le milieu des sentiers de la justice '^ que, suivant de plus près l'adorable Sagesse, vous avez fourni la carrière en compagnie des parfaits.

Qui donc pourrait trouver mauvais ce qu'approuve Dieu, ce que conseille le Christ, ce que l'Eglise a canonisé en vous et dans votre noble épouse? La condition des royautés de la terre n'est pas lamentable à ce point que l'appel de l'Homme-Dieu ne puisse parvenir à leurs trônes; l'égalité chrétienne veut que les princes ne soient pas moins libres que leurs sujets de porter leur ambition au delà de ce monde. Une fois de plus, au reste, les faits ont montré dans votre personne, que pour le monde même la science des saints est la vraie prudence ^. En revendiquant votre droit d'aspirer aux premières places dans la maison du Père qui est aux cieux, droit fondé pour tous les enfants de ce Père souverain

Saint Henri, Empereur. 141

sur la commune noblesse qui leur vient du baptême, vous avez brillé comme un phare éclatant sous le ciel le plus sombre qui eût encore pesé sur TEglise, vous avez relevé les âmes que le sel de la terre, affadi, foulé aux pieds, ne préservait plus de la corruption 1. Ce n'était pas à vous sans doute qu'il appartenait de reformer directement le sanctuaire; mais, premier serviteur de la Mère commune, vous saviez faire respecter intrépidement ses anciennes lois, ses décrets nouveaux toujours dignes de l'Epoux, toujours saints comme l'Esprit qui les dicte à tous les âges : en attendant la lutte formidable que l'Epouse allait engager bientôt, votre règne interrompit la prescription odieuse que déjà Satan invoquait contre elle.

En cherchant premièrement pour vous le royaume de Dieu et sa justice-, vous étiez loin également de frustrer votre patrie d'origine et le pays qui vous avait appelé à sa tète. C'est bien â vous entre tous que l'Allemagne doit l'affermissement chez elle de cet Empire qui fut sa gloire parmi les peuples, jusqu'à ce qu'il tombât dans nos temps pour ne plus se relever nulle part. Vos œuvres saintes eurent assez de poids dans la balance des divines justices pour l'emporter, lorsque depuis longtemps déjà vous aviez quitté la terre, sur les crimes d'un Henri IV et d'un Frédéric II, bien faits pour compromettre à tout jamais l'avenir de la Germanie. Du trône que vous occupez dans les cieux, jetez un regard de commisération sur ce vaste doI. Matth. y, i3-i6. — 2. Ibid. VI, 33.

14' Le Temps après la Pentecôte.

maine du Saint-Empire, qui vous dut de si beaux accroissements, et que l'hérésie a désagrégé pour toujours; confondez les constructeurs nouveaux venus d'au delà de l'Oder, que l'Allemagne des beaux temps ne connut pas, et qui voudraient sans le ciment de Tantique foi relever à leur profit les grandeurs du passé; préservez d'un aftaissement plus douloureux encore que celui dont nous sommes les témoins attristés, les nobles parties de l'ancien édifice restées à grand'peine debout parmi les ruines. Revenez, ô empereur des grands â^es, combattre pour l'E- glise; ralliez les débris de la chrétienté sur le terrain traditionnel des intérêts communs à toute nation catholique: et cette alliance, que votre haute politique avait autrefois conclue, rendraau monde la sécurité, la paix, la prospérité que ne lui donnera point l'instable équilibre avec lequel il reste à la merci de tous les coups de la force.

ouRONNÉ de puissance et de grâce, le Carmel élève sa tète parfumée audessus des flots qui baignent le rivage de la terre où se sont accomplis les mystères du salut. Les montagnes de Galilée descendant du Nord, celles de Judée venant du Midi, se joignent en Samarie sur la chaîne assez courte qui tire de lui son nom : elles semblent ainsi faire converger vers lui tous leurs grands souvenirs; et l'on dirait que par la situation dominante de son promontoire au centre même du littoral sacré, il a pour mission d'annoncer au loin sur la mer d'Occident l'Orient divin qui s'est levé du sein des ténèbres '.

c( Au jour de mon amour, je t'ai introduite de l'Egypte en la terre du Carmel "-^ », dit le Seigneur à la tille de Sion, comme si ce seul nom résumait à ses yeux tous les biens de la terre des promesses; et quand les crimes du peuple élu menacent d'amener la ruine sur la Judée : « J'ai vu le Carmel désert, s'écrie le Prophète, et toutes ses villes détruites au souffle de la fureur de Dieu ^. » Mais voici qu'au sein de la gentilité une Sion plus

144 ^e Temps après la Pentecôte.

aimée succède à la première; huit siècles à l'avance, Isaie la reconnaît à la gloire du Liban devenue sienne, à la beauté du Carmel et de Saron qui lui est donnée * ; et dans le Cantique sacre les suivantes de l'Epouse, célébrant pour l'Epoux celle qui sans retour a ravi son cœur, chantent que «. sa tête est comme le Carmel, et sa chevelure comme les fils précieux de ia pourpre du roi tressés avec soin dans les eaux colorantes-. »

La pèche des coquillages fournissant la royale couleur était, en enét, abondante au cap Carmel. Près de là également, et affleurant les pentes de la noble montagne, coulait le Cison, fameux par la victoire de Debbora sur les Chananéens dont il avait roulé les cadavres ^, en attendant que Madian succombât à son tour dans la même plaine où Sisara avait senti la puissance de celle qu'on appelait la Mère en Israël^. Présage redoutable pour le funeste serpent de l'Eden : contre Madian Gédéon aussi n'avait marché qu'au nom de la femme terrible comme une armée rangée en bataille '•', et dont le signe avait été pour lui la douce toison rafraîchie par la céleste rosée dans la sécheresse de la terre entière ^. Et comme si cette plaine glorieuse d'Esdrelon, qui vient mourir au pied du Carmel, ne devait offrir aux horizons de ses divers sommets, aux échos de ses multiples vallées, que les prophétiques figures et les titres variés de ia triomphatrice annoncée

21. — 4. IbiJ. 7. — 5. Cant. vi, 3, 9. — 6. JuDic. vu,

Notre-Dame du Mont-Cay^mel. 145

dès le premier jour du monde : non loin d'Esdrelon quelques défilés conduisent à Béthulie, terreur des Assyriens, qu'illustra Judith, la joie d'Israël et Vhonneur de son peuple 1 ; tandis que dans les hauteurs du septentrion se cache Nazareth, blanche cité, fleur de la Galilée '^.

Quand son amour se jouait dans l'affermissement des collines et des monts ••, reternelle Sagesse avait en effet choisi le Carmel pour être, aux siècles des figures, l'apanage anticipé de la fille d'Eve qui briserait la tête de l'ancien ennemi. Aussi, lorsque le dernier des longs millénaires de l'attente eut commencé de dérouler ses interminablesanneaux, quand l'aspiration des nations * devenue plus instante obtint du Seigneur l'épanouissement de l'esprit prophétique dont cette époque parut marquée, ce fut au sommet de la montagne prédestinée qu'on vit le père des Propriétés venir dresser sa tente et observer l'horizon.

Les triomphes de David, les gloires de Salomon n'étaient plus; le sceptre de Juda, brisé par le schisme des dix tribus, menaçait prématurément d'échapper à ses mains; Baal régnait en Israël. Image de l'aridité des âmes, une sécheresse persistante épuisait partout les sources de la vie. Hommes et animaux près de leurs citernes vides attendaient la mort, lorsque Elle deThesbé, convoquant tout le peuple sur le Carmel et l'arI. Judith, xv, 10. — 2. Hieron. Epist. xlvi, Paulae et Eiistochii ad Marcellam. — 3. Prov. VUI, 22-3l. —

140 Le Temps après la Pentecôte.

rachant à ses docteurs de mensonge, rassembla en lui les vœux de cette foule c^ui représentait le genre humain. Prosterne au faîte du mont le front dans la poussière, raconte l'Ecriture même, il dit à son serviteur : « Va, et vois du côté de la mer. » Lui donc étant allé, et avant regardé, revint dire: « Il n'y a rien. » El'ie lui dit: <l Retourne. » Et jusqu'à sept fois il fut fait ainsi. Or à la septième fois, voici qu'un petit nuage comme le pied d'un homme s'élevait de la mer i.

Nuée bénie, sortie de l'amertume des flots et toute de douceur, elle monte, docile au moindre soutfie venu du ciel, légère et humble au-dessus du lourd et immense océan; elle tempère les feux qui brûlaient la terre, enferme en soi le soleil, et rend au monde agonisant la vie, la grâce et la fécondité. Déjà l'envoyé promis, le Fils de l'homme marque en elle son empreinte, et cette empreinte rappelle par sa forme au serpent maudit le talon qui doit l'écraser. Le Prophète, en qui se personnifie l'humanité, sent à cette vue la main de Dieu renouveler sa jeunesse ^ ; sous la bienheureuse pluie qui déjà inonde les vallées, il s'élance au-devant du char portant le roi d'Israël 3. H traverse en courant la grande plaine d'Esdrelon, et le terme de sa course est Je^rahel, la ville au nom plein de mystère; car c'est là, dit Osée, que les enfants d'Israël et de Juda retrouveront un seul chef au grand jour des fils de

i. III Reg. xviii. — 2. Psalm en, 5. — 3 III Reg.

Notre-Dame du Alont-Carmel. i4y

Dieu 1 qui verra les noces éternelles du Seigneur avec un peuple nouveau 2.

Mais le mystère continue de s'affirmer dans sa divine ampleur. Bientôt Sunam, cité voisine de Jezrahel et patrie de V Epouse 3, nous montre la Mère dont l'enfant était mort, traverser dans un sens opposé à celui d'Elie la plaine qu'il avait parcourue triomphant sous l'impulsion de l'Esprii-Saint, et derechef monter au Carmel pour implorer la résurrection de ce fils qui là encore nous figurait tous *.

Déjà cependant le char de feu avait enlevé Elle de cette terre; aux derniers jours, avant de goûter la mort, il reparaîtra, pour joindre en compagnie d'Hénoch le témoignage des Patriarches et des Prophètes à celui de l'E- glise touchant l'Epoux né de celle que signifiait la nuée ^. En attendant, son disciple Elisée, investi du manteau et de l'esprit du père sur les bords du Jourdain, avait aussitôt pris lui-même possession de l'auguste montagne c devenue comme la principauté, le titre domanial des enfants des Prophètes, depuis que la Reine des Prophètes s'y était manifestée.

Désormais le Carmel fut sacré pour tous ceux dont les espérances de l'humanité tenaient le regard au-dessus de la terre. Gentils aussi bien que descendants d'Israël, philosophes ' et princes s, y vinrent en pèlerins

12 ; III Reg. I, 3. — 4. IV Reg. iv, S-Sy. — 5. Apoc.

XI, 7. — 6. IV Reg. II, 25. — 7. Jamblic. Vita Pythagor. III. — 8. Tacit. Hist. II. lxxviii.

J4S Le Temps après la Pentecôte.

adorer le Dieu sans idole et méditer sur les destinées du monde. Les âmes d'élite de l'Eglise de l'attente, qui jusque-là erraient déjà nombreuses par les montagnes et dans les solitudes ', aimèrent à choisir leur lieu de prière et de repos dans les mille grottes que leur ouvraient ses tiancs ; car les antiques traditions y remplissaient plus qu'ailleurs de leur majesté le silence des forets, et la Vierge qui devait enfanter s'y annonçait à ses parfums. Le culte de la douce souveraine de la terre et des cieux fut véritablement à tout jamais fondé dès lors; et la tribu de ses dévots clients, les ascètes du Carmel, pouvait s'appliquer la parole qui fut dite par Dieu plus tard aux pieux descendants de Réchab : « Il ne manquera point d'homme de cette race pour se tenir devant moi tous les jours 2. »

Lorsqu'entin les réalités succédèrent aux ligures, lorsque le ciel eut répandu sa rosée et que le Juste fut sorti de la nuée 3, bientôt on le vit, son œuvre achevée, remonter vers le Père; mais il laissait au monde la divine Mère, et il envoyait l'Esprit-Saint à l'Eglise: et le moindre triomphe de cet Esprit d'amour, qui parlait par les Prophètes autrefois *, n'était point de révéler Marie aux nouveaunés de la glorieuse Pentecôte. « Quel ne fut pas, disions-nous alors, le bonheur de ceux des néophytes auxquels il fut donné, en cette heureuse journée, d'approcher d'une si auguste reine, de la Vierge-Mère, à qui il avait

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