L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 39)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

I. Heb. xî, 38 — 1. Jerem. «xv, 19. — 3. Isai.

XLv, 8. — 4. Symbol. Constantinop.

Notre-Dame du Mont-Carmel i ^g

été donné de porter dans ses chastes flancs celui qui était l'espérance d'Israël ! Ilscontemplèrent les traits de la nouvelle Eve, ils entendirent sa voix, ils éprouvèrent le sentiment filial qu'elle inspire à tous les disciples de Jésus. Dans une autre saison, la sainte Liturgie nous parlera de ces hommes fortunés i. » Or c'est aujourd'hui que cette annonce est réalisée. Dans les Leçons de la fête, l'Eglise tout à l'heure nous dira qu'entre tous, les disciples d'EIie et d'Elisée, devenus chrétiens à la première prédication des Apôtres, sentirent croître leur vénération pour la Vierge bénie dont il leur fut loisible de recueillir les paroles si suaves, de goûter l'inetfable intimité. Plus que jamais affectionnés à la montagne où, moins fortunés qu'eux pourtant, leurs pères avaient vécu d'espérance, ils y construisirent, au lieu même d'où Elie avait vu la nuée monter de la mer, un oratoire qui fut dédié dès lors à la très pure Vierge, et leur valut le nom de Frères de la bienheureuse Marie du Mont-Carmel '-.

Au douzième siècle, à la suite de l'établissement du royaume latin de Jérusalem, beaucoup de pèlerins d'Europe venant augmenter le nombre des solitaires de la sainte montagne, il parut bon de donner à leur vie, jusque-là plus érémitique que conventuelle, une forme mieux en rapport avec les habitudes des Occidentaux; ce fut alors que le légat Aimeric Malafaida, patriarche d'Antioche, les réunit en communauté sous l'auI. Le Temps pascal, t. IH, p. 326, — 2. Lectiones ir Nocturni.

/5o Le Temps après la Pentecôte.

torité de saint Berthold qui, le premier, reçut à cette occasion le titre de Prieur général. Le Bienheureux Albert, patriarche de Jérusalem et également légat apostolique, acheva dans les premières années du siècle suivant l'œuvre cl'Aimeric, en donnant une Règle fixe à l'Ordre qui commença de se répandre en Chypre, en Sicile et dans les pays d'au delà de la mer, favorisé par les princes et les chevaliers revenus de Terre Sainte. Bientôt même, Dieu abandonnant les chrétiens d'Orient au châtiment mérité par leurs fautes, les représailles des Sarrasins victorieux devinrent telles en ce siècle de malheur pour la Palestine, qu'une assemblée plénière, tenue au Carmel sous Alain le Breton, décréta l'émigration totale, ne laissant à la garde du berceau de l'Ordre que quelques" affamés du martyre. L'année même où elle se consommait (1245), Simon Stock fut élu Général dans le premier Chapitre d'Occident, réuni à Aylesford en Angleterre.

Simon était désigné à ce choix par les luttes heureuses qu'il avait précédemment soutenues pour la reconnaissance de l'Ordre, que nombre de prélats, s'appuyant des récentes décisions du concile de Latran, rejetaient comme nouveau en Europe. NotreDame même avait alors pris en mains la cause des Frères, et obtenu d'Honorius III le décret de confirmation qui fut l'origine première de la fête de ce )our. Or, ce'n'était là ni le commencement, ni la fin des faveurs de la très douce Vierge pour la famille qui si longtemps avait vécu comme

Notre-Dame dit Mont-Carmel. i5i

à l'ombre de la nuée mystérieuse, obscure comme elle dans son humilité, sans autre lien ni prétention que l'imitation de ses œuvres cachées et la commune contemplation de sa gloire. Elle-même avait voulu sa sortie du milieu d'un peuple infidèle, comme avant la fin de ce même siècle treizième, elle donnera ordre à ses Anges de transporter en terre catholique sa bénie maison de Nazareth. Que les hommes d'alors, que les historiens de nos temps à vue toujours si courte en aient eu ou non la pensée : les deux translations s'appelaient, comme elles se complètent et s'expliquent mutuellement, comme l'une et l'autre vont être pour notre Europe le point de départ des plus insignes faveurs du ciel.

Dans la nuit du i5 au i6 juillet de l'année I25i, la gracieuse souveraine du Carmel confirmait à ses fils par un signe extérieur le droit de cité qu'elle leur avait obtenu en ces régions nouvelles où les amenait leur exode; maîtresse et mère de tout l'Ordre religieux, elle leur conférait de ses augustes mains le scapulaire, vêtement distinctif jusque-là de la plus grande et de la plus ancienne des familles religieuses de l'Occident. Saint Simon Stock qui recevait de la Mère de Dieu cet insigne, ennobli encore par le contact de ses doigts sacrés, l'entendait en même temps lui^dire ; « Quiconque « mourra dans cet habit, ne souffrira point « les flammes éternelles. »

Mais ce n'était point seulement contre le feu sans fin de l'abîme, que devait s'exercer en faveur de ceux qui porteraient le pieux

'j52 Le Temps après la Pentecôte.

habit la toute-puissance suppliants de la divine Mère. En i3i6, lorsque de toutes les âmes saintes s'élevaient au ciel d'ardentes prières pour obtenir à l'Eglise la cessation du veuvage désastreux et prolongé qui avait suivi la mort de Clément V. la Reine des Saints se montrait à Jacques d'Euze que le monde allait saluer bientôt du nom de Jean XXII; elle lui annonçait sa prochaine élévation au pontihcat suprême, et en même temps lui recommandait de publier le privilège d'une prompte délivrance du purgatoire qu'elle avait obtenu de son Fils divin pour ses enfants du Carmel. « Moi leur « Mère, je descendrai par grâce vers eux le n samedi qui suivra leur mort, et tous ceux « eue je trouverai dans le purgatoire je les « délivrerai et les emmènerai à la montagne « de l'éternelle vie « Ce sont les propres paroles de Notre-Dame, citées par JeanXXll dans la bulle où il en rend témoignage, et qui fut dite sabbatine en raison "du jour désigné par la glorieuse libératrice comme celui où s'exercerait le miséricordieux privilège.

Nous n'ignorons point les tentatives faites dans le but d'ébranler l'authenticité de ces concessions du ciel; mais le temps, qui nous est si étroitement mesuré, ne nous permet pas de suivre dans leurs détails infinis ces luttes stériles; L'attaque du principal des adversaires, le trcp renommé Launoy, fut condamnée par le Siège apostolique; et après comme avant ces contradictions, les Pontifes romains confirmèrent maintes fois de leur autorité suprême, autant qu'il en

Notre-Dame du Mont-Carmel, i53

pouvait être besoin, la substance et la lettre même des précieuses promesses On trouvera dans les ouvrages spéciaux Ténumération des nombreuses indulgences par lesquelles ils voulurent enrichir toujours plus la famille du Carmel, et faire écho de cette terre à la faveur dont elle jouit au ciel. La munificence de Marie, la pieuse gratitude de ses fils pour l'hospitalité que leur donnait l'Occident, l'autorité enfin des successeurs de Pierre, rendirent bientôt ces richesses spirituelles accessibles au peuple entier des chrétiens, par l'institution de la Confrérie du saint Scapulaire qui fait entrer ses membres en participation des mérites et privilèges de tout l'Ordre des Carmes. Qui dira les grâces, souvent merveilleuses, obtenues par" l'humble vêtement ? Qui pourrait compter aujourd'hui les fidèles enrôlés dans la milice sainte ? Lorsque Benoît XIII, au xvni* siècle, étendit la fête du lô juillet à l'Eglise entière, il ne fit pour ainsi dire que consacrer officiellement l'universalité de fait que le culte de la Reine du Carmel avait conquise presque partout dès lors.

Voici l'exposé de la sainte Liturgie sur l'historique et l'objet de cette fête.

LORSQUE au saint jour de la Pentecôte les Apôtres, inspirés d'en haut, parlaient diverses langues et faisaient de nombreux miracles en invoquant le très auguste nom de Jésus, on rapporte que de nombreux disciples des saints

CM sacra Pentecostes die Apostoli, coelitus afflati, variis linguis !oquerentur, et invocato augustissimo Jesu nomine, mira multa patrarent : viri plurimi (ut fertur), qui vestigiissanci54 Le Temps après la Pentecôte.

torum Prophetarum V.Wx ac Elisei institerant, et Johannis Baptistae praeconio ad Christi adventum comparât! fuerant, rerum veritate perspecta atque probata. Èvangelicam fidem confestim amplexati sunt, ac peculiari quodam atTectu beatissimam Virginem(cujuscollocjuiis ac familiaritate féliciter frui potuere) adeo venerari cœperunt, ut primi omnium in eo montis Carmeli loco, ubi Elias ûlim ascendentem nebulam, Virginis typo insignem, conspexerat, eidem purissim» Virgini sacellum construxerint.

D novura ergo sacel/\ lum saepe quotidie convenientes, ritibus piis, precationibus ac laudibus beatissimam Virginem. velut singularem Ordinis tutelam colebant. Quamobrem Fratres b e a t ae Mariae de Monte Carnielo passim ab omnibus appellari cœperunt. eumque titulum Summi Pontifices non modo confirmarunt, sed et indulgentias peculiares lis, qui eo titulo vel Ordinem, vel Fratres singulos nuncuparent, concessere. Nec vero nomenclaturam tantum magnificentissima

prophètes Elie et Elisée, préÎares par la prédication de ean-Baptiste à l'arrivée du Christ, ayant vu et reconnu la vérité, embrassèrent aussitôt la foi de l'Evangile. Or la bienheureuse Vierge, dont il leur fut loisible de goûter les entretiens et la familiarité, devint pour eux en ces heures fortunées l'objet d'un amour si spécial et d'une vénération si profonde, que les premiers de tous, à l'endroit de la montagne du Carmel où Elie autrefois avait vu monter la nuée figure de la Vierge, ils construisirent une chapelle à cette même Vierge très pure.

Tous les jours ils se réunissaient souvent dans le nouvel oratoire, honorant par de pieuses cérémonies, des prières et des louanges la bienheureuse Vierge comme singulière protectrice de leur Ordre. Aussi, de divers côtés, commencèrent-ils à être appelés par tout le monde Frères de la bienheureuse Marie du mont Carmel. Les Souverains Pontifes confirmèrent cette appellation, et même accordèrent des indulgences particulières à ceux qui la donneraient soit à l'Ordre, soit à chacun des Frères. Mais ce ne fut pas seulement le nom et la protection que

Notre-Dame du Mont-Carmel. i55

leur donna la très magnifique Vierge : l'insigne du saint Scapulaire fut remis par elle au bienheureux Simon d'Angleterre, pour que ce vêtement du ciel fît reconnaître le saint Ordre et le gardât contre les maux suspendus sur sa tête. Cet Ordre étant autrefois inconnu en Europe, beaucoup faisaient instance auprès d'Honorius III pour sa suppression ; mais la très pieuse Vierge Marie s'apparut de nuit a Honorius, et lui fit savoir qu'il eût à couvrir de sa bienveillance l'institut et ses membres.

CE n'est pas seulement dans le siècle présent que la bienheureuse "Vierge voulut signaler par des privilèges nombreux un Ordre qui lui est si cher : partout trouvent crédit sa miséricorde et sa puissance ; et c'est une pieuse croyance que, dans le siècle futur, la faveur de son maternel amour console au milieu des flammes du purgatoire, et conduit au plus vite à la céleste patrie ses fils de la confrérie du Scapulaire, qui ont observé la légère abstinence et les quelques prières à eux marquées, en gardant la chasteté selon leur état. En reconnaissance donc de tant et de si grands bienfaits, l'Ordre a établi pour être célébrée à perpétuité

Virgo tribuit et tutelam ; verum et insigne sacri Scapularis, quod beato Simoni Anglico praebuit, ut ccelesti hac veste Ordo ille sacer dignosceretur, et a malis ingruentibus protegeretur. Ac demum cum olim in Europa Ordo esset ignotus. et ob id apud Honorium Tertium non pauci pro illius exstinctione instarent, adstitit Honorio noctu piissima Virgo Maria, planeque jussit. ut institutum et homines bénigne complecteretur.

ON in hoc tantum saeculo Ordinem sibi

praerogativis beatissima Virgo insignivit ; verum et in alio (cum ubique et poîentia et misericordia plurimum valeat)filios in Scapularis societatem relatos, qui abstinentiam modicam, precesque paucas eis praescriptas frequentarunt, ac pro sui status ratione castitatem coluerunt, materno plane affectu, dum igné purgatorii expiantur, solari, ac in cœlestem patriam obtentu suo quantocius pie creditur efferre. Tôt ergo tantisque benericiis Ordo cumulatus, solemnem beatissimae V i r g i n i s

i56 Le Temps après la Pentecôte.

Commemorationem rilu perpetuo ad ejusdem Virginis gloriam quotannis celebrandam instituit.

tous les ans en son honneur cette solennelle commémoration de la bienheureuse Viarge.

,EiNE du Carmel, agréez les vœux de l'E- glise de la terre qui aujourd'hui vous dédie ses chants. Quand le monde gémissait dans l'angoisse d'une attente sans tin, vous étiez déjà" son espoir. Bien impuissant encore à pénétrer vos grandeurs, il aimait pourtant, sous ce règne des figures, à vous parer des plus nobles symboles ; la reconnaissance anticipée aida'it en lui l'admiration à vous former comme une auréole surhumaine de toutes les notions de beauté, de force et de grâce que lui suggérait la vue des sites les'plus enchanteurs, des plaines en fleurs, des cimes boisées, des vallées fertiles, de ce Carmel principalement dont le nom signifie plantation du- Seigneur. Sur son sommet, nos pères, qui savaient que la Sagesse a son trône dans la nue i, hâtèrent de leurs désirs ardents l'arrivée du signe sauveur - ; c'est là qu'à leurs prières tut enfm donné ce que l'Ecriture nomme la science parfaite, ce qu'elle désigne comme la connaissance des grandes routes des nuées ^. Et quand Celui qui fait son char * et son palais ^ de l'obscurité de la nue, se fut dans un avenir moins éloigné manifesté par elle à l'œil exercé du père des Prophètes, on vit les plus saints personnages de l'humanité se

Eccli XXIV, 7 — 2. Ibid. XLHi, 24 n, 16. — 4. Psalm

3. Job.

cm. 3.-5. III Reg. vni, la

Notre-Dame du Mont-Carmel. iSj

réunir en troupe d'élite dans les solitudes de la montagne oénie, comme autrefois Israël au désert, pour observer les moindres mouvements de la nuée mystérieuse ' , recevoir d'elle leur unique direction dans les sentiers de cette vie, leur seule lumière dans la longue nuit de l'attente -.

O Marie, qui dès lors présidiez ainsi aux veilles des armées du Seigneur, qui jamais ne leur fîtes un seul jour défaut ^ : depuis qu'en toute vérité Dieu est par vous descendu ^ ce n'est plus seulement le pays de Judée, mais toute la terre, que vous couvrez comme une nuée répandant l'abondance et les bénédictions ^. Vos antiques clients, les fils des Prophètes, en firent l'heureuse expérience, lorsque, la terre des prom.esses devenue infidèle, ils durent songer un jour à transplanter sous d'autres cieux leurs coutumes et leurs traditions; ils constatèrent alors que jusqu'en notre extrême Occident la nuée du Carmel avait versé sa rosée fécondante, que partout aussi sa protection leur tiestait acquise. Cette fête, ô Mère divine, est l'authentique monument de leur reconnaissance, accrue encore par les bienfaits nouveaux dont votre munificence accompagna cet autre exode des derniers restes d'Israël Et nous les fils de la vieille Europe, c'est à bon droit que nous faisons écho à l'expression de leur pieuse allégresse; car depuis que leurs tentes se sont posées autour des collines où sur Pierre est bâtie

I. Num. IX, i5-23. — 2. Psalm. civ, 39. — 3 Exod.

xni, 22. — 4. Ibid. XXXIV, 5,-5. Eccli. xxiv, 6.

i5S Le Temps après la Pentecôte.

la nouvelle Sion, la nuée s'est épanchée de toutes parts en pluies plus que jamais précieuses ', refoulant à l'abîme les flammes éternelles, éteignant les feux du séjour de l'expiation.

En même temps donc que nous joignons pour vous notre reconnaissance à la leur, daignez, Mère de la divine grâce, acquitter envers eux la dette de notre gratitude. Protégez-les toujours. Gardez-les dans nos temps malheureux où les sévices du Sarrasin sont dépassés, en résultats de mort, par l'hypocrisie calculée des modernes persécuteurs. Que non seulement la vieille tige garde la vie dans ses racines profondes, mais" que ses vénérables rameaux saluent sans cesse l'accession de nouvelles branches portant comme leurs aînées, ô Marie, les fleurs et les fruits qui vous plaisent. Maintenez au cœur des fils l'esprit de retraite et de divine contemplation qui fut celui de leurs pères à l'ombre de la nue ; faites que leurs sœurs aussi restent fidèles aux traditions de tant de nobles devancières, sous tous les cieux où l'Esprit les a multipliées pour en même temps conjurer l'orage et attirer les bénédictions qui descendent de la nuée mystérieuse. Puissent les austères parfums de la sainte montagne continuer d'assainir autour d'elle l'air que tant de miasmes corrompent ; puisse le Carmel offrir toujours à l'Epoux le type des beautés qu'il aime à trouver en sa bien-aimée !

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'il n'est commandé à personne de suivre les Saints jusqu'aux extrémités où les conduit l'héroïsme de leurs vertus, ils n'en demeurent pas moins, du haut de ces inaccessibles sommets, les guides de ceux qui marchent par les sentiers moins laborieux de la plaine. Comme l'aigle en présence de l'astre du jour, ils ont fixé de leur regard puissant le Soleil de justice; et s'enivrant de ses divines splendeurs, ils ont vers lui dirigé leur vol bien au delà de la région des nuages sous lesquels nos faibles yeux se réjouissent de pouvoir tempérer la lumière. Mais, si ditférent que puisse être son éclat pour eux et pour nous, celle-ci ne change pas de nature, à la condition d'être pour nous comme pour eux de provenance authentique. Quand la débilité de notre vue nous expose à prendre de fausses lueurs pour la vérité, considérons ces amis de Dieu ; si le courage nous fait défaut pour les imiter en tout dans l'usage de la liberté que les préceptes nous laissent, conformons du moins pleinement notre manière de voir à leurs appréciations : leur vue est plus sûre, car elle porte plus loin; et leur sainteté n'est autre chose que la rectitude avec laquelle ils suivent sans vaciller,

j6o Le Temps après la Pentecôte.

jusqu'à son foyer même, le céleste ravon dont nous ne pouvons soutenir qu'un retlet amoindri. Que surtout les feux follets de ce monde de ténèbres ' ne nous égarent pas au point de prétendre contrôler" à leur vain éclat les actes des Saints : l'oiseau de nuit préférera-t-il son jugement à celui de l'aigle touchant la lumière ?

Descendant du ciel très pur de la sainte Liturgie jusqu'aux plus humbles conditions de la vie chrétienne, la lumière qui conduit Alexis par les sommets du plus haut détachement se traduit pour tous dans cette conclusion q^ue formule l'Apôtre : « Quiconque « prend temme ne pèche pas, ni non plus la « vierge qu'il épouse ; ceux-là pourtant con« naîtront les tribulations de la chair, et je « voudrais vous les épargner. Voici donc ce « que je dis, mes Frères : le temps est « court; en conséquence, que ceux qui ont « des épouses soient comme n'en ayant pas, « et ceux qui pleurent comme ne pleurant « pas, et ceux qui se réjouissent comme ne « se réjouissant pas, et ceux qui achètent « comme ne possédant pas, et ceux qui « usent de ce monde comme n'en usant « point; car la figure de ce monde passe 2».

Elle ne passe point si vite cependant cette face changeante du monde et de son histoire, que le Seigneur ne se réserve toujours de montrer en sa courte durée que ses paroles à lui ne passent jamais '^. Cinq siècles après la mort glorieuse d'Alexis, le

i. E|Dh. VI, 12. — 2. I Cor. VII, 28-3 1. — 3. Matth.

Saint Alexis, Confesseur

Dieu éternel pour qui les distances ne sont rien dans l'espace et les temps, lui rendait au centuple la postérité à laquelle il avait renoncé pour son amour. Le monastère qui sur l'Aventin garde encore son nom joint à celui du martyr Boniface, était devenu le patrimoine commun de l'Orient et de l'Occident dans la Ville éternelle; les deux grandes familles monastiques de Basile et de Benoît unissaient leurs rameaux sous le toit d'Alexis; et la semence féconde cueillie à son tombeau par l'évèque-moine saint Adalbert engendrait à la foi les nations du Nord.

Voici la très co'j.rte notice consacrée par l'Eglise à notre héros.

ALEXIS, noble entre tous les Romains, se distinguait plus encore par son amour pour Jésus-Christ. Sur un particulier avertissement de Dieu, la première nuit de ses noces il laissa vierge son épouse, et entreprit le pèlerinage des églises illustres de l'univers. Il était resté inconnu dix-sept ans dans ces pérégrinations , lorsque un jour, à Edesse de Syrie, son nom fut divulgué par une image de la très sainte Vierge Marie. Quittant donc la contrée, le navire sur lequel il était monté vint aborder au port de Rome même. Reçu par son père dans sa propre maison comme un pauvre

ALEXius Romanorum nobilissimus, propter eximium Jesu Christi amorem prima nocte nuptiarum peculiari Dei monitu relinquens intactam sponsam, illustrium orbis terras ecclesiarum peregrinationem suscepit. Quibus in itineribus cum ignotus septemdecim annos fuisset, aiiquando apud Edessam, Syriaï urbem, per imaginera sanctissimas Mariae Virginis , e)us nomine divulgato, inde navi discessit. Ad portum Romanum appulsus, a pâtre suo tamquam alienus pauper hospitio accipii62 Le Temps après la Pentecôte.

tur : npud quem omnibus incognilus, cum decemet septem annos vixisset, reiicto scripto sui nominis, sanguinis, ac totius vitae cursu, migravit in coelum , Innocentio Primo Summo Pontifice.

étranger, il y vécut dix-sept autres années sans que personne le reconnût, jusqu'à ce que, sous le pontificat d'Innocent I", il passa au ciel, laissant par écrit l'indication de son nom, de sa race et des diverses circonstances de sa

rOMME DE Dieu, c'est le nom que vous donna le ciel, 6 Alexis, celui sous lequel rOrient vous distingue, et que Rome même a consacré par le cnoix de l'Epître accompagnant aujourd'hui l'oblation du grand Sacrifice 1 ; nous y voyons en effet l'Apôtre appliquer ce beau titre à son disciple Timothee, en lui recommandant les vertus que vous avez si éminemment pratiquées. Titre sublime, qui nous montre la noblesse des cieux à la portée des habitants de la terre ! Vous l'avez préféré aux plus beaux que le monde puisse offrir. Il vous les présentait avec le cortège de tous les bonheurs permis par Dieu à ceux qui se contentent de ne pas l'offenser. Mais votre âme, plus grande que le monde, dédaigna ses présents d'un jour. Au milieu de l'éclat des fêtes nuptiales, vous entendîtes ces harmonies qui dégoûtent de la terre, que, deux siècles plus tôt, la noble Cécile écoutait, elle aussi, dans un autre palais de la cité reine. Celui qui voilant sa divinité quitta les joies de la céleste Jérusalem et n'eut pas même où reposer sa tête '^, se révélait à votre cœur si pur 3 ; et, en

;. I Tim. VI, II. — 2. Matth. viii,20. — 3. Ibid.y, 8.

Saint Alexis, Confesseur. i63

même temps que son amour, entraient en vous les sentiments qu'avait Jésus-Christ i. Usant de la liberté qui vous restait encore d'opter entre la vie parfaite et la consommation d'une union de ce monde, vous résolûtes de n'être plus qu'étranger et pèlerin sur la terre -, pour mériter de posséder dans la patrie l'éternelle Sagesse 3. O voies admi! râbles ! ô mystérieuse direction de cette Sagesse du Père pour tous ceux qu'a conquis son amour * ! On vit la Reine des Anges applaudir à ce spectacle digne d'eux ^, et révéler aux hommes sous le ciel d'Orient le nom illustre que leur cachaient en vous les livrées de la sainte pauvreté. Ramené par une fuite nouvelle après dix-sept ans dans la patrie de votre naissance, vous sûtes y demeurer par la vaillance de votre foi comme dans une terre étrangère 6. Sous cet escalier de la maison paternelle aujourd'hui l'objet d'une vénération attendrie , en butte aux avanies de vos propres esclaves, mendiant inconnu pour le père, la mère, l'épouse qui vous pleuraient toujours, vous attendîtes dix-sept autres années, sans vous trahir jamais, votre passage à la céleste et seule vraie patrie ^. Aussi Dieu s'honora-t-il luimême d'être appelé votre Dieu ^, lorsque, au moment de votre mort précieuse, une voix puissante retentit dans Rome, ordonnant à tous de chercher l'Homme de Dieu.

Souvenez-vous, Alexis, que la voix ajouta

I. Philipp. II, 5. — 2. Heb. xi, l3. — 3. Prov. iv, 7.

— 4. Rom. XI. 33. — 5. I Cor. iv, 9. — 6. Heb. xi, 9.

— 7. Ibid. 16. — 8. Ibid.

i64 Le Temps après la Pentecôte,

au sujet de cet Homme de Dieu qui était vous-même : ^( Il priera pour Rome , et sera exaucé. » Priez donc pour l'illustre cité qui vous donna le jour, qui vous dut son salut sous le choc des barbares, et vous entoure maintenant de plus d'honneurs à coup sûr qu'elle n'eût fait, si vous vous étiez borné à continuer dans ses murs les traditions de vos nobles aïeux ; l'enfer se vante de l'avoir arrachée pour jamais à la puissance des successeurs de Pierre et d'Innocent : priez, et que le ciel vous exauce à nouveau contre les modernes successeurs d'Alaric. Puisse le peuple chrétien, à la lumière de vos actes sublimes, s'élever toujours plus audessus de la terre ; conduisez-nous sûrement par retrait sentier i à la maison du Père qui est aux cieux.

E croyons pas que l'Esprit-Saint, dans son désir d'élever nos âmes au-dessus de la terre, n'ait que mépris pour les corps. C'est l'homme tout entier qu'il a reçu mission de conduire à l'éternité bienheureuse, comme tout entier l'homme est sa créature et son temple ^. Dans l'ordre de la création matérielle, le corps de l'Homme-Dieu fut son chef-d'œuvre ; et la divine complaisance qu'il prend dans ce corps très parfait du chef de notre race, rejaillit sur les nôtres dont ce même corps, formé par lui au sein de la Vierge toute pure, a été dès le commencement le modèle. Dans l'ordre de réhabilitation qui suivit la chute, le corps de l'Homme-Dieu fournit la rançon du monde ; et telle est l'économie du salut, que la vertu du sang rédempteur n'arrive à l'âme de chacun de nous qu'en passant par nos corps avec les divins sacrements, qui tous s'adressent aux sens pour leur demander l'entrée. Admirable harmonie de la nature et de la grâce, qui fait qu'elle-même celle-ci honore l'élément

i66 Le Temps après la Pentecôte.

matériel de notre être au point de ne vouloir élever 1 ame qu'avec lui vers la lumière et les cieux ! Car dans cet insondable mystère de la sanctification, les sens ne sont point seulement un passage : eux-mêmes éprouvent l'énergie du sacrement, comme les facultés supérieures dont ils sont les avenues ; et l'àme sanctifiée voit dès ce monde l'humble compagnon de son pèlerinage associé à cette dignité de la filiation divine, dont l'éclat de nos corps après la résurrection ne sera que l'épanouissement.

C'est la raison qui élève à la divine noblesse de la sainte charité les soins donnés au prochain dans son corps; car. inspirés par ce motif, ils ne sont autres que l'entrée en participation de l'amour dont le Père souverain entoure ces membres, qui sont pour lui les membres d'autant de fils bien-aimés. J'ai été malade et vous tn'ave:^ visité ^, dira le Seigneur au dernier des jours, montrant bien qu'en effet, dans les infirmités mêmes de la déchéance et de l'exil, le corps de ceux

au'il daigne appeler ses frères ^ participe e la propre dignité du Fils unique engendré au sein du Père avant tous les âges. Aussi l'Esprit, chargé de rappeler les paroles du Sauveur à l'Église 3, n'a-t-il eu garde d'oublier celle-ci ;"tombée dans la bonne terre des âmes d'élite i, elle a produit cent pour un en fruits de grâce et d'héroïque dévouement. Camille de Lellis l'a recueillie avec amour ; et par ses soins la divine semence

I. Matth. XXV. ?6. — 2. Heb. ii, 11-17. — 3. JoSaint Camille de Lellis, Confesseur. i6y

est devenue un grand arbre i offrant son ombre aux oiseaux fatigués qu'arrête plus ou moins longuement la"^ souffrance, ou pour lesquels l'heure du dernier repos va sonner. L'Ordre des Clercs réguliers Ministres des infirmes, ou du bien mourir, mérite la reconnaissance de la terre ; depuis longtemps celle des cieux lui est acquise, et les Anges sont ses associés, comme on l'a vu plus d'une fois au chevet des mourants.

Le récit liturgique de la vie de Camille est assez étendu pour nous dispenser d'y rien ajouter.

r^ AMILLE naquit à Bucchia^-' nico , ville du diocèse de Chieti. Il était de la noble famille des Lellis. Sa mère était sexagénaire quand elle le mit au monde ; au temps qu'elle le portait, il lui sembla pendant son repos qu'elle donnait naissance à un petit enfant muni sur la poitrine du signe de la croi.x; et conduisant une troupe d'enfants qui portaient le même signe. Dans sa jeunesse il suivit le métier des armes, et se laissa quelque temps aller au.x vices du siècle. Mais à la vingt-cinquième année de son âge, il fut éclairé d'une telle grâce d'en haut et saisi d'une telle douleur d'avoir offensé Dieu.

CAMiLLUS Bucclanici Theatinae diœcesis oppido ex nobili Lelliorum familia natus est matre sexagenaria , cui gravidas visum est per quietem, puerulum Crucis signo in pectore munitum, et agmini puerorum idem signum gestantium praeeuntein , se peperisse. Adolescens rem militarem secutus, sœculi vitiis aliquamdiu induisit, donec vigesimum quintum agens œtatis annum, tanto supernœ gratis lumine, divinœque offensae dolore correptus fuit, ut uberrimo lacrymarum imbre illico perfusus, anteactas

ih8 Le Temps après la Pentecôte.

vitac sordes indesinenter abstergere, novumque induere nominem firmiter decreverit. Quare ipso, quod id contigit, Purificationis beatissimae Virginis festo die, ad Fratres Minores, quos Capuccinos vocant, convolans, ut eorura numéro adscriberetur , summis precibus exoravit. Voti compos semel atque iterum factus est ; sed fœdo ulcère, quo aliquando laboraverat, in ejus tibia iterato recrudescente, divinae Providentiae majora de eo disponentis consilio humiliter se subjecit, suique Victor, illius Religionis bis expetitum, et susceptum habitum bis dimisit.

ROMAM profectus , in nosocomium , quod Insanabilium dicitur, receptus est : cujus etiam administrationem , o b perspectas ejus virtutes sibidemandatam, summa integritate ac sollicitudine vere paterna peregit. Omnium aegrorum servum se reputans, eorum sternere lectulos, sordes tergere, ulceribus mederi, agonique extremo piis precibus et cohortationibus opem ferre

que soudain, tout en larmes, il résolut irrévocablement de laver les souillures de sa vie passée et de revêtir l'homme nouveau. C'était la fête de la Purification de la bienheureuse Vierge ; le jour même, accourant chez les Frères Mineurs Capucins, il les supplia instamment de le recevoir parmi eux. Une première et une seconde fois sa prière fut exaucée; mais un ulcère repoussant , dont il avait souffert autrefois à la jambe, ayant aux deux fois reparu et empiré, il se soumit humblement au dessein de la divine Providence qui avait sur lui de plus grandes vues. Vainqueur de lui-même, par deux fois donc il demanda l'habit de cet Ordre, et par deux fois, après l'avoir reçu, il le quitta.

P ARTI pour Rome, il y fut ^ reçu dans l'hôpital dit des Incurables. Tel était l'éclat de ses vertus, qu'on lui en confia même l'administration, ce dont il s'acquitta en toute intégrité et avec une sollicitude véritablement paternelle. Se regardant comme le serviteur de tous les malades, il faisait leurs lits, les nettoyait. soignait leursplaies, et dans leur dernière agonie les soutenait par ses prières et ses pieuses exhortations , dans ces soins qui lui étaient

Saint Camille de Lellis, Confesseur. i6g

habituels, il donna d'illustres exemples de patience admirable , de force invincible, d'héroïque charité. Mais il comprit bientôt de quel secours la connaissance des lettres pouvait lui être pour cet unique objet de ses pensées, le soulagement des âmes au milieu des dangers du dernier combat ; à trentedeux ans donc il ne rougit pas de revenir au milieu des enfants s'adonner à l'étude des premiers éléments de la grammaire. Elevé par la suite au sacerdoce, il s'adjoignit quelques compagnons, et. en dépit des efforts contraires de l'ennemi du genre humain , jeta les premiers fondements de la Congrégation des Clercs réguliers Ministres des infirmes. Une voix du ciel partie de l'image du Christ en croix, laquelle même, admirable prodige ! détacha ses mains du bois et les tendit vers lui, était venue merveilleusement l'affermir. Camille obtint pour son Ordre l'approbation du Siège apostolique ; les membres s'astreignaient par un quatrième vœu très ardu à servir les malades même atteints de la peste. Il parut bien que cet institut était singulièrement agréable à Dieu et profitable au salut des âmes ; car saint Philippe Néri, confesseur de Camille,

solemne habuit ; quibus in muneribus praeclara praebuit admirabilis patientias, invictas fortitudinis, et heroicae charitatis exempla. Verum cum animarum in extremis periclitantium, quod unice intendebat, levamini subsidium litterarum plurimum conferre intelligeret, triginta duos annos natus , in primis grammaticae elementis tirocinium inter puerositerum subire non erubuit. Sacerdotio postea rite initiatus, nonnuUis sibi adjunctis sociis, prima jecit Congregationis Clericorum Regularium infirmis Ministrantium fundamenta. irrito conatu obnitentehumani generis hoste; nam Camillusccelesti voce e Christi crucifixi, manus etiam de ligno avulsas admirando prodigio protendentis, simulacro emissa mirabiliter confirmatus, Ordinem suum a Sede Apostolica approbari obtinuit ; sodalibus quarto obstrictis maxime arduo voto, infirmis. quos etiam pestis infecerit, ministrandi. Quod institutum, quam foret Deo acceptum, et animarum saluti proficuum. sanctus Philippus Nerius, qui Cai-jo Le Temps après la Pentecôte.

millo a sncris confessionibus erat, comprobavit, dum ejus alumnis decedenlium agoni opem ferentibus Angeles suggerentes verba saepius se vidisse testatus est.

ARCTIORIBUS hisce vinculis aegrotantium minislerio mancipalus, mirum est qua alacritate, nuilis fractus laboribus, nuliis deterritus vitae periculis, diu noctuque ad supremum usque spiritiim. eorum commodis vigilaverit. Omnibus omnia factus, vilissima quaeque officia demississimo obsequio, flexisque pTeriimque genibus, veiuti Christum ipsiim cerneret in infirmis, hilari promptoque anirao arripiebat ; utque omnium indigentiis praesto esset, generaiem Ordinis praefecturam, cœlique delicias, quibus in contemplatione defixus affluebat, sponte dimisit. Paternus vero illius erga miseros amor tum maxime eftulsit, dum et Urbs contagioso morbo primum , deinde extrema annonae laboraret inopia, et NoK-e in Campania dira pestis grassaretur. Tanta denique in Deum et proxiraum charilateexarsit, ut

attesta que souvent il avait vu les Anges suggérer à ses disciples auprès des mourants les paroles qu'ils devaient employer.

VOUE par ces liens plus étroits au service des malades, on ne saurait dire quelle merveilleuse ardeur, de jour et de nuit jusqu'à son dernier souille, sans se lasser d'aucune fatigue, sans redouter aucun danger de la vie, il déploya pour leurs intérêts. Tout à tous, on le voyait d'un esprit prompt et joyeux dans la plus profonde humilité s'arroger près d'eux les plus vils offices, souvent à genoux, comme s'il eût vu le Christ dans les malades ; pour être mieux à la disposition de tous en leurs besoins, il renonça spontanément au gouvernement général de l'Ordre et aux délices célestes dont il était inondé dans la contemplation. Son paternel amour pour les malheureux brilla surtout, lorsque Rome fut éprouvée par une maladie contagieuse que suivit une disette extrême, et lorsque à Noie en Campanie une cruelle

Îeste exerça ses ravages, elle fut enfin la flamme de sa charité envers Dieu et le prochain, qu'il mérita d'être appelé un Ange et d'éprouSaint Camille de Lellis, Confesseir

ver en divers dangers de ses voyages le secours des Anges. Doué du don de prophétie et de la grâce des guérisons, il connut aussi les secrets des cœurs ; à sa prière on vit tantôt se multiplier les vivres, et tantôt l'eau se changer en vin. Epuisé de veilles, de jeiines, de travaux assidus, n'ayant plus , semblait-il, que la peau et les os, il supporta aussi courageusement cinq maladies également longues et cruelles, qu'il appelait les miséricordes du Seigneur; enfin à l'heure qu'il avait annoncée, la veille des ides de juillet de l'an du salut mil six cent quatorze, muni des Sacrements, il s'endormit à Rome dans le Seigneur en la soixante-cinquième année de son âge, entre les très doux noms de Jésus et de Marie, à ces mots: Que l'apparition du Christ Jésus te soit douce et festive. Il fut illustré par plusieurs miracles, et Benoît XIV l'inscrivit solennellement dans les fastes des Saints. Selon le vœu des prélats du monde catholique, et sur l'avis de la Congrégation de» Rites sacrés, Léon XIII l'a déclaré Patron des hôpitaux et des malades en tous lieux, ordonnant d'invoquer son nom dans les litanies des agonisants, nium hospitalium et infirme

Angélus nuncupari, et Angclorum opem in varie itinerum discrimine experiri promereretur. Prophétise dono , et gratia sanitatum prœditus, arcana quoque cordium inspexit ; ejusque precibus nunc cibaria multiplicata sunt, nunc aqua in vinum conversa. Tandem vigiliis, jejuniis, et assiduis attritus laboribus, cum pelle tantum et ossibus constare videretur, quinque molestis œque ac diutinis morbis, quos misericordias D o m i n i appellabat, fortiter toleratis, Sacramentis munitus, Romae inter suavissima Jesu et Marise nomina, ad ea verba : Mitis atque festivus Christi Jesu tibi adspectus appareat : qua prasdixerat hora, obdormivit in Domino, pridie idus julii. anno salutis millesimo sexcentesimo decimo quarto, aetatis suœ sexagesimo quinto : quem pluribus illustrem miraculis Benedictus Decimusquartus solemni ritu Sanctorum faslis adscripsit ; et Léo Decimustertius, ex sacrorum catholici orbis antistitum veto, ac Rituum Congregationis consulto, cœlestem omrum ubique degentium

JJ2 Le Temps après la Pentecôte.

Patronum declaravit, ipsiusque nomen in agonizantium lilaniis invocari praecepit.

A NGE de la charité, quelles voies ont été ^ les vôtres sous la conduite du divin Esprit! Il fallut un long temps avant que la vision de votre pieuse mère, quand elle vous portait, se réalisât; avant de paraître orné du signe de la Croix et d'enrôler des compagnons sous cette marque sacrée, vous connûtes la tyrannie du maître odieux qui ne veut que des esclaves sous son étendard, et la passion du jeu faillit vous perdre. O Camille, à la pensée du péril encouru alors, ayez pitié des malheureux que domine l'impérieuse passion ; arrachez-les à la fureur funeste qui jette en proie au hasard capricieux leurs biens, leur honneur, leur repos de ce monde et de l'autre. Votre histoire montre qu'il n'est point de liens que la grâce ne brise, point d'habitude invétérée qu'elle ne transforme : puissent-ils comme vous retourner vers Dieu leurs penchants, et oublier pour les hasards de la sainte charité ceux qui plaisent à l'enfer! Car, elle aussi, la charité a ses risques, périls glorieux qui vont jusqu'à exposer sa vie comme le Seigneur a donné pour nous la sienne : jeu sublime, dans lequel vous fûtes maître, et auquel plus d'une fois applaudirent les Anges. Mais qu'est-ce donc que l'enjeu de cette vie" terrestre, auprès du prix réservé au vainqueur? Selon la recommandation de l'Evangile que l'Eglise nous fait lire aujourd'hui en votre honneur, puissions-nous tous à votre exemple aimer nos frères comme le Christ

Saint Camille de Lellis, Confesseur. l'y 3

nous a aimés • ! Bien peu, dit saint Augustin 2, ont aujourd'hui cet amour qui accomplit toute la loi ; car bien peu s'aiment pour que Dieu soit tout en tous 3. Vous l'avez eu cet amour, ô Camille ; et de préférence vous l'avez exercé à l'égard des membres souffrants du corps mystique de l'Homme-Dieu, en qui le Seigneur se révélait plus à vous, en qui son règne aussi approchait davantage. A cause décela, l'Eglise reconnaissante vous a choisi pour veiller, de concert avec Jean de Dieu, sur ces asiles de la souffrance qu'elle a fondés avec les soins que seule une mère sait déployer pour ses fils malades. Faites honneur à la confiance de la Mère commune. Protégez les HôtelsDieu contre l'entreprise d'une laïcisation inepte et odieuse, qui sacrifie jusqu'au bienêtre des corps à la rage de perdre les âmes des malheureux livrés aux soins d'une philanthropie de l'enfer. Pour satisfaire à nos misères croissantes, multipliez vos fils ; qu'ils soient toujours dignes d'être assistés des Anges. Qu'en quelque lieu de cette vallée d'exil vienne à sonner pour nous l'heure du dernier combat, vous usiez de la précieuse prérogative qu'exalte aujourd'hui la Liturgie sacrée, nous aidant par l'esprit de la sainte dilection à vaincre l'ennemi et à saisir la couronne céleste *.

I. JoHAN, XV, 12. — 2. Homilîa diei. AuG. In Joh.

tract. Lxxxiii. — 3. I Cor. xv, 28. — 4. Collecta diei.

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ouR la deuxième fois le septénaire brille au Cycle en juillet, illuminant les cieux, fécondant la terre. Plus heureuse que Félicité, Symphorose précède dans l'arène les sept tils c]u'elle offre au Seigneur. Du trône où déjà il règne, couronné le premier du diadème des martyrs, Gétulius, l'ancien tribun, le père de cette illustre famille, applaudit aux combats où sa race puise une noblesse plus grande que celle du vieux patriciat, où Rome conquiert une éternité plus vraie que celle qu'avaient rêvée pour elle ses héros et ses poètes. Nature à la fois corrompue et brillante, sceptique et superstitieuse, le césar Hadrien, qui dans la circonstance présidait en personne à la défaite des divinités de l'empire, était bien l'image d'une société déséquilibrée que le christianisme pouvait seul redresser par la fermeté de ses dogmes et l'héroïsme de ses martyrs. Le prince du monde K dont la rage toujours maladroite avait obtenu du fantasque empereur une

a

Ste Symphoros^e et ses sept Fils, AI art. ijS

sentence à laquelle en d'autres temps il se fût refusé, sentit bientôt la vérité de la fière réplique que le césar s'était attirée en menaçant d'immoler la femme forte à ses dieux : « Tes dieux, avait dit Symphorose, ne peuvent me recevoir en sacrifice; mais si tu me fais consumer par les flammes moi et mes fils pour le nom du Christ mon Dieu, c'est alors que je brûlerai bien plus ardemment encore tes démons. » L'exécution de la mère et des fils fut en effet le signal d'une grande paix, dont l'Eglise profita pour étendre considérablement le règne du Seigneur Jésus, seul empire éternel i. Jérusalem, trompée par un dernier faux messie, venait de perdre jusqu'à son nom; mais l'Eglise recueillait toutes les gloires de la Synagogue qui avait autrefois produit la mère des'Machabées.

Le Dieu pour qui mille ans sont comme un jour 2, et qui harmonise les temps sur son V^rbe éternel 3, réservait d'autres gloires à ce i8 juillet où le sang du témoignage avait si grandement ennobli la terre. C'est à pareil jour qu'en l'année 1870, le concile œcuménique du Vatican, présidé par l'immortel Pie IX, définissait dans sa Constitution Pastor œternus la pleine, suprême et immédiate puissance du Pontife romain sur toutes les Eglises, et prononçait aussi l'anathème contre quiconque ne reconnaîtrait pas l'infaillibité personnelle du même Pontife romain parlant ex cathedra, c'est-à-dire définissant la doctrine comme Pasteur uniI. Dan. II, 44. — 2. Psalm. lxxxix. 4. - 3. Heb.

77^ Le Temps aprcs la Pentecôte.

versel en ce qui touche la foi ou les mœurs. Il est à remarquer qu'en ces mêmes jours, au dimanche du milieu de juillet, les Grecs célèbrent la commune mémoire des six premiers conciles généraux de Nicée, Constantinople, Ephèse, Chalcédoine, deuxième et troisième de Constantinople. Nous sommes donc, à cette période du Cycle, en pleines fêtes de lumière ; ici encore le soleil matériel, qui plus que jamais déploie ses splendeurs, n'est que l'image du vrai soleil des âmes.

Mais ne l'oublions point : ici-bas c'est surtout le martyre, acte suprême de la foi, qui mérite et produit la lumière. Et de même que, dans ce monde immense des astres qui nous entourent, l'espace ajouté aux espaces n'empêche point le rayon parti des limites extrêmes d'arriver à nôtre œil au moment précis voulu par l'éternelle Sagesse : ainsi dans l'ordre des réalités supéneures de la §râce, le choc qui produit la lumière a son écho, prévu en Dieu, par delà les siècles accumulés, pour faire briller cette bienheureuse lumière à l'heure dite. Ne doutons pas que la Sagesse qui, du trône de son éternité, se joue en notre humble terre ^ avec le poids, la mesure et les nombres-, ne rapproche intimem.ent dans les divines données de son jeu sublime les deux i8 juillet de l'année i3(3 et de l'année 1870. Enfants de lumière-* exilés pour un temps au pays des ténèbres, estimons à leur prix les rajons qui viennent jusqu'à nous des collines éternelles: ils sont

I. Prov. vni, 3i. — 2. Sap. xi, 21. — ?. Eph. v, 8.

Ste Symphovose et ses sept Fils, Mart.

la grâce excellente que l'apôtre Jacques, frère du Seigneur, nous montre descendant du grand Dieu qu'il appelle, en tant que source de tout don parfait, le Père des lumières ^ ; ils sont le prix du sang que nos pères ont versé pour défendre et dégager toujours plus, dans son ampleur divine, la parole confiée par le Verbe à l'Eglise.

On trouvera bien court le récit dédié par la sainte Liturgie à l'immortel combat qui a consacré cette journée.

SYMPHOROSE de Tibur, épouse du martyr Gétulius, en eut sept fils : Crescent, Julien, Némésius, Primitivus, Justin, Stactéus et Eugène. Ils furent tous arrêtés avec leur mère, sous l'empereur Hadrien, comme faisant profession de la foi chrétienne. Leur piété demeurant invincible au milieu de tourments nombreux et divers, la mère, qui avait été pour ses fils la maîtresse de la foi, fut aussi leur guide au martyre. On la précipita, une grosse pierre au cou, dans le fleuve; son frère Eugène recueillit le corps et l'ensevelit. Le lendemain de ce jour, qui était le quinze des calendes d'août, les sept frères, attachés au poteau, furent tous mis à mort en

SVMPHOROSA Tiburtina, Getulii martyris uxor, ex eo septem filios peperit, Crescentium, Julianum, Nemesium, Primitivum, Justinum, Stacteum, et Eugenium : qui omnes propter christianae fidei professionem una cum matre, Adriano imperatore, comprehensi sunt. Quorum pietas multis variisque tentata suppliciis, cum stabilis permaneret, mater, qux filiis fidei magistra fue - rat, dux eisdem ad raartyrium exstitit. Nam saxo ad collum alligato, in profluentera dejicitur . cujus corpus conquisitum a fratre ejus Eugenio sepelitur. Postridie ejus diei, qui fuit decicV Le Temps après la Pentecôte.

moquinto calendas augusti, scptem fratres singuli ad palum alligati, varie sunt intertecti. Crcscentio giittur ferro transfigitur: Juliano pectus confoditur : Nemesio cor transverberatur : Primitivo trajicitur umbilicus: Justinus mcmbratim secalur : Stact e u s telis configitur : Eugenius a pectore in duas partes dividitur. Ita octo hostiae Deo gratissimae sunt immolatœ. Corpora in altissimam foveam projecta sunt via Tiburtina, nono ab Urbe lapide: quae postea Romam translata, condita sunt in Ecclesia sancti Angeli in Piscina.

diverses manières. Crescent eut la gorge percée du fer, Julien la poitrine, Némésius le cœur, Primitivus l'estomac ; Justin fut démembré, Stactéus percé de traits, Eugène coupé en deux depuis la poitrine. Ainsi furent immolées à Dieu huit hosties de très suave odeur. On jeta leurs corps dans une fosse profonde sur la voie Tiburtine, au neuvième mille de Rome; plus tard, transportés à Kome même, on les déposa dans l'Eglise de Saint-Ange in Piscina.

EPOUSE , sœur et mère des Martyrs, Symphorose, vos désirs sont combles : suivie de vos sept enfants, vous rejoignez à la cour du Roi éternel Gétulius votre époux et son frère Amantius, vaillants soldats des armées impériales, plus valeureux athlètes du Christ. Oh! ce n'est donc point ici que trouve place l'oracle du Seigneur : L'homme aura pour ennemis ceit.K Je sa maison M C'est qu'ici, en effet, ne s'applique point non plus la sentence: Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est point digne de moi; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que

I. Matth. X, 36.

Ste Symphorose et ses sept Fils, Mart. i-jg

moi n'est point digne de moi '. Bien au contraire, c'est l'amour du Christ roi qui domine, à ce foyer béni, tous les autres amours: or, loin de les éteindre, il décuple leur force en les dotant de sa propre énergie ; loin d'avoir à séparer Vhomme de son père et l'enfant de sa mère -, il consacre divinement la famille et serre ses liens pour l'éternité.

Quelle noblesse, ô héros, vous conférez à la terre! C'est en de tels jours, que notre race relève sa tète longtemps courbée, et porte un regard plus assuré vers les cieux ; après des combats comme les vôtres, l'homme ne saurait plus être méprisé des Anges. Accompagnant vos âmes, quel parfum ^'holocauste est monté jusqu'au trône de Dieu ! quelle effusion de grâce en est descendue ! Du sillon lumineux tracé par votre martyre ont jailli dans nos temps d'incomparables splendeurs. Aussi est-ce avec une reconnaissante allégresse que nous saluons la réapparition providentielle, au lendemain des grandes assises tenues au Vatican, de la tombe primitive qui reçut vos dépouilles sacrées à cet autre lendemain qui suivit pour vous le triomphe. Soldats du Christ, gardez en nous vos bienfaits; rendez â trop de chrétiens, qui l'avaient oublié, la persuasion que la foi est le premier des biens pour le juste 3.

I. Matth. X, 37 — 2. IbiJ. 35. — 3. Rom. i, 17.

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SAINT VlxNCENT DE PAUL, Confesseur.

[iNCENT fut l'homme de la foi qui opère par la charité ^. Venu au monde sur la fin du siècle où naquit Calvin, il trouvait l'Eglise en deuil de nombreuses nations que l'erreur avait récemment séparées de la catholicité. Sur toutes les côtes de la Méditerranée, le Turc, ennemi perpétuel du nom chrétien, redoublait ses brigandages. La France, épuisée par Quarante années de guerres religieuses, n'écnappait à la domination de l'hérésie au dedans que pour bientôt lui prêter main forte à l'extérieur par le contraste d'une politique insensée. Sur ses frontières de l'Est et du Nord, d'effroyables dévastations promenaient la ruine, et gagnaient jusqu'aux provinces de l'Ouest et du Centre à la faveur des luttes intestines qu'entretenait l'anarchie. Plus lamentable que toute situation matérielle était dans cette confusion l'état des âmes. Les villes seules gardaient encore, avec un reste de tranquillitéprécaire, quelque loisir de prier Dieu. Le peuple des campagnes, oublié, sacrifié, disputant sa vie à tous les fléaux, n'avait pour le relever dans tant de

Saint Vincent Je Paul, Confesseur. i8i

misères qu'un clergé le plus souvent abandonné comme lui de ses chefs, indigne en trop de lieux, rivalisant presque toujours avec lui d'ignorance.

Ce mt alors que pour conjurer ces maux et, du même coup, mille autres anciens et nouveaux, l'Esprit-Saint suscita Vincent dans une immense simplicité de foi , fondement unique d'une charité que le monde, ignorant du rôle de la foi, ne saurait comprencire. Le monde admire les œuvres qui remplirent la vie de l'ancien pâtre de Buglose ; mais le ressort secret de cette vie lui échappe. Il voudrait, lui aussi, reproduire ces oeuvres; et comme les enfants qui s'évertuent dans leurs jeux à élever des palais, il s'étonne de trouver en ruines au matin les constructions de la veille: le ciment de sa philanthropie ne vaut pas l'eau bourbeuse dont les enfants s'essaient à lier les matériaux de leurs maisons d'un jour; et l'édifice qu'il prétendait remplacer est toujours debout, défiant la sape, répondant seul aux multiples besoins de l'humanité soutfrante. C'est que la foi connaît seule en effet le mystère de la souffrance, que seule elle peut sonder ces profondeurs sacrées dont le Fils de Dieu même a parcouru les abîmes, qu'elle seule encore, associant l'homme aux conseils du TrèsHaut, l'associe tout ensemble à sa force et à son amour. De là viennent aux œuvres bienfaisantes qui procèdent de la foi leur puissance et leur durée. La solidarité tant prônée de nos utopistes modernes n'a point ce secret; et pourtant elle descend aussi de Dieu, quoi qu'ils veuillent; mais elle enchaîne plus

iS2 Le Temps après la Pentecôte.

qu'elle ne lie : elle regarde plus la justice que l'amour; et à ce titre, dans l'opposition qu'on en fait à la divine charité venue du ciel, elle semble une lugubre ironie montant du séjour des châtiments. Vincent aima les pauvres d'un amour de

f)rédilection, parce qu'il aimait Dieu et que a foi lui révélait en eux le Seigneur. « O Dieu, disait-il, qu'il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l'estime que Jésus-Christ en a faite ! Bien souvent ils n'ont pas presque la figure ni l'esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la méda'ille, et vous verrez, par les lumières de la foi, que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres; qu'il n'avait presque pas la figure d'un nomme en sa passion, et qu'il passait pour fou dans l'esprit des Gentils, et pour pierre de scandale dans celui des Juifs; et avec tout cela il se qualifie l'évangéliste des pauvres, evangeli:{are pauperibus misit me ^ . »

Ce titre d'évangelistt des pauvres est l'unique que Vincent ambitionna pour lui-même, le pomt de départ, l'explication de tout ce qu'il accomplit dans l'Eglise. Assurer le ciel aux malfieureux, travailler au salut des abandonnés de ce monde, en commençant parles pauvres gens des champs si délaissés: tout le reste pour lui, déclarait-il, « n'était qu'accessoire. » Et il ajoutait, parlant à ses fils de Saint-Lazare : « Nous n'eussions jamais travaillé aux ordinands ni aux séminaires des

Saint Vincent de Paul, Confesseur. i83

ecclésiastiques, si nous n'eussions jugé qu'il était nécessaire, pour maintenir les peuples en bon état, et conserver les fruits des missions, de faire en sorte qu'il y eût de bons ecclésiastiques parmi eux. » C'est afin de lui donner l'occasion d'affermir son œuvre à tous les degrés, que Dieu conduisit l'apôtre des humbles au conseil royal de conscience, où Anne d'Autriche remettait en ses mains l'extirpation des abus du haut clergé et le choix des chefs des Eglises de France. Pour mettre un terme aux maux causés par le délaissement si funeste des peuples, il fallait à la tête du troupeau des pasteurs qui entendissent reprendre pour eux la parole du chef divin : a Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent i. »

Nous ne pourrions, on le comprend, raconter dans ces pages l'histoire de l'homme en qui la plus universelle charité fut comme personnifiée. Mais du reste, il n'eut point non plus d'autre inspiration que celle de l'apostolat dans ces immortelles campagnes où, depuis le bagne de Tunis où il fut esclave jusqu'aux provinces ruinées pour lesquelles il trouva des millions, on le vit s'attaquer à tous les aspects de la souffrance physique et faire reculer sur tous les points la misère; il voulait, par les soins donnés aux corps, arriver à conquérir l'àme de ceux

Cour lesquels le Christ a voulu, lui aussi, emrasser l'amertume et l'angoisse. On ne peut que sourire de l'efïort par lequel, dans un temps où l'on rejetait l'Evangile en retenant

I S4 Le Temps après la Pentecôte.

ses bienfaits, certains sages prétendirent faire honneur de pareilles entreprises à la philosophie de leur auteur. Les camps aujourd'hui sont plus tranchés; et l'on ne craint plus de renier parfois jusqu'à l'œuvre, pour renier logiquement l'ouvrier. Mais aux tenants d'un philosophisme attardé, s'il en est encore, il sera bon de méditer ces mots, où celui dont ils font un chef d'école déduisait les principes qui devaient gouverner les actes de ses disciples et leurs pensées:

« Ce qui se fait pour la charité se fait pour Dieu. Il ne nous suffit pas d'aimer Dieu, si notre prochain ne l'aime aussi; et nous ne saurions aimer notre prochain comme nousmêmes, si nous ne lui procurons le bien que nous sommes obligés de nous vouloir à nous-mêmes, c'est à savoir, l'amour divin, qui nous unit à celui qui est notre souverain bien. Nous devons aimer notre prochain comme l'image de Dieu et l'objet de son amour, et faire en sorte que réciproquement les hommes aiment leur très aimable Créateur, et qu'ils s'entr'aiment les uns les autres d'une charité mutuelle pour l'amour de Dieu, qui les a tant aimés que de livrer son propre Fils à la mort pour eux. Mais regardons, je vous prie, ce divin Sauveur conime le parfait exemplaire de la charité que nous devons avoir pour notre prochain, d

On le voit : pas plus que la philosophie déiste ou athée, la théophilanthropie qui apporta plus tard à la déraison du siècle dernier l'appoint de ses fêtes burlesques, n'eut de titre à ranger \'incent, comme elle fit, parmi les grands hommes de son calendrier.

Saint Vincent de Paul, Confesseur. 1 85

Ce n'est point la nature, ni aucune des vaines divinités de la fausse science, mais le Dieu des chrétiens, le Dieu fait homme pour nous sauver en prenant sur lui nos misères, qui fut l'unique guide du plus grand des bienfaiteurs de riïumaniié dans nos temps. Rien ne me plaît qu'en Jésus-Christ^ aimait-il à dire. Non seulement, fidèle comme tous les Saints à l'ordre de la divine charité, il voulait voir régner en lui ce Maître adoré avant de songer à le faire régner dans les autres ; mais, plutôt que de rien entreprendre de lui-même par les données de la seule raison, il se fût réfugié à tout jamais dans le secret de la face du Seigneur S pour ne laisser de lui qu'un nom ignoré.

« Honorons, écrivait-il, l'état inconnu du Fils de Dieu. C'est là notre centre, et c'est ce qu'il demande de nous pour le présent et pour l'avenir, et pour toujours, si sa divine majesté ne nous fait connaître, en sa manière qui ne peut tromper, qu'il veuille autre chose de nous. Honorons particulièrement ce divin Maître dans la modération de son agir. Il n'a pas voulu faire toujours tout ce qu'il a pu, pour nous apprendre à nous contenter, lorsqu'il n'est pas expédient de faire tout ce que nous pourrions faire, mais seulement ce qui est convenable à la charité, et conforme aux ordres de la divine volonté... Que ceuxlà honorent souverainement notre Seigneur qui suivent !a sainte Providence, et qui n'enjambent pas sur elle ! N'est-il pas vrai que vous voulez, comme il est bien raisonnable.

iS6 Le Temps après la Pentecôte.

que votre serviteur n'entreprenne rien sans vous et sans votre ordre ? Et si cela est raisonnable d'un homme à un autre, à combien plus forte raison du Créateur à la créature ? »

Vincenj s'attachait donc, selon son expression, à côtoyer la Providence, n'ayant point de plus grand souci que de ne jamais la devancer. Ainsi fut-il sept années avant d'accepter pour lui les avances de la Générale de Gondi et de fonder son établissement de la Mission, Ainsi éprouva-t-il longuement sa fidèle coadjutrice, Mademoiselle Le Gras, quand elle se crut appelée à se dévouer au service spirituel des premières Filles de la Charité, sans lien entre elles jusque-là ni vie commune, simples aides suppléantes des dames de condition que l'homme de Dieu avait assemblées dans ses Confréries. « Quant à cet emploi, lui mandait-il après instances réitérées de sa part, je vous prie une fois pour toutes de n'y point penser, jusqu'à ce que notre Seigneur fasse paraître ce qu'il veut. Vous cherchez à devenir la servante de ces pauvres filles, et Dieu veut que vous soyez la sienne. Pour Dieu, Mademoiselle, que votre cœur honore la tranquillité^ de celui de notre Seigneur, et il sera en état de le servir. Le royaume de Dieu est la paix au Saint-Esprit ; il régnera en vous, si vous êtes en paix. Soyez-y donc, s'il vous plaît, et honorez souverainement le Dieu de paix et de dilection, »

Grande leçon donnée au zèle fiévreux d'un siècle comme le nôtre par cet homme dont la vie fut si pleine ! Que de fois, dans ce

Saint Vincent de Paul, Confesseur. iSj

qu'on nomme aujourd'hui les œuvres, Thumaine prétention stérilise la grâce en froissant l'Èsprit-Saint ! tandis que, « pauvre ver rampant sur la terre et ne sachant où il va, cherchant seulement à se cacher en vous, ô mon Dieu ! qui êtes tout son désir, » Vincent de Paul voit l'inertie apparente de son humilité fécondée plus que l'initiative de mille autres, sans que pour ainsi dire il en ait conscience. « C'est la sainte Providence qui a mis votre Compagnie sur le pied où elle est, disait-il vers la fin de son long pèlerinage à ses filles. Car qui a-ce été, je vous supplie ? Je ne saurais me le représenter. Nous n'en eûmes jamais le dessein. J'y pensais encore aujourd'hui, et je me disais: Est-ce toi qui as pensé à faire une Compagnie de Filles de la Charité? Oh! nenni. Est-ce Mademoiselle Le Gras ? aussi peu. Oh ! mes filles, je n'y pensais pas, votre sœur servante n'y pensait pas, aussi peu Monsieur Portail (le premier et le plus fidèle compagnon de Vincent dans les missions) : c'est donc Dieu qui y pensait pour vous ; c'est donc lui que nous pouvons dire être l'auteur de votre Compagnie, puisque véritablement nous ne saurions en reconnaître un autre. » Mais autant son incomparable délicatesse à l'égard de Dieu lui faisait un devoir de ne le jamais prévenir plus qu'un instrument ne le fait pour la main qui le porte ; autant, l'impulsion divine une fois donnée, il ne pouvait supporter qu'on hésitât à la suivre, ou qu'il y eût place dans l'âme pour un autre sentiment que celui de la plus absolue confiance. 11 écrivait encore, avec sa simplicité

iSS Le Temps après la Pentecôte.

si pleine de charmes, à la coopératrice que Dieu lui avait donnée : « Je vous vois toujours un peu dans les sentiments humains, pensant que tout est perdu dès lors que vous me voyez malade. O femme de peu de foi, que n'avez-vous plus de confiance et d'acquiescement à la conduite et à l'exemple de Jésus-Christ ! Ce Sauveur du monde se rapportait à Dieu son Père pour l'état de toute l'Eglise ; et vous, pour une poignée de filles que sa Providence a notoirement suscitées et assemblées, vous pensez qu'il vous manquera ! Allez, Mademoiselle, humiliez-vous beaucoup devant Dieu. »

Faut-il s'étonner que la foi, seule inspiratrice d'une telle vie, inébranlable fondement de ce qu'il était pour le prochain et pour luimême, fût aux yeux de Vincent de Paul le premier des trésors? Lui qu'aucune souffrance même méritée ne laissait indifférent, qu'on vit un jour par une fraude héroïque remplacer un forçat dans ses fers, devenait impitoyable en face de l'hérésie, et n'avait de repos qu'il n'eût obtenu le bannissement des sectaires ou leur châtiment. C'est le témoignage que lui rend dans la bulle de sa canonisation Clément XII, parlant de cette funeste erreur du jansénisme que notre saint dénonça des premiers et poursuivit plus que personne. Jamais peut-être autant qu'en cette rencontre, ne se vérifia le mot des saints Livres : La simplicité des justes les guidera sûrement, et l'astuce des méchants sera leur perte K La secte qui, plus tard, affectait

Saint Vincent de Paul, Confesseur. j8q

un si profond dédain pour Monsieur Vincent. n'en avait pas jugé toujours de même. « Je suis, déclarait-il dans l'intimité, obligé très particulièrement de bénir Dieu et de le remercier de ce qu'il n'a pas permis que les premiers et les plus considérables d'entre ceux qui professent cette doctrine, que j'ai connus particulièrement, et qui étaient de mes amis, aient pu me persuader leurs sentiments. Je ne vous saurais exprimer la peine qu'ils y ont prise, et les raisons qu'ils m'ont proposées pour cela ; mais je leur opposais entre autres choses l'autorité du concile de Trente, qui leur est manifestement contraire ; et voyant qu'ils continuaient toujours, au lieu de leur répondre je récitais tout bas mon Credo : et voilà comme je suis demeuré ferme en la créance catholique. »

Mais il est temps de donner le récit liturfique que la sainte Eglise fait lire aujour'hui dans ses temples. L'année i883, cinquantième anniversaire de la fondation des Conférences de Saint- Vincent- de- Paul à Paris, voyait notre Saint proclamé le Patron de toutes les sociétés de charité de France ; ce patronage fut. deux ans plus tard, étendu aux sociétés de charité de l'Eglise entière.

VNCENT de Paul, Français de nation, naquit à Pouy près de Dax en Aquitaine. Encore enfant, il montrait déjà une grande charité pour les pauvres. D'abord pâtre du troupeau de son père, il

ViNCENTius a Paulo, natione Gallus, Podii non procul ab Aquis Tarbellis in Aquitania natus, jam tura a puero eximiam in pauperes charitatem prae se tulit.

iqo Le Temps après la Pentecôte.

A custodia paterni groyis ad litteras evocatus, numanas Aquis. divinas cum Tolosae, tum Cœsaraugustae didicit. Sacerdotio initiatus ac theolofiae laurea insignitus. in 'urcas incidit, qui captivum in Africam adduxerunt. Sed in capiivitate positus herum ipsum Christo rursus lucrifecit. Cum eo igitur ex barbaris oris, opitulante Deipara, sese proripiens. ad apostolica limina iter insiituit. Unde in Galliam reversus, Clippiaci primum, mox Castellionis parœcias sanctissime rexit. Renuniiatus a rege primarius Sacrorum minister in Gallias trircmibus, mirum quo zelo et ducum et remigum saluti operam posuerit. Monialibus Visitationis a sancto Francisco Salesio praîpositus, tanta prudentia per annos circiter quadraginta eam curara sustinuit, ut maxime comprobaverit judicium sanctissimi prasulis. qui sacerdotem Vincentio digniorem nuUum bc nosse fatcbatur.

EVANGELIZANDIS pauperibus, praesertim ruricolis, ad decrepitam usque œtatem indefcssus

étudia ensuite les lettres humaines à Dax, puis à Toulouse et à Saragosse la science sacrée. Ordonné prêtre et fait bachelier en théologie, il fut pris par les Turcs qui remmenèrent en Afrique: mais dans sa captivité, il reconquit au Christ son maître lui-même. S'échappant donc avec lui des rives barbaresques par le secours de la Mère de Dieu. il entreprit un voyage aux tombeaux des Apôtres; d'où revenu en France, il gouverna très saintement les paroisses de Clichv d'abord et ensuite de Châtillon. Promu par le roi grand aumônier des galères de France, on le vit déployer un zèle admirable, pour le salut des chefs et des forçats. Saint François de Sales le donna pour supérieur aux religieuses de la Visitation; et pendant quarante ans environ qu'il exerça cette charge, il le fit avec tant de prudence qu'il justifia pleinement le jugement du saint cvêque. lequel avouait ne connaître point de plus digne prêtre que Vincent.

JVSQu'a la plus extrême vieillesse il s'adonna sans relâche à l'évangélisatioa des pauvres, princTpalement

Saint Vincent de Paul, Confesseur, i g

des habitants des campagnes; par un vœu perpétuel confirmé du Saint-Siège, il s'astreignit spécialement à cette œuvre apostolique, lui et les membres de la Congrégation qu'il établit sous le nom de Prêtres séculiers de la Mission. Combien il s'employa pour promouvoir la discipline dans le clergé, c'est ce qu'attestent les grands séminaires fondés par lui, les conférences sacerdotales et les exercices préparatoires aux saints Ordres qu'il mit en honneur ; il voulut que les maisons de son institut fussent toujours ouvertes à cet effet, ainsi qu'aux retraites spirituelles des laïques. De plus, son zèle pour l'accroissement de la foi et de la piété lui fit envoyer des ouvriers évangéliques, non seulement dans les provinces de France, mais en Italie, en Pologne, en Ecosse, en Irlande, et jusque dans la Barbarie et les Indes. Après la mort de Louis XIII, qu'il assista à ses derniers moments, la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, l'appela en son conseil de conscience : il y déploya le plus grand zèle pour que les églises et les monastères ne fussent confiés qu'aux plus dignes; pour que prissent fin les discordes civiles, les duels, les arreurs

incubuit, eique apostolico operi tum se, tum alumnos Congregationis, quam sub nomine Presbyterorum saecularium ^Iissionis instituit, perpetuo votoa sancta Sede confirmato, speciatim obstrinxit. Quantum autem augendaî cleri disciplinœ allaboraverit, testantur erecta majorum Clericorum seminaria, coUationum de divinis inter sacerdotes frequentia, et sacras ordinationi pra?mittenda exercitia, ad quae, sicut et ad pios laicorum secessus, instituti sui domicilia libenter patere voluit. Insuper ad amplificandam fidem et pietatem, evangelicos misit operarios, non in solas Galliae provincias, sed et in Italiam, Poloniam, Scotiam, Hiberniam, atque ad Barbaros, et Indos. Ipse vero, vita functo Ludovico decimotertio, cui morienti hortator adstitit, a regina Anna Austriaca, matre Ludovici decimiquarti, in sanctius consilium accitus, studiosissime egit, ut non nisi digniores ecclesiis ac monasteriis prasficerentur; civiles discordiaî singularia certamina, serpentes errores, quos siLe Temps après la Pentecôte.

niul sensit et exhorruit. amputarcntur ; Jebitaque judiciis Apostolicis obedientia praîstaretur ab omnibus.

NULLiM fuit calamitatis j^enus, cui paterne non occurrerit. Fidèles sub Turcarum juge gementes, infantes expositos, juvenes dyscolos, virgines périclitantes, moniales dispersas, mulieres lapsas, ad trirèmes damnatos, peregrinos infirmos, artifices invalidos, ipsosque mente captes, ac innumeros mendicos subsidiis et hospitiis etiamnum superstitibus excepit ac pie fovit. Lotharingiam, Campaniam, Picardiam, aliasque regiones peste, famé, belloque vastatas, prolixe refecit. Plarima ad perquirendos et sublevandos miseros sodalitia fundavit, inter quae celebris matronarum ccetus, et late diffusa sub nomine Charitatis puellarum societas. Puellas quoque tura de Cruce, tum de Providentia ac Sanctaî Genovefaî, ad sequioris sexus educationem erigendas curavit. Haec inler et alia gravissima

qui s'insinuaient alors et avaient dès leur première apparition excité son effroi , pour qu'enfin tous rendissent aux jugements Apostoliques l'obéissance qui leur était due.

, UCUN genre de calamité Pi qui n excitât son intervention paternelle. Les fidèles qui gémissaient sous le joug des Turcs, les enfants abandonnés, les jeunes gens incorrigibles, les vierges exposées, les religieuses dispersées, les femmes tombées, les forçats, les étrangers malades, les ouvriers invalides, les fous même et d'innombrables mendiants éprouvèrent les effets de sa tendre charité, et furent reçus par lui dans des établissements hospitaliers encore subsistants. Il pourvut à grands frais aux nécessités de la Lorraine, de la Champagne, de la Picardie et d'autres régions ruinées par la peste, la famine et la guerre. Il créa pour la recherche et le soulagement des malheureux nombre d'associations, entre lesquelles sa célèbre assemblée des Dames, et l'institut si répandu des Filles de la Charité. Il eut également la main dans l'érection des Filles de la Croix, de la Providence, de Sainte-Geneviève, pour

Saint Vincent de Paul, Confesseur. ig3

l'éducation des jeunes filles. Au milieu de si grandes entreprises et d'autres encore, continuellement appliqué à Dieu, affable pour tous, toujours constant avec luimême, simple, droit, humble, fuyant persévéramment honneurs, lichesses et jouissances, on l'entendait dire : « Rien ne me plaît qu'en «Jésus-Christ, » et il cherchait à l'imiter en tout. Usé enfin de mortifications, de travaux et de vieillesse, le vingt-septième jour de septembre de l'an du salut mil six cent soixante, qui était le quatre-vingt-cinquième de son âge, il s'endormit

f)aisiblement à Paris dans a maison de Saint-Lazare, chef de la Congrégation de la Mission. L'éclat de ses vertus, de ses mérites et de ses miracles détermina Clément XII à le mettre au nombre des Saints, et l'on assigna pour sa ftte tous les ans le dix-neuvième jour de juillet. Héros sans pareil de la divine charité, i! n'était nulle classe d'hommes qui ne lui dût reconnaissance ; les instances d'un grand nombre de prélats déterminèrent Léon XIII à l'établir et déclarer Patron près de Dieu de toutes les sociétés de charité existant par le monde catholique , et dérivant de lui en manière quelconaue.

negotia, Deo jugiter intentus, cunctis affabilis, ac sibi semper constans, simplex, rectus, humilis, ab honoribus, divitiis ac deliciis semper abhorruit; auditus dicere: rem nullam sibi placere praeterquam in Christo Jesu, quem in omnibus studebat imitari. Corporis demum afBictatione, laboribus senioque attritus, die vigesima septima septembris, anno salutis supra millesimum sexcentesimo sexagesimo, aetatis suae octogesimo quinto, Parisiis, in domo Sancti Lazari, quas caput est Congregationis Missionis, placide obdormivit. Quem virtutibus, merilis ac miraculis clarum, Clemens duodecimus intcr Sanctos retulit, ipsius celebritati die décima nona mensis julii quotannis assignata. Hune autem divins charitatis eximium heroem de unoquoque hominum génère optime meritum, Léo Tertiusdecimus, instantibus pluribus Sac r o r u m antistitibus, omnium Societatum charitatis in toto catholico orbe exsistentium, et ab eo quomodocumque promanantium, peculiarem apud Deum Patronum declaravit et constituit.

; 9-/ -^t? Temps après la Pentecôte.

QUELLE gerbe, ô Vincent, vous emportez au ciel * ! Quelles bénédictions vous accompagnent, montant de cette terre à la vraie patrie - ! O le plus simple des hommes qui furent en un siècle tant célébré pour ses grandeurs, vous dépassez maintenant les renommées dont l'éclat bruyant fascinait vos contemporains. La vraie gloire de ce siècie, la seule qui restera de lui quand ie temps ne sera plus 3, est d'avoir eu dans sa première partie des saints d'une pareille puissance de foi et d'amour, arrêtant les triomphes de Satan, rendant au sol de France stérilisé parj'hérésie la fécondité des beaux jours. Et voici que deux siècles et plus après vos travaux, la moisson qui n'a point cessé continue par les soins de vos fils et de vos filles, aides d'auxiliaires nouveaux qui vous reconnaissent eux aussi pour leur inspirateur et leur père. Dans ce royaume du ciel qui ne connaît plus la souffrance et les larmes ♦, chaque jour pourtant comme autrefois voit monter vers vous l'action de grâces de ceux qui souffrent et qui pleurent.

Reconnaissez par des bienfaits nouveaux la confiance de la terre. Il n'est point de nom qui impose autant que le vôtre le respect de l'Eglise, en nos temps de blasphème. Et pourtant déjà les négateurs du Christ en viennent, par haine de sa divine domination ^, à vouloir étouffer le témoignage que le pauvre à cause de vous lui rendait toujours. Contre ces hommes enqui s'est incarné

ï. Psalm. cxxv, 6. — 2. Prov. xxii, g; Eccli. xxxi,

28. — 3. Apoc. X, 6. — 4- IH-i- XXI, 4. — 3. JuD. 4.

Saint Vincent de Paul, Confesseur, igb

l'enfer, usez du glaive à deux tranchants remis aux saints pour venger Dieu au milieu des nations * : comme jadis les hérétiques en votre présence, qu'ils méritent le pardon ou connaissent la colère ; qu'ils changent, ou soient réduits d'en haut à l'impuissance de nuire. Gardez surtout les malheureux que leur rage satanique s'applaudit de priver du secours suprême au moment du trépas; eussent-ils un pied déjà dans les flammes, ces infortunés, vous pouvez les sauver encore 2. Elevez vos filles à la hauteur des circonstances douloureuses où l'on voudrait que leur dévouement reniât son origine céleste ou dissimulât sa divine livrée ; si la force brutale des ennemis du pauvre arrache de son chevet le signe du salut, il n'est règlements ni lois, puissance de ce monde ou de l'autre, qui puissent expulser Jésus de l'âme d'une Fille de charité, ou l'empêcher de passer de son cœur à ses lèvres : ni la mort, ni l'enfer, ni le feu, ni le débordement des grandes eaux, dit le Cantique, ne sauraient l'arrêter 3.

Vos fils aussi poursuivent votre œuvre d'évangélisation ; jusqu'en nos temps leur apostolat se voit couronné du diadème de la sainteté et du martyre. Maintenez leur zèle ; développez en eux votre esprit d'inaltérable dévouement à l'Eglise et de soumission au Pasteur suprême. Assistez toutes ces œuvres nouvelles de charité qui sont nées de vous dans nos jours, et dont, pour cette

I. r>salm. cxLix, 6-q. — 2. Jud. 23. — 3. Gant.

igô Le Temps après la Pentecôte.

cause, Rome vous défère le patronage et l'honneur ; qu'elles s'alimentent toujours à l'authentique foyer que vous avez ravivé sur la terre * ; quelles cherchent avant tout le royaume de Dieu et sa justice 2, ne se départant jamais, pour le choix des moyens, du principe que vous leur donnez de « juger, parler et opérer, comme la Sagesse éternelle de Dieu, revêtue de notre faible chair, a jugé, parlé et opéré. »

ssu de cette puissante aristocratie qui valut à la reine de l'Adriatique douze siècles de splendeurs, Jérôme vint au monde à l'époque où Venise atteignait l'apogée de sa gloire. A quinze ans soldat, il fut un des héros de la lutte formidable où sa patrie soutint l'effort de l'Europe presque entière coalisée contre elle dans la ligue de Cambrai. La cité d'or, écrasée un instant et rétablie bientôt dans son ancienne fortune, offrait ses honneurs au défenseur de Castelnovo, tombé vaillamment et relevé comme elle. Mais NotreDame de Trévise, en délivrant le prisonnier des chaînes allemandes, l'avait fait son captif; elle le rendait à saint Marc pour une mission plus haute que celles que la hère république aurait pu lui donner. Le descendant des yEmiliani, conquis par l'éternelle beauté comme un siècle plus tôt Laurent Justinien, n'allait plus vivre que pour l'humilité qui conduit au ciel et les hauts faits de la charité. Somasque, obscur village devenu le camp retranché d'une milice nouvelle recrutée par ses soins, éclipsera pour lui tous les titres de la terre; et ses victoires seront maintenant d'amener à Dieu les petits enfants. Les patriciens, dont naguère il mari(j8 Le Temps après la Fentecôte.

chait l'égal, ne le verront plus dans leurs palais; car sa noblesse est plus élevée : ils servent le monde, et lui les cieux; les An^es sont les émules de sa gloire; leur ambition •, comme la sienne, est de garder au Père l'hommage immaculé de ces âmes innocentes dont le plus grand au royaume des cieux doit porter la ressemblance 2.

« En effet, nous dit aujourd'hui l'Eglise par i'a bouche si pleine de charmes ae saint Jean Chrysostome, l'âme de l'enfant est pure de toutes passions. Il ne garde point rancune à ceux cjui l'offensent, mais, comme si de rien n'eût été, les revient trouver en amis. Si souvent que sa mère le frappe, il la cherche toujours et la préfère à tout. Montrezlui une reine avec sa couronne : il ne la met point au-dessus de sa mère en haillons, et il aime mieux la vue de celle-ci dans sa pauvreté que le spectacle de la reine en sa magniticence. Car il juge de ce qui l'intéresse ou ne le touche point, non sur la richesse ou la pénurie, mais sur l'amour. Le nécessaire et rien plus est tout son désir; gorgé du lait jqu'il aime, il laisse en repos le sein où il puise. L'enfant n'a pas nos chagrins : ni perte de biens, ni rien de pareil ne saurait le troubler ; il ne goûte pas nos plaisirs : ni la beauté des corps, ni tout ce périssable qui nous séduit, ne peut l'émouvoir. C'est pourquoi le Seigneur disait : Le royaume des cieux est pour qui leur ressemble 3, nous exhortant à pratiquer par

I. HiLAR. in Matth. xviii. — 2. Matth. xviii, 4.—

Saint Jérôme Emilien, Confesseur, igg

choix ce que les enfants font par nature '. »^ Leurs célestes gardiens plongeant la vue dans ces êtres si purs, c'est encore la parole du Seigneur, ne sont point distraits de la contemplation du Père qui est au ciel 2 ; car il réside en eux comme sur les ailes des Chérubins, depuis le baptême qui en a fait ses fils. Heureux notre Saint d'avoir été choisi par Dieu pour partager les soucis des Anges ici-bas, en attendant d'être associé à leur félicité dans les cieux !

Le récit détaillé de la sainte Eglise complétera ces lignes.

JÉRÔJIE naquit à Venise de la famille patricienne des iEmiliani. Soldat dès sa première adolescence, il fut, en des temps difficiles pour la République, préposé à la défense de Castelnovo sur le territoire de Quero dans les monts de Trévise. La forteresse ayant été prise, il fut lui-même jeté, pieds et poings liés, dans une affreuse prison. Dénué de tout secours humain, il tourne vers la bienheureuse Vierge ses prières ; elle, clémente, vient à lui, délie SCS chaînes, et, par le milieu des ennemis qui occupaient toutes les routes, le conduit sain et sauf en vue

HIERONYMUS, e genta patricia /Emiliana Venetiis ortus, a prima adolescentia militiae addictus, difficillimis Reipublica2 temporibus Castro Novo ad Quarum in montibus Tarvisinis prasficitur. Arce ab hostibus capta, ipse in teterrimum carcerem detruditur, manibus acpedibusvinctus; cui omni humana ope destituto b e a t i s s i m a V'irgo ejus precibus exorafa, clemens adest, vincula solvit, et per medios hostes, qui vias omnes obsederant, in Tarvisii conspcctum incolumem

200 Le Temps après la Pentecôte.

ducit. Urbem ingressus, âd Deiparae aram, cui se vovcral, manicas, compedes. catenas, quas secura detulerat, in accepti benefîcii te&timonium suspendit. Reversus Venetias, cœpit pietatis studia impensius colère, in paupcres mire effusus, icd puerorum praesertim misertus, qui parentibus orbati, egeni et sordidi per urbem vagabantur, quos in asdes a se conductas recepit de suo alendos. et christianis moribus imbuendos.

PER eos dies Venetias appulerant b ea t u s Cajetanus, et Petrus Caraffa postmodum Paulus Quartus, qui Hieronymi spiritu, novoque instituto colligendi orphanos probato, illum in incurabilium hospitale adduxerunt, in quo orphanos simul educaret, atque aegrotis pari charitate inserviret. Mox eorumdem hortatu inproximamcontinentem profectus, Brixiaeprimum, deinde Bergomi, atque Novocomi orphanotrophia erexit : Bergomi praesertim, ubi praeter duo, pro pueris unum, et pro puellis aide TrcvJse. Entré dans la ville, en témoignage du bienfait reçu, il suspend à l'autel de la Mère de Dieu devenue sa dame les menottes, les entraves et les chaînes qu'il avait apportées avec lui. De retour à Venise, on le vit s'adonner avec ferveur aux inspirations de la piété et d'une admirable charité pour les pauvres ; mais sa miséricorde se porta surtout sur les enfants qui, privés de parents, erraient par la ville misérables et sordides : il les recueillit dans des maison» louées à ses frais, pour les nourrir et les former aux mœurs chrétiennes.

EN ces jours abordaient à Venise le bienheureux Gaétan et Pierre Caratfa qui fut plus tard Paul IV. Ils approuvèrent l'esprit de Jérôme et sa nouvelle entreprise de recueillir les orphelins ; en même temps ils l'introduisirent à l'hôpital des incurables, où sa charité devait trouver à s'exercer également et simultanément à l'éducation des enfants abandonnés et au soin des malades. Bientôt, sur leurs conseils encore, gagnant le continent, il éleva des orphelinats à Brescia d'abord, puis à Bergame et à Côme ; Bergame surtout bénéficia de son zèle : car, outre deux établissements dont l'un

Saint Jérôme Emilien, Confesseur. 201

pour les garçons et l'autre pour les filles, il y ouvrit, nouveauté inconnue dans ces régions, un asile pour les femmes perdues converties à pénitence. S'arrêtant enfin à Soraasque, humble village du territoire de Bergame aux confins des possessions Vénitiennes, il y fixa le siège de la Congrégation qu'il établit alors et qui reçut à cause de cela le nom de Soraasque. Elle s'accrut et se propagea par la suite ; au gouvernement des orphelins, au soin des édifices sacrés, elle joignit, pour la plus grande utilité de la république chrétienne, l'éducation des jeunes gens dans les lettres et les bonnes mœurs, fondant pour cette fin des collèges, académies et séminaires. Saint Pie V l'admit parmi les Ordres religieux, et les autres Souverains Pontifes l'honorèrent par des privilèges.

TOUT entier à la pensée des orphelins, Jérôme partit pour Milan et Pavie, et, avec l'aide de nobles personnages, il pourvut de demeure, de nourriture, de vêtement, de maîtres, les troupes d'enfants qu'il rassembla dans les deux villes. Rentré à Somasque. tout à tous, il ne répugnait à rien de ce qu'il prévoyait devoir tourner au bien du prochain. Il se mêlait dans

terum, domum excipiendis, novo in illis regionibus exemplo, mulieribus a turpi vita ad pœnitentiam conversis, aperuit. Somaschae demum subsistens, in humili pago agri Bergomensis ad 'Venetae ditionis fines, sibi, ac suis ibi sedem constituit, formamque induxit Congregationis, cui propterea a Somascha nomen factura : quam subinde auctam et propagatara, nedum orpnanorum regimini, et Ecclesiarum cultui, sed ad majorera christianae r e i p u b 1 i c je utilitatem, adolescentium in litteris et bonis moribus institutioni in coUegiis, academiis, et seminariis addictam sanctus Plus Quintus inter Religiosos Ordines adscripsit, caeterique Pontifices privilegiis ornarunt.

ORPHANis colligendis intentus Mediolanum proficiscitur atque Ticinum ; et utrcbiquc collectis agminibus puerorum, tectum, victum, vestem, magistros, nobilibus viris faventibus, provide constituit. Inde Somascham redux. omnibus omnia factus, a nuUo abhorrebat ôpere, quod in proximi bonum cedere

20 2 Le Temps après la Pentecôte.

pra»videret. Ajjricolis immixtus per agros sparsis, dum se illis adjutorem in metendis frugibus praebet, mysteria fidei explicabat, puerorum capita porrigine fœda abstergens, et patienter tractans curabat ; putridis rusticorum vulneribus medebatur eo successu, ut gratia curationum donatus censeretur. In monte, qui Somaschae imminet, reperta specu, in illara se abdidit, ubi se flagellis caedens, dies intègres jejunus transigens, oratione in plurimam noctem protracta, super nudo saxo brevem somnum carpens, sui aliorumque noxarum pœnas luebat. Inhujus specus interiori recessuex arido silice exstillataqua. precibus servi Dei. ut constans traditio est, impetrata. quae usque in hodiernam diem jugiter manans, et in varias regiones delata aegris sanitatem plerumque conciliât. Tandem ex contagione, quae per omnem vallem serpebat, dum œgrotantibus inservit, et vita functos propriis humeris ad sepulturam defert, contracte morbo, annos natus sex et quinquaginta, quam paulo ante prajdixerat, Pretioles champs aux villageois faisant la récolte, et, tout en les aidant dans leurs travaux, leur expliquait les mystères de la foi ; on le voyait prendre soin des enfants avec une patience qui allait jusqu'à nettoyer leurs têtes teigneuse^ et repoussantes, et tel était le succès avec lequel il s'employait au pansement des plaies putrides des paysans, qu'on le regardait comme doué de la grâce des guérisons. Ayant trouvé sur la montagne qui domine Somasque une grotte écartée, il s'y cacha ; et là, se flagellant, passant à jeun des jours entiers, en prière la plus grande partie des nuits et ne prenant que sur le roc nu un court sommeil, il expiait ses fautes et celles d'autrui. Dans l'intérieur de cette grotte coule goutte à goutte de la pierre aride une eau obtenue, d'après une constante tradition, par les prières du serviteur de Dieu ; jamais tarie jusqu'à nos jours, et portée en divers pays, elle obtient souvent la santé aux malades. Enfin, dans une contagion qui ravageait toute la vallée, et où il se dépensa, servant les malades et portant les morts sur ses propres épaules à la sépulture, le mal l'atteignit lui-même. Il avait cinquante-six ans. Sa précieuse mort, que peu auparavant il avait prédite, arriva l'an mil

Saint Jérôme Emilien, Confesseur, 20 3

cinq cent trente-sept. Illustré par de nombreux miracles durant sa vie et après sa mort, Benoît XIV et Clément

XIII l'inscrivirent solennellement, le premier au nombre des Bienheureux, le second dans les fastes des Saints.

sam mortem obiit anno millesimo quingentesimo trigesimo septimo : quem plutibus in vita, et post mortem rairaculis illustrem Benedictus Decimus quartus Beatorum, Clemens vero Decimus tertius Sanctorum fastis solemniter adscripsit.

AVEC Vincent de Paul et Camille de Lellis,

6 Jérôme Emilien, vous constituez sur le Cycle en ces jours le triumvirat de la charité. Ainsi l'Esprit divin, dont le règne se poursuit, trouve-t-il ses complaisances à marquer l'empreinte de la Trinité sur les temps ; ainsi veut-il manifester que l'amour du Seigneur Dieu, qu'il apporte au monde, ne va point sans celui des frères. Dans le temps même où il fournissait par vous cette démonstration à la terre, l'esprit du mal faisait de son côté la preuve que l'amour vrai de nos semblables disparaît d'où s'en va celui du Seigneur, lequel lui-même s'éteint là où la foi n'est plus : entre les ruines de la prétendue réforme et la fécondité toujours nouvelle de l'Esprit de sainteté, l'humanité put choisir. Son choix, hélas ! fut loin d'être partout conforme à ses intérêts du temps et de l'éternité. Combien plus que vous n'aurions-nous pas raison de répéter la prière que vous enseigniez aux petits orphelins : « Notre doux Père, Seigneur JésusChrist, nous vous en supplions par votre bonté infinie, relevez la chrétienté, ramenez-la toute à cette droiture de la sain2 04 ^^ Temps après la Pentecôte.

teté qui tieurit au temps de vos Apôtres. » Vous avez travaillé largement pour votre part à cette œuvre immense de restauration. La Mère de la divine grâce, en brisant vos chaînes dans la prison, rendait à votre âme plus cruellement captive l'essor du baptême et de vos premiers ans; votre jeunesse, comme celle de l'aigle, était renouvelée i; décuplée au service du prince très puissant chante dans le Psaume 2, la valeur qui vous avait illustré dans les armées d'ici-bas, multiplia vos conquêtes sur la mort et l'enfer. Qui jamais, dans cette arène nouvelle, pourrait nombrer vos prises ? Jésus, le Roi de la guerre du salut, vous communiqua ses prédilections pour les petits enfants : qui comptera ceux que vous sûtes garder à ses caresses divines en leur innocence, ceux qui déjà périssaient et vous devront leur couronne au ciel ! Du trône où vous entourent déjà leurs gracieuses phalanges, multipliez vos fils, soutenez tous ceux qui continuent votre œuvre sur la terre; que votre esprit se répande toujours plus, dans un temps où l'odieuse jalousie de Satan dispute plus que jamais le jeune âge au Seigneur. Heureux, à l'heure dernière, ceux qui auront accompli l'œuvre de miséricorde par excellence en nos jours : sauvé la foi des enfants, préservé leur baptême ! Eussent-ils comme vous autrefois mérité la colère, ils pourront redire avec confiance ces mots que vous affectionniez : f( O très doux Jésus, soyez-moi sauveur et non juge ! »

1. Psaim. eu, 5. — 2. Psalm. XLiv, 4.

EORGES à l'armure brillante salue l'arrivée d'une émule de sa gloire. Victorieuse comme lui du dragon, Marguerite aussi est appelée la mégalomartyre i. La croix fut son arme; et, comme le guerrier, la vierge consomma dans le sang son triomphe. Egale fut leur renommée dans les temps chevaleresques où bravoure et foi s'alliaient sous l'oeil des Saints pour servir le Christ. Déjà au septième siècle, Albion nous montre l'extrême Occident rivalisant de piété confiante avec l'Orient, pour honorer la perle sortie des abîmes de l'infidélité où Marguerite était née. Avant le schisme lamentable où l'entraîna l'ignominie du second des Tudors, l'Ile des Saints célébrait ce jour sous le rite double de première classe, avec abstention des œuvres serviles pour les femmes seulement; on voulait reconnaître par cette particularité la protection que celles-ci avaient coutume d'implorer de Marguerite au moment d'être mères, et qui la fit ranger parmi les Saints plus spécialement appelés au moyen âge auxiliaI. La grande Martyre : Menées des Grecs.

2o6 Le Temps après la Pentecôte.

teurs ou secourables en raison de leurs bienfaits. Ce ne fut point en effet seulement sur le sol anglais qu'on sut recourir au crédit de notre Sainte, comme le prouvent les nombreuses et illustres clientes que l'histoire nous fait voir de toutes parts portant son nom béni. Au ciel aussi, près du trône de Marguerite, la fête est grande en ce jour : nous en avons pour véndiques témoins Gertrude la Grande * et Françoise Romaine -^ qu'une insigne faveur de l'Epoux admit, à plus d'un siècle de distance, à y assister d'ici-bas. Les faits trop peu assurés que renfermait l'ancienne Légende du Bréviaire romain pour ce jour, engagèrent saint Pie V, au seizième siècle, à la supprimer. A son défaut, nous donnons ici une suite de Répons et d'Antiennes ainsi qu'une Oraison tirées de l'Office qui semble être celui-là même que sainte Gertrude célébrait de son temps; car il est fait allusion à un de ces Répons, Virgo veneranda, dans la Vision que nous avons citée.

FEUX igitur Margarita sacrilego sanguine progenita : * Fidem quara Spiritu Sancto percepit vitlorum maculis minus infecit.

f. Ibat de virtute in virtutem, ardenter siLA bienheureuse Margue■ rite, née d'un sang païen, * Reçut dans le SaintEsprit la foi qu'elle se garda de souiller d'aucun vice.

f. Elle allait de vertu en vertu, souhaitant ardemment

I. Legatus divine pietatis, IV, XLV. — 2. Visio xxxvi.

— 3. Breviarium Constanticnse, Augustae Vindelicorum,

Sainte Marguerite, Vierge et Martyre. 2o~

le salut de son àme. reçut.

Elle

^. Ignorante du mal, admirablement pure, prévenue de la grâce du Rédempteur, * Elle paissait les brebis de sa nourrice.

f'. Simple comme la colombe, prudente comme le serpent. * Elle paissait.

^. Passant un jour. Olibrius, odieux à Dieu et aux hommes, jeta sur elle les yeux : * Aussitôt s'alluma sa passion.

f. Car elle était merveilleusement belle ; son visage brillait comme une rose. * Aussitôt.

^. Tout de suite il envoie ses gens s'enquérir de sa naissance, * Pour que, si elle était trouvée libre, il se l'unît comme épouse.

^. Mais Jésus-Christ, qui se l'était fiancée, en avait autrement décidé. * Pour que.

B?. Le tyran a appris que la vierge le dédaigne : * Courroucé, il ordonne qu'on l'amène à son tribunal.

11. Il espérait la fléchir comme jeune fille par menaces et terreur. * Courroucé.

tiens animae salutem. * Fidem.

^.Haec modica quidem in malitia.sedmire vigens pudicitia, prasventa gratia Redemptoris : * Oviculas pascebat nutricis.

"f. Simplex fuit ut columba, quemadmodum serpens astuta. * Oviculas.

"Bj,. Quadam die Olibrius, molestus Deo et hominibus, transiens visum in illam sparsit : * Mox in concupiscentiam ejus exarsit.

^. Erat enim nimium formosa : in vultu scilicet ut rosa. * Mox.

iç. Misit protinus clientes, ad inquirendos ejus parentes : * Ut si libéra probaretur, in conjugium sibi copularetur.

'f. Sed hanc qui desponsaverat, non ita Christus praeordinaverat. * Ut si.

b;;. Dum tyrannus intellexit quod eum virgo despexit : * Jussit eamdem iratus suis prassentari tribunalibus.

t^'.Quamsperans puellarum;noreminisflecti subjuncto terrore. * Jussit.

2o8 Le Temps après la Pentecôte.

ff. Virgo veneranda, in magna stans constantia, verba contempsit judicis : * Nil cogitans de rébus lubricis.

"f. Coelestis praemii spc gaudens, in tribulatione erat patiens. " Nil cogitans.

•Ef. Post carceris squalorem carnisque macerationem, Christi dilecta : * Tenebrosis denuo recluditur in locis.

f. Nomen Domini laudare non desinens et glorificare. * Tenebrosis.

^. Sancta martyre precatibus instante, draco fœtore plenus apparuit : .* Qui hanc invadens totam absorbait.

f. Quem per médium signo cruels discidit, et de utero ejus illaesa exivit. • Qui.

19. La vierge vénérable, demeurant ferme en sa constance, méprisa les paroles du juge : * Loin était sa pensée de la concupiscence.

f. Joyeuse dans l'espoir de la céleste récompense, elle souffrait patiemment l'épreuve. * Loin était.

^. Elle soutient l'horreur des cachots, les tortures de sa chair; * Et de nouveau la bienaiméedu Christ est enfermée dans la prison ténébreuse.

f. Elle ne cesse d'y louer le Seigneur, d'y glorifier son Nom. * Et de nouveau.

"Ef. Tandis que la sainte martyre redouble ses prières, apparaît un infect dragon : • Il l'attaque, tout entière la dévore.

f. Grâce au signe de la croLx, par le milieu elle le transperce, et sort du monstre sans nul mal. * Il l'attaque.

■N^INISTRI statim tenel^ ' lae corpus comburebant puellae : sed haec, oratione facta, igné permansit intacia.

Vas immensum aqua plénum prœses imperavit afferri : et in illud virginem ligatam demergi.

Laudabilis DominJsin

ENSUITE les bourreaux brûlent les membres délicats de la jeune fille; mais elle, priant, ne sent point la flamme.

Un vase immense plein d'eau est apporté sur l'ordre du juge ; on lie la vierge et on l'y plonge.

Loué soit le Seigneur en

Sainte Marguerite, Vierge et Martyre. 20g

sa puissance! il a délié les mains de sa servante, il l'a délivrée de la mort.

En voyant ces merveilles, cinq mille sont baptisés : la colère du préfet leur fait trancher la tête ; et pour compagne on leur adjoint l'invincible martyre du Christ, bénissant le Dieu des dieux dans les siècles des siècles.

suis virtutibus. vincula manuum relaxavit, suamque famulam de morte liberavit.

Videntes haec mirabilia baptizati sunt quinque millia : quos capiteplecti censuit ira praefecti : quibus est addicta Christi testis invicta, benedicens Deum deorum in ssecula saeculorum.

DIEU qui avez amené aux cieux par la palme du martyre votre bienheureuse vierge Marguerite; faites, nous vous " en supplions, que, suivant ses exemples, nous méritions d'arriver jusqu'à vous. Par Jésus-Christ.

r> EUS qui beatam Mar*^ garitam virginem tuam ad coelos per martyrii palmam venire fecisti : concède nobis, quaesumus, ut ejus exempla sequentes, ad te venire mereamur. Per Dominum.

m

^NFiN l'angélique sœur de Pudentienne obtient de l'Epoux que ses liens soient brisés. L'exil était lourd à ce dernier rejeton d'une souche illustre pour la terre et pour Dieu. Des races nouvelles que ses pères n'avaient point connues, cjuand ils soumettaient le monde à la Ville éternelle, gouvernaient maintenant Rome et l'univers ; plus que Néron et Domitien, qui du moins ne s'inspiraient dans leurs errements que de l'instinct de la tyrannie, les césars philosophes du moment faisaient preuve de la méconnaissance la plus absolue des destinées de la cité reine. Le salut de Rome était aux mains d'une autre dynastie ; un siècle déjà s'était passé depuis que l'aïeul de Praxède, plus authentique héritier des traditions du Capitole que tous les empereurs présents ou futurs, avait incliné devant cette principauté venue d'en haut la majesté des grands souvenirs des sept collines, et salué dans Simon tîls de Jean le dominateur de l'avenir. Hôte du Prince des Apôtres, Pudens transmit à sa descendance l'estime d'un titre plus glorieux que tous ceux qu'il tenait des ancêtres ; au temps de Pie l»' comme à celui de Pierre, sa maison

Sainte Praxède, Vierge.

continuait d'abriter le Vicaire de Dieu. Restée seule avec de tels souvenirs, Praxède, après la mort de sa sœur bien-aimée, a\'ait achevé de transformer ses palais en églises où nuit et jour retentissait la divine louange, où les païens accouraient en foule au baptême ; la police impériale respectait la demeure d'une descendante des Cornelii. Délivré de la tutelle d'Antonin son père adoptif, Marc Aurèle ne devait pas connaître longtemps cette barrière : une descente eut lieu au Titre de Praxède ; nombre de chrétiens furent pris, dont le glaive abattit les tètes. La vierge connut le tourment de voir tout frapper autour d'elle, sans elle-même être attemte. Brisée, elle se tourna vers Dieu et demanda de mourir. Son corps fut réuni à ceux des siens dans le cimetière de son aïeule Priscille.

Voici le court récit que lui consacre l'E- glise.

PRAXÈDE, vierge de Rome, était sœur de la vierge Pudentienne. Au temps où l'empereur Marc Antonin

fiersécutait les chrétiens, elle eur consacra son temps et ses richesses, les soulageant par toutes les industries de sa charité, cachant chez elle les uns, exhortant les autres à la constance dans la foi, ensevelissant leurs corps ou pourvoyant à ce que rien de ce qu'elle pouvait ne leur fit défaut dans les prisons et les

PRAXEDES, virgo Romana, Pudentianae virginis soror , Marco Antonino imperatore Christianos persequente, eos facultatibus, opéra, consolatione et omni charitatis officio prosequebatur. Nam alios domi occultabat : alios ad fidei constantiam hortabatur : aliorum corpora sepeliebat : iis, qui in carcere inclusi erant, qui in ergastulis exercebanLe 1 emps après la Pentecôte.

tur, nuUa re deerat. Qj3E cum tantam Christianorum stragem jam ferre non posset, Deum precata est, ut, si mori expediret, se e tantis malis eriperet. Ilaque duodecimo calendas augusti ad pietatis praemia vocatur in cœlum. Ciijus corpus a Pastore Presbytère in patris et sororis Pudentiana: sepulcrum illatum est, quod erat in cœmeterio Priscillae, via Salaria.

bagnes. Mais le massacre des chrétiens prit de telles proportions, qu'elle se sentit impuissante à en supporter la vue davantage : elle pria Dieu que, s'il était expédient de mourir, il l'enlevât à tant de maux. Le douze des calendes d'août, elle fut donc appelée pour recevoir au ciel la récompense de sa piété. Le prêtre Pastor ensevelit son corps dans le tombeau de son père et de sa saur Pudentienne, au cimetière de Priscille sur la voie Salaria;

L'Eglise Mère vous est restée reconnaissante, ô Praxède ! Depuis si longtemps déjà près de l'Epoux, vous continuez d'exercer sur la terre en faveur des Saints les traditions de votre noble famille. Quand, aux huitième et neuvième siècles, les Martyrs, exposés aux profanations lombardes, se levèrent de leurs tombeaux pour rentrer dans les murs de la Ville éternelle, on vit Pierre, dans la personne de Pascal I^r, chercher pour eux l'hospitalité là où lui-même l'avait trouvée au premier âge. Ce fut un grand jour que ce 20 Juillet 81^7 où, quittant Tes catacombes, deux mille trois cents de ces héros du Christ vinrent retrouver au Titre de Praxède un repos que troublaient les barbares. Quelles tueurs Rome en ce jour vous offrait, 6 vierge ! que pourrions-nous qu'associer notre hommage à celui de l'auguste phalange venant, au jour de votre fête bénie, reconnaître ainsi vos bienfaits? Fille

Sainte Praxède, Vierge.

2l3

de Pudens et de Priscille, communiqueznous votre amour de Pierre, votre dévouement à l'Eglise, votre zèle pour les Saints de Dieu militant encore ou déjà dans la gloire.

.ROIS Saints, dit à Brigitte de Suède le Fils de Dieu, m'ont agréé pardessus tous les autres : Marie ma mère, Jean-Baptisie , et Marie Madeleine '. » Figure, nous disent les Pères 2, de l'Eglise des Gentils appelée des abîmes du péché à la justice parfaite, Marie Madeleine plus qu'aucune autre, en effet, personnifia les égarements et l'amour de cette humanité que le Verbe avait épousée. Comme les plus illustres personnages de la loi de grâce, elle se préexista dans les siècles. Suivons, dans l'histoire de la grande pénitente, la marche tracée par la voix unanimement concordante de la tradition : Madeleine, on le verra, n'en sera point diminuée.

Lorsqu'avant tous les temps Dieu décréta de manifester sa gloire, il voulut régner sur un monde tiré dii néant ; et la bonté en lui égalant la puissance, il fit du triomphe de l'amour souverain la loi de ce royaume que l'Evangile nous montre semblable à un roi qui fait les noces de son fils ^.

I. Revelationes S. Birgitt.e. Lib. IV, cap. 108.

— 2. HiLAR. in Matth. xxix ; Paulin. Nol. Ep. xxiii, al. III et IV, 3-1 ; Cyrill. Al. in cap. xii Johannis ; Gregor. in Ev. hom. xxxm, 3-7 ; Beda in Luc. m ; RuPERT. in Johan. xiv; etc. — ?. Matih xxii, 2.

Sainte Marie Madeleine. 2j5

C'était jusqu'aux limites extrêmes de la création, que l'immortel Hls du Roi des siècles arrêta de venir contracter l'alliance résolue au sommet des collines éternelles. Bien au-dessous de l'ineffable simplicité du premier Etre, plus loin que les pures intelligences dont la divine lumière parcourt en se jouant les neuf chœurs, l'humaine nature apparaissait, esprit et corps, faite elle aussi pour connaître Dieu, mais le cherchant avec labeur, nourrissant d'incomplets échos sa soif d'harmonies, glanant les derniers reflets de l'infinie beauté sur l'inerte matière. Elle pouvait mieux, dans son infirmité, manifester la condescendance suprême ; elle fixa le choix de Celui qui s'annonçait comme l'Epoux.

Parce que l'homme est chair et sang, lui donc aussi se ferait chair i ; il n'aurait point les Anges pour frères 2, et serait fils d'Adam. Splendeur du Père dans les cieux ^, le plus beau de sa race ici-bas *, il captiverait l'humanité dans les liens qui l'attirent ^. Au premier jour du monde, en élevant par la grâce l'être humain jusqu'à Dieu, en le plaçant au paradis de l'attente, l'acte même de création scella les fiançailles.

Hélas ! sous les ombrages de TEden, l'humanité ne sut attendre l'Epoux. Chassée du jardin de délices, elle se jeta dans tous les bois sacrés des nations et prostitua aux idoles vaines ce qui lui restait de sa gloire 6. Car grands encore étaient ses attraits ; mais ces

2 I 6 Le Temps après la Pentecôte.

dons de nature, quoiqu'elle l'eût oublié ', restaient les présents profanés de l'Epoux : « Cette beauté qui te rendait parfaite aux « yeux, c'était la mienne que j'avais mise en « toi, dit le Seigneur Dieu 2. »

L'amour n'avouait pas sa défaite 3 ; la Sagesse, suave et forte *, entreprenait de redresser les sentiers des humains ^. Dans l'universelle conspiration •', laissant les nations mener jusqu'au bout leur folle expérience '•, elle se choisit un peuple issu de souche sainte, en qui la promesse faite à tous serait gardée ^. Quand Israël sortit d'Egypte, et la maison de Jacob du milieu d'un'peuple barbare, la nation juive fut consacrée à Dieu, Israël devint son domaine ^. En la personne du fils de Béor, la gentilité vit passer au désert ce peuple nouveau, et elle le bénit dans l'admiration des magnificences du Seigneur habitant avec lui sous la tente, et cette vue fit battre en elle un instant le cœur de l'Epouse. « Je le verrai, « s'écria-t-elle en son transport, mais non « maintenant ; je le contemplerai, mais plus « tard 1"! » Du sommet des collines sauvages i* d'où l'Epoux l'appellera un jour i'-, elle salua l'étoile qui devait se lever de Jacob, et redescendit prédisant la ruine à ces Hébreux qui l'avaient pour un temps supplantée ^^.

Extase sublime, suivie bientôt de plus couI. Ose. II, 8. — 2. Ezech. xvi, 14. — 3. Sap. vu, 3o. — 4. IhU. vni, I. — 5. Ibid. ix. 18. — 6. Ibid. X, 3.— 7. Ose. m, 5-7.— 8. Gen. xxii, 18.— Q. Psalm. cxni,i-2. — 10. Num. xxui-xxiv. — 11. Ibid. xxiii, 9. — 12. Gant. IV, 8 — i3. Num. xxiv, 24.

Sainte Marie Madeleine.

pables égarements ! Jusques à quand, fille vagabonde, t'épuiseras-tu dans ces délices fausses i ? Comprends qu'il t'a été mauvais d'abandonner ton Dieu 2. Les siècles ont passé ; la nuit tombe 3 ; l'étoile a paru, signe de l'Epoux conviant les nations +v Laisse-toi ramener au désert; écoute Celui qui parle à ton cœur ^. Ta rivale d'autrefois n'a point surester reine; l'alliance du Sina'i n'a produit qu'une esclave ^. L'Epoux attend toujours l'Epouse.

Quelle attente, 6 Dieu, que celle qui vous fait franchir au-devant de l'infidèle humanité les collines et les monts ' ! A quel point donc peuvent s'abaisser les cieux s, que devenu péché pour l'homme pécheur ^, vous portiez vos conquêtes au delà du néant 'O, et triomphiez de préférence au fond des abîmes i' ? Quelle est cette table où votre Evangéliste nous montre le Fils de l'Eternel, inconnu sous la servile livrée des hommes mortels, assis sans gloire dans la maison du pharisien superbe '2 ? L'heure a sonné où l'altière synagogue qui n'a su ni jeûner avec Jean, ni se ré'^jouir avec Celui dont il préparait les sentiers, va voir enfin Dieu justifier les délais de son miséricordieux amour ^'■^. « Ne méprisons pas comme des pharisiens les conseils de Dieu, s'écrie saint Ambroise à cet endroit

I. JiREM. XXXI, 22. — 2. Ihid. II, 19. — 3. Rom.

XIII, 12. — 4. Epiphan. Ant. ad Benedictus. — 5. Ose. II, 14. — 6. Gai. IV, 24. — 7. Gant. 11, 8.— 8. Psalra. XVII, 10. — 9. II Cor, V, 21. — 10. Philip. 11, 7-8. —

2 1 s Le Temps après la Pentecôte.

du livre sacré '. Voici que chantent les fils de la Sagesse ; écoute leurs voix, entends leurs danses: c'est l'heure des noces. Ainsi chantait le Prophète, quand il disait ; Viens ici du Liban, mon Epouse, viens ici du Liban 2. »

Et voici qu'une femme, qui était pécheresse dans la ville, quand elle apprit quil était assis à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum ; et se tenant derrière lui à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait, et y répandait le parfum -^

« Quelle est cette femme ? L'Eglise sans nul doute, répond saint Pierre Chrysologue : l'Eglise sous le poids des souillures de ses péchés passés dans la cité de ce monde. A la nouvelle que le Christ a paru dans la Judée, qu'il s'est montré au banquet de la Pâque, où il livre ses mystères, où il révèle le Sacrement divin, où il manifeste le secret du salut : soudain, se précipitant, elle dédaigne les contradictions des scribes qui lui ferment l'entrée, elle brave les princes de la synagogue ; et ardente, toute de désirs, elle pénètre au sanctuaire, où elle trouve Celui qu'elle cherche trahi par la fourberie judaïque au banquet de l'amour, sans que la passion, la croix, le sépulcre, arrêtent sa foi et l'empêchent de porter au Christ ses parfums 1. »

Et quelle autre que l'Eglise, disent à leur

3. Luc. vn, 37, 38. — 4. Petr. Chrysol. Sermo xcv.

Sainte Marie Madeleine. 2/9

tour ensemble Paulin de Noie et Ambroise de Milan, a le secret de ce parfum, ? elle dont les fleurs sans nombre ont tous les arômes ', qui, odorante des sucs variés de la céleste grâce, exhale suavement à Dieu les multiples senteurs des vertus provenant de nations diverses et les prières des saints, comme autant d'essences s'élevant sous l'action de l'Esprit de coupes embrasées 2. De ce parfum de sa conversion, qu'elle mêle aux pleurs de son repentir, elle arrose les

Cieds du Seigneur, honorant en eux son umanité 3. Sa foi qui l'a justifiée '' croît de pair avec son amour ; bientôt '' la tète même de l'Epoux, sa divinité *^, reçoit d'elle l'hommage de la j^leine mesure de nard précieux et sans mélange signifiant la justice consommée ', dont l'héroïsme va jusqu'à briser le vase de la chair mortelle qui le contenait dans le martyre de l'amour ou des tourments s.

Mais alors même qu'elle est parvenue au sommet du mystère, elle n'oublie pas les pieds sacrés dont le contact l'a délivrée des sept démons •• représentant tous les vices 'O; car à jamais pour le cœur de l'Epouse, comme désormais au sein du Père, l'HommeDieu reste inséparable en sa double nature. A la ditférence donc du Juif qui, ne voulant

33. — 3. Greg. in Ev. hom. xxxiii, — 4. Luc. vu,

5o. — 5. Marc, xiv, 3. — 6, I Cor. xi. 3. — 7. Cvr. Al. et Beda in xii Johannis. — 8. Paschas. Radb. in Matth. XII. — Q. Luc. VIII, 3. — 10. Beda in viii Luc. ; RuPERT. in xx Johannis.

22 1 Le Temps après la Pentecôte.

du Christ ni pour fondement ni pour chef', n'a trouvé, comme Jésus l'observe -, ni pour sa tcte l'huile odorante, ni l'eau même pour ses pieds, elle verse sur les deux son parfum de grand prix 3 ; et tandis que l'odeur suave de sa foi si complète remplit la terre * devenue par la victoire de cette foi ^ la maison du Seigneur ^', elle continue, comme au temps où elle y répandait ses larmes, d'essuyer de ses longs cheveux les pieds du Maître. Mystique chevelure, gloire de l'E- pouse " : où les saints voient ses œuvres mnombrables et ses prières sans fin ^ ; dont la croissance réclame tous ses soins d'icibas " ; dont l'abondance et la beauté seront divinement exaltées dans les cieux 'f' par Celui qui comptera jalousement '*, sans négliger aucune ^2^ sans laisser perdre une seule 1', toutes les oeuvres de l'Eglise. C'est alors que de sa tète, comme de celle de l'Epoux, le divin parfum qui est l'EspritSaint se répandra éternellement, comme une huile d'allégresse!*, jusqu'aux extrémités de la cité sainte i'*.

En attendant, ô pharisien qui méprises la pauvresse dont l'amour pleure aux pieds de ton hôte divin méconnu, j'aime mieux, s'écrie le solitaire de Noie, me trouver lié dans ses cheveux aux pieds du Christ, que d'être assis

3. MaTTH. XXVI, 7; JOHAN. XII, 3. — 4. CvRlLL- Al.

in XII Joh, — 3. 1 Johan. v, 4. — 6. Psalm. xxiii, i. — — 7. I Cor. XI, 1?. — 8. Paulin. Ep. xxiii, 19, 20, 24-29. — 9. Ibid. 36. — 10. Ibid. il. — II. Matth. X, 36. — 12. Gant. IV, 9. — i3. Luc xxi, 18. —

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