L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 42)
I. Prov. IX, I. — 2. Sap. vin, i. — 3. Matth. v, s. Alphonse de Lîguori^ Év. et Doct. 325
enlever au Père qui est aux cieux sa miséricorde et sa douceur ; elle triomphait, dans la conduite pratique des âmes, auprès de ceuxlà mêmes que rebutaient ses calvinistes théories. Sous couleur de réaction contre une école imaginaire de relâchement, dénonçant à grand bruit les propositions effectivement condamnables de quelques personnages isolés, les nouveaux pharisiens s'étaient posés en zélateurs de la Loi. Outrant le précepte, exagérant la sanction, ils chargeaient les consciences des mêmes intolérables fardeaux dont l'Homime-Dieu reprochait à leurs devanciers d'écraser les épaules humaines ^ ; mais le cri d'alarme jeté par eux, au nom de la morale en péril, n'en avait pas moins trompé les simples et fini par égarer les rneilleurs. Grâce à l'ostentation d'austérité de ses adhérents, le jansénisme, habile du reste à prudemment voiler ses dogmes, n'était que trop parvenu, selon son programme, à s'imposer à l'Eglise rhalgré l'Eglise; d'inconscients alliés lui livraient dans la cité sainte les sources du salut. Bientôt, en trop de lieux, les Clefs sacrées n'eurent plus d'usage que pour ouvrir l'enfer ; la table sainte, dressée pour entretenir et développer en tous la vie, ne fut plus accessible qu'aux parfaits: et ceux-ci n'étaient jugés tels que dans la mesure où, par un renversement étrange des paroles de l'Apôtre 2, ils soumettaient l'esprit d'adoption des enfants à l'esprit de servitude et de crainte ; quant aux fidèles qui ne s'élevaient pas à la hauteur du nouvel ascétisme, ne
I. Matth. XXIII, 4. — 2. Rom. viii, ib.
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trouvant au tribunal de la pénitence, en place de pères et de médecins, que des exacteurs et des bourreaux *, ils n'avaient plus devant eux que l'abandon du désespoir ou de l'indifférence. Partout cependant légistes et parlements prêtaient main-forte aux réformateurs, sans se soucier du flot d'incrédulité haineuse qui montait autour d'eux, sans voir la tempête amoncelant ses nuages.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui ferme^ aux hommes le royaume des deux ; car vous n'y entre:^ point, et ne laisse:^ pas les autres y' entrer. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui parcoure^ la mer et la terre pour faire un prosélyte, et lorsqu'il est fait, le rende^ fils d^enfer deux fois plus que vous 2. Ce n'est point de vos conventicules qu'il est dit que les fils de la Sagesse sont l'assemblée des justes 3 ; car il est dit aussi que ce peuple des justes est tout obéissance et amour 4. Ce n'est point de la crainte dont vous êtes les apôtres, que le Psalmiste a chanté : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ^ ; car decette crainte salutaire, sous la loi même du Sinai, TEsprit-Saint disait : « Vous qui crai« gnez le Seigneur, croyez en lui, et vous ne « perdrez pas votre récompense ; vous qui « craignez le Seigneur, espérez en lui, et sa « miséricorde viendra sur vous dans la joie; « vous qui craignez le Seigneur, aimez-le, et
I. Supplices Htterae Episcopatus pro concessione tituli Doctoris S. Alphonse Mariae. — 2. Matth. xxiii, l3, l5. — 3. Eccli. m, I.— 4. Ibid. — 5. Psalm. ex,
s. Alphonse de Ligaovi, Ev. et Doct. 32']
« vos cœurs seront remplis de lumière ^. » Tout écart, qu'il provienne de rigueur aussi bien que de faiblesse, heurte la justice en sa rectitude ; mais, depuis surtout Bethléhem et je Calvaire, il n'est point de péché qui atteigne plus le cœur divin que celui de défiance ; il n'est de faute irrémissible que dans la désespérance de Judas disant comme Gain : « Mon crime est trop grand pour en obtenir « le pardon 2. »
Qui donc cependant, dans l'impasse ténébreuse où les docteurs en vogue avaient amené les plus fermes esprits, retrouverait la clef de la science ^ ? Mais la Sagesse gardait en ses trésors, dit l'Esprit-Saint, les formules des mœurs ^. De même qu'en d'autres temps à chaque dogme attaqué elle avait suscité des vengeurs nouveaux : en face d'une hérésie qui, malgré les prétentions spéculatives de ses débuts, n'eut véritablement que là de portée durable, elle produisit Alphonse de Liguori comme le redresseur de la loi faussée et le Docteur par excellence de la morale chrétienne. Egalement éloigné d'un rigorisme fatal et d'une pernicieuse indulgence, il sut rendre aux justices du Seigneur, pour parler comme le Psaume, leur droiture en même temps que leur don de réjouir les cœurs ^\ à ses commandements leur lumineuse clarté qui les fait se justifier par euxmêmes 6, à ses oracles la pureté qui attire les âmes et conduit fidèlement les petits et les
32 s Le Temps après la Pentecôte simples des commencements de la Sagesse à ses sommets *.
Ce ne fut point en effet seulement sur le terrain de la casuistique que saint Alphonse parvint, dans sa Théologie morale, à conjurer le virus qui menaçait d'infecter toute vie chrétienne. Tandis que, par ailleurs, sa plume vaillante ne laissait sans réponse aucune des attaques du temps contre la vérité révélée, ses œuvres ascétiques et mystiques ramenaient la piété aux sources traditionnelles de la fréquentation des Sacrements, de l'amour du Seigneur et de sa divine xMère. La Sacrée Congrégation des Rites, qui dut examiner au nom du Saint-Siège les œuvres de notre Saint, et déclara n'y rien trouver qui fût digne de censure -, a rangé sous quarante titres différents ses innombrables écrits. Alphonse pourtant ne s'était résolu que bien tard à communiquer au public, par la voie de la presse, les lumières dont son àme était inondée ; son premier ouvrage, qui tut le livre d'or des Visites au Saint Sacrement et à la sainte Vierge, ne parut que vers la cinquantième année de l'auteur. Or, si Dieu prolongea, il est vrai, son existence au delà des limites ordinaires, il ne lui épargna ni la double charge de l'épiscopat et du gouvernement de la congrégation qu'il avait fondée, ni les plus pénibles inhrmités, ni les souffrances morales plus douloureuses encore.
Ecoutons l'Eglise dans le récit de sa vie.
I. Psalm.xvin.8.— 2.Decretum 14 et 18 mai i l8o3.
s. Alphonse de Liguoriy Év. et Doct. 32g
A lphonse-Marie de Li•**• guori naquit à Naples de parents nobles ; il donna dès son entrée dans la vie de clairs indices de sainteté. Il était tout petit encore, lorsque ses parents l'ayant présenté à saint François ae Hiéronymo, de la Société de Jésus, celui-ci le bénit et prédit qu'il atteindrait quatre-vingt-dix ans, serait élevé à la dignité épiscopale. et que de sa vie l'Eglise retirerait de grands biens. N'éprouvant dès le premier âge (Qu'aversion pour les jeux, il formait les enfants de sa condition à la modestie chrétienne par sa parole et son exemple. Jeune homme, enrôlé dans de pieuses associations, il faisait ses délices de servir les malades dans les hôpitaux, de prier longuement dans les églises et de fréquenter les saints Mystères, A la piété il unit de telle sorte l'étude, qu'âgé de seize ans à peine l'Université de son pays lui conférait le doctorat dans l'un et l'autre droit. Par déférence pour son père, il entra au barreau et s'y acquit une grande renommée ; mais en ayant expérimenté les dangers, il abandonna de lui-même cette carrière. On le vit donc mépriser un parti brillant que son père lui offrait, renoncer aux droits
A LPHONSUS Maria de Ligorio, Neapoli nobilibus parentibus natus, ab ineunte aetate non obscura prœbuit sanctitatis indicia. Eum adhuc infantem quum parentes obtulissent s.-încto Francisco de Hiéronymo e Societate Jesu, is bene precatus edixit eumdem ad nonagesimum usque annum pervenlurum, ad episcopalem dignitatem evectum iri, maximoque Ecclesiae bono futurum. Jam tum a pueritia a ludis abhorrens. nobiles ephebos ad christianam modestiam verbo et exemplo componebat. Adolescens, dato piis sodalitatibus nomine, in publicis nosocomiis segrotis inservire, jugi in templis orationi vacare, ac sacra mysteria fréquenter obire in deliciis habebat. Pietatem litterarum studiis adeo conjunxit, ut sexdecim vix annos natus utriusque juris lauream in patria Universitate fuerit assecutus. Patri obtemperans causarum patrocinia suscepit, in quo munere obeundo, etsi magnam sibi laudem comparasset, fori tamen pericula expertus, ejusmodi vitas institutum ultro dimisit.
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Spretû igltur praeclaro conjugio sibi a pâtre proposito, avita primogenitura abdicata, et ad aram Virginis de Mercede ense suspenso, divinis ministeriis se mancipavit. Sacerdos factus, tanto zelo irruit in vitia, ut apostolico munere fungens, hue illuc pervolans, ingentes perditorum hominum conversiones perageret. Pauperum praesertim, et ruricolarum miseratus, congregationem presbyterorum instituit sanctissimi Redemptoris, qui ipsum Redemptorem secuti per agros, pagos et castella, pauperibus evangelizarent.
NE aiitem a proposito umquam diverteret, perpetuo se voto obstrinxit, nuUam temporis iacturam faciendi. Hinc animarum zelo succensus, tura divini verbi praedicatione, tum scriptis sacra eruditione et pietate refertis, animas Christo lucrifacere, et ad perfectiorem vitam adducere studuit. Mirum sane quot odia exstinxerit, quot devios ad rectum salutis iter revocaverit. Dei Genitricis culloreximius de illius laudibus librum edidit, ac
que lui conférait son litre d'aîné, et suspendant son épee à l'autel de la Vierge de la Merci, se consacrer au service de Dieu. Ordonné prêtre, il déclara la guerre aux vices avec tant de zèle dans l'exercice du ministère apostolique que, se portant sans trêve d'un lieu à un autre, il opérait les conversions les plus désespérées. Sa compassion allait surtout aux pauvres et aux habitants des campagnes; et c'est pourquoi il établit la congrégation des prêtres du très saint Rédempteur, qui suivant ce divin Rédempteur par champs, bourgs et villages, avaient pour mission d'évangéliser les pauvres.
AFIN de ne se laisser distraire aucunement de sa résolution, il s'obligea par vœu perpétuel à ne jamais perdre un instant. Il se consumait donc, soit dans la prédication de la parole de Dieu, soit dans la composition d'ouvrages remplis de piété et de science sacrée, à gagner les âmes au Christ et à les amener à une vie plus parfaite. Combien d'inimitiés n'éteignit-il pas ! combien de dévoyés ne ramena-t-il point à la voie droite du salut ! Son culte fut grand pour la Mère de Dieu ; il publia un livre des
s. Alphonse de Liguori, Év. et Doct. 33 .
Gloires de Marie; comme il s'étendait avec feu sur le même sujet dans ses prédications, on le vit plus d'une fois ravi en extase devant tout le peuple et un rayon miraculeux parti de l'image de la Vierge illuminer tous ses traits. Contemplateur assidu de la Passion du Seigneur et de la sainte Eucharistie, il en propagea le culte merveilleusement. Priant à l'autel du très saint Sacrement, ou disant la Messe, ce qu'il n'omit jamais, la véhémence de son amour le faisait se fondre en ardeurs séraphiques, l'agitait de mouvements extraordinaires et l'enlevait au sentiment des choses extérieures. Admirable était l'innocence de sa vie, qu'il ne souilla jamais d'aucune faute mortelle; non moins grande néanmoins était sa pénitence, et il châtiait son corps par l'abstinence, les chaînes de fer, les cilices et de sanglantes flagellations. Cependant il était illustré du don des miracles, de bilocation, de prophétie et de pénétration des cœurs.
IL manifesta un constant éloignement pour les dignités ecclésiastiques qui lui furent offertes. Mais l'autorité du Pape Clément XIII le contraignit à accepter le
de iis dum ferventius concionando disserit, a Virginis imagine in eum immisso miro splendore totus facie coruscare, et in exstasim rapi coram universo populo non semel visas est. Dominicae passionis, et sacrae Eucharistiaî contemplator assiduus, ejus cultum mirifice propagavit. Dum vero ad ejus aram oraret, vel sacrum faceret, quod numquam omisit, pras amoris vehementia, vel seraphicis liquescebat ardoribus, vel insolitis quatiebatur motibus, vel abstrahebatur a sensibus. Miram vitae innocentiam, quam nulla umquam lethali labe fœ- davit, pari cum poenitentia _ socians, corpus suum inedia, ferreis catenulis, ciliciis. cruentaque flagellatione castigabat. Inter haec prophétise, scrutationis cordium, bilocationis, et miraculorum donis inclaruit.
AB ecclesiasticis dignitatibus sibi oblatis constantissime abhorruit. At Clementis Decimitertii Pontificis auctoritate coactus. sanctae
Agathoe Gothorum Ecclesiam guhernandam suscepit. Episcopiis externum dumtaxat habitum, non autem severara vivendi ationem immutavit. Eadem frugalitas summus christiana? disciplinœ zelus, impensum in vitiis coerceudis arcendisque erroribus, et in reliquis pastoralibus muneribus obeundis studium. Liberalis in pauperes, omnes ecclesiae proventus iisdem distribuebat, ac, urgente annonae caritate, ipsam domesticam supellectilem in alendis famelicis erogavit. Omnibus omnia factus, sanctimoniales ad perfectiorem vivendi formam redegit, suaeque congregationis monialium monasterium constituendum curavit. Episcopatu ob graves habituaîesque morbos dimisso, ad alumnos suos, a quibus pauper discesserat, revertitur pauper. Demum quamvis senio, laboribusque, diuturna arthritide, aliisque gravissimis morbis fractus corpore, spiritu tamen alacrior, de cœlestibus rébus disserendi, aut scribendi finem numquam adhibuit, donec nonagenarius, calendis
iïouvernement de l'Eglise de Sainte - Agathe - des-Goths. Evêque il changea son costume, mais non la sévérité de son genre de vie. Même frugalité, souverain zèle pour la discipline chrétienne, attention soutenue à réprimer le vice, écarter l'erreur, et s'acquitter des autres devoirs de la charge pastorale. Libéral envers les pauvres, il leur distribuait tous ses revenus ecclésiastiques et, sous le coup d'une grande cherté de vivres, il consacra jusqu'au mobilier de sa maison à nourrir ceux qui avaient faim. Se faisant tout à tous, il ramena les moniales à une forme de vie plus parfaite, et eut soin d'établir un monastère de religieuses de sa congrégation. Lorsque de graves et habituelles maladies l'amenèrent à se démettre de l'épiscopat, il revint pauvre à ses enfants qu'il avait quittés pauvre. Enfin, brisé dans son corps par rage, les travaux, une goutte prolongée et d'autres très graves infirmités, mais d'un esprit toujours vif, il ne cessa point de parler ou d'écrire sur les choses célestes, jusqu'à ce que, nonagénaire, aux calendes d'août de l'an mil sept cent quatre-vingt-sept, il expira paisiblement à Nocera de
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Pagani au milieu de ses fils en larmes. L'éclat de ses vertus et de ses miracles amena, en l'année dix-huit cent seize, le Souverain Pontife Pie VII à le ranger parmi les Bienheureux ; et de nouveaux prodiges ayant fait briller sa puissance, Grégoire XVI l'inscrivit en grande solennité au catalogue des Saints, dans la fête de la très sainte Trinité de l'année mil huit cent trenteneuf; sur l'avis enfin de la Congrégation des Rites sacrés, le Souverain Pontife Pie IX l'a déclaré Docteur
augusti, anno millesimo septingentesimo octogesimo septimo. Xucerije Paganorum inter suorum alumnorum lacrymas placidissime exspiravit. Eum inde virtutibus et miraculis clarum Plus Septimus Pontifex Maximus anno millesimo octingentesimo decimo sexto beatorum fastis, novisque fulgentem signis,Gregorius Decimussextus in festo sanctissimae Trinitatis. anno millesimo octingentesimo trigesimo nono solemni ritu sanctorum
de l'Eglise universelle, catalogo accensuit ; tandem Pius Nonus Pontifex Maximus, ex Sacrorum Rituum Congregationis consulte, universalis Ecclesiœ Doctorem declaravit.
JE n'ai point caché votre justice dans mon cœur : fai publié de vous la vérité et le salut 1. Ainsi en votre nom l'Eglise chantet-elle aujourd'hui, reconnaissante pour le service insigne que vous lui avez rendu dans ces jours des pécheurs où la piété semblait perdue -. En butte aux assauts d'un pharisaïsme outré, sous le regard sceptique de la philosophie railleuse, les bons eux-mêmes hésitaient sur la direction des sentiers du Seigneur. Tandis que les moralistes du temps ne savaient plus que forger pour les consciences d'absurdes entraves 3 l'ennemi avait
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beau jeu de crier : Brisons leurs chaînes, et rejetons loin leur joug ^ ! Compromise par ces docteurs insensés, l'antique sagesse révérée des aïeux n'était plus, pour les peuples avides d'émancipation, qu'wH édifice en ruines 2. Dans cette extrémité sans précédents, vous fûtes, ô Alphonse, Vhomme prudent désiré de l'Eglise, et dont la bouche énonce les parole's qui raffermissent les cœurs 3.
Longtemps avant votre naissance, un grand Pape avait dit que le propre des Docteurs est c( d'éclairer l'Eglise, de l'orner des vertus,
M de former ses mœurs ; par eux, ajoutait-il,
« elle brille au milieu des ténèbres comme « l'astre du matin; leur parole fécondée d'en
M haut résout les énigmes des Ecritures, a dénoue les difficultés, éclaircit les obscu¥. rites, interprète ce qui est douteux ; leurs « œuvres profondes, et relevées par l'élo« quence du discours, sont autant de perles « précieuses ennoblissant la maison de Dieu « non moins qu'elles la font resplendir. » Ainsi s'exprimait au xiii« siècle Boniface Mil, lorsqu'il élevait à la solennité du rit double les fêtes des Apôtres, des Evangélistes, et des quatre Docteurs reconnus alors, Grégoire Pape, Augustin, Ambroise et Jérôme ■i.'Mais n'est-ce pas là, frappante comme une prophétie, fidèle autant qu'un portrait, la description surtout de ce qu'il vous fut donné d'être?
1. Psalm, n, 3. — 2. Eccli. xxi, 2[. — 3. Ibid. 20.—
— 4. Sexti Décret. Lib. III, tit. xxil, De reliqu. et veneraiione Sanctorum.
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Gloire donc à vous qui, dans nos temps de déclin, renouvelez la jeunesse de l'Eglise, à vous par qui s'embrassent derechef ici-bas la justice et la paix dans la rencontre de la miséricorde et de la vérité ^ C'est bien à la lettre que vous avez donné sans réserve pour un tel résultat votre temps et vos forces, « L'amour de Dieu n'est jamais oisif, disait saint Grégoire : s'il existe, il fait de grandes choses ; s il refuse d'agir, ce n'est point l'amour 2. » Or quelle fidélité ne fut pas la vôtre dans l'accomplissement du vœu redoutable par lequel vous vous étiez enlevé la Eossibilité même d'un instant de relâche ! orsque d'intolérables douleurs eussent paru pour tout autre justifier, sinon commander le repos, on vous voyait soutenant d'une main à votre front le marbre qui semblait tempérer quelque peu la souffrance, et delà droite écrivant vos précieux ouvrages.
Mais plus grand encore fut l'exemple que Dieu voulut donner au monde, lorsqu'il permit qu'accablé d'années, la trahison d'un de vos fils amenât sur vous la disgrâce de ce Siège apostolique pour lequel s'était consumée votre vie, et qui en retour vous retranchait, comme indigne, de l'institut que vous aviez fondé ! L'enfer alors eut licence de joindre ses coups à ceux du ciel ; et vous, le Docteur de la paix, connûtes d'épouvantables assauts contre la foi et la sainte espérance. Ainsi votre œuvre s'achevait-elle dans l'infirmité plus puissante que tout 3 ; ainsi
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méritiez-vous aux âmes troublées l'appui de la vertu du Christ. Cependant, redevenu enfant par l'obéissance aveugle nécessaire dans ces pénibles épreuves, vous étiez plus près à la fois et du royaume des cieux i et de la crèche chantée par vous dans des accents si doux - ; et la vertu que IHomme-Dieu sentait sortir de lui durant sa vie mortelle s'échappait de vous avec une telle abondance sur les petits enfants malades, présentés par leurs mères à votre bénédiction, qu'elle les guérissait tous ^ !
Maintenant qu'ont pris fin les larmes et le labeur, veillez pourtant sur nous toujours. Conservez les fruits de vos œuvres dans l'E- glise. La famille religieuse cjui vous doit l'existence n'a point dégénéré ; plus d'une fois, dans les persécutions de ce siècle, l'ennemi l'a honorée des spéciales manifestations de sa haine ; déjà aussi l'auréole des bienheureux a été vue passant du père à ses fils : puissent-ils garder chèrement toujours ces nobles traditions ! Puisse le Père souverain qui, au baptême, nous a tous également faits dignes d'avoir part au sort des saints dans la lumière ^, nous conduire heureusement, par vos exemples et vos enseignements ^, à la suite du très saint Rédempteur, dans le royaume de ce Fils de son amour 6.
I. Matth. .wiii, 3. — 2. Le Temps de Noël. T. I, p. 377. — 3. Luc. VI, 19. — 4. Col. I, 12. — 5. Collecta diei. — 6. Col. i, 13.
Mémoire de S. Etienne, Pape et Mart. 33 j
t'illustre mémoire d'Etienne I»r, Pape et i- Martyr, complète d'un parfum d'antiquité la sainteté de ce jour dédié à l'honneur du plus récent des bienheureux. La gloire très spéciale d'Etienne est d'avoir été dans TEglise le gardien de la dignité du saint baptême. Le baptême, donné une fois, ne se renouvelle plus; car le caractère d'enfant de Dieu qu'il imprime au chrétien est éternel; et cette ineffable dignité du premier sacrement n'est aucunement dépendante des dispositions ou de l'état du ministre qui le confère. Que ce soit Pierre qui baptise, dit en effet saint Augustin, que ce soit Paul ou Judas, celui-là seul et toujours baptise par eux dans le Saint-Esprit, sur qui descendit au Jourdain la divine colombe *. Telle est l'adorable munificence du Seigneur à l'égard de ce plus indispensable des moyens du salut, que le païen même qui n'appartient pas à l'Eglise, que le schismatique ou l'hérétique qui s'en est séparé, ne l'administrent pas moins validement, à la seule condition d'observer le rit extérieur en son essence et de vouloir faire en cela ce que fait l'Eglise. Au temps d'Etienne I", cette vérité qu'aujourd'hui nul n'ignore, apparaissait avec moins d'évidence. De grands évêques, auxquels leur science et leur sainteté avaient acquis justement la vénération de leur siècle, voulaient qu'on fît passer à nouveau par le bain du salut les convertis des sectes dissidentes. Mais l'assistance promise à Pierre
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n'en apparut que plus divine en son successeur ; et, en maintenant la discipline traditionnelle, Rome par Etienne sauva la foi des Eglises. Témoignons notre gratitude joyeuse au saint Pontife, pour sa fidélité dans la garde du dépôt c^ui est le trésor de tous ; et prions-le de protéger non moins efficacement, en nous aussi, la noblesse et les droits du saint baptême.
DEUS qui nos beati Stephani Martyris tui atque Pontificis annua solemnitate laetificas : concède propitius ; ut cujus natalitia colimus, de ejusdem etiam protectione gaudeamus. Per Dominum.
ODiEU, qui nous réjouissez par la solennité annuelle du bienheureux Etienne votre Martyr et Pontife : accordez à nos prières que lui, dont nous célébrons le jour natal, nous donne aussi sujet de joie en sa protection. Par Jésus-Christ.
'oLLiciTÉ par l'approche du triomphe de Laurent, Etienne se lève pour' assister à ses combats; rencontre toute de çrâce et de force, où l'éternelle Sagesse se révèle dans la dis position du Cycle sacré i. xMais la fête présente nous réserve aussi d'autres enseignements.
La première résurrection 2, dont nous parlions naguère 3, se poursuit pour les Saints. A la suite de Nazaire et de Celse, après tous les Martyrs que la victoire du Christ a montrés selon la divine promesse participants de sa gloire ^, le porte-enseigne de la blanche armée sort lui-même glorieux du tombeau pour la conduire à de nouveaux triomphes. Les farouches auxiliaires de la colère du Tout-Puissant contre Rome idolâtre, après avoir réduit en poudre les faux dieux, doivent être domptes à leur tour; et cette seconde victoire sera l'œuvre des Martyrs assistant l'Eglise de leurs miracles, comme la première fut celle de leur foi méprisant la
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mort et les tourments i. La manière reçue en nos jours d'écrire l'histoire ignore cet ordre de considérations; ce ne peut ctre une raison pour nous de sacrifier à l'idole : l'exactitude dont se targue en ses données la science de ce siècle, n'est qu'une preuve de plus que le faux s'alimente d'omissions souvent mieux que d'affirmations directement contraires au vrai. Or, autant le silence est profond aujourd'hui sur ce point, autant pourtant il est assuré que les années qui virent les Barbares s'implanter dans l'empire, et bientôt le renverser, furent signalées par une effusion de la vertu d'en haut comparable de plus d'un côté à celle qui avait marqué le temps de la prédication des Apôtres. Il ne fallait rien moins, dune part pour rassurer les croyants, de l'autre pour imposer le respect de l'Eglise à la brutalité de ces envahisseurs qui ne connaissaient que le droit de la force, et n'éprouvaient que mépris pour la race qu'ils avaient vaincue. L'intention providentielle qui multiplia autour du grand fait de la chute de Rome, en 410, les découvertes des corps saints, se manifeste pleinement dans la plus importante, objet de la fête de ce jour. L'année 4i3 avait sonné déjà. L'Italie, les Gaules, l'Espagne, dont l'Afrique allait bientôt partager le désastre, étaient en pleine invasion. Dans l'universelle ruine, les chrétiens, qui seuls gardaient avec eux l'espérance du monde!;' s'adressaient à tous les sanctuaires pour obtenir qu'au moins, selon l'expression
L'Invention de S. Etienne, Prem. Ma^-t. 341
du prêtre espagnol Avitus, <ï le Seigneur donnât mansuétude à ceux qu'il laissait prévaloir ' )). C'est alors qu'eut lieu la révélation merveilleuse où la sévère critique de Tillemont, convaincue par le témoignage de toutes les chroniques et histoires, lettres et discours du temps '^, reconnaît « l'un des plus célèbres événements du v^ siècle s ),. L'évêque Jean de Jérusalem recevait, par l'intermédiaire du prêtre Lucien, un message d'Etienne premier martyr et de ses compagnons de sépulture, ainsi conçu : u Ouvre en hâte notre tombe, pour que par nous Dieu ouvre au monde la porte de sa clémence, et qu'il prenne son peuple en pitié dans la tribulation qui est partout. » Et la découverte, accomplie au milieu de prodiges, était notifiée au monde entier comme le signe de salut '* ', et la poussière du corps d'Etienne, répandue en tous lieux comme un gage de sécurité et de paix '• , produisait d'étonnantes conversions 6, d'innom.brables miracles en tout semblables « à ceux des temps anciens "^ », rendant témoignage à cette même foi du Christ que le protomartyr avait quatre siècles plus tôt confessée dans la mort s. Tel était le caractère de cette manifestaI. AviTlEpist. ad Palchon.,De reliquiis S.Stephani.
— 2. Id.atu, Marcellini, Sozomenis, Augustini, etc.
— 3. Mém. eccl. II, p. 12. — 4. Luciani Epist. ad omnem Ecclesiam, De revelatione S. Stephani. —
5. AviTi Epist. — 6. Severi Epist. ad omnem Eccl.,
De virtutibus S. Steph. — 7. Aua. De civit. Dei. xxii,
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tion extraordinaire, où les résurrections ellesmêmes se produisaient en nombre stupéfiant, que saint Augustin, parlant à son peuple, estimait prudent d'élever sa pensée d'Etienne simple serviteur au Christ seul maître '. « Mort, il rend les morts vivants, disait-il, parce qu'en effet il n'est pas vraiment mort 2. Mais, comme autrefois durant sa vie mortelle, c'est uniquement par le nom du Christ qu'il agit maintenant : tout ce que vous voyez se faire ainsi parla mémoire d'Etienne se fait en ce seul nom, pour que le Christ soit exalté, pour que le Christ soit adoré, pour que le Christ soit attendu comme juge des vivants et des morts 3. »
Terminons par cette louange qu'adressait quelc^ues années plus tard à Etienne Basile de Seleucie, et qui résume si bien la raison de la fête : « Il n'est pas de lieu, de territoire, de nation, de lointaine frontière, qui n'ait obtenu le secours de vos bienfaits. Il n'est personne, étranger, citoyen. Barbare ou Scythe, qui n'éprouve par votre intercession le sentiment des réalités supérieures '■*. »
Voici la Légende, qui abrège et complète le récit du prêtre Lucien.
SANCTORUM corpora Stephani Protomartyris. Gamalielis, Nicodemi et Abibonis, quœ diu in obscuro ac sordido loco jacuerant, HoAu temps de l'empereur Honorius, on trouva près de Jérusalem les corps des saints Etienne premier martyr, Gamaliel. Nicodème et Abibas. Longtemps
I. Sermo 3 19. al. De diversis 5l. — 2. Ibid. —
?. Sermo 3 16. al. De diversis 94. — 4. Basil. -Seleuc. Oratio 41, De S. Stéphane.
L'Invention de S. Etienne, Prem. Mart. 843
oubliés dans un lieu obscur et négligé, ils furent révélés divinement au prêtre Lucien. Gamaliel lui apparut pendant qu'il dormait, en la forme d'un vieillard vénérable et majestueux, lui montra le lieu où gisaient les corps, et lui ordonna d'aller trouver Jean, évêque de Jérusalem, pour obtenir qu'on leur donnât une sépulture plus convenable.
î 'ÉVÊQUE de Jérusalem con•^ voque à cette nouvelle les évêques et les prêtres des villes voisines, et se rend au lieu désigné. On creuse ; on découvre les tombeaux, d'où s'exhale une très suave odeur. Au bruit de l'événement une grande foule s'était rassemblée, parmi laquelle beaucoup d'infirmes et de malades en diverses manières furent guéris et retournèrent chez eux bien portants. On transporta en grande pompe le très saint corps d'Etienne dans la sainte église de Sion, puis sous Théodose le Jeune à Constantinople, enfin, sous le Souverain Pontife Pelage I^', à Rome, à 1' gro Veraito, où il fut placé dans le tombeau de saint Laurent Martyr.
norio imperatore, Luciano presbytero divinitus admonito, inventa sunt p r o p e Jerosolymam. Cui Gamaliel cum in somnis apparuisset, gravi quadam et praeclara senis specie, locum jacentium corporum commonstravit, imperans, ut Joannem Jerosolymitanum antistitem adiret, ageretque cum eo, ut honestius illa corpora sepelirentur.
QuiBUS auditis Jerosolymorum antistes, finitimarum urbium episcopis presbyterisque convocatis, ad locum pergit : defossos loculos invenit, unde suavissimus odor efflabatur. Cujus rei fama commota, magna hominum multitudo eo convenit, multique ex variis morbis aegroti ac débiles, sani et integri domum redierunt. Sacrum autem sancti Stephani corpus, quod surama tune celebritate in sanctam ecclesiam Sion illatum est, sub Theodosio juniore Constantinopolim, inde Romam Pelagio Primo Summo Pontifice translatum, in agro Verano in sepulcro sancti Laurentii Martyris collocatum est.
344 ^^ Temps après la Pentecôte.
QUEL complément précieux du récit des saints Livres nous fournit cette histoire de votre Invention, 6 Protomartyr! Nous savons maintenant quels étaient « ces hommes craignant Dieu qui ensevelirent Etienne, et firent ses funérailles avec un grand deuil 1 ». Gamaliel, le maître du Docteur des nations, avait été, comme son disciple et avant lui, la conquête du Seigneur ; inspiré par Jésus à qui en mourant vous remettiez votre âme -, il honora dans le trépas l'humble athlète du Christ des mêmes soins que Joseph d'Arimathie, le noble décurion, avait prodigués à l'Homme-Dieu, et fit placer votre corps dans le tombeau neuf qu'il s'était aussi préparé pour lui-même. Bientôt le compagnon du pieux labeur de Joseph au grand Vendredi, Nicodème, poursuivi par les Juifs dans cette persécution où vous parcourûtes le premier l'arène, trouvait asile près de vos restes vénérés, en attendant d'y goûter le repos de la mort des saints. Le grand nom de Gamaliel en imposait aux fureurs de la synagogue 3 ; tandis qu'Anne et Caiphe maintenaient par la faveur précaire de Rome le pouvoir sacerdotal aux mains de leurs proches, le petit-fils d'Hillel gardait pour les siens la primauté de la science et voyait sa descendance aînée rester, quatre siècles durant, dépositaire de la seule autorité morale qu'Israël dispersé reconnût encore. Mais pourtant plus heureux fut-il d'avoir, en écouI. Act. vin, 2. — 2. IbiJ. VII, 58. — S.lbid. v, 34-
L'Invention de S. Etienne, Prem. Mart. 345
tant les Apôtres et vous-même, ô Etienne, passé de la science des ombres à la lumière des réalités, de la Loi à l'Evangile, de Moïse à celui que Moïse annonçait i ; plus heureux que son aîné fut le fils de sa tendresse, Abibas, baptisé avec lui dans sa vingtième année, et qui, passant à Dieu, remplit la tombe qui le reçut près de la vôtre de la très suave odeur d'une pureté digne des cieux : combien touchante n'apparut pas la dernière volonté de l'illustre père, lorsque, son heure venue, il donna ordre qu'on rouvrît pour lui le tombeau d'Abibas et qu'on ne vît plus dans le père et l'enfant que deux frères jumeaux engendrés ensemble à la seule vraie lumière 2 !
La munificence du Seigneur Christ vous avait dignement, ô Etienne, entouré dans la mort. Nous rendons grâces au noble personnage qui vous donna l'hospitalité du dernier repos ; nous le remercions d'avoir lui-même, au temps voulu, rompu le silence gardé alors à son sujet par la délicate réserve des Ecritures. C'est bien littéralement qu'ici encore nous constatons l'efficacité de la volonté par laquelle l'Homme-Dieu entend partager avec les siens tout honneur 3. Votre sépulcre lui aussi fut glorieux *; et quand il s'ouvrit, comme pour celui du Fils de l'homme, la terre aussi trembla, les assistants crurent que le ciel était descendu, le monde délivré d'une sécheresse désolante et de mille maux se reprit à espérer parmi les ruines.
I. Act. VII, 37. — 2. LUCIANI Epist. — 3. JOHAN.
34-0 Le Temps après la Pentecôte.
Aujourd'hui que notre Occident vous possède, que Gamaliel cède à Laurent ses droits d'hospitalité, levez-vous encore, 6 Etienne ; et, de concert avec le grand diacre romain, délivrez-nous des Barbares nouveaux, en faisant qu'ils se convertissent ou disparaissent de la terre donnée par Dieu à son Christ '-.
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,ux lieux où protégée par le Lion de Castille est assise l'heureuse Callaroga, naquit l'amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète, doux aux siens et dur aux ennemis. A peine créée, son âme fut remplie d'une vertu si vive que, dans sa mère encore, il prophétisa. Quand sur les fonts sacrés furent conclues entre lui et la foi les tiançailles, la répondante qui pour lui donna consentement vit en songe le fruit merveilleux qui devait sortir de lui et de sa race. Dominique il fut appelé, étant tout au Seigneur ; ô bien nommé aussi son père Félix, 6 bien nommée Jeanne sa mère, si ces noms signifient ce qu'on dit i ! Plein de doctrine et aussi d'énergie, sous l'impulsion apostolique, il fut le torrent qui s'échappe d'une veine profonde; plus impétueux là où plus forte était la résistance, il s'élançait déracinant les hérésies ; puis il se partagea en plusieurs ruisseaux qui arrosent le jardin catholique et ravivent ses plantes -. »
Eloge vraiment digne des cieux, placé par
I. Dominique, qui appartient au Seigneur; Félix, heureux; Jeanne, grâce. — 2. Dante, la Divine Comédie, Paradis, chant xii.
~^4^ Le Temps après la Pentecôte
Dante, au paradis, sur les lèvres du plus illustre fils du pauvre d'Assise. Dans le voyage du grand poète à travers l'empyrée, il convenait que Bonaveniure exaltât le patriarche des Prêcheurs, comme, au chant précédent, Thomas d'Aquin, fils de Dominique, avait célébré le père de la famille à l'humble cordon. François et Dominique donnés pour guides au monde a afin que s'approchât du ien-Aimé, plus confiante et plus fidèle, l'Epouse de celui qui, jetant un grand cri vers son Père, s'unit à elle dans son sang béni ! parler de l'un, c'est célébrer les deux, tant leurs oeuvres allèrent à même fin ; l'un fut tout séraphique en son ardeur, l'autre parut un rayonnement de la lumière des chérubins 1. » Sagesse du Père, vous fûtes à tous deux leur amour; pauvreté de François, vrai trésor de l'âme, foi de Dominique, incomparable splendeur de l'exil : deux aspects d'icibas traduisant, pour le' temps de l'épreuve et de l'ombre, votre adorable unité.
En effet, dit avec non moins de profondeur et une autorité plus grande l'immortel Pontife Grégoire IX, « la'source de la Sagesse, le Verbe du Père, notre Seigneur Jésus-Christ, dont la nature est bonté, dont l'œuvre est miséricorde, n'abandonne point dans la traversée des siècles la vigne qu'il a tirée de l'Egypte ; il subvient par des signes nouveaux à l'instabilité des âmes, il adapte ses merveilles aux défaillances de l'incrédulité. Lors donc que le jour penchait déjà vers le soir et que, l'abondance du mal glaçant la charité,
I. Dante, la Divine Comédie, Paradis, chant XI.
Saint Dominique, Confesseur . 34g
le rayon de la justice inclinait au couchant, le Père de famille voulut rassembler les ouvriers propres aux travaux de la onzième heure; pour dégager sa vigne des ronces qui l'avaient envahie et en chasser la multitude funeste des petits renards qui travaillaient à la détruire 1, il suscita les bataillons des Frères Prêcheurs et Mineurs avec leurs chefs armés pour le combat 2. »
Or, dans cette expédition du Dieu des armées, Dominique fut « le coursier de sa gloire, poussant intrépide, dans le feu de la foi, le hennissement de la divine prédication 3. » Octobre dira la très large part qu'eut au combat le compagnon que lui donna le ciel, apparaissant comme l'étendard vivant du Christ en croix, au milieu d'une société où la triple concupiscence prêtait la main à toute erreur pour battre en brèche sur tous les points le christianisme même.
Comme François, Dominique, rencontrant partout cette complicité de la cupidité avec l'hérésie qui sera désormais la principale force des faux prédicants, prescrivit aux siens la plus absolue désappropriation des biens de ce monde et se fit lui aussi mendiant pour le Christ. Le temps n'était plus où les peuples, acclamant toutes les conséquences de la divme Incarnation, constituaient à l'HommeDieu le plus immense domaine territorial qui fut jamais, en même temps qu'ils plaçaient son vicaire à la tête des rois. Après avoir tenté vainement d'humilier l'Epouse en
I. Cant. II, i5. — 2. Bulla Fons Sapientiœ, de canonizatione S. Dominici. — 3. Ibid.
35o Le Temps après la Pentecôte.
soumettant le sacerdoce à lempire, les descendants indis^nes des tiers chrétiens d'autrefois reprochaient à l'Eglise la possession de ces biens dont elle n'était que la dépositaire au nom du Seigneur ; pour la Colombe du saint Cantique, l'heure avait sonné de commencer par l'abandon du sol son mouvement de retraite vers les cieux.
Mais si les deux princes de la lutte mémorable qui enraya un temps le progrès de l'ennemi se rencontrèrent clans l'accueil fait par eux à la sainte pauvreté, celle-ci pourtant resta plus spécialement la souveraine aimée du patriarche d'Assise. Dominique, qui comme lui n'avait en vue que l'honneur de Dieu et le salut des âmes, reçut à cette fin en partage plus direct la science; partage excellent 1, plus fertile que celui de la fille de Caleb - : moins de cinquante ans après que Dominique en eut transmis l'héritage à sa descendance, l'irrigation sagement combinée des eaux inférieures et supérieures de la raison et de la foi y amenait à plein développement l'arbre de la science théologique, aux racines puissantes, aux rameaux plus élevés que tout nuage montant de la terre, où les oiseaux de toutes les tribus qui sont sous le ciel aiment à venir se poser sans crainte et fixer le soleil.
Ce fut bien « sur la lumière, » dit Dieu à sainte Catherine de Sienne, a que le père des Prêcheurs établit son principe, en en faisant son objet propre et son arme de combat ; il prit pour lui l'office du Verbe mon
I. Psalm.xv, 5-7. — 2. JosuE, XV, i6-in.
Saint Dominique, Confesseur. 35 1
Fils, semant ma parole, dissipant les ténèbres, éclairant la terre ; Marie, par qui je le présentai au monde, en fit Vextirpateur des hérésies ^ » Ainsi, nous l'avons vu, disait de son côté un demi-siècle plus tôt le poète florentin ; l'Ordre appelé à devenir le principal appui du Pontife suprême dans la poursuite des doctrines subversives devait, s'il se peut, justifier l'expression mieux encore que son patriarche : le premier des tribunaux de lasamte Eglise, la sainte Inquisition romaine universelle, le Saint-Office, investi en toute vérité de l'office du Verbe au glaive à deux tranchants - pour convertir ou châtier, n'eut pas d'instrument plus fidèle et plus sûr.
Pas plus que la vierge de Sienne, l'illustre auteur de la Divine Comédie n'eût soupçonné qu'un temps dût venir, où le premier titre de la famille dominicaine à l'amour reconnaissant des peuples serait discuté en certaine école apologétique, et là écarté comme une insulte ou dissimulé comme une gêne. Le siècle présent met sa gloire dans un libéralisme qui a fait ses preuves en multipliant les ruines, et, philosophiquement, ne repose que sur l'étrange confusion de la licence avec la liberté ; il ne fallait rien moins que cet affaissement intellectuel de nos tristes temps, pour ne plus comprendre que, dans une société où la foi est la base des institutions comme elle est le principe du salut de tous, nul crime n'égale celui d'ébranler le fondement sur lequel repose ainsi avec l'intérêt social le bien le plus précieux des
35 2 Le Temps après la Pentecôte.
particuliers. Ni l'idéal de la justice, ni davantage celui de la liberté, ne consiste à laisser à Ta merci du mal ou du mauvais le faible qui ne peut se garder lui-môme : la chevalerie fit de cette vérité son axiome, et ce fut sa gloire ; les frères de Pierre Martyr dévouèrent leur vie à protéger contre les surprises du fort armé ^ et la contagion qui se glisse dans la nuit 2 la sécurité des enfants de Dieu : ce fut l'honneur « de la troupe sainte que Dominique conduit par un chemin où l'on profite, si l'on ne s'égare pas 3. »
Et quels plus vrais chevaliers que ces athlètes de la foi *, prenant leur engagement sacré sous forme d'hommage lige ^', et choisissant pour Dame celle qui,' puissante comme une armée ^, extermine seule les hérésies dans le monde entier '' ? Au bouclier de la vérité s, au glaive de la parole •', celle qui garde en Sion les armures des forts 10 joignait pour ses dévoués féaux le Rosaire, signe plus spécial de sa propre milice ; elle leur assignait l'habit de son choix comme étant leur vrai chef de guerre, et les oignait de ses mains pour la lutte dans la personne du Bienheureux Réginald. Elle-même encore veillait au recrutement de la sainte phalange, prélevant pour elle dans la jeunesse d'élite
I. Luc, XI, 21. — 2. Psalm. xc, 6. — 3. Dante.
Paradis, chant x. — 4. Honorius m, Diploma confirmans Ordinera. — 5. Promitlo ohedientiani Deo et B. Marix. Constitutiones Fratr. Ord. Praedicat. I" Distinctio, cap. XV de Professione. — 6. Cant. vi, 3. Q. —
7. Ant. festorum B. M. V. in III'Nocturno.— 8. Psalm.
XC, 3. — 9. Eph. VI, 17. — 10. Cant. iv, 4.
Saint Dominique, Confesseur. 353
des universités les âmes les plus pures, les plus généreux dévouements, les plus nobles mtelligences; Paris, la capitale de la théologie, "Bologne, celle de la jurisprudence et du droit, voyaient maîtres, écoliers, disciples de toute science, poursuivis et atteints par la douce souveraine au milieu d'incidents plus du ciel que de la terre.
Que de grâce dans ces origines où la sérénité virginale de Dominique semblait entourer tous ses fils ! C'était bien dans cet Ordre de la lumière qu'apparaissait la vérité de la parole évangélique : Heureux les purs de cœur, car ils verront Dieu ', Des yeux éclairés d'en haut apercevaient sous la tigure de champs de lis les fondations des Prêcheurs ; aussi Marie, par jqui nous est venue la splendeur de la lumière éternelle 2, se faisait leur céleste maîtresse et, de toute science, les conduisait à la Sagesse, amie des cœurs non souillés ^. En la compagnie de Cécile et de Catherine, elle descendait pour bénir leur repos de la nuit, mais ne partageait avec aucune de ses nobles suivantes le soin de les couvrir de son royal manteau près du trône du Seigneur. Comment dès lors s'étonner de la limpidité suave qui après Dominique, et durant les généralats des Jourdain de Saxe, Raymond de Pegnafort, Jean le Teutonique, Humbert de Romans, continue de régner dans ces Vies des Frères et ces Vies des Sœurs dont des plumes heureuses ont transmis jusâu'à nous les récits d'une exquise fraîcheur? •iscrète leçon, en même temps que secours
354 L^ Temps après la Pentecôte.
puissant pour les Frères : dans la famille dominicaine vouée à l'apostolat par essence, les Sœurs furent de dix ans les aînées, comme pour marquer que, dans l'Eglise de Dieu, l'action ne peut être féconde, si elle n'est précédée et ne demeure accompagnée de la contemplation qui lui vaut bénédiction et toute grâce.
Notre-Dame de Prouille, au pied des Pyrénées, ne fut pas seulement par ce droit de primogéniture le principe de tout l'Ordre ; c'est à son ombre protectrice que les premiers compagnons de Dominique arrêtèrent avec lui le choix de leur Règle et se partagèrent le monde, allant de là fonder Saint-Romain de Toulouse, puis Saint-Jacques de Paris, SaintNicolas de Bologne, Saint-Sixte et SainteSabine dans la Ville éternelle. Vers la même époque, l'établissement de la Milice de Jésus-Christ plaçait sous la direction des Prêcheurs les séculiers qui, en face de l'hérésie militante, s'engageaient à défendre par tous les moyens en leur pouvoir les biens de l'Eglise et sa liberté ; quand les sectaires eurent posé les armes, laissant la paix au monde pour un temps, l'association ne disparut pas : elle porta le combat sur le terrain de la lutte spirituelle, et changea son nom en celui de Tiers-Ordre des Frères et Sœurs de là Pénitence de saint Dominique.
Lisons dans le livre de l'Eglise la vie très abrégée du saint patriarche.
DOMINICUS , Calarogac 1 pvOMiNIQUE naquit à Calèin Hispania exnobili I L/ ruéga ea Espagne, da
Saint Dominique, Confesseur. 355
la noble famille des Gusman. Palencia le vit s'adonner aux études libérales et à la théologie ; grand fut le fruit qu'il en retira. D'abord chanoine régulier de l'église d'Osma, il fonda ensuite l'Ordre des Frères Prêcheurs. Au temps où sa mère le portait, il lui avait semblé en songe renfermer en elle un chien tenant dans sa gueule une torche avec laquelle, une fois au jour, il embrasait le monde : vision qui signifiait que par l'éclat de sa sainteté et de ses enseignements il enflammerait les peuples dans la piété chrétienne. L'événement
vérifia le présage ; car ce fut là son œuvre propre et après lui celle de son Ordre.
SON génie et sa vertu brillèrent surtout dans la destruction des hérétiques qui tentaient d'infecter de leurs pernicieuses erreurs le pays de Toulouse. Il consacra sept années à cette œuvre. Avec l'évêque de Toulouse il vint ensuite à Rome au concile de Latran. dans le but de faire confirmer par Innocent III l'Ordre qu'il avait établi. Pendant qu'on en délibère, Dominique, sur l'avis du PonGusmanorum familia natus, Palentiaï liberalibus disciplinis et theologia? operam dédit : quo in studio cum plurimum profecisset. prius Oxomensis ecclesias canonicus regularis, deinde Ordinis Fratrum Praedicatorum auctor fuit. Hujus mater gravida sibi visa est in quiète continere in alvo catulum ore praeferentem facem, qua editus in lucem, orbem terrarum incenderet.
Quo somnio significabatur, fore ut splendore sanctitatis ac doctrinae, gentes ad christianam pietatem inflammarentur. Veritatem exitus comprobavit : id enim et prasstitit per se, et per sui Ordinis socios deinceps est consecutus.
HUJUS autem ingeniura ac virtus maxima enituit in evertendis ha;- reticis, qui perniciosis erroribus Tolosates pervertere conabantur Quo in negotio scptem consumpsit annos. Postea Romam venit ad Lateranense concilium cum episcopo Tolosano, ut Ordo, quem instituerat, ab Innocentio tertio confirmaretur. Quœ res dum in délibérations
356 Le Temps après la Pentecôte.
verbalur, Dominicus
hortatu Pontificis ad suos revertitur, ut sibi regulam deligeret. Romain rediens, ab Honorio tertio, qui proximus Innocentio successerat. confirmalionem Ordinis Praedicatorum impetrat. Romae autem duo instituit monasteria, alterum virorum, mulierum alterum. Très etiam mortuos ad vitam revocavit, multaque alia edidit miracula, quibus Ordo Pratdicatorum mirifice propagari cœpit.
VERUM cum ejus opéra ubique terrarum monasteria jam aedificarentur, innumerabilesque homines religiosam ac
Êiam vitam instituèrent, ononia» anno Christ! ducentesimo vigesimo primo supra millesimum, m febrem incidit ; ex qua cum se moriturum intelligeret, convocatis fratribus et alumnis suae disciplinae, eos ad innocentiam et integritatem cohortatus est. Postremo caritatem, humilitatem, paupertatem, tamquara certum patrimonium eis testamento reliq^uit : fratribusque orantibus, in illis verbis, Subvenite sancti Dei, I
tife, revient vers les siens
Eour faire choix d'une Règle. >e retour à Rome, il obtient d'Honorius III, successeur immédiat d'Innocent, la confirmation de l'Ordre des Prêcheurs. A Rome même il fonde deux monastères, l'un d'hommes, l'autre de femmes ; trois morts sont rappelés par lui à la vie, beaucoup d'autres miracles accomplis, qui amènent pour l'Ordre une merveilleuse diffusion.
DEJA partout par ses soins s'élevaient les monastères, et des personnes sans nombre prenaient la religion et la piété pour règle de leur vie, lorsque à Bologne, l'an du Christ douze cent vingt et un, il fut saisi d'une fièvre dont il comprit qu'il allait mourir. Convoquant donc les Frères et les novices du couvent, il les exhorta à l'innocence et à la pureté, puis, en manière de testament, leur laissa comme patrimoine assuré la charité, l'humilité, la pauvreté. Au moment où les Frères en prières en étaient à ces mots : Secourez-le, Saints de Dieu, venez audevant, saints Anges ; il s'endormit dans le Seigneur»
Saint Dominique, Confesseur. 35 j
C'était le huit des ides d'août. Le Pape Grégoire IX le mit au nombre des Saints.
occurrite Angeli, obdormivit in Domino octavo idus augusti, quem postea Gregorius nonus Pontifex retulit in sanctorum numerum.
^->^ UEL cortège est celui que vous forment vos C^ fils et vos filles sur le Cycle sacré ! Accompagné en ce mois même de Rose de Lima et d'Hyacinthe, voilà que dès longtemps vous annonçaient au ciel de la Liturgie les Raymond de Pegnafort, les Thomas d'Aquin, les Vincent Ferrier, les Pierre Martyr, les Catherine de Sienne, les Pie V, les Antonin. Enfin brille au firmament l'astre nouveau dont la splendeur écarte l'ignorance, confond l'hérésie, accroît la foi des croyants. O Dominique, votre bienheureuse mère d'ici-bas, qui vous a devancé dans les cieux, pénètre maintenant dans sa plénitude le sens fortuné de la vision mystérieuse qui jadis excitait ses craintes ; et cet autre Dominique, gloire de l'antique Silos, au tombeau duquel elle reçut la promesse de votre bénie naissance, applaudit à l'éclat décuplé dont ce beau nom qu'il vous transmit resplendira par vous dans les siècles éternels. Mais quel accueil surtout vous est fait par la Mère de toute grâce, elle qui naguère, embrassant les pieds du Seigneur irrité, se portait garante que vous ramèneriez le monde à son Sauveur! à peine quelques années ont passé : et partout l'erreur en déroute pressent qu'une lutte à mort est engagée entre elle et les vôtres; et l'Eglise du'Latran, maîtresse et mère, a vu ses murs menaçant ruine raffer35S Le Temps après la Pentecôte.
mis pour un temps; et les deux princes des Apôtres, qui vous avaient dit va et prêche, applaudissent à la Parole qui de nouveau parcourt la terre et retentit sur toute plage 1.
Frappées déjà de stérilité, les nations, que l'Apocalypse assimile aux grandes eaux -, semblaient se corrompre pour toujours ; la prostituée de Babylone, devançant l'heure, y dressait son trône': lorsqu'à l'imitation d'E- lisée 3, mettant le sel de la Sagesse dans le vase neuf de l'Ordre par vous fondé, vous avez répandu dans les eaux malades ce sel divin, neutralisé les poisons de la bête de blasphème si tôt reparue, et, en dépit d'embûcnes qui ne cesseront plus, rendu de nouveau la terre habitable. Mais comme, une fois de plus, votre exemple nous montre que ceux-là seuls sont puissants pour Dieu sur les peuples, qui se livrent à lui sans chercher rien autre et ne donnent à autrui que de leur plénitude ! Dédaignant toute rencontre et toute science où ne se montrait pas l'éternelle Sagesse, nous disent vos historiens, ce fut d'elle uniquement que s'éprit votre adolescence ^ ; elle qui prévient ceux qui la désirent s vous inonda dès ces premiers ans de la lumière et des suavités anticipées de la patrie. C'était d'elle que s'écoulait sur vous la sérénité radieuse qui frappait vos contemporains et qu'aucun événement n'altéra jamais. Dans une paix des cieux, vousbuviez à longs traits l'eau de ce puits sans fond qui
I. Psalm. xvni. — 2. Apoc. xvil. — 3. IV Reg. ii.
19-22. — 4. Sap VIII, 2,-5 Jbid. VI, 14.
Saint Dominique, Conjesseur. 35g
rejaillit à la vie éternelle i ; mais en même temps qu'au plus intime secret de l'âme vous abreuvait ainsi son amour, une fécondité merveilleuse se déclarait dans la source divine, et ses ruisseaux devenus vôtres s'échappaient au dehors et les places publiques bénéficiaient des flots de votre surabondance 2.
Vous aviez accueilli la Sagesse, et elle vous exaltait ^ ; non contente d'orner votre front des rayons de l'étoile mystérieuse *, elle vous donnait la gloire des patriarches et multipliait de toutes celles de vos fils vos années et vos œuvres ^. Vous n'avez point cessé d'être en eux l'un des puissants contre-forts de l'Eglise. La science a rendu leur nom illustre parmi les peuples, et à cause d'elle leur jeunesse fut honorée des vieillards 6 : qu'elle soit toujours pour eux, comme elle le fut pour leurs aînés, et le fruit de la Sagesse, et le chemin qui y conduit ; qu'elle s'alimente à la prière, dont la part est demeurée si belle en votre saint Ordre, que plus qu'aucun autre il se rapproche par ce côté des anciens Ordres monastiques. Louer, bénir et prêcher sera jusqu'à la fin sa devise aimée, l'apostolat devant être chez lui, selon le mot du Psaume, l'effusion débordante du souvenir des suavités goûtées dans le commerce divin 7. Ainsi affermie en Sion, ainsi bénie dans son glorieux rôle de propagatrice et de gardienne de
I. JoHAN. IV, 14. — 2. Prov. V, 15-19. — 3. /bid. iv, S.
- 4. Ibid. 9. — 5. IbiJ. 10. — 6. Sap. viil, lo. — . Memoriam abimdantix suavitMis tttx eructabtint 'salin. CXLIV.
36o Le Temps après la Pentecôte.
la vérité i, votre noble descendance méritera d'entendre toujours de la bouche de NotreDame même cet encouragement au-dessus de toute louange : « Fortiter, fortiter, viri fortes ! Courage, courage, hommes courageux!»
!£oME, que Pierre, au premier de ce '^ mois, a délivrée de la servitude, offre un spectacle admirable au monde. Sagesse, qui depuis la glorieuse Pentecôte avez parcouru la terre," en quel lieu fut-il vrai à ce point de chanter que vous avez foulé de vos pieds victorieux les hauteurs superbes i ? Rome idolâtre avait sur sept collines étalé son faste et bâti les temples de ses faux dieux; sept églises apparaissent comme les points culminants sur lesquels Rome purifiée appuie sa base désormais véritablement éternelle.
Or cependant, par leur site même, les basiliques de Pierre et de Paul, celles de Laurent et de Sébastien, placées aux quatre angles extérieurs de la cité des Césars, rappellent le long siège poursuivi trois siècles autour de l'ancienne Rome et durant lequel la nouvelle fut fondée. Hélène et son fils Constantm, reprenant le travail des fondations de la Ville sainte, en ont conduit plus avant les tranchées; toutefois l'église de Sainte-Croix-enJérusalem, celle du Sauveur au Latran, qui
302 Le Temps après la Pentecôte.
furent leur œuvre plus spéciale, n'en restent pas moins encore au seuil de la ville forte du paganisme, près de ses portes et s'appuyani aux remparts : tel le soldat qui, prenant pied dans une forteresse redoutable, investie longtemps, n'avance qu'à pas comptés, surveillant et la brèche qui vient de lui donner passage, et le dédale des voies inconnues qui s'ouvrent devant lui.
Qui plantera le drapeau de Sion au centre de Babylone ? qui forcera l'ennemi dans ses dernières retraites, et chassant les idoles vaincues, fera son palais de leurs temples? O vous à qui fut dite la parole du Très-Haut : V^ous êtes mon Fils ; je vous donnerai les nations en héritage^; ô très puissant, aux flèches aiguës renversant les phalanges -^ écoutez rappel que tous les échos de la terre rachetée vous renvoient eux-mêmes : Dans votre beauté marche :{ au triomphe, et régne^ ^ ! Mais le Fils du Très-Haut a aussi une mère ici-bas ; le chant du Psalmiste, en l'appelant au triomphe, exalte aussi la reine qui se tient à sa droite en son vêtement d'or* : si de son Père il tient toute puissance », de son unique mère il entend recevoir sa couronne 6, et lui laisse en retour les dépouilles des forts"^ Filles de la nouvelle Sion, sortez donc, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont Ta couronné sa mère au jour joyeux où, prenant par elle possession de la capitale du monde, il épousa la gentilité s.
7. Psslm. Lxvii, i3 , IsAl. LUI, 12. — 8. Cant. III, I l.
Notre- Dame- des- Neiges. 363
Jour, en effet, plein d'allégresse que celui où Marie pour Jésus revendiqua son droit de souveraine et d'héritière du sol romain ! A l'orient, au plus haut sommet de la Ville éternelle, elle apparut littéralement en ce matin béni comme l'aurore qui se lève, belle comme la lune illuminant les nuits, plus puissante que le soleil d'août surpris de la voir à la fois tempérer ses ardeurs et doubler