L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 45)
434 Saint Laurent, Diacre et Martyr.
plaise qu'on serre l'un et l'autre ensemble au grenier, quoique l'un et l'autre ensemble ait crû au champ, quoique l'un et l'autre ensemble ait été foulé dans l'aire. C'est maintenant le temps de choisir. Avant le vannage, épurons les mœurs • nous sommes sur l'aire, où le grain est encore dans la période de séparation, où le van n'est pas définitivement intervenu. Ecoutez-moi, grains sacrés, que je ne doute pas être ici ; car en douter, ce serait n'en pas être moi-même ; écoutez-moi, disje ; bien plutôt, écoutez par moi le premier grain. N'aimez pas vos âmes dans ce siècle ; gardez-vous de les aimer, si vous les aimez, afin de les garder en ne les aimant pas ; car en ne les aimant pas, vous les aimez plus. Celui qui aime sa vie en ce monde la perdra 1. »
Ainsi Laurent, pour s'être en ce monde traité en ennemi et perdu, s'est retrouvé dans l'autre. Serviteur du Christ par le titre même de son diaconat, qui signifie service, il a suivi l'Homme-Dieu, selon la recommandation de notre Evangile, suivi à l'autel, à l'autel de la Croix. Mais, tombé avec lui en terre, il s'est aussi multiplié en lui; selon la doctrine de l'évêque d'Hippone, noius-mêmes, qu'éloignent de lui les espaces et les temps, sommes pourtant la moisson qui, pour une part, germe de lui toujours. Puisons dans cette pensée le sentiment d'une reconnaissance profonde envers le saint diacre , et mettons d'autant plus de zèle à nous associer d'ici-bas aux honneurs dont l'entoure le Père
I AiG. Sermo cccv, .7/ xxvi, in Nat. S. Laurent.
A la Messe.
céleste aujourd'hui, pour avoir servi son Fils.
L'Offertoire reprend sous une nouvelle mélodie les paroles d'Introit , c'est l'écho de la terre à l'harmonie des cieux. Cette beauté, cette sainteté qui relèvent si magnitîquement le ministère de la louange à l'autel éternel, doivent déjà, sous la foi, resplendir en l'âme des ministres de l'Eglise, comme elles faisaient en Laurent, mortel encore, aux regards ravis des Anges.
LA louange et la beauté forment sa cour , la sainteté et la magnificence éclatent dans le sanctuaire de Dieu.
CONFESSIO et pulchritudo in conspectu ejus • sanctitas et magnificentia in sanctificatione ejus.
A ce moment des Mystères, Laurent offrait autrefois les dons ; ses mérites sont maintenant lesuffrage dont l'Eglise se réclame en les présentant.
RECEVEZ avec bonté ces dons , nous vous en prions, Seigneur, que par le suffrage des mérites du bienheureux Laurent, vous daigniez en faire provenir le secours de notre salut. Par Jésus-Christ.
ACCIPE, quaesumus Domine , munera dignanter oblata, et beati Laurentii sufFragantibus meritis, ad nostrae salutis auxilium provenire concède. Per Dominum.
Laurent a dignement rempli son service auguste à la table du Seigneur , celui pour lequel il s'est dépensé tient l'engagement qu'il
436 Saint Laurent, Diacre et Martyr prenait dans l'Evangile, en l'appelant à résider pour jamais où il est lui-même.
UI mihi ministrat, me sequatur : et ubi
UE celui qui me sert me suive ; et où je suis, là sera aussi mon serviteur.
ego sum, ilhc et minister meus erit
Rassasiés au banquet sacré dont Laurent fut le dispensateur, nous demandons que l'hommage de notre propre service attire sur nous, par son intercession, l'augmentation de la grâce.
RASSASIÉS au banquet sacré, nous vous en supplions. Seigneur : que, par l'intercession du bienheureux Laurent, votre Martyr, l'hommage du service qui vous est dû nous attire en cette fête un accroissement des grâces qui conduisent au salut. Par Jésus-Christ.
SACRO munere satiati, supplices te, Domine, deprecamur ■ ut, quod débitas servitutis celebramus officio, intercedente beato Laurentio Martyre tuo, salvationis tusE seniiamus augmentum. Per Dominum.
L'Hymne et les trois Psaumes dont se compose l'Office de Sexte, se trouvent cidessus, page 34.
K^.T. Ayl ON âme s'est atA'^^- M tachée à votre
suite, car ma chair a été
briilée par le feu pour vous,
ô mon Dieu.
Ant.
r\ ma mea post te, quia caro mea igné cremata est pro te Deus meus.
A None
QUE chacun donne selon ce qu'il a résolu dans son cœur, et non avec tristesse ou comme par force ; car Dieu aime celui qui donne avec joie.
br.
Vous avez placé, Seigneur, * Sur sa tête. Vous avez placé.
f. Une couronne de pierres précieuses. * Sur sa tête.
Gloire au Père. Vous avez placé
f Grande est la gloire dont vous l'avez entouré en le sauvant,
^ Vous le couronnerez de gloire et le revêtirez d'une admirable beauté.
r jNUSQUisQUE prout L^' destinavit in corde suo, non ex tristitia, aut ex necessitate . hilarem enim datorem diligit Deus
br.
PosuiSTi Domi
ne* Super caput ejus. Posuisti.
j^. Coronam de lapide pretioso. * Super.
Gloria Patri. Posuisti.
f. Magna est gloria ejus in salutari tuo.
^. Gloriam et magnum decorem impones super eum.
L'Oraison page 429.
est la Collecte de la Messe,
T 'Hymne et les Psaumes, ci-dessus, page 3q.
Ant 1 ^ bienheureux ■ L Laurent priait, disant : Je vous rends grâces, Seigneur, de ce que j'ai mérité d'entrer dans votre demeure.
Ant.
) rentius orabat, dicens : Gratias tibi ago Domine, quia januas tuas ingredi merui.
43 s Saint Laurent, Diacre et Martyr.
CAPITULE. [II Cor. ix/
POTENS est aulem Deus omnem gratiam abundare facere in vobis : ut in omnibus seraper omnem sutTicientiara habentes, abundetis in omne opus bonum, sicut scriptum est : Dispersit, dédit pauperibus . justitia ejus manet in saeculum ssculi.
iVl glona ejus In ^alutari tuo. Magna
f. Gloriam et magnum decorem impones super eum * In salutari tuo
Gloria Patri. Magna.
f. Justus ut palma florebit.
1^. Sicut cedrus Libani multiplicabitur.
L'Oraison, page 429.
OR, Dieu est assez puissant pour vous faire abonder en toute grâce ; en sorte que, ne manquant jamais en rien du nécessaire, vous ayez par delà de quoi vous répandre en toutes bonnes œuvres, seion ce qui est écrit : « Il a répandu l'aumône avec profusion sur le pauvre; sa justice demeurera à jamais. »
a ^^ ^ RAND E est la
^' * V_J gloire dont vous l'avez entouré * En le sauvant. Grande.
f. Vous le couronnerez de gloire et le revêtirez d'une admirable beauté. * En le sauvant.
Gloire au Père. Grande.
t- Le juste fleurira comme le palmier.
^. Il se multipliera comme le cèdre du Liban.
* PEINE Laurent avait-il eu. le matin, remis A son âme vaillante au Créateur, qu'on entoura de linceuls et d'aromates ses restes plus précieux que l'or sortant du creuset. Comme
Aux Secondes Vêpres. 43g
Etienne le premier des Martyrs, comme Jésus leur Roi, il vit d'illustres personnages ambitionner l'honneur de prodiguer leurs soins à sa dépouille sacrée. Dans la soirée du 10 août 1, les nobles convertis dont parle Prudence courbèrent leur tête sous l'auguste fardeau, et l'emportant sur la voie Ttburtine, ils l'ensevelirent avec un grand deuil au cimetière de Cyriaque. L'Eglise de la terre pleurait son illustre fils; mais celle du ciel laissait déjà déborder le triomphe, et chaque retour du glorieux anniversaire allait donner l'allégresse au monde
L'Office des secondes Vêpres ne diffère de celui des premières que par le dernier Psaume, le Verset et l'Antienne de Magnificat. Ce Psaume, que l'Eglise chante pour tous les Martyrs, est le cxve. Il exprime merveilleusement l'effusion reconnaissante de Laurent à cette heure • sa foi, qu'il a confessée, l'a fait triompher de la souffrance et des embûches; il a rempli de son propre sang le calice dont il avait la garde, vrai diacre en cela, serviteur de l'autel de Dieu, fils de l'Eglise, servante elle aussi du Seigneur ; et maintenant que ses liens sont brisés, il inaugure son service . éternel dans l'assemblée "des Saints, an milieu de toi, ô Jérusalem.
« AI cru . c est pourquoi J j'ai parlé, malgré l'excès d'humiliation où j'étais réduit.
REDIDI. propter quod locutus sum • * ego autem humiliatus sum nimis.
440 Saint Laurent, Diacre et Martyr.
Ego dixi in excessu meo : * Omnis homo mendax.
Quid retribuam Domino * pro omnibus quje retribuit mihi ?
Calicem salutaris accipiam : * et Nomen Domini invocabo.
Vota mea Domino reddam coram omni populo ejus : * pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.
O Domine, quia ego servus tuus ■ * ego servus tuus, et filius ancillae tuae.
Dirupisti vincularaea: * tibi sacrificabo hostiam laudis, et Nomen Domini invocabo.
Vota mea Domino reddam in conspectu omnis populi ejus : * in atriis domus Domini, in medio tui, Jérusalem.
J'ai dit dans mon trouble : Il n'est point d'homme qui ne soit trompeur.
Que rendrai-jeau Seigneur pour tous les biens qu'il a répandus sur moi ?
Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le Nom du Seigneur.
En présence de son peuple, j'acquitterai mes vœux au Seigneur . aux yeux du Seigneur , la mort de ses saints est précieuse.
O Seigneur ! je suis votre serviteur; oui, je le suis, et le fils de votre servante.
Vous avez brisé mes liens ; je vous offrirai un sacrifice de louange, et j'invoquerai le Nom du Seigneur.
J'acquitterai mes vœux au Seigneur, en présence de tout son peuple, dans les parvis de la maison du Seigneur, au milieu de toi, ô Jérusalem 1
Après l'Hymne suit le Verset, puis l'Antienne de Magnificat.
EVITA Laurenbonum opus operatus est.
"Bf. Qui persigaum crucis caecos illuminavit.
i I AURENT le lévite a '■ i- bien agi.
^. Il a rendu la lumière aux aveugles par le signe de la croix.
ANTIENNE DE Magnificat.
Laurentiu; dum in craticula suBEATUS Laurentius I p ENDANT que lebienheiidum in craticula su- | i reux Laurent étendu sur
Aux Secondes Vêpres.
le gril était briîlé, il dit au tyran très impie : « C'est cuit maintenant, tourne, et mange ; car, pour les biens de l'Eglise, que tu demandes, les mains des pauvres les ont transportés dans le trésor du ciel. »
perpositus ureretur, ad impiissimum tyrannura dixit : Assatum est jam, versa, et manduca : nam facultates Ecclesiae, quas requiris, in cœlestes thesauros manus pauperum deportaverunt.
On fait, après l'Oraison de la fête, mémoire de deux saints Martyrs dont le passage est annoncé au Cycle pour demain.
Ant. L
s royaume des cieux est à eux ; car ils ont méprisé la vie de ce monde ; ils ont atteint la récompense du royaume, et ils ont lavé leurs robes dans le sang de TAgneau.
f. Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, et tressaillez d'allégresse.
^. Et glorifiez-vous, vous tous qui avez le cœur droit.
Ant. [
STORUM est enim regnum coelorum, qui contempserunt vitam mundi, et pervenerunt ad prœmia regni, et laverunt stolas suas in sanguine Agni.
y. Laetamini in Domino, et exsultate justi.
^. Et gloriamini omnes recti corde.
PUISSENT vos saints Martyrs Tiburce et Susanne nous favoriser de leur continuel appui. Seigneur, parce que vous ne cessez point de regarder d'un œtl favorable ceux auxquels vous accordez l'aide de tels secours. Par Jésus-Christ.
SANCTORUM Martyrum tuorum Tiburtii et Susannas nos , Domine, foveant continuata praesidia : quia non desinis propitius intueri. quos talibus auxiliis concesseris adjuvari. Per Dominum.
44^ ^€ Temps après la Pentecôte.
LES Grecs font écho, dans leurs Menées, aux hommages qui s'élèvent de l'Occident vers le triomphateur de ce jour.
In Matutino.
DIACONUS Verbi, Verbo decorus, vitam amore Verbi sponte litat, et cum Verbo jure nunc régnât, ipsius laetitia gloriaque inebriatus.
Contra errantium impias redargutiones, veritatis pietatisque armatura firmatus , falsitatis munimentum fide tua dictisque ex sententia evertisti in finem.
In Dei pulchritudine, Laurenti , fixas oculos, terrae blanditias necnon et cruciatus contempsisti, o admirande.
Christus quum diaconus seu minister nobis donorum quae sunt ex Pâtre tibi innotuisset , diaconus illius et ipse fieri cupiens, per sanguinem ad ipsum commigrasti, o invidende.
Tamquam sol felix ab Occidente oriens, stupendum et admirabile valde. universam coriiscationibus illustrasti Eccleiiam, o admirande .
DIACRE du Verbe, beau de sa beauté, livrant sa vie pour son amour, c'est à bon droit qu'avec lui maintenant il règne, enivré de sa gloire et de sa félicité.
Fort sous l'armure de la vérité et de la piété contre les attaques impies des tenants de l'erreur, tu as, par ta foi et tes sages paroles, détruit pour toujours l'arsenal du mensonge.
L'œil fixe sur Dieu et sa beauté, ô Laurent, tu as méprisé de la terre et les plaisirs et les tourments, homme admirable !
Le Christ, notre vrai diacre en tant que dispensateur des biens qui nous viennent du Père, s'était révélé à toi ; pour être son diacre à lui dans un plein retour, tu as été à lui par le sang, ô digne d'envie !
Comme un soleil fortuné qui se lère à l'Occident, prodige admirable I tu as éclairé l'Eglise entière de tes feux merveilleux Martyr, et tous les hommes se sont réchaufSaint Laurent, Diacre et Martyr. 443
fés aux ardeurs de ta foi : 1 cunctique ardore fidei c'est pourquoi nous te glori- tuae calefacti sunt : ideo fions tous. I te omnes glorificamus.
Demandons aux anciennes Liturgies leur tribut à la ^gloire du saint Martyr. Ce Sacramentaire léonien nous donne cette Préface, dont la noble brj^veté laisse toute leur fraîcheur aux sentiments de l'Eglise Mère pour son glorieux fils. « Perfectis gaudiis expleatur obldtio. . Gratias tibi, Domitje, quoniam sanctuni Laurentium Martyrem tuian, te inspirante diligimus : Que parfaites soient les joies de ce jour !... Grâces soient à vous, Seigneur, de ce que par vous nous aimons Laiïrent votre saint Martyr ! » Telle est l'inspiration des autres formules qui précèdent ou suivent au même lieu, dans l'Action sacrée, celle que nous donnons ici.
j L est vraiment juste de
I vous glorifier, ô Dieu ; et, en même temps, nous supplions votre miséricorde
VERE dignum. Tuam misericordiam deprecantes, ut mentibus nostris beati Laurentii Mard'accorder à nos âmes cons- tyris tui tribuas jugiter tamment la suavité du bien heureux Laurent, votre Mar tyr : ainsi aimerons-nous à passionis, et indulgen repasser le mérite de ses tiam nobis semper fidelis tourments ; ainsi toujours ce ille patronus obtineat protecteur fidèle nous obtien dra le pardon.
Le Missel dit got^hique, qui représente, comme on le sait, la Liturgie de nos Eglises de France avant Pépin et Charlemagne, est bien en ce )our à l'unisson des sentiments de l'Eglise Mère.
444 ^^ Temps après la Pentecôte.
r>EUS, fidelium tuorum i-' Salvator et rector , omnipotens sempiterne Deus, adesto votis solemnitatis hodiernre; et Ecclesiae gaudiis de gloriosa Martyris lui passione beaii Laurenti conceptis, benignus adspira • augeatur omnium fides tantîe virtutis ortu , et corda lastantium supplicio Martyrum igniantur : ut apud misericordiam tuam illius juvemur mérite, cujus exsultamus exemplo. Per Dominum.
DIEU Sauveur et guide de vos fidèles, Dieu toutpuissant, éternel, dans la solennité de ce jour soyez propice à nos vœux ; secondez \iénignement les joies que l'Eglise a conçues dans la glorieuse passion du bienheureux Laurent votre Martyr , que s'accroisse la foi de tous, au lever d'une vertu si grande , que les cœurs tressaillant s'embrasent au supplice des Martyrs : afin que nous soit en aide auprès de votre miséricorde le mérite de celui dont l'exemple excite en nous l'allégresse. Par Jésus-Christ.
■\7ERE dignum et jus* tum est. omnipotens sempiterne Deus, tibi in tanti Martyris Laurenti laudis hostias immolare : qui hostiam viventem hodie in ipsius Levitae tui beati Laurenti Martyris ministerio per florem casti corporis accepisti. Cujus vocem per hymnidicum modolamini Psalmi audivimus canentis atque dicentis : Probasti cor meum , Deus, et visitasti noctem, id est in tenebris saeculi
IL est véritablement digne et juste. Dieu tout-puissant, éternel, de vous immoler les hosties de la louanere en la solennité d'un si grand Martyr; car aujourd'hui . Laurent votre bienheureux Lévite accomplissant son ministère , vous l'avez reçu comme une hostie vivante en la fleur de son chaste corps. Nous avons entendu sa voix entonnant l'hymne sacré du Psaume mélodieux qui disait : O Dieu , vous avez éprouvé mon cœur, et l'avez
Saint Laurent, Diacre et Martyr. 445
visité dans la nuit, c'est-àdire dans les ténèbres de ce siècle; vous m'avez scruté par le feu, et l'iniquité ne s'est point trouvée en moi. O glorieuse vertu que celle qui paraît en cette lutte ! ô inébranlable constance de cette confession ! Sur le gril ardent ces membres où réside la vie sifflent et se tordent ; cette poitrine haletante n'aspire que le feu des charbons qui la briilent : ce pendant , comme un suave encens , monte à Dieu la fumée d'holocauste. Comme Paul, le Martyr dit aussi : Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ. Il ne cherchait pas en effet
igne me examinasti ; et non est inventa in me iniquitas. O gloriosa certaminis virtus ! o inconcussa constantia confitentis ! Stridunt membra viventis super craticulam imposita, et prunis saïvientibus anhelantis , incensum suum in modum thymiamatis divinis naribus exhibent odorem. Dicit enim Martyr ipse cum Paulo : Christi bonus odor sumus Dec. Non enim cogitabat quomodo in terra positus, a passionis periculo liberaretur, sed quomodo inter Martyres in cœlis corooaretur. Fer Christum. terre, il échapperait au
comment, habitant de cette
danger de souffrir, mais comment, citoyen des cieux,
il serait couronné parmi les Martyrs. Par Jésus
Christ.
Bornons-nous à emprunter pour aujourd'hui aux Mozarabes cette unique prière :
SEIGNEUR Jésus-Christ, c'est par vous que le très bienheureux Laurent, brûlant du feu de votre charité, a triomphé des ardeurs de la cupidité et de la souffrance, foulant aux pieds l'or et la iîarame, libéral dans ses dons aux pauvres, comme zélé pour livrer son corps aux charbons : en
DOMINE Jesu Christe, qui beatissimum Laurentiura igne charitatis tuae ardentem. et cupiditatum et passionum incendia fecisti evincere : dum et aurum calcat et flammam, et in pauperum erogationem muniiicus. et in combustionem sui corporis re44^ Le Temps après la Pentecôte.
peritur dévolus ; da nobis obtentu sufFragii illlus, ut vapore Spirirus Sancti accensi flammas superemus libidinis, et igné concrememur omnimodae sanctitatis : quo inter Sanctos illos sors nostra inveniatur post transitum , pro quibus aune tibi dependimus famulatum
considération de son suffrage, faites qu'embrasés de la chaleur de l'Esprit-Saint, nous surmontions les flammes des passions et soyons consumés par les feux de toute sainteté; ainsi, après le passage de cette vie. notre partage sera avec les Saints mêmes pour lesquels maintenant nous vous rendons hommage et service.
Adam de Saint-Victor couronnera la journée par une de ses admirables Séquences.
PRUNis datum Admiremur,
Laureatum
Veneremur Laudibus Laurentium ;
Veneremur
Cum tremore,
Deprecemur
Cum amore Martyrem egregium.
Accusatus .
Non negavit ;
Sed pulsatus
Resultavit In tubis ductilibus,
Cum in pœnis
Voto plenis
Exsultaret
Et sonaret In divinis laudibus.
Siciit chorda musicorum
SUR ses charbons Laurent parait, méritant le laurier que signifiait son nom : admirons-le, vénérons-le dans nos louanges ; vénérons avec tremblement l'illustre Martyr , implorons-le avec amour.
Accusé , il ne se déroba pas , mais, frappé, résonna comme font les trompettes retentissantes : ainsi , dans les tortures , objet de ses vœux, tressaillait-il . résonnait-il en divines louanges.
Comme la corde rend sous l'archet sa mélodie,
Saint Laurent, Diacre et Martyr. 44',
ainsi, tendu sur la lyre des tourments, il fit monter vers Jésus-Christ sa confession harmonieuse.
Vois, tyran, comme par la foi il demeure invincible parmi les coups, les menaces et les flammes : une intime espérance, une voix d'en haut le consolent, affermissent son courage.
Car les trésors que tu recherches, ce n'est pas à toi, mais à Laurent que tes tourments les acquièrent : il les entasse dans le Christ ; pour son combat, k Christ les lui garde comme récompense de triomphe
La nuit du saint ignore l'ombre, rien dans sa peine dont le mélange puisse laisser quelque doute à sa foi : rendrait-il la lumière aux aveugles, si la lumière ellemême ne l'inondait pas ?
C'est la foi dont la confession resplendit en lui ; la
Tandem sonum dat sonorum Plectri ministerio; Sic, in chely tormentorum, Melos Christi confessorum Dédit hujus tensio.
Deci, vide
Quia fide
Stat invictus
Inter ictus. Minas et incendia :
Spes interna,
Vox superna
Consolantur
Et hortantur Virum de constantia.
Nam thesauros quos exquiris Per tormenta non acquiris Tibi, sed Laurentio. Hos in Christo coacervat, Hujus pugna Christus servat, Triumphanti>s praemio.
Nescit sancti nox obscurum. Ut in poenis quid impurum Fide tractet dubia , Neque cascis lumen daret, Si non eum radiaret Luminis praesentia.
Fidei confessio Lucet in Laurentio :
44^ ^^ Temps après la Pentecôte.
Non ponit sub aaodio, Statuit ia medio Lumen coram omnibus. Juvat Dei famulum Crucis sua» bajulum, Assum quasi ferculum. Fieri spectaculum Angelis et gentibus.
Non abhorret prunis
volvi, Qui de carne cupit solvi Et cum Christo vivere ; Neque timet occidentes Corpus, sed non prœvalentes Animam occidere.
Sicut vasa figulorum Probat fornax , et eorum Solidat substantiam, Sic et ignis hune assatum Velut testam solidatum Reddit per constantiam.
Nara cum vêtus corrurapatur, Alter homo renovatur
Veteris incendio ; Unde nimis confortatus Est athletae principatus
In Dei servitio.
Hune ardorem Factum foris Putat rorem Vis amoris Et zelus Justitiae :
lumière , il la place , non sous le boisseau , mais au milieu devant tous. Rôti comme un aliment, il plaît au serviteur de Dieu , au porteur de sa croix, d'être donné en spectacle aux Anges et aux nations.
Il ne craint pas d'être roulé sur les charbons, celui qui désire être affranchi de la chair et vivre avec le Chris'; il ne redoute pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme.
Comme la fournaise éprouve le travail des potiers, en durcit la substance : ainsi le feu, cuisant le martyr, en fait par la constance un vase affermi.
Quand le vieil homme en effet se dissout, un autre se répare au bûcher qui consume l'ancien; c'est ainsi qu'au service de Dieu s'est fortifiée merveilleusement la puissance de l'athlète.
L'ardeur dont on l'entoure n'est que rosée pour son puissant amour et son zèle de justice, un feu brûlant, non consumant, surmonte tes
Saint Laurent, Diacre et M.irtyr. 44g
brasiers assemblés, impie.
Si tu ne le prends, si tu ne le brises, le grain de sénevé a peu de saveur; c'est lorsqu'il brûle sur les charbons , que l'encens exhale mieux son parfum : ainsi pressé, ainsi brûlé, le Martyr plus pleinement, sous ce labeur, sous ces ardeurs, livre larome de ses vertus.
O Laurent, fortuné à l'excès, roi magnifique ayant vaincu le roi du monde, fort chevalier du Roi des rois, tu réputas pour rien la souiTrance dans ton combat pour la justice ; tu as surmonté tant de maux en contemplant les biens du Christ : par la grâce de tes mérites, fais-nous mépriser le mal. fais-nous mettre au bien notre joie.
Amen.
Ignis urens, Non combarens, Vincit prunas Quas adunas O minister impie
Parum sapis
\'im sinapis,
Si non tangis.
Si non frangis ;
Et plus fragrat
Quando flagrat Thus injectum ignibus.
Sic arctatus
Et assatus,
Sub labore,
Sub ardore,
Dat odorem
Pleniorem Martyr de virtutibus.
O Laurentl, laute nimis, Rege victo rex sublimis, Régis regum fortis miles. Qui duxisti pœnas viles Certans pro Justitia ;
8ui tôt mala devicisti onlemplando b o n a Christi, Fac nos malis insultare, Fac de bonis exsultare Meritorum gratia.
Amen.
TROIS fois heureux le Romain, qui t'honore au lieu où tes ossements reposent ! Il se prosterne en ton sanctuaire ; pressant de sa poitrine la terre, il l'arrose de ses larmes et y répand ses \œu.K. Nous que
4-^o Le Temps après U Pentecôte.
séparent de Rome Alpes et Pyrénées, à peine pouvons-nous soupçonner de combien de trésors elle est pleine, combien son sol esi riche en sépultures sacrées. Privés de ces biens, ne pouvant voir de près les traces du sang, nous contemplons le ciel de loin. O saint Laurent, c'est là que nous allons chercher le souvenir de tes souffrances; car tu as deux palais pour demeure : celui du corps en terre, celui de l'âme au ciel. Le ciel, ineffable cité qui te fait membre de son peuple, qui, dans les rangs de son éternel sénat, place à ton front la couronne civique ! A tes pierreries resplendissantes, on dirait l'homme que Rome céleste élit pour perpétuel consul ! Tes fonctions, ton crédit, ta puissance paraissent, aux transports des Quirites exaucés dans leurs requêtes à toi présentées. Quiconque demande est entendu ; tous prient en liberté, formulent leurs vœux; nul ne remporte avec lui sa douleur. <( Sois toujours secourable à tes enfants de la cité reine • qu'ils aient pour ferme appui ton amour de père; qu'ils trouvent en toi la tendresse et le lait du sein maternel. Mais parmi eux, ô toi l'honneur du Christ, écoute aussi rhumble client qui confesse sa misère et avoue ses fautes. Je me sais indigne, je le reconnais, indigne que le Christ rn'exauce ; mais protégé par les Martyrs, on peut obtenir le remède a ses maux. Ecoute un suppliant : dans ta bonté, délie mes chaînes, affranchismoi de la chair et du siècle ^ »
I. Prudicnt. ubi iupr».
iBURCE, fils de Chromatius, préfet de Rome, suit aujourd'hui Laurent sur les charbons où la confession de sa foi l'amène lui-même. A quarante ans de distance, un même Esprit anime les deux témoins du Seigneur Christ et leur suggère une même réponse à leurs bourreaux, Tiburce, marchant sur le brasier, s'écrie : a Apprends que l'unique Dieu est celui des chrétiens, car ces charbons me semblent des fleurs. »
Dans ce voisinage immédiat du grand archidiacre, assez orillante elle-même pour n'en être pas éclipsée, une vierge illustre prend place à son tour. Parente à"la fois de l'empereur Dioclétien et du saint Pape Caius. Susanne, dit-on, vit un jour le diadème impérial à ses pieds La blanche couronne qu'elle lui préféra lui valut la palme du martyre, et toutes deux lui assurent une noblesse à jamais plus grande.
Or, comme le remarque saint Léon en la glorieuse solennité dont l'Octave commence.
452 Le Temps après la Pentecôte.
si nul n'est bon pour lui seul, si les faveurs de la Sagesse ne profitent point seulement à celui qu'elle honore, nul n'est plus sage que le Martyr, aucune éloquence ne vaut la sienne pour instruire le peuple de Dieu. C'est dans ce très excellent genre d'enseignement 1 que, nous dit aujourd'hui môme l'E- glise, a Laurent a illuminé le monde de la lumière de ses feux, échauffé les cœurs des chrétiens de l'ardeur des flammes dont il brûlait. La foi s'allume, la dévotion éclate en nos âmes au spectacle de ses combats, le persécuteur n'attise pas contre moi ses brasiers, mais il m'embrase du désir du Sauveur *. D Si d'ailleurs, et ce n'est point théorie pure que de le rappeler en nos temps, si, comme l'observe saint Augustin dans l'Homélie de l'Office de la nuit, « les circonstances en arrivent à placer un homme dans l'alternative de transgresser un précepte divin ou de sortir de cette vie, il doit lui aussi savoir mourir pour l'amour de Dieu plutôt que de vivre par son offense 5. » La morale ne change pas, ni non plus la justice de Dieu, qui récompense en tous temps ses fidèles, comme en tous siècles il châtie les lâches.
LE Misse! mozarabe fait ressortir éloquemment les grandeurs du martyre de saint Laurent dans cette formule si belle qui précède la Consécration, au jour de la fête .
I. Léon. Sermo in Nar. S. Laurentii. — i. In II*
Noct. Pseudo AfG. Sermo 3o de Sanctis. — 3. AuG. Tract, in Joh. 5i
Deux. Jour dans VOct. de S. Laurent. 453
HOSANNAH au plus haut des cieux ! Il est vraiment digne et juste en tout temps, mais principalement dans les solennités de vos Saints, que nous vous rendions grâces , Trinité coéternelle et consubstantielle et coopératrice de tous biens. En ce très illustre jour de votre bienheureux Martyr Laurent, nous vous immolons donc, ô Dieu, les hosties de la louange. Toute votre Eglise célèbre dans la joie, au retour de cet anniversaire, le glorieux triomphe de son martyre. Se rapFrochant de vos Apôtres en enseignement , il ne fut point au-dessous dans la confession du Seigneur. Il releva de la pourpre du martyre la blanche neige de sa robe de lévite. Le feu que vous êtes venu répandre sur la terre avait tellement embrasé son cœur , qu'il ne sentait pas ce feu visible et surmontait par la vigueur de l'esprit les flammes entourant son corps, sans nulle crainte en sa vaillante foi des charbons ardents.
Sur le gril, ministre chaste il s'offrit à vous lui-même, sacrifice nouveau. Autel d'holocauste, saveur suave pour le Seigneur ! Avec une
HOSANNA in excelsis: vere dignum et justum est , omni quidem tempore, sed proscipue in honorem Sanctorum tuorum, nos tibi gratias, consempiterna Trinitas et consubstantialis et cooperatrix omnium bonorum Deus, et pro beatissimi Martyris tui Laurentii celeberrimo die, laudum hostias immolare. Cujus gloriosum passionis triumphum , anni circulo revoiutum, Ecclesia tua laeta concélébrât : Apostolis quidem tuis in doctrina supparem : sed in Domini confessione non imparem. Qui niveam iilam stolam Leviticam, martyrii cruore purpureo decoravit : cujus cor in igné tuo, quem vénéras mittere super terram, ita flammasti : ut ignem istum visibilem non sentiret : et appositas corpori flammas mentis intentione superaret : ardentemque globum fide validus non timeret.
Quique craticulae superpositus, novum sacriticiura tibi semetipsura castus minister exhibuit : et veluti super aram hou
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locausti more decoctus, saporem Domino suavitatis ingessit. In quo incomparabilis Martyr prœcordiis pariter ac visceribus mcduUisque liquescentibus desudavit, ac defluentia membra torreri invicta virtute palientiae toleravit. In quo extensus ac desuper fixus , subjectis jacuit ac pependit incendiis : et holocaustum pietatis cruda coxit impietas : quœ sudorem liquescentium viscerum bibulis vaporibus suscepit. Supra quam velut super altare corpus suum, novi generis sacrificium celebrandum minister imposuit : et Levita prœdicandus ipse sib
invincible patience, le cœur, les entrailles, les moelles en ébuUition , s'écoulant en ruisseaux , l'incomparable Martyr laissait ses membres torréfiés se dissoudre. Etendu et fixé sur le gril, gisant suspendu sur la flamme , c'était l'holocauste de piété dont une froide impiété se faisait l'instrument, humant la sueur embrasée des chairs fondues. Mais le vrai ministre de ce sacrifice d'un nouveau genre, celui qui véritablement plaçait sur l'autel son corps, c'était l'admirable Lévite, à la fois pour lui-même pontife et hostie. Lui qui avait été ministre du Corps du Seigneur, en s'offrant lui-même fit office de prêtre. i Pontifex et hostia fuit. Et
qui fuerat minister Dominici corporis, in offerendo
semetipsum officio functu Tuam igitur Domine in eo virtutem, tuamque potentiam praedicamus. Nam quis crederet corpus fragili compage conglutinatum, tantis sine te sufficere conflictibus potuisse ? quis incendiorum 3°stibus humana aestimaret membra non cedere ■ nisi flagrantior a te veniens interiorem hominem lampas animasset : cujus potenlia factum est, ut laeta rore suo anima, coctione
est sacerdotio.
C'est pourquoi. Seigneur, nous exaltons en lui votre vertu et votre puissance. Qui, en effet , croira qu'un corps, inconsistant et fragile assemblage, eiàt pu sans vous suffire à tant d'assauts .•* qui estimera que des membres humains n'eussent point cédé à ces feux dévorants, sans que partant de vous une plus vive flamme ne fût venue ranimer l'homme intérieur ? Mais, par cette vertu, l'âme joyeusement pénétrée de la divine
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rosée •tressaillait de sentir son corps aux charbons, le Martyr voulait se voir retourné et mangé : un seul genre de mort ne lui semblait pas suffire à la couronne préparée; il craignait que la modération des tourments ne retardât cette mort qui donnait la vie, que la couronne en fût moins glorieuse à recevoir de vos mains, ô Seigneur qui êtes le Sauveur de tous et le Rédempteur de nos âmes.
proprii corporis exsultaret : dum versari se Martyr prœcipit, et vorari : ne et paratam coronam uno moriendi génère sequeretur : et sic lenitate cruciatuum vitaljs tardaret interitus, non existeret gloriosus coronatus. Per te Dominum qui es Salvator omnium et Redemptor animarum.
f>;5îS^ 'année même où, préalablement à Y$^ tout projet de réunir des tils, saint y^^^ Dominique fondait le premier étafe;"w>^^ blissement des Sœurs de son Ordre, le compagnon destiné du ciel au père des Prêcheurs recevait du Crucifix de Saint- Damien sa mission par ces mots : « Va, François, réparer ma maison qui tombe en ruines. » Et le nouveau patriarche inaugurait son œuvre en préparant, comme Dominique, à ses futures filles l'asile sacré où leur immolation obtiendrait toute grâce à l'Ordre puissant qu'il devait fonder. Sainte-Marie de la Portioncule, berceau des Mineurs, ne devait qu'après Saint-Damien, maison des PauvresDjimes, occuper la pensée du séraphin d'Assise. Ainsi une deuxième fois dans ce mois, l'éternelle Sagesse veut-elle nous montrer que tout fruit de salut, qu'il semble provenir de la parole ou de l'action, procède premièrement de la contemplation silencieuse.
Claire fut pour François rjiide semblable à lui-mênie * dont la maternité engendra au
Sainte Claire, Vierge. 45 y
Seigneur cette multitude d'héroïques vierges, d'illustres pénitentes, que l'Ordre séraphique compta bientôt sous toutes les latitudes, venant à lui des plus humbles conditions comme des marches du trône. Dans la nouvelle chevalerie du Christ, la Pauvreté, que le père des Mineurs avait choisie pour Dame, était aussi la souveraine de celle que Dieu lui avait donnée pour émule et pour tille. Suivant jusqu'aux dernières extrémités l'Homme-Dieu humilié et dénué pour nous, elle-même pourtant déjà se sentait reine avec ses soeurs au royaume des cieux 1. Dans le petit nid de son dénûment, répétait-elle avec amour, quel jo5'au d'épouse égalerait jamais la conformité avec le Dieu sans nul bien que la plus pauvre des mères enserra tout petit de vils langes en une crèche étroite 2 ! Aussi la vit-on défendre intrépidement, contre les plus hautes interventions, ce privilège de la pauvreté absolue dont la demande avait fait tressaillir le grand Pape Innocent III, dont la confirmation définitive, obtenue l'avantveille de la mort de la sainte, apparut comme la récompense ambitionnée de quarante années de prières et de souffrances pour l'Eglise de Dieu.
La noble fille d'Assise avait justifié la prophétie qui, soixante ans plus tôt, l'annonçait à sa pieuse mère Hortulana comme devant éclairer le monde ; bien inspiré avait été le choix du nom qu'on lui donnait à sa naissance 3. « Oh ! comme puissante fut celte
I. Régula Damianitarum, viii. — 2. Regu'a, il ; Vita
S. Clarae coaeva, II. — 3 Clara claris praeclara meritis.
clarté de la vierge, s'écrie dans la bulle de sa canonisation le Pontife suprême ! comme pénétrants furent ses rayons 1 Elle se cachait au plus profond du cloître, et son éclat, transEerçant tout, remplissait la maison deDieu >. » e sa pauvre solitude qu'elle ne quitta jamais, le nom seul de Claire semblait porter partout la grâce avec la lumière,- et fécondait au loin pour Dieu et son père saint François les cités.
Vaste comme le monde, où se multipliait l'admirable lignée de sa virginité, son cœur de mère débordait d'ineffable tendresse pour ces lilles qu'elle n'avait jamais vues. A ceux
âui croient que Taustérité embrassée pour 'ieu dessèche l'àme, citons ces lignes de sa correspondance avec la Bienheureuse Agnès de Bohême. Fille d'Ottocare I«% Agnès avait répudié pour la bure d'impériales fiançailles et renouvelait à Prague les merveilles de Saint-Damien : « O ma Mère et ma fille, lui disait notre sainte, si je ne vous ai pas écrit aussi souvent que l'eût désiré mon âme et la vôtre, n'en soyez point surprise : comme vous aimaient les entrailles de votre mère, ainsi je vous chéris ; mais rares sont les messagers, grands les périls des routes. Aujourd'hui que l'occasion m'en est présentée, mon allégresse est entière, et je me conjouis avec vous dans la joie du Saint-Esprit. Comme la première Agnès s'unit à l'Agneau immaculé, ainsi donc vous est-il donné, ô fortunée, de
magnce in cœlo claritate gloriae ac in terra splendore miraculorum sublimiura, clare claret. Bulla cdnoni\at:o)iis. — I Ih d.
jouir de cette union, étonnement des cieux, avec Celui dont le désir ravit toute âme, dont la bonté est toute douceur, dont la vision fait les bienheureux, lui la lumière de l'éternelle lumière, le miroir sans nulle tache ! Regardez-vous dans ce miroir, ô Reine, ô Epouse ! Sans cesse, à son reflet, relevez vos charmes ; au dehors, au dedans, ornez-vous des vertus, parez comme il convient la fille et l'épouse du Roi suprême: ô bien-aimée, les yeux sur ce miroir, de quelles délices il vous sera donné de jouir en la divine grâce !... Souvenez-vous cependant de votre pauvre Mère, et sachez que pour moi j'ai gravé à jamais votre bienheureux souvenir en mon
La famille franciscaine n'était pas seule à bénéficier dune charité qui s'étendait à tous les nobles intérêts de ce monde. Assise, délivrée des lieutenants de Frédéric II et de la horde sarrasine à la solde de l'excommunié, comprenait quel rempart est une sainte pour sa patrie de la terre. Mais c'étaient surtout les princes de la sainte Eglise, c'était le Vicaire du Christ, que le ciel aimait à voir éprouver la puissance toute d'humilité, l'ascendant mystérieux dont il plaisait au Seigneur de douer son élue. François, le premie'r, ne lui avait-il pas, dans un jour de crise comme en connaissent les saints, demandé direction et lumière pour son âme séraphique ? De la part des anciens d'Israël arrivaient à la vierge, qui n'avait pas trente ans alors, des messages de cette sorte :
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« A sa très chère sœur en Jésus-Christ, à sa mère, Dame Claire servante du Christ, Hugo) in d'Ostie, évèque indigne et pécheur. Depuis l'heure où il a fallu me priver de vos saints entretiens, m'arrachera cette joie du ciel, une telle amertume de cœur fait couler mes larmes que, si je ne trouvais aux pieds de Jésus la consolation que ne refuse jamais son amour, mon esprit en arriverait à défaillir et mon âme à se fondre. Où est la glorieuse allégresse de cette Pâque célébrée en votre compagnie et en celle des autres servantes du Christ ?... Je me savais pécheur ; mais, au souvenir de la suréminence de votre vertu, ma misère m'accable, et je me crois indigne de retrouver jamais cette conversation des saints, si vos larmes et vos prières n'obtiennent grâce pour mes péchés. Je vous remets donc mon âme ; à vous je confie mon esprit, pour que vous m'en répondiez au jour du jugement. Le Seigneur Pape doit venir prochainement à Assise ; puissé-je l'accompagner et vous revoir ! Saluez ma sœur Agnès (c'était la soeur même de Claire et sa première fille en Dieu); saluez toutes vos sœurs dans le Christ i. »
Le grand cardinal Hugolin, âgé de plus de quatre-vingts ans, devenait peu après Grégoire IX. Durant son pontificat de quatorze années, qui fut l'un des plus glorieux et des plus laborieux du xiiie siècle, if ne cessa point d'intéresser Claire aux périls de l'Eglise et aux immenses soucis dont la charge menaçait d'écraser sa faiblesse. Car, dit I^historien
Sainte Claire, Vierge. 461
contemporain de notre sainte, « il savait pertinemment ce que peut l'amour, et que l'accès du palais sacré est toujours libre aux vierges: à qui le Roi des cieux se donne lui-même, quelle demande pourrait être refusée ^ ? «
L'exil, qui après la mort de François s'était prolongé vingt-sept ans pour la sainte, devait pourtant finir enfin. Des ailes de feu, aperçues par ses filles au-dessus de sa tête et couvrant ses épaules, indiquaient qu'en elle aussi la formation séraphique était à son terme. A la nouvelle de l'imminence d'un tel départ intéressant toute l'Eglise, le Souverain Pontife d'alors. Innocent IV, était venu de Pérouse avec les cardinaux de sa suite. Il imposa une dernière épreuve à l'humilité delà sainte, en lui ordonnant de bénir devant lui les pains qu'on avait présentés à la bénédiction du Pontife suprême 2 ; le ciel, ratifiant l'invitation du Pontife et l'obéissance de Claire au sujet de ces pains, fit qu'à la bénédiction de la vierge, ils parurent tous marqués d'une croix.
La prédiction que Claire ne devait pas mourir sans avoir reçu la visite du Seigneur entouré de ses disciples, était accomplie. Le Vicaire de Jésus-Christ présida les solennelles funérailles qu'Assise voulut faire à celle qui était sa seconde gloire devant les hommes et devant Dieu. Déjà on commençait les chants ordinaires pour les morts, lorsqu'Innocent voulut prescrire qu'on substituât à l'Office
1. Vita S. Clarae coîeva, m. — 2. Wadding, ad an.
Î2 53, bien que le fait soit rapporté par d'autres au pontificat de Grégoire IX.
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des défunts celui des saintes vierges ; sur l'observation cependant qu'une canonisation semblable, avant que le corps n'eût même été confié à la terre, courrait risque de sembler prématurée, le Pontife laissa reprendre les chants accoutumés. L'insertion de la vierge au catalogue des Saints ne fut au reste ditférée que de deux ans.
Voici les lignes qui lui sont consacrées par l'Eglise.
CLARA nobilis virgo, Assisii nata in Ûmbria. sanctum Franciscum conciverasuum imitata, cuncta sua bona in eleemosynas et pauperum subsidia distribuit et convertit. De saeculi strepitu fugiens, in campestrem declinavit ecclesiam, ibique ab eodem beato Francisco recepta tonsura , consanguineis ipsam reducere conantibus fortiter restitit. Et denique ad ecclesiam sancti .Damiani fuit per eumdera adducta, ubi ei Dominus plures socias aggregavit, et sic ipsa sacrarum sororum collegium instituit, quarum regimen, nimia sancti Francisci devicta importunitate, rccepit. Suum monasterium sollicite ac prudenter in timoré Domini, ac plena Ordinis
LA noble vierge Claire naquit à Assise en Ombrie. Marchant sur les traces de saint François son concitoyen, elle distribua tous ses biens en saintes largesses et aumônes. Le bienheureux lui coupa les cheveux dans une église hors de la ville, où elle s'était retirée en fuyant le siècle; les efforts de ses proches pour la rappeler à eux durent céder à sa résistance intrépide. Conduite enfin par son père spirituel à Saint-Damien, elle vit le Seigneur lui amener en ce lieu plusieurs compagnes; devenue elle-même ainsi la fondatrice d'une réunion de sœurs consacrées à Dieu, les instances de saint François, plus fortes que ses répugnances, lui en firent prendre la conduite. Elle gouverna quarante-deux ans son monastère avec une admirable sollicitude et prudence,
Sainte Claire, Vierge.
dans la crainte du Seigneur et la pleine observance des règles de l'Ordre ; sa vie était pour les autres un enseignement et une lumière, montrant à toutes comme il fallait vivre elles-mêmes.
Déprimant" la chair pour fortifier l'esprit , elle n'avait pour lit que la terre nue, parfois des sarments, et pour oreiller elle plaçait une bîiche sous sa tête. Une seule tunique avec un manteau d'étoffe vile et rude était son vêtement, sauf le cilice dont souvent elle meurtrissait sa chair. Telle était son abstinence, que longtemps elle ne prit absolument rien pour soutenir son corps trois jours de la semaine , se restreignant dans les autres à une si faible quantité de nourriture, que les sœurs s'étonnaient qu'elle pût vivre. Tous les ans, avant de tomber malade, elle jeûnait deux carêmes au pain et à l'eau. De plus, continuellement adonnée aux veilles et à la prière, elle y employait la plus grande partie des jours et des nuits. Affaiblie par des souffrances prolongées, elle ne pouvait se lever elle-même pour travailler ; mais les sœurs lui venaient en aide, et, la soulevant et la maintenant au moyen d'appuis sur son
observantia, annis quadraginta duobus mirabiliter gubernavit : ejus enim vita erat aliis eruditio et doctrina, unde casterae vivendi regulam didicerunt.
UT carne depressa.spiritu convalesceret, nudam humum, et interdum sarmenta pro lecto habebat, et pro pulvinari sub capite durura lignum. Una tunica cum mantello de vili et hispido panno utebatur, aspero cilicio nonnumquam adhibito juxta carnem. Tanta se frasnabat abstinentia. ut longo tempore tribus in hebdomada diebus nihil penitus pro sui corporis alimente gustaverit : reliquis autem diebus tali se ciborum parvitate restringens, ut aliae, quomodo subsistere poterat, mirarentur. Binas quotannis (antequam œgro-. taret) quadragesirnas solo pane et aqua refecta jejunabat. Vigiliis insuper et orationibus assidue dedita, inhisprîecipue dies noctesque expendebat. Diutinis perplexa languoribus, cum ad exercitium corporale non posset surgere per se ipsam, sororum suf40 4 1-e Temps après la Pentecôte.
fragiis levabatur, et fulcimentis ad tergum appositis, laborabat propriis manibus, ne in suis etiam esset infirmiiatibus otiosa. Amatrix praecipua paupertatis, ab ea pro nulla umquara necessitate discessit , et possessiones pro sororum sustentatione a Gregorio Nono oblatas constantissime recusavit.
ULTis et vanis mira cuiis virtus sua sanctitatis effulsit. Cui dam de sororibus su monasterii loquelam res tituit expeditam : alteri aurem surdam aperuit laborantem febre. tumentem hvdropisi, plagatam fis'tula, aliasque aliis oppressas languoribus liberavit. Fratrem de Ordine Minorum ab insania; passione sanavit. Cum oleum in monasterio totaliter defecisset. Clara accepit urceum, atque lavit, et inventus est oleo, bénéficie divinae largitatis, impletus. Unius panis medietatemadeo multiplicavit, ut sororibus quinquaginta suffecerit. Saracenis Assisium obsidentibus. et Clarac monasterium invadere conan- '
séant, faisaient quelle piit traA'ailler des mains pour ne pas rester oisive en dépit des infirmités. Elle se distingua par son amour de la pauvreté, ne l'abandonnant par la considération d'aucune nécessité, et refusant avec constance les possessions que Grégoire IX lui offrait pour assurer la nourriture des sœurs.
OMBRE de divers miracles manifestèrent la vertu de sa sainteté. Elle rendit le libre usage de la parole à une sœur de son monastère, l'ouïe à une autre, en guérit d'autres de fièvre, d'hydropisie, de fistule, de maux variés. Elle fit recouvrer la raison à un Frère Mineur qui l'avait perdue. L'huile manquant totalement au monastère, Claire prit un vase, le lava, et par 1 effet de la divine largesse il se trouva rempli d'huile. Elle multiplia la moitié d'un pain de telle sorte qu'il y en eiit assez pour cinquante sœurs. Lorsque les Sarrasins assiégeaient Assise ils voulurent envahir le monastère: Claire, malade, se fit porter à l'entrée, et avec elle le vase dans lequel était renfermé le TrèsSaint-Sacrement . f Ne livrez pas aux bêtes, Seigneur,
Sainte Claire, Vierge.
les âmes qui vous louent ; gardez vos servantes, que vous avez rachetées de votre sang précieux. .> Ce fut sa prière, et on entendit une voix qui disait : « Je vous garderai toujours. » Cependant une partie des Sarrasins avait pris la fuite; les autres, déjà montés sur le mur, furent aveuglés et jetés à terre. I.orsqu'enfia la vierge vit arriver l'heure de quitter ce monde, elle reçut la visite d'une blanche troupe de vierges bienheureuses entre lesquelles en était une plus auguste et plus respleadissante. Ayant reçu la sainte Eucharistie, et Innocent IV lui ayant donné l'indulgence, elle rendit son àme à Dieu la veille des ides d'août. De nombreux miracles éclatèrent après sa mort, et Alexandre IV la mit au nombre des
tibus, asgrase ad portam afferri voluit , unaque vas, in quo sanctissimum Eucharistiae sacramentum erat inclusum, ibique oravit . Ne tradas, Domine, bestiis animas confitentes tibi, et custodi famutas tuas, quas pretioso sanguine redemisti. In cujus oratione ea vox audita est : Ego vos semper custodiam Saraceni autem partira se fugae mandarunt. partira qui murura ascenderant, capti oculis, précipites cecideruut. Ipsa denique Virgo, cum in extremis ageret, a candide beatarum Virginum cœtu (inter quas una erainentior ac fulgidior apparebat) visitata, ac sacra Eucharistia sumpta, et peccatorum indulgentia ab Innocentio
samtes vierges.
Quarto ditata, pridie idus augusti animam Dec red
didit. Post obitura vero quam plurimis miraculis respîendentera Alexander Quartus inter sanctas Virgines
retulit.
O Claire, le reflet de l'Epoux dont l'Eglise se pare en ce monde ne vous suffit plus; c'est directement que vous vient la lumière. La clarté du Seigneur se joue avec délices dans le cristal de votre âme si pure, accroissant l'allégresse du ciel, donnant joie en ce jour à la vallée d'exil. Céleste phare dont l'éclat est si doux, éclairez nos ténèbres.
4 6' 6" Le Temps après la Pentecôte.
Puissions-nous avec vous, par la netteté du cœur, par la droiture de la pensée, par la simplicité du regard, atfermir sur nous le rayon divin qui vacille dans l'àme hésitante et s'obscurcit de nos troubles, qu'écarte ou brise la duplicité d'une vie partagée entre Dieu et la terre.
Votre vie, 6 vierge, ne fut pas ainsi divisée. La très haute pauvreté, que vous eûtes pour maîtresse et pour guide, préservait votre esprit de cette fascination de la frivolité qui ternit l'éclat des vrais biens pour nous mortels 1. Le détachement de tout ce c^ui passe maintenait votre œil fixé vers les éternelles réalités ; il ouvrait votre âme aux ardeurs séraphiques qui devaient achever de faire de vous l'émule de François votre père. Aussi, comme celle des Séraphins qui n'ont que pour Dieu de regards, votre action sur terre était immense ; et Saint-Damien, tandis que vous vécûtes, fut une des fermes bases sur lesquelles le monde vieilli put étayer ses ruines.
Daignez nous continuer votre secours. Multipliez vos filles, et maintenez-les fidèles à suivre les exemples qui feront d'elles, comme de leur mère, le soutien puissant de l'Eglise. Que la famille franciscaine en ses diverses branches s'échauffe toujours à vos rayons ; que tout l'Ordre religieux s'illumine a leur suave clarté. Brillez enfin sur tous, ô Claire, pour nous montrer ce que valent cette vie qui passe et l'autre qui ne doit pas finir.
AMAis butin n'égala celui que l'expédition de Thuringe valut, vers l'an 53o, aux tils de Clovis. Recevez cette bénédiction des dépouilles de l'ennemi i, pouvaient-ils dire en présentant aux Francs l'orpheline recueillie à la cour du prince fratricide qu'ils venaient de châtier. Radegonde voyait Dieu se hâter de mûrir son âme. Après la mort tragique des siens, était venue pour son pays l'heure de la ruine; longtemps après, la mémoire en restait toute vive au cœur de l'enfant d'alors, suscitant chez la reine et la sainte des retours d'exilée que l'amour seul du Christ-roi pouvait dompter : « J'ai vu les morts couvrir la plaine, et l'incendie ravager les palais, j'ai vu les femmes, l'œil sec d'effroi, mener le deuil de la Thuringe tombée; moi seule ai survécu pour pleurer pour tous - ».
Près des rois francs, dont la licence sauvage rappelait trop celle de ses pères, la captive
46 s Le Temps après la Pentecôte.
rencontra cependant le christianisme qu'elle ne connaissait point encore. La foi eut pour cette âme que la soutirance avait creusée de quoi remplir ses abîmes. En la donnant à Dieu, le baptême consacra sans les briser les élans de sa fière nature. Affamée du Christ ', elle eût voulu aller à lui par le martyre, elle le cherchait sur la croix de tous les renoncements, elle le trouvait dans ses membres souffrants et pauvres; du visage des lépreux, qui était pour elle la face défigurée de son Sauveur, elle s'élevait à l'ardente contemplation de l'Epoux triomphant dont la face glorieuse illumine l'assemblée des Saints.
Quelle répulsion quand, lui offrant les honneurs de reine, le destructeur de sa patrie prétendit partager avec Dieu la possession d'un cœur que le ciel seul avait pu consoler et combler! La fuite d'abord, le refus de plier ses mœurs aux convenances d'une cour où tout heurtait pour elle aspirations et souvenirs, l'empressement à briser au premier jour des liens que la violence avait seule noués, montrèrent bien si l'épreuve avait eu d'autre effet, comme dit sa Vie, que de tendre son dme 2 toujours plus à l'objet de son unique amour.
Cependant, près du tombeau de Martin, une autre reine, la mère du royaume très chrétien, Clotilde allait mourir. Malheur aux temps où les personnages de la droite du Très-Haut, disparaissant, ne sont pas
I. FoRTUNATUs, V'ita Radegundis, 6. — 2. BaudoNiviA, Vita Radegundis, 2.
Sainte Radegonde, Reine de France. 46 g
remplacés sur la terre, où le Psalmiste s'écrie dans son juste effroi : Saiivaç-moi, ô Dieu, parce qu'il n'y a plus de Saint 1 ! Car si au ciel les élus prient toujours, ils ne fournissent plus dans leur chair le supplément qui manque aux souff'rances du Seigtienr pour son corps qui est l'Eglise 2. La tâche commencée au baptistère de Reims n'était pas achevée ; l'Evangile, qui régnait par la foi sur notre nation, était loin d'avoir encore assoupli se? moeurs. A la prière suprême de celle qu'il nous avait donnée pour mère, le Christ qui aime les Francs ne refusa point la consolation de savoir qu'elle allait se survivre ; Radegonde, délivrée juste à temps pour ne point laisser vaquer l'œuvre laborieuse de former à l'Eglise sa tille aînée, reprenait avec Dieu dans la solitude la lutte de prière et d'expiation commencée par la veuve de Clovis.
La joie d'avoir rompu un joug odieux rendit le pardon facile à sa grande âme 3; dans son monastère de Poitiers, elle manifesta pour ces rois qu'elle tenait à distance un dévouement qui ne devait plus leur faire un seul jour défaut. C'est qu'à leur sort était lié celui de la France, cette patrie de sa vie surnaturelle où l'Homme-Dieu s'était révélé à son cœur, et qu'à ce titre elle aimait d'une partie de l'amour qu'elle portait au ciel, l'éternelle patrie. La paix, la prospérité de cette terre natale de son âme occupaient )our et nuit sa pensée. Survenait-il quelque amertume entre les princes, disent les récits conI. Psalm. XI. 2— 2. Col. I, 24. — 3. Baudonivia, 7.
4'/0 Le Temps après la Pentecôte.
temporains, on la voyait trembler de tous ses membres à la seule crainte des dangers du pays. Elle écrivait selon leurs dispositions diverses à tous et chacun des rois, les adjurant de songer au salut de la nation ; à ses démarches pour écarter la guerre elle intéressait les principaux leudes. Elle imposait à sa communauté des veilles assidues, l'exhortant aVec larmes à prier sans trêve; quant à elle-même, les tourments qu'elle s'infligeait dans ce but sont inexprimables i.
L'unique victoire ambitionnée de Radegonde était donc la paix entre les rois de la terre; quand elle l'avait remportée dans sa lutte avec le Roi du ciel, son allégresse redoublait au service du Seigneur 2, et la tendresse qu'elle ressentait pour ses auxiliaires dévouées, les moniales de Sainte-Croix, trouvait à peine d'expression suffisante : « Vous les tilles de mon choix, répétait-elle, mes yeux, ma vie, mon doux repos, ma félicité, vivez avec moi de telle sorte en ce siècle, que nous nous retrouvions dans le bonheur de l'autre 3. » Mais combien cet amour lui était rendu!
« Par le Dieu du ciel, c'est la vérité que tout en elle retlétait la splendeur de l'àme ^ » Cri spontané et plein de grâce de sa tille Baudonivie, auquel fait écho la voix plus grave de l'évéque historien, Grégoire de Tours, attestant la permanence jusque dans le trépas de la surnaturelle beauté de la sainte ^; éclat d'en haut qui puritiait autant
16. — 3. Greg. Turon. De gloria Confessorum, cvi.
Sainte Radegonde, Reine de France. 4j i
qu'il retenait les cœurs, qui fixait Tincons • tance voyageuse de l'italien Venance Fortunat ', appelait sur son propre front l'auréole des Saints avec l'onction des Pontifes, et lui inspirait ses plus beaux chants
Gomment n'eût-elle pas réfléchi la lumière de Dieu, celle qui, tournée vers lui dans une contemplation ininterrompue, redoublait de désirs à mesure que la fin de l'exil approchait r Ni les reliques des Saints, qu "elle avait tant recherchées parce qu'elles lui parlaient de la vraie patrie 2, ni son plus cher trésor, la Croix du Seigneur, ne lui suffisaient plus : c'était le Seigneur même qu'elle eût voulu ravir au trône de sa majesté, pour le faire habiter visiblement ici-bas 3.
Faisait-elle diversion à ses soupirs sans fin, c'était pour exciter dans les autres les mêmes aspirations, le même besoin du rayon céleste. Elle exhortait ses filles à ne rien négliger des divines connaissances, leur expliquant avec sa science profonde et son amour de mère les difficultés des Ecritures. Comme elle multipliait dans le même but pour la communauté les lectures saintes : « Si vous ne comprenez pas, disait-elle, interrogez; que craignez-vous de chercher la lumière de vos ânies '■* 1 p Puis, insistant : « Moissonnez, moissonnez le froment du Seigneur; car, je vous le dis en vérité, vous n'aurez plus longtemps à le faire : moissonnez, car l'heure approche où vous voudrez rappeler à vous ces jours qui vous sont donI. FoRTUNAT. Miscellanea.VIII, i, ii, etc. — 2. BauDONIVIA, 14. — 3. Ibid. 17. — 4. Ihid. 9.
47* ^« Temps après la Pentecôte.
nés présentement, et vos regrets ne les ramèneront pas 1. y>
Et la pieuse narratrice à qui nous devons ces détails d'une intimité si vivante et si suave, poursuit en effet : « Il est venu trop tôt ce temps dont notre indolence d'alors écoutait si tièdement l'annonce. L'oracle s'est réalisé pour nous, qui dit : Je vous enverrai la farnine sur la terre, famine non du pain ni de l'eau, mais de la divine parole '. Car bien qu'on nous lise encore ses conférences d'autrefois, elle s'est tue cette voix qui ne cessait pas, elles sont fermées ces lèvres tou)ours prêtes aux sages conseils, aux douces effusions. Quelle expression, quels traits, 6 Dieu très bon, quelle attitude vous lui aviez donnés ! Non, personne ne pourra jamais le décrire. Vrai supplice, que ce souvenir ! Cet enseignement, cette grâce, ce visage, ce maintien, cette science, cette piété, cette bonté, cette douceur, où les chercher maintenant 3 ? »
Douleur touchante, toute à l'honneur des enfants et de la mère, mais qui ne pouvait relarder pour celle-ci la récompense. Le matin des ides d'août de l'année 687, au milieu des lamentations qui s'élevaient de Sainte-Croix, un ange avait été entendu, disant à d'autres dans les hauteurs : «■ Laissez-la encore, car les pleurs de ses tilles sont montés jusqu'à Dieu. » Mais ceux qui portaient Radegonde avaient répondu : i> Il est trop tard, elle est déjà en paradis *. »
1 Baiidomvia 24. — 2. A.MOS. vm, M. — 3, HauSainte Radegonde, Reine de trance. 4^3
Lisons le récit liturgique qui va compléter ces lignes.
ADEGONDE était fille de Berthaire, roi des Thuringiens. A dix ans, elle fut emmenée captive par les Francs dont les rois se la disputèrent pour son insigne et royale beauté. Le sort la donna à Clotaire de Soissons qui confia son éducation à d'excellents maîtres. Plus que toutes sciences l'enfant reçut avidement les notions de la foi chrétienne, et abjurant le culte des fausses divinités qu'elle avait reçu de ses pères, elle résolut d'observer non seulement les préceptes de l'Evangile, mais aussi ses conseils. Lorsqu'elle eut grandi, Clotaire, dont c'était depuis longtemps l'intention , la voulut pour épouse. Malgré son refus, malgré ses tentatives de fuite, elle fut donc aux applaudissements de tous proclamée reine. Elevée aux honneurs du trône, la dignité royale dut se plier à ses charités, à ses continuelles oraisons, à ses veilles fréquentes, à ses jeûnes, à ses autres macérations, si bien que, par dérision pour une telle piété, les courtisans disaient d'elle que c'était, non une reine, mais une nonne que le roi avait épousée
RADEGUNDis, Berthari Thuringorum régis filia, decennis captiva a Francis abducta , cum insigni et regia esset forma, Francorum regibus cui ipsa cederet inter se decertantibus, ClotarioSuessionum régi sorte obtigit : qui optimis eam magistris credidit, l^iberalibus erudiendam disciplinis. Tum puella, avide acceptis fidei christianae documentis, et ejurato haereditario inanium
deorum cultu, non prœ- cepta tantum, sed et evangelica decrevit servare consilia. Adultiorem jam factam Clotarius, qui sibi dudum illam addixerat uxorem , in conjugium excepit : unde licet invita, quin et altéra vice fuga elapsa, cunctis plaudentibus regina salutatur. Ad honores igitur solii evecta, beneficentiam in pauperes, assiduas orationes, crebras vigilias, jejunia, aliasque corporis afflictationes cum regia dignitate conjunxit, adeo ut non regina, sed monacha jugalis ab aulicispieîaîem deridentibus diceretur.
474 -^fi Temps après la Peniecôte
Ejrs patientia maxime enituit in tolerandis variis , durioribusque molesliis quas ei rex inferebat. Cum autem audivisset fratrem suum germanum Clotarii jussu injuste fuisse occisum, ab aula repente discessit, ipso rege annuente, et beatum Xledardum episcopum adiit, instantissime deprecans ut Domino consecraretur. Proceres vero vehementer obsistebant ne pontifex eam velaret, quas solemni more nupsisset régi. At illa stalim ingressa sacrarium , monastica veste seipsam induit : indeque procedens ad altare, episcopum sic allocuta est : Si me consecrare distuleris, plus hominem reveritus quam Deum, erit qui animam abs te meam exigat. Quibus ille verbis commotus, reginam sacro velamine initiavit, et manu imposita diaconissam consecravit. Pictavura deinde perrexit, ubi monasterium virginum condidit. quod postea titulo sanctas Crucis nuncupatum est, Virtutum splendore praecellens , ad sacrœ religionis amV^lexum innumerabiles pêne virgines pertraxit :
ES dures épreuves, les chagrins de plus d'une sorte que lui infligeait le prince, firent briller grandement sa patience. Mais ayant un jour appris que son frère germain venait d'être par ordre de Clolaire injustement mis à mort, elle quitta aussitôt la cour, du consentement du roi lui-même, et se rendant auprès du bienheureux évêque Médard. elle le supplia instamment de la consacrer au Seigneur. Or les grands s'opposaient vivement à ce que le pontife donnât le voile à celle que le roi s'était solennellement unie. Elle donc aussitôt pénétrant dans la sacristie, se revêt elle-même du vêtement monastique, et de là se rendant à l'autel interpelle ainsi l'évèque : « Si vous différez de me consacrer, craignant plus un homme que Dieu, il y aura quelqu'un pour vous demander compte de mon àme. » Médard, ému de ces paroles, mit le voile sacré sur la tête de la reine, et par l'imposition de la main la consacra diaconnesse. Elle alla ensuite à Poitiers, où elle fonda un monastère de vierges qui fut plus tard appelé de Sainte-Croix. L'éclat de ses vertus éminentes y attira, pour embrasser la vie de la sainte religion, des vierges presque
Sainte Radegonde, Reine de France. 4j5
innombrables. A cause des témoignages singuliers de la divine grâce qui était en elle, le désir de toutes la mettait à la tète ; mais elle aimait mieux servir que commander.
BIEN que la multitude de ses miracles eût répandu au loin sa renommée, cependant oublieuse de la première dignité , elle ambitionnait les plus vils et les plus abjects offices. Le soin des malades, des pauvres, des lépreux surtout, faisait ses principales délices; souvent ils étaient miraculeusement guéris par elle. Telle était sa piété envers le divin sacrifice de l'autel, qu'elle faisait de ses mains les pains à consacrer, et en fournissait diverses églises. Mais si parmi les délices royales elle s'était toute adonnée à mortifier sa chair, si dès son adolescence elle avait brûlé du désir du martyre : maintenant qu'elle menait la vie monastique, de quelles rigueurs ne devait-elle pas affliger son corps ? Ceignant ses reins de chaînes de fer, elle allait jusqu'à poser ses membres sur des charbons ardents pour les mieux tourmenter, à fixer intrépidement sur sa chair des lames incandescentes, pour qu'ainsi cette chair elle-m.ême fût à
quibus, ob exim.ia divinae in se gratiae testimonia, omnium efflagitatione praefecta. ministrare gaudebat magis quam prasesse.
iVl multitudine longe lateque refulgens. primae dignitatis penitus immemor, vilissima et abjectissima qusevis munia expetebat. ^grorum , egentium, ac maxime leprosorum curam praecipue dilexit : quos saepe ab infirmitatibus mirabiliter liberabat. Ea pietate divinum altaris sacrificium prosequebatur, ut propriis manibus conficeret panes sacrandos, quos dein diversis suppeditabat ecclesiis. Qua; vero inter regales delicias totam se carnis mortificationi imrenderat. quœque ab adolescentia martyrii flagrabat desiderio ; nunc vi'.am agens monasticam, rigidissima corpus domabat inedia : quinetiam ferreis catenis lumbos accincta, membra cruciabat ardentibus carbonibus laminisque candentibus in carne acriter infixis, ut sic etiam caro suo modo Christi
47*^ -^^ Temps après la Pentecôte.
amore inflammaretur. Clotari'jm regem , qui illam repetere et e cœ- nobio abripere decreverat, jamque ad cœnobium sanctae Crucis iter contulera:, ipsa datis ad sanctum Germanum Parisiensem episcopum litteris adeo absterruit, ut ad sancti praesulis pedes provolutus illum rogaret ut a pia regina régis ac conjugis veniam eïBagitaret.
SANCTORUM reliquiis , variis ex regionibus allatis , monasterium suum ditavit. Sed et missis clericis ad Justinum imperatorem , insignem partem ligni Dominicœ Crucis impetravit : quae solemni ritu a Pictaviensibus recepta et . gestentibus clero omnique populo, atque hymnes decantantibas . quos inlaudemalmaeCrucis confeecrat Venantius Fortunatus , posthaec épis copus,qui Radegundis potiebatur sancta familiaritate, ejusque ccenobium regebat. Ipsa denique sanctis«ima regina, jam matura cœlo, paucis diebus antequam e vita exiret, Christi apparitione sub specie speciosissimj adf^lescentis
sa manière embrasée par l'amour du Christ. Clotaire ayant résolu de la reprendre et de l'enlever à son cloître, étant même déjà en marche pour venir à Sainte-Croix, elle sut si bien l'en détourner par des lettres adressées à saint Germain évêque de Paris, que le prince, prosterné aux pieds du saint prélat, le supplia d'implorer de la pieuse reine pardon pour son roi et son époux.
Clle enrichit son monas*- tère de reliques saintes apportées de divers pays. Ayant même envoyé dans ce but des clercs à l'empereur Justin, elle en obtint une partie insigne du bois de la Croix du Seigneur, qui fut reçue en grande solennité par la ville de Poitiers, le clergé et le peuple entier tressaillant d'allégresse. On chanta en cette occasion les hymnes composées à la louange de la Croix auguste par Venance Fortunat, qui fut depuis évêque, et jouissait alors de l'intimité sainte de Radegonde, dont il administrait le monastère. Enfin la très sainte reine étant mûre pour le ciel, peu de jours avant qu'elle ne sortît de celte vie, le Seigneur daigna lui apparaître sous les tr.TÎts d'un jei:ne homme
Sainte Radegoyide, Reine de France. 4-/']
éclatant de beauté, et elle mérita d'entendre de sa bouche ces mots : « Pourquoi ce désir insatiable de jouir ? pourquoi te répandre en tant de gémissements et de larmes ? pourquoi ces supplications répétées à mes autels ? pourquoi sous tant de travaux briser ton pauvre corps? quand je te suis uni toujours ! Ma noble perle, sache qu'entre les pierres sans prix du diadème de ma tête tu es une des premières. » L'année donc cinq cent quatre-vingtsept , elle exhala son âme très pure dans le sein du céleste Epoux qu'elle avait uniquement aimé. Elle fut ensevelie, selon son désir, dans la basilique de la bienheureuse Marie par saint Grégoire de Tours.
dignata est, et ex ejus ore has voces audire meruit : Quid adeo fruendi cupiditate teneris ? quid tôt lacrymis gemitibusque diffunderis ? quid tam crebro meis altaribus suppliciter admoveris ? quid tôt laboribus corpusculum tuum infringis ? cum ipse tibi semper adhseream. Tu gemma nobilis, noveris te in diademate capitis mei esse e gemmis primariis unam. Anno tandem quingentesimo octogesimo septimo, purissimam animam in sinu cœlestis Sponsi, quem unice dilexerat, exhalavit, et a sancto Gregorio Turonensi in basilica beatae Mariae, ut optaverat, sepulta fuit.
L'exil a pris fin; l'éternelle possession succède au désir; le ciel entier resplendit des feux de la pierre précieuse qui vient d'enrichir le diadème de l'Epoux. O Radegonde, la Sagesse de Dieu, qui récompense vos travaux à cette heure, vous a conduite par des voies admirables 1. Votre héritage devenu , selon l'expression du prophète , comme le lion de la forêt semant autour de vous la mort '-, votre captivité bientôt loin du
47 '^ I^s Temps après la Pentecôte.
sol natal : qu'était-ce que les moyens de l'amour vous retirant des cavernes des lions, des retraites des léopards ', où les faux dieux avaient retenu vos premiers ans ? L'épreuve devait vous suivre aussi sur la terre étrangère ; mais la lumière d'en haut, révélée à votre àme, l'avait stabilisée. En vain un roi puissant voulut vous faire partager avec lui son trône; vous fûtes reine, mais pour le Christ dont la bonté daignait confier à votre maternité ce royaume de France qui est à lui avant d'être à nul prince. Pour lui vous l'avez aimée, cette terre devenue vôtre par le droit de l'Epouse à qui le sceptre de l'Epoux appartient; pour lui cette nation, sur laquelle vous présagiez ses desseins glorieux, a eu sans compter vos travaux, vos indicibles macérations, vos prières et vos larmes
O vous qui, comme le Christ est toujours notre Roi, restez aussi toujours notre Reine, ramenez à lui le cœur des Francs que de néfastes errements ont découronnés de leur gloire, en faisant que leur glaive ne soit plus celui du soldat de Dieu Gardez entre toutes votre ville de Poitiers, qui vous honore d'un culte si spécial en la compagnie de son grand Hilaire. Bénissez vos filles "de Sainte-Croix, toujours fidèles à vos grands souvenirs, toujours prouvant la puissance de la tige féconde ■- qui, par delà tant de siècles et de ruines, n'a pomt cessé de produire ses fleurs
I. Cant. IV, 8. — 2. Sanctarum monialium mater et raJix anliquisxima, ora pro nobis. La preuve historique des Litanies de sainte Radegonde, p. 293, édition D. ri. Be^uchet-Filleau.
Mémoire des SS. Hippolyte et Cassien. 47g
et ses fruits. Montrez-nous à chercher le Seigneur, à le rencontrer dans son Sacrennent, dans les reliques de ses Saints, dans ses membres souffrants sur terre; que tout chrétien apprenne de vous à aimer.
NON loin du tombeau de Laurent, au côté opposé de la voie Tiburtine, la tombe d'Hippolyte était elle-même un des sanctuaires les plus aimés de la piété des siècles du triomphe. Prudence décrit les magnihcences de sa crypte, l'immense concours qu'y attirait chaque année sa fête au jour des ides d'août 1. Quel fut le saint ? quels son rang et sa vie ? quels faits convient-il d'ajouter à son histoire, en plus de celui d'avoir donné son sang au Seigneur Christ ? toutes questions devenues, en nos temps plus modernes, l'objet de nombreux et doctes travaux. Il fut martyr, et cette noblesse suffit pour nous à sa "gloire. Honorons-le donc, avec l'autre athlète du Seigneur, Cassien d'Imola, que l'Eglise propose en même temps à nos hommages. Hippolyte fut traîné par des chevaux indomptés qui brisèrent son corps à travers les rochers et les ronces; Cassien, qui tenait une école, fut livré par le juge aux enfants dont il était le maître, et il mourut sous les mille coups de leurs poinçons : le prince des poètes chrétiens a chanté, comme pour Hippolyte, ses combats et sa tombe 2.
I. Prudent. Peristephanon, Kl. — 2. IbiJ. IX.
4^0 Le Temps après la Pentecôte.
DA, quaesumus omnipotens Deus : ut beatorum Martyrum tuorum Hippolyti et Cassiani veneranda solemnitas, et devotionem nobis augeat, et salutem. Per Dominum.
FAITES , nous vous en prions. Dieu tout-puissant, que la vénérable solennité de vos bienheureux Martyrs Hippolyte et Cassien augmente en nous, avec la dévotion, les fruits du salut Par Jésus-Christ.
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UELLE aurore fait pâlir au Cycle sacré l'éclat des plus nobles constellations ? Laurent, qui brillait au ciel d'août comme un astre incomparable, s'efface lui-même et n'est plus que rhumble satellite de la Reine des Saints, dont le triomphe s'apprête par delà l'empyrée.
Demeurée sur terre après l'Ascension pour donner le jour à l'Eglise de son Fils i, Marie ne pouvait voir éterniser son exil ; elle ne devait cependant gagner à son tour les cieux, que lorsque ce nouveau fruit de sa maternité aurait pris d'elle la croissance et l'affermissement qui relèvent d'une mère. Dépendance d'ineftable suavité pour l'Eglise, et dont le divin Chef, en en faisant sa propre loi, avait assuré le bienheureux privilège à ses membres 2 ! Comme nous vîmes, au temps de Noël, le Dieu fait homme porté le premier dans les bras de celle qui l'avait mis au
I. Le Temps Pascal, t. III, p. 289-291. — 2. Carnalia in te Christus ubera suxit. ut per te nobis spiritualia fluerent. Richard, a S. Victore, in Gant,
4.S2 Le Temps après la Pentecôte '
monde, puisant ses forces, alimentant sa vie au sein virginal : ainsi donc le corps mystique de cet Homme-Dieu, la sainte Eglise, fut pour Marie dans ses premières années l'objet des mêmes soins dont elle avait entouré l'enfance de l'Emmanuel.
Comme autrefois Joseph à Nazareth, Pierre maintenant gouvernait la maison de Dieu ; mais Notre-Dame restait pour l'assemblée fidèle la source de la vie dans l'ordre du salut, comme jadis elle l'était pour Jésus dans son être humain. Au jour de la Pentecôte féconde, nul don de l'Esprit-Saint q ji, comme l'Esprit lui-même, ne se fût reposé en elle premièrement et dans la plénitude ; nulle grâce communiquée aux privilégiés du cénacle, qui ne demeurât plus éminente, plus abondante au béni réservoir. Le Jleiive sacré inonde comme ini torrent la cité de Dieu ; mais c'est que le Très-Haut a d'abord sanctifié celle qui fut son temple ', et qu'il en a fait /e puits des eaux vives qui coulent avec impétuosité du Liban 2.
Elle-même, en effet, l'éternelle Sagesse se compare dans l'Ecriture aux eaux débordantes 3 ; à cette heure, la voix de ses messagers parcourt le monde pleine de magnificence comme la voix du Seigneur sur les grandes eaux, comme le tonnerre qui révèle sa force et sa majesté * : déluge nouveau renversant les remparts de la fausse science, réduisant toute hauteur qui s'élève contre
T. Psalm. XLV. 5. — 2. Cant. iv, i5. —3. Eccli
XXIV. 35-46. — 4. Psalm. xxviii.
La Vigile de V Assomption. 483
Dieu 1, fertilisant le désert 2. O fontaine des jardins 3, qui dans le même temps vous cachez en Sion si calme et si pure, le silence qui vous garde ignorée des profanes ^ voile à leurs yeux souillés la dérivation de ces flots portant le salut aux plus lointaines plages de la gentilité. A vous pourtant, comme à la Sagesse sortie de vous ellemême, s'applique l'oracle où elle dit : Oest de moi que sortent les fleuves ^. A vous s'abreuve l'Eglise naissante, altérée du Verbe. Fontaine et soleil, disait l'Esprit-Saint parlant d'Esther votre figure, j^^i<ve qui se transforme en lumière sans cesser de répandre ses eaux 6 ! les Apôtres, à l'âme inondée de la divine science , reconnaissent en vous la source plus riche qu'eux tous, qui, ayant donné une fois au monde le Seigneur Dieu, continue d'être pour eux-mêmes le canal de sa grâce et de sa vérité.
Comme une montagne élargit sa base en raison de l'altitude où se perd son sommet, l'incomparable dignité de Marie s'élevait sur une humilité chaque jour croissante. Ne croyons pas pourtant que le rôle d'intermédiaire silencieux des faveurs du ciel fût le seul alors de cette mère des Eglises. L'heure était venue pour elle de communiquer aux amis de l'Epoux les ineffables secrets que son âme virginale avait seule connus ; et quant aux faits publics de l'histoire du Sauveur, quelle mémoire plus sûre, plus comI. II Cor. X, 4-6. — 2. IsAi. XXXV. — 3. Gant, iv, i5.— 4. IsAi. VIII, 6.-5. Eccli. XXIV, 40. — 6. Esth.
4'^ 4 ^s Temps après la Pentecôte.
plète que la sienne, quelle intelligence plus
f^rofonde des mystères du salut, pouvait ournir aux évangelistes du Dieu fait chair l'inspiration et la trame de leurs sublimes récits ? Comment au reste, en toute entreprise, les chefs du peuple chrétien n'eussent-ils point consulté la célesteprudence de celle dont nulle erreur ne pouvait obscurcir le jugement, pas plus qu'aucune faute n'en pouvait ternir l'âme ? Aussi, bien que sa douce voix i ne retentît jamais au dehors 2, bien qu'elle se complût dans l'ombre de la dernière place aux assemblées 3, Marie futelle vraiment dès lors, ainsi qu'observent les docteurs, le fléau de l'hérésie, la maîtresse des Apôtres et leur inspiratrice aimée. • Si l'Esprit instruisait les Apôtres, on ne doit pas en conclure qu'ils n'eussent point à recourir au très suave ma£;istère de Marie, dit Rupert *. Bien plutôt, declare-t-il, sa parole était pour eux la parole de l'Esprit luimême ; elle complétait et confirmait les inspirations reçues par chacun de Celui qui divise ses dons comme il veut ^. » Et l'illustre évèque de Milan, saint Ambroise, rappelant le privilège du disciple bien-aimé à la Cène, n'hésite pas à reconnaître aussi dans l'intimité plus persévérante de Jean avec NotreDame, qui lui fut confiée, la raison de l'élévation plus grande de ses enseignements : a Ce bien-aimé du Seigneur, qui sur sa poitrine avait puisé aux profondeurs de la Sagesse, je ne m'étonne pas qu'il se soit exI. Cant. IV, 3.-2. Isai. xlii. 2. — 3. Act. i, 14 — 4 Rupert. in Cant. I. — 3. I Cor. xii, i i.
La Vigile de V Assomption. 485
pliqué des mystères divins mieux que tous autres, lui pour qui demeurait toujours ouvert en Marie le trésor des secrets célestes 1. »
Heureux les fidèles admis à contempler dans ces temps l'arche de l'alliance où, mieux que sur des tables de pierre, résidait et vivait la plénitude de la loi d'amour ! Tandis que la verge du nouvel Aaron, le sceptre de Simon Pierre, gardait près d'elle sa force verdoyante, à son ombre aussi la vraie manne des cieux restait accessible aux élus du désert de ce monde. Denys d'Athènes, Hiérothée, que nous retrouverons bientôt de compagnie près de l'arche sainte, combien d'autres, venaient aux pieds de Marie se reposer du chemin, s'atîermir en l'amour, consulter le propitiatoire auguste où la Divinité s'était reposée! Des lèvres de la divine Mère ils recueillaient ces oracles plus doux que le lait et le miel ^, pacifiant l'âme, ordonnant toute vie, rassasiant leurs très nobles intelligences des clartés des cieux. C'est bien à ces privilégiés du premier âge, que s'applique la parole de l'Epoux achevant dans ces années bénies la moisson du jardin fermé qui fut Notre-Dame : J'ai moissonné ma my^rrhe et mes parfums, f ai mangé le miel avec son rayon, j'ai bu le vin avec le lait; mange', mes amis, et buve\ ; enivrez-vous, mes très chers 3.
Comment s'étonner que Jérusalem, favorisée d'une si auguste présence, ait vu l'asI. Ambr. De instit. virg. vu. — 2. Cant. iv, 11 —
3. Ibid. y, I .
4S6 Le Temps après la Pentecôte.
semblée des premiers fidèles s'élever unanimement par delà l'observation des préceptes à la perfection des conseils ? Ils persévéraient d'une seule dme en la prière, louant Dieu en toute simplicité de cœur et allégresse, aimables à tous '. Communauté fortunée, qui ne pouvait que présenter l'image du ciel sur la terre, ayant pour membre la Reine des cieux ; le spectacle de sa vie, son intercession toute-puissante, ses mérites plus vastes que tous les trésors réunis des saintetés créées, étaient la part de contribution que Marie apportait à cette famille bénie où tout était commun à tous, dit l'Esprit-Saint.
De la colline de Sion, cependant, l'Eglise a étendu ses rameaux sur toute montagne et sur toute mer 2 ; la vigne du Roi pacifique est en plein rapport au milieu des nations ^t l'heure est venue de la laisser pour la durée des siècles aux vignerons qui doivent la garder pour l'Epoux *. Instant solennel, où va s'ouvrir une nouvelle phase dans l'histoire du salut. O vous qui habite:^ dans les jardins, les amis en suspens prcienc l'oreille ; faitesmoi entendre votre voix ^. C'est l'Epoux, c'est l'Eglise de la terre et celle des cieux, attendant de la céleste jardinière à qui la vigne doit d'avoir affermi ses racines un signal semblable à celui qui autrefois fit (descendre l'Epoux. Mais les cieux vont l'emporter aujourd'hui sur la terre. Fuye:^, mon bienaimé ^ ; c'est la voix de Marie qui va suivre
12. — 3. Gant. VIII, II. — 4. Ibid. Il- 12. — 5. IbiA.
VIII, l3. — 6. Ibid. 14
Mémoire de Saint Eusèbe, Confesseur. 487
les traces embaumées du Seigneur son Fils, î^our gagner les montagnes éternelles où l'ont précédée ses propres parfums.
Entrons dans les sentiments de la sainte Eglise, qui se dispose, par l'abstinence et le jeûne de ce jour de Vigile, à célébrer le triomphe de Marie. L'homme ne peut trouver quelque assurance à s'unir d'ici-bas aux joies de la patrie, qu'en se rappelant d'abord qu'il est pécheur et débiteur à la justice de Dieu. La tâche bien légère qui nous est imposée aujourd'hui le paraîtra plus encore, si nous la rapprochons du Carême par lequel les Grecs se préparent depuis le premier de ce mois à fêter NotreDame.
rMEU qui avez daigné choiÏJ sir l'enceinte virginale de la bienheureuse Marie pour en faire votre demeure; accordez à nos prières que, en sécurité sous sa protection , nous prenions part dans la joie aux allégresses de sa solennité. Vous qui vivez.
DEUS , qui virginalem aulam beatae Marias, in qua habitares, eligere dignatus es : da, quaesuraus ; ut sua nos defensione munitos, jucundos facias suœ interesse festivitati. Qui vivis.
A CETTE Collecte du jour de Vigile ajoutons, comme la sainte Liturgie, la mémoire d'un saint Confesseur dont l'emprisonnement et les souffrances à Rome, au temps des Ariens, firent presque l'égal des Martyrs. Honoré d'une église dans la Ville éternelle, Eusèbe a droit aux hommages du monde.
488 Le Temps après (a Pentecôte.
DEUS, q^ui nos beati Eusebii, Confessoris tui , annua solemnitate laetificas : concède propitius ; ut, cujus natalitia colimus, per ejus ad le exerapla gradianiur. Per Dominum.
ODiEU qui nous réjouissez par la solennité annuelle du bienheureux Eusebe, votre Confesseur ; accordez-nous miséricordieusement de marcher vers vous sur les traces de celui dont nous célébrons ia naissance au ciel. Par JésusChrist.
^^iâs^Mà
ujourd'hui la vierge Marie est montée aux cieux ; réjouissez-vous, car elle règne avec le Christ à jamais *. » Ainsi l'Eglise conclura les chants de cette journée glorieuse ; suave antienne, où se résument l'objet de la fête et l'esprit dans lequel elle doit être célébrée.
Il n"est point de solennité qui respire à la fois comme celle-ci le triomphe et la paix, qui réponde mieux à l'enthousiasme des peuples et à la sérénité des âmes consommées dans l'amour. Certes le triomphe ne fut pas moindre au jouroùle Seigneur, sortant du tombeau par sa propre vertu, terrassait
I, Antienne de Magnificat aux secondes Vêpres.
4go Le Temps après Ca Pentecôte.
l'enfer; mais dans nos âmes, si subitement tirées de l'abîme des douleurs au surlendemain du Golgotha, la soudaineté de la victoire mêlait comme une sorte de stupeur * à l'allégresse de ce plus grand des jours. En présence des Anges prosternés, des disciples nésitants, des saintes femmes saisies de tremblement et de crainte 2, on eût dit que l'isolement divin du vainqueur de la mort s'imposait à ses plus intimes et les tenait comme Madeleine à distance '.
Dans la mort de Marie, nulle impression qui ne soit toute de paix ; nulle cause de cette mort que l'amour. Simple créature, elle ne s'arrache point par elle-m-ême aux liens de l'antique ennemie ; mais, de cette tombe où il ne reste que des fleurs, voyonsla s'élever inondée de délices, appuyée sur son bien-aimé *. Aux acclamations des filles de Sion qui ne cesseront plus de la dire bienheureuse 5, elle monte entourée des esprits célestes formant des chœurs, louant à l'envi le Fils de Dieu 6. pius rien qui, comme au pays des ombres, vienne tempérer l'ineffable éclat de la plus belle des filles d'Eve; et c'est sans conteste que par delà les inflexibles Trônes, les Chérubins éblouissants, les Séraphins tout de flammes, elle passe enivrant de parfums la cité bienheureuse. Elle ne s'arrête qu'aux confins mêmes de la Divinité,
I. Marc, xvi, 5. — 2. lUd. 8.-3. Johan. xx, 17.
— 4. Cant. vni, 5. — 5. Deuxième Répons des Matines, ex Cant. vi, 8. — 6. Introït et Offertoire de la Messe, première Antienne de l'Office, Versets et Répons.
L'Assomption de la très sainte Vierge. 4g i
près du siège d'honneur où le Roi des siècles, son Fils, règne dans la justice et la toutepuissance : c'est là qu'elle aussi est proclamée Reine; c'est de là qu'elle exercera jusqu'aux siècles sans fin Tuniversel empire de la clémence et de la bonté.
Cependant, ici-bas, le Liban, Amana, Sanir et Hermon, toutes les montagnes du Cantique sacré 1, semblent se disputer l'honneur de l'avoir vue s'élever de leurs sommets vers les cieux ; et véritablement la terre entière n'est plus que le piédestal de sa gloire, comme la lune est son marchepied, le soleil son vêtement, comme les astres des cieux form^ent sa couronne brillante 2. « Fille de Sion, vous êtes toute belle et suave ^ », s'écrie l'Eglise, et son ravissement mêle aux chants du triomphe des accents d'une exquise fraîcheur : * Je l'ai vue belle comme la colombe qui s'élève au-dessus des ruisseaux ; ses vêtements exhalaient d'inestimables senteurs, et comme le printemps l'entouraient les roses en fleurs et les lis des vallées *. »
Même douce limpidité dans les faits de l'histoire biblique où les interprètes des saints Livres ont vu la figure du triomphe de Marie. Tant que dure ce monde, une loi imposante garde l'entrée du palais éternel : nul n'est admis à contempler, sans déposer son mianteau de chair, le Roi des cieux ''. Il est pourtant quelqu'un de notre race humiI. Cant. IV, 8. — 2. Apoc. xii, i. — 3. Antienne de Magnificat aux premières Vêpres. — 4. Premier Répons des Matines, ex Cant. v, 12, et Eccli. L, 8. — 5. Es49- ^^ Temps après la Pentecôte.
liée, que n'atteint pas le décret terrible • : la vraie Esther s'avance par delà toutes barrières 2^ en sa beauté dépassant toute croyance 3. Pleine de grâces, elle justifie l'amour dont l'a aimée le véritable Assuérus *; mais dans le trajet qui la conduit au redoutable trône du Roi des rois, elle n'entend point rester solitaire : soutenant ses pas, soulevant les plis de son royal vêtement, deux suivantes l'accompagnent &, qui sont l'angélique et l'humaine natures, également tières de la saluer pour maîtresse et pour dame, toutes deux aussi participantes de sa gloire.
Si de l'époque de la captivité, où Esther sauva son peuple, nous remontons au temps des grandeurs d'Israël, l'entrée de NotreDame en la cité de la paix sans fin nous est représentée par celle de la reine de Saba dans la terrestre Jérusalem. Tandis qu'elle contemple ravie la magnificence du très haut prince qui gouverne en Sion : la pompe de son propre cortège, les incalculables richesses du trésor qui la suit, ses pierres précieuses, ses aromates, plongent dans l'admiration la \'ille sainte. Jamais, dit l'E- criture, on ne vit tant et de si excellents parfums que ceux que la reine de Saba offrit au roi Salomon 6.
La réception faite par le fils de David à Bethsabée sa mère, au troisième livre des Rois, vient achevernon moins heureusement
I . Esther. xv, i3. — 2. Ibid. o. — "3. Ibid. ii, i5.
— +. Ibid. 17. — 5. Ibid. XV, b-7. — 6. III Reg. X, i-i3 ; II Paralipom. ix, 1-12.
L'Assomption Je la très sainte Vierge. 4g3
d'exprimer le mystère où la piété filiale du vrai Salomon a si grande part en ce jour. Beîhsabée venant vers le roi, celui-ci se leva pour aller à sa rencontre, et il lui rendit honneur, et il s'assit sur son trône ; et un trône fut disposé pour la mère du roi, laquelle s'assit à sa droite ^ O Notre-Dame, combien en effet vous dépassez tous les serviteurs, ministres ou amis de Dieu ! « Le jour où Gabriel vint à ma bassesse, vous fait dire saint Ephrem, de servante je fus reine; et moi, l'esclave de ta divinité, soudain je devins mère de ton humanité, mon Seigneur et mon tils ! O fils du Roi, qui m'as faite moi aussi sa fille, ô tout céleste qui introduis aux cieux cette tille de la terre, de quel nom te nommer 2 ? »
Lui-même le Seigneur Christ a répondu; le Dieu fait homme nous révèle le seul nom qui, en effet, l'exprime pleinement dans sa double nature : il s'appelle le Fils. Fils de l'homme comme il est Fils de Dieu, il n'a qu'une mère ici-bas, comme il n'a qu'un Père au ciel. Dans l'auguste Trinité il procède du Père en lui restant consubstantiel, ne se distinguant de lui que parce qu'il est Fils, produisant avec lui l'Esprit-Saint comme un seul principe ; dans la mission extérieure qu'il remplit à la gloire de la Trinité sainte, communiquant pour ainsi dire à son humanité les mœurs de sa divinité autant que le comporte la diversité des natures, il ne se sépare en rien de sa mère, et
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veut l'avoir participante jusque dans l'et^usion de l'Esprit-Saint sur toute âme. Inert'able union, rondement des grandeurs dont le triomphe de ce jour est "le couronnement pour Marie. Les jours de l'Octave nous permettront de revenir sur quelques-unes des conséquences d'un tel principe ; qu'il nous suftise aujourd'hui de l'avoir posé.
a Comme donc le Christ est Seigneur, dit l'ami de saint Bernard. Arnauld de Bonneval, Marie aussi est Dame et souveraine. Quiconque fléchit le genou devant le tils, se prosterne devant la mère. A son seul nom les démons tremblent, les hommes tressaillent, les anges glorifient Dieu, Une est la chair de Marie et du Christ, un leur esprit, un leur amour. Du jour où il lui fut dit, Le Seigneur est avec vous, irrévocable en fut la grâce, inséparable l'unité ; et pour parler de la gloire du fils et de la mère, ce n'est pas tant une gloire commune que la même gloire qu'il faut dire '. » — « O toi la beauté et l'honneur de ta mère, reprend le grand diacre d'Edesse, ainsi l'as-tu parée en toutes manières, celle qui r.vec d'autres est ta sœur et ton épouse, mais qui seule t'a conçu 2. »
« Vene:;[ donc, d toide belle, dit Rupert à son tour, vous strej couronnée ^, au ciel reine des Saints, ici-bas reine de tout royaume. Partout où l'on dira du bien-aimé qu'iV a été couronné de gloire et d'honneur, établi prince sur toutes les œuvres du Père *,
3. Ephre.m, in Natal. Dom. Sermo VIII. — 3. Cant.
IV, 7-8. — 4. Psalm. vni, 6-8.
Aux Premières Vêpres. 4g 5
partout aussi on publiera de vous, ô bienaimée, que vous êtes sa mère, et partant reine de tout domaine où s'étend sa puissance ; et, à cause de cela, les empereurs et les rois vous couronneront de leurs couronnes et vous consacreront leurs palais ^. »
pNTRE les fêtes des Saints, c'est ici la solen^ nité des solennités. « Que le génie de l'homme s'emploie à relever sa magniticence ; que le discours reflète sa majesté. Daigne la souveraine du monde agréer le bon vouloir de nos lèvres 2, aider notre insuffisance, illuminer de ses propres feux la sublimité de ce jour 3. M
Ce n'est point d'aujourd'hui seulement que le triomphe de Marie ramène l'enthousiasme au cœur du chrétien. Aux temps qui précédèrent le nôtre, l'Eglise montrait, par des prescriptions conservées au Corps du Droit, la prééminence qu'occupait dans sa pensée le glorieux anniversaire. C'est ainsi que, sous Boniface VIII, elle lui réservait, comme aux seules fêtes de Noël, de Pâques et de Pentecôte, le privilège d'être célébré, dans les pays mêmes soumis à l'interdit, au son des cloches et avec la splendeur accoutumée *.
I. RuPERT. in Gant. Lib. III, c. iv. — 2. Psaltn.
cxvni, 108. — Petk Dam. vel melius Nicol. ClaraVALL. Sermo in Assumpt. B. M. V^. — 4. Cap. Aima mater, De sent, excommunicat. in VI*.
4')() L'Assomption de la très sainte Vierge.
Dans ses instructions aux Bulgares nouvellement convertis, saint Nicolas I«% qui occupa le Siège apostolique de 858 à 867, rapprochait de même déjà les quatre solennités sous une seule recommandation, quant aux jeûnes de Carême, de Quatre-Temps ou de Vigiles qui s'y rattachent -.jeûnes, disaitil, que dès longtemps la sainte Eglise Romaine a reçus et observe 1.
Il convient de rapporter au siècle précédent la composition du célèbre discours qui fournit jusqu'à saint Pie V les Leçons des Matines de la fête, et dont l'inspiration, le texte lui-même, se retrouve encore en plus d'un endroit de l'Office actuel 2. L'auteur, digne desgrands âges parle style et la science, mais se couvrant d'un faux personnage, débutait ainsi: « Vous voulez, 6 Paula'et Eustochium, que laissant de côté la forme de traités qui m'est habituelle, je m'essaie, genre nouveau pour moi, à célébrer selon le mode oratoire l'Assomption de la bienheureuse Marie toujours vierge s. » Et le saint Jérôme supposé disait éloquemment la grandeur de cette fête <( incomparable comme celle qui s'y éleva glorieuse et fortunée au sanctuaire du ciel : solennité, admiration des armées angéliques *, bonheur des citoyens de la vraie patrie, qui ne se contentent pas de lui donner comme nous un jour, mais la célèbrent sans fin dans l'éternelle continuité