L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 48)
I. Ambr. De gbitu Theodc
DOMINE Jesii Christe, qui locum, ubi crux tua latebat, beatae Helense revelasii, ut per eam Ecclesiam tuam hoc pretioso thesauro ditares :ejus nobis intercessione concède ; ut vitalis ligni pretio œternae vitœ praemia consequamur. Qui vivis.
SEIGNEUR Jésus-Christ, qui avez révélé à la bienheureuse Hélène le lieu où votre Croix était cachée, pour enrichir par elle votre Eglise de ce précieux trésor ; accordez-nous par son intercession d'obtenir, grâce au prix soldé sur cet arbre de vie. les récompenses de la vie éternelle. Vous qui vivez.
MAIS revenons à l'impératrice des cieux, dont Hélène est la fortunée suivante, dont les Martyrs forment l'armée. Pour la chanter et la prier du milieu de la mer orageuse, Adam de Saint-\'icîor nous donnera cette Séquence d'un accent si suave.
AVE, Virgo singularis, Mater nostri salutaris, Qiiœ xocans Stella mjris.
Stella non erratica ;
Nos in hujus vitse mari
Non pcrmitte naufragari,
Sed pro nobis salutari
Tuo semper supplica.
Sa^vit mare, fremunt
venti, Fluctus surgunt turbulenti ; Navis currit, scdcurrenti Tôt occiuTunt obvia !
SALL'T, Vierge sans pareille, Mère de notre salut, nommée l'Etoile de la mer, étoile nullement vagabonde : ne permettez pas que sur la mer de cette vie nous fassions naufrage, mais que pour nous toujours votre prière s'adresse au Sauveur né de vous.
I,a mer s'irrite, les vents sont en furie, les flots soulevés se bouleversent ; le navire court, mois au-devant que de périls! [-à les sirènes du plaisir, là le draQiiJîr. Jour dans VOct. de V Assomption. 5g5
gon, les chiens de mer et les pirates concourent ensemble à nous faire désespérer de la vie.
Au fond de l'abîme, puis jusqu'au ciel l'onde en colère porte l'esquif; le mât chancelle, la voile est arrachée, le nautonier cesse la lutte ; chez nous, en de tels maux, l'homme animal succombe : ô mère toute spirituelle, délivrez-nous de la mort.
Par la rosée du ciel en vous répandue, sans perdre la fleur de pureté, vous donnâtes au monde, prodige nouveau, une fleur nouvelle : le Verbe égal à son Père entre au sein de la Vierge ; pour nous il prend un corps dans le secret de vos chastes entrailles.
Celui dont la puissance gouverne toutes choses vous élut et prédestina ; sans rompre le sceau virginal, il vous remplit de luimême ; dans l'enfantement, sans déchirement, sans douleur au rebours de la première mère, vous mîtes au jour le Sauveur.
O Marie, l'excellence de vos mérites vous élève incomparablement par delà
Hic sirènes voluptatis, Draco. canes, cum piratis, Mortem pêne desperalis Hœc intentant omnia,
Post abyssos, nunc ad
cœlum, Furens unda fert phaselum ; Nutat malus, fluit vélum,
Nautae cessât opéra ; Contabescit in his malis Homo noster animalis : Tu nos, mater spiritalis,
Pereuntes libéra.
Tu. perfusa cœii rore, Castitatis salvo flore, Novum florem novo morï
Protulisti sasculo. Verbum Patri coaequale, Corpus intrans virginale. Fit pro nobis corporale
Subventris umbraculo.
Te praevidit et elegit Qui potentcrcuncta régit, Nec pudoris claustra
fregit, Sacra replens viscera ; Nec pressuram, nec dolorem, Contra primas matris
morem, Pariendo Salvatorem, Sensisti, puerpera.
O Maria, pro tuorum Dignitate mcritorum, Supra choros angelorum
5g6 Le Temps après la Pentecôte.
Sublimaris unice : Félix dies hodierna Qua conscendis ad superna ! Pietate tu materna
Nos in imo respice.
Radix saocta, radix viva, Flos. et vitis, etoliva, Quam nulla vis insitiva
Juvit ut fructiâcet ; Lampas soli, splendor
poli, Quîe splendore praees
soli. Nos assigna tuœ proli,
Ne districte judicet.
In conspectu summi
Pegis. Sis pusilli memor gregis X^ui, transgressor datae
legis.
Praesumit de venia :
Judex mitis et benignus,
Judex jugi laude dignus
Reis spei dédit pignus.
Crucis factus hostia.
Jesu, sacri ventris fructus, Nobis inter mundi fluctus Sis dux, via et conductus
Liber ad cœlestia : Tene clavum, rege navem ; Tu procellam sedans
gravem, Portum nobis da suavcm Pro tua clementia. Amen.
les choeurs angéliquas ; jour fortuné que celui-ci, où vous gagnez les cieux I dans votre piété maternelle, regardez-nous en nos basfonds.
Vous êtes la sainte et vive racine, la fleur, la vigne et l'olivier qu'aucune greffe ne féconde ; vous êtes le flambeau de la terre, la splendeur du ciel ; vous l'emportez sur le soleil en éclat : recommandez-nous à votre fils, pour qu'il nous juge en miséricorde.
Devant la face du Roi suprême, ayez souvenir du petit troupeau; il a transgressé la loi qui lui fut donnée, et pourtant il espère sa grâce : propice et doux, digne d'une louange éternelle, le juge a donné aux coupables un gage d'espérance, en se faisant hostie sur la croix.
Jésus, fruit des entrailles de votre sainte Mère, soyeznous, sur les flots de ce monde, guide, chemin et libre accès au ciel ; tenez le gouvernail, dirigez le navire : si violente qu'elle puisse être, apaisez la tempête , dans votre clémence, donnez-nous d'aborder heureusement au port.
Amen.
'est beaucoup, pour un'^ saint, d'avoir une quantité de grâce suffisante au salut d'un grand nombre ; mais s'il en avait autant qu'il suffirait pour le salut de tous les hommes qui sont au au monde, ce serait le comble : et cela a lieu en Jésus -Christ et dans la Bienheureuse Vierge i. Telle est l'affirmation du prince des théologiens, au sujet de celle que Suarez salue du titre de cause universelle, intimement jointe au Seigneur son Fils 2.
Une autorité plus haute que celle de l'E- cole est venue confirmer sur ce point l'enseignement du Docteur angéliaue ; dans son encyclique Magnce Dei Matris, le Souverain Pontife Léon XIII a daigné faire siennes les paroles que nous avons citées. « Quand donc nous saluons Marie pleine de grâce, poursuit l'infaillible chef de l'Eglise, nous évoquons le souvenir de sa dignité sublime et de la rédemption du genre humain que Dieu accomplit par son entremise ; par là aussi se trouve rappelé le lien divin et perpétuel qui l'associe aux joies et aux douleurs du Christ,
I. Thom. Aqu. Opusc. in Salutat. angeiicam. —
2. SuARE?. in Illam P. qu. xxxvii, art. 4, Disputât. XXI, sect. 3.
5gS Le Temps après la Pentecôte.
à ses opprobres et à ses triomphes, dans le gouvernement et l'assistance des hommes en vue de l'éternité ^ »
La divine Mère se montre à nous comme la fontaine de la Genèse 2, arrosant dès l'origine du monde toute la surface de la terre d'où elle sort. C'est ce que dit saint Bernardin de Sienne 3, Et parce qu'il est bon qu'on n'ignore pas la manière de s'exprimer des diverses écoles, ajoutons que l'illustre représentant de l'Ordre séraphique reconnaît en Marie ce qu'il nomme <* une sorte de juridiction ou d'autorité sur toute procession temporelle de l'Esprit-Saint *. ï) C'est qu'en eftet, continue-t-il, « elle est la Mère de Celui dont l'Esprit procède ; et, à cause de cela, tous les dons, vertus et grâces de cet Esprit sont administrés par ses mains, distribués à qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut et autant qu'elle veut '\ »
Observons toutefois qu'on ne saurait conclure de ces paroles à l'existence pour la Vierge bénie d'un droit de domaine en rigueur de justice sur l'Esprit et ses dons Ainsi encore faut-il se garder de supposer jamais que Notre-Dame puisse être considérée en quelque manière comme principe de l'Esprit-Saint, pas plus qu'elle ne l'est du Veroe lui-même en tant que Dieu.
La divine Mère est assez grande, pour qu'elle n'ait nul besoin de voir" exagérer ses
I. Encyclique du 8 septembre 1892. — 2. Gen. u, 6.
— 3. Bernardin. Sen. Pro fesiivi't. V. M. Sermo vi. De Annuntiat. art. i, c 2 — 4. IbiJ. Sermo v. De Nativi:. B. M., cap. 8. — 5. Jbid.
Cinq. Jour dans VOct. de l'Assomption. 5gg
titres. Elle tient tout, il est vrai, de ce Fils dont elle est la première rachetée. Mais dans l'ordre historique de l'accomplissement du salut, les divines prévenances qui l'élurent gratuitement pour Mère du Sauveur ont fait d'elle pourtant» la source de la source vive », selon le mot de saint Pierre Damien i. De plus, pleinement Epouse autant qu'elle était Mère, unie, dans la totalité de ses puissances de nature et de grâce, à toutes les prières, à toutes les soutlrances, à toute l'oblation du Fils de l'homme, sa coopératrice véritablement universelle au temps du labeur: comment s'étonner qu'elle garde aux jours de sa gloire la part universelle de l'Epouse, dans la dispensation des biens acquis en commun, quoique diversement, par l'Adam nouveau et la nouvelle Eve ! Encore que Jésus n'y fût point tenu en stricte justice, quel tils croira qu'il y ait manqué ?
Bossuet qu'on ne saurait suspecter d'entraînement, et que pour cette raison nous citons de préférence, n'argua pas des exigences de sa controverse avec l'hérésie pour ne point suivre en un tel sujet la doctrine des Saints. « Dieu, dit-il, ayant une fois voulu nous donner Jésus-Christ par la sainte Werge, les dons de Dieu sont sansrepentance -, et cet ordre ne se change plus. Il est et sera toujours véritable, qu'ayant reçu par sa charité le principe universel de la grâce, nous en recevions encore, par son entremise, les diverses applications dans tous les états difI. Petr. Dam. Homilia in Nativit. B. V. — 2. Rom.
6oo Le Temps après la Pentecôte.
férents qui composent la vie chrétienne. Sa charité maternelle ayant tant contribué à notre salut dans le mystère de l'Incarnation, qui est le principe universel de la grâce, elle y contribuera éternellement dans toutes les autres opérations, qui n'en sont que des dépendances.
a La théologie reconnaît trois opérations principales de la grâce de Jésus-Christ : Dieu nous appelle ; Dieu nous justifie ; Dieu nous donne la persévérance. La vocation, c'est le premier pas; la justification fait notre progrès ; la persévérance conclut le voyage, et, ce qui ne se trouve pas sur la terre, unit la gloire et le repos, dans la patrie. La charité de Marie est associée à ces trois ouvrages. Marie est la mère des appelés, des justifiés, des persévérants : sa charité féconde est un instrumentgénéral des opérations de la grâce ^d
Noble langage : témoignage autorisé, cette fois, touchant la tradition de cette tLglise gallicane en cela véritablement glorieuse et sainte, qui, par ses Irénée, ses Bernard, ses Anselme et tant d'autres, a fait de la France le royaume de Marie. Puissent chez nous les maîtres de la doctrine faire valoir l'héritage de leurs grands devanciers, continuer d'approfondir en nos temps l'inépuisable mystère de Marie; pour qu'un jour, ils méritent d'entendre sortir de ses lèvres bénies la parole des livres de l'éternelle Sagesse : Ceux qui me mettent en lumière auront la vie éternelle-.
I. BossuET, Sermon sur la Dévotion à la sainte
Vierge, pour la fêle de la Conception, 9 décembre 1669. — 2. Eccli, XXIV. 3 1 .
Cinq. Jour dans VOct. de V Assomption. 60 1
ous empruntons à l'ancien Processionnal de Sainte-Edithe d'Angleterre son beau Répons Quœ est ista, en le faisant suivre d'une série gracieuse et rhythmée d'autres Répons que l'Antiphonaire de Sens de i552 emploie pour le jour de la fête.
UELLE est celle-ci qui a pénétré dans les cieux ? A sa sortie du monde, le Sauveur est venu au-devant et il l'a introduite dans le sanctuaire de son trône, où retentissent les hymnes et les concerts : * Harmonies angéliques sans fin, ininterrompues, célébrant le Roi éternel.
j^. O Vierge ineffablement grande, à qui TArchange Michel et toute l'armée des Anges rendent honneur, en la voyant s'élever plus haut que les cieux des cieux!
* Harmonies angéliques. Gloire au Père, et au t ils,
et au Saint-Esprit.
* Harmonies angéliques.
^ pvE saintes prémices ^' L/ sont offeries aujourd'hui par le Fils au Père : * C'est la fleur virginale, resplendissante en sa blancheur de neige. f. Ni. la chaleur du jour.
^ ^~\ VJE est ista quae ^' V</ penetravit cœ-
los ? ad cujus transitum Salvator advenit, et induxit eam in thalamo regni sui, ubi cantantur organa hymnorum : " Quae ab Angelis ad laudem Régis œterni sine fine résonant semper.
f. O Virgo ineffabiliter veneranda, cui Michael Archangelus, et omnis militia Angelorum deferunt honorera, quam vident exaltatam super cœlos cœlorum.
* Quje ab Angelis. Gloria Patri, et Filio,
et Spiritui Sancto.
* Quse ab Angelis.
ÇANCTAS primi^- O tias offert Genitus Genitori : * Florem virgineum niveo
candore décorum.
f. Non calor hune
6o2 Le Temps après la Pentecôte.
coxit. nec frigus noclis ni le froid de la nuit ne l'ont adussit. * Florem. desséchée. * C'est la fleur.
^. Regni cœlestis, per frucium virginitatis, * Damna reformantur vetitum contracta per esum.
i. Restitui numerum gaudet sacer ordo minutum. * DamnïL
^. Virginitas ccelum post lapsum prima recep t : * Sed prius in Genito, post in Génitrice beata.
"f. Cœlicus ordo sacram reveretur virginitatem. * Sed prius.
^B^. Porta Sion clausi portam pénétrât paradisi : ' Prima parens toti quam secum clauserat orbi.
i^. Intactae matri reseratur janua cœli. * Prima.
I?. Unam quam petiit Virgo benedicta recepit :
* Ut facie Domini sine tempore pcrfrueretur.
i^. Divinum munus votum praevenit et auxit.
• Ut facie
^. Quindenis gradibus dum scandit ad atria
'B^. Au royaume des cieux, par le fruit de la virginité, * Sont réparées les pertes causées par le fruit défendu.
f . La sainte milice se réjouit de voir compléter >es rangs amoindris. * Sont réparées.
^. La première, après la chute, la virginité recouvre le ciel : * Mais d'abord dans le Fils, ensuite dans sa bienheureuse Mère.
^. La céleste milice révère la sainte virginité. * Mais d'abord.
ï?. La porte de Sion franchit la porte du paradis, * Que la première mère s'était fermée comme au monde entier.
^. Une mère sans tache voit se rouvrir l'entrée du ciel, * Que la première.
"Bf. La Vierge bénie reçoit l'unique récompense qu'elle eût demandée : * De jouir sans fin de la vue du Seigneur.
f. La divine munificence a prévenu, a dépassé ses vftux : * De jouir.
K. La Vierge monte les quinze degrés qui conduisent
Cinq. Jour dans VOct. de V Assomption 60 3
au palais de la vie : * Elle s'élève par delà les sommets qu'occupent les Anges.
f. Après le Fils, la Mère a mérité de l'emporter sur tous. ' Elle s'élève,
^. C'est la Vierge à laquelle l'Eglise doit TEpoux : elle l'engendra de toute beauté, ' Homme et Dieu dans une seule personne.
^. C'est elle qu'il place en qualité de Mère avec lui sur le céleste trône.
* Homme et Dieu. Gloire au Père, et au Fils,
et au Saint-Esprit.
* Homme et D eu.
vitae : * Angelicum mcruit Virgo transcendere culmen.
i^. Posf Genitum Genitrix meruit praecellere cunctis. * Angelicum.
Kt. Ecclesiœ Sponsum Virgo genuit speciosum : * Qui Deus est et homo persona junctus in una.
^. Sic secum Matrem cœlesti sede locavit.
* Qui T>e.s.
Gloria Patri, et Filio, et Spiriîui Sancto.
* Qui Deus.
Saint Pierre Damien nous donnera cette Hymne de sa composition pour chanter et prier Marie.
COMME une aurore brillante. Marie monte aux sommets des cieux; elle resplendit comme le soleil, elle est belle comme la lune.
Ce jour est celui où la Reine du monde s'élève à son trône glorieux, elle qui fut mère d un fils dont la naissance précéda l'Eloile du matin.
AURORA velut fulgida, Ad cœli méat culmina. Ut sol Maria splendida, Tamquam luna pulcherrima.
Regina mundi hodie Thronum conscendit
glorise. Illum enixa filium Qui est ante Luciferum.
6 04 Le Temps après la Pentecôte.
Assumpta super Angelos, Excedit et Archangelos: Cuncta Sanctorum mérita Transcendit una femina.
Quem foverat in gremio. Locarat in praesepio : Nunc Regem super omnia Patris videt in gloria.
Pro nobis, Virgo virginura, Tuurn déposée Filium . Per quam nostra susceperat Ut sua nobis praebeat.
Sit tibi laus, Altissime, Qui natus es ex Virgine : Sit honor ineffabili Patri, sanctoque Flamini.
Amen.
Son assomption la porte plus haut que les Anges, elle laisse au-dessous d'elle également les Archanges ; une femme dépasse à elle seule tous les mérites des Saints.
Celui qu'elle avait pressé sur son sein, qu'elle avait couché dans la crèche, elle le voit maintenant Roi de toutes choses en la gloire du Père.
Pour nous, ô Vierge des vierges, daignez implorer votre Fils : par vous il entra dans notre partage ; que par vous il nous introduise dans le sien.
Louange coit à vous. Dieu très haut qui naquîtes de la Vierge ! honaeur aussi soit au Père ineffable et à l'Esprit-Saint !
Amen .
m'^im^im^m-^^m'^mm
E val d'absinthe a perdu ses poisons. Devenu Clairvaux, la claire vallée, il illumine le monde; de tous les points de l'horizon, les abeilles vigilantes y sont attirées par le miel du rocher 1 qiii déborde en sa solitude. Le regard de Marie s'est abaissé sur ces collines sauvages ; avec son sourire, la lumière et la grâce y sont descendues. Une voix harmonieuse', celle de Bernard, l'élu de son amour, s'est élevée du désert ; elle disait :
« Connais, ô homme, le conseil de Dieu ; admire les vues de la Sagesse, le dessein de l'amour. Avant que d'arroser toute l'aire, il inonde la toison ~ ; voulant racheter le genre humain, il amasse en Marie la rançon entière. O Adam, ne dis plus : La femme que vous m'ave:^ donyiée m^a présenté du fruit défendu ^ ; dis plutôt : La femme que vous m'avez donnée m'a nourri d'un fruit de bénédiction. Dé quelle ardeur faut-il que nous honorions Marie, en qui la plénitude de tout bien fut déposée ! S'il est en nous quelque
I. Deut. XXXII, i3. — 2. Judic. vi, 37-40. — 3. Gcn
6o6 Le Temps après la Pentecôte.
espérance, quelque grâce de salut, sachons qu'elle déborde de celle qui aujourd'hui s'élève inondée d'amour : jardin de délices, que le divin Auster n'effleure pas seulement d'un souffle rapide, mais sur lequel il fond des hauteurs et qu'il agite sans tin de la céleste brise, pour qu'en tous lieux s'en répandent les parfums ', qui sont les dons des diverses grâces. Ole/, ce soleil matériel qui éclaire le monde: où sera le jour? Otez Marie, l'étoile de la vaste mer : que resterat-il, qu'obscurité enveloppant tout, nuit de mort, glaciales ténèbres ? Donc, par toutes les fibres de nos cœurs, par tous les amours de notre âme, par tout l'élan de nos aspirations, vénérons Marie ; car c'est la volonté de Celui qui a voulu que nous eussions tout par elle -. ï>
Ainsi parlait ce moine dont l'éloquence, nourrie, comme il le disait, parmi les hêtres et les chênes des forêts 3, ne savait que répandre sur les plaies de son temps le vin et l'huile des Ecritures. En i i i3, âgé de vingtdeux ans, Bernard abordait Cît'eaux dansia beauté de son adolescence mûrie déjà pour les grands combats. Quinze ans s'étaient écoulés depuis le 2\ mars ioq8, où Robert de Molesmes avait créé entre Dijon et Beaunc le désert nouveau. Issue du passé en la fête même du patriarche des moines, la fondation récente ne se réclamait c\ue de l'observance littérale de la Règle précieuse donnée par lui au monde. Pourtant l'infirmité du
T. Cant. IV, i6. — 2. Bernard. Scrmo in Nativ. B.
M. — 3. \"m Beinardi, I, iv, 23.
s. Bernard, Abbé et Doct. de V Eglise, ôo-j
siècle se refusait à reconnaître, dans l'effrayante austérité des derniers venus de la grande famille, l'inspiration du très saint code où la discrétion règne en souveraine ^ le caractère de l'école accessible à tous, où Benoît « espérait ne rien établir de rigoureux ni de trop pénible au service du Seigneur -. » Sous le gouvernement d'Etienne Harding, successeur d'Albéric qui lui-même avait remplacé Robert, la petite communauté partie de Molesmes allait s'éteignant, sans espoir humain de remplir ses vides, quand l'arrivée du descendant des seigneurs de Fontaines, entouré des trente compagnons sa première conquête, fit éclater la vie où déjà s'étendait la mort.
Réjouis-toi, stérile qui n'enfantais pas ; voilà que vont se multiplier les fils de la délaissée '■''. La Ferté, fondée cette année même dans le Ghâlonnais, voit après elle Pontigny s'établir près d'Auxerre, en attendant qu'au diocèse de Langres Clairvaux et Morimond tiennent compléter, dans l'année iii5, le quaternaire glorieux des filles de Cîteaux qui, avec leur mère, produiront partout des rejetons sans nombre. Bientôt (1119) la Charte de charité va consacrer l'existence de l'Ordre Cistercien dans l'Eglise ; l'arbre planté six siècles plus tôt au sommet du Cassin, montre une fois de plus au monde qu'à tous les âges il sait s'orner de nouvelles branches qui, sans être la tige, vivent de sa sève et sont la gloire de l'arbre entier.
I. Greg. Dialog. II, xxxvr. — 2. S. P. Benedict.
in Reg. Prolog. — 3. IsAi. uv, i.
6oS Le Temps après la Pentecôte.
Durant les mois de son noviciat cependant, Bernard a tellement dompté la nature, que l'homme intérieur vit seul en lui ; les sens de son propre corps lui demeurent comme étrangers. Par un excès toutefois qu'il se reprochera S la rigueur déployée dans le but d'obtenir un résultat si désirable a ruiné ce corps, indispensable auxiliaire de tout mortel dans le service de ses frères et de Dieu. Heureux coupable, que le ciel se chargera d'excuser lui-même magnifiquement ! Mais le miracle, sur lequel tous ne peuvent ni ne doivent compter, pourra seul le soutenir désormais dans l'accomplissement de la mission qui l'attend.
Bernard est ardent pour Dieu comme d'autres le sont pour leurs passions. « Vous voulez apprendre de moi, s'écrie-t-il dans un de ses premiers ouvrages, pourquoi et comment il faut aimer Dieu. Et moi, je vous réponds : La raison d'aimer Dieu, c'est Dieu même ; la mesure de l'aimer, c'est de l'aimer sans mesure -. » Quelles délices furent les siennes à Cîteaux, dans le secret de la face du Seigneur 3 ! Lorsque, après deux ans, il quitta ce séjour béni pour fonder Clairvaux, ce fut la sortie du paradis. Moins fait pour converser avec les hommes qu'avec les Anges, il commença, nous dit son historien, par être l'épreuve de ceux au'il devait conduire : tant son langage était d'en haut, tant ses exigences de perfection dépassaient la force même de ces forts d Isi. Vita, I, VIII, 41. — 2. De diligendo Deo, l,
5. Bernard, Abbé et Doct. de VEglise. 60 g raël, tant son étonnement se manifestait douloureux à la révélation des infirmités qui sont la part de toute chair 1.
Outrance de Tamour, eussent dit nos anciens, qui lui réservait d'autres surprises. Mais l'Esprit-Saint veillait sur le vase d'élection appelé à porter devant les peuples et les rois le nom du Seigneur 2 ; la divine charité qui consumait cette âme, lui fit comprendre, avec leurs durs contrastes, les deux objets inséparables de l'amour : Dieu, dont la bonté en fournit le motif, l'homme, dont la misère en est l'exercice éprouvant. Selon la remarque naïve de Guillaume de SaintThierry, son disciple et ami. Bernard réapprit l'art de vivre avec les humains -"^ ; il se pénétra des admirables recommandations du législateur des moines, quand il dit de l'Abbé établi sur ses frères : « Dans les corrections même, qu'il agisse avec prudence et sans excès, de crainte qu'en voulant trop racler la rouille, le vase ne se brise. En imposant les travaux, qu'il use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob, qui disait : Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour ^. Faisant donc son profit de cet exemple et autres semblables sur la discrétion, qui est la mère des vertus, qu'il tempère tellement toutes choses que les forts désirent faire davantage, et que les faibles ne se découragent pas K »
6 10 Le Temps après la Pentecôte.
En recevant ce que le Psalmiste appelle Vintelligence de la misère du pauvre^, Bernard sentit son cœur déborder de la tendresse de Dieu pour les rachetés du sang divin. Il n'etîraya plus les humbles. Près des petits qu'attirait la grâce de ses discours, vinrent se ranger les sages, les puissants, les riches du siècle, abandonnant leurs vanités, devenus eux-mêmes petits et pauvres à l'école de celui qui savait les conduire tous des premiers éléments de l'amour à ses sommets. Au milieu des sept cents moines recevant de lui chaque jour la doctrine du salut, l'Abbé de Clairvaux pouvait s'écrier avec la noble herté des saints : « Celui qui est puissant a fait en nous de grandes choses, et c'est à bon droit que notre âme magnihe le Seigneur. Voici que nous avons tout quitté pour vous suivre - : grande résolution, gloire des grands Apôtres ; mais nous aussi, par sa grande grâce, nous l'avons prise magnifiquement. Et peut-être même quen cela encore, si je veux me glorifier, ce ne sera pas folie ; car je dirai la vérité : il y en a ici qui ont laissé plus qu'une barque et des filets 3. »
Et dans une autre circonstance : « Quoi de plus admirable, disait-il, que de voir celui qui autrefois pouvait deux jours à peine sabstenir du péché, sen garder des années et sa vie entière ? Quel plus grand miracle que celui de tant de jeunes hommes, d'adolescents, de nobles personnages, de tous
1. Psalm XL. 2. — 2. Matth. xix, 27. — 3. RtfiN.
De diversis, Sermo xxxvil, 7.
s. Bernard, Abbé et Doct. de VÉglise. 6i i
ceux enfin que j'aperçois ici, retenus sans liens dans une prison ouverte, captifs de la seule crainte de Dieu, et qui persévèrent dans les macérations d'une pénitence au delà des forces humaines, au-dessus de la nature, contraire à la coutume ? Que de merveilles nous pourrions trouver, vous le savez bien, s'il nous était permis de rechercher par le détail ce que furent pour chacun la sortie de l'Egypte, la route au désert, l'entrée au monastère, la vie dans ses murs i ! » Mais d'autres merveilles que celles dont le cloître garde le secret au Roi des siècles, éclataient déjà de toutes parts. La voix qui peuplait les solitudes, avait par delà dïncomparables échos. Le monde, pour l'écouter, s'arrêta sur la pente qui conduit aux abîmes. Assourdie des mille bruits discordants de l'erreur, du schisme et des passions, on vit rhumanité se taire une heure aux accents nouveaux dont la mystérieuse puissance l'enlevait à son égoïsme, et lui rendait pour les combats de Dieu l'unité des beaux jours. Suivrons-nous dans ses triomphes le vengeur du sanctuaire, l'arbitre des rois, le thaumaturge acclamé des peuples ? Mais c'est ailleurs que Bernard a placé son ambition et son trésor-' ; c'est au dedans qu'est la vraie gloire 3. Ni la sainteté, ni le mérite, ne se rnesurent devant Dieu au succès ; et cent miracles ne valent pas, pour la récompense, un seul acte d'amour. Tous les sceptres inclinés devant lui, l'enivrement
I. In Dedicat. Eccl. Sermo i, 2. — 2. Matth. vi, 21.
— 3. Psalm. XLIV, 14.
6i2 Le Temps après la Pentecôte.
des foules, la confiance illimitée des Pontifes, il n'est rien, dans ces années de son historique grandeur, qui captive la pensée de Bernard, bien plutôt qui n'irrite la blessure profonde de sa vie, celle qu'il reçut au plus intime de l'âme, quand il lui fallut quitter cette solitude à laquelle il avait donné son cœur.
A l'apogée de cet éclat inouï éclipsant toute grandeur d'alors, quand, docile à ses pieds, une première fois soumis par lui au Christ en son vicaire, l'Occident tout entier est jeté par Bernard sur l'infidèle Orient dans une lutte suprême, entendons ce qu'il dit : « 11 est bien temps que je ne m'oublie pas moimême. Ayez pitié de ma conscience angoissée : quelle vie monstrueuse que la mienne ! Chimère de mon siècle, ni clerc ni laïque, je porte l'habit d'un moine et n'en ai plus les observances. Dans les périls qui m'assiègent, au bord des précipices qui m'attirent, secourez-moi de vos conseils, priez pour moi'. »
Absent de Glairvaux, il écrit à ses moines : * Mon âme est triste ; elle ne sera point consolée qu'elle ne vous retrouve. Faut-il, hélas ! que mon exil d'ici-bas, si longtemps .prolongé, s'aggrave encore ? Véritablement ils ont ajouté douleur sur douleur à mes maux, ceux qui nous ont séparés. Ils m'ont enlevé le seul remède qui me tît supporter d'être sans le Christ ; en attendant de con^ templer sa face glorieuse, il m'était donné du moins de vous voir, vous son saint temple. De ce temple, le passage me semblait facile à
I. Epist. CCI.
s. Bernard, Abbé et Doct. de V Église. 6i3
l'éternelle patrie. Combien souvent cette consolation m'est ôtée ! c'est la troisième fois, si je ne nie trompe, qu'on m'arrache mes entrailles. Mes enfants sont sevrés avant le temps ; )e les avais engendrés par l'Evangile, et je ne puis les nourrir. Contraint de négliger ce qui m'est cher, de m'occuper d'intérêts étrangers, je ne sais presque ce qui m'est le plus dur, ou d'être enlevé aux uns, ou d'être mêlé aux autres. Jésus, ma vie doit-elle donc tout entière s'écouler dans les gémissements ? [1 m'est meilleur de mourir que de vivre; mais je voudrais ne mourir qu'au milieu des miens ; j'y trouverais plus de douceur, plus de sûreté. Plaise à mon Seigneur que les yeux d'un père, si indigne qu'il se reconnaisse de porter ce nom, soient fermés de la main de ses fils ; qu'ils l'assistent dans le dernier passage : que leurs désirs, si vous l'en jugez digne, élèvent son àme au séjour bienheureux ; qu'ils ensevelissent le corps d'un pauvre avec les corps de ceux qui furent pauvres comme lui. Par la prière, par le mérite de mes frères, si j'ai trouvé grâce devant vous, accordez-moi ce voeu ardent de mon cœur. Et pourtant, que votre volonté se fasse, et non la mienne ; car je ne veux ni vivre ni mourir pour moi i. »
Plus grand dans son abbaye qu'au milieu des plus nobles cours, saint Bernard en effet devait y mourir à l'heure voulue de Dieu, non sans avoir vu l'épreuve publique 2 et privée 3 préparer son âme à la purification su1 Epist. CXLiv. — 2. De Consideratione, II, l, I-4. —
6 14 ^^ Temps après la Pentecôte.
prême Une dernière fois il reprit sans les achever ses entretiens de dix-nuit années sur le Cantique, conférences familières recueillies pieusement par la plume de ses hls, et où se révèlent d'une manière si touchante le zèle des enfants pour la divine science, le cœur du père et sa sainteté, les incidents de la vie de chaque jour à Clairvaux •. Arrivé au premier verset du troisième chapitre, il décrivait la recherche du Verbe par l'âme dans l'intirmité de cette vie, dans la nuit de ce monde -, quand son discours interrompu le laissa dans l'éternel face à face, où cessent toute énigme, toute hgure et toute ombre.
Voici la notice consacrée par l'Eglise à ce grand serviteur.
BERNARDUS. Fontanis in Burgundia honesto !oco natus, adolescens propter egregiam formam vehementer soUicitatus a mulieribus. numquam de sententia colendae castitatis dimoveri potuit. Quas diaboli tentationes ut effugeret, duos et viginti annos natus, monasterium Cisterciense, unde hic ordo incepit, et quod tum sanctitate florebat. ingredi constituit. Quo
BERNARD, né à Fontaines en Bourgogne, était de noble famille. Adolescent, sa grande beauté l'exposa à de périlleuses poursuites ; mais on ne put jamais ébranler la résolution qu'il avait prise de r'ester chaste. Pour échapper à ces tentations du diable, âgé de vins;t-deux ans, il se détermina à entrer au monastère de Citeaux , berceau des Cisterciens, où la sainteté était alors florissante. Quand le dessein de Ber1. In Cantica. Sermon, i, i : m, 6; xxvi, 3-n . xxxvi, 7 ; XLIV, 8 ; LXXiv, 1-7 ; etc. — 2. fhU. Scinio
5. Bernard, Abbé et Doct. de l'Eglise. 6i5 nard fut connu, ses frères firent pour l'en détourner les plus grands efforts ; mais lui, plus éloquent et plus heureux, les amena si bien, comme beaucoup d'autres, à son sentiment, que trente jeunes gens entrèrent avec lui dans l'Ordre. Moine, il faisait ses délices du jeûne à tel point que, toutes les fois qu'il fallait manger, on eût dit qu'autant de fois il subissait la torture. Il s'exerçait aussi merveilleusement dans les veilles et les prières ; et. client de la pauvreté chrétienne, étranger au souci, au désir de tout ce qui est périssable, il menait sur la terre une vie toute céleste.
^^ N voyait briller en lui V^ l'humilité, la miséricorde, la bonté. La contemplation l'absorbait tellement que. sauf pour les offices de la piété où sa prudence était singulière, c'est à peine si on eût dit qu'il avait des sens. Prévenu de cet amour, il refusa les évêchés de Gênes. de Milan, et d'autres qu'on lui offrait, se déclarant indigne d'une si grande charge. Abbé de Clairvaux, il bâtit des monastères en beaucoup de lieux, et la vie sainte, la discipline qu'il avait établies, y demeurèrent longBernardi consilio cognito, fratres summopere conati sunt eum a proposito deterrere : in quo ipse eloquentior ac felicior fuit. Nam sic eos aliosque mullos in suam perduxit sententiam, ut cum eo triginta juvenes eamdem religionem susceperint. Monachus jeJLinio ita deditus erat, ut quoties sumendus esset cibus, loties tormentura subire videretur. In vigiliis etiam et orationibus mirifice se exercebat : et christianam paupertatem colens, quasi cœlestem vilam agebat in terris, ab omni caducarum rerum cura et cupiditate alienam.
ELUCEBAT in eo humilitas, misericordia, benignitas: contemplation! autem sic addictus erat, ut vix sensibus, nisi ad officia pietatis, uteretur : in quibus tamen prudentiae laude excellebat. Quo in studio occupatus, Genuensem. ac Mediolanensem, aliosque episcopatus oblatos recusavit, professus se tanti officii munere indignum esse. Abbas factus Claravallensis, multis in locis acdificavit monasteria, in quibus praeclara
6^ / 6 Le Temps après la Pentecôte
Bernaidj instilutio ac disciplina diu vie;iiit. Romae. sanctorum Vincen'ii et Anastasii monasterio ab Innocentio Secundo Papa lesiituto praefecit abbatem illum, qui postea Eugenius Tertius Suinmus Pontifcx fuit, ad quem etiatn librum misit de Consideratione.
K4 ULTA prrtterea scrip^ * sit, in quibus apparat, eum doctrina potius divinitus tradita, quam labore comparata, insiructum fuisse. In summa virtutum laude exoratus a maximis principibus de eorum componendis controversiis. et de ecclesiasticis rébus constituendis, ssepius in Italiam venit. Innocentium item Secundum Pontificem Mciximum in confutando schisniate Pétri Leonis, cum apud imperatorem et Henricum Angeliaî regem, tum in concilie Pisis coacto, egregie adjuvit. Denique très et sexaginta annos natus, obdormivit in Domino, ac miraculis illustris, ab Alexandre Tertio Papa inter Sanctns relatus est. Pius vero Octavus Pontifex Maximus ex sacrotemps en vigueur. A Rome, le monastère des saints Vincent et Anastase ayant été relevé par le Pape Innocent II, Bernard mit à sa tête pour abbé celui qui fut plus tard le Souverain Pontife Eugène III, auquel il envoya son livre de la Considération.
]L écrivit beaucoup d'autres ouvrages encore, où il apparaît bien que sa science était plutôt un don de Dieu que le fruit du. travail. Si grande était la renommée de ses vertus, que les plus hauts princes le priaient de prononcer dans leurs différends ; il dut aussi semployer dans les affaires de l'Eglise, et faire plusieurs fois le voyage d'I- talie. Ainsi fut-il d'un grand secours au Souverain Pontife Innocent II pour détruire le schisme de Pierre de Léon, tant auprès de l'empereur et de Henri d'Angleterre, qu'au concile assemblé à Pise. Il s'endormit enfin dans le Seigneur, âgé de soixante-trois ans, illustre par ses miracles, le Pape Alexandre III le mit au nombre des Saints. Depuis, le Souverain Pontife Pie VIII, ayant pris l'avis de la Congrégation des rites sacrés,
s. Bernard, Abbé et Doct . de l'Ès^lise. 6i
a déclaré et confirmé saint Bernard Docteur de l'Eglise universelle, enjoignant à tous de réciter la Messe et l'Office des Docteurs au jour de sa fête, et accordant pour chaque année une indulgence plénière perpétuelle à ceux qui visiteraient audit jour les églises des Cisterciens.
rum Rituum Congregationis consilio sanctura Bernardum universalis Ecclesiœ Doctorem declaravit et confirmavit, necnon Missam et Officium de Doctoribus ab omnibus recitari jussit. atque indulgentias plenarias quotannis in perpetuum ordinis Cisterciensium ecclesias visitantibus die hujus sancîi festo concessit.
/^FERONS à saint Bernard cette Hymne aux ^-^ naïves allusions, bien digne de^ lui pour la suavité gracieuse avec laqtaelle elle chante ses i^randeurs.
jV^ONTS qui jadis laissiez le ^ * lait s'échapper des rochers. disparaissez au loin ; disparaissez, collines dont les pentes autrefois répandaient le miel en ruisseaux ; Israël, cesse de vanter l'antique manne par le monde.
Voici quelqu'un de qui le cœur verse des flots plus doux que le lait, de qui la bouche épand des ondes rivales du miel : nulle manne plus suave que cette noble bouche, que ce grand cœur.
I ACTE quondain pro•*- fluentes.
Ite, montes, vos procul ; Ite, colles, fusa quondam Unde mellis flumina ; Israël, jactare late Manna priscum desine.
Ecce cujus corde sudant, Cujus ore profluunt Dulciores lacte fontes, Mellis amnes aemuli : Ore tanto, corde tanto Manna nullura dulcius.
6iS Le Temps après la Pentecôte.
Quneris unde duxit orlum Tanla lactis copia ; Unde favus, unde prompta Tanta mollis suavitas ; Unde tantum manna
fluxit, Unde tôt dulcedines.
Lactis imbres Virgo
fudit Coelitus puerpera : Mellis amnes os leonis Excitavit mortui : Manna sylvas, cœlitumque Solitudo proxima.
Doctor G Bernarde,
tantis Aucte cœli dotibus, Lactis hujus, mellis hujus, Funde rores desuper : Funde stillas, pleniore Jam potitus gurgite.
Summa sumino laus Parenti, Summa laus et Filio • Par tibi sit, sancte, manans Ex utroque, Spiritus ; Ut fuit, nunc et per
;cvum Compar semper gloria. Amen.
Il, convenait que l'on vît le héraut de !a \lère de Dieu suivre de près son char de triomphe; et c'est avec délices qu'entrant au
Vous demandez d'où prend sa source un lait de si grande abondance, d'où provient le rayon d'où se distille un miel de telle suavité, d'où pareille manne a pris naissance, d'où coulent enfin tant de douceurs.
La pluie de lait, c'est la Vierge Mère qui du ciel l'a répandue ; les flots de miel ont leur origine dans la gueule d'un lion mort ; les forêts, la solitude voisine des cieux, ont produit la manne.
O Bernard, ô Docteur enrichi d'en haut de tels dons, versez sur nous la rosée de ce lait, de ce miel ; versez les gouttes, maintenant que leur plénitude, maintenant que la mer est à vous.
Soit louange souveraine au Père souverain, souveraine à son Fils ; pareille à vous, Esprit-Saint qui procédez de l'un et de l'autre : comme il était, et maintenant, et toujours, égale à jamais. Amen.
ioire
s. Bernard, A bbé et Doct. de l'Église. 6 i g
ciel en l'Octave radieuse, vous vous perdez dans la gloire de celle dont vous proclamiez ici-bas ïes grandeurs. Protégez-nous à sa cour; inclinez vers Cîteaux ses yeux maternels ; en son nom, sauvez encore l'Eglise et défendez le Vicaire de l'Epoux.
Mais en ce jour, vous nous conviez, plutôt que de vous implorer vous-même, à la chanter, à la prie r avec vous ; l'hommage que vous agréez le plus volontiers, 6 Bernard, est de nous voir mettre à profit vos écrivs sublimes pour admirer « celle qui monte aujourd'hui glorieuse, et porte au comble le bonheur des habitants des cieux. Si brillant déjà, le ciel resplendit d'un éclat nouveau à la lumière du flambeau virginal. Aussi, dans les hauteurs retentissent l'action de grâces et la louange. Ne faut-il pas faire nôtres, en notre exil, ces allégresses de la patrie ? Sans demeure permanente, nous cherchons la cité où la Vierge bénie parvient à cette heure. Citoyens de Jérusalem, il est bien juste que. dé la rive des fleuves de Babylone, nous en ayons souvenir et dilations nos cœurs au débordement du fleuve de félicité dont les gouttelettes rejaillissent aujourd'hui jusqu'à la terre. Notre Reine a pris les devants ; la réception qui lui est faite nous donne confiance à nous sa suite et ses serviteurs. Notre caravane, précédée de la Mère de miséricorde, à titre d'avocate près du Juge son Fils, aura bon accueil dans l'affaire du salut K
l, BtRNARD. In Assumpt. B. V. M. Sermo i.
620 Le Temps après la Pentecôte.
« Qu'il taise votre miséricorde, Vierge bienheureuse, celui qui se rappelle vous avoir invoquée en vain dans ses nécessités! Pour nous, vos petits serviteurs, nous ap plaudissons à vos autres vertus ; mais de celle-ci, c'est nous que nous félicitons. Nous louons en vous la virginité, nous admirons votre humilité ; mais la miséricorde a pour les malheureux plus de douceur, nous l'embrassons plus chèrement, nous la rappelons plus fréquemment, nous l'invoquons sans trêve. Qui dira, 6 bénie, la longueur, la largeur, la hauteur, la profondeur de la votre ? Sa longueur, elle s'étend jusqu'au dernier jour ; sa largeur, elle couvre la terre ; sa hauteur et sa profondeur, elle a rempli le ciel et vidé l'enfer. Aussi puissante que miséricordieuse, ayant maintenant recouvré votre Fils, manifestez au monde la grâce que vous avez trouvée devant Dieu : ootenez le pardon au pécheur, la santé à l'infirme, force pour les pusillanimes, consolation pour les affligés, secours et délivrance pour ceux que men'ace un péril quelconque ', 6 clémente, ô miséricordieuse, ô douce Vierge Marie - ! »
2. On sait que la tradition de la cathédrale de Spire attribue à saint Bernard l'addition de ces trois cris du cœur au Salve Regi/u.
[EN que la gloire de Marie soit d'au dedans i, sa beauté paraît aussi dans le vêtement qui l'entoure - : vêtement mystérieux, tissé des vertus des Saints qui lui doivent leur justice et leur récompense 3. De même que toute grâce nous vient par la divine Mère, toute gloire au ciel converge vers celle de la Reine des cieux.
Or, entre les âmes bienheureuses, il en est de plus immédiatement rapprochées de la Vierge bénie *. Prévenues de la tendresse particulière de cette Mère de la grâce, elles laissèrent tout •'• pour courir sur la terre à l'odeur des parfums de l'Epoux qu'elle a donné au monde ^ ; elles gardent au ciel avec Marie l'intimité plus grande qui fut déjà leur part au temps de l'exil De là vient qu'à cette heure de son exaltation près du Fils de Dieu ^, le Psalmiste chante aussi les vierges pénétrant avec elle en allégresse dans le temple du Roi s ; le couronnement de Notre-Dame est véritablement la toute spéI. Psalm xuv, 14. — 2. Ibid. io-l5. — 3. Apoc. XIX, 8. — 4. Psalm. xliv, i3. — 5. Matth. xix, 27.—
02 2 Le Temps après la Pentecôte.
ciale solennité de ces, filles de Tyr i, devenues elles-mêmes princesses 2 et reines ^ arin de former son noble cortège et sa royale cour.
Si le diadème de la virginité n'orne pas le front de l'élue proposée aujourd'hui à notre vénération, elle est de celles pourtant qui méritèrent en leur humilité d'entendre un jour le céleste message : Ecoute, ma fille, et vois, et incline l'oreille de ton cœur, et oublie ton peuple et la maison de ton père *. En réponse, tel fut son bienheureux élan dans les voies de l'amour, qu'on vit des vierges innombrables s'attacher à ses pas pour parvenir plus sûrement à l'Epoux. A elle aussi revient en conséquence une place glorieuse dans le vêtement d'or, aux reflets multiples, dont resplendit en son triomphe la Reine des Saints '"^ .
Car quelle est la variété signalée par le Psaume dans les broderies et tes franges de cette robe de gloire ^, sinon la diversité des nuances que revêt Tor de la divine charité parmi les élus? C'est afin d'accentuer l'heureux effet provenant de cette diversité dans la lumière des Saints, que l'éternelle Sagesse a multiplié les formes sous lesquelles se présente au monde la vie des conseils. Tel est bien l'enseignement voulu par la sainte Liturgie dans le rapprochement des deux fêtes ct'aujourd'hui et d'hier au Cycle sacré. De l'austérité cistercienne au renonI. Psalm. xuv, i3. — 2.1'bid. i«. — 3. Gant. vi. 7, — 4. Psalm. xuv, 11. — 5. Ibid 10.— 6. Ibid. 10. 14, l5.
Sainte Jeanne de Chantai, Veuve. 623
cernent plus intérieur de la Visitation SainteMarie, la distance paraît grande; l'Eglise néanmoins réunit la mémoire de sainte Jeanne de Chantai et de l'Abbé de Clairvaux, en hommage à la bienheureuse Vierge, dans l'Octave fortunée qui consomme sa gloire ; c'est qu'en eftet toutes les Règles de perfection s'accordent pour n'être, à l'honneur de Marie, que des variantes de l'unique Rè^le, celle de l'amour, dont la divine Mère présente en sa vie l'exemplaire premier.
« Ne divisons pas la robe de l'Epouse, dit saint Bernard K L'unité, tant au ciel qu'icibas, consiste en la charité -. Que celui qui se glorifie de la Règle n'agisse pas à l'encontre, en allant contre l'Evangile 3. Si le royaume de Dieu est au dedans de nous ^, c'est qu'i7 n'est point dans le manger ou le boire, mais dans la justice, la paix, la joie du Saint-Esprit ». Critiquer autrui sur l'observance extérieure et négliger de la Règle le côté qui regarde l'âme, c'est écarter le moucheron de la coupe et avaler un chameau ^. Tu brises ton corps par des travaux sans fin, tu mortifies par les austérités tes membres qui sont sur la terre ; et tu fais bien. Mais lorsque tu te permets de juger celui qui ne peine pas autant, lui peut-être se conforme à l'avis de l'Apôtre : empressé davantage pour les dons les meilleurs ", retenant moins de cet exercice corporel qui
î. Bernard. Apologia ad Guillelm. m, 6. — 2 Ibid IV, 8. — 3. Md. V, II. — 4. Luc. XVII, 21. — 5. Rom. XIV, 17. — 6. Bern. Apolog. VI, 12. — 7. I Cor. xii, 3i.
624 ^^ Fevifs après la Pentecôte.
est de moindre utilité, il s'adonne plus à la piété qui est utile à tout '. Qui donc de vous deux garde le mieux la Règle ? Celui sans doute qui s'en trouve meilleur Or, le meilleur, quel est-il ? le plus humble ? ou le plus fatigué r Apprene:^ de moi, dit Jésus -, que je suis doux et humble de cœur 3. »
Parlant de la diversité des familles religieuses, saint François de Sales dit excellemment à son tour : « Toutes les Religions ont un esprit qui leur est général, et cha'cune en a un qui lui est particulier. Le général est la prétention qu'elles ont toutes d'aspirer à la perfection de la charité ; mais l'esprit particulier, c'est le moyen de parvenir à cette perfection de la charité, c'est-à-dirs, à l'union de notre âme avec Dieu, et avec le prochain pour l'amour de Dieu *. » Venant donc à l'esprit spécial de l'institut qu'il avait fondé de concert avec notre Sainte, l'évêque de Genève déclare que c'est « un esprit d'une profonde humilité envers Dieu, et d'une grande douceur envers le prochain ; d'autant qu'ayant moins de rigueur pour le corps, il faut 'qu'il y ait tant plus de douceur de cœur ••. » Et parce que « cette Congrégation a été érigée en sorte que nulle grande âpreté ne puisse divertir les faibles et infirmes de s'y ranger, pour y vaquer à la perfection du divin amour «^ ; n il ajoute gracieusement: « Que s'il y avait une sœur qui fût si généreuse et courageuse que de vouloir parvenir
5. IbiJ. — b. Constitutions de la Visitation, Préambule.
Sainte Jeanne de ChantaL Veuve. 625
à la perfection dans un quart d'heure, faisant plus que la Communauté, je lui conseillerais qu'elle s'humiliât et se soumît à ne vouloir être parfaite que dans trois jours', allant le train des autres 1. Car il faut observer toujours une grande simplicité en toutes choses : marcher simplement, c'est la vraie voie des filles de la Visitation, qui est grandement agréable à Dieu et très assurée 2. » Avec la douceur et l'humilité pour devise, le pieux évêque était bien inspiré de donner à ses filles, comme armoiries, le divin Cœur où ces suaves vertus ont leur source aimée. On sait combien magnifiquement le ciel justifia ce blason. Le siècle n'était pas encore écoulé, qu'une religieuse de la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie, pouvait dire: « Notre adorable Sauveur m'a fait voir la dévotion de son divin Cœur comme un bel arbre qu'il avait destiné de toute éternité pour prendre ses racines au milieu de notre institut. Il veut que les filles de la Visitation distribuent les fruits de cet arbre sacré avec abondance à tous ceux qui désireront d'en manger, sans crainte qu'il leur manque 3. » <i Amour ! amour! amour! mxes filles, je ne sais plus autre chose. » Ainsi s'écriait, elle aussi, en ses derniers ans, la glorieuse coopératrice de François dans l'établissement de la Visitation Sainte-Marie , Jeanne de Chantai, a Ma mère, lui dit une sœur, je vais écrire à nos maisons que Votre Charité est en sa vieillesse, et que comme votre parram
17 juin 1689, à la Mère de Saumaise.
Osô Le Temps après la Pentecôte.
saint Jean, vous ne nous parlez plus que d'amour. » A quoi la Sainte repartit : « Ma nlle, ne faites point cette comparaison, car il ne faut pas profaner les Saints en les comparant aux chétifs pécheurs ; mais vous me ferez plaisir de mander à ces filles-là que si je croyais mon courage, si je suivais mon inclination, et si je ne craignais d'ennuyer nos sœurs, je ne parlerais jamais d'autre chose que de la charité ; et je vous assure que je n'ouvre presque jamais la bouche pour parler de choses bonnes, que je n'aie envie de dire : Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, et ton prochain comme toimême ^ » . Paroles bien dignes de celle qui valut a l'Eglise l'admirable Traité de l'Amour de Dieu, composé, dit l'évêque de Genève, à son occasion, prière et sollicitation, pour elle et ses semblables -. Tout d'abord cependant, l'impétuosité de cette âme, exubérante de dévouement et d'énergie, parut peu faite pour être maîtresse en une école où l'heroisme se traduit dans la suavité simple d'une vie toute cachée en Dieu. C'est à discipliner cette énergie de la femme forte, sans en éteindre l'ardeur, que s'appliqua persevéramment saint Franyois de Sales durant les dix-huit années qu'il en eut la conduite. « Faites tout, lui répète-t-il en mille manières, sans empressement, suavement comme font les Anges ; suivez la conduite
I. Mémoires de la Mère DC Chaugy, III'P.. ch. y.
— 2. Traité de l'Amour de Dieu, Préface ; Mémoires do la M. DE Chaugv, III' P., ch. XXIV, xxvi ; etc.
Sainte Jeanne de Chantai, Veuve. 62y
des mouvements divins, rendei:-vous souple à la grâce ; Dieu veut que nous soyons comme des petits enfants i. » Et ici trouve place une page délicieuse de l'aimable Saint, que nous voulons citer encore :
« Si l'on eût demandé au doux enfant Jésus, étant porté entre les bras de sa mère, où il allait ? n'eût-il pas eu raison de répondre : Je ne vais pas, c'est ma mère qui va pour moi. Et qui lui eût demandé : Mais au moins n'allez-vous pas avec votre mère ? n'eût-il pas eu raison de dire : Non, je ne vais nullement, ains seulement par les pas de ma mère, par elle et en elle. Et qui lui eût répliqué : Mais au moins, 6 très cher divin enfant ! vous vous voulez bien laisser porter à votre douce mère ? Non fais certes, eût-il pu dire, je ne veux rien de tout cela; ains, comme ma toute bonne mère marche pour moi, aussi elle veut pour moi ; et, comme je ne marche que par ses pas, aussi je ne veux que par son vouloir; et, dès que je me trouve entre ses bras, je n'ai aucune attention ni à vouloir, ni à ne vouloir pas, laissant tout autre soin à ma mère, hormis celui d'être sur son sein, et de me tenir bien attaché à son cou très aimable pour la baiser amoureusement des baisers de ma bouche ; et, afin que vous le sachiez, tandis que je suis parmi les délices de ces saintes caresses qui surpassent toute suavité, il m'est avis que ma mère est un arbre de vie, et que je suis en elle comme son fruit, que je suis son propre cœur au milieu de sa poitrine,
Œuvres, fassim.
ôsS Le Temps après la Pentecôte.
ou son âme au milieu de son cœur : c'est pourquoi, comme son marcher suffit pour elle et pour moi, sans que je me mêle de faire aucun pas : aussi ne prends-je point garde si elle va vite ou tout bellement, ni si elle va d'un côté ou d'un autre, ni je ne m'enquiers nullement où elle veut aller, me contentant que, comme que ce soit, je suis toujours entre ses bras, joignant ses amiables mamelles, où je me repais comme entre les lis... Théotime ', nous devons être comme cela, pliables et maniables au bon plaisir divin 2. »
Laissons à l'Eglise le soin de résumer mieux que nous ne saurions faire, la vie de sainte Jeanne Françoise de Chantai.
I. « Un grand serviteur de Dieu m'avertit naguère que l'adresse que j'avais faite de ma parole à Philothée en l'Introduction à la vie dévote avait empêché plusieurs hommes d'en faire leur profit, d'autant qu'ils n'estimaient pas dignes de la lecture d'un homme les avertissements faits pour une femme. J'admirai qu'il se trouvât des hommes qui, pour vouloir paraître nommes, se montrassent en effet si peu hommes... Toutefois, pour imiter en cette occasion le grand Apôtre, qui s'estimait redevable à tous, j'ai changé d'adresse en ce traité, et parle à Théotime. Que si d'aventure il se trouvait des femmes (or cette impertinence serait plus supportable en elles) qui ne voulussent pas lire les enseignements qu'on fait à un homme, je les prie de croire que le Théotime auquel je parle est l'esprit humain qui désire faire progrès en la dilection sainte, esprit qui est également es femmes comme es hommes. » Amour de Dieu, Préface.
1. Amour de Dieu, Liv IX, ch. xiv.
Sainte Jeanne de ChantaU Veuve. 62g
JEANNE Françoise Frémiot de Chantai naquit à Dijon en Bourgogne de très nobles parents. Dès son jeune âge, elle donna d'éclatantes preuves de sa grande sainteté future. On raconte que, n'ayant pas encore cinq ans, elle réduisit un seigneur calviniste au silence par une argumentation au-dessus de son âge ; et comme il lui offrait un petit présent, elle ne le reçut que pour aussitôt le jeter au feu, en disant : « C'est comme cela que les hérétiques brûleront dans l'enfer, eux qui ne croient pas notre Seigneur quand il parle. » Ayant perdu sa mère, elle se remit à la garde de la sainte Vierge Mère de Dieu, et renvoya une servante qui voulait l'attirer aux mondanités. Ses mœurs n'avaient rien d'un enfant ; elle n'éprouvait qu'horreur pour les délices du siècle; et soupirant après le martyre, elle se donnait tout entière à la religion et à la piété. Mariée par son père au baron de Chantai, on la vit s'exercer à toutes les vertus, et s'employer à affermir dans la foi et les bonnes œurs ses enfants, ses serviteurs et tous ceux qui étaient sous sa dépendance. D'une extrême libéralité pour soulager la misère des pauvres, elle vit plus
JOANNA Francisca Frémiot de Chantai, Divione in Burgundia clarissimis orta natalibus, ab insunte aetate eximias sanctitatis non obscuras edidit significationes. Eam enim vix quinquennem nobilem quemdam Calvinistam solida supra œtatem argumentatione perstrinxisse ferunt, coUatumque ab eo munusculum flammis illico tradidisse in haec verba : En quomodo haeretici apud inferos comburentur, qui loquenti Christo fidem detrectant. Matre orbata, Deiparae Virginis tutelas se commendavit, et famulam, quas ad mundi amorem eam alliciebat, ab se rejecit Nihil puérile in moribus exprimens, a saeculi deliciis abhorrens, martyriumque anhelans, religioni ac pietati impense studebat. Baroni de Chantai nuptui a pâtre tradita, virtutibus omnibus excolendis operam dédit, liberos, faraulos, aliosque sibi subjectos in fidei doctrina, bonisque moribus imbuere satagens. Profusa liberalitate pauperum inopiam sublcvabat, annona divinitus non raro
63o Le Temps après la Pentecôte.
multiplicata : qao factura est, ut nemini se umquam Christi nomine roganti stipem abnegaturam spoponderit.
VIRO in venatione interempto, perfectioris vit.-e consilium iniens, continentiae voto se obstrinxit. Viri necem non solum aequo animo tulit, sed, in publicura induit* veniae testimonium, occisoris filium e sacro fonte suscipere soi victrix elegit. Modica familia, tenui victu atque vestitu contenta, pretiosas vestes in pios usus convertit. Quidquid a domesticis curis supererat temporis, precibus, piis lectionibus. laborique irapendebat. Numquam adduci potuit ut altéras nuptias, quamvis utiles et honorificas. iniret. Ne autem a proposito castimoniae observandaî in posterum dimovere tur, illius voto innovato, sanctissimum Jesu Christi nomen candenti ferro pectori insculpsit. Ardentius in dies caritate fervescens, pauperes. derelictos, œgros, teterriraisque m o r b i s infectes ad seadducendos curabat ; eosque non
d'une fois Dieu raultiplior ses provisions ; aussi s'étaiielle engagée à ne jamais refuser une aumône demandée au nom de Jésus-Christ.
SON mari ayant été tué dans une chasse, ce lui fut l'occasion d'embrasser une vie plus parfaite , et de se lier par le vœu de continence. La mort de son mari la trouva non seulement soumise, mais victorieuse d'ellemême jusqu'à vouloir être marraine du fils de son meurtrier, en témoignage public de pardon. Elle réduisit son personnel, sa table et son habillement, consacrant à de pieux usages ses vêtements de prix. Elle employait à la prière, aux lectures pieuses, au travail tout le temps qui lui restait des soins domestiques. Jamais on ne put l'amener à contracter de secondes noces, quoique honorables et avantageuses. Pour s'affermir encoreplusdans sa résolution de garder la chasteté, elle renouvela son vœu, et grava sur sa poitrine avec un fer rouge le très saint nom de Jésus-Christ. Embrasée d'une charité tous les jours plus ardente, elle se faisait amener les pauvres, les délaissés, les malades, les infirmes atteints des maux les plus repoussants.
Sainte Jeanne de Chantai, Veuve. 63 1
ne se contentant pas de les loger, de les consoler, de leur donner ses soins, mais nettoyant leurs vêtements sordides et les raccommodant, allant jusqu'à poser ses lèvres sur leurs ulcères dégouttant d'un horrible pus.
INSTRUITE de la volonté de Dieu par saint François de Sales, son directeur, elle abandonna avec un invincible courage son père, son beau-père, enfin son fils même, sur le corps duquel elle n'hésita pas de passer en sortant de sa maison, parce qu'il voulait l'arrêter dans sa vocation. Ainsi posât-elle les fondements du religieux institut de la Visitation Sainte-Marie. Elle en garda les règles avec la plus entière fidélité, aimant la pauvreté jusqu'à se réjouir de manquer même du nécessaire. L'humilité chrétienne et l'obéissance, toutes les vertus eurent en elle un modèle achevé. Méditant des ascensions toujours plus sublimes en son cœur, elle s'astreignit, par un vœu redoutable, à faire toujours ce qu'elle croirait être le plus parfait. Cependant le saint Ordre de la Visitation s'était, principalement par ses soins, répandu en tous lieux; sa parole, ses exemples, ses écrits même remplis d'une
hospitio tantum excipiebat, solabatur, fovebat, verum etiam sordidas eorumdem vestes depurgabat, laceras reficiebat, et manantibus fœtido pure ulceribus labia admovere non exhorrebat.
ASANCTO Francisco Salesio. quo spiritus moderatore usa fuit, d i V i n a m voluntatem edocta, proprium parentem, socerum, filium denique ipsum, quem etiam vocationi obsistentem, sua e domo egrediens, pedibus calcare non dubitavit, invicta constantia deseruit, et sacri instituti Visitationis sanctas Mariae fundamenta jecit. Ejus instituti leges integerrime custodivit, et adeo paupertatis fuit amans, ut vel necessaria sibi déesse gauderet, Christianae vero animi demissionis et obedientlae, virtutumque denique omnium perfectissimum exemplar se pcœbuit. Altiores in corde suo ascensiones disponens. arduissimo efficiendi semper id quod perfectius esse inteliigeret, voto se obstrinxit. Denique. sacro Visitalionis institutoejus potissimum
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opéra Icnge lateque diffuse, verbo, exemple, et scriptis etiatn divina sapicntia rtfertis, ad pietatem et caritatem sororibus excitatis, meritis referta, et sacramentis rite susceptis, Molinis, anno millesimo sexcentesimo quadragesimo primo, die décima tertia decembris, migravitad Dominum, ejusque animam, occurrente sancto Francisco Salesic, in coelos deferri sanctus Vincentius a Paulo procul distans adspexit. Ejus corpus postea Annecium translatum est : eamque miraculis ante et post obitum claram Benedictus Decimus quart us beatorum, Clemens vero Decimus tertius Pontifex Maximus albo sanctosagesse divine, étaient pour les sœurs un stimulant à la piété et à la charité ; charijée de mérites, et munie des Sacrements de l'Eglise, elle passa au Seigneur, à Moulins, le treizième jour de décembre de l'année mil six cent quarante et un. Saint Vincent de Paul, qui était loin de là, vit son âme portée au ciel et saint François de Sales venant à sa rencontre. Son corps fut porté à Annecy. Les miracles qui l'illustraient déjà de son vivant continuant après sa mort, Benoît XIV la mit au nombre des Bienheureux, et le Souverain Pontife Clément
XIII en celui des Saints. Ce fut le Pape Clément XIV qui ordonna que sa fête fût célébrée dans toute l'Eglise le douze des calendes de
septembre.
rum adjecit. Festum autem ejusdem die duodecimo calendas septembris ab universa Ecclesia Clemens Decimus quartus Pontifex Maximus celebrari praecepit.
L'office de Marthe parut d'abord vous être destiné , ô grande Sainte. Prévenant l'heure qui devait sonner pour Vincent de Paul un peu plus tard, François de Sales, votre Père, eut la pensée de faire de vos compagnes les premières tilles de la Charité Ainsi fut donné à votre œuvre le nom béni de Visitation, destiné à placer sous l'égide de Marie vos visites aux pauvres malades trop délaissés. Mais l'atïaibîissement progressif
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des santés modernes avait manifesté, dans les institutions de la sainte Eglise, une lacune plus douloureuse encore, plus pressante à combler : nombre d'âmes, appelées à la part de Marie, en étaient écartées par leur impuissance à porter l'austère vie des grands Ordres contemplatifs. L'Epoux, dont la bonté daigne s'adapter à tous les âges, fit choix de vous, 6 Jeanne, pour subvenir avec son Cœur sacré, sur ce terrain de son amour, aux misères physiques aussi bien que morales du monde vieilli, usé, menaçant ruine.
Renouvelez-nous donc en l'amour de Celui dont la charité vous consuma la première ; dans ses ardeurs, vous parcourûtes les sentiers les plus divers de la vie, et jamais ne vous trahit l'admirable force d'âme que l'Eglise rappelle à Dieu aujourd'hui, pour obtenir par vous le secours nécessaire à notre faiblesse ^ Que le funeste poison de l'esprit janséniste ne revienne plus jamais chez nous glacer les coeurs ; mais, en même temps, nous le savons de vous : l'amour n'est réel qu'autant qu'avec ou sans les macérations, il vit de foi, de générosité, de renoncement, dans l'humilité, la simplicité, la douceur. C'est l'esprit de votre saint institut, l'esprit de votre angélique Père rendu par lui si aimable et si fort : puisse-t-il régner toujours parmi vos filles, maintenir entre leurs maisons l'union suave qui n'a point cessé de réjouir les cieux; puisse le monde s'assainir aux parfums qui s'échappent toujours des retraites silencieuses de la Visitation Sainte-Marie !
I. Collecte, Secrète et Postcommunion de la fête.
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ELL'i-LA seul qui comprendrait a sainteté de Marie pourrait apprécier sa gloire. Mais la Sagesse, qui présida au creusement des abîmes ', ne nous a point révélé la profondeur de cet océan, près duquel les vertus des justes et toutes les grâces qui leur furent prodiguées ne sont que ruisseaux Toutefois l'immensité de grâce et de mérite qui constitue à part de toutes autres la perfection surnaturelle de la Vierge bénie, nous met en droit de conclure pour elle à une égale suréminence dans cette gloire qui n'est que la consécration de la sainteté des élus.
Tandis que les autres prédestinés de notre race s'échelonnent aux divers rangs des célestes hiérarchies, la sainte Mère de Dieu s'élève par delà tous les chœurs bienheureux -,
I Prov. VIII, 27. — 2. Verset des Vêpres, Matines cl Laudes de l'Assomption.
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tonnant à elle seule un ordre distinct, un ciel nouveau, où les harmonies angéliques et humaines sont dépassées. En Marie, Dieu est glorifié davantage, mieux connu, plus aimé que dans tout le reste de l'univers. A ce seul titre, selon l'ordre de la Providence créatrice qui au plus parfait subordonne le moindre, Marie devait être la souveraine de la terre et des cieux.
Dans ce sens, c'est pour elle, après l'Homme-Dieu, qu'existe le monde. Le grand théologien et cardinal de Lugo, expliquant ici les paroles des saints, ose bien dire : « De même que Dieu, créant tout dans sa complaisance pour son Christ, a fait de lui la fin des créatures ; de même avec proportion peut-on dire qu'il a tiré du néant le reste du monde par amour pour la Vierge Mère, faisant qu'elle soit appelée justement elle aussi, en cette manière, fin de toutes choses i. »
Comme Mère de Dieu, et à la fois comme sa première-née -, elle avait titre et droit sur ses biens; comme Epouse, elle devait partager sa couronne. « La Vierge glorieuse compte autant de sujets que la Trinité, dit saint Bernardin de Sienne. Toute créature, quel que soit son rang dans la création, spirituelle comme les Anges, raisonnable comme l'homme, matérielle ^comme les corps célestes ou les éléments, le ciel, la terre, les réprouvés, les bienheureux, tout ce qui relève de la puissance de Dieu est soumis à la Vierge. Car celui qui est Fils de Dieu et de la
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Vierge bénie, voulant, pour ainsi dire, égaler en quelque sorte à la principauté du Père la principauté de sa Mère, s'est fait, lui Dieu, serviteur de Marie. Si donc il est vrai" de dire que tout, même la Vierge, obéit à Dieu ; on peut aussi renverser la proposition, et affirmer que tout, même Dieu, obéit à la Vierge ^ »
L'empire de l'éternelle Sagesse, comprenant, nous dit riisprit-Saint, les cieux, la terre et l'abîme 2, tel est donc l'apanage de Marie en ce jour de son couronnement. Comme cette Sagesse divine sortie d'elle en la chair, elle peut se glorifier en Dieu -^ Celui dont elle chanta autrefois la magnificence, exalte aujourd'hui son humilité*. La Bienheureuse par excellence ^ est devenue l'honneur de son peuple, l'admiration des Saints, la gloire des armées du TrèsHaut •'. En sa beauté, avec l'Epoux, qu'elle marche à la victoire ' ; qu'elle triomphe du cœur des puissants et des humbles s. La remise en ses mains dû sceptre du monde n'est point un honneur vide de réalité : à dater de ce jour, elle commande et combat, protège l'Eglise, garde son chef, maintient les rangs de la milice sacrée, suscite les saints, d^irige les apôtres, illumine les docteurs, extermine l'hérésie, refoule l'enfer.
Saluons notre Reine ; chantons ses hauts faits ; soyons-lui dociles ; avant tout, aimonsI. Bernardin. Sen. Sermo V De festirit. V. M. cap. ;.— 2.Eccli. XXIV, 7-1 1. — 3.IbU. I. — 4. Luc. I. 46- .S. _ 5. Ibid. 48. — 6. Eccli. XXIV, 1-4. — 7. Psalra. .:iv, 4-6 — 8. Eccli, XXIV, II.
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la et confions-nous à son amour. Ne craignons point qu'au milieu des grands intérêts de l'extension du règne de Dieu, elle oublie notre petitesse ou nos misères. Rien ne lui échappe de ce qui se passe aux plus obscurs réduits, aux plus lointaines limites de son domaine immense. De son titre, en effet, de cause universelle au-dessous du Seigneur, se déduit à bon droit l'universalité de sa providence ; et les maîtres de la doctrine i nous montrent Marie associée dans la gloire à cette science dite de vision, par laquelle tout ce qui est, a été ou sera, demeure présent devant Dieu. Croyons bien, d'autre part, que sa charité non plus ne saurait être boiteuse : comme son amour pour Dieu surpasse l'amour de tous les élus, la tendresse de toutes les mères réunie sur la tête d'un enfant unique n'égale pas celle dont la divine Mère entoure le moindre, le plus oublié, le plus délaissé des enfants de Dieu, qui sont aussi ses tils. Elle les prévient de sa sollicitude, écoute en tout temps leurs humbles prières, les poursuit dans leurs fuites coupables, soutient leur faiblesse, compatit à leurs maux du corps et de l'âme, répand sur tous les faveurs d'en haut dont elle est la céleste trésorière Disons-lui donc par la bouche d'un de ses grands serviteurs :
« O très sainte Mère de Dieu qui avez embelli la terre et le ciel, en quittant ce inonde vous n'avez point abandonné les hommes. Ici-bas, vous viviez dans le ciel» :