L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 57)
I. AM. \^ cclle-ci.bellc comme la colombe, comme le
rosier planté au bord des
eaux ?
Psaume cix. Dixit Dominus,/:'<3^c' 45.
' tens, sicut turris David ; mille clypei pendent ex ea , omnis armatura fortium.
/■-^ 'est la Vierge ^^^ puissante, pareille à la tour de David ; mille boucliers y sont suspendus, toutes les armures des forts.
Psaume cxu. Laudate pueri, page 49
^ AvT Ave Maria,
3. Ant. /\ „ratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus.
-. y , , I E vous salue, "'■ -^^^ • J Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous ctes bénie entre toutes les femmes.
Psaume cxxi. Livtatus suni, page 186.
4. ANT. l^ jg j)^
)ominus in virtute sua, quia per te ad nihilum redegit inimicos nostros.
,E Seigneur
^ L VOUS a benie
dans sa puissance, il a réduit
à rien par vous nos ennemis.
Psaume cx'xvi, Nisi Dominus, page 187.
. \'IDERl"NI ; - . ,,.„ I ES filles de
^- -^^■'' V eam fi- | • -^'■'- L Sion l'ont vue
comme un rosier couvert de 1 lia; Sien vernantem in fleurs, et ils l'ont proclamée floribus rosarum, et beabicnhcureuse. l tissimam prsedicaverunt.
Psaume cxlvii. Lauda Jérusalem, ^\7o-c i-S.S.
CAPITULE. [Eccli. XXIV, XXXIX.)
EN moi réside toute grâce de conduite et de vérité, toute espérance de vie et de vertu ; j'ai donné des fleurs comme le rosier planté au bord des eaux.
1 N me gratia omnis vire
* et veritatis, in me omnis spes vitœ et virtutis : ego quasi rosa plantata super rivos aquarum iructificavi.
O Vierge Mère, nous vous chantons dans la douceur de vos joies, dans les blessures de vos douleurs, dans les splendeurs de votre gloire sans fin.
Nous vous saluons débordante d'allégresse, ô Mère bienheureuse qui concevez, portez en la Visitation, mettez au monde, offrez, retrouvez votre Fils.
Nous vous saluons saturée d'amertume, ô première des Martyrs, qui par le cœur endurez l'agonie, la flagellation, les épines, la croix de votre Fils.
Nous vous saluons resplendissante, ô Reine glorieuse, dans les triomphes de votre
'T~ E gestientem gaudiis, i Te sauciam doloribus, Te jugi amictam gloria, O Virgo Mater, pangimus.
Ave, redundans gaudio Dum concipis, dum visitas. Et edis, offers, invenis. Mater beata, Filium.
Ave, dolens, et intimo In corde agonem, verbera, Spinas, crucemque Filii Perpessa, princeps martyrum.
Ave, in triumphis Filii, In ignibus Paracliti,
S'.S'i' Le Tcnifii après la Pentecôte.
In regni honore et lumine. Rcgina fulgens gloria.
Venite gantes, carpile Ex his rosas mysterils, Et pulchri amoris inclytœ Matri coronas nectite.
Jesu, tibi sit gloria, Quinatus es de Virgine, Cuni Pâtre et aimo Spiritu In sempitcrna sneciila.
.Vmen.
>EGINA sacratissimi Rosarii . ora pro nobis
B^. Ut digni efllciamur promissionibus Christi.
Fils, dans l'embrasement du Paraclet. dans l'honneur et l'éclat de votre couronne.
Peuples, venez : sur ces mystères cueillez des roses , tressez des couronnes à l'auguste Mère du bel amour.
O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l'Esprit-Saint , dans les siècles éternels.
Amen.
h"
EIXE du très saint Rosaire, priez pour nous ;
i^. Afin que nous soyons rendus dignes des promesses de Jésus-Christ.
BEATA Mater et intacta Vi
irgo. gloriosa Regina mundi. sentiantomnes tuum juvamen quicumque célébrant tuam sanctissimi Rosarii soIcmnitatem.
ANTIENNE DE Magnificat
HEUREUSE Mère et erge sans tache, Reine glorieuse du monde, qu'ils éprouvent votre secours tous ceux qui célèbrent la solennité de votre très saint Rosaire.
Le Cantique Magnificat, page 33.
L'Oraison, page 3^4-
On fait ensuite mémoire du Dimanche.
^"Eux siècles ne s'étaient pas écoulés depuis le triomphe de la Croix sur l'idolâtrie romaine, que Satan se reprenait à chanter victoire. Tandis que rcutvchianisme ceignait dans Byzance le diadème'impérial avec Ànastase le Silentiairc, Arius siégeait en Occident sur les trônes que les Bart^ares venaient d'élever parmi les ruines; dans tout Tancien territoire de l'empire rhérésie dominait, presque partout insolente et persécutrice ; l'Eglise n'avait pour fils que les vaincus.
« Mais ne crains pas, tressaille plutôt, s'écrie Baronius à cette date des annales du monde : c'est la Sagesse dont le jeu divin se poursuit ^. Les visées des mortels comptent peu devant celle qui tient dans ses mains la lumière, pour l'y cacher ^"il lui plaît, pour, quand elle le veut, la faire à nouveau resplendir 2. Les ténèbres où s'ensevelit l'univers lui marquent l'heure de luire au cœur des Francs ^ pour faire éclater la foi catholique en sa gloire *. »
I. Prov. vm, 3o-3i. — 2. Job. xxxvi. 32. — 3. II
Cor. IV. 6. — 4. Baron. Annal, eccl. ad ann. 4.Q9. xv; on s'accorde à regarder aujourd'hui l'année 496 comme celle du baptême de Clovis
JiS4 ^^ Temps après la Pentecôte.
Manière d'écrire l'histoire peu habituelle en nos jours ; mais c'est ainsi que l'entendait celui qui fut le premier des historiens de la cité sainte, comme il en est demeuré le plus grand. Fils des Francs, dans une fête pareille, il nous est bon de n'avoir qu'à traduire en l'abrégeant ce qu'il dit de nos pères.
« Comment, observe-t-il ailleurs, n'admirer pas cette providence qui ne fait jamais défaut à l'Eglise ?Du sein de tribus païennes encore, au lendemain de l'irrémédiable chute de l'empire, Dieu se forme un peuple nouveau et se suscite un prince : contre eux doit se briser le tîot montant des hérétiques et des Barbares. Telle, en effet, apparut au cours des siècles la mission divine des rois francs.
« Mais quelle n'est pas la puissance de la foi pour conserver les royaumes, comme la fatalité de l'hérésie pour déraciner toute plante ne provenant pas du Père qui est aux cieux 1 : c'est ce que montrent, avec leurs principautés si totalement disparues, Goths, Vandales, Hérules, Alains, Suèves, Gépides ; tandis que les Francs voient la motte de terre de leurs origines, heureusement fertilisée, s'assimiler au loin le sol qui l'entoure ^.
« Ce que peuvent les Francs, quand la Croix marche en tète de leurs bataillons, on le sut dès lors. Jusque-là obscurs, luttant pour la vie : maintenant que de victoires, que de trophées ! 11 a suffi qu'ils reconnussent le Christ, pour parvenir au plus haut faîte de la gloire, de l'honneur et de la reI. Matth. XV, I?. — 2. Baron. Annal, eccl. ad ann. 484, cxxxv.
Saint Rémi, Apôtre des Francs. .V<^5
nommée. Je ne dis là que ce qui est su de tout le monde. Si leur partage fut meilleur que celui des autres nations, c'est que leur foi aussi fut suréminente, incomparable la piété qui les faisait se porter plus ardemment à la défen:e de l'Eglise qu'à la protection de leurs propres frontières '.
« Aussi, privilège unique et vraiment admirable : on ne vit jamais, comme il arrive ordinairement, les péchés des rois amener sur ce peuple la servitude d'un joug étranger On dirait que la promesse du Psaume"^^ a été renouvelée pour lui : Si ses fils ne marchent plus selon mes préceptes, je visiterai avec la verge leurs iniquités ; mais je ne retirerai poiyit de lui ma miséricorde 3. »
Honneur donc en ce jour au pieux Pontife qui mérita d'être pour les Francs l'instrument des faveurs du ciel ! On sait comment, selon l'expression du saint Pape Hormisdas, « Rémi convertit la nation et baptisa Clovis au milieu de prodiges rappelant les temps du premier apostolat *. » La prière de Clotilde, le labeur de Geneviève, les pénitences des moines peuplant les forets gauloises eurent sans nul doute leur très grande part dans une conversion qui devait à ce pomt réjouir les Anges ; l'espace nous manque pour dire comment elle fut aussi préparée par tous ces grands évêques du v« siècle, Germain d'Auxerre, Loup de Troyes, Aignan d'Orléans, Hilaire d'Arles, Mamért et Âvit de 'Vienne, Sidoine
T. Baron. Annal, eccl ad ann 5 14, xxui. — 2. Psalm. Lxxxvni, 3104. — ?. Baron. Annal. eccl. ad ann. 5 14,
386 Le Temps après la Pentecôte.
Apollinaire, tant d'autres qui, dans ce siècle de ténèbres, maintinrent l'Eglise en la lumière et forcèrent le respect des Barbares Contemporain et survivant de la plupart d'entre eux, leur émule en éloquence, en noblesse, en sainteté, Rémi sembla les personnifier tous en cette nuit de Noël qu'avaient appelée tant d'aspirations, de supplications, de souffrances. Au baptistère de Sainte -Marie de Reims, naissait à Dieu notre nation ; comme autrefois au Jourdain la colombe était vue sur les eaux, honorant non plus le baptême du Fils unique du Père, mais celui de la fille aînée de son Eglise : largesse du ciel, elle apportait l'ampoule sainte contenant le chrême dont l'onction devait faire de nos rois dans la suite des âges les plus dignes entre les rois de la terre ^.
Depuis, Reims, cité glorieuse, vit les hommages de la nation se partager, dans le culte de tels souvenirs, entre son incomparable Notre-Dame et la basilique vénérable où Rémi, gardant à ses pieds l'ampoule du sacre, était gardé lui-même par les douze Pairs entourant son splendide mausolée. Eglise de Saint -Rémi, caput Franciœ, tète de la France, ainsi la nommaient nos aïeux ^; jusqu'à ces jours d'octobre lyqSoù, du haut de sa chaire profanée, fut proclamée la nouvelle que les siècles d'obscurantisme avaient
I. Matth. Paris, ad ann. 1257 : Archiepiscopus
Remensis qui Reçem Francorum cœlesti consecrnt chrismate (quapropter Rex Francorum Reçum censetur dignissimus) est omnium Franciae Parium primus et excellentissimus. — 2.Mabillon. Annal.bcnedict. XL VIL
XXX : Diploma Gerberg* regin».
Saint Rémi, Apôtre des Francs. 3S/
pris fin, tandis que l'on brisait la Sainte Ampoule et qu'on jetait dans une fosse commune les restes de l'Apôtre des Francs i.
Après un épiscopat de soixante quatorze ans, le plus long qu'ait enregistré l'histoire, Rémi était passe de la terre au ciel le treizième jour de janvier, qu'on remarque avoir aussi été celui de sa consécration et de sa naissance. Le i" octobre n'en fut pas moins adopté dans le siècle même où il mourut pour honorer sa mémoire, comme ayant vu le premier transfert de ses reliques saintes en un lieu plus digne, au milieu de merveilles continuant les miracles qui remplirent sa vie. La Translation de saint Rémi, tel est encore le nom donné par l'Eglise de Reims à ce jour ; mais c'est au xiii janvier, octave de l'Epiphanie, que par privilège elle solennise la fête principale de son glorieux Patron, à laquelle nous empruntons le récit qui va suivre.
PEMI, appelé aussi Reme- dius, naquit à Laon de parents nobles et renommés pour leurs vertus dans la contrée. Emilius et sainte Célinie étaient déjà avancés en âge, lorsque la naissance de ce fils leur fut annoncée par un solitaire aveugle, du nom de Montan, qui recouvra ensuite la vue en portant
k'
lEMiGius, qui et Remedius, Lauduni natus est, parentibus nobilibus, yEmilio et sancta Cilinia œtate jam provectis , et gratia apud suos nominatissimis. Ortum ejus prœdixerat solitarius quidam cœcus, nomine Montanus, qui et visum postea recepit ,
I. Retrouvés cependant par la suite, et authentiquement reconnus, ils sont toujours en nos temps l'objet de la vénération empressée des pèlerins.
3SS Le Temps après la Pentecôte.
adraoto ad oculos lacté quo infans^Remigius alebatur. Studiis et orationibus primos impendebat annos futurus Francorum Apostolus, secessum colens : quo magis hominum frequentiatn fugere conabatur, eo notior toti provinciîetîebat. Annos natus duos et viginti, post transitum Bennadii Archicpiscopi Remensis. ob seniles in adolescentia mores, ad sedem Remensem omnium votis raptus, potius quam clectus fuit. Onus episcopale effugere cupiens, divinis monitis suscipere cogitur. Ab episcopis provinciae consecr tus , se tamquam veteranum gessit in regimine Ecclesix suae. Vir eloquens, potens in scripturis, exemplum erat fidelium. Quod ore docebat, implebat opère. Grege suc summo labore ac vigilantia mysteriis tidei imbuto, et disciplina in clero constituta, regnum Christi in Belgio proniovendum susccpit : populis ad fidem conversis, novos episcopatus instituit : Teruanve, ubi sanctum Antiraundum; Atrebatis. ubi sanctum Vedastum; Lauduni, ubi sanctum Genebaldum prsefecit.
à ses yeux quelques gouttes du lait dont l'enfant était nourri. Le futur Apôtre des Francs passa ses premières années dans l'étude et la prière ; la retraite l'attirait : mais plus il cherchait à fuir les hommes, plus on parlait de lui dans tout le pays. Sur ces entrefaites, mourut l'archevêque Bennade ; Rémi avait vingt-deux ans, mais ses mœurs étaient d'un vieillard : il fut enlevé, plutôt qu'élu, par le vœu de tous, et porté sur le siège de Reims. Ses efforts pour écarter le fardeau durent céder devant les manifestations du vouloir divin. Sacré par les évéques de la province, il montra dans le gouvernement de son Eglise la sagesse d'un vieillard Eloquent, puissant dans les Ecritures, il apparaissait comme l'exemple des fidèles, pratiquant ce qu'il enseignait. Pasteur vigilant, après avoir en grand labeur atfermi son troupeau dans la connaissance des mvstères de la foi et fortifié SDn clergé dans la discipline, il entreprit détendre en Belgique le règne de Jésus-Christ. Créant de nouveaux diocèses pour les peuples que convertissait sa parole, il établit comme évéques, à Torouanne saint Aumoni. à Arras saint W'aast, à Laon saint Gé"ebaud.
Saint Rémi, Apôtre des Francs. 38c}
a, les œuvres merveilleuses de Rémi, en toys lieux divulguées , remplissaient d admiration Clovis et les Francs, païens encore Clovis, vainqueur des Gaulois , ayant donc triomphé des Allemands à Tolbiac par l'invocation du nom de JésusChrist, manda Rémi près de sa personne et voulut l'entendre exposer la doctrine chrétienne Aux instances cependant de l'évêque qui le pressait d'embrasser la foi. le prince opposait la crainte que son peuple n'y voulût pas consentir ; mais à peine les Francs l'eurent-ils appris, qu'ils s'écrièrent tout d'une voix : Roi pieux, nous rejetons les dieux mortels, nous sommes prêts à suivre le Dieu immortel que Rémi annonce. Rémi donc les soumit aux jeûnes qui étaient dans la coutume de 1 Eglise, et avant en présence de la reine Clotilde achevé l'instruction chrétienne de Clovis, il le baptisa au jour même de la naissance du Seigneur : Baisse la tête, lui dit-il, doux Sicambre; adore ce que tu as brûlé ; brûle ce que tu as adoré L'avant baptisé, il l'oignit du saint chrême en le marquant du signe de la croix du Christ. Plus de trois mille soldats de son armée reçurent aussi le baptême,ainsi qu'Alboflède, sœur
CLODOVEI e t Francorum animi cultui pagano adhuc dediti movebantur stupendis Remigii operibus, quae ubique vulgabantur. Cum autem Clodoveus, Gallorum victor, Alemannos Tolbiaci, invocato Christi nomine, debellasset, Remigium ad se evocatum, de religione christiana disserentem libenter audiit. Et instanti Remigio ut fidem profiteretur, cum respondisset, vereri se ne per populum sibi non liceret id ubi rescivit populus, statim acclamavit : Mortales deos abigimus, pie rex : et Deum quem Remigius praedicat immortalem, sequi parati sumus. Tum Remigius jejunia secundum Ecclesiae morem illis indixit, et regem quem fidei documentis coram sancta Clotilde regina imbuerat, baptizavit ipso die Natalis Domini, his eum verbis allocutus : Mitis, depone colla, Sicamber : adora quod incendisti ; incende quod adorasii Baptizatumsacro inunxit chrismate cum signaculo crucis Christi. De exercitu autem ejus ter mille et amplius baptismo initiât! sunt • simul et Al.3ffO Le Temps après la Pentecôte.
bofledis Glodovei soror, quae cum paulo post de vivis decessisset, regem per litteras consolatus est Remigius. Lanthildis quoque altéra soror régis, ab Ariana hœresi revocata , sacro chrismate inuncta est, et Ecclesiae reconciliata.
ExiMiA fuit ipsius erga pauperes liberalitas, et clementia in pœnilentes singularis : neque enim, inquiebat, nosposuit Dominus ad iracundiam, sed ad hominum curam. Arianum episcopum in synodo, divina virtute, mutum reddidit; eique per nutus veniam poscenti, vocem his verbis restituit : In nomine Do mini nostri Je su Christi. si sic de eo recte sentis, loquere ; et de illo sicut cathûlica crédit Ecclesia, conF.tere. Recepto ille vocis usu, credere se et in eadem fide moriturum poliicitus est. Sub finem vitœ oculorum usu orbatus est Remigius, quem tamen paulo ante mortem recuperavit. Transitas diem non ignorans, fînitis Missarum solemniis , plèbe sacro Christi corpore confirmata ; valefacicns clcro et populo , dans
de Clovis , laquelle ayant quitté cette vie peu après, le pontife adressa au prince des lettres de consolation Lanthilde, autre sœur du roi, se convertit de 1 hérésie arienne ; elle fut réconciliée par l'onction du saint chrême à 1 E- elise.
DMIRABLE était la libéralité de Rémi envers les pauvres, et toute spéciale sa clémence pour les pénitents : car, disait-il, ce n'est pas pour la colère que le Seigneur nous a établis, mais pour la guérison des hommes. Dans un concile, il rendit muet par la vertu divine un évêque arien; et comme celui-ci implorait par signes sa grâce, il lui rendit la voix en disant : Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, si vos sentiments à son sujet sont ce qu'ils doivent être, parlez, et confessez de lui la foi que
Erofesse l'Eglise catholique, ui donc ayant recouvré la parole, protesta qu'il croyait et voulait mourir en celte foi. Sur la fin de sa vie. Rémi perdit la vue, qu'il retrouva cependant un peu avant sa mort. N'ignorant pas le jour de son passage au ciel, il voulut célébrer le i>acriiice de la Messe et turtifier ses ouailles par la communion du très saint corps du (Christ ;
Saint Remi, Apôtre des Francs. 3g i
puis faisant ses adieux au clergé et au peuple, donnant à tous la paix dans le baiser de la bouche du Seigneur, il quitta cette vie plein de jours et de travaux, en la quatrevingt-seizième année de son âge, aux ides de janvier de l'an du Seigneur cinq cent trente-trois. On l'ensevelit dans l'oratoire de saint Christophe, où, mort aussi bien que vivant, il éclata par ses miracles.
C'est le jour de publier à nouveau la belle formule très justement dite Prière des Francs, et qui remonte aux premiers siècles de la monarchie i.
singulis pacem in osculo oris Domini, plenus dierum et operum ex hac vita decessit idibus januarii, anno aetatis nonagesimo sexto, post Christum quingentesimo trigesimo tertio. Sepultus est in aedicula sancti Christophori ; et mortuus sicut et vivus claruit miraculis.
o
Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi l'empire des Francs pour être par le monde l'instrument de votre très divine volonté, le glaive et le boulevard de votre sainte Eglise : nous vous en prions , prévenez toujours et en tous lieux de la céleste lumière les fils suppliants des Francs, afin qu'ils voient ce qu'il faut faire pour établir votre règne en ce monde, et que, pour faire ainsi qu'ils auront vu, leur charité et leur courage aillent s'affermissant toujours.
MMPOTENS sempiterne Deus, qui ad instrumentum divinissimaï tuœ voluntatis per orbem et ad gladium et propugnaculum Ecclesiœ sanctœ tuas, Francorum imperium constituisti : cœlesti lumine, quaesumus , filios Francorum supplicantes semper et ubique prEcveni ; ut ea qua» agenda sunt ad regnum tuum in hoc mundo elllciendum videant , et ad implenda quae viderint charitate et fortitudine perseveranter convalescant.
I. PlTRA, Hist. de S. Léger. Introduct. p. xxii, xxiii.
3o2 Le Temps après la Pentecôte.
SAINT Léon IX disait à ceux qui vivaient de son temps, comme nous le faisons présentement, sur la terre de France : « Sache votre dilection qu'elle doit célébrer solennellement la fête du bienheureux Rémi ; car s'il n'est point Apôtre à Tégard d'autres, il l'est du moins pour vous *, Rendez donc honneur tel à votre Apôtre et Père, que vous méritiez, selon la divine parole 2, de vivre longtemps sur la terre, et parveniez par ses prières à posséder la béatitude éternelle 3. » Lorsqu'il parlait ainsi, le Pontife suprême \enait en personne de consacrer votre auguste église, pour la troisième fois déjà plus'maghitiquement rebâtie conformément aux exigences de la dévotion grandissante de la nation. Neuf siècles écoulés depuis lors ont accru vos droits à la reconnaissance du peuple auquel vous infusâtes si puissamment la vie, que nul n'atteignit telle durée. Silvestre nouveau d'un autre Constantin, nous vous rendons grâces.
Gloire au Seigneur, qui daigna se montrer en vous admiraole! Au souvenir des gestes de Dieu accomplis sous toutes latitudes par les Francs vos fils, l'Eglise reconnaît le bien fondé de l'application qui vous est faite * de ces lignes glorieuses annonçant premièrement le Messie : « Ecoutez, îles; si loin que vous soyez, entendez, peuples. Le Seigneur m'a appelé dès le sein maternel ; il m'a dit :
i. 1 Cor. IX, 2. — 2. Exod. XX, 12. — 3. Léon. IX. Epist. xvn. — |. Lectiones I' Xoctunii in Prnprii» Remensi ci aliis.
Saint Rémi, Apôtre des Francs. ."^03
Je t'ai donné comme lumière aux nations, pour les sauver jusqu aux extrémités de la terre '. » Wrai jour de salut que celui de Noël, où il plut au Seigneur de bénir les travaux, d'exaucer les voeux de votre long épiscopat ; par la foi sainte que vous annonciez, vous fûtes alors îe nœud de l'alliance dit peuple nouveau formé des vainqueurs et des vaincus sur cette terre de France qui, la première rendue à elle-même rendit à Dieu bientôt les héritages dissipés de l'ancien empire ^. Eglise seule vraie, Epouse unique, abaissée '^, délaissée, voici que Rémi se lève à cette heure, pour dire à tes fils captifs : Sorte^l des fers ; et à ceux dont la nuit te dérobait la vue : Paraisse^ * ! Du nord, du midi, d'au delà de la mer s, vois-les venir en multitudes : tous ceux-là sont à toi ^\
Cieux donc, faites éclater la louange ; tressaillez, terre : car le Seigneur a pris en pitié la misère des siens ' ; après le siècle entier qu'a duré le déluge de l'hérésie et de la barbarie. Dieu une fois encore a montré gue la confiance de ceux qui espèrent en lui n'est jamais confondue ^.
Elle ne le sera pas davantage en nos temps, ô Rémi, si vous daignez présenter au Seigneur Dieu la prière des fils des Francs restés fidèles à votre culte, à votre paternel souvenir. Les renégats vendus à l'ennemi de l'Eglise et du pays peuvent tyranniser un temps la foule abusée ; ils ne sont pas la
4. Tbid. Q. — 5. Ibid. 12. — 6. Ibid. 18. — 7. Ibid. i3.
3q4 ■^^' Temps après la Pentecôte.
nation. Un jour viendra que le Christ, roi toujours, redira aux Anges de sa garde la parole de son lieutenant Clovis : « Il me déplaît que ces Goths détiennent la bonne terre de France; chassons-les d'elle; car c'est à nous qu'elle appartient i.
I. Greg. Turon. Histor. Franc. II, xxxvn ; HincMAR. Vita S. Remigii, Ll.
•»-5&ii»
'îEN que la solennité du xxix septembre ait pour but d'honorer tous les bienheureux esprits des neuf chœurs, la piété des fidèles s'est portée dans les derniers siècles à désirer qu'un jour spécial fût consacré par la terre à célébrer les Anges gardiens. Différentes Eglises ayant pris l'initiative de cette fête, qu'elles plaçaient sous divers rites à diverses dates de l'année, Paul V *, tout en l'autorisant, crut devoir la laisser facultative ; Clément X 2 mit fin à cette variété au sujet de la fête nouvelle, en la fixant obligatoirement du rite double 3 au 1 1 octobre, premier jour libre après la Saint-Michel, dont elle demeure ainsi comme une dépendance.
Il est de foi qu'en cet exil, Dieu confie aux Anges la g^rde des hommes appelés à le contempler ainsi qu'eux-mêmes dans la commune patrie ; c'est le témoignage des Ecritures, l'affirmation unanime de la Tradition. Les conclusions les plus assurées de la théologie catholique étendent le bénéfice de cette protection précieuse à tous les membres de la race humaine, sans distinction de justes ou de pécheurs, d'infidèles ou de baptisés. Ecarter les dangers, soutenir l'homme dans
3f)h Le Temps apycs la Pentecôte.
sa lutte contre le démon, faire naitre en lui de saintes pensées, le détourner du mal et parfois le châtier, prier pour lui et présenter à Dieu ses propres prières : tel est le rôle de l'Ange gardien. Mission à ce point spéciale, que le même Ange ne cumule pas la garde simultanée de plusieurs ; à ce point assidue, qu'il suit son proiéeé du premier jour au dernier de sa morteîle existence, recueil'ant Tàme au sortir de cette vie pour la conduire, des pieds du juge suprême, à la place méritée par elle dans les cieux ou au séjour temporaire de purification et d"expiation.
C'est dans le voisinage plus immédiat de notre nature, parmi les rangs pressés du dernier des neuf chœurs, que se recrute surtout la milice sainte des Anges gardiens. Dieu, en effet, réserve les Séraphins,'les Chérubins, les Trônes, à l'honneur de former son auguste cour. Les Dominations président des abords de son trône au gouvernement de l'univers; les Vertus veillent à la iixité des lois de la nature, à la conservation des espèces, aux mouvements des cieux ; les Puissances retiennent enchaîné Icn'fer. La race humaine, dans son ensemble et ses grands corps sociaux, les nations, les églises, est confiée aux Principautés ; tandis que le rôle des Archanges, préposés aux communautés moindres, semble être aussi de transmettre aux Angjs les ordres du ciel, avec Tamour et la lumière descendant pour nous de la première et suprême hiérarchie. Profondeurs de la Sagesse de Dieu * ! Ainsi donc l'admirable
Les Saints Anges Gardiens. 3ijj
ensemble de ministères ordonné entre les différents chœurs des esprits célestes aboutit, comme tin, à cette garde immédiatement remise aux plus humbles, la garde de rhomme, pour qui subsiste l'univers. C'est l'affirmation de l'Ecole i ; c'est le mot de l'Apôtre : Tout esprit n'a-t-il pas pour mission de servir les futurs héritiers du salut ^ ?
Mais Dieu, tout magmtique qu'il daii^ne se montrer pour Ihumanité entière, ne sait pas moins que les gouvernements de ce monde honorer d'une garde spéciale les princes de son peuple, privilégiés de sa grâce, ou régissant pour lui la terre ; au témoignage des Saints, une perfection suréminente, une mission plus haute dans l'Etat ou l'Eglise, assurent à qui en est revêtu l'assistance d'un esprit également supérieur, sans que l'Ange de la première heure, si l'on peut ainsi parler, soit nécessairement pour cela relevé de sa propre garde. Il s'en faut d'ailleurs que, sur le terram des opérations du salut, le titulaire céleste du poste à lui confié dès l'aube puisse redouter jamais de se voir isolé ; à sa demande, à l'ordre d'en haut, les troupes de ses bienheureux compagnons, qui remplissent la terre et les cieux, sont toujours prêtes à lui prêter main-forte. Il est pour ces nobles esprits, sous l'œil du Dieu dont ils aspirent par tous moyens à seconder l'amour, de secrètes alliances amenant parfois sur terre entre leurs clients mêmes des rapprochements dont le mystère se révélera au jour de l'éternité.
.^(fS Le Temps après Li Pentecôte.
« Mystère profond, dit Origène, que le partage des âmes entre les Anges destinés à leur garde ; divin secret, relevant de l'économie universelle qui repose sur l'Homme-Dieu! Ce n'est point non plus sans d'ineffables dispositions que se répartissent entre les Vertus des cieux les services de la terre, les départements multiples de la nature : fontaines et fleuves, vents et forêts, plantes, êtres animés des continents ou des mers, dont les rôles s'harmonisent par le fait des Anges dirigeant au but commun leurs offices variés * ». Telle subsiste, en sa puissante unité, l'œuvre du Créateur.
Et sur ces mots de Jérémic : Jusques à quand pleurera la terre ^ ? Origène reprend, soutenu de l'autorité de saint Jérôme, son traducteur en la circonstance ^ : a C'est par chacun de nous que la terre se réjouit ou qu'elle pleure ; et non seulement la terre, mais l'eau, le feu, l'air, tous les éléments, qu'il ne faut point entendre ici de la matière insensible, mais des Anges préposés à toutes choses sur terre. Il y a un Ange de la terre, et c'est lui, avec ses^ compagnons, qui pleure de nos crimes. 11 y a un Ange des eaux, à qui s'applique le Psaume : Les eaux vous ont vu, et elles ont été dans la crainte ; le trouble a saisi les abîmes ; voix des grandes eaux, voix de l'orage : l'éclair comme la JJèche a sillonné la nue *. »
Ainsi considérée, la nature est grande.
4. Psalm. Lxxvi, 17-18.
Les Saints Anges Gardiens. 3gg
Moins dépourvue que nos générations sans vérité comme sans pjoésie, l'antiquité ne voyait pas autrement l'univers. Son erreur fut d'adorer ces puissances mystérieuses, au détriment du seul Dieu sons lequel fléchissent ceux qui portent le moyide '.
« Air, terre, océan, tout est plein d'Anges, dit saint Ambroise à son tour 2. Assiégé par' une armée, Elisée demeurait sans crainte ; car il voyait d'invisibles cohortes qui l'assistaient. Puisse le Prophète ouvrir aussi tes yeux; et que l'ennemi, fût-il légion, ne t'effraie pas : tu te crois investi, et tu es libre ; il y en a moins contre nous que pour nous ^. »
Revenons à l'Ange particulièrement détaché près de nous tous, et méditons cet autre témoignage : « Il ne dort pas, on ne le trompe pas, le noble gardien de chacun d'entre nous. Ferme ta porte, et fais la nuit; mais souviens-toi que tu n'es jamais seul : lui, pour voir tes actions, n'a pas besoin de lumière. » Qui parle ainsi ? non quelque Père de l'Eglise, mais un païen, l'esclave philosophe Ëpictète *.
De préférence toutefois et pour finir, écoutons aujourd'hui comme fait l'Eglise l'Abbé de Clairvaux, dont l'éloquence se donne ici carrière : « En tous lieux, sois respectueux de ton Ange. Que la reconnaissance pour ses bienfaits excite ton culte pour sa grandeur. Aime ce futur cohéritier, tuteur présentement désigné par le Père à ton enfance. Car
40 0 Le Temps après la Pentecôte.
bien que tils de Dieu, nous ne sommes pour l'heure que des enfants, et longue et périlleuse est la route. Mais Dieu a commandé à ses Anf^es de te garder en toutes tes voies ; ils te porteront dans leurs mains, dans la crainte que tu ne heurtes ton pied contre la pierre, tu marcheras sur l'aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon '. Oui "donc ; là où la route est praticable pour un enfant, ils borneront leur concours à te guider, à te soutenir comme on fait les enfants. L'épreuve menacera-t-elle de dépasser tes forces ? ils te porteront dans leurs mains. Ces mains des Anges 1 combien d'impasses redoutées, franchies grâce à elles comme sans V penser, et ne laissant à l'homme par delà que l'impression d'un cauchemar soudainement évanoui ^ ! »
Mais où l'Ange triomphe, c'est dans la rencontre chantée au Cantique sacré « Lui, l'un des compagnons de l'Epoux, dit saint Bernard, envoyé pour cela des cieux à l'élue, négociateur, témoin du mystère accompli, comme il tressaille, et dit': Je vous rends grâces. Dieu de majesté, qui avez exaucé le (désir de son cœur ! Or, c'était lui qui, sur la route, ami persévérant, ne cessait de murmurer à l'oreille de l'âme : Mets tes délices dans le Seigneur, et il t'exaucera ^ ; et de nouveau : Attends le Seigneur, et garde ses sentiers * ; puis, encore : S'il tarde, attends toujours, car il viendra sûrement et bientôt '■■.
i. Psalm. xc, ii-i?. — 2. Bernard, in Psalm. xc, Sormo XII. — 3. Psalm xxxvi. 4 — 4. IhiJ. X]. —
Les Saints Anges Gardiens. 401
Ce pendant qu'il remontrait au Seigneur : Comme le cerf aspire à Veau des fontaines, ainsi cette âme aspire après vous, o Dieu ' / soyez-lui pitoyable, écoutez ses cris, visitez sa désolation. Et maintenant, paranymphe tidèle, confident d'ineffables secrets, il n'est point jaloux. Il va du bien-aimé à la bienaimée. offrant les vœux, rapportant les dons ; il excite lune, il apaise l'autre ; dès ce monde parfois il les met en présence, soit qu'il ravisse l'Epouse, soit qu'il amène l'Epoux : car il est de la maison et connu dans le palais ; il ne redoute point de rebut, lui qui voit tous les jours la face du Père 2. »
NissoNs-Nous à l'Eglise offrant aux Anges gardiens cette Hymne des Vêpres du jour.
Nous célébrons les Anges qui gardent les humains. Le Père céleste les a donnés pour compagnons à notre faible nature , de crainte quelle ne succombât dans les embûches ennemies.
Car , depuis que l'ange mauvais fut justement précipité de ses honneurs, l'envie le ronge et il s'efforce de perdre ceux que le Seigneur appelle aux cieux.
CUSTODES lîominum psallimus Angeles, Naturas fragili quos Pater addidit Cœlestis comités, insidiantibus Ne succumberet hostibus.
Nam quod corruerit proditor angélus, Concessis merito pulsus
honoribus, Ardens invidia pcllere nititur Quos cœlo Deus advocat.
40 2 Le Temps après la Pentecôte.
Hue custos igitur pervigil advola, Avertens patria de tibi
crédita Tam morbos animi, quain requiescere Quidquid non s nit incolas.
Sanctce sit Triadi laus pia jugiter. Cujus perpeluo numinc
machina Triplex hœc regitur, cujus in omnia Régnât gloria saecula. Amen.
Vous donc volez vers nous, gardien qui jamais ne dormez ; écartez de la terre à vous confiée les maladies de lame et toute menace pour la pai.x de ses habitants.
Soit toujours louange et amour à la Trinité sainte, dont la puissance éternelle gouverne ce triple monde des cieux, de la terre et de 1 abîme dont la gloire domine les siècles.
Amen.
Avant rétablissement de la tête spéciale des saints Anges gardiens, on chantait cette Séquence à la Messe du xxix septembre en quelques églises.
PARANYMPHCS summi Régis Defensores Christi gregis Voceraus suspiriis : Montes isti circa thronum Xuncupantur, juxta donum Quod habent prae aliis.
Cœli triplex hierarchia,
Vigcns sub una Sophia,
Trino fruens lumine :
Hxc pcrficit nos et purgat, Illuminât, ut resurgat
A PPELOXS de nos vœux les ■*^ paranymphes du Roi suprême , les défenseurs du troupeau du Christ ; ce sont les monts dont il est dit qu'ils entourent le trône, privilège qu'ils possèdent entre tous.
C'est la triple hiérarchie des cieux, sous la Sagesse unique développant ses rameaux, s'épanouissant à la trine lumière; nous purifiant, nous éclairant, elle nous parLes Saints Anf^es Gardiens. 4o3
fait : ainsi notre âme se dégage du péché.
Leur contemplation les rapproche, leur mission ne les éloigne pas : c'est au dedans de Dieu qu'ils courent, contenant l'ennemi, guidant les justes; ils gardent leurs dévots clients, les protégeant, les consolant dans leurs peines.
Leur béatitude déjà consommée nempêche pas que, députés vers nous cependant, ils ne rapportent à Dieu nos prières ; ils n'abandonnent pas les saints de ce monde, désirant voir par eux se combler leurs vides et s'accroître leur société fortunée.
Bienheureux citoyens qui, remplissant leur rôle sur terre, ne perdent rien des joies de la vraie patrie 1 Supplions-les avec confiance de nous aider près de Dieu toujours.
Amen.
O quam cives hi felices.
Qui, dum expient suas
vices,
Fruuntur perenniter :
Hos fîdenies deprecemur, Ut ab ipsis adjuvemur Apud Deum jugiter. Amen
SAINTS Anges, soyez bénis de ce que les crimes des hommes ne lassent point votre charité ; parmi tant d'autres bienfaits, nous vous rendons grâces pour celui de maintenir la terre habitable, en daignant y rester toujours. La solitude, souvent, menace de se faire lourde au cœur des fils de Dieu, dans
Nûstra mens a crimine.
Contemplantur dum accedunt, Cum mittuntur non recedunt, Intra Deum cursitant : Hostes arcent, justos
regunt, Fovent pios quos protegunt, Desolatos visitant.
Cum sint isti jam beati. Xobis tamen deputati Nostras preces déférant : Ut ex ipsis integrari Possint, hisque sociari, Sanctos hic non deserunt.
40 4 Le Temps après la Pentecôte.
ces grandes villes et sur ces routes du monde où ne se coudoient qu'inconnus ou ennemis; mais si le nombre des justes a baissé, le vôtre ne diminue pas. Au sein de la multitude entiévrée comme au désert, il n'est pas d'être humain qui n'ait près de lui son Ange, représentant de la Providence universelle sur les méchants comme sur les bons. Bienheureux esprits, nous n'avons avec vous qu'une patrie, qu'une pensée, qu'un amour : pourquoi les bruits confus d'une foule frivole agiteraient-ils la vie des cieux que nous pouvons mener dès maintenant avec vous ? Le tumulte des places publiques vous empèche-t-il d'y former vos chœurs, ou le Très -Haut d'en percevoir les harmonies ? Vivant nous aussi par la foi dans le secret de cette face du Père *, dont l'incessante contemplation vous ravit '2, nous voulons de même chanter en tous lieux au Seigneur, unir aux vôtres en tout temps nos adorations. Ainsi pénétrés des mœurs angéliques, la vie présente n'aura pour nous nul trouble, l'éternité nulle surprise.
1. Psalm. XXX, 21 ; Col. m, 3. — 2. Matth. xvni, i
C&l3bt3£>l%<3R>ul&<%l3iu<%oluUR)l^'l3ju(3!u<%UJUU^
T je VIS un autre ange qui montait d'oîi se lève le soleil, ayant le signe du Dieu vivant ; et il cria d'une voix forte aux quatre anges qui avaient reçu pouvoir de châtier la terre et la mer : Xe frappe^ pas, jusqu'à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu *.
Le sixième sceau du livre où les temps sont prédits vient d"étre levé sous les yeux du prophète de Pathmos 2. C'est l'heure d'angoisse, l'heure pour l'impie de dire aux montagnes • Tombez sur nous '^. L'astre du jour s'est obscurci *, image du Soleil de justice contre lequel a prévalu la nuit; la lune, figure de l'Eglise, apparaît rouge de sang sous l'écarlate des iniquités dont gémit le sanctuaire ^ ; les étoiles tombent du ciel, comme les figues se détachent du figuier dans la tempête s. Qui apaisera l'Agneau ? qui retardera le jour de colère ' ? Avec les Saints ^, avec le Siège apostolique ^, reconnaissons l'ange qui vaut au. monde le délai du jugement, l'ange à l'empreinte divine en un corps mortel, le séraphin
I. Apoc. vn, 2, 3. — 2. Ibid. VI, 12. — 3. Ibid. l6.
— 4. Ibid. 12. — 3. Ibid. ; IsAi. I, i8. — 6. Apoc. vi, l3 — 7. Ibid 17. — 8. BoxAVENTUR. Legenda S. Francisci, Prologus; Bernardin. Sen. De Sanctis Serm. m, de Stigmatibus B. Francisci. — 9. Léon. X, Const. Ite et vos in vineam meam.
4"') Le Temps après la Pentecôte.
aux stigmates sacrés dont la vue désarme à nouveau l'éternelle justice. Chantons, avec Dante, Télu sous la conduite duquel a lieu sur terre comme une reprise de la première et unique rédemption :
« De la montagne élevée d'où viennent à Pérouse le froid et le chaud descend un coteau fertile ; là où s'adoucit sa pente, naquit au monde un soleil pareil à celui-ci, alors qu'il sort des flots du Gange. Ce lieu, qui l'appellerait Assise dirait trop peu ; c'est Orient qu'il faut le nommer. Non loin de son lever, ce soleil déjà faisait éprouver à la terre l'influence de sa haute vertu, recherchant, jeune encore et indocile à son père, la Dame à qui, non plus qu'à la mort, on n'ouvre jamais la porte avec plaisir; privée depuis mille et cent ans et plus de son premier époux, nul avant celui-ci ne l'avait recherchée. Comprends que les deux amants dont je parle, c'est François, c'est la Pauvreté.
« Leur concorde, et sur leur visage les merveilleux contentements de l'amou'r, et leur doux regard inspiraient de si saintes pensées, que le vénérable Bernard, le premier *, se déchaussa pour courir à une si grande paix, et tout en courant il s'accusait de lenteur O richesse ignorée, ô véritable bien! voilà qu'E- gidius se déchausse, et Silvestre de même, à la suite de l'époux, tant l'épouse leur agrée. Et puis ce père, ce maître s'en va, suivant sa Dame avec cette famille qui déjà nouait l'humble cordon.
« Et s'il va les yeux baissés, ce n'est point
1. Bernard de Quintavalle, premier di'^ciple du Saint.
Saint François. Confesseur. 40 y
qu"'en son cœur il se sente avili d'être fils de Pierre Bernardone, et- de paraître étrangement misérable. Aussi exposa-t-il royalement à Innocent 1 ses austères desseins, et il obtint de lui pour son Ordre la première sanction. Après qu'altéré du martyre, il eut, en présence du Soudan superbe, prêché le Christ et sa doctrine, trouvant ces races trop dures à la conversion et ne voulant pas rester inutile, il revint faire fructifier la terre d'Italie.
« Entre le Tibre et l'Arno, sur une roche nue, il reçut du Christ l'empreinte dernière dont, pendant deux ans, ses membres furent marqués. Lorsqu'il plut à celui qui l'avait choisi pour accomplir tant de bien, de l'élever à la récompense qu'en se faisant petit, il avait méritée, a ses frères comme à de véritables héritiers il recommanda sa Dame tant aimée, leur prescrivant de lui garder fidèle amour ; puis au sein même de cette compagne, et ne voulant pour son corps d'autre bière, la belle àme prit son vol 2. »
Elle s'envolait, son œuvre achevée : le signe du Dieu vivant marquait pour le salut d^innombrables ralliés de la pénitence; la Croix de l'Epoux resplendissait dans sa nudité comme le trésor de l'Epouse, à cet âge du monde où l'Eglise commençait sa montée du. Calvaire. Mais combien admirable ne s'était pas révélé, dans la conduite de cette œuvre, l'Esprit qui fait les Saints !
A vingt quatre ans, François, qui ne devait pas achever ici -bas sa quarante-cinquième
40 s Le Temps après hi Pentecôte.
année, n'était encore que le chef des gais compagnons remplissant Assise jour et nuit de leurs chants. L'âme pleine des épopées du pays de France, dont le nom, d'où venait le sien, lui était si cher, il ne rêvait que gloire mondaine et prouesses de chevalerie. « Pour qui ces armes ? » s"écrie-t-il dans un songe prophétique où s'offre à lui tout un appareil de guerre ; et la réponse : « Pour toi et tes ■ soldats, » le précipite sur les pas de Gauthier de Brienne combattant les Allemands au sud de ritalie. Mais Dieu l'arrête : en des manifestations progressives , auxquelles répondent toutes les araeurs généreuses de ce cœur resté pur, il lui révèle l'objet du labeur de sa vie, l'enseigne qu'il doit déployer par le monde, la Dame entin sans service de laquelle vrai chevalier n'eût pas été recevable.
La cite sainte, l'Eglise, toujours assiégée, victorieuse jusqu'ici toujours, menace de succomber : tant la sape de l'hérésie et le bélier de la puissance séculière ont ébranlé ses murs ; tant surtout, dans ses murs ivièmes, s'est affaissée sous des scandales trup prolongés la foi des vieux âges, laissant le champ libre aux entreprises des traîtres, multipliant les défaillances au sein d'une société qu'atteint déjà l'engourdissement précurseur de la mort. Et pourtant il est écrit que les portes de l'enfer ne prévaudront poiyit contre l'Eglise * ! « François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? va donc, et me la répare '. j>
I. Matth. XVI, i8. — 2. Vita B. Francisci : Thom.
Cklan. 1. m : Très Socu. i : Bonaveni. ii.
Saint François, Confesseur. 40g
Il est urgent qu'un retour soudain déconcerte Tennemi. qu'un appel vibrant secoue la torpeur des défenseurs de la place, et les rallie sous l'enseigne trop oubliée des chrétiens : le Christ en croix. François sera, dans sa chair même, l'étendard du Crucifié. Dès maintenant, les plaies sacrées transpercent son âme, et font de ses yeux deux sources de larmes qui ne tariront plus : a Je pleure la Passion de Jésus-Christ mon Maître; je ne rougirai point de l'aller pleurant par tout l'univers. »
Cependant Mammon s'est emparé du cœur de cette foule en qui l'espérance du ciel a cédé le pas aux préoccupations de la terre ; il faut relever les âmes d'une servitude où succombent toute noble pensée, tout dévouement, tout amour Pauvreté sainte, mère de la vraie liberté qui désarmez l'enfer et vous riez des tyrans, honneur en ce jour à votre austère beauté ! Epris de vous jusqu'aux insultes et à la boue que vous jette le vulgaire, François sera renié des siens; mais sa sublime folie sauvera son peuple et il sera béni du Père qui est aux cieux, comme le vrai frère de son Fils éternel.
Comme par nature le Verbe consubsîantiel reçoit son être éternellement de Celui qui l'engendre à jamais, aussi, bien que l'égal du Père, n'a-t-il en la Trinité sainte personnellement que le titre de Fils, à la gloire du Père, dans l'Esprit qui est leur amour. Moeurs divines, dont rien de créé ne saurait donner une idée, que reflète pourtant l'attitude de désappropriation sublime gardée dans le monde par ce Verbe incarné, en présence de Celui dont il déclare tenir toutes choses.
41'^ Le Temps après la Pentecôte.
Serait-ce dès lors s'égarer beaucoup, que de voir par son côté le plus divin, dans la Pauvreté du Saint d'Assise, l'éternelle Sagesse s'olïrant dès l'ancienne alliance à rhumanitc comme épouse ' et comme sœur ^ ? Pleinement épousée au sein de Marie, dans l'Incarnation, combien fut grande sa fidélité ! Mais quiconque l'aime doit en Jésus lui devenir semblable.
o Seigneur Jésus, disait François, montrezmoi les" sentiers de votre Pauvreté bien aimée. C'est elle qui vous accompagna du sein maternel à la crèche en Tétable, et, sur les routes du monde, prit soin que vous n'eussiez pas où reposer la tète. Dans le combat qui finit la guerre de notre rédemption, sur la Croix où Marie ne pouvait atteindre, la Pauvreté monta, ornée de tous les dénûments qui forment sa parure d'épouse. Elle vous suivit à votre tombeau d'emprunt; et comme en son étreinte vous aviez rendu l'âme, vous la reprîtes de même dans ses bras, au dépouillement glorieux de la résurrection, pour ensuite gagner le ciel unis à jamais, ayant laissé à la terVe tout ce qui était de la terre. Oh ! qui n'aimerait cette Reine du monde qu'elle foule aux pieds, ma Dame et mon amour ? Très pauvre Jésus, mon doux Maître, ayez pitié de moi qui ne puis sans elle goûter nulle paix et me meurs de désir 3. »
A pareils vœux le ciel ne se dérobe pas. S'il lutte, c'est pour multiplier les blessures de
I. Sap. vni, 2. — 2. Prov. vn, 4 — 3. Francisci
Opusc. T. I, Oratio B. Patris pro obtincnda paupcrtate.
Saint François. Confesseur. 411
Tamour, jusqu'à ce que, le vieil homme ayant succombé, l'homme nouveau se dégage de ses ruines, en tout conforme au céleste Adam *. Après dix-huit années, au lendemain de TAlverne , François, marqué du sceau uivin, chantait dans un langage des cieux le duel sublime qu'avait été sa' vie :
a L'amour m'a mis dans la fournaise, l'amour m'a mis dans la fournaise; il m'a mis dans une fournaise d'amour.
« Mon nouvel époux, l'amoureux x\gneau, m'a remis l'anneau nuptial; puis, m'ayant jeté en prison, il m'a fendu tout le cœur, et mon corps est tombé à terre. Ces flèches que décoche l'amour m'ont frappé en m'embrasant. De la paix il a fait la guerre : je me meurs de douceur.
« Les traits pleuvaient si serrés que j'en étais tout agonisant Alors je pris un bouclier ; mais les coups se pressèrent si bien, qu'il ne me protégea plus; ils me brisèrent tout le corps, si fort était le bras qui les dardait.
« Il les dardait si fortement, que je désespérai de les parer ; et pour échapper à la mort je criai de toute ma force : « Tu forfais aux « lois du champ clos. » Mais lui. dressa une machine de guerre qui m'accabla de nouveaux coups.
« Jamais il ne m'eût manqué, tant il savait tirer juste J'étais couché à terre, sans pouvoir m'aider de mes membres. J'avais le corps tout rompu , et sans plus de sentiment qu'un homme trépassé.
« Trépassé, non par mort véritable, mais
412 Le Temps après la Pentecôte.
par excès de joie. Puis, reprenant possession de mon corps, je me sentis si fort, que je pus suivre les guides qui me conduisaient à la cour du cieï.
a Après être revenu à moi. aussitôt je m'armai ; je tis Ja guerre au Christ ; je che\auchai sur son terrain, et l'ayant rencontré, j'en vins aux mains sans retard, et je me vengeai de lui.
« Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte ; car dès le commencement le Christ in'avait aimé d'un amour véritable. Maintenant mon cœur est devenu capable des consolations du Christ ^ »
Or déjà, près du gonfalonier de Dieu, sont rangés ceux qu'il nomnie ses paladins de la TaB^le Ronde 2 Si captivant qu'il eût paru aux jours où, proclamé par ses concitoyens la fleur de la jeunesse, il présidait leurs festnis et leurs jeux, François l'était devenu plus encore dans les sentiers de son renoncement. A peine dix ans s'étaient passés depuis leurs épousailles, que la Pauvreté, vengée de ses longs mépris, tenait cour plénière au inilieu de cinq mille Frères Mineurs campés sous les murs d'Assise ^, tandis que Claire et ses compagnes lui formaient tel cortège d'honneur qu'impératrice n'en vit jamais. L'entraînement bientôt devenait si général que, pour y satisfaire sans dépeupler l'Etat ni l'Eglise, François donnait au monde le Tiers-Ordre
1. Tu foco l'amor mi mise. Francisci Opusc. T. III,
Cant. Il ; traduction d'Ozanam, Les poètes franciscains en Italie au xiTi* s. — 2. Francisci Opusc. T. III, Collatio xvi. — '3. Chapitre des Nattes, 26 mai I2i().
Saint François, ^Confesseur. 41 3
où, sur les pas de Louis IX de France et d'E- lisabeth de Hongrie, allait entrer cette multitude de toute nation, de toute tribu, de toute langue, que nul ne pourrait compter '. Grâce aux trois Ordres séraphiques, unis à la triple milice que Dominique de Gusman avait simultanément fondée, le dévouement à l'Eglise Romaine, l'esprit de pénitence et de prière, en tous lieux répandus, triomphèrent pour un temps du rationalisme anticipé, de la cupidité, de toutes les tyrannies qui mettaient la terre à deux doigts de sa perte.
L'influence des Saints relève de leur sainteté, comme le rayon du foyer dont il transmet les feux. Jamais riche ne posséda la terre autant que ce pauvre qui, cherchant Dieu dans la dépendance la plus, absolue de sa, Providence, avait reconquis les conditions de l'Eden primitif; ainsi voyait-on, quand il passait, les troupeaux lui faire fête, les poissons suivre sa barque sur les eaux, les oiseaux assemblés témoigner de leur docilité joyeuse. Mais, disons-le : François n'attirait tout à lui, que parce que tout, lui-même, l'attirait à Dieu.
Personne ne sut moins analyser Tamour, et distinguer entre ce qui, venant de Dieu, devait aussi l'y conduire. S'élever vers Dieu, compatir à son Christ, aller au prochain, s'harmoniser ainsi qu'Adam innocent à l'univers, dit saint Bonaventure, n'était pour le séraphique Père qu'une même impulsion de la vraie piété gouvernant tout son être 2. De
T. Apoc. VII, g. — 2. BoNAVENT. Legenda sancti Francisci, vin.
41 4 ^^ Temps afvcs la Pentecôte.
même, la flamme divine s'entretenait en lui de tout aliment. D'où qu'elle vînt. François ne laissait passer nulle touche de l'Esprit sans la suivre, tant il craignait de frustrer de son effet aucune grâce *. Pour n'être point l'océan, le ruisseau ne lui semblait pas méprisable ; et c'est avec une inouïe tendresse de dévotion, nous dit toujours son illustre histori^i et fils, Bonaventure. qu'il savourait dans la création l'épanchement de la bonté primordiale, qu'il contemplait en toute beauté la beauté suprême, qu'il écoutait l'écho des célestes harmonies dans le concert des êtres ^ provenus comme lui de l'unique principe/*. Aussi étaitce au très doux titre de frères et de sœurs qu'il invitait toutes créatures à louer avec lui le Seigneur, ce Bien-Aimé dont nul vestige n'écha'ppait sur terre à sa contemplation, à son amour
Ni le progrès, ni la consommation de sa sainteté ne modifièrent en ce point ce qu'on nommerait aujourd'hui la manière d'oraison du serviteur de Dieu A l'annonce de sa mort prochaine , puis derechef quelques instants avant cette mort bienheureuse *, il chanta et voulut qu'on chantât son cantique préféré : « Loué soit Dieu mon Seigneur pour toutes les créatures, et spécialement pour notre frère messire le soleil, qui nous donne le jour et qui est votre image, ô mon Dieu! Loué soit mon Seigneur pour notre sœur la lune, et pour les "étoiles qu'il a créées lumineuses et
IX. — 3. Ihid. vm. — 4. W.vDDiNG, ad ann. 1226, xxii.
xxxvn.
Saint François, Confesseur. 415
belles dans les cieux ■ Loué soit mon Seigneur pour notre frère le vent, et pour Tair. et le nuage, et la sérénité, et tous les temps; pour notre sœur l'eau, qui est très utile, humble, précieuse et chaste ; pour notre frère le feu, qui est brillant et fort; pour notre mère la terre, qui nous porte et produit les fruits et les fleurs! Loué soyez-vous, mon Dieu, pour ceux qui pardonnent et souffrent en votre amour. Loué soyez-vous pour notre sœur la mort corporelle, à laquelle nul vivant ne peut échapper; malheur à qui meurt en péché mortel ; heureux ceux qu'elle trouve conformes à votre très sainte volonté î Louez et bénissez mon Seigneur., rendez-lui grâces, et servez-le en grande humilité ' »
Depuis les stigmates, la vie de François n'avait plus été qu'un indicible mart}-re, malgré lequel, porté sur un ânon comme autrefois Jésus dont il était la touchante image, il parcourait sans fin villes et bourgades, prêchant la Croix, semant sur sa route prodiges et grâces. Assise garde chèrement le souvenir de la bénédiction qui fut le legs de son illustre fils, lorsque, considérant ses murs une dernière fois de l'admirable plaine qui s'étend à ses pieds, il pleura et dit : « Sois bénie du Seigneur, cité fidèle à Dieu, parce qu'en toi et par toi beaucoup d'àmes seront sauvées - ! »
La Pauvreté attendait François, pour le suprême embrassement de la mort, au lieu même où s'était premièrement conclue leur alliance : l'humble Portioncule. où de leur
I. Francisci Opusc. T. III, Canticum fratrum Solis.
— 2. W»VDDING, al ann, 1226, xxv.
4i6 Le Temps après la Pentecôte.
union l'Ordre des Mineurs était né, où Claire, la mère du second Ordre, avait elle aussi échangé pour le dénùment de la Croix les parures du siècle ; Sainte-Marie-des Anges, lieu toujours saint où s'impose au pèlerin le sentiment du voisinage du ciel, où le Grand Pardon du 2 août montre à perpétuité la complaisance qu'y prend le beigneur ! Ce fut là que, le soir du 3 octobre 1226, aux approches de la huitième heure, et bien qu'il fût déjà nuit close, un vol d'alouettes s'abattit, chantant le lever au ciel du soleil nouveau qui montait vers les Séraphins *.
François avait choisi pour sépulture le lieu d'exécution des criminels, à l'occident du rempart de sa ville natale. Mais deux ans n'étaient pas écoulés, que Grégoire IX l'inscrivait au nombre des Saints. La Colline d'Enfer, devenue celle du Paradis, voyait Jacques TAllemand niveler ses roches maudites pour dresser, sur la pierre nue où dort le Pauvre d'Assise, la double église superposée que le génie de Giotto allait achever d'élever en gloire par-dessus tous les palais des princes de la terre.
Si abrégé qu'il s(Mt. le récit de la sainte Eglise complétera ces pages déjà longues.
FRANXISCUS, Assisii in Umbria natus, patris exetnplum secutus , a prima aetate mercaturam fecit. Qui quodam die
FR.4NÇOIS, né à Assise en Ottîbrie, s'adonna dès 1j jeune âpe au népoce, à l'exemple de son père. Un jour que, contre sa coutume, il
I. W ADDi.Nu, ad ann I22Ô, xxxix.
Saint François, Confesseur. 41 j
avait repousse un pauvre qui sollicitait de lui quelque argent pour l'amour de JésusChrist, il fut aussitôt pris de repentir et exerça largement la miséricorde envers ce mendiant, promettant à Dieu que. de ce jour, il ne rebuterait quiconque lui demanderait l'aumône. Une grave maladie qu'il eut ensuite fut pour lui, dès sa convalescence, le point de départ d'une ardeur nouvelle dans la pratique de la charité. Ses progrès y furent tels, que, désireux d'atteindre la perfection évangélique, il donnait aux pauvres tout ce qu'il avait. Ce que son père ne pouvant souffrir, il traduisit François devant l'évêquc d'Assise à l'effet d'exiger de lui une renonciation aux biens paternels; le saint lui donna satisfaction jusqu'à dépouiller les habits dont il était revêtu, ajoutant qu'il lui serait désormais plus facile de dire : Notre Père qui êtes aux cieux.
UN jour qu'il avait entendu lire ces paroles de l'E- vangile : N'ayez or, argent ni monnaie dans vos ceintures , ni besace pour la route, ni deux vêtements, ni chaussures; il résolut d'en faire la règle de sa vie, et, quittant les chaussures qu'il avait aux pieds , ne garda
pauperem , pro Christi amore flagitantem pecuniam, cum praeter consuetudinem repulisset , repente eo facto commotus, large ei misericordiam impertivit : et ex co die Deo promisit se nemini umquam poscenti eleemosynam negaturum. Cum vero post in gravem morbum incidisset, ex eo aliquando confirmatus, cœpit ardentius colère officia caritatis. Qua inexercitatione tantum profecit, ut evangelicœ perfectionis cupidus, quidquid haberet, pauperibus largiretur. Quod ferens iniquius pater, eum ad Assisinatem episcopum duxii ut coram illo bonis cederei paternis : qui rejectis etiam vestibus , patri concessit omnia , illud subjungens, sibi in posterum majorera facultatem fore dicendi : Pater noster, qui es in cœlis.
CV.M autem illud ex Evangelio audisset ; Nolite possidere aurum, neque argentum, neque pecuniam in zonis vestris, non peram in via, neque duas tunicas, neque calceamenta ; sibi eam regulam servandam proposuit. Itaque detrac4 r <V Le Temys après la Pentecôte.
tib calceis, el una coi;ter.- tus tunica, cuni duodecim socios adhibuisset, Ordinem Minorum instituit. Quare Romain venit, anno salutis milltsimo ducentesimo nono. ut sui Ordinis régula ab Apostolica Sede confirmaretur. Quem cum accedentem ad se Summus Pontitex Innocentius Tertius rejecisset; quod in somnispostea sibi ille, quem repulerat, collabentem Lateranensem basilicam suis humeris sustinere visus esset , conquisitumaccersiri jus sit : benigneque accipiens,omnem ejus institutorum rationem confirmavit. Franciscus igitur , dimissis in omnes orbis terrje partes fratribus ad praedicandum Christi Evaneelium.ipse cupiens sibi aliquam dari martyrii occasionem, navigavit in Svriam : ubi a rege Soldano liberalissime tractatus, cum nihil proficeret, rediit in Italiam.
MULTis igitur exstructis su£e familine domicilii<:. se in solitudinem muntis Alverni conlulit : ubi quadraginta dierum, propter honorem sancti Michaclis Archanpius qu'une tunique. Avec douze compagnons qui s'adjoignirent à lui, il fonda lOrdre des Mineurs. Lan du salut mil deux cent neuf le vit venir à Rome, pour obtenir du Siège apostolique qu'il confirmât la règle dudit Ordre. Le Souverain Pontife Innocent III l'ayant d'abord econduit , vit ensuite en songe cet homme qu'il avait repoussé et qui soutenait de ses épaules la basilique de Latran menaçant ruine; il le lit aussitôt chercher et mander, l'accueillit avec bienveillance et approuva tout ce qui lui fut exposé. François donc envoya ses Frcres dans toutes les parties du monde, afin d'y prêcher l'Evangile de Jésus-Christ ; pour lui, ambitionnant de rencontrer quelque occasion du martyre, il fit voiles vers la Syrie ; mais le Soudan qui régnait là n'eut pour lui que des honneurs, et comme îl n avançait à rien, il revint en Italie.
AYANT donc construit un grand nombre de couvents, il se retira dans la solitude du mont Alverne, pour y Commencer un jeûne de quarante jours en l'honneur de saint Michel ArSaint François, Confesseur
change ; c'est alors que, le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, un Séraphin lui apparut portant entre ses ailes l'image du Crucifié, et imprima à ses mains, à ses pieds, à son côté les plaies sacrées. Saint Bonaventure témoigne en ses écrits qu'assistant à une prédication du Souverain Pontife Alexandre IV, il entendit le Pontife raconter avoir vu de ses veux ces stigmates augustes. Signes du très grand amour que portait au Saint le Seigneur, et qui excitaient au plus haut point l'admiration universelle Deux ans après, gravement malade, François voulut être transporté à l'église de Sainte-Marie-desAnges, afin de rendre à Dieu son esprit là même où il avait reçu l'esprit de grâce. Ayant donc exhorté les Frères à aimer la pauvreté, la patience, à garder la foi de la sainte Eglise Romaine, il entonna le Psaume : J'ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur ; et au verset Les justes attendent que vous me donniei ma récompense, il rendit Tàme. C^était le quatre des nones d'octobre. Les miracles continuèrent d'étendre sa renommée, et le Souverain Pontife Gréfoire IX l'inscrivit au nomre des Saints.
geli, jejunio inchoato, festo die Exaltationis ■ sanctœ Crucis ei Seraphim crucifixi eiïigiem inter alas continens apparuit : qui ejus et manibus, et pedibus, et lateri vestigia clavorum impressit : qua; sanctus Bonaventura , cum A- lexandri Quarti Summi Pontificis prsedicationi interesset, narrasse Pontificem a se visa esse, litteris commendavit. His insignibus summi in eum Christi amoris, maximam habebat omnium admirationem. Ac biennio post graviter œgrotans, deferri voluit in ecclesiam sanctae Mariae Angelorum, ut ubi gratiae spiritum a Deo acceperat, ibi spiritum vitae redderet. Eo in loco fratres ad paupertatem ac patientiam , et sanctas Romanœ Ecclesiae fidem servandam cohortatus , Psalmum illum pronuntiiins. Voce mea ad Dominum clamavi ; in eo versiculo. Me exspectant justi, donec rétribuas mihi : efflavit animam quarto nonas octobris. Quem miraculis clarum Gregorius Nonus Pontifex Maximus in Sanctorum numerura adscripsit.
4i'') Le Temps après la Pentecôte.
COYEZ béni de toute âme vivante, ô vous *^ que le Sauveur du monde associa si pleinement à son œuvre de salut. Le monde, qui n'est que pour Dieu, ne subsiste que par les Saints; car c'est en eux que Dieu trouve sa gloire Quand vous naquîtes, les Saints se ï"aisaient rares; l'ennemi de Dieu et du monde étendait chaque jour son empire de glaciales ténèbres; or, quand le corps social aura perdu foi et charité, lumière et chaleur, c'en sera fait de l'humanité Venu à temps pour réchauffer encore une société que l'hiver semblait avoir déjà stérilisée, vous sûtes au souffle de vos séraphiques ardeurs donner à ce treizième siècle, si riche en fleurs exquises, l'apparence d'un printemps qu'hélas! l'été ne devait pas suivre. Par vous, la Croix força de nouveau le regard des peuples; mais ce fut moins pour être exaltée dans un triomphe permanent comme jadis, qu'afin de railleries prédestinés en face de l'ennemi ; bientôt, en effet, celui-ci reprendra ses avantages. L'Eglise dépouille la parure de ^loire qui lui seyait au temps de la royauté incontestée du Seigneur; avec vous, elle aborde nu-pieds la carrière où ses propres épreuves vont désormais l'assimiler à l'Epoux souffrant et mourant pour l'honneur de son Père. Par vous et par les vôtres, tenez toujours haut devant elle l'étendard sacré.
C'est en s'idcntifiant au Christ sur \:\ Croix, qu'on le retrouve dans les splendeurs de sa divinité; car l'homme et Dieu en lui ne se séparent pas, et toute âme, disiez-vous, doit contempler les deux; mais c'est chimère de
Saint François, Confesseur. 421
chercher ailleurs que dans la compassion effective à notre Chef souffrant le chemin de l'union divine et les très doux fruits de l'amour 1. Si l'âme se laisse conduire au bon plaisir de l'Esprit-Saint. ajoutiez vous, ce Maître des Maîtres n'aura pas avec elle d'autre direction que celle que le Seigneur a consignée dans les livres de son humilité, patience et passion 2.
Daignez, ô François, faire fructifier en nous les leçons de votre aimable et héroïques implicite. Au grand profit de l'Eglise, puissent vos enfants croître en nombre, en sainteté plus encore, se dépenser toujours à l'enseignement de la parole, à celui de l'exemple, n'oubliant pas que le dernier vaut mieux 3. Suscitez-les non moins populaires qu'autrefois dans notre pays de France, objet jadis de vos prédilections pour ses aspirations généreuses, et que les rois de Tor étouffent aujourd'hui sous leur vulgarité sordide. L'Etat religieux tout entier acclame en vous l'un de ses plus illustres Pères ; secourez-le dans les épreuves du temps présent. Ami de Dominique et son allié sous le manteau de NotreDame maintenez entre vos deux familles cette fraternité à laquelle applaudissent les Anges. Gardez à l'Ordre bénédictin les sentiments qui sont sa joie très spéciale en ce jour ; serrez par' vos bienfaits des liens que le don de la Portioncule ^ a noués pour l'éternité.
2. Ibid. — 3 Ibid. Collatio xvil — 4. Propriété des
Bénédictins du mont Soubase, cédée par eux à François pour être le berceau de l'Ordre qu'il voulait fonder.
S. r'i.Ac:iDF: i mpagnons.
lUELLE alliance de force et de grâce offre à nos yeux ravis le premier martyr de TOrdre bénédictin ! C'était le temps où l'empire ayantsuccombé, le joug des Goths ariens pesait sur l'Italie. Rome échappait à Tinfluence des races illustres qui avaient fait sa grandeur ; celles-ci toutefois ne s'abandonnaient pas. Grande leçon réservée, pour l'heure des révolutions de l'avenir, à d'autres descendants de non moins nobles familles : en place du drapeau de l'honneur civique, confié jadis à leurs pères, les survivants du vieux patriciat eurent à cœur de tenir plus haut encore l'étendard du seul héroïsme et des seules vertus qui demeurent pour l'éternité. Ce que faisant, Benoît de Nursie, dans sa fuite au désert, avait mieux qu'aucun triomphateur servi Rome et ses immortelles destinées. Le monde l'eut bientôt compris ; et alors commença, dit saint Grégoire, historien de Benoit, « le concours des^nobles romains donnant leurs enfants au patriarche des moines, ajin qu'il les nourrit pour le Dieu tout puissant ^. » Placide était le premier-né du patrice TerI. Grixor. Dialoi;. I.ib. II, cap. m.
s. Placide et ses Compagnons, M art. 423
tuUus. Digne d'un tel fils, les aimables qua- t lités révélées en celui-ci. dès le plus jeune âge ; furent pour le père un motif d'offrir à Dieu, î sans tarder plus, ces prémices très chères de J sa paternité. Ainsi aimait-on dans ces temps, ' non pour le monde qui passe, mais pour la vie sans fin, non pour soi, mais pour le \ Seigneur. Vingt ans après, le Seigneur re- ; connaissait dignement la foi de TeftuUus. en ? prenant, avec l'aîné, ses deux autres fils et ; leur sœur dans l'holocauste du martyre. | Holocauste non nouveau du reste en l'héroïque famille, s'il est vrai qu'elle fût l'alliée par le sang, l'héritière des biens comme de la vertu du saint martyr Eustache, immolé quatre siècles plus tôt "avec les siens pour le Christ 1.
Parmi les enfants de grande espérance que les vaincus de l'ancien ' empire amenaient à l'école de milice nouvelle qui s'ouvrait pour eux dans la Vallée sainte, Sublac voyait aussi le fils d'Equitius, Maur, plus âgé que Placide de quelques années. Maur et Placide, aux noms inséparables éternellement de celui de Benoît, dont l'auréole se complète de leur gloire, aux rayons si concordants, si distincts pourtant.
Egaux dans leur amour du Maître et du Père, eux-mêmes également aimés pour leur égale fidélité dans les œuvres bonnes 2, ils expérimentent à l'envi cette délectation des vertus qui fait de la pratique du bien une seconde nature 3. Mais tout pareil que soit
424 I^^ Temps après la Pentecôte.
leur zèle à manier au service du Christ roi les très fortes et très belles armes de l'obéissance *, c'est merveille de voir le Maître se conformer à l'âge des disciples, s'adapter de telle sorte aux nuances de leurs âmes -, que rien de précipité ou de contraint n'apparaît dans cette éducation qui discipline la nature sans l'étouffer, qui suit l'Esprit-Saint et ne le dirige pas M-iur retracera surtout l'austère gravité de Benoît, Placide sa simplicité, sa douceur. Benoît prend Maur pour témoin du châtiment infligé au moine vagabond qui ne pouvait rester à la prière ^; c'est Placide qu'il veut près de lui sur la montagne où sa supplication obtient l'eau vive, grâce à laquelle péril et fatigue seront épargnés aux Frères habitant les rochers qui dominent l'Anio *. Mais lorsque, dans ses promenades au bord du fleuve, tenant Placide par la main et appuyé sur Maur. le législateur des moines explique à tous deux les règles du code de perfection dont ils seront les apôtres, le ciel ne saitqu'admirer le plus, de la candeur du premier qui lui vaut les tendresses du Père, ou de la précoce maturité du second justifiant la contiance du patriarche et partageant déjà son fardeau s.
Qui n'a présente à la pensée l'admirable scène où Maur marcha sur les eaux, pour arracher Placide au lac qui allait l'engloutir? le retentissement s'en est prolongé dans tous les siècles monastiques et religieux, exalI. S. P. Benedict. Rcg. Prolog. — 2. Ibid. cap. il.
— 3. Gregor. Dialog. Lib. II, cap. iv. — 4. Ibid. cap. v.
— 5. Ibid. cap. m. "
s. Placide et ses Compagnons, Mart. 425
tant '.'obéissance de Maur, l'humilité de Benoît, la clairvoyante simplicité de l'enfant sauvé des eaux et prononçant entre les deux comme juge du prodige K C'est de tels enfants que le Maître a pu dire en connaissance de cause : « Le Seigneur révèle souvent au plus jeune ce qui est le meilleur -. » Et Ton peut croire que les souvenirs de la sainte Vallée dirigèrent sa plume, quand plus tard il formula pour toujours cette p escription : « En aucun lieu, lorsqu'il s'agira du rang, on ne tiendra compte de l'âge, pas plus qu'il ne portera préjudice ; car Samuel et Daniel enfants ont jugé les vieillards ^ . »
Les Leçons suivantes, qui sont celles du Bréviaire m.onastique, achèveront pour nous le récit de la vie de Placide et raconteront sa mort. En '588. la découverte à Messine des reliques du Martyr et de ses compagnons de victoire est venue confirmer la véracité des Actes de leur glorieuse Passion. Ce fut à cette occasion que le Pape Sixte-Quint étendit la célébration de leur fête à toute TEglise sous le rit simple.
PLACIDE, né a Rome, eut pour père Tertullus, de la très noble famille des Anicii. Il fut, encore enfant, offert à Dieu et confié à saint Benoît. D'une admirable innocence, tels furent ses proJjrès dans la vie monastique, qu'il compta parmi les prinPL.vciDUS Romanus , Tertullo pstre, e.x nobilissima Aniciorum familia n tus, puer Dec oblatus, et sancto Benedicto traditus, tanta morum integritate, et monasticae vitœ institutis profecit, ut inter praeciI. Gregor. Dialo^. Lib. II. cap. vu. — 2. S. P. BeNEDICT. Reg. cap. m. — 3. Ibid. cap. lxiii.
426 Le Temps après la Pentecôte.
puos ejus discipulos numerarelur. In solitudine Sublacensi eidem sanclo Benedicto fonlein divinitus impétrant! adfuit. Adolescentulus ad hauriendam aquamegressus, et in lacum prolapsus, ejusdem sancti Patris imperio per Maurum monachum super aquas sicco pede currentem salvus mirabiliter extractus fuit. In Cassinuni montera cum illo deinde venions , annum agens alterum et viçesimum mittitur in Siciliam. ut bona, et po'^sessiones, quas pater ipsius monasterio Cassinensi donaverat, ab improba quorumdam cupiditate defenderet. Quo in itinere cum pluriraa, maximaque miracula fecisset, sanctitatis fama percelebris Me<;sanam venit , constructoque non longe a portu in paterna possessione cœnobio , monachis triginta congregati^ monasticam disciplinam primus ea in insula propagavit.
NlHiL eo plac'dius, nihil humilius erat : prudentia, gravitate, misericordia , animique perpétua tranquillitate superabat omnes. In
cipaux disciples du Maître. Il était présent, lorsqu'une source miraculeuse jaillit, à la prière de celui-ci, au désert de Sublac. Un autre prodige est celui dont il fut l'objet lorsque, tout jeune encore, étant allé puiser au lac il y tomba et fut sauvé, au commandement du bienheureux Père, par le moine Maur courant à pied sec sur les eaux. Il accompagna Benoît lors de sa retraite en Campanie et, dans sa vingtdeuxième année, fut envoyé en Sicile pour y défendre contre d'injustes déprédations les possessions et droits assurés par son père au monastère du Mont-Cassin. De grands et nombreux prodiges marquèrent sa route, et ce fut précédé de la renommée de sa sainteté qu'il parvint à Messine. Il fut le premier qui introduisit dans lîle la discipline monastique , en construisant non loin du port, sur le domaine paternel, un monastère où trente moines furent rassemblés.
lEN qui l'emportât sur lui en placidité douce, en humilité ; en prudence, gravité, miséricorde, perpétuelle tranquillité d'âme, il surpassait tout le monde. I.a
s. Placide et ses Compagnons, Mart. 42/
contemplation des choses célestes absorbait le plus sou-r vent ses nuits, ne s'asseyant un peu que lorsque s''imposait la nécessité du sommeil. Combien grand n'étaitpas son amour du silence ! fallait-il parler , tout son discours était du mépris du monde et de l'imitation de JésusChrist. Son zèle pour le jeûne était tel qu'il s'abstenait toute Tannée de chair et de laitage ; pendant le Carême, les mardi, jeudi et Dimanche, il se contentait de pain et d'eau fraîche, se passant les autres jours de toute nourriture. Il ne but jamais de vin, porta perpétuellement le cilice. Cependant si grands, si nombreux étaient les miracles de Placide, que leur éclat lui amenait en foule, implorant guérison, les malades non seulement du voisinage, mais encore de l'Etrurie et de l'Afrique ; toutefois il avait pris, dans son insigne humilité, l'habitude d'opérer au nom de saint Benoît ces divers miracles et de lui en attribuer le mérite.
S -A sainteté, ses prodiges favorisaient grandement les progrès de la religion chrétienne , quand, la cinquième année depuis sa venue
divinarum rerum contemplatione sa?pi5sime pernoctabat , paululum sedens, cum cum necessarius somnus oppressisset. Silcntii prsecipua cura ; ubi autem loquer/ dum esset, sermo omnis ad mundi despicientiam. Christique imitationem accommodatus. .Tejunium vero ita coluit, ut carne, omnique opère lactario, totis annis abstineret ; per Quadragesimam autem tertia, quintaque feria, et Dominica pane dumtaxat , frigidaque aqua contentus, caeteros dies sine ullo cibo traduceret. "Vinum bibit numquam. cilicium perpetuo gestavit. Tôt autem. tantisque Placidus miraculis coruscabat, ut non solum ex vicinis locis, sed ex Etruria et Africa asgroti ad eum sanitatis causa confluèrent ; quamquam is ab insigni quadam animi humilitate, miraculis quae faceret omnibus, sancti Benedicti nomen, meritaque prœtender.» solitus erat.
/ ^ IM igitur sanctitatis Vv exemplo et miraculorum magnitudine rem christianam augeret , quinto anno postquam in
42 s Le Temps après la Pentecôte.
Siciliam venit, subita Sarracenorum irruptione cum liutychio et Victorino fratribus, Flaviaque sorore virgine (qui forte per eos dies ad fratrem visendum Roma eo usque contenderant) , nccnon Donaiû, Fausto, Firm-itoque diacono, monachisque triginta noctu psallens in ecclesia opprimitur. Ex quibus Donatus capite illico cœsus est : reliqui ante Manucham archipiratamducti, cum se idolis cultum ullum adhibere constanter negarent, cœsi virgis.manibus pedibusque vincti sine ullo cibo contruduntur in carcerem, ac insuper quotidie flagellis concidunlur. Sed divinitus sustentati, post raultos dies rursus ad tyrannum adducuntur, atquc in eadem fide constantes, iterum ac saspius affecti vcrberibus. nudi, capite demisso suspenduntur , ingentique fumo os eorum obruitur. Qui cum omnium opinione mortui relicti fuissent, postridie vivi, sanatis mirabiliter vulneribus reperti sunt.
EINDE Flaviam virginem , scparatim
en Sicile, eut lieu une irruption subite de Sarrasins. Or, •1 se trouva que dans ces mêmes jours Eutyhius et Victorinus, frères de Placide, avec sa sœur la vierge Flavia, étaient arrivés de Rome pour lui faire visite ; les barbares, surprenant l'église du monastère pendant l'office de nuit, s'emparèrent d'eux, ainsi que de Donat, de Fauste, du diacre Firmat et des 'trente moines. Donat eut aussitôt la tête tranchée. Les autres, amenés devant Manucha le chef des pirates, furent sommés d'adorer ses idoles ; ce qu'ayant sans faiblir refusé de faire, on les jeta pieds et poings liés en prison sans aucune nourriture, après les avoir frappés de verges, et avec ordre de les frapper tous les jours. Mais Dieu les souti t ; lorsque après beucoup de jours on les ramena au tyran, leur constance dans la foi fut la même ; de nouveau flagellés à plusieurs reprises, on les suspendit nus la tête en bas au-dessus d'une fumée épaisse, pour les étouffer. Chacun les croyait morts ; le lendemain , ils reparaissaient pleins de vie, miraculeusement guéris , sans aucune blessure.
ALORS le tyran s'en prit séparément à la vierge
s. Placide et ses Compagnons, Marr. 42 q
Flavia. et ne pouvant rien sur elle par menaces, il la fit suspendre nue par les pieds à une haute poutre. Mais comme il lui imputait à infamie cette épreuve : L'homme et la femme, dit la vierge, ont un seul Dieu pour créateur et auteur ; c'est pourquoi mon sexe ne me sera pas imputé près de lui à démérite, ni davantage cette nudité que je supporte pour son amour à lui qui, pour moi, ne voulut pas être seulement dépouillé de ses vêtements, mais encore attaché à une croix. Sur cette réponse Manucha furieux, après avoir repris contre elle le supplice des verges et de la fumée, ordonne qu'on la livre à la prostitution. Mais la vierge priait ; Dieu paralysa ceux qui voulurent 1 approcher, et les punit de douleurs subites en tous leurs membres. Après la vierge, ce fut au frère de soutenir l'assaut. Comme il dénonçait la vanité des idoles, Manucha lui fit briser à coups de pierres la bouche et les dents, puis commanda qu'on lui coupât la langue jusqu'à la racine ; mais le martyr n'en parlait pas avec moins de netteté et d'aisance. La colère du barbare s'accrut à ce prodige ; sur Placide, sa sœur et ses treres, renverses a terre, il ordonne qu'on entasse en
tyrannus aggressus, cum nihil aut terrendo, aut poUicendo proficeret . )ubet illam nudam pedibus alla ex trabe suspendi. Cui cum tyrannus insultans nuditatis turpitudinem exprobraret : Unus est, inquit virgo, maris femin?pque auctor conditorque Deus ; quare neque sexus. neque nuditas hcec fraudi mihi apud illum futura est, quippe quam pro illius amore sustineo. qui mea causa non nudari solum, sed cruci etiam affigi voluit Quo responso Manucha incitatus, virginem fustibus cresam, subjectoque fumo excruciatam lenonibus constuprandam tradidit. Virgine autem Deum deprecante, divinitus factum est, ut quotquot eam attingere vellent, subito membrorum omnium dolore, stuporeque corriperentur. Postea Placidum virginis fratrem tvrannus invadit, eique idolorum vanitatem arguenti os dentesque lapidibus contundi. linguamque radicitus abscindi jubet. Sed cum nihilominus ille avulsa lingua clare et expedite loqueretur, ipso miraculo magis furens barbarus, Placidum cum
4^^o Le Temps après la Pentecôte.
sorore, ac fratribus, immanibus anchorarum molarumque ponderibus obrui resupinos itnperat Cumque ex iis etiam tormentis integfri evasissent, ad extremum ex una Placidi familia sex et triginta in portus Mamertini littore, capitibus abscissis mart^'rii palmam cum duce suo, et aliis etiam plunbus retulere, tertio nonas octobf's, anno salutis humanae quingeniesimo trigesimo nono. Horum omnium corpora post aliquot deinde dies, Gordianus monachus ex eodem monasterio fuga elapsus, intacta cum reperisset, cum lacrymis sepelivit. Tyranni autem non multo post ultricibus maris undis absorpti crudelitatis suœ pœnas dederunt.
pLACiDE, mon très doux fils, pourquoi te pleurerais-je?Tu ne m'as été enlevé que pour être à tous. Je veux rendre grâces pour ce sacrifice du fruit de mon cœur offert au Dieu tout-puissant *. » Ainsi parlait, à la nouvelle du triomphe de ce jour, Benoît, le père de votre âme, mêlant ses larmes et sa joie. Il devait vous survivre de peu, assez toutefois pour, de lui-même, compléter sépars^-
poids énorme des ancres et des meules, sans pourtant arriver davantage à leur nuire. Enfin, de la seule famille de Placide trentesix martyrs eurent la tête tranchée avec leur chef, sur le rivage du port de Messine ; ils remportèrent la palme avec beaucoup d'autres, le trois des nones d'octobre, l'an du salut cinq cent trenteneuf. Quelques jours plus tard. Gordien, moine de ce même monastère , échappe par la fuite, retrouva tous les corps intacts et les ensevelit avec larmes. Quant aux barbares, ils furent peu après engloutis par les ondes vengeresses de la mer en punition de leur cruauté.