L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 58)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

5. Placide et ses Compagnons, Mart. 4^1 tions et déchirements en dirigeant vers le lointain pays de France le compagnon de vos jeunes années. Maur, qui de si longtemps ne devait pas vous rejoindre au ciel. La charité ne cherche pas ses intérêts ' ; et cest en s'oubliant et se perdant pour Dieu, qu"elleles trouve. Placide a disparu. Maur s'éloigne, et Benoît va mourir : c'est au mcment où l'humaine prudence eût estimé l'œuvre du patriarche à jamais compromise, qu'affermissant ses racines elle étend sur le monde entier ses rameaux. Si le grain de froment ne tombe à terre et ne meurt, il reste seul : mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit -. Comme autrefois le sang des martyrs était une semence de chréfiens ^^ il multiplie les moines à cette heure

Soyez béni, ô Placide, bien au delà de l'Italie qui vous donna naissance, de la Sicile qui vit vos combats ; soyez béni pour les épis sans nombre, moisson immense, sortis du grain de choix tombé aujourd'hui en terre : dans votre immolation, les analogies de la foi nous permettent de voir le secret du succès de la mission monastique accomplie par Maur. Ainsi, malgré la diversité grande et l'inégale longueur de vos sentiers, restezvous unis pour le Maitre et Père dont vous étiez la joie dans la sainte Vallée ; l'heure venue, des hauteurs du Cassin, il n'hésita pas devant le sacrifice plénier que lui demandait le Seigneur; c'est pour cela que du ciel, aujourd'hui, il voit justifiées pleinement les

I. I Cor. xni, 3. — 2. Johan. xii, 24-25. — 3. TerTULLiAN. Apo.Ioget. L.

432 Le Temps après la Pentecôte.

espérances qu'il tondait sur tous deux.

Daignez, ô Placide, ne cesser noint de vous intéresser à l'extension du règne du Christ sur terre, aux progrès de la vie parfaite en l'Eglise, à la diffusion par le monde de cette famille monastique dont vous êtes la gloire. Les noviciats vous sont confiés en divers lieux : au souvenir de la formation privilégiée dont vous eûtes l'insigne avantage, veillez sur les aspirants de la rneilleure part. A eux surtout s'applique le mot de l'Evangile : Si vous ne devene:{ comme de petits enfants, vous n'entrere:{ pas dans le royaume des deux *, ce royaume des cieux qui consiste dans la possession anticipée de Dieu ici-bas par la vie d'union à laquelle conduit la voie des conseils. Puissent-ils rappeler aux Anges votre humble et douce simplicité, reconnaître la maternelle sollicitude à leur endroit de la sainte Religion par la filiale docilité qui répondit chez vous à la spéciale tendresse du législateur des moines. Puissent-ils, malgré la défaveur du monde, croître en nombre comme en mérite, à l'honneur de Dieu !

Les épreuves de l'heure actuelle doivent préparer la phalange monastique, l'état religieux entier, aux épreuves de lavenir. C'est autour de lui que se grouperont les martyrs des derniers temps, comme firent près de vous les chrétiens de .Messine, et vos deux frères, et cette héroïque Flavia si vraiment digne d'être appelée deux fois votre sœur. Puisse donc la troupe délite serrer ses rangs, rester indissolublement unie, pour redire

I. Matth. xviii, 3.

s. Placide et ses Compagnons , Mart. 4.33

d'une seule voix aux persécuteurs de l'avenir comme à ceux du présent : « Faites ce que vous avez résolu ; car nous n'avons qu'une âme, qu'une foi, qu'une manière de vivre i. »>

I. Acta S. Placidi et Soc. cap. v.

ARMi les diverses familles religieuses, il n'en est point que l'Eglise tienne en plus haute estime que celle des Chartreux ; les prescriptions du Corps du droit établissent que de toutes autres on peut passer à celle-ci sans déchoir <• Et cependant il n'en est pas dont la part semble moindre aux services multiples où se consume ici-bas le zèle des enfants de Dieu. Ne serait-ce point une nouvelle preuve, et non la moins démonstrative, que le zèle extérieur, si louable qu'il soit, n'est pas tout, n'est pas le principal devant le Seigneur? L'Eglise, c'est là sa fidélité, apprécie toutes choses au point de vue des préférences de l'Epoux ; or. en effet, le Seigneur estime ses élus beaucoup moins en proportion de l'activité de leur vie, que de la perfection cachée de leurs âmes, cette perfection qui se mesure à l'intensité de la vie divine et dont il est dit : Soyc^ parfaits, Comme votre Père céleste est parfait -, C'est de cette vie divine qu'il est dit" aussi : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu 3. L'Eglise donc, considérant la solitude, le silence du Chartreux,

I. Cap. Viam ambitiosx, I, tit. VIII Extrav. com.

Lib. in. — 2. Matth. y. 4«. — 3. Col. m, 3.

Saint Bruno, Confesseur. 43^

son abstinence jusqu'à la mort, sa liberté de vaquer à Dieu, dégagé -pleinement des sens et du monde, y voit la garantie d'une perfection qui peut se rencontrer ailleurs, mais lui paraît ici plus assurée 1. Dès lors, si étendu que se révèle chaque jour le champdu labeur, si impérieuses que se fassent les exigences de la lutte, elle n'hésite pas à couvrir de la protection de ses lois, elle favorise des plus augustes encouragements quiconque est appelé par la grâce au désert.

N'est-ce pas dans les jours où tout effort apparaît vain poui arrêter le monde sur la pente des abîmes, qu'il est urgent de se replier sur Dieu ? L'ennemi le sait : au contraire de TEglise, la première loi qu'il impose aux sociétés perdues est d'interdire l'accès de la voie des conseils et d'étouffer toute vie d'adoration, d'expiation, de prière ; car il n'ignore pas qu'une nation prosternée dans la personne des meilleurs de ses fils, si voisine qu'elle paraisse du terme fatal, peut se reprendre à espérer encore.

Ce n'est point autrement qu'on vit, au onzième siècle, notre Occident neutraliser les germes de mort qu'il tenait du dixième. S'il fut un temps où il sembla que le cloître, loin d'élargir ses avenues, dût bien plutôt verser jusqu'au dernier de ses habitants dans la milice active de l'Eglise, c'est à coup sûr l'époque où la chair, victorieuse de l'esprit, affichait ses triomphes au milieu du sanctuaire lui-même, où César et Satan, l'un

I. SuAREZ, De Religione, Tract. IX, Lib. Il, cap. iv,

4-96 Le Temps après la Pentecôte.

pour l'autre, tenaient asservis les pasteurs des peuples. Pourtant alors, non seulement Cluny nourrit dans ses murs les forces vives de la chrétienté, mais Camaldoli, puis Vallombreuse, la Chartreuse aujourd'hui. C\- teaux entin se fondent, et s'affirment comme ayant pour titre uniquement l'urgence qui s'impose d'oftrir à divers degrés, dans le monachisme même, une retraite plus profonde aux âmes affamées d'immolation et de pénitence. Le monde cependant, loin de crier à l'abandon, inscrit en place glorieuse parmi ses libérateurs les noms des Romuald, des Jean Gualbert, des Bruno, des Robert de Molesmes. Aussi ce siècle fut grand dans l'histoire; grand par la foi, par l'énergie qui, s'inspirant de la foi, sut appliquer le fer et le feu aux plaies vives de l'humanité, par la droiture avec laquelle, tidèle encore aux lumières de la foi. il reconnut à l'expiation le premier rôle dans le dénouement de la terrible crise ; représentée par ses membres d'élite aux pieds de la Divinité, la société retrouva consistance à cette source unique de l'être et de la vie pour toute créature.

Cette fête est donc l'hommage de la terre à l'un de ses bienfaiteurs insignes. L'espace manque pour rien ajouter a la notice que l'Eglise nous donnera de sa vie. Que le lecteur qui le pourra supplée lui-mcme à la trop grande brièveté de ces lignes, en recourant aux œuvres du Saint ; à ses lettres, toutes pénétrées des parfums de la solitude, écrites dans le beau stvle dont les moines de cette époque héroïque avaient le secret ; à ses commentaires de l'Apôtre, des Psaumes surSaint Bruno, Confesseur

tout, dune si claire concision, dans lesquels partout son amour et sa.science nous révèlent Jésus ou l'Eglise.

La lettre, ou rouleau des morts, qui, selon l'usage de ces temps, avait été portée d'églises en églises, notifiant son glorieux trépas, était revenue au point de départ chargée des témoignages de la vénération universelle. Néanmoins les disciples de Bruno se montrèrent plus soucieux d'imiter sa sainteté, que de la faire reconnaître authentiquement par le Siège apostolique. Ce fut quatre siècles seulement après son passage au ciel que, sans procédure et sur la seule évidence de la cause, Léon X autorisa les Chartreux à rendre un culte public à leur Père ; cent ans plus tard, en 1622, Grégoire XV étendit sa fête au monde entier.

Voici la Légende que lui jourd'hui la sainte Liturgie

consacre auBRUNO, fondateur de la famille religieuse des Chartreux , naquit à Cologne. Il donna dès le berceau des marques de sa future sainteté. ^Vvec l'aide de la grâce divine, la gravité de ses mœurs lui fit éviter les légèretés du jeune âge; et telle était déjà sa vertu qu'on pouvait deviner en lui le père des moines et le restaurateur futur de la vie des anachorètes, es parents dont la vertu égalait la noblesse l'envoyèrent à Paris, où ses

ORUNoCarthus anae re^* ligionis institutor, Coloniœ Agrippinae natus est. Abipsis mcunab ilis spécimen fuiurse sanctitatis praeferens , morum gravitate puerilia illius œtatis, divina favente gratia, declinans adeo excelluit, ut jam inde monachorum pater vit^que anachoreticas futurus instaurator agnosceretur. A parentibus génère ac v rtute Claris, Lutetiam Parisio438 Le Temps après la Pentecôte.

rum tnissus, tantum ibi in philosophias ac theologiœ studiis profecit, ut doctoris ac magistri munus in utraque facultate sit adeptus : nec raulto p )st, ob egregias ipsius vînmes, ecciesiae Rhemensis canonicatu potitus.

ELAPSis aliquot annis, cum sex aliis familiaribus mundo renuntians, sanctumHugonem episcopum Gratianopolitanum adiit. Qui causa eorum adventus cognita, eosdemque intelligens esse, quos eadem nocte veluti septera stellas ad suos pedes corruentes in soranis viderai, montes suœdiœcesis asperriraos, quos Carthusianos appellant, illis concessit Illuc Bruno cum sociis, ipso Hugone comitante, secedens, cum per aliquot annos eremit c im vitam egisset,ab Urbano Secundo, qui ejusdem Brunonis discipulus fuerat, Romam accersitL.i-. Ej js consilio ac doctrina Pontifex, in tôt illis Ecciesiae calamitatihus, per aliquot annos usus est, donec Bruno, recusato Rhegiensi archicpiscopatu, discedendi facultatcm (ibtinuit.

progrès furent tels en philosophie et en théologie, qu'il obtint le titre de maître et de docteur dans l'une et l'autre faculté. Peu après, ses rares qualités lui firent conférer un canonicat dans l'église de Reims.

QUELQUES années s'écoulèrent et, renonçant au monde avec six compagnons, il vint trouver 1 évéque de Grenoble, saint Hugues A l'exposé du motif de leur arrivée, celui-ci reconnut en eux les Sept étoiles que dans son sommeil, la nuit précédente, il avait vues tomber h ses pieds; il leur donna pour retraite dans son diocèse les montagnes sauvages qu'on appelait la Chartreuse, et voulut lui-même les y conduire. Or, après plusieurs années de vie éréraitique en ce lieu, Bruno fut mandé à Rome par Urbain II, son ancien disciple. Dans les épreuves si nombreuses de l'E- glise en ces temps, ses conseils et sa science furent grandement utiles au Pontife durant plusieurs autres années ; mais l'archevêché de Reggio lui avant été offert, il le refusa et obtint l'autor.sation de se retirer.

Saint Bruno, Confesseur.

43 q

L'amour de la solitude le conduisit dans un désert de Calabre situé au territoire de Squillace. Roger, comte de Calabre, l'y découvrit un jour que, chassant, les aboiements de ses chiens l'amenèrent à la grotte où Bruno était en prières. Frappé de la sainteté du serviteur de Dieu, il l'entoura d'honneur dès ce jour lui et ses compagnons et pourvut à leurs besoins. Libéralité qui ne fut pas sans récompense. Comme, en effet, Roger assié eait Capoue, un officier de garde, nommé Sergius, avait résolu de le trahir; mais Bruno, qui vivait encore dans le même désert, apparut au comte qui dormat, lui découvrit tout et le délivra du péril imminent. Enfin, plein de vertus et de mérites, non moins illustre p r sa sainteté que par la renommée de sa science, le bienheureux s'endormit dans le Seigneur, et on l'ensevelit dans le monastère de saint Etienne construit par Roger lui-même. C'est là qu'on l'honore encore aujourd'hui.

IGiTUR solitudinisamore eremum quamdam apud Squillacum in Calabriae iînibus petiit. Quo in loco, cum ipsum orantem Rogerius cornes Calabriœ inter venandum, latrantibus ad illius speluncam canibus, reperisset , sanctitate viri permotus, illum ac socios fovere et colère impense cœpit. Nec liberalitas sine praemio fuit. Cum enim idem Rogerius Capuam obsideret, eumque Sergius quidam excubiarum magister prodere statuisset, Bruno adhuc in dicta eremo vivens. in somnis illi omnia aperiens, ab imminenti periculocomitem liberavit. Tandem virtutibus ac meritis plenus, nec sanctitate minus quam doctrinas fama clarus, obdormivit in Domino, sepultusque est in monasterio sancti Stephani, ab ipso Rogerio constructo, ubi hactenus honorifice colitur.

"DÉNissEZ, ô Bruno, la reconnaissante allé^ gresse des enfants de Dieu. C'est de tout cœur qu'ils souscrivent au jugement de l'Eglise leur Mère, lorsque parmi les beaux

4-t-o Le Temps après la Pentecôte.

arbres aux fruits savoureux ^ qui remplissent le jardin du Seigneur, elle ne cache pas ses prédilections pour ceux dont l'ombre silencieuse attire de préférence l'Epoux sur terre. Indique ■^-moi, ô vous que chérit mon âme, le lieu de votre repos, de peur que je ne m'égare en suivant les troupeaux de vos compagnons ^. C'est la voix de l'Epouse au Cantique sacré. Et sous le charme de la divine réponse exaltant la meilleure part, vous-même mêlez votre voix au concert de l'Eglise et du Seigneur, disant : « Solitude, silence du désert ; allégresse cachée, biens ignorés de la foule, mais connus des vaillants ! C'est le lieu de la culture intense des plants des vertus, où labeur et repos ne sont qu'un et s'alimentent des fruits du paradis. Là, l'œil acquiert ce regard qui blesse le cœur de lEpoux ^, cette pureté qui voit Dieu *. Là est Rachel en sa beauté, plus aimée de Jacob que Lia, quoique moins féconde ; et ses deux fils, Joseph et Benjamin, sont les préférés de leur père '^. »

Vos fils gardent chèrement, dans le calme de leurs traditions, ce privilège des parfaits que l'Eglise ne cesse point "de leur reconnaître en nos jours enfiévrés. Simple comme eux tous est l'histoire de leur Ordre, où le surnaturel qui pourtant la remplit semble se garder lui-même du merveilleux et du miracle, où c'est à peine si la sainteté de quelques-uns se détache par l'expresse volonté de Dieu sur l'héroïsme de l'ensemble. MainI. Gen II, 9. — 2. Tant. I, 6. — 3. IhiJ. iv. g. —

4. Matt. V, 8. — 5. Bruno, Epist. ad RaJulpfium.

Saint Bruno, Confesseur

tenez, ô Bruno, vos enfants dans cet esprit \ qui fut si bien vôtre ; faites que nous mettions \ à profit l'enseignement- qu'ils nous donnent, j Car vraiment semblent-ils avoirpour mission \ de redire silencieusement au monde avec l'Apôtre : <« En ce qui touche les dons spiri- I tuels, je vous montre de toutes voies la plus | excellente 1. Quand, sans la charité, je | parlerais toutes les langues des hommes et des anges, quand je serais prophète et connaîtrais tous les mystères et posséderais toute science, eussé-je sans la charité la foi | qui transporte les montagnes, irais-je sans la charité jusqu'à donner tous mes biens pour • nourrir les pauvres, jusqu'à livrer mon corps au feu : rien ne me sert. Langues, science, j prophétie, tout l'imparfait disparaîtra ; la charité demeure toujours 2. Ne jugez pas des j choses comme les enfants : soyez par- j faits 3. » ' !

I. I Cor. xn, I,

3i. — 2. Ibid. XIII. 1-3,

y y y y y y y y y y y /y yy y y y y y y y y

uccEssEUR de Silvestre, le Pontife de la Paix, Marc est honoré de temps immémorial en ce jour Au témoignage de Damase, ses vertus ne rappelèrent pas moins que son nom lui-même le second des Evangélistes *. Il occupa huit mois seulement le premier Siège, continuant d'organiser la victoire récente de l'Eglise. Rome lui dut deux sanctuaires nouveaux. L'évèque d'Ostie, consécrateur attitré des Pontifes romams, reçut de lui, pour relever un si haut privilège, Tusage du Pallium. dont c'est ici la première mention dans l'histoire. Ce pontificat vit la mort d'Arius. Constantin abusé venait d'ordonner la réhabilitation de 1 homme par qui l'enfer, au lendemain du triomphe sur l'idolâtrie, prétendit convaincre l'Eglise de n'adorer dans le Verbe qu'une créature. L'hérésiarque suivi de ses partisans, parcourait en vainqueur les rues de Constantinople; il s'apprêtait à forcer les portes de la basilique où, jeûnant et pleurant avec l'évèque samt Alexandre, les ndèles suppliaient

Saint Marc, Pape et Confesseur. 448

Dieu d'écarter la profanation Soudain, saisi d'un tremblement ignominieux. Arius est contraint de gagner un- lieu secret où ses adulateurs le trouvent peu après étendu à terre, les entrailles répandues Mort de Judas! n'avait-il pas lui aussi livré le Fils de Dieu aux discussions de la foule, aux moqueries des superbes, aux contradictions du prétoire ?

Entre les Martyrs dont la mémoire revient aujourd'hui chaque année, Marcel et Apulée rappellent le souvenir du premier des Papes. Disciples d'abord de Simon le Magicien, les miracles du Prince des Apôtres arrachèrent leur bonne foi aux tromperies des prestiges de son vil antagoniste ; c'est jusqu'au sang qu'ils restèrent fidèles au seul vrai Dieu qu'annonçait Simon Pierre.

Saint Serge compte en Orient parmi les plus glorieux témoins du Seigneur II souffrit dans la dixième et dernière persécution avec son compagnon, saint Bacq. soldat comme lui des armées romaines en Syrie Telle fut la gloire de son tombeau, qu'une ville, devenue bientôt épiscopale et métropolitaine, s'éleva à l'entour sous le nom de Sergiopolis. La voix de l'Occident s'unit de bonne heure au concert d'hommages qui montait vers les saints Martyrs. Rome leur dédia une église. Saint Serge d'Angers, fondé par Clovis II, continue d'attester la vénération pour eux des Francs nos pères.

prières :

exaucez nos ( T par 1 intcrces- | I

JXAUDI, Domine, pre< CCS nustras, et inter444 ^^ Temps après la Pentecôte.

ven'ente beato Marco, Confessore tuo atque Pontifice, indulgentiam nobis tribue placatus et pacem. Per Dominum.

sion du bienheureux Marc, votre Confesseur et Pontife, accordez-nous le pardon et la paix dans votre miséricorde. Par Jésus-Christ.

SANCTORLM Martvrum tuorum nos, Domine, Sergii, Bacchi, Marcelli et Apuleii beata mérita prosequantur : et tuo semper faciant amore ferventes. Per Dominum.

I.J LISSENT, Seigneur, nous i profiter les mérites bienheureux de vos saints Martyrs Serge, Bacq, Marcel et Apulée ; qu'ils nous obtiennent d'être toujours fervents dans votre amour. Par Jésus-Christ.

Memor ero tui, Jiistina vir^o. C'est l'accla'^mationque Venise faisait graver sur les monnaies de la république au lendemain du triomphe de Lépante : Vierge Justine, votre soiivoiir sera toujours présent à yna pensée ! En ce jour de victoire, la Martyre montée quinze siècles plus tôt, le vu octobre, aux cieux, avait uni la force de ses prières à la puissance redoutée du Lion de saint Marc, et la Seigneurie proclamait Justine sa seconde patronne devant Dieu Mais Lépante n'est pas le seul titre de la vierge à la reconnaissance du monde.

Déjà sa ville natale avait vu la tombe qui gardait ses restes précieux exhaler de si purs parfums, que l'élite des fils de saint Benoît s'était groupée autour d'elle. Parti de SainteJustine de Padoue, le grand mouvement dû à l'initiative du vénitien Louis Barbo * arraLe vij Octobre.

chait l'Ordre monastique aux plus désastreuses conséquences de l'asservissement où l'avaient plongé les commendes séculières, et lui rendait jusque sur le Cassinune partie de son antique splendeur.

Honneur donc à ce jour de salut pour le peuple saint ! Gloire à celle par qui les cieux ont exaucé la supplication de la terre, en lui envoyant leur rosée !

ODiEU, qui nous réjouissez par cette solennité annuelle de la bienheureuse Justine, votre Vierge et votre Martyre ; faites-nous la grâce d'imiter par une sainte vie les exemples de celle à qui* aujourd'hui nous rendons nos devoirs. Par JésusChrist.

UEUS, qui nos annua beatas Justinae Virginis et Martyris tua? solemnitate laetificas : da, ut quam veneramur officio, etiam piae conversationis sequamur exemplo. Per Dominum.

LE même jour, au Martyrologe romain, commémoraison de Notre-Dame de la Victoire, établie dans les circonstances rapportées au premier Dimanche de ce mois. Si. en effet, la Vierge des vierges s'est donné la gracieuse Martyre de Padoue pour compagne au triomphe de Lépante, à Marie pourtant revient sans conteste l'honneur principal de cette journée II est donc expédient de renouveler notre hommage à la Reine du Très Saint Rosaire, en l'anniversaire précis qui la vit délivrer à ce titre la chrétienté. Nous le ferons, en lui offrant ces trois Hymnes de son Office rappelant les trois séries des mystères joyeux, douloureux et glorieux qui composent

44^> I^c Temps après la Pentecôte.

le Rosaire, et que résume si suavement l'Hymne des secondes Vêpres de la fête, donnée plus haut '.

CŒLESTIS aulx Nuntius, Arcana pandcns Xuminis, Plenam salutat gratia Dei Parentem Virginem

Virgo propinquam sanguine

Matrem Johannis visitât,

Qui clausu alvo gestions

Adesse Christum nuntiat.

Verbum , quod ante

sascula

E mente Patris prodiit,

E Matris alvo Virginis

Mortalis infans nascitur.

Templo puellus siNtiLegique paret Legifer, Hic se Redempor paupere Pretio redemptus immolât.

LE messager de la cour céleste, révélant les mystères de la Divinité, salue pleine de grâce la Vierge qui doit enfanter Dieu.

La Vierge fait visite à la mère de Jean, sa parente ; Jean, captif encore au sein maternel, annonce par' ses tressaillements la présence du Christ.

Le Verbe qui procède de l'intelligence du Père avant les siècles, naît enfant et mortel des entrailles d'une Vierge Mère.

On le présente au temple en son bas âge, le Législateur se soumet à sa loi : le Rédempteur, racheté du prix des pauvres, s'offre lui-même au sacrifice.

I . Page 38l .Les quatre Hymnes sont du xviii* siècle.

Avec quelques légères variantes, elles eurent pour auteurs, celle des secondes Vêpres le Dominicain Eustache Sirena, les trois autres ici données le Maître du Sacré Palais Thomas Ricchini.

.c vij Octobre.

Voici que la Merc, qui déjà le pleurait comme perdu, retrouve son Fils, pleine d'allégresse : il expliquait aux docteurs ce qu'ils ignoraient.

O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et 1 Esprit divin, dans les siècles éternels !

Amen.

Qucm jam dolebat

perditum,

Mox laeta Mater invenit

lîjnota doctis mentihus

Edisserentem Filium.

Jesn, tibi sit gloria, Qui natus es de Virgine, Cum Pâtre et almo

Spiritu In sempiterna saecula. Amen.

SUR la montagne des Oliviers, le Rédempteur prie prosterné ; il est triste, il se trouble, il défaille dans une sueur de sang.

Le traître accomplit son œuvre ; Dieu par violence est entraîné aux châtiments ; des liens qui l'enserrent il subit la dureté ; les fouets font couler son sang.

Un haillon de pourpre est sur ses épaules ; une couronne dérisoire, tressée d'épines acérées, est le diadème du Roi de gloire.

Sous la croix trois fois lourde il est en sueurs, haletant, il tombe ; mais, de force, il faut que lui-même il

r

monte olivis consito Redemptor orans ,

procidit, Mœret, pavescit, déficit, Sudore manans sanguinis.

A proditore traditus Raptatur in pœnas Deus, Durisque vinctus neribus Flaeris cruentis cseditur.

Intexta acutis sentibus, Corona contumeliae, Squallenti amictum purpura, Regem coronat glorije.

Molis crucem ter arduae, Sudans, anhelans co:> cidens,

44^ Le Temps après la Pentecôte.

Ad montis usque verticem Gestare vi compellitur.

Confixus atro stipile

Inter scelestos innocens,

Orando pro tortoribus,

Exsanguis efflat spiritum.

Jesu, libi sit gloria. Qui natus es de Virgine. Cum Pâtre et almo Spiritu in sempiterna sa?cula. Amen.

la porte au sommet du mont.

On le cloue au gibet sinistre, lui sans tache, entre des scélérats ; il prie pour ses bourreaux, et rend l'àme avec la dernière goutte de son sang.

O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l'Esprit divin, dans les siècles étern-^ls !

Amen.

I AM morte victor obruta

J Ab inferis Christus

redit, Fractisque culp» vinculis, Cœli recludit limina.

Visus satis mortalibus Ascendit ad cœlestia, Dextrœque Patris assidet Consors paternaî gloriie.

Quem jam suis promiserat, Sanctum daturus Spiritum, Linguis amoris igneis Mœstis alumnis impluit.

Soluta carnis pondère

I A mort est terrassée, le

1^ Christ revient des enfers ; il a brisé les liens de nos péchés, dégageant le chemin des cieux.

Assez longtemps il s'est laissé voir aux mortek, il monte aux célestes demeures où, partageant la gloire du Père, il s'assied à sa droite.

Il dégage sa promesse aux disciples, il leur envoie l'Esprit-Saint ; c'est sur les siens en deuil une pluie de langues de feu qui les embrase d'amour.

Laissant Je poids de la

Le vij Octobre.

mortalité, la Vierge est enlevée par delà les nues ; elle est accueillie par l'allégresse du ciel, par le chant des Anges.

Douze étoiles ceignent le front de l'auguste Mère ; son trône est près de celui de son Fils : elle commande à toutes créatures.

O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l'Esprit divin, dans les siècles éternels !

Amen.

Ad astra Virgo tollitur. Excepta coeli jubilo. Et Angelorum canticis.

Bis sena cingunt sidéra Almse Parentisverticem: Throno propinqua Filii Cunctis creatis imperat.

Jesu, tibi sit gloria. Qui natus es de Virgine, Cum Pâtre et almo Spiritu In sempiterna saecula. Amen.

Seigneur, qui vous a ainsi traité ? — Ceux qui me méprisent et oublient mon amour. " Première révélation du Fils de Dieu à Brigitte de Suède. François d'Assise, levant Fétendard de la Croix sur le monde, avait annoncé la rentrée du Christ en la voie douloureuse : du Christ, non par lui-même, mais dans l'Eglise, chair de sa chair i. Combien l'annonce était justifiée, Brigitte l'éprouva dès l'aurore de ce fatal siècle quatorzième avec lequel elle devait grandir, et où tous les désastres, amenés par tous les crimes, fondirent à la fois sur notre Occident.

Née l'année même où, valet d'un nouveau Pilate, Sciarra Colonna souffletait le Vicaire de THomme-Dieu, son enfance voit se multiplier les défaillances livrant l'Epouse aux mépris de ceux qui oublient l'Epoux. La chrétienté n'a plus de Saints qu'on puisse comparer à leurs grands devanciers ; on dirait qu'au siècle précèdent, les races latines ont épuisé leur sève en Heurs : où sont les fruits que promettait la terre ? La vieille Kurope n'a plus qu'affronts pour le Verbe ; cette fête, apparition de Jésus dans la froide Scandinavie,

Sainte Brigitte, Veuve.

marque- t-elle donc la fuite de l'Epoux loin du centre habituel de ses prédilections ? C'est en la dixième année de Brigitte, que le divin chef de l'Eglise sollicite sous les traits de l'homme des douleurs asile en son âme; et c'est dans le même temps, que la mort de Clément V et l'élection de Jean XXII en terre étrangère vont consommer pour soixante-dix ans l'exil de la papauté.

Rome cependant, veuve de ses Pontifes, apparaît la plus misérable des cités dont elle fut la reine. Ses mes sont en pleurs ; car personne ne vient plus à ses solenyiités *. Mise à sac par ses fils, elle perd quotidiennement quelque débris de son antique gloire ; le meurtre ensanglante ses carrefours ; la solitude s'étend parmi les ruines de ses basiliques effondrées; les troupeaux paissent au pied des autels de Saint-Pierre et du Latran. Des sept collines l'anarchie a gagné l'Italie, transformant ses villes en repaires de brigands, ses campagnes en déserts. La France va expier dans les atrocités d'une guerre de cent ans la captivité du Pontife suprême.

Hélas ! captivité trop aimée : la cour d'Avignon ne redit pas le cantique des Hébreux sur les fleuves de babylone 2. Heureuse si, plus riche d'or que de vertus, elle n'ébranlait pour longtemps au milieu des nations le prestige du premier Siège. L'empire germanique, avec Louis de Bavière, a beau jeu pour refuser l'obéissance au protégé des Valois; les Fratricelles accusent d'hérésie le successeur de Pierre, tandis que, soutenu par les

452 Le Temps après la Pentecôte.

légistes du temps, Marsille de Padoue s'attaque au principe même du pontificat. Benoit XII néanmoins, découragé par les troubles d'Italie, abandonne la pensée qu'il avait eue de rentrer dans la Ville éternelle ; il fonde sur le rocher des Doms le château fameux, forteresse et palais, qui semble fixer pour jamais aux bords du Rhône le séjour du chef de la chrétienté. Le deuil de Rome, la splendeur d'Avignon sont au comble sous Clément VI, dont le contrat passé avec Jeanne de Naples, comtesse de Provence, acquiert définitivement à l'Eglise la possession de l'usurpatrice capitale. A cette heure, l'entourage du Pontife égale en luxe, en mondanité, toutes les cours du monde. La justice de Dieu déchaîne sur les nations le fléau de la peste noire. Sa miséricorde fait parvenir au pape Clément les avertissements du ciel :

« Lève-toi ; fais la paix entre les rois de France et d'Angleterre, et viens en Italie prêcher l'année du salut, visiter les lieux arrosés du sang des Saints Songe que, dans le passé, tu as provoqué ma colère, faisant ta volonté, non ton devoir; et je me suis tu. Mais mon temps est proche. Si tu n'obéis, je te deman. derai compte de l'indignité avec laquelle tu as franchi lous les degrés par lesquels j'ai permis que tu fusses exalté en gloire. Tu me rendras raison de la cupidité, de l'ambition qui, de ton temps, ont fleuri dans l'Eglise : tu pouvais beaucoup pour la réforme ; ami de la chair, tu ne l'as pas voulu. Répare ton passé par le zèle de tes derniers jours. Si ma patience ne t'avait ^ardé, tu serais descendu plus bas qu'aucun de les prédécesseurs. InSainte Brigitte, Veuve. 453

terroge ta conscience, et vois si je dis la vérité ^. »

L'austère message venait de cette terre d'aquilon où, depuis un demi-siècle, la sainteté semblait réfugiée. Brigitte de Suède, en qui la lumière prophétique croissait au milieu des honneurs que lui attirait sa naissance, l'avait écrit sous la dictée du Fils de Dieu, Malgré tant de reproches encourus, la foi du Pape était grande ; elle s'unit à la courtoisie du grand seigneur qu'était resté Pierre Roger sous la tiare, pour ménager près de sa personne un accueil plein d'égards aux mandataires de la princesse de Néricie. Mais, s'il promulgua le jubilé célèbre qui devait marquer ce milieu de siècle, Clément VI laissa lui-même passer l'année sainte, sans qu'on le vît prosterné devant ces tombeaux des Apôtres à la visite desquels il convoquait l'univers. La patience divine était lassée : Brigitte connut le jugement de cette âme ; elle vit son châtiment terrible, qui pourtant n'était pas celui de l'abîme, et que tempérait l'espérance 2.

Toute jusque-là aux intérêts surnaturels de son pays, Brigitte subitement voyait sa mission embrasser le monde. Vainement, par ses prières à Dieu, par ses avertissements aux princes, la grande maîtresse du palais de Stockholm avait tenté d'arracher la Suède aux épreuves qui devaient aboutir à l'union de Calmar. Ni Magnus II, ni Blanche de Dampierre qui partageait son trône, ne s'éI. BiRGiTT. Révélât. Lib. VI, cap. LXlil. — 2. Ibid. Lib. IV, cap. cxliv.

d^J. Le Temps après la Pentecôte.

taient appliqué les menaces de leur illustre parente : « J'ai vu le soleil briller avec la lune dans les cieux, jusqu'à ce que l'un et l'autre ayant donné au dragon leur puissance, le ciel pâlit, les reptiles remplirent la terre, le soleil glissa dans l'abîme et la lune disparut sans laisser nulles traces i. »

O Nord, la froideur criminelle du Midi t'avait valu d'augustes avances ; dans ces jours qui te furent donnés, tu n'as point su mettre à profit la visite de l'Epoux 2. Brigitte va te quitter pour toujours Elle fut à l'Homme-Dieu sa cité de refuge ; visitant Rome et l'habitant désormais, elle doit, en y ramenant la sainteté, préparer la rentrée du Vicaire du Christ en ses murs.

Labeur de vingt ans, où personnifiant la Ville éternelle, elle en subira les misères poignantes, en connaîtra toutes les ruines morales, en présentera les prières et les larmes au Seigneur. Apôtres, martyrs romains, titulaires des sanctuaires fameux de la péninsule, la veulent sans cesse à leurs autels trop longtemps délaissés ; tandis que, sous la dictée d'en haut, sa plume continue de transmettre aux pontifes et aux rois les missives de Dieu.

Mais l'horizon a semblé s'éclaircir enfin. Pendant que l'inHexible et juste Innocent VI réformais l'entourage du successeur de Pierre, Albornoz pacifiait l'Italie. En 1367, Brigitte transportée s'incline au Vatican sous la bénédiction d'Urbain V. Hélas ! trois ans n'étaient pas écoulés que, regrettant sa patrie terresI. BiRGITT. Révélât. I.ih Vlïl, cap. xxxi. — 2. LuC.

Saillie Brigitte, Veuve. 455

tre, Urbain derechef abandonnait les tombeaux des Apôtres La Sainte l'avait prédit : il ne revoyait Avignon que pour y mourir. Roger de Beaufort. neveu de Clément VI, lui succéda et s'appela Grégoire XI ; c'était lui qui devait mettre fin sans retour à l'exil et briser les chaînes de la papauté.

Cependant le temps de Brigitte va finir. Une autre moissonnera dans la joie ce qu'elle a semé dans les larmes ; Catherine de Sienne, lorsqu'elle n'y sera plus, ramènera dans la Cité sainte le Vicaire de l'Epoux. Quant à la vaillante Scandinave, toujours déçue dans ses missions sans que jamais ait fléchi son courage ou vacillé sa foi, l'Epoux, finissant avec elle en la manière qu'il commença, la conduit aux saints Lieux, témoins de sa passion douloureuse ; et c'est au retour de ce pèlerinage suprême que, loin de la terre de sa naissance, en celte Rome désolée dont elle n'a pu faire cesser le veuvage, il lui redemandera son âme. Fille de la Sainte, et sainte comme elle, une autre Catherine ramènera aux rivages de Scandinavie le corps de la descendante des seigneurs de Finstad.

Il fut déposé au monastère encore inachevé de Vadstena, chef-lieu projeté de cet Ordre du Sauveur dont le dessein, comme toutes les entreprises imposées à Brigitte de par Dieu, ne devait parvenir à terme qu'après sa mort. Presque simultanément, vingt-cinq ans plus tôt, elle avait reçu l'ordre de fonder et celui d'abandonner le pieux asile ; comme si le Seigneur n'en voulait évoquer à ses yeux la sereine tranquillité, que pour la crucifier d'autant mieux dans la voie si différente où il

4>fy Le Temps après la Pentecôte.

" entendait l'introduire à l'heure même. Rigueur de Dieu pour les siens ! souveraine indépendance de ses dons : ainsi déjà laissant la Sainte s'éprendre en ses premières années du beau lis, attribut des vierges, lui avait-il soudainement signifié que la fleur de ses prédilections était pour d'autres. En vain j'ai crié vers lui, disait le prophète au temps de la captivité qui figurait celle dont Brigitte avait à savourer toutes les amertumes ; en vain j'ai crié vers lui, et je l'ai supplié : il a repoussé ma prière; il m'a barré la route avec des pierres de taille, il a renversé mes sentiers '.

En prélude au récit liturgique de l'Eglise, rappelons que Brigitte s'envola vers la vraie patrie le 23 juillet iSyS; le viii octobre est l'anniversaire du jour où pour la première fois, au lendemain de la canonisation, la Messe de sainte Brigitte fut célébrée par Boniface IX 2, iMartin V confirma depuis les actes de Boniface IX en son honneur; il approuva comme lui ses Révélations ; vivement attaquées aux conciles de Constance et de Bàle, elles n'en sortirent que mieux recommandées à la piété des fidèles. On connaît également les indulgences précieuses attachées au chapelet qui porte le nom de la Sainte" par la faveur du Siège apostolique, elles sont fréquemment appliquées de nos jours aux chapelets ordinaires ; mais il est bon de rappeler que le vrai chapelet de sainte Brigitte se composait pour elle de soixanteI. Thren. m, 8, 9. — 2. 7 et 8 octobre r3Ql.

Sainte Brigitte, Veuve.

trois Ave Maria, sept Pater et sept Credo, en l'honneur des années présumées de NotreDame ici-bas. de ses allégresses et de ses douleurs. C'est cette même pensée d'honorer Marie qui lui fit déférer la supériorité à l'Abbesse, dans les monastères doubles de son Ordre du Sauveur.

BRIGITTE, née en Suède d'illustres et pieux parents, eut une vie très sainte. Comme sa mère la portait encore, elle fut à cause de son enfant sauvée d'un naufrage. Brigitte était dans sa dixième année, lorsqu'ayant entendu prêcher sur la passion du Seigneur, elle vit, la nuit suivante, Jésus en croix, couvert d'un sang fraîchement répandu, et qui s'entretenait avec elle de cette même passion. Depuis lors, la méditation des souffrances du Sauveur l'affectait tellement, qu'elle n'y pouvait penser sans verser des larmes.

|y4 ARlÉE à Ulf prince de Néricie. elle l'amena à imiter la piété de sa vie par ses exemples et la persuasion de ses discours. Elle mit tout son cœur h élever ses enfants, tout son zèle à secourir les pauvres et surtout les malades, qu'elle servait dans une maison destinée à cette fin, ayant coutume de laver et de baiser leurs pieds

r> IRGITTA in Suecia » > illustribus et piis parentibus orta, sanctissime vixit. Cum adhuc in utero gestaretur, a naufragio propter eam mater erepta est. Decennis post auditum de passione Domini sermonem, sequenti nocte Jesum in cruce, recenti sanguine perfusum, vidit, et de eadem passione secum loquentem. Quo ex tempore in ejusdem meditatione ita afliciebatur, ut de ea sine lacrimis cogitare deinceps numquam posset.

LFONI Nericise prin*- cipi in matrimonium tradita . virum ipsum ad pietatis officia, tum optimis exemplis, tum efficacibus verhis adhortata est. In filiorum educatione piissima; pauperibus. et maxime infirmis, domo ad id muneris dicata, inserviebat quam diligentissime,

^5<V Le Temps après la Pentecôte.

illorum pedes solila lavare et osculari. Cum autem una cum viro suo redirel Compostella, ubi sancti Jacobi Apostoli sepulchrum visitaverant, et Atrebati Uifo graviter aegrotarct, sanctus Dionysius Birgittaï noctu apparuit, et de mariti salute aliisque de rébus, quGe futurae crant, pr;traonuit.

VIRO Cisterciensi monacho facto, et paulo post defunctu, Birgitta, audita Christi voce in somnis, arctiorem vitae formam est agi^ressa Gui deiride arcana multa fuerunt divinitus revelata. Monasterium Vastanense sub régula sancti Salvatoris, ab ipso Domino accepta, instituit. Romam Dei jussu venit, ubi plurimos ad amorem divinum vehementer accendit.Inde Jerosolymam petiit, et iterum Romam. Q u a ex peregrinatione cum in febrim incidissct, gravibus per annum integrum alTlictata morbis, cumulata meritis. prnenuntiato mortis die, migravit in cœlum. Corpus ejus ad Vastanense monasterium translatum est : et miraculis illustrem Bonifacius Nonus

Comme elle revenait avec son mari de Compostelle, où ils avaient visité le tombeau cfe l'Apôtre saint Jacques, Ulf tomba gravement malade à Arras ; saint Denjs apparut alors une nuit à Brigitte, lui prédit le retour en santé du malade et d'autres événements à venir.

T t LF, s'étant fait moine \.^ sous la règle de Cîteaux, mourut peu après, et Brigitte entendit en songe le Christ qui lui demandait d'embrasser un genre de vie plus austère. Sa fidélité fut récompensée d'en haut par de nombreuses révélations. Elle fonda le monastère de Vadstena, sous la règle du saint Sauveur que le Seigneur luimême lui avait dictée. Elle vint à Rome par l'ordre de Dieu, et y embrasa beaucoup de monde des ardeurs de l'amour divin. Elle fit aussi le pèlerinage de Jérusalem ; et ce fut dans son voyage de retour à Kome que la fièvre la saisit. Après avoir supporté durant un an des souffrances aiguës, elle passa au ciel comblée de mérites, au jour qu'elle avait prédit. Son corps fut porté au monastère de Vadstena ; ses miracles déterminèrent Boniface IX à

Sainte Brigitte, ^^cuvc. 45 <j

la mettre au nombre des 1 in Sanctorum numerura Saints. ! retulit.

Cemme forte, appui de l'Eglise en des temps ^ malheureux, soyez bénie par tous les peuples à cette heure. Quand la terre, appauvrie de vertus, n'acquittait plus ses redevances au Seigneur suprême, vous fûtes le trésor dont la découverte aux extrêmes frontières ', ainsi que dit l'Ecriture, compensa l'indigence de plusieurs. Par vous, jadis suspect et délaissé ^, le septentrion connut les complaisances du ciel. Bientôt l'Esprit, sollicité par les Apôtres et les saints Martyrs, vous amenait aux plages que leur sang ne suffisait plus à féconder pour l'Epoux; vous apparûtes alors comme le navire apportant des lointains horizons nourriture et vie '■* aux contrées que désole la stérilité. A votre voix, Rome épuisée retrouva l'espérance; à votre exemple, elle expia les fautes d'où provenait son abandon; vos communes supplications lui ramenèrent, avec le cœur de l'Epoux, celui de son Vicaire ici-bas.

Mais votre part était celle de la souffrance et du labeur. Au jour où votre œuvre se consommait dans l'allégresse de tous, vous aviez quitté la terre ; pareille à ces héros de l'ancienne alliance saluant de loin les promesses dont la réalisation était pour d'autres, et confessant qu'ils n'étaient qu'étrangers et pèlerins sur la terre *. Comme eux, vous cherchiez une patrie ^, non celle que vous aviez

460 Le Temps après la Pentecôte.

quittée et où il vous restait loisible de retourner 1, mais la seule vraie, celle des cieux 2, Aussi Dieu se fait-il gloire d'être appelé votre Dieu ^.

De l'éternelle cité où finit votre exil *, gardez en nous le fruit de vos exemples et de vos enseignements. Malgré sa situation dimi ■ nuée, votre Ordre du Sauveur les perpétue dans les contrées qui le possèdent encore, puisse-t-il revivre un jour à Vadstena dans sa splendeur première. Par lui et ses émules, ramenez la Scandinavie à la foi si malheureusement perdue d'Anschaire son apôtre, d'Eric et d'Olaf ses rois martyrs. Enfin protégez Rome, dont les intérêts vous furent si spécialement confiés par le Seigneur ; épargnez-lui de connaître à nouveau la terrible épreuve j que votre vie se consuma à détourner.

1. Heb. XI, l5. — 2. Ibid. 16. — 3. Ibid. —4. Ibid.

,NNONCÉ par Brigitte, la voyante du Nord, Denys paraît comme le flambeau le plus brillant de cette constellation des mystiques sacrés qui illumine le Cycle à son déclin des premières lueurs de l'union éternelle. Bientôt, près de lui, nous saluerons Thérèse de Jésus, précédant Pierre d'Alcantara son guide; tandis que des ombres de sa nuit mystérieuse, Jean de la Croix s'élèvera le mois prochain dans la gloire, au voisinage de Gertrude la Grande.

L'Homme-Dieu commença par agir, avant de formuler sa doctrine ^ ; ainsi l'Eglise at-elle, dans son Année liturgique, multiplié les exemples donnés par les Saints, en attendant de codifier par la plume des Saints mêmes les lois de la sainteté. On dirait que, forte à ses propres yeux des résultats acquis, elle se repose maintenant dans la sécurité que donne l'expérience. Comme au Propre du Temps, dont celui des Saints est l'écho fidèle, elle laisse donc carrière à son désir de voir ses fils comprendre avec les Saints la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur du mystère supérieur à toute science, pour être eux462 Le Temps après la Pentecôte.

ynèmes enfin remplis de toute la plénitude de Dieu 1 . N"est-ce pas là l'œuvre bonne dont TApôtre implore en chacun de nous la consommation, pour ce dernier des jours 2 auquel l'évolution des semaines après la Pentecôte nous prépare désormais ? Justice parfaite, fruit de Tamour en son plein développement. Mais le développement de l'amour ne va pas sans celui de Vàmeen toute sagesse et intelligence spirituelle ^ ; et ce discememeyit du meilleur ■^j dont parle saint Paul, ne s'acquiert que dans le commerce des Saints ou l'étude de leurs œuvres o.

Or donc, initiateur incomparable, Denys

f)réside aujourd'hui l'assemblée fidèle. Avec 'Orient et l'Occident, faisons silence : parler convient au maître, écouter au disciple s.

« Toute grâce excellente, tout don parfait est d'en haut, et descend du Père des lumières'. Toute émanation de splendeur que la céleste bienfaisance laisse déborder sur l'homme, réagit en lui comme principe de simplification spirituelle et de céleste union, et par sa force propre, le ramène vers l'unité souveraine et la déifique simplicité du Père. Car toutes choses viennent de Dieu et retournent à Dieu ^.

« Par cela même qu'elles sont, les choses

I. Eph III, 18-TQ: Epître du xvi' Dimanche ap. la

Pentecôte. — 2. Philipp. i. 6-1 i; Epitre du xxii* Dim ap. la Pentec. — 3. Col. i, Q-14; Epitre du dernier Dim ap la Pentec. — 4. Philipp. I, lo. — 3. IHJ. m, 17 ; Epître du xxiii* Dim. ap. la Pentec. — 6. S. P. Benedicti Reç VI. — 7. Jac. i, 17. — S. Rom XI, 36 ; DiONVS. De cœlcsti nierarchia, I, 1, traduction Darbov.

s. Denys et ses Compagnons, Martyrs. 463

inanimées participent de Dieu, qui par la sublimité de son essence est l'être de tout , les choses vivantes participent de son énergie vitale, supérieure à toute vie ; les êtres raisonnaoles et intelligents participent de cette sagesse qui surpasse toute raison et intelligence. Les essences diverses sont d'autant plus proches de la divinité qu'elles participent d'elle en plus de manières *,

« C'est une loi générale que les grâces divines ne sont communiquées aux inférieurs flue par le ministère des supérieurs 2. L'indivisible Trinité, qui possède la divinité par nature, a établi la hiérarchie pour la déification de tous les êtres, soit raisonnables, soit purement spirituels. Car le salut n'est possible que pour les esprits déifiés 3.

« La déification n'étant que l'union et la ressemblance qu'on s'efforce d'avoir avec Dieu ^, le but de la hiérarchie est d'assimiler et d'unir à Dieu ^ : avant tout par l'éloignément absolu de ce qui est contraire à son amour ; par la science des vérités sacrées ; par la participation à la simplicité de celui qui est un et le banquet mystique de l'intuition 6.

M L'ordre de toute hiérarchie est donc que les uns soient purifiés et que les autres purifient, que les uns soient illuminés et que les autres illuminent, que les uns soient perfectionnés et que les autres perfectionnent ''.

I. DiONYS. De cœlesti hierarchia. IV, l, traduction

Darboy. — 2. Ibid. VIII, II. — ?. De ecclesiastica hierarchia, I. m, iv. — 4. Ibid. — 5. De cœlest. hier. III, II. — 6. De ceci. hier. I, lii. — 7. De cœlest, hier.

4^4 Le Temps après la Pentecôte.

Toute fonction qu'elle impose tend à la double fin de recevoir et de donner pureté, lumière, sainteté parfaite ^

« La première hiérarchie des esprits bienheureux participe au premier écoulement qui se fait des vertus de Jésus, suprême initiateur, et l'imite d'une façon plus relevée 2. A cette première hiérarchie obéit la deuxième ; celle-ci commande à la troisième ; et la troisième est préposée à la hiérarchie des hommes. Et ainsi, par divine harmonie, elles s'élèvent Tune par l'autre vers celui qui est le principe et la fin de toute belle ordonnance ^.

« Comme chaque hiérarchie comprend des puissances de trois degrés divers . chaque degré offre aussi ce merveilleux accord ; et l'on doit distinguer en toute intelligence humaine ou angelique des facultés correspondant aux trois ordres qui sont propres à chaque hiérarchie. C'est en traversant ces degrés successifs que les esprits participent, en la manière où ils le peuvent, à la pureté, à la lumière et à la perfection sans bornes. Car rien n'est parfait de soi : rien n'exclut la possibilité d'un progrès ultérieur, sinon celui qui est la perfection primitive et infinie *.

« Mais pour les bienheureuses essences qui habitent les cieux, qui n'ont rien de sensible et de corporel, ce n'est point par l'extérieur que Dieu les attire, et les élève aux choses divines ; il fait étinceler au dedans d'ellesmêmes les purs rayons et les splendeurs intelligibles de son adorable volonté. Par

I. De cœlcst. hier. "VII, 11. — 2. Ibid. — 3. Ibid.

X, I. — .\. Ibid. Il, III.

s. Denys et ses Compagnons, Martyrs. 465

contre, ce qui leur est ainsi départi directement et dans l'unité, nous est transmis, à nous, comme en fragments et sous la multiplicité de symboles variés i : dans les divins oracles ; dans les figures dont notre hiérarchie, se conformant à la nature humaine, enveloppe pour nous le mystère de la régénération divine et tous les autres saints mystères 2; dans l'ordonnance de l'univers, où reluisent les images et vestiges des idées divines 3.

« Or, si toutes choses parlent de Dieu aux hommes, aucune pourtant n'en parle bien ; il est accessible à l'entendement, à la raison, à la science; on le discerne par la sensibilité, par l'opinion, par l'imagination ; on le nomme enfin : et d'autre part, il est incompréhensible, ineffable, sans nom. Tout le révèle à tous, et rien ne le manifeste à personne^. Tout s'affirme de lui, comme cause universelle ^ , comme dépassant toute expression, tout s'en nie mieux encore *'.

« Et c'est pourquoi plusieurs, dans leur marche vers Dieu, non contents de ne s'attarder pas à ce point de départ des sens extérieurs qui s'impose à notre nature, s'élèvent plus haut que les opérations multiples du raisonnement et du discours. Comme les sens sont de trop lorsque l'âme s'applique aux choses intelligibles par l'entendement pur, la puissance intellectuelle devient elle-même mutile, lorsque l'âme divinisée se précipite,

XIII. — 6. De mystica Theologia, I-V.

4(j0 Le Temps après la Pentecôte.

ignorante sublime, oubliant tout, dans les abîmes de la sagesse insondable. L'adhésion simple des natures angéliques à celui qui dépasse toute connaissance, est devenue le propre de ces âmes ; émules des anges, elles ont atteint le but de luate hiérar'chie, en s unissant aussi pleinement qu'il est possible à Dieu '.

« Guide des chrétiens dans la sagesse sacrée, Trinité souverainement bonne, conduiseznous à cette hauteur où toute lumière est surpassée : obscurité qui rayonne en splendides éclairs et, ne pouvant être vue ni saisie, inonde cependant de la beauté de ses feux les esprits saintement aveuglés 2, »

Siérait-il de rien ajouter ? Remarque déjà faite 3 : en cette saison qui prépare le monde au suprême avènement de l'Epoux, l'Eglise elle-même modère sa voix. Combien mieux devons-nous l'imiter, aujourd'hui que le divin Aréopagite s'écrie sous le poids de son impuissance : « Nos locutions sont d'autant plus abondantes qu'elles conviennent moins à Dieu. A mesure que l'homme s'élève vers ies cieux, le coup d'oeil qu'il jette sur le monde spirituel se simplifie, et ses discours s'abrègent ; au voisinage du sommet, non seulement les paroles se font plus concises, mais le langage, mais la pensée même arrivent à faire défaut. Précédemment, notre discours allait s'étendant en proportion de la hauteur d'où il descendait : s'élevant de bas en haut,

I. De div. Nom. I, v ; IV, ix, xi ; VII, m ; XIII. m

-^ 2. De myst. Theol. I, i. — 3. Fête de la Décollation de S. Jean-Bapt., p. l'34.

s. Denys et ses Compagnons, Martyrs. 467

il doit se raccourcir d'autant et. parvenu au dernier terme, il cessera tout à fait pour s'aller confondre avec l'ineffable 1. »

Rome cependant va nous dire comment, venu d'Athènes en nos régions, le révélateur des célestes hiérarchies féconda de son sang généreux la semence répandue par lui dans la future capitale du pays des Francs. Riche de son très saint corps, l'humble bourgade devenue Saint-Denys en France l'emporta longtemps sur Lutèce, sa voisine, en renommée. Notre patrie rendait en gloire à son apôtre le dévouement qu'il lui avait montré; il sembla que, dans une inspiration chevaleresque, elle eût pris à tâche de compenser l'adieu qu'il avait dit pour elle aux grands souvenirs du sol natal. On sait l'immense concours du peuple au saint tombeau, et surtout la piété des rois. L'oriflamme, bannière du Martyr, fut leur étendard ; Montjoye Saint-Denys, leur cri de guerre sous tous les cieux où les conduisait la victoireComme, durant cette vie, ils ne quittaient point le royaume sans remettre sa garde au protecteur des lis de France en son abbaye, c'était encore à lui qu'au sortir de ce monde, on les voyait confier leurs restes mortels. Malgré de sacrilèges profanations, la nécropole auguste réserve à la terre, pour le dernier jour, un spectacle sublime : alors que sous les yeux d'Adrien césar et de ses préfets, le supplicié de Montmartre, le condamné qu'ils vouèrent à l'infamie, se lèvera de sa tombe escorté des trois dynasties fières de

468 Le Temps après la Pentecôte.

former sa cour en la résurrection, comme elles s'honorèrent de l'entourer dans la mort. Vos serviteurs sont honorés jusqu'à l'excès, ô

Le récit de l'Eglise romaine touchant saint Denys et ses Compagnons est conforme à celui de l'Eglise grecque en ses Menées, bien que le

III octoore soit pour celle-ci le jour de leur fête.

pvlONYSiLS Atheniensis, unus ex Areopagitis judicibus , vir fuit omni doctrinae génère instructus. Qui cum adhuc in Gentilitatis errore versaretur, eo die quo Christus Dominus cruci aflîxus est, solem prêter naturam defecisse aniinadvertens, exclamasse traditur: Aut Deus naturae patitur, aut mundi machina dissolvetur. Sed cum Paulus Apostolus veniens Athenas, et in Areopagum ductus, rationem reddidisset ejus doc tri net quam praedicabat. afllrmans Christum Dcyninum resurrexisse, et mortuos omnes i turos esse : cum alii muiti, tum ipse Christum credidit.

DENYS était d'Athènes, et l'un des juges de l'A-

réopage. Son instruction était complète en tout genre de science. Encore païen, on raconte que témoin de la miraculeuse éclipse de soleil arrivée le jour où fut crucifié le Seigneur , il s'écria : Ou le Dieu de la nature souffre, ou le système du monde se détruit. Paul étant donc venu à Athènes, et avant rendu compte de la doctrine qu'il prêchait dans l'Aréopage où on l'avait conduit. Denys et beaucoup d'autres crurent au Chri.st dont l'Apôtre annonçait la résurrection comme prémices de celle de tous les morts.

vitam rediDionvsius in

ITAQUE et baptizatus est ab Apostolo, et Atheniensium ecclesiœ

S.AiNP Paul le baptisa et lui remit le gouvernement de l'église d'Athènes. Venu

s. Denys et ses Compagnons, Martyrs. 46g

plus tard à Rome, il reçut du Pontife Clément la mission d'aller prêcher l'Evan^ gile en Gaule et pénétra jusqu'à Lutèce. ville des I arisiens, en la compagnie du prêtre Rustique et du diacre Eleuthère. 11 y convertit beaucoup de monde à la religion chrétienne, en suite de quoi le préfet Fescennius le fit battre de verges avec ses compagnons. Sa constance à prêcher la foi n'en étant nullement ébranlée, ils passèrent ensemble par le supplice du gril ardent et beaucoup d autres.

MAIS comme ils affrontaient avec courage et joie tous ces tourments, Denys, âgé de cent un ans. fut avec les autres frappé de la hache le sept des ides d'octobre. On rapporte de lui que prenant dans ses mains sa tête tranchée, il la porta l'espace de deux milles. Il a écrit des livres admirables et tout célestes, sur les Noms divins, la Hiérarchie céleste, la Hiérarchie ecclésiastique. la Théologie mystique, et quelques autres.

prœfectus. Qui cum postea Romam venisset, a Clémente Pontifice missus est in Galliam prœ- dicandi Evangelii causa. Quem Lutetiam usque Parisiorum R u s t i c u s presbyter, et Eleutherius diaconus prosecuti sunt : ubi a Fescennio praefecto, quod multos ad christianam religionem convertisset, ipse cum sociis virgis cassus est : cumque in praîdicatione christianae fidei constantissime perseveraret, in craticulam subjecto igné injicitur, multisque praeterea suppliciis una cum sociis cruciatur.

SED ea tormentorum gênera omnibus forti ac libenti animo perferentibus, Dionysius annum agens supra centesimum , cum reliquis securi percutitur septimo idus octobris. De quo illud memoriœ proditum est, abscissum suum caput sustulisse, et progressum ad duo millia passuum in manibusgestasse. Libros scripsit admirabiles , ac plane cœlestes, de divinis nominibus, de cœlesti et ecclesiastica hierarchia, de mvstica theologia, et alios quosdam.

47 o J^^ Temps après la Pentecôte.

ONNEUR à VOUS en ce jour de victoire! honneur au Docteur des nations qui vous reçoit comme sa très noble conquête au seuil de l'éternité ! Quel ne fut pas, dès la première heure, l'élan de votre âme vers ce Dieu inconnu ' que l'Apôtre découvrait enfin aux longues aspirations de votre riche et droite nature! Aux ténèbres du polythéisme, aux doutes de la philosophie, aux trop vagues lueurs de confuses traditions succédait subitement la lumière, et son triomphe était complet. Platon, devenu en vous chrétien, voyait s'élargir ses horizons, se rectifier ses formules, et leur magnificence devenir le digne vêtement de la vérité. Lui aussi se faisait apôtre : la distinction du grec et du barbare, loi du vieux monde, s'effaçait pour lui dans l'origine commune assignée par Paul à tous les peuples - ; tandis qu'esclaves et libres s'embrassaient, aux regards de sa foi, dans cette noblesse qui fait du genre humain la race de Dieu s, la charité, qui débordait en son cœur, n'y laissait plus que l'immense pitié de Dieu lui-même pour les longs siècles de Kignorance où l'humanité s'était vue plongée *.

Ainsi dans votre zèle, vous prêtant au souffle de l'Esprit comme la nuée chargée des bénédictions du Seigneur ", apportiez-vous la fertilité jusqu'aux terres de l'extrême Occident; ainsi, père de notre patrie, nos pères apprenaient-ils de vous à chercher Dieu, à le trouver, à vivre en lui •• ; ainsi notre lointaine Eglise n'avait-elle point à jalouser les prcI. Act. xvil. 23. — 2. Ibid. 26. — 3, IhiJ. 29.

— 4. IbiJ. ?o, — 5. IsAi. LX, 8. — 6. Act. XVII, 27-2R.

s. Denys et ses Compagnons, Martyrs. 4y i

mières, bâties sur le fondement des Prophètes et des Apôtres '. O pierre de choix, bonne aux fondations 2, si intimement unie à la pierre d'angle que toute construction qu'elle porte s'élève en un temple saint du Seigneur : nous aussi, bâtis sur vous, nous sommes par vous la maison de Dieu 3.

O Denys, réveillez en nous les germes divins. Rendez Paris et la France à leurs traditions, oubliées dans la fièvre du lucre et des plaisirs. Ramenez Athènes à la communion du vicaire du Christ, indispensable condition de l'union au Seigneur. A toute église sous le ciel obtenez les pasteurs dont vous traciez le portrait dans ces lignes, en révélant ce que vous étiez vous-même : « Par la sainte dilection qui nous entraîne vers lui, Jésus calme la tempête des soucis dissipants, et rappelant nos âmes à l'unité de la vie divine, nous confirme dans la fécondité permanente de ce noble ministère. Bientôt, par l'exercice des fonctions sacrées, nous approchons des anges, essayant de nous placer comme eux dans un état fixe d'immuable sainteté. De là, jetant le regard sur la divine splendeur de Jésus béni, et enrichis de la science profonde des contemplations mystiques, nous pouvons être consacrés et consacrer à notre tour, recevoir la lumière et la communiquer, devenir parfaits et mener les autres à la perfection *. »

I. Eph. II, 20. — 2. IsAi. XXVIII, 16. — 3. Eph. II,

20-22. — 4. DiONYS De eccl. hier. I, i.

ANiTK des vanités, tout n'est que vanité * ! Il n'eut besoin d'aucun discours pour s'en convaincre, le descendant des rois célébré en ce jour, lorsqu'à l'ouverture du cercueil où l'on disait qu'était endormi ce que l'Espagne renfermait de jeunesse et de grâces, la mort lui révéla soudain ses réalités. Beautés de tous les temps, la mort seule ne meurt pas ; sinistre impor tune qui s'invite de vos danses et de vos plaisirs, elle assiste à tous les triomphes, elle en tend les serments qui se disent éternels. Combien vite elle saura disperser vos adorateurs ! Quelques années, sinon quelques jours, peut-être moins, séparent vos parfums d'emprunt de la pourriture de la tombe.

« Assez des vains fantômes ; assez servi les rois mortels ; éveille-toi, mon âme. » C'est la réponse de François de Borgia aux enseignements du trépas. L'ami de Charles-Quint, le grand seigneur dont la noblesse, la fortune, les brillantes qualités ne sont dépassées par aucun, abandonne dès q^u'il peut la cour, Ignace, l'ancien soldat du siège de Pampelune, voit le vice-roi de Catalogne se jeter à ses

I. Eccle. I, 2.

s. François de Borg'ia, Confesseur. 4j3

pieds, lui demandant de le protéger contre les honneurs qui le poursuivent jusque sous le pauvre habit de jésuite où il a mis sa gloire.

L'Eglise emploie les lignes suivantes à raconter sa vie.

FRANÇOIS, quatrième duc de ' Gandie, naquit de Jean de Borgia et de Jeanne d'Aragon, petite-fille de Ferdinand le Catholique. Admirable avait été parmi les siens l'innocence et la piété de son enfance ; plus admirable fut-il encore dans les exemplas de vertu chrétienne et d'austérité qu'il donna par la suite, à la cour d'abord de l'empereur Charles-Quint, plus tard comme vice- roi de Catalogne. Ayant dû conduire le corps de l'impératrice Isabelle à Grenade pour l'y remettre aux sépultures royales, l'affreux changement des traits de la défunte le pénétra tellement de la fragilité de ce qui doit mourir, qu'il s'engagea par vœu à laisser tout dès qu'il le pourrait pour servir uniquement le Roi des rois. Si grands furent dès lors ses progrès, qu'il retraçait au milieu du tourbillon des affaires une très fidèle image de la perfection religieuse, et qu'on l'appelait la merveille des princes.

nRANCiscus G an dise r dux quartus, Jeanne Borgia et Joanna AragoniaFerdinandi Catholici nepte genitus, post puerilem aetatem inter domesticos mira innocentia et pietate transactam, in aula primum Caroli Quinti Caesaris, mox in Catalaunias administratione admirabilior fuit christianae virtutis et vitce austerioris exemplis. Ad Granatense sepulchrum Isabellam imperatricem cum detulisset, in ejus vultu fœde commutato, mortalium omnium caducitatem relegens, voto se adstrinxit, rébus omnibus, cum primum liceret, abjectis, regum Régi unice inserviendi. Inde tantum v r tutis incrementum fecit, ut inter negotiorum turbas religiosae perfectionis simillimam imaginem referens. miraculum principum appellaretur.

4t 4 ^^ Temps après la Pentecôte.

MORTUA Eleonora de Castro conjuge, infressus est Societatcm esu, ut in ea lateret securius, et praecluderet dignitatibus aditum, interposita voti religione : dignus , quem et viri principes coraplures in amplectendo severiori institut© fuerint secuti, et Carolus Quintus ipse in abdicando imperio hortatorem sibi, aut ducem exstitisse non dilTiteretur. In eo arctioris vitae studio Franciscus jejuniis, catenis ferreis, asperrimo cilicio, cruentis longisque verberationibus.somno brevissimo, corpus ad extremam usque maciem redcgit : nullis prœterea parcens laboribus ad sui victoriam et ad salutem animarum. Tôt itaque instructus virtutibus, a sancto Ignatio primum Generalis Commissarius in Hispaniis, nec multo post Praspositus Generalis tertius a Societate universa, licet invitus, eligitur. Quo in munere

Çrincipibus ac Summis 'ontificibus prudentia ac morum sanctitate apprime carus , praeier complura vel condita vol aucta ubique domicilia, socios in regnum PoloLA mort d'Eléonore de Castro son épouse, il entra dans la Compagnie de Jésus. Son but était de s'y cacher plus sûrement, et de se fermer la route aux dignités par le vœu qu'on y fait à rencontre. Nombre de personnages princiers s'honorèrent de marcher après lui sur le chemin du renoncement, et Charles-Quint lui-même ne fit pas difliculté de reconnaître que c'étaient son exemple et ses conseils qui l'avaient porté à abdiquer l'empire. Tel était le zèle de François dans la voie étroite, que ses jeûnes, l'usage qu'il s imposait des chaînes de fer et du plus rude cilice, ses sanglantes et longues flagellations, ses privations de sommeil réduisirent à la dernière maigreur son corps ; ce pendant qu'il n'épargnait aucun labeur pour se vaincre lui-même et sauver les âmes. Tant de vertus porta saint Ignace à le nommer son icaire général pour 1 Espagne, et peu après la Compagnie entière l'élisait pour troisième Général malgré ses résistances. Sa prudence, sa sainteté le rendirent particulièrement cher en cette charge aux Souverains Pontifes et aux princes. Beaucoup de maisons furent augmentées ou fondées par lui en tous lieux , il intro•r.,

S. François de Borgia, Confesseur. 4y5

duisit la Compagnie en Pologne, dans les îles de l'Océan, au Mexique , au Pérou ; il envoya en d'autres contrées des missionnaires dont la prédication , les sueurs, le sang propagèrent la foi catholique romaine.

SI humbles étaient ses sentiments de lui-même , qu'il se nommait le pécheur. Souvent la pourpre romaine lui fut offerte par les Souverains Pontifes ; son invincible humilité la refusa toujours. Balayer les ordures, mendier de porte en porte, servir les malades dans les hôpitaux, étaient les délices de ce contempteur du monde et de luimême. Chaque jour, il donnait de nombreuses heures ininterrompues, souvent huit, quelquefois dix, à la contemplation des choses célestes. Cent fois le jour, il fléchissait le genou, adorant Dieu. Jamais il n'omit de célébrer le saint Sacrifice, et l'ardeur divine qui l'embrasait se trahissait alors sur son visage ; parfois, quand il offrait la divine Hostie ou quand il prêchait, on le voyait entouré de rayons. Un instinct du ciel lui révélait les lieux où l'on gardait le très saint corps du Christ caché dans l'Eucharistie. Saint Pie V l'avant donné comme

nioe, in insulas Oceani, [ in Mexicanam et Peruanam provincias invexit : missis quoque in alias regiones apostolicis viris, qui prasdicatione, sudoribus, sanguine, fidem catholicam Romanam propagarunt.

DE se ita démisse sentiebat, utpeccatoris nomen sibi proprium faceret. Rcmanam purpuram, a Summis Pontificibus ssepius oblatam, invicta humilitatis constantia recusavit. Verrere sordes, emendicare victum ostiatim, aigris ministrare in nosocomiis, mundiacsui contemptor, in deliciis habuit, Singulis diebus multas continenter horas, fréquenter octo, quandoque decem dabat cœlestium contemplationi Centiesquotidie de genu Deum adorabat. Numquam a sacrificando abstinuit, prodebatque sese divinus, quo œstuabat, ardor, ejus vultu sacram Hostiam offerentis, aut concionantis interdum radiante. Sanctissimum Christi corpus in Eucharistia latens, ubi asservaretur , instinctu cœlesti sentiebat. Cardinali Alexandrino, ad conjungendos contra

Turcas christianos principes, legato comes additus a beato Pio Quinto, arduum iter, fractis jam -lene viribus, suscepit ex obedientia, in qua et vitae cursum Romae, ut optarat, féliciter consummavit, anno aetatis suae sexagesimo secundo, salutis vero millesimo quingentesimo sepiuairesimo secundo. A sancta Teresia, quœ ejus utebatur consiliis, vir'sanctus, a Gregorio Decimotertio fidelis administer appellatus ; demum a Clémente Decimo, pluribus magnisque clarus miraculis, in Sanctorum numerum est adscriptus.

compagnon au cardinal Alexandrini dans la légation qui avait pour but d'unir les princes chrétiens contre les Turcs, il entreprit par obéissance ce pénible voyage, les forces déjà presque épuisées ; ce fut ainsi que, dans l'obéissance, et pourtant selon son désir à Rome où il était de retour, il acheva heureusement la course de la vie, dans la soixante-deuxième année de son âge, l'an du salut mil cinq cent soixante-douze. Sainte Thérèse qui recourait à ses conseils l'appelait un saint, Grégoire XIII un serviteur fidèle. Clément X, à la suite de ses grands et nombreux miracles, l'inscrivit parmi les Saints.

c EiGNEUR Jésus-Christ, modèle de l'humi"^ lité véritable et sa récompense ; en la manière que vous avez fait du bienheureux François votre imitateur glorieux dans le mépris des honneurs de la "terre, nous vous en supplions, faites que vous imitant nousmêmes, nous partagions sa gloire i. » C'est la prière que l'Eglise présente sous vos auspices à l'Epoux. Elle sait que, toujours grand près de Dieu, le crédit des Saints l'est surtout pour obtenir à leurs dévots clients la grâce des vertus qu'ils ont plus spécialement pratiquées. Combien précieuse apparaît en vous cette

I . Collecte du jour.

s. François de Borgia, Confesseur. 4yy

prérogative, ô François, puisqu'elle s'exerce dans le domaine de la vertu qui attire toute grâce ici-bas, comme -elle assure toute grandeur au ciel ! Depuis que l'orgueil précipita Lucifer aux abîmes et que les abaissements du Fils de l'homme ont amené son exaltation par delà les cieux ', Thumilité, quoiqu'on ait dit dans nos temps, n'a rien perdu de sa valeur inestimable; elle reste l'indispensable fondement de tout édifice spirituel ou social aspirant à la durée, la base sans laquelle nulles autres vertus, fût-ce leur reine à toutes, la divine charité, ne sauraient subsister un jour. Donc, ô François, obtenez-nous d'être humbles ; pénétrez-nous de la vanité des honneurs du monde et de ses faux plaisirs. Puisse la sainte Compagnie dont vous sûtes, après Ignace même, augmenter encore le prix pour l'Eglise, garder chèrement cet esprit qui fut vôtre, afin de grandir toujours dans l'estime du ciel et la reconnaissance de la terre.

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'aluon's le lis que porte à son sommet l'antique branche des rois de Westsex ! Les temps ont marché depuis ce sixième siècle où le païen Cerdik et les autres chefs de bandes, venus comme lui de la mer du Nord, jonchaient de ruines le sol de l'île des Saints. Leur mission de colère accomplie, les Anglo-Saxons furent des instruments de grâce pour la terre qu'ils avaient conquise Baptisés par Rome, comme auparavant les Bretons qu'ils venaient de châtier, ils oublièrent moins qu'eux d'où leur venait le salut; une éclosion de sainteté nouvelle marqua les complaisances que le ciel prenait derechef en Albion, pour la fidélité dont princes et peuples de l'heptarchie ne cessèrent point d'entourer le Siège de Pierre. L'an 800 du Seigneur, Egbert, descendant de Cerdik, visitait en pèlerin la Ville éternelle, lorsqu'une députation des West-Saxons lui offrit la couronne à ce tombeau du Prince des Apôtres au pied duquel, à l'heure même, Charlemagne restaurait l'empire. Comme Egbert devait ramener sous un sceptre unique la puissance des sept royaumes, ainsi Edouard, son dernier successeur, en résume aujourd'hui les gloires saintes.

Saint Edouard le Confesseur. 4jg

Neveu du Martyr du même nom, Edouard s'est vu attribuer devant les hommes et devant Dieu le beau titre de Confesseur. L'Eglise, dans le récit de sa vie, relève avant tout les vertus qui lui méritèrent une appellation si glorieuse ; on ne doit pas négliger toutefois de saluer dans son règne de vingt- quatre ans l'un des plus fortunés que l'Angleterre ait connus. Alfred le Grand n'eut point de plus illustre imitateur. Les Danois, si longtemps maîtres, soumis au dedans pour toujours, au dehors contenus par la fière attitude du prince ; Macbeth, l'usurpateur du trône d'Ecosse, vaincu dans une campagne que Shakespeare a immortalisée ; et ces lois d'Edouard restées iusqu'à nos temps l'une des bases du droit britannique; et sa munificence pour toutes les nobles entreprises, dans le même temps qu'il trouvait le secret de réduire les charges de son peujple : tout montre assez que le plus suave parfum des vertus qui tirent de lui l'intime de Jean le bien-aimé, n'a rien d'incompatible en histoire avec la grandeur des rois.

Voici les lignes que lui consacre l'Eglise.

EDOUARD . surnommé le Confesseur, était le neveu du saint roi Edouard le Martyr, et il fut le dernier roi des Anglo-Saxons. Le Seigneur avait révélé dans une extase sa future royauté à un saint personnage du nom de Brithuald. Cependant les Danois qui dévastaient l'Angleterre le cherchant pour le faire mourir,

U DUARDUS, cognomento •' Confessor , nepos sancti Eduardi Régis et Martyris, Anglo-Saxon u m regum ultimus, quem futurum regem Brithualdo viro sanctissimo in mentis excessu Dominus demonstravit, decennis aDanisAngliam vastantibus quaesitus ad necem, exsulare cogitur

4So Le Temps après la Pentecôte.

apud avunculum, Normanniœ ducem : ubi in mediis vitiorum illecebris talem se exhibuit integritate vitas, morumque innocenlia, ut omnibus admirationi esset. Eluxit in eovel tum mira pietas in Deum ac res divinas, fuitque ingenio mitissimo, atque ab omni dominandi c u p i d i t a te alieno. Cujus ea vox fertur, Malle se regno carere, quod sine caede et sanguine obtineri non possit.

ExsTiNCTis mox tyrannis, qui tratribus suis vitam et regnum eripuerant, revocatur in patriam : ubi suramis omnium votis et gratulatione regno potitus. ad hostilium irarumdelenda vestigia totum se convertit, a sacris exorsus ac Divorum remplis : quorum alia a fundamentis erexit, alia rcfecit, auxitque reditibus ac privilegiis ; in eam curam potissimum intentus, ut refloresceret collapsa religio. Ab aulœ proceribus compulsum ad nuptias, constans est asseriio scriptorum, cum

il fut dès sa dixième année contraint de s'exiler à la cour du duc de Normandie, son oncle Telles y parurent, au milieu de toutes les amorces des passions, l'intégrité de sa vie, l'innocence de ses mœurs, qu'il faisait l'admiration générale. On voyait dès lors éclater en lui l'extraordinaire piété qui l'attirait vers Dieu et les choses divines. D une nature très douce, sans nulle ambition de dominer, on rapporte de lui cette parole ; J'aime mieux ne régner jamais que de recouvrer mon royaume par la violence et l'eAusioç du sang.

MAIS les tyrans qui avaient enlevé la vie et le trône à ses frères étant morts, il fut rappelé dans sa patrie et couronné au milieu des acclamations et de l'allégresse universelle. Tous ses soins se tournèrent à effacer les traces des fureurs de l'ennemi, en commençant par la religion et les églises, réparant les unes, en élevant de nouvelles, les dotant de revenus et de privilèges ; car son premier souci était de voir refleurir le culte de Dieu qui avait grandement souffert. C'est l'aHirmation de tous les auteurs que, contraint par les seigneurs de sa cour au mariage, il y

Saint Edouard le Confesseur. 4S i

garda la virginité avec son épouse, vierge comme lui. Tels étaient son amour et sa foi dans le Christ, qu'il mérita de le voir au saint Sacrifice lui souriant et resplendissant d'un éclat divin. On l'appelait communément le père des orphelins et des malheureux; car sa charité était si grande, qu'on ne le voyait jamais plus heureux que lorsqu'il avait épuisé le trésor royal pour les pauvres.

IL fut illustré du don de prophétie, et reçut des lumières d'en haut touchant l'avenir de son pays; fait remarquable entre autres : il connut surnaturellement, à l'instant même qu'elle arriva, la mort de Suénon, roi de Danemark, englouti dans les flots comme il s'embarquait pour envahir l'Angleterre. Fervent dévot de saint Jean l'Evangéliste, il avait la coutume de ne jamais refuser ce qu'on lui demandait en son nom ; comme donc, un jour, l'Apôtre lui-même, sous l'apparence dun mendiant en haillons, lui demandait l'aumône, le roi, n'ayant pas d'argent, tira du doigt son anneau et l'offrit au Saint, qui peu après le retourna à Edouard avec l'annonce de sa mort prochaine. Le roi, prescrivant à sa propre invirgine sponsa virginitatem in matrimonio servasse. Tantus in eo fuit in Christum amor et fides, ut illum aliquando inter Missarum solemnia videre meruerit blando vultu et divina luce fulgentem. Ob profusam caritatem, orphanorum et egenorum pater passim dicehatur, numquam IcEtior, quam cum regios thesauros exhausisset in pauperes.

P Ropheti.î; dono illus' tris, de Anglias futuro statu multa cœlitus prœvidit : et illud in primis memorabile, quod Sweyni Danorum régis in mare demersi mortem, dum Angliam invadendi animo classem conscenderet, eodem quo accidit momento, divinitus intellexit. JohannemEvangelistam mirifice coluit, nihil cuiquam, quod ejus nomine peteretur, negare solitus. Cui olim sub lacera veste suo nomine stipem roganti, cum nummi deessent, detractum ex digito annulum porrexit, quem Divus non ita multo post Eduardo remisit, una cum nuntio secuturae mortis. Quare rex, indictis pro se precibus,

482 Le Temps après la Pentecôte.

ipso ab Evangelista prœ- dicto die, piissime obiit nonis videlicet januarii, anno salutis millesimo sexagesimo sexto. Quem, sequenti sœculo, Alexander Papa Tertius miraculis clarum Sanctorum fastis adscripsit. At ejus memoriam Innocentius Undecimus Olïlcio publico per univcrsam Écclesiam eo die celebrari praecepit, quo anuis ab obitu sex et triginta translatum ejus corpus incorruptum, et suavem spirans odorem, repertum est.

tention des prières, mourut en effet très pieusement au jour prédit par l'Evangcliste, à savoir les nones de janvier de l'an du salut mil soixantesix. La gloire des miracles entoura sa tombe, et dans le siècle suivant. Alexandre III l'inscrivit parmi les Saints. Toutefois le culte de sa mémoire dans l'Eglise universelle a été, quant à l'Oflice public, fixé par Innocent XI au présent )our; c'est celui où son corps, levé du tombeau après trente-six ans, fut trouvé sans corruption et répandant une suave odeur.

"wous représentez au Cycle sacré le peuple ' en qui Grégoire le Grand prévit l'émule des Anges ; tant de saints rois, d'illustres vierges, de grands évêques et de grands moines, qui furent sa gloire, forment aujourd'hui votre cour brillante. Où sont les insensés * pour lesquels, avec vous, votre race a semblé mourir ? C'est du ciel que doit se juger l'histoire. Tandis que vous et les vôtres y régnez toujours, jugeant les nations et dominant les peuples^, les dynasties de vos successeurs d'ici-bas, jalousant l'Eglise, appelant de longue date le schisme et l'hérésie, se sont éteintes l'une après l'autre, stérilisées par la colère de Dieu, dans ces vaines renommées dont le livre de vie ne garde nulle trace. Combien meilleurs et plus durables apparaissent, ô

Saint Edouard le Confesseur. 483

Edouard, les fruits de votre virginité sainte ! Apprenez-nous à voir dans le monde présent la préparation d'un autre qui ne doit pas finir, à n'estimer les événements humains qu'en raison de leurs résultais éternels. Des yeux de Tâme, notre culte vous cherche et vous trouve en votre royale abbaye de Westsminster ; c'est de là que par avance nous aimons à vous contempler montant dans la gloire, au redoutable jour qui verra près de vous tant de fausses grandeurs manifester leur honte et leur néant. Bénissez-nous, prosternés de cœur à ce tombeau dont l'hérésie inquiète prétend vainement écarter la prière. Offrez à Dieu les supplications qui montent de tous les points du monde, à cette heure, pour les brebis errantes que la voix du pasteur rappelle si instamment en nos jours à Tunique bercail *.

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no(n il

LUI-LA fut un signe de contradiction dans Israiil *. Autour de lui ou contre lui se groupèrent de son temps les baptisés ; or, l'émoi qu'excitait son y a dix-Sept cents ans n'appaïut pas moindre, lorsqu'au milieu du siècle dernier, la découverte "d'un livre fameux oftVft aux sectaires de nos jours l'occasion de se compter comme ceux d'autrefois contre Calliste et l'Eglise. Philosophumena ou réfutation des hérésies : c'était le titre du livre, qui remontait par sa date de composition au troisième siècle de notre ère ; Calliste, dont on présentait le caractère et la vie sous les plus sombres couleurs, y était rangé parmi les pires corrupteurs de la doctrine.

Au iii« siècle cependant, l'auteur des Philosophumena s'attaquant au Pontife qu'il eût voulu supplanter, dressant dans Rome, comme il l'avoue, chaire contre chaire, ne lit qu'afficher devant l'Eglise sa propre honte, en prenant place lui-même parmi les dissidents dont son ouvrage se donnait comme la réfutation et l'histoire. Le nom de ce premierdes antipapes ne de 'ait pas arriver jusqu'à nous ; mais, suprême châtiment ! dédaignée des contemporains, l'œuvre de sa plume envieuse

l

Saint Calliste, Pape et Martyr.

viendrait à l'heure voulue réveiller l'attention | endormie de la lointaine postérité ; l'impar- • tiale critique des derniers âges, écartant les insinuations, mais retenant les faits apportés , par l'accusateur, les apprécierait à la lumière ' des multiples données de la science, et déga- \ gérait de ses perfidies les éléments de la gio- ! rification la plus inattendue pour son rival J détesté Ainsi, une fois de plus, l'iniquité se serait menti à elle-même ^ ; ainsi se vérifierait la parole de l'Evangile du jour : // n'y a rien ; de caché qui ne se découvre enfin, rien de se- ; cret qui ne doive être connu ^.

Ecoutons le plus grand des archéologues . chrétiens ; l'enthousiasme s'empare de son ' intelligence si sûre, si réservée, à tant de lumière jaillissant d'une telle source. « Tout cela, s'écrie le Commandeur de Rossi dans l'étude de l'odieux document, tout cela me fait clairement voir pourquoi l'accusateur dit de Calliste avec ironie qu'il fut réputé le très admirable ; pourquoi, lorsque toute connaissance des actes de celui-ci était perdue, son nom pourtant est venu jusqu'à nous si grand et si vénéré ; pourquoi dans les siècles troisième et quatrième, où la mémoire de son ' gouvernement était fraîche encore, il fut plus ; honoré qu'aucun de ses prédécesseurs ou ; successeurs de l'âge des persécutions. Calliste ' régit l'Eglise quand elle était à l'apogée du premier stade de sa course divine, et s'acheminait à de nouveaux et plus grands triomphes. ' La foi chrétienne, embrassée d'abord par , chaque croyant en son nom propre, était

1. Psalm. XXVI, 12. — 3. Matth. x, 26. 5

4^6 Le Temps après la Pentecôte.

devenue la foi des familles, et les pères en faisaient profession pour eux et pour leurs enfants Ces familles formaient la presque majorité déjà dans chaque ville ; la religion du Christ était à la veille de devenir la religion publique du peuple et de l'empire. Que de problèmes nouveaux de droit social chrétien, de droit ecclésiastique, de discipline morale, ne surgissaient pas tous les jours dans le champ de l'Eglise, étant donnée sa grande situation de Theure présente, étant donné l'avenir encore plus grand qui s'ouvrait devant elle ! Calliste résolut ces doutes ; il régla les jugements relatifs à la déposition des clercs, prit les mesures qui s'imposaient pour ne pas détourner les catéchumènes du baptême, les pécheurs de la pénitence ; il déhnit la notion de l'Eglise que le génie d'Augustin devait développer plus tard * En face des lois civiles, il affirma le droit de la conscience chrétienne et celui de l'Eglise touchant le mariage de ses fidèles. Il ne connut esclaves ni libres, grands ou petits, nobles ou plébéiens dans la fraternité évangélique qui minait les bases de la société romaine et adoucissait l'inhumanité des mœurs. Et c'est pourquoi son nom est grand jusqu'à nos jours ; et c'est pourquoi la voix des jaloux ou de ceux qui mesuraient

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