L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 7)
I. Sap. VII, 22-26. — 2. Ibid. VI, 13-17. — 3- ■^^''^'
IX, 4, 10. — 4. Gen. II, 8-10. — 5. Apoc. xxii, l.
Syo Le Temps après la Pentecôte.
l'innocence, ils entrent comme éléments dans la notion du plan divin primitif, ne signifiant, n'annonçant rien qui, de soi, ne se" rapporte d'abord à l'état d'innocence.
Or, nous dit un ancien auteur publié sous le nom de saint Ambroise, « l'arbre de vie « au milieu du Paradis, c'est le Christ au « milieu de son Eglise ^ ». — « Le Christ « était donc l'arbre de vie », dit de son côté saint Augustin, <r Dieu n'ayant point voulu « que rhomme vécût dans le Paradis, sans « avoir présents sous les yeux, en de sensi« blés images, les mystères de l'ordre spiri« tuel. L'homme trouvait dans les autres « arbres un aliment, en celui-ci un mysté« rieux symbole ; et que signifiait-il, sinon « la Sagesse, dont il est dit : Elle est l'arbre « de vie pour ceux qui V embrassent "^9 C'est à « bon droit qu'on donne au Christ les noms « des choses qui l'ont signifié dans les temps « antérieurs •'. » Saint Hilaire témoigne, lui aussi, de cette interprétation traditionnelle, quand il dit *, citant le même texte des Proverbes : « La Sagesse, qui est le Christ, est « appelée l'arbre de vie, en mémoire de ce « prophétique symbole annonçant la future « incarnation. On connaît V arbre à son fruit, « dit de lui-même le Seigneur dans l'Ëvan« gile ^. Cet arbre donc est vivant, et non seu« lement vivant, mais doué de raison, comme « donnant son fruit quand il lui plaît : car i7
2. Prov. ni, 18. — 3. De Gènes, ad Litt. Lib. viii.
— 4. Tractatus <n '^salm. i, Q, 10. — 5. Matth. xii,
Le Vendr. dans COct. du S. -Sacrement. 3j r
« le donnera en son temps, d'après le Psaume i. « Et dans quel temps? En celui dont parle « l'Apôtre, où doit nous être manifesté le « mystère de la divine volonté, selon le bon « plaisir de sa grâce établie dans le Christ, « pour être dispensée à la plénitude des « temps 2. Alors donc il nous donnera son « fruit. »
Mais quel sera le fruit de cet arbre, dont les feuilles, qui ne tombent jamais 3, sont la santé des nations ^, sinon la divine Sagesse elle-même en sa substance ? Aliment des Anges en sa forme divine, elle sera celui de l'homme en sa double nature, afin que, par la chair arrivant à l'âme, elle la remplisse de sa divinité : ainsi chantait la Bienheureuse Julienne en son Office •''.
La divine Sagesse avait donc prévenu l'homme au Paradis; il n'était point encore, que, dans la hâte de son amour, elle s'y était fixée, pour l'attendre, en cet arbre de vie qu'elle-même avait planté de concert avec le Très-Haut, comme l'inspiratrice de ses ouvrages ^. « Tel qu'un pommier fécond « entre les arbres stériles des forêts, dit « l'Epouse du Cantique, tel mon Bien-Aimé <( entre les fils des hommes; sous l'ombre de « celui que j'avais désiré je me suis assise, et « son fruit est doux à ma bouche ". » Fruit délicieux de l'arbre de vie, qui figurait l'Eucharistie!
Mais c'est du pain que la divine Sagesse
6. Sap. vin, 4.. — 7. Gant, a, 3.
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nous conviait hier à manger en sa maison, et non son fruit dans le jardin. D'où vient en la réalité cette transformation qui ne répond plus à la tigure? Soudaine révolution, lamentable point de départ de l'histoire humaine! L'homme a goûté dans son orgueil un fruit mauvais, fruit défendu, qui l'a perdu par la désobéissance ; il a été chassé du séjour de délices; un chérubin à l'épée flamboyante garde le chemin de Tarbre de vie. Au lieu des fruits du Paradis, l'homme aura désormais le pain pour nourriture, le pain qui coûte le travail et la sueur, le pain qui suppose le broiement par la meule, le passage par le feu, des éléments qui le composent. "Telle est la sentence portée par un Dieu justement irrité ^. Mais, hélas ! cette trop juste sentence ira plus loin que le coupable ; par delà l'homme, elle va frapper la divine Sagesse elle-même qui s'est donnée à l'homme "^pour nourriture et pour compagne. Car, dans l'immensité de son amour', elle ne méprisera point cette nature tombée ; elle l'embrassera, pour la sauver, jusque dans les conséquences de la chute, se faisant avec l'homme passible et mortelle. Les ombrages de l'Eden ne verront point cette alliance pour les fêtes de laquelle ils gardaient jalousement leurs gazons embaumés, leurs fruits si beaux à voir, destinés à être l'aliment savoureux ~ d'une jeunesse éternelle. Pour arriver jusqu'à l'homme, l'éternelle Sagesse devra se frayer un passage à travers les ronces et les buissons de sa nouvelle demeure. Une maison, bâtie ^ pénibleI. Gen. III, ig. — 2. IbiJ. Il, 9. — 3. Prov. ix, i.
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ment contre les intempéries de la terre d'exil, abritera le festin des noces ; et l'aliment de ce festin ne sera plus le fruit spontané de l'arbre de vie, mais le divin froment, broyé par la souffrance, et rôti sur l'autel de la croix.
LE Sacrifice du Christ est le point culminant de riiistoire, comme il est le centre auquel toute création vient aboutir. La raison en est que Dieu poursuit dans la création et le gouvernement du monde sa propre gloire comme fin dernière, et que le Sacrifice du Verbe incarné rend seul à Dieu la gloire infinie qui répond à sa grandeur. Les chrétiens du premier âge le comprenaient ainsi; et c'est la pensée qui inspire la belle Préface de la Liturgie donnée sous le nom de saint Jacques au Livre VIIl* des Constitutions apostoliques. Nous voudrions pouvoir citer cette Liturgie dans son entier; nous en rapporterons du moins les principaux traits pendant cette Octave.
IL est vraiment juste et digne de vous louer tout d'abord, vrai Dieu d'où découle toute paternité au ciel et sur la terre, seul sans principe, auteur de tout bien. Vous êtes le premier par nature, la loi de l'être, au-dessus du nombre.
Vous avez amené toutes
VERE dignum et justum est ante omnia laudare te verum Deum, ex quo omnis paternitas in cœlo et in terra nominatur, solum ingenitum, omnis boni largitorem. Tu enim es primus natura, et lex exsistendi, ac omnem numerum superans.
Qui omnia ex nihilo
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in rerum naturam protulisti per unigenitum Filium tuum : ipsum vero ante omnia saecula genuisti absque intermedio Verbum Deum, Sapientiam viventem, primogenitum omnis creaturœ, Angelum magni consilii tui. pontificem tuum, regem autem et dominum omnis naturasquae intelligi ac sentiri potest. Tu namque, Deus asterne, cuncta per ipsum condidisti, et per ipsum cuncta dignaris convenienti providentia; per quem enim largitus es ut essent, per eumdem etiam ut bene essent dedisti.
Deus et Pater unigeniti Filii tui, per eum ante omnia fecisti cherubinos et seraphinos, exercitus, virtutes et potestates, principatus et thronos, archangelos et angelos.
Alque post ha?c omnia. per eum fabricasti hune qui apparet mundum, cunctaquequasineo sunt. Nam tu es qui cœlum ut pellera extendisti et terram supra nihilum collocasti sola voluntate; qui noctem ac diem fabricatus es ; qui in ccelo solem posuisti ad dominium diei , et lunam ad dominium noctis, atchoses du néant à l'existence par votre Fils unique. Vous l'avez engendré, lui, avant tous les siècles, sans intermédiaire. Dieu Verbe, Sagesse vivante, premier-né de toute créature, Ange de votre grand conseil, Pontife, roi et seigneur de toute nature intellectuelle ou sensible. Car c'est par lui. Dieu éternel, que vous avez créé toutes choses, et par lui que vous les honorez de votre providence : à lui par vous elles doivent d'être, à lui aussi, d'être bonnes.
Dieu Père de votre Fils unique, par lui avant toutes choses vous avez fait les Chérubins et les Séraphins, les Dominations, Vertus et Puissances, les Principautés et les Trônes, les Archanges et les Anges.
Et ensuite par lui vous avez fait ce monde visible et tout ce qu'il renferme. Car c'est vous qui avez étendu les cieux comme une tente, établi la terre sur le vide par votre seule volonté. Vous avez fait la nuit et le jour, placé au ciel le soleil pour commander aux jours, la lune pour commander aux nuits, le chœur brillant des étoiles pour chanter vos maLe Vendr. dans l'Oct. du S. -Sacrement. 3j5
gnificences. Séparant de la terre ferme l'Océan immense, vous avez rempli les eaux d'habitants de toute taille, et multiplié sur la terre les animaux domestiques et sauvages ; vous l'avez couronnée de plantes, décorée de fleurs, enrichie de semences.
Vous n'avez pas seulement créé le monde par votre Christ; mais dans ce monde vous avez placé l'homme ornement du monde. Vous avez dit à votre Sagesse : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance; et qu'ils commandent aux poissons de la mer, et aux oiseaux du ciel. » Vous l'avez donc composé d'une âme immortelle et d'un corps pouvant se dissoudre ; vous lui avez donné dans son âme la raison et le discernement du juste et de l'injuste, dans son corps les cinq sens et le mouvement.
Dieu tout-puissant, vous aviez planté dans Éden à l'Orient, par votre Christ, un paradis orné de toutes sortes de plantes excellentes, et vous aviez conduit l'homme en ce lieu comme dans une sompque chorum stellarum in cœlo delineasti in laudem magnificentias tua , qui mare magnum a terra separasti, et illud quidem animalibus parvis ac magnis refersi&ti, hanc autem cicuribus ac indomitis replevisti, herbis coronasti, floribus decorasti, seminibus ditasti.
Neque solum p e r Christum condidisti mundum, sed et in ipso mundi civem hominem effecisti, ac eum mundî mundum, seu ornatus o r n a t u m constituisti. Dixisti enim Sapientiae tuœ: et Faciamus hominem ad imaginem nostram, et ad similitudinem : et dominentur piscibus maris et volatilibus cœli. » Ideoque fecisti eum ex anima immortali et corpore dissipabili ; et dedisti ei : in anima quidem rationalem dijudîcationem, justi ac injusti discretionem ; in corpore autem donasti quinquertium sensuum atque motum progressivum.
Tu namque, Deus omnipotens, per Christum in Edene ad Orientera plantasti paradisum, om- | ni génère esculentarum plantarum ornatum, et in eum tamquam in opi3y6 Le Temps après la Pentecôte.
aram domum indiixisti
efficeres, Icge naturali ac insita donasti. quo intus ac ex se haberet cognitionis Dei semina. Introducens auteni eum in paradisum deliciarum, potestatem quidem omnium ad participandum concessisti, unius vero solius gustatum in spem meliorum rerum interdixisti, ut si mandatum custodiret, illius servati mercedem ferret immortalitatem.
Cum autem mandatum neglexit. et. fraude serpenfis mulierisque consiîio, gustavit prohibitum fructum : ex paradiso quidem juste illum expulisti. bonitate vero tua funditus pereuntem non despexisti ; sed qui ei subjeceras creaturam , dedisti ut suis sudoribus ac laboribus sibi pararet victum. te omnia producente, augente ac maturante : atque eum brevi somno affectum, per jusjurandum ad regenerationem vocasti ; decreto mortis soluto, vitam ex resurrectione promisisti.
tueuse demeure. Cet homme en le créant, vous aviez greffé naturellement dans son cœur la loi morale et les germes de la divine connaissance. En l'introduisant dans le jardin de délices, vous lui accordiez de goûter de toute» choses, à la réserve d'une seule, interdite comme gage de meilleures espérances : s'il était fidèle, l'immortalité serait sa récompense.
Mais lorsque, négligeant le précepte et circonvenu par la ruse du serpent et le conseil de la femme, il goiita le fruit défendu, vous le chassâtes justement du paradis ; et cependant votre bonté ne l'abandonna point sans secours dans sa chute profonde. Vous qui lui aviez soumis la création, vous lui accordâtes de se procurer sa nourriture au prix de fatigues et de sueurs bénies par vous, qui donnez à toutes choses commencement, croissance et maturité. Vous l'appelez enfin du court sommeil de la mort à une nouvelle naissance, lui promettant par serment la résurrection et la vie.
On nous saura gré de donner ici quelquesunes des Antiennes appelées dans l'Eglise de
Le Vendr. dans VOct. du S. -Sacrement. Sjy
Milan Transitorium. Elles répondent à notre Antienne de Communion, et celles qui suivent sont empruntées au temps où nous sommes.
VOTRE Corps est rompu, ô Christ ; votre Calice est béni. Que votre Sang soit toujours pour nous la source de la vie et le salut des âmes, ô notre Dieu ! Alléluia.
Les Anges ont entouré l'Autel ; le Christ distribue le Pain des Saints et le Calice de vie pour la rémission des péchés.
Celui qui aura mangé mon Corps et bu mon Sang, celuilà demeure en moi, et moi en lui, dit le Seigneur.
Les Anges sont debout au côté de l'Autel ; les Prêtres consacrent le Corps et le Sang du Christ au milieu des psaumes, et ils disent . Gloire à Dieu dans les hauteurs !
Nous avons reçu le Corps du Christ, et nous avons bu son Sang ; nous ne craindrons nul mal ; car le Seigneur est avec nous.
Par la grâce de Dieu prenons les dons que le Christ nous offre, non pour le jugement, mais pour le salut de nos âmes.
CORPUS tuum frangi" tur, Christe. Calix benedicitur. Sanguis
tuus sit nobis semper ad vitam, et ad salvandas animas, Deus noster. Alléluia.
Angeli circumdederunt Altare : et Christus administrât Panem Sanctorum, et Calicem vitae in remissionem peccatorum.
Qui manducaverit Corpus meum, et biberit Sanguinem meum, ipse in me manet, et ego in eo : dicit Dominus.
Stant Angeli ad latus Altaris : et sanctificant Sacerdotes Corpus, et Sanguinem Christi, psallentes, et dicentes Gloria in excelsis Deo.
Corpus Christi accepimus, et Sanguinem ejus potavimus : ab omni malo non timebimus ; quia Dominus nobiscum est.
Accepta Christi munera sumamus Dei gratia. non ad judicium, sed ad salvandas animas.
3j8 Le Temps après la Pentecôte.
Nous terminerons cette journée par la série des Hymnes composées sous la direction de la Bienheureuse Julienne, pour chacune des petites Heures de l'Office qui précéda celui de saint Thomas. C'était la coutume de l'Eglise de Liège d'avoir ainsi, à ces Heures, des Hymnes variables selon le temps et les fêtes.
SUMME Deus clementiae, Qui ob salutem mentium Cœlestis alimoniae Nobis praestas remedium ;
Mores, vitam et opéra Rege momentis omnibus, Et beatis accéléra Vitam dare cum civibus.
SOUVERAIN Dieu de clémence, qui. pour le salut des âmes, nous offres le remède d'un céleste aliment :
Dirige à tous les instants nos mœurs, notre vie et nos œuvres ; ne tarde pas à nous donner de vivre en compagnie des habitants du fortuné séjour.
SACRO tecta velamine Pietatis mysteria Mentes pascunt dulcedine Qua satiant cœlestia.
Sit ergo cum cœlestibus Nobis commune gaudium, mis quod sese prasstitit. Nobis quod se non abstulit.
COUVERT d'un voile sacré, le Mystère d'amour repaît les âmes de la douceur qui rassasie les cieux.
Soit donc à nous et aux cieux joie commune : il s'est donné à eux, et ne s'est point dérobé à la terre.
Le Vendr. dans VOct. du S.-Sacrement. 3jg
SPLENDEUR de la divine lumière et Sacrifice de louange, de ce festin de ta chair appelle-nous à celui de ta divinité.
C'est dans ce but que. saturé d'opprobres, tu es cloué à la croix, qu'objet de mépris et d'outrages, tu subis une mort cruelle.
SPLENDOR si>perni luminis. Laudisque Sacrificium, Cœnam tui da numinis Tuae carnis post prandium.
Saturatus opprobrîis Ad hoc cruci configeris, Et irrisus ludibriis Crudeli morte plecteris.
GLOIRE éternelle des cieux, bienheureuse lumière des croyants, hostie de la rédemption, nourriture de tes brebis ;
Par les tortures de ta cruelle mort, nous qui en célébrons la mémoire, délivrenous de cette prison malheureuse, ô toi qui cries : J'ai soif !
Daigne, ô Père, par ton Fils, par ton Esprit puissant, conduire à la fin bienheureuse ceux auxquels ici-bas tu donnes un tel aliment.
Amen.
TERNA cœli gloria, Lux beata credentium.
Redemptionis hostia, Tuarum pastus ovium ;
Hujus cultu memorias, Diras mortis supplicio Nos de lacu miseriae Educ, qui clamas : Sitio.
Praesta, Pater, per Filium, Praîsta, per almum Spiritum : Quibus hoc das edulium Prosperum serves exitum. Amen
uKh% ijluORn^ !%(% <%<3I& !%<% ûiC i3Km3I&<% i3l& 1% ^
/^HRISTUM regem ado'■--' remus dominantem gentibus, qui se manducantibus dat spiritus pinguedinem.
ADORONS le Christ roi Seigneur des nations, engraissant l'âme de qui le prend en nourriture.
HOMME a VU s'ouvrir devant lui les horizons désolés de la terre d'exil. L'arbre de vie n'est plus qu'un douloureux souvenir; fixé au sol fortuné qui l'a vu naître, il n'a point suivi l'homme pécheur dans sa migration vers la vallée des larmes. Il reste au Paradis; loin du séjour de la souffrance et du regard des hommes mortels, il demeure comme le témoin des premières intentions divines, toutes de paix, d'innocence et d'amour.
Nous le retrouverons plus tard : il doit faire l'ornement de la terre nouvelle où le Seigneur introduira ses élus, au jour de la grande Pâque et du rétablissement de toutes choses!. Jour heureux auquel, dit l'Apôtre, aspire toute créature maintenant gémissante et soumise, pour une faute qui n'est point la sienne, à l'inconstance de changements sans fin ! Celui qui, contre le gré de la création, l'a soumise à cette servitude de corruption,
Le Samedi dans VOct. du S.- Sacrement. 38 1
lui conserve l'espoir qu'alors délivrée, ellemême en sa mesure participera de la glorieuse liberté des enfants de Dieu^. Car la gloire du nouveau Paradis sera plus grande "que celle du premier. Ce n'est plus en effet sous l'ombre vide des symboles, ou dans un rapprochement fugitif, que doit s'y opérer l'union déifiante; mais la Sagesse s'y donnera substantiellement et sans voile à l'humanité dans un embrassement éternel.
C'est dans le temps toutefois, et sur la terre, que doit se contracter cette union dont la jouissance parfaite et stable est pour l'éternité. Car telle est l'économie du plan divin, qu'en toutes choses la vie future a ses racines dans la vie présente, et n'est que la révélation dans la lumière de gloire des ineffables réalités constituées ici-bas par la grâce. Quelles seront donc, après la chute, les conditions de l'alliance dont l'éternelle Sagesse ne s'est point départie ?
O profondeur des trésors de la Sagesse de Dieu 2 ! Fort comme la mort est son amour s ; mais non moins sublimes apparaîtront, à la suite du péché, les délicatesses infinies de cet amour mê^pe. Loin d'elle la mésalliance ! loin d'elle tout compromis avec la souillure d'une race coupable! La miséricorde infinie suffisait à pardonner l'offense au seul désaveu du pécheur: en sa noblesse et dignité d'Epouse, elle ne veut point, pour l'homme, de ce pardon qui eût dissimulé sous le couvert de l'oubli divin sa faute inexpiée. Au défaut de
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son insuffisance, elle prétend solder ellemême intégralement la dette du coupable, et le réhabiliter dans la justice, avant de l'épouser dans l'amour : « Je t'épouserai dans la u justice et le jugement i », dit Dieu à l'homme tombé, par le prophète Osée.
Et il ajoute : « Je t'épouserai dans la « foi 2. » Car de même que l'entrée de la divine Sagesse en ce monde, qu'elle vient sauver de l'orgueil par l'humilité, sera sans gloire et sans apparence extérieure ; ainsi l'union divine s'opérera-t-elle dans le mystère des espèces sacrées du banquet nuptial, qui ne présenteront aux yeux que le pain et le vin des tables communes. Mais la foi percera le voile; et l'ineffable dignité des tils des hommes, manifestée dans ce festin des cieux, rejaillira sur la création entière.
Sous l'impression de l'attente universelle des créatures implorant, à leur manière, cette déclaration merveilleuse des fils de Dieu ^
âu'emporte de soi l'alliance avec la Sagesse u Père, le prophète continue dans un style plein d'enthousiasme : « En ce jour-là, dit « le Seigneur, j'exaucerai les cieux, et ils « exauceront la terre ; et la terre exaucera le « froment, le vin et l'huile; et atux-ci exauce ceront Jezrahel, la race de Dieu *, » lui donnant avec le froment et le vin la matière des Mystères, et, par l'huile, le sacerdoce qui doit les transformer en la dot de l'alliance dans l'acte même du Sacrifice. Car c'est par le Sacrifice, et dans le sang, que doit se conI. Ose. n, 19. — 2. Ibid. 20. — 3. Rom. viii, 10. —
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sommer cette alliance de justice et d'amour.
L'Ecriture rapporte que Moïse traversant un jour le désert, chargé d'une transgression légale, fut assailli par l'Ange du Seigneur qui l'eût exterminé, si Séphora, l'épouse du chef futur d'Israël, n'eût conjuré la vengeance divine par la circoncision violente et précipitée de son tils Eliézer; et, teignant de ce sang du fruit de ses entrailles les pieds du coupable, elle s'écriait : « Vous m'êtes un oc époux de sang i ! » Ainsi, et bien mieux, peut s'écrier à l'humanité la divine Sagesse; car elle ne sauvera l'homme, et n'arrivera jusqu'à lui, que dans le sang de ce fils de l'homme qui est elle-même.
Mais loin de l'ébranler, il semble que cette perspective, qui mettra son amour en plus vive lumière, ait encore augmenté son ardeur. cr Je dois être baptisé d'un baptême, dira « l'Homme-Dieu plus tard, et quelle est la « violence de mon désir, jusqu'à ce qu'il soit « accompli 2 ! » Mais dès maintenant, et depuis que l'expiation est apparue comme la voie royale qui peut lui rendre l'humanité redevenue digne d'elle par l'effusion d'un sang divin sous le pressoir, la Sagesse n'a plus d'autre pensée. Aussi trompera-t-elle d'ici là son impatience, en préludant par mille essais figuratifs à l'immolation du Calvaire, et au banquet de la grande victime devenu le festin des noces.
Son jardin, le lieu de délices, n'est plus pour elle le Paradis, mais cette terre aride où plus que jamais l'homme a besoin de son
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amour. O Chérubin, sentinelle vigilante, inexorable au pécheur, protégez l'arbre de vie contre les retours de son (désespoir: l'épée terrible, qui s'échappe de vos mains en jets de flamme, n'arrêtera point au Paradis l'adorable Sagesse. Elle rejoindra le genre humain dans son exil. Entendons-la, au livre de l'Ecclésiastique, chanter sa fuite miséricordieuse et célébrer ses expédients divins. Si elle était Farbre, elle est de même le fleuve de vie. « Or, dit-elle, comme un filet d'eau, « comme l'écoulement d'un grand fleuve, « ruisseau sans apparence, je suis sortie du « Paradis. J'ai dit : J'arroserai les plantes de « mon jardin, j'enivrerai de fécondité ma praia rie. Et voici que mon ruisseau a élargi « ses rives, et, devenu fleuve, il ressemble à « une mer. Dès le point du jour, j'illumine « tout de ma doctrine, et je la ferai retentir « jusque dans le lointain des siècles. Je des« cendrai dans tous les abîmes, je visiterai « tous ceux qui dorment, j'éclairerai tous ceux « q^ui espèrent dans le Seigneur i. »
Cette vive lumière qui, dès le point du jour, illumine tout de la divine Sagesse, est l'enseignement varié des prophéties ou figures divinement ordonnées dans la série des siècles, et projetant jusqu'au point de départ du Penre humain l'ombre imposante du Messie, arce multiple enseignement, la Sagesse se fait jour au milieu des nations chez les âmes saintes 2, réveille l'homme endormi dans le découragement 3, nourrit l'espérance en son
I. Eccli. XXIV, 41-45. — 2. Sap. VII, 27. — 3. Psalm.
Le Samedi dans VOct. du S. -Sacrement. 385
cœur et tient ses regards tournés vers l'avenir.
Les sacrifices sanglants, établis au seuil de l'Eden comme expression rituelle de la religion du premier âge, poursuivront l'humanité de cette divine lumière jusque dans les abîmes où l'entraînera plus tard l'égarement du polythéisme. Grâce à eux, si le Aeuve des traditions primitives, traversant le temps et l'espace, doit se charger de nombreux éléments étrangers et rouler bien des scories, on le verra néanmoins porter fidèlement jusqu'aux pieds du Christ lui-même les désirs et l'attente non interrompue des nations i. Lors même en effet que le serpent usurpateur aura détourné vers ses autels impurs la fumée de ces sacrifices qui n'étaient dus qu'au seul vrai Dieu, il ne se peut que cette expiation figurative des fautes de l'homme par le sang d'une victime innocente et pure, substituée au coupable, ne réveille plus d'une fois, dans l'âme la plus distraite, quelque notion du Médiateur à venir. L'antique ennemi verra donc le culte des divinités de son invention prolonger lui-même en tous lieux, sur ce point important, les échos de la foi des patriarches. Représailles merveilleuses, et dignes en tout de l'éternelle Sagesse : comme au désert 2, la vue même du serpent, devenu pour le fils de Jessé le sigjïe des peuples 3, aura guéri ceux qui s'étaient tournés vers lui de sa propre morsure! Car chez les cœurs droits de la gentilité, la Sagesse achèI. Gen. xLix, 10; Agg. h, 8. — 2. Num. xxi, 6-9. —
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vera dans l'amour l'œuvre de salut commencée par la puissance de ses divins rayons pénétrant ainsi jusqu'au sein de la nuit profonde. O racine de Jessé, racine de la Sagesse du Très-Haut, qui vous connaît? qui pénétra jamais les artifices de votre amour i ? Vraiment l'emportez-vous sur la lumière ; car elle cède a la nuit, mais de vous ne triomphe point la noirceur du mal -.
Impuissants à produire la grâce et le démontrant assez par leur multiplicité même 3, les sacrifices sanglants auront donc pour but de conserver dans l'humanité la conscience de la chute et l'attente du Sauveur, maintenant ainsi, dans l'esprit de tous, la base des actes surnaturels nécessaires à la justification et au salut. Mais les sublimes retouches apportées au plan divin depuis la chute ne seront point seules représentées dans ce rite important ; l'union de Dieu et de sa créature, objet primitif et toujours principal des intentions du Créateur, l'union de l'homme et de la divine Sagesse au banquet dressé par ellemême, y trouvera son expression fiigurative dans le partage de la victime entre "Dieu et l'homme, entre la divinité apaisée par l'effusion du sang et l'humanité réhabilitée, nourrie de cette chair innocente devenue pour elle désormais l'aliment d'une vie nouvelle et divine. Telle sera chez toutes les nations la règle générale des sacrifices, que, dans le temps ou montera vers le ciel par le feu la part divine, un repas commun, vrai signe de
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communion entre le Ciel et la Terre, devra ne faire plus qu'un des assistants eux-mêmes dans la consommation des restes de l'hostie.
Admirable harmonie ! Prophétie vivante, redite à tous les échos par les mille voix des victimes égorgées chaque jour en tous lieux ! En elles, l'Agneau divin qu'elles annoncent est immolé dès l'origine du monde ^ : appliqué par l'espérance et la foi, son sang déjà coule à flots sur les âmes, emportant les péchés des générations successives; et, tenue en éveil par les prescriptions inspirées de son rituel mystérieux, l'humanité se prépare dès lors au banquet des noces de l'Agneau 2.
Que la divine Sagesse exalte son triomphe ! Elle a fait naître au ciel une lumière qui ne s'éteint pas, enveloppé comme une nuée la terre entière; elle a fait seule le tour des cieux, pénétré jusqu'au fond de l'abîme, traversé les mers, parcouru le monde en souveraine; sur tout peuple, sur toute nation elle a eu l'empire, foulant de ses pieds doucement victorieux les cœurs des puissants et des humbles 3,
Cependant les temps d'exil ont avancé dans leur cours; la longue série des siècles d'attente est plus qu'à moitié parcourue. Moins éloignée désormais, la consommation de l'alliance va devenir chez plusieurs l'objet d'aspirations plus ardentes; et, comme se recueillant elle-même, l'adorable Sagesse ambitionne le repos d'une préparation plus intime au grand œuvre qu'elle doit accomI. Apoc. XIII, 8. — 2. Ibid. XIX, 7-9. — 3. Eccli.
3SS Le Temps après la Pentecôte.
plir. Où s'arrêteront ses pas? Le Créateur de toutes choses lui a fait entendre sa voix toujours obéie ; le Père très-haut, qui la destine à ses élus dès le commencement, a fixé sa tente; il lui a dit: « Habite en Jacob, et « qu'Israël soit ton héritage. » Ainsi prendelle pied en Sion, pour se reposer dans la cité sainte et régner en Jérusalem i : Jérusalem, ville de paix, théâtre prédestiné des merveilles de l'avenir, où déjà la douceur du fils de la promesse portant sur ses épaules le bois de l'immolation, et remplacé par le bélier mystérieux sous le glaive paternel, avait marqué la montagne du vrai Sacrifice; cité bénie, qui, dans le même temps, avait pour chef le roi-pontife semblable au Fils de Dieu -, Melcnisédech offrant le pain et le vin de la future alliance, et révélant au Père des croyants, dont les regards inspirés plongeaient dans l'avenir, le grand jour du Christ son fils 3 !
C'est là qu'au moment où les foules égarées n'adressent plus qu'aux faux dieux l'ho'mmage de leurs sacrifices, la divine Sagesse se retire avec le peuple qui porte en ses veines le sang rédempteur. En lui du moins veutelle maintenir les droits du Père, et garder toujours pure la lumière de l'espérance des nations. Par mille prodiges elle l'arrache au joug égyptien ^. Le festin de l'agneau pascal, égorgé le jour même où plus tard aura lieu la vraie Cène du Seigneur et l'immolation de l'Agneau divin, dorme le signal de la déliI. Eccli. XXIV, Ii-i5. — 2. Heb. vu, 3. — 3. JoHAx. VIII, 56. — 4. Sap. X, i5.
Le Samedi dans VOct. du ^>.-:3acrement. 3Sg
vrance et de la marche à travers les flots vers la montagne où se conclut, dans le sang des victimes, le pacte d'union qui fait de la maison de Jacob l'épouse de Dieu ', la nation sainte et sacerdotale 2. Figure en toutes choses du vrai peuple élu traversant le désert du monde, Israël s'abreuve aux eaux divinement sorties de la pierre qui est le Christ 3 ; un pain tombé chaque jour des cieux soutient ses forces dans la fatigue de la route et des combats, et cette nourriture des Anges s'adapte à tous les besoins, se prête à tous les goûts ^. Dieu même habite avec lui sous la tente ; et sur l'unique autel élevé devant ce tabernacle qui rappelle l'exemplaire montré sur la montagne ^, une famille choisie doit seule offrir, sous la direction du pontife suprême, les différents sacrifices légaux redisant en un multiple langage les circonstances variées de l'unique Sacrifice signifié par eux tous.
De cet autel, où brûle un feu qui ne s'éteint pas, monte sans interruption vers le ciel la fumée de la chair et du sang des victimes égorgées. Elles implorent la venue de l'Hostie salutaire qui doit mettre fin à ces hécatombes ; tandis que les offrandes de farine et de vin, nécessaire accompagnement de l'holocauste et de l'hostie pacifique, annoncent l'auguste Mémorial qui doit de même prolonger et parfaire le divin sacrifice de la Croix dans une application non sanglante. Rapprochement mystérieux : il est dès lors
3 go Le Temps après la Pentecôte.
un sacrifice qui ne s'appelle pas autrement que de ce nom de mémorial, et c'est l'oblation isolée de la farine et des gâteaux ou pains de froment sans levain '. Les douze pains de proposition toujours présents à l'intérieur du voile, comme chose sainte entre toutes, monument perpétuel de sacrifice et d'alliance 2, expriment aussi déjà non moins clairement la future présence eucharistic^ue, maintenue dans l'Eglise sous les espèces sacrées, en dehors de la célébration des Mystères.
De même qu'il n'y a qu'un autel en Jacob, pour ramener dans l'unité la pensée vers Celui qui doit être à la fois la victime et l'autel : ainsi n'y a-t-il qu'un seul lieu, le tabernacle et ses abords, et plus tard le temple et la ville sainte, où il soit permis dé célébrer ces banquets sacrés de communion qui, chez tous les peuples, terminent le sacrifice dont ils font partie. « Vous n'offrirez « point vos victimes indifféremment en tous
0 lieux, » dit Moïse à son peuple une dernière fois rassemblé sous ses yeux dans les plaines du Jourdain;» mais toutes vos offrandes en a victimes, prémices, dîmes et oblations « volontaires, seront apportées au lieu que « le Seigneur aura choisi pour y manifester « sa glo'lre. C'est là que vous célébrerez le « sacré banquet, en présence du Seigneur <( votre Dieu, vous, vos fils et vos filles, vos a serviteurs et vos servantes, et les lévites qui « habitent vos cités ; et vous serez dans « la joie, et vous recueillerez les fruits des
I. Levit. n, 2, 9. — 2. Ibi.i. xxiv. 7-9.
Le Samedi dans VOct. du S.-Sacrement. 3g t
« bénédictions du Seigneur votre Dieu i. » ,
La prospérité matérielle promise au peuple juif comme récompense de sa fidélité à farder les prescriptions figuratives de la loi u Sinai, n'était elle-même que la figure des bénédictions divines qui devaient transformer l'âme, et la préparer à l'avènement de la divine Sagesse en la chair. Mais Israël a peine à s'élever au-dessus des sens. Il s'offre comme une proie facile à tous les scandales des nations; si, maté par la verge, il comprend enfin que l'unique salut est pour lui dans sa loi, c'est pour s'y enfermer comme en désespéré dans la lettre même des préceptes rituels, et n'y plus voir le sens principal qui est celui de l'avenir et du monde des âmes.
Que de fois cependant Dieu l'avertit par ses prophètes, et cherche à le ramener à l'esprit de l'institution première! Il se répand, dans les Psaumes, en remontrances où la douceur du père absorbe encore ineffablement l'amertume de la plainte : « Ecoute, 6 « mon peuple, et je te parlerai; Israël, je « t'instruirai de ma vraie pensée. Moi, ton « Dieu, je ne te reprendrai point sur tes « sacrifices : tes holocaustes sont toujours « sous mes yeux. Mais je n'ai besoin ni des « veaux de ta maison, ni des boucs de tes « troupeaux: toutes les bêtes de la forêt sont « miennes, miens aussi les animaux des mon« tagnes et les bœufs des prairies. Si j'ai « faim, je ne te le dirai point, car l'univers « est à moi, et tout ce qu'il renferme ; mais
I. Deut. XII, 7, ii-i?.
3g 2 Le Temps après la Pentecôte.
(( mangerai-je donc la chair des taureaux, « boirai-je le sang des boucs ? Elève-toi jus« qu'au sacrifice de louange : c'est dans cette « voie que je te montrerai le Clirist salut « de Dieu '. »
Mais plus tard, devant cette race à la tête dure, aux oreilles et au cœur incirconcis 2^ s'enfonçant toujours dans le formalisme étroit où réside pour elle toute vertu, Dieu ne sait plus dissimuler le dégoût suprême que lui inspirent ces immolations auxquelles ne se rattache plus le sens prophétique, qui seul les relevait à ses yeux : a Qu'ai-je besoin de ((, toutes vos victimes! s'écrie-t-il par Isaïe. (( Elles me sont à nausée ; les holocaustes de « vos béliers, la graisse de vos troupeaux, le « sang des veaux, des agneaux et des boucs, « je n'en veux plus. Qui vous a priés jamais « d'en souiller mes parvis? Ne m'oftrez plus « à l'avenir ces vains sacrifices : votre encens
0 m'est en abomination s. »
Inutiles avertissements : l'orgueil croît, dans le Juif charnel, en proportion de l'étroitesse du cœur et des pensées. Il ne rêve plus qu'un Messie conquérant; et ce Messie dont ses victimes lui prédisent sans cesse les divins caractères, il le reniera, parce qu'il leur sera trop semblable en effet dans la souffrance et la douceur.
Se tournant donc vers les nations qui, moins privilégiées qu'Israël, ont cependant conservé l'attente du Sauveur et le reconnaîtront avec amour, le dernier des Prophètes,
Le Samedi dans l'Oct. du S. -Sacrement. 3g3
Malachie, jDroclame au nom du ciel l'abrogation définitive de ce culte incompris, et son remplacement par le divin Mémorial qui, le même en tous lieux, réunira tous les peuples dans la puissante participation du grand Sacrifice. « Ma volonté n'est plus en vous, « dit le Seigneur des armées; je ne recevrai « point vos présents. Car du lever du soleil « à son couchant, mon Nom est grand chez les « nations, et en tout lieu s'offre à mon Nom « le sacrifice d'une oblation pure i. »
Les temps sont accomplis. Maintenant donc, ô nations, bénissez le Seigneur 2. Trop longtemps, la vie n'a été pour vous que le songe creux d'une vision nocturne. Vous aviez faim du fruit de vie ; vous aviez soif de l'eau jaillissante. Mais comme l'affamé qui rêve, en dormant, d'un festin copieux, et n'arrive point à satisfaire la faim qui le dévore; comme l'hornme altéré q^ui boit en songe, et retrouve au réveil sa soit brûlante et le vide de son âme : ainsi étaient vos multitudes égarées s. Mais voici que l'étendard de Jessé paraît enfin sur la montagne, et vient rallier les peuples. Gentils, étrangers autrefois, repaissez-vous en vos déserts devenus fertiles ^. L'eau du rocher déborde en vos terres arides. La gloire du Liban, la beauté du Carmel et de Saron couronnent vos montagnes et décorent vos plaines désolées; la solttude tressaille et fleurit comme le lis, elle pousse et germe de toutes parts '-". La pluie ne manquera plus à
I. Malach. I, lo-i I. — 2, Psalm. lxv, 8. — 3. Isai.
:aixi, 7, 8. — 4. Ibid. v, 17. — 5. Ibid. XXXV, 1-7.
3g4 Le 7'emps après la Pentecôte.
vos semences; délicieux va devenir le pain fourni par vos moissons '. Le laboureur en effet labourera-t-il toujours? Ne doit-il pas semer entin ? Travaillera-t-il sans cesse à fendre et à sarcler sa terre? Non sans doute; et le temps en est venu : lorsqu'elle est aplanie et brovée, il y jette la semence et distribue le froment dans les sillons. Or, c'est ici la conduite du Seigneur Dieu des armées sur les nations : conduite merveilleuse, exaltant à la fois et la stabilité de ses divins conseils, et l'infinie magnificence de ses justices 2.
Non ; l'éternelle Sagesse n'avait point abandonné ses ineffables projets d'amour. Elle marchait avec le genre humain dans l'épreuve. Mais elle se devait à elle-même d'éprouver en effet l'homme coupable, de lui faire sentir, avant de l'en relever, la profondeur de sa chute. C'est pour cela qu'elle laisse fondre sur lui la nuit, la frayeur et l'angoisse; elle-même l'exerce dans la souffrance, jusqu'à ce que, l'ayant amené à sonder l'abîme effrayant de sa misère native, elle puisse se confier derechef à son àme humiliée. Alors, elle le redresse par le repentir, l'affermit dans l'espérance, et, revenant à lui toute joyeuse, lui découvre à nouveau sa ravissante beauté et entasse en lui les trésors de son amour 3.
En ce jour du samedi, saluons Marie devenue pour les nations le Siège de la Sagesse. C'est en son sein qu"a lieu la bénie renconI. ISAI. XXX, 23.— 2. Jbid. xxvHi, 24-29. — 3. Eccli.
Le Samedi dans l'Oct. du S. -Sacrement. 3g5
tre, objet de l'attente des siècles. Son sang très pur a fourni la substance de ce corps sans tache, dans la splendeur duquel le plus beau des fils des hommes conclut l'indissoluble alliance de notre nature avec la Sagesse éternelle; et son âme ravie contemple l'ineffable mystère des noces divines accomplies dans ses chastes entrailles. Marie, jardin fermé, où, plus délicieusement qu'aux premiers jours dans l'orbe des cieux, la Sagesse se joue dans la lumière et l'amour ; lit fleuri du Cantique ', embaumé par l'Esprit des parfums les plus suaves; tabernacle auguste de la Vierge-Mère, plus saint mille fois que celui de Moïse! C'est là, sous le voile immaculé de cette chair virginale, que, par l'ineffable embrassement des deux natures en l'unité du Fils unique, l'Esprit-Saint verse à flots l'onction qui fait à la fois l'Epoux et le Pontife à jamais selon l'Ordre de Melchisédech. Que l'homme donc respire enfin : déjà le pain du ciel, le pain de l'alliance, est descendu en terre ; et si neuf mois nous séparent encore de la nuit fortunée qui doit le produire aux yeux de tous en Bethléhem, déjà le Pontife est à l'œuvre en son temple saint, a Vous n'acc vez point voulu des victimes et des obla« tions, dit-il au Père ; mais vous m'avez « formé un corps. Les holocaustes et les a sacrifices pour le péché n'ont point su vous « plaire. Alors j'ai dit : Voici que je viens, « selon qu'il est écrit de moi en tète du Livre, « pour faire, ô Dieu, votre volonté -. »
I. Gant. I, i5. — 2. Heb. x.
3g6 Le Temps après la Pentecôte.
CNTiNUONs de citer, en abrégeant, la Préface grandiose qui nous est fournie par la Liturgie du Livre VIII^ des Constitutions apostoliques.
NEQUE hoc solum ; verum etiam et posteris ejus, a te in multitudinem innumerabilem elTusis, eos qui tibi adha?- serunt glorificasti , eos vero qui a te defecerunt punivisti : admisso quidem Abelis sacrificio ut innocentis, fratricidi autem Caini munere ut detestandi fastidito.
Tu enim es opifex hominum. vitae largitor, indigentiœ expletor ; iegum dator, easque servantium remunerator , transgredientiumvindex. Qui diluvium mundo propter impie viventium multitudinem intulisti , et eo ex diluvio in arca eripuisti cum octo animabus iustum Noam, finem quidem eorum qui praeterierant , originem vero successurorum. Qui horrendum ignem adverses Sodomitanam pentapolim concitasti , ac sanctum Lothum ex incendio eruisti.
Tu es qui Abrahamum
ET non seulement, ô Dieu, vous avez usé de miséricorde envers l'homme tombé, après l'avoir châtié dans votre justice ; mais ainsi encore, des fils sans nombre qu'il dut à votre bénédiction fécondante, vous avez glorifié les fidèles et puni les révoltés, recevant le sacrifice d'Abel innocent, rejetant les dons de Gain l'impie fratricide.
Car vous êtes l'ouvrier du genre humain, le principe de la vie, la source des biens, l'auteur des lois , récompensant les soumis, terrible aux transgresseurs. Contre la multitude des impies vous lançâtes le déluge sur le monde, sauvant dans l'arche Noé le juste et huit âmes vivantes : fin du passé, point de départ de l'avenir. Embrasant du feu terrible les cinq villes coupables, vous délivrâtes de l'incendie Loth innocent.
C'est vous qui, délivrant
Le Samedi dans l'Oci. du S. -Sacrement. 3g j
Abraham de l'erreur de ses pères, l'avez fait héritier du monde et lui avez montré votre Christ. Vous avez désigné Melchisédech comme pontife du culte divin. Vous avez fait d'Isaac le fils de la promesse. Vous avez conduit Jacob en Egypte.
Vous souvenant, Seigneur, des promesses faites à leurs pères , vous n'avez point abandonné les Hébreux sous le joug égyptien. Et lorsque les hommes, corrompant la loi naturelle, regardaient la création comme le produit du hasard, ou l'honoraient plus qu'il ne convient, vous n'avez point permis qu'ils fussent entraînés par l'erreur ; mais, leur envoyant votre serviteur Moïse, vous avez donné par lui la loi écrite en aide à celle de nature ; vous avez montré que les créatures étaient votre ouvrage, et convaincu le polythéisme d'erreur.
Vous avez décoré de la dignité sacerdotale Aaron et ses descendants. Vouschàtiiez les Hébreux coupables, et receviez leur repentir. Vous tiriez par dix plaies vengeance de l'Egypte ; vous divisiez la mer pour le passage des Israélites et engloutissiez les Egyptiens sous les flots. Vous adoucissiez parie
liberasti avita impietate, et raundi haeredem constituisti, ipsique Christum tuum apparere fecisti. Qui Melchisedecum pontificem divini cultus designasti. Qui Isaacum effecisti filium promissionis. Qui Jacobum ad ^Egyptum introduxisti.
Tu, Domine, Hebraeos ab ^Egyptiis oppressos, ob promissa patribus eorum facta, non neglexisti. Cumque homines legem naîuralem corrupissent . et creaturam modo fortuitam arbitrarentur, modo plus quam oportet honorarent : non sivisti errore duci ; quia potius edito sancto famulo tuo Moyse , per eum legem scriptam in adjutorium naturalis tribuisti ; et creaturas ostendisti opus tuum esse, errorem vero de multitudine deorum exterminasti.
Aaron et posteros ejus honore sacerdotali decorasti, Hebrasos, cum peccarent, castigasti ; cum reverterentur, suscepisti. -Egyptios decem plagis ultus es ; mari diviso trajecisti Israeiitas ; insecutos jEgyptios delevisti submersione. Ligne amaram aquam dulces3g8 Le Temps après la Pentecôte.
cere fecisti ; ex petra dura aquam profudisti ; e cœlo mannam depluisti ; prasbuisti ex aère escam, ortygometram ; constituisti nocte columnara ignis ad illustrationem, et die columnam nubis ad umbraculum in sstu. Per Jesum ducem a le declaratum septem génies evertisti. Jordanem dirupisti, fluvios Ethan siccasti, muros prostravisti absque machinis.
Pro omnibus tibi gloria , Domine omnipotens.
Te adorant innumerabiles copiœ angelorum, archangelorum, thronorum , dominationum , principatuum , potesiatum, virtutum, et cherubini , item seraphini senis alis, binis quidem vêlantes pedes suos, binis vero capita , et duabus aliis volantes , ac dicentes una cum mille millibus archangelorum et dénis millibus denum millium angelorum, indesinenter ac sine vocis inlermissione clamantibus :
Sanctus, S a n c t u s, Sanctus Dominus Sabaoth : pleni sunt cœli et terra gloria ejus : Benedictus in saecula. Amen.
bois l'eau amère, et faisiez couler l'eau du rocher ; vous faisiez pleuvoir du ciel la manne, et leur ameniez par les airs des cailles pour nourriture ; vous les éclairiez la nuit par une colonne de feu, et les protégiez durant le jour contre la chaleur soUs une colonne de nuée. Par Josué, qu'ils reçurent de vous pour chef, vous avez détruit sept nations, divisé le Jourdain, desséché les fleuves impétueux et renversé sans machines de guerre les remparts des cités.
Pour toutes ces choses gloire à vous, Seigneur toutpuissant.
Vous êtes adoré par les innombrables légions des Anges, des Archanges, des Trônes, des Dominations, des Principautés, des Puissances, des Vertus ; les Chérubins aussi vous adorent ; de même les Séraphins aux six ailes, de deux voilant leurs pieds, de deux voilant leurs têtes, et volant des deux autres. Sans cesse, avec les milliers nombreux des Archanges et les myriades sans fin des Anges, ils disent et proclament d'une voix éclatante et qui ne s'arrête jamais :
Saint, Saint, Saint le Seigneur des armées : les cieux et la terre sont remplis de sa gloire : béni soit-il dans les siècles ! Amen.
Le Samedi dans l'Oct. du S.-Sacrement. 3gg
Empruntons comme hier au iMissel ambrosien quelques-unes de ses Antiennes de Communion au Temps après la Pentecôte. La première est celle-là même de la fête du Corps du Seigneur,
Nous vous louons , Seigneur,Tout-puissant, qui êtes assis sur les Chérubins €t les Séraphins, que bénissent les Anges et les Archanges, que louent les Prophètes et les Apôtres. Nous vous louons dans la prière, Seigneur qui êtes venu dénouer les liens de nos péchés. Nous vous prions , grand Rédempteur envoyé par le Père comme Pasteur des brebis. Vous êtes le Christ Seigneur et Sauveur, qui êtes né de la Vierge Marie. Nous qui prenons ce Calice très saint, gardez-nous toujours de toute faute.
Recevez avec crainte le Sacrement des cieux, rassasiez-vous de la douceur du Christ. Le Seigneur nous a donné le Pain du ciel ; l'homme a mangé le Pain des Anges. Alléluia, alléluia.
Aimons-nous mutuellement ; car Dieu est amour. Celui qui aime son frère est né de Dieu, et il voit Dieu ; et la charité de Dieu est parfaite en lui. Or celui qui fait
TE laudamus. Domine, omnipotens, qui sedes super Cherubim et Seraphim ; quem benedicunt Angeh et Archangeli, et laudant Prophetae, et Apostoli. Te laudamus, Domine, orando, qui venisti peccata solvendo. Te deprecamur magnum Redemptorem, quem Pater misit ovium Pastorem. Tu es Christus Dominus Salvator, qui de Maria Virgine es natus. Hune sacrosanctum Calicem sumentes, ab omni culpa libéra nos semper.
Sacramentum cceleste cum timoré accipite, et satiamini de Christi dulcedine. Panem cœli dédit nobis Dominus : Panem Angelorum manducavit homo. Alléluia , _^ alléluia.
Diligamus nos invicem ; quia charitas Deus est ; et, qui diligit fratrem suum, ex Deo natus est, et videt Deum ; et in hoc charitas Dei perfecta
40 0 Le Temps après la Pentecôte.
est ; et, qui facit voluntatem Dei, manet inaeternum.
Accedite ad Altare Dei : purificate corda vestra. et replimini Spiritu Sancto, sumentes Corpus, et Sanguinem Christi in remissionem peccatorum.
Da pacera, Domine Pater, Sacerdotibus. et Levitis frangentibus Corpus Domini : da pacem Kegibus nostris, et poêulo, sumentibus Corpus fomini. Alléluia, alléluia, alléluia.
Odor Christi congregavit nosomnes. Venite : fatiamini de Christi dulcedine.
la volonté de Dieu demeure à jamais.
Approchez de l'Autel de Dieu ; purifiez vos cœurs, et soyez remplis de l'EspritSaint, pour recevoir le Corps et le Sang du Christ en rémission des péchés.
Seigneur, ô Père, donnez la paix aux Prêtres et aux Lévites qui rompent le Corps du Seigneur; donnez la paix à nos Rois et leur peuple recevant le Corps du Seigneur. Alléluia, alléluia, alléluia.
Rassemblés tous par le parfum du Christ , venez • rassasiez-vous de sa douceur.
Nous terminerons aujourd'hui nos emprunts à l'Office delà Bienheureuse Julienne par l'Hymne suivante, assignée pour l'Office des Complies dans les anciens livres de l'Eglise Saint-Martin -au-Mont.
CHRISTUS noster vere cibus, Christus noster vere potus, Caro Christi vere cibus, Sanguis Christi vere potus.
Vera caro quam sumimus.
LE Christ est vraiment notre nourriture, il est vraiment notre breuvage ; sa chairest pour nous un aliment réel, et son sang nous abreuve en vérité.
C'est sa vraie chair que nous recevons, cette chair
Le Samedi dans VOct. du S. -Sacrement. 401
qu'il a prise de la V'ierge ; c'est son vrai sang que nous buvons, ce sang qu'il a versé pour l'homme.
Dans ce festin, c'est du Verbe fait chair que nous sommes nourris, du Verbe sur qui repose le culte de Dieu, du Verbe qui nous ouvre le ciel.
Ce pain renferme la plénitude de la douceur et de la grâce ; c'est le Roi de l'éternelle gloire, celui que la Vierge porta dans son sein.
Engraissons-nous de la substance de ce pain angélique ; délectons-nous dans la douceur de ce miséricordieux viatique.
O festin céleste, ô gloire des rachetés, ô repos des coeurs humbles, conduis-nous aux joies éternelles.
Daigne, ô Père, par ton Fils, par ton Esprit puissant, conduire à la fin bienheureuse ceux auxquels icibas tu donnes un tel aliment.
Amen.
Quam assumpsit de Virgine : ^''erus sanguis quem bibimus, Quem effudit pro homine.
Vere tali convivio, Verbum caro comeditur : Per quod vigct Religio, Per quod ccelum ingredimur.
Panis iste dulcedinis Totus plenus, et gratiae, Alvo gestatus Virginis, Rex est asternas glorise.
Hujus panis angelici Saginemur pinguedine : Ut tam pii viatici Delectemur dulcedine.
O cœleste convivium ! O redemptorum gloria ! O requies humilium ! -Eterna confer gaudia.
Praesta Pater per Filium, Praesta per almum Spiritum : Quibus hoc dasedulium, Prosperum serves exitum. Amen.
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CHRISTUM regetn adoremus dominantem gentibus, qui se raanducantibus dat spiritus pinguedinem.
ADORONS le Christ Seigneur des nations, engraissant l'âme de qui le prend en nourriture.
E désiré de toutes les nations i, l'Ange de l'alliance voulu par Israël 2, est descendu des deux. La Sagesse l'accompagne. Qui donc, iJisait le prophète, monl\ tera aux deux pour la saisir et l'amener du sein des nuées.' Qui passera la mer, et le rapportera des plages lointaines, ce trésor plus précieux que l'or le plus pur? Israël a délaissé la source de la Sagesse. On ne la connaît plus dans la terre de Chanaan ; on ne l'a point vue dans l'Idumée. Les tils d'Agar, les princes des nations, les prudents de la terre, inventeurs fameux, chercheurs de la science, artisans de richesses, de force
I. Agg. II, 8. — 2. Malach. ni, i.
Le Dim. dans VOct. du S. -Sacrement. 4o3
et de beauté trompeuse, n'ont point trouvé les voies de la Sa^gesse; ils ont perdu ses sentiers i. Mais voici que le fils promis à David s'est assis sur son trône d'honneur. C'est lui qui, le premier, l'a connue pleinement dans le mystère des noces sacrées où l'amour éternel conviaitnotre humble nature. Il est devenu, par cette indissoluble alliance, la source unique de la Sagesse ; les quatre fleuves du Paradis ont rassemblé en lui leurs eaux : réservoir prédestiné, d'où l'amour et la vie s'épancheront sur le monde!
Ses pensées sont plus vastes que la mer, ses conseils plus profonds que l'abîme -. Il vient accomplir le dessein de la volonté souveraine : relier toutes choses en un sur la terre et au ciel 3. Dieu et homme tout ensemble, vrai médiateur, Pontife suprême, il est lui-même le nœud de cette religion sainte qui rattache toute créature au Créateur dans l'unité d'un même hommage, et consomme du même coup la justice et l'amour. Son Sacrifice est bien le chef-d'œuvre de la divine Sagesse ; c'est par lui qu'embrassant tous les êtres créés dans l'immensité de cet amour dont nous avons vu les ardeurs impatientes, elle prétend ne faire plus du monde entier qu'un holocauste sublime à la gloire du Père. Il nous reste maintenant à la voir immoler sa victime, et dresser la table du festin '*.
L'Eucharistie, en effet, n'a point d'autre but que l'application incessante ici-bas du grand
404 Le Temps après la Pentecôte.
Sacritice ; et il nous faut considérer ce Sacrifice de l'Homme-Dieu en lui-même, afin d'admirer mieux la merveilleuse continuation qui s'en fait dans l'Eglise. Mais il importe à cette fin de préciser tout d'abord la notion générale du Sacrifice.
Dieu a droit à Vhommage de sa créature. Si les rois et seigneurs de la terre sont en droit d'exiger des vassaux de leur domination cette reconnaissance solennelle de leur suzeraineté, le domaine souverain du premier Etre, cause première et fin dernière de toutes choses, l'impose à plus juste titre aux êtres appelés du néant par sa bonté toutepuissante. Et de même que, par \2iredevance qui l'accompagne, l'hommage des serfs et vassaux emporte, avec l'aveu de leur sujétion, la déclaration effective des biens et droits qu'ils reconnaissent tenir de leur seigneur ; ainsi l'acte par lequel la créature s'abaisse en cette qualité devant son Créateur devra manifester suffisamment,/7<3r/i</-meme, qu'elle le reconnaît comme Seigneur de toutes choses et auteur de la vie.
Mais il peut arriver que la créature ait, de son propre fait, conféré contre elle-même à la justice de Dieu des droits non moins sérieux et autrement redoutables que ceiix de sa toute-puissance et de sa bonté. La miséricorde inhnie peut alors, il est vrai, suspendre ou commuer l'exécution des vengeances du Seigneur suprême ; mais l'acte d'hommage de l'être crée devenu pécheur ne sera complet qu'à la condition d'exprimer désormais, non moins que sa dépendance de créature, l'aveu de sa faute et delà justice du
Le Dim. dans l'Oct. du S. -Sacrement. 40 5
châtiment encouru par la transgression des préceptes divins; la redevance trop justifiée du serf insoumis, l'oblation suppliante de l'esclave révolté devra montrer, par sa nature même, que Dieu n'est plus seulement pour lui l'auteur de la vie, mais Varbitre de la mort.
Telle est, dans son essence, la vraie notion du Sacrifice^ ainsi appelé de ce qu'il sépare de la multitude des êtres de même nature, et fait sacrée l'offrande par laquelle il s'exprime : oblation intérieure et purement spirituelle dans les esprits dégagés de la matière ; oblation spirituelle et sensible à la fois pour l'homme, qui, composé d'une âme et d'un corps, doit l'hommage à Dieu pour l'un et pour l'autre.
Le Sacrifice ne peut être offert qu'au seul vrai Dieu, comme étant la reconnaissance effective du domaine souverain du Créateur et de cette gloire qu'il ne donne point à un autre '. Par contre, il est de l'essence de la religion en tout état de chute ou d'innocence. La religion, en effet, cette reine des vertus morales qui a pour objet le culte dû au Seigneur, ne trouve qu'en lui son expression cïernière. L'Eden l'eût vu célèbre par l'homme innocent dans l'adoration, l'action de grâces et la prière confiante ; offrande de ses fruits les plus beaux, symboles du fruit divin que promettait l'arbre de vie, le péché n'y eût point marqué dans le sang sa sinistre empreinte. Devenu après la chute l'unique voie de propitiation, il apparut toujours plus
40 6 Le Temps après la Pentecôte.
comme le centre nécessaire de toute religion sur la terre d'exil ; ainsi jusqu'à Luther le comprirent tous les peuples, et les modernes réformateurs, en voulant exclure le Sacrifice de la religion, l'ont détruite chez eux par la base. Bien plus; il s'impose dans le ciel à la créature déjà glorifiée, qui, non moins et plus même dans les splendeurs de la vision que sous les ombres de la foi , doit à Celui qui l'a couronnée l'hommage de ses dons.
C'est par le Sacrifice que Dieu atteint le but qu'il s'est proposé dans la création : sa propre gloire ^. Mais pour que du monde s'élevât vers son Auteur un hommage représentant la mesure de ses dons, il fallait un chef qui résumât le monde entier dans sa personne, et, disposant de lui comme de son bien propre, l'offrît au Seigneur en toute plénitude avec lui-même. Dieu fait mieux encore : en lui donnant pour chef son propre Fils revêtu de notre nature, il obtient que, l'hommage de cette nature inférieure revêtantla dignitéde la personne, l'honneurrendu soit vraiment digne de la Majesté souveraine; comme un banquier habile sait tirer l'or d'une vile monnaie, il fait rapporter au monde sorti du néant un fruit infini.
Merveilleux couronnement de l'œuvre créatrice ! La gloire immense que rend au Père le \'erbe incarné a rapproché Dieu et la créature, si distants l'un de l'autre ; elle rejaillit sur le monde en flots de grâce qui achèvent de combler l'abîme. Le Sacrifice
Le Dim. dans VOct. du S. -Sacrement. 40 j
du fils de l'homme devient la base et la raison de l'ordre surnaturel, au ciel et sur la terre. Objet premier et principal du décret de création, c'est pour le Christ, sur son .modèle et dans l'ordre des aptitudes de sa future nature, que sortirent du néant, à la voix du Père, les divers degrés d'être spirituel et matériel, appelés à former son palais et sa cour : de même encore dans l'ordre de la grâce, est-il vraiment ainsi Vhomyne, le Bien-Aimé. L'Esprit de dilection se répandra, parfum divin, de cet unique bien-aimé, de cette tête chérie, du Chef sur tous ses membres et jusqu'à la dernière frange de son vêtement i, communiquant sans mesure la vraie vie, l'être surnaturel, à ceux que le Christ aura daigné appeler en participation de sa divine substance au banquet de l'amour. Car à la suite du Chef viendront les membres, unissant au sien leur hommage; et cet hommage qui, de soi, fût demeuré trop audessous de la Majesté infinie, empruntera, par leur incorporation au Verbe incarné dans l'acte de son Sacrifice, la dignité du Christ luimême.
Ainsi encore, on ne saurait trop le redire contre l'individualisme étroit qui tend, de nos jours, à donner aux pratiques d'une dévotion privée la prépondérance sur la solennité des grands actes liturgiques formant l'essence de la religion : ainsi par le Sacrifice est consommée dans l'unité la créatiori entière, et fondée en Dieu la vraie vie sociale. Dieu est un dans son essence, et l'ineffable
40 s Le Temps après la Pentecôte.
harmonie des trois divines personnes ne fait
aue mieux ressortir, dans sa sublime féconité. cette unité puissante. La créature est multiple au contraire, et la division, fruit de la chute, vient encore accuser davantage en elle ce signe d'un être emprunté. Sortie de Dieu néanmoins, c'est à lui qu'elle retourne, mais à la condition de détruire en elle cette divison funeste qui la sépare de Dieu et de ses semblables, et de reproduire au sein de la multiplicité, dans sa marche vers Dieu, l'image de la féconde harmonie des trois personnes divines. Qu'ils soient un en nous comme nous-mêmes ^ : tel est le dernier mot des intentions du Créateur, révélé au monde par l'Ange du grand Conseil venu sur terre réaliser ce programme divin. Or, c'est la religion qui rassemble devant Dieu les divers éléments du corps social ; et le Sacrifice, qui en est l'acte fondamental, est à la fois le moyen et le but de cette unification grandiose dans le Christ, dont l'achèvement marquera la consommation dû règne éternel du Père devenu par lui tout en tous 2.
Mais cette royauté de l'éternité, que prépare au Père le règne du Christ ici-bas 3, a des ennemis qu'il faut réduire. Les Principautés, les Puissances et les \'ertus de l'enfer sont liguées contre elle. Leur jalousie s'attaquant à l'homme, ima^e de Dieu, a introduit dans le monde la désobéissance et la mort ', par l'homme devenu son esclave, le péché s'est fait une arme de tous les préceptes
I. JoHAN. XVII, 21. — 2. I Cor. XV, 24-28. — 3. Jbid.
Le Dim. dans VOct. du S. -Sacrement. 40g
divins contre ieur Auteur 1 : et, loin de songer à présenter au Seigneur suprême un hommage digne de lui, le'genre humain semble avoTr prts à tâche d'ajouter à la bassesse de son être de néant l'indignité de toutes les souillures. Avant donc que de pouvoir être agréés du Père, les futurs membres du Christ appellent un Sacrifice de propitiation et de délivrance. Il faut que le Christ vive lui-même de la vie expiatrice du pécheur, qu'il souffre de ses souffrances et meure de mort 2. Car telle était la peine apposée comme sanction dès l'origine au précepte divin : peine souveraine pour le transgresseur qui n'en pouvait subir de plus grande, mais sans proportion avec l'offense de la suprême Majesté, à moins qu'une personne divine, endossant l'effrayante responsabilité de cette dette infinie, subît la peine de l'homme et le rendît à l'innocence.
Qu'il vienne donc notre Pontife, qu'il apparaisse le Chef divin de notre race et du monde ! Parce qu'il a aimé la justice et haï l'iniquité, Dieu l'a oint de l'huile d'allégresse entre tous ses frères 3. H était Christ par le sacerdoce à lui destiné dès le sein du Père, et confirmé dans un serment auguste *; il est Jésus, car le Sacrifice qu'il vient offrir sauvera son peuple du péché ^ : Jésus-Christ, tel doit être à jamais le nom du Pontife éternel.
Quelle puissance et quel amour en son Sacrifice! Prêtre et victime à la fois, pour la
410 Le Temps après la Pentecôte.
détruire il absorbe la mort, et du même coup terrasse le péché dans sa chair innocente; il satisfait jusqu'à la dernière obole, et par delà, à la justice du Père; il arrache le décret qui nous était contraire, le cloue à la croix, Tetface en son sang, et, dépouillant les Principautés ennemieslie leur tyrannique empire, il les enchaîne à son char de triomphe i. Crucifié avec lui, notre vieil homme a perdu son corps de péché; renouvelé dans le sang rédempteur, il sort avec lui du tombeau pour une vie nouvelle 2. « Vous êtes morts, dit « l'Apôtre, et votre vie est cachée avec le (( Christ en Dieu; quand paraîtra le Christ « votre vie, vous aussi paraîtrez avec lui dans a la gloire -"î. » C'est comme Chef en effet que le Christ a souffert; son Sacrifice embrasse le corps entier dont il est la tête, et qu'il transforme avec lui pour Tholocauste éternel dont la suave odeur embaumera les cieux.
Chrétiens, pénétrons-nous de ces grands enseignements. Plus en effet nous couiprendrons le Sacrifice de l'Homme-Dieu dans son incommensurable grandeur, plus facilement laisserons-nous l'Église, dans sa Liturgie, enlever nos àm.es aux égoïstes et mesquines préoccupations d'une pieté trop souvent repliée sur elle-même. Membres du Christ-Pontife, élargissons nos cœurs; ouvrons-les aux flots de lumière et d'amour qui jaillissent des rochers du Calvaire. Sur ces mêmes sommets, deux mille ans à l'avance, Abraham le père de notre foi s'écriait dans l'extase : Le SeiLe Dim. dans l'Oct. du S. -Sacrement. 41 1
gneur verra sur la montagne I et les échos de riiumanité s'étaient renvoyé sa parole prophétique dans la longue nuit des siècles de l'attente 1. Spectacle en etfet vraiment digne de Dieu que cette marche en avant de notre Isaac, que cette ascension du Pontife éternel gravissant la montagne où il doit, dans son sang, ramener toutes choses à Dieu son Père, et unir avec soi pour jamais dans une seule oblation la terre et les cieux 2 !
Sous l'ancienne loi, le Pontife montant à l'autel était revêtu d'une robe éclatante des plus riches couleurs •■^, dont les détails mystérieux figuraient l'univers '*. Véritable Aaron, <i le Verbe s'avance, dit saint Ambroise, dans la vraie robe du sacerdoce souverain décrite par Moïse, vêtu du monde en sa magnificence, pour tout remplir de la plénitude de Dieu ^''. » C'était l'imposante vérité qui faisait dire au Christ Sauveur parlant de son immolation sur la montagne ^ : Lorsque je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi ''. Il annonçait l'ébranlement de la terre et des cieux exaltés avec lui sur la croix réparatrice et triomphante. En ce moment, le plus solennel de l'histoire du monde, l'appel divin devait en effet convoquer de toutes parts et unir étroitement à leur Chef immolé les membres de la victime universelle. Attraction merveilleuse, qui, dans cet unique Ceint de l'espace et du temps, allait rassemler tous les êtres créés sous le regard éterI. Gen. XXII. 14. — 2. Col. i, 20; Heb. x, 14. —
412 Le Temps après la Pentecôte.
nel, et consommer la gloire du Dieu trèshaut dans l'hommage parfait d'un seul Sacrifice !
Du pied de l'autel figuratif érigé dans Jacob, David déjà lui aussi contemplait par avance le sublime rendez-vous de toute créature à l'autel du Christ-Pontife, son Seigneur et son fils 1. A la vue de ce concours immense dont le défilé non interrompu des victimes mosaïques offrait pourtant une trop faible image, ému d'un juste et saint transport, il chantait dans le psaume : A vous viendra toute chair 2 ! « Il a pris chair en effet notre Pontife, s'écrie saint Augustin 3 ; et la chair qu'il a prise attirera toute chair. Dans le sein de la Vierge il a pris les prémices; le reste, le genre humain tout entier, suivra les prémices, pour compléter l'holocauste dont il est dit ici même : A vous je rendrai mon vœu dans Jérusalem ^. »
Car quel est-il ce vœu de notre chef bienaimé, sinon celui qu'au psaume suivant il décrit plus au long ? S'adressant à son Père : (L J'entrerai, dit-il, dans votre maison, por« tant l'holocauste; je vous rendrai les vœux « qu'ont formulés mes lèvres. Ma bouche a « dit, au jour de la tribulation : Je vous c( offrirai de grasses victimes avec V encens des « béliers, des bœufs et des boucs en un même a holocauste '\ » Ce jour de la grande tribulation du Pontife suprême, c'est celui dont parle l'Apôtre, où, daignant par amour sentir
I. Matth. XXII, 45. — 2. Psalm. lxiv. 3. — 3. AuG.
Enarrat. in Ps. Lxiv. — 4. Psalm. LXiv, 2. — 5. Psalm. Lxv, i3-i5.
Le Dim. dans VOct. du S.-Sacrement. 41 3
en lui la fragilité de la chair, et présentant avec un grand cri ses prières et ses larmes au Dieu c^ui pouvait le sauver de la mort, il fut exaucé dans l'hommage de son Sacrifice 1. Cependant que parle-t-il encore des béliers et des boucs, inutiles offrandes réprouvées de Dieu? Lui-même ne disait-il pas, en entrant dans le monde : ce ^'ous n'avez point « voulu de leurs holocaustes et de leurs « victimes, mais vous m'avez formé un
corps
Oui, sans doute ; et c'est le corps même du Christ qui paraît ici tout entier, dit saint Augustin, comme l'offrande une et multiple à la ^ois qu'il présente au Seigneur : les béliers sont les chefs de l'Eglise, les autres victimes ses divers membres s. Exauce:^ ma prière^ à vous viendra toute chair: princes et peuples de tous les siècles, enfants, jeunes hommes, vieillards, Juifs et Gentils, Grecs, Romains et Barbares, suspendus au bois, sont la victime promise au Père. C'est avec eux, en leur nom et pour eux tous, dans l'intégrité de son corps et dans son unité, que le Christ s'écrie : J'entrerai dans votre maison portant Vholocauste; envoyez votre feu, le feu de l'Esprit, la flamme divine de l'éternelle Sagesse : qu'elle brûle et consume ce corps qui est à moi ; qu'il ne m'en reste rien, que tout soit vôtre ^.
Apporte^çdonc^ enfants de Dieu, apporte:^ au Seigneur les fils des béliers ^ ! La voix du Seigneur a retenti dans sa puisssance : il
414 Le Temps après la Pentecôte.
appelle la foudre sur la montagne, et déjà riiolocauste est en tiammes. \'aste incendie qui, du Calvaire, s'étend bientôt au monde entier ! Le feu divin poursuit son œuvre à travers les générations successives, absorbant un à un les membres de la grande Victime, dévorant le j^éché, consumant les scories du vice, et purifiant, jusque dans la poussière du tombeau, la chair sanctifiée par l'attouchement du Christ dans les M}stères. Vrai feu du Ciel, flamme incréée qui ne dissipe
?[ue le mal, et ne dégage l'âme par la soufrance et la mort des ruines amoncelées autour d'elle, que pour refaire à neuf dans l'expiation l'être humain tout entier!
Un jour viendra, que le feu du grand Sacrifice ayant consommé jusqu'au dernier les membres du Christ, la chair elle-même des élus reparaîtra spirituelle et glorieuse, offrant aux yeux, dans cette transformation merveilleuse de la victime, un Sacrifice vraiment digne du Seigneur suprême : car en lui, bien mieux que dans la destruction par la mort, s'affirmeront le pouvoir et le domaine souverain de l'Auteur de la vie. C'est alors que le corps complet du Verbe incarné, comme un encens très pur, s'élèvera de la montagne sainte où l'Eglise avait fixé sa tente ici-6as, jusqu'à l'autel sublime des cieux: aliment éternel de la flamme divine, holocauste immense où sans fin « la cité rachetée, la société des Saints, sera ofterte à Dieu par le grand Pontife qui s'offrit lui-même pour nous, dans la Passion, sous la forme d'esclave ^. »
Le Dim. dans VOct. du S.-Sacrement. 41 5
Dans cet universel Sacritîce d'adoration et d'action de grâces, où l'expiation n'aura plus de part, entreront eux-mêmes les esprits tjienheureux des milices angéliques. Car ils sont, eux aussi, le Sacritîc"e du Seigneur, formant avec nous l'unique Cité de Dieu célébrée dans le psaume ^. « Tous en etfet, dit saint Cyrille d'Alexandrie, nous avons reçu de sa plénitude. Toute créature, visible ou non, participe du Christ. Les Anges et les Archanges, les natures mêmes quileur sont supérieures, et jusqu'aux Chérubins, ne sont point sanctifiés autrement que par le Christ seul dans le Saint-Esprit. Lui-même donc est l'autel, lui-môme l'encens et le souverain Prêtre, comme lui-même encore le sang de la rémission des péchés 2. »
Ayant donc pour Pontife Jésus le Fils de Dieu, qui dans un seul Sacrifice a consommé pour jamais la Cité sainte, demeurons fermes dans la foi 3. Comme autrefois le grand Prêtre, au jour solennel de l'Expiation, pénétrait seul dans le Saint des Saints, tenant en mains le vase rempli du sang propitiateur, ainsi notre Pontife, ayant conquis l'éternelle rédemption ^, a disparu pour un temps aux resjards de son peuple. Ministre du vrai sanctuaire et du tabernacle fixé par Dieu même », nous l'avons vu, dans sa triomphante Ascension, pénétrer au delà du voile qui nous dérobe encore la vue de la Majesté souveraine; poursuivant dans une parfaite
41 6 Le Dim. dans l'Oct. du S. -Sacrement.
unité le rite de son Sacrifice, il présente au Père, en sa nature humaine toujours marquée des stigmates glorieux de sa Passion, l'auguste victime dont l'immolation sur terre appelait la consommation dans les cieux. Cependant, comme autrefois Israiil attendant le retour du grand Prêtre, le peuple chrétien s'unit à lui d'ici-bas, prolongeant sa prière autour de l'autel du parvis extérieur.
(C C'est le jour de l'Expiation, dit Origène ; il persévère tant que luit le soleil, cant que durera le monde. Nous, debout près des portes, nous attendons notre Pontife arrêté dans le Saint des Saints près du Père, et intercédant pour les péchés de ceux qui l'attendent... Le lieu saint avait deux parties, en etfet, nous dit l'Ecriture: Tune visible, accessible aux prêtres; l'autre invisible, et impénétrable à tout autre qu'au seul Pontife. Quelle est cette première partie, sinon celle où nous sommes maintenant dans la chair, l'Eglise, où les prêtres remplissent leur ministère devant l'autel des holocaustes alimenté par ce feu dont le Sauveur a dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre i w ? C'est là, dans cette première partie du lieu saint, que le Pontife immole la victime; c'est de là qu'il part pour entrer à l'intérieur du voile, dans cette seconde partie qui est le Ciel même et le trône de Dieu. Mais le feu, mais l'encens qu'il porte avec lui dans le Saint des Saints, il le prend de cet autel, il le reçoit d'ici même ; les vêtements sacrés eux-mêmes qui l'enveloppent tout entier de
A la Messe. 41 j
leur pompe mystérieuse, il ne s'en revêt point ailleurs 1. »
Bien plus, devons-nous dire encore : après son départ, le feu du Sacrifice ne s'éteint pas dans le parvis; et la victime de propitiation, dont le sang lui ouvre l'accès du redoutable sanctuaire, continue de brûler sur l'autel extérieur.
PAR suite des mesures consenties entre le Saint-Siège et le Gouvernement français pour la réduction des fêtes, au commencement du siècle dernier, la plupart des Eglises de France célèbrent aujourd'hui seulement la solennité du Corps du Seigneur. La Messe que l'on chante dans ces Eglises est celle du )our même de la fête {page 322), avec mémoire du Dimanche "en la manière ordinaire. Dans les lieux au contraire où la solennité s'est célébrée à son jour, on fait seulement mémoire de la fête à la Messe de ce Dimanche, qui est le deuxième après la Pentecôte.
L'Introït est tiré des Psaumes. Il chante les bienfaits du Seigneur qui protège son peuple et le dégage de ses ennemis. Célébrons dans l'amour le Dieu notre sûr refuge et notre ferme appui.
LE Seigneur s'est fait mon 1 Cactus est Dominus protecteur; il m'a mis au | F protector meus, et
41 8 Le Dim. dans rOct. du S. -Sacrement.
eduxit me in latitudinem : salvum me fecit, quoniam voluit me.
Ps. Diligam te, Domine, virtus mea : Dora inus firmamentum meum , et refugium meum, et liberator meus. Gloria Patri. Factus est.
qu
ge, et il ma sauvé, il m'a aimé.
parce
Ps. Je vous aimerai. Seigneur, vous qui êtes ma force ; le Seigneur est mon appui, mon refuge et mon libérateur. Gloire au Père. Le Seigneur.
L'Eglise demande pour nous, dans la Collecte, la crainte et l'amour du Nom sacré du Seigneur. La crainte en effet dont il s'agit ici, la crainte des fils envers leur père, n'exclut point l'amour; elle l'affermit au contraire, en le préservant de la négligence et des écarts auxquels une fausse familiarité entraîne trop souvent certaines âmes.
SANCTi Nominis tui, • Domine, timorem pariter et amorera fac nos habere perpetuum : quia nunquam tua gubernatione destituis quos in soliditate tuae dilectionis instituis. Per Dominum nostrum Jesum Christum.
FAITES. Seigneur, que nous ayons toujours la crainte et t'amour de votre saint Nom ; parce que vous ne cessez jamais de diriger ceux que vous établissez dans la S'iidité de votre amour. Par Jésus-Christ notre Seigneur.
EUS, qui nobis sub Sacramento mirabili passionis tuae memoriam reliquisti : tribue quaesumus, ita nos Corporis et Sanguinis tui sacra mysteria venerari, ut redemptionis tuae fructum in nobis jugiter sentiamus.
ODiEU, qui nous avez laissé sous un Sacrement admirable le mémorial de votre passion, daigner nous accorder la grâce de vénérer comme nous le devons les sacrés Mystères de votre Corps et de votre Sang, afin que nous puissions resA la Messe.
sentir en nous constamment le fruit de votre rédemption. Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles.
Qui vivis et régnas in saecula saeculorum.
Lecture de l'Epître du bienheureux Jean, Apôtre. I,
MES bien-aimés, ne vous étonnez pas, si le monde vous hait. Pour nous, nous reconnaissons, à l'amour que nous avons pour nos frères, que nous sommes passés de la mort à la vie. Celui qui n'aime pas demeure dans la mort : tout homme qui hait son frère est un homicide. Or, vous savez que nul homicide n'a la vie éternelle résidant en soi. Nous avons reconnu l'amour de Dieu envers nous, en ce qu'il a donné sa vie pour nous, et nous aussi nous devons donner nos vies pour nos frères. Celui qui possède le bien de ce monde, si voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme son cœur, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, aimons, non de parole ni de langue, mais d œuvre et en vérité.
Lectio Epistolas beati Johannis Apostoli. I,
CARISSI.MI, Nolite mirari, si odit vos mundus. Nos scimus quoniam translati sumus de morte ad vitam, quoniam diligimus fratres. Qui non diligit, manet in morte : omnis qui odit fratrem suum, homicida est. Et scitis quoniam omnis homicida non habet vitam aeternam in semetipso manentem. In hoc cognovimus charitatem Dei, quoniam ille animam suam pro nobis posuit : et nos debemus pro fratribus animas ponere. Qui habuerit substantiam hujus mundi, et viderit fratrem suum necessitatem habere , et clauserit viscera sua ab eo : quomodo charitas Dei manet in eo ? Filioli mei. non diligamus verbo, neque lingua, sed opère et veritate.
ES touchantes paroles du disciple bienaimé ne pouvaient mieux être rappelées
420 Le Dim. dans VOct. du S. -Sacrement.
au peuple fidèle qu'en la radieuse Octave qui poursuit son cours. L'amour de Dieu pour nous est le modèle comme la raison de celui que nous devons à nos semblables ; la charité divine est le type de la nôtre. « Je vous ai a donné lexemple, dit le Sauveur, afin que, <L comme j'ai fait à votre égard, vous fassiez <L vous-mêmes '. » Si donc il a été jusqu'à donner sa vie, il faut savoir aussi donner la nôtre à l'occasion pour sauver nos frères. A plus forte raison devons-nous les secourir selon nos moyens dans leurs nécessités, les aimer noyi de parole onde langue^ mais effectivement et en vérité.
Or le divin ynémorial, qui rayonne sur nous dans sa splendeur, est-il autre chose que l'éloquente démonstration de l'amour infini, le monument réel et la représentation permanente de cette mort d'un Dieu à laquelle s'en réfère l'Apotre ?
Aussi le Seigneur attendit-il, pour promulguer la loi de l'amour fraternel qu'il venait apporter au monde, l'institution du Sacrement divin qui devait fournir à cette loi son puissant point d'appui. Mais à peine a-t-il créé l'auguste Mystère, à peine s'est-il donné sous les espèces sacrées : « Je vous ce donne un commandement nouveau, dit-il « aussitôt ; et mon commandement, c'est que « vous vous aimiez les uns les autres comme « je vous ai aimés -'. » Précepte nouveau, en etfet, pour un monde dont l'égoïsme était l'unique loi ; marque distinctive qui allait faire reconnaître entre tous les disciples du
I. JoHAN. XIII, i5. — 2. Ibid. XIII, 34 ; XV, 12.
A la Messe. 42 i
Christ \ et les vouer du même coup à la haine du genre humain'^ rebelle à cette loi d'amour. C'est à l'accueil hostile fait par le monde d'alors au nouveau peuple , que répondent les paroles de saint Jean dans notre Epître : « Mes bien-aimés, ne vous a étonnez pas que le monde vous haïsse. « Nous savons, nous, que nous sommes passés « de la mort à la vie, parce que nous aimons « nos frères. Celui qui n'aime pas demeure « dans la mort. »
L'union des membres entre eux par le Chef divin est la condition d'existence du christianisme ; l'Eucharistie est l'aliment substantiel de cette union, le lien puissant du corps mystique du Sauveur qui, par elle, croît tous les jours dans la charité 3. La charité, la paix, la concorde, est donc, avec l'amour de Dieu lui-même, la plus indispensable et la meilleure préparation aux sacrés Mystères. C'est ce qui nous explique la recommandation du Seigneur dans l'Evangile : « Si, lorsque vous présentez votre offrande à « l'autel, vous vous souvenez là même que « votre frère a quelque chose contre vous, (f laissez là votre offrande devant l'autel, et « allez d'abord vous réconcilier avec votre « frère, et venez ensuite présenter votre « offrande *. »
Le Graduel, tiré des Psaumes, rend grâces au Seigneur de sa protection dans le passé, et irnplore contre des ennemis toujours acharnés la continuation de son puissant secours.
I. JoHAN. xiii, 35. — 2. Tacit. Ann. xv. — 3. Eph.
IV, 16. — 4. Matth. y, 23-24.
i^-2 2 Le Dim. dans VOct. du S. -Sacrement.
AD Dominum cum tribularer clamavi. et exaudivit me.
f. Domine, libéra animam meam a labiis iniquis et a lingua dolosa.
Alléluia, alléluia.
f. Domine Deus meus. in te speravi : salvum me fac ex omnibus persequentibus me, et libéra me. Alléluia.
LORSQUE j'étais dans la tribulation, j'ai crié vers le Seigneur, et il m'a exaucé.
f. Seigneur, délivrez ma vie de l'attaque des lèvres iniques et de la langue trom peuse.
Alléluia, alléluia.
^. Seigneur mon Dieu, j'ai espéré en vous ; sauvez-moi de tous ceux qui me persécutent, et délivrez-moi. Alléluia.
Sequentia sancti Evangelii secundumLucam.
IN illo tempore : Dixit Jésus Pharisœis parabolam hanc : Homo quidam fecit cœnam magnam. et vocavit multos. Et misit servum suum hora cœnae dicere invitatis ut venirent, quia jam parata sunt omnia. Et coeperunt simul omnes excusare. Primus dixit et : Villam emi, et necesse habeo exire. et videre illam : rogo te, habe me excusatum. Et aller dixit : Juga boum emi quinque et eo probare illa : rogo te, habe me excusatum. Et alius
La suite du saint Evangile selon saint Luc. Chap.
EN ce temps-là. Jésus dit aux Pharisiens cette parabole : Un homme fit un grand souper, et il y convia beaucoup de gens. Et à l'heure du souper, il envoya son serviteur dire aux conviés de venir, parce que tout était prêt. Et tous commencèrent à s'excuser. Le premier lui dit ; J'ai acheté une maison de campagne, et il faut que je l'aille voir : je vous prie de m'excuser. Et le second dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer : je vous prie de m'excuser. Et un autre dit : J'ai épousé une femme, et c'est
A la Messe.
pourquoi je ne puis venir. Et le serviteur étant de retour, rapporta tout ceci à son maître. Alors le père de famille irrité dit à son serviteur : Va vite par les places et les rues de la ville, et amène ici les pauvres et les infirmes, les aveugles et les boiteux. Et le serviteur dit : Seigneur, il a été fait comme vous avez commandé, et il y a encore de !a place. Et le maître dit au serviteur : Va par les chemins et le long des haies, et contrains d'entrer, afin que ma maison se remplisse. Car je vous le dis, aucun de ces gens qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
dixit : Uxorem duxi, et ideo non possum venire. Et reversus servus nuntiavit haec domino suo. Tune iratus paterfamiliac, dixit servo suo : Exi cito in plateas, et vicos civitatis: et pauperes, ac débiles, et caecos, et claudos introduc hue. Et ait servus ; Domine, factum est ut imperasti, et adhuc locus est. Et ait dominus servo : Exi in vias et sepes : et compelle intrare, ut impleatur domus mea. Dico autem vobis, quod nemo virorum illorum, qui vocati sunt, gustabit cœnam meam.
LA fête du Corps du Seigneur n'était point encore établie, que déjà cet Evangile était attribué au présent Dimanche. C'est ce que témoignent , pour le xii^ siècle , Honorius d'Autun 1 et Rupert -. Le divin Esprit, qui assiste l'Eglise dans l'ordonnance de sa Liturgie, préparait ainsi à l'avance le complément des enseignements de cette grande solennité. La parabole que propose'ici le Sauveur à la table d'un chef des Pharisiens 3 reviendra sur ses lèvres divines au milieu du temple, dansles jours qui précéderont immédiatement sa Passion et samort^. Insistance significative, qui nous révèle assez l'importance de l'allégorie. Quel est, en effet, ce repas aux nomI. Gemma anim. iv, 45-46. — 2. De div. OfF. xii, 2. ■ 3. Luc. XIV, I. — 4. Matth. XXII, 1-14.
4^4 Le Dim. dans VOct. du S. -Sacrement.
breux invités, ce festin des noces, sinon celui-là même dont la Sagesse éternelle a fait les apprêts dès l'origine du monde ? Rien n'a manqué aux magnificences de ces divins apprêts : ni les splendeurs de la salle du festin élevée au sommet des monts • et soutenue par les sept colonnes mystérieuses 2 ; ni le choix des mets, ni l'excellence du pain, ni les délices du vin servis sur la table royale. Ellemême, de ses mains, la Sagesse du Père a pressuré dans la coupe la grappe de cypre ^ au suc généreux, broyé le f'roment levé sans semence d'une terre sacrée, immolé la victime *. Israël, l'élu du Père ^'•. était l'heureux convive qu'attendait son amour; elle multipliait ses messages aux fils de Jacob. La Sagesse de Dieu s'était dit : Je leur enverrai les prophètes et les apôtres ^. Mais le peuple aimé, engraissé de bienfaits, a regimbé contre Tamourfil a pris à tâche de provoquer par ses abandons méprisants la colère du Dieu son Sauveur ". La fille de Sion, dans son orgueil adultère, a préféré le libelle de répudiation au festin des noces ^ ; Jérusalem a méconnu les célestes messages, tué les prophètes 9, et crucifié l'Epoux.
Mais, alors même , la Sagesse éternelle offre encore aux fils ingrats d'Abraham , d'Isaac et de Jacob, en 'souvenir de leurs pères, la première place à son divin banquet ; c'est aux brebis perdues de la maison d'IsI. IsAi. II, 2. — 2. Prov. IX. I. — 3. Cant. I, l3. —