Institutions liturgiques (page 110)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, dès cette époque, les choses, avaient pris en France un cours irrésistible. La démonstration qu'avait faite, l'Assemblée de 1660, le jugement solennel du Saint-Siège, ne furent pas capables d'arrêter l'envahissement des nouveautés auxquelles poussait un parti tenace et puissant qui, s'il ne pouvait faire accepter tous ses dogmes, avait du moins assez de crédit pour imposer sa pratique et ses habitudes à ceux mêmes qui le repoussaient sur d'autres points, En dépit des résolutions de l'Assemblée, des brefs pontificaux, des arrêts de Louis XIV, le, Missel de Voisin continua de se vendre publiquement dans Paris. En 1663, l'audacieux traducteur publia l’Office de la Semaine sainte, qu'il fit précéder de la traduction française du Canon de la messe. Les Assemblées du clergé de 1605

(1) Ibid., p. 12 et 118.

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et de 1670 désavouèrent par leur silence la conduite des prélats de 1660; elles jugèrent, comme dit avec triomphe le docteur Arnauld, qu'il était de l'honneur du clergé de ne point réveiller une affaire si mal entreprise (1); aussi vit-on paraître, en 1673, une nouvelle traduction de l’Office de la Semaine sainte, précédée, comme celle de Voisin, d'un ordinaire de la Messe en français.

En 1680, les traductions de l'ordinaire de la Messe s'étaient si fort multipliées en France, et souvent avec l'approbation d'un ou plusieurs docteurs de cette Soronne qui, vingt ans  auparavant, les déclarait illicites, que Nicolas Le Tourneux crut pouvoir en prendre ouvertement la défense, dans son livre De la meilleure manière d'entendre la Messe. Au chapitre VI, il ne fait pas difficulté de soutenir que ces versions, loin d'être contraires à l'esprit de l'Eglise, lui sont parfaitement conformes (2). Le livre parut avec privilège, et avec les approbations de dix docteurs de la Faculté de Paris ; sur quoi Antoine Arnaud se permet de dire, et avec raison : « Aurait-on souffert ce  livre ? aurait-il été  approuvé par tant de docteurs, et si généralement estimé, si le sentiment de ceux qui avaient approuvé la version du, missel n'eut depuis longtemps prévalu sur celui de l'Assemblée qui en  avait   condamné si   durement   toutes les traductions (3) ? »

Il est regrettable de trouver qu’un aveu du même genre dans la bouche de Bossuet, qui livre quelquefois des secrets étranges dans sa correspondance, qu'il ne croyait pas destinée à voir le jour. Le bref contre le Missel de Voisin, donné par Alexandre VII, n'a jamais été porté

(1) Défense des versions de l'Écriture sainte et des Offices de l'Eglise, pag. 126.

(2)  Pages 211, 212, 277.

(3)  Défense des versions de l'Écriture sainte et des Offices de l'Église, pag. 133.

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au parlement, ni lettres patentes vues. On n'a eu, en France, aucun égard à ce bref, et l'on fut obligé, pour l'instruction des nouveaux catholiques, de répandre des milliers d'exemplaires de la Messe en français (1). »

Ainsi, c'était en vain que l'Assemblée de 1660 avait fait appel aux principes les plus sacrés contre une innovation qu'elle jugeait funeste à l'Église;

en vain que  le Siège apostolique,   sollicité par  les  prélats,   avait   foudroyé l'innovation, et avait joint le secours de son autorité aux efforts du zèle d'une Assemblée que présidait un archevêque aussi peu suspect de mysticisme que l'était François de Harlay, où siégeait un prélat aussi zélé pour les maximes  françaises que  l'était Pierre de Marca,  une Assemblée enfin qui acceptait l'influence d'un docteur aussi cher à Bossuet que Nicolas Cornet. Avec tout cela, on n'a eu, en  France, aucun égard au bref du souverain Pontife. Il faut avouer que le gallicanisme est un système commode. Si le Pape publie à Rome des Constitutions, la France ne les reçoit pas, attendu que la promulgation au Champ de Flore est non avenue ; si une Assemblée du clergé sollicite du souverain Pontife un bref d'approbation des mesures qu'elle croit devoir prendre pour le bien de l'Église, vingt-cinq ans après, un évêque aussi grave que Bossuet vient nous apprendre qu'on n'a eu aucun égard à ce bref. Qui donc gouvernait l'Église dans le système gallican ? Les évêques ? Mais il suffit de quelques années pour qu'une nouvelle Assemblée du clergé laisse tomber dans le mépris des prescriptions  pour la sanction desquelles l'Assemblée précédente avait invoqué les foudres de l'Église.   Le Pape ? Mais on ne lui fait même pas l’honneur d'avoir égard aux jugements qu'on lui a demandés avec instance, et qu'il a rendus dans les

(1) Œuvres complètes. Edition de Le Bel. Tom. XLII, pag. 474.

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formes les plus solennelles. Reste donc le Parlement de Paris, juge nécessaire des besoins de l'Église, mais qui dans cette circonstance n'avait pas été appelé à enregistrer les arrêts du Saint-Siège, et à viser les lettres patentes du Roi sur le bref. Telle était la situation de l'Église, en France, à la fin du XVII° siècle.

Bossuet dit que l’on fut obligé, pour l'instruction des nouveaux catholiques, de répandre des milliers d'exemplaires de la Messe en français ; mais il devait dire aussi que dans les années mêmes qui suivirent l'Assemblée de 1660, les traductions de la Messe en langue vulgaire se multipliaient sans aucune opposition, et que les approbations et privilèges du Roi ne leur manquaient pas. Plus tard, on crut que la révocation de l'Édit de Nantes, accueillie avec tant d'enthousiasme par les prélats de 1682, et avec une froideur si marquée par le Siège apostolique, exigeait une démonstration solennelle en faveur des traductions liturgiques. L'idée première d'employer ce moyen à la conversion des protestants est due à Pellisson. C'était lui qui, dès 1676, de concert avec la Cour et plusieurs évêques, avait d'abord fait imprimer et distribuer dans le royaume un missel latin-français, en cinq volumes. La même année, il donna aussi un ordinaire de la Messe, qui fut réimprimé, toujours dans le même but, par l'évêque de Saintes, en 1681.

Cette mesure fut déployée avec un luxe extraordinaire, quand l'Édit de révocation, qui date de 1685, eut été publié. François de Harlay, par ordre de Sa Majesté, décréta à cent mille exemplaires, l'impression des Heures catholiques, précédées de l'ordinaire de la Messe en français. Peu après, cent mille autres exemplaires de l'ordinaire seul sortirent des presses de Martin et Muguet, imprimeurs à Versailles. Tout cela, disait-on, devait produire de grands effets, en accélérant la conversion des protestants;  au   reste,  ce   moyen  tout  nouveau   dans

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l'Eglise, dut leur paraître plus doux que les dragonnades, mais les enfants prodigues traités si favorablement pouvaient bien inspirer quelque jalousie aux aînés, auxquels naguères on avait défendu, sous la menace de l'excommunication, ce qu'on devait bientôt offrir avec tant d'empressement à ceux qui ne songeaient pas à le demander.

Une telle mesure mise à exécution sans le consentement du Saint-Siège, qui, assurément, ne l'eût pas sanctionnée, émancipait désormais tous les catholiques de France de l'obligation qu'on leur faisait en 1660 d'apprendre la langue de l'Église, s'ils voulaient lire le Canon; eut-elle de grands résultats pour la conversion des prétendus réformés ? il est difficile de l'apprécier aujourd'hui. Mais si on veut savoir combien de questions difficiles peut soulever, dans l'esprit d'un catholique non théologien, la lecture de l'ordinaire de la Messe en langue vulgaire, qu'on lise le livre de Bossuet qui a pour titre: Explication de quelques difficultés sur les prières de la Messe, q un nouveau catholique (1). Dans cet excellent opuscule, l'Évêque de Meaux fait preuve d'une admirable entente du dogme chrétien sur le Sacrifice, et du génie des prières liturgiques ; mais il faut convenir qu'un laïque sans études, une simple femme, mis en rapport avec les prières de l'Église par la coutume invétérée de leur jeter aujourd'hui l'ordinaire de la Messe en français, pourront toujours plus facilement sentir les difficultés auxquelles répond Bossuet, que les réponses savantes et victorieuses par lesquelles il y satisfait. Le concile de Trente, Alexandre VII et l'Assemblée de 1660, nous semblent avoir mieux; protégé les intérêts de la foi à l'égard des simples fidèles, que ne l'ont fait les promoteurs de la mesure contraire, et il ne peut y avoir à s'en étonner que ceux aux yeux desquels

(1). Œuvres complètes. Tome XXIV.

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une entreprise gallicane l'emporte en autorité sur un concile général, un Pape et une Assemblée du clergé de France agissant de concert avec le Siège apostolique.

Mais pendant que l'on colportait dans la Saintonge, le Dauphiné et autres provinces, habitées par les prétendus Réformés, le Canon de la messe traduit en français, un incident étrange vint faire sentir à François de Harky et à ses collègues de 1682, l'inconvénient dans lequel il est facile de tomber, quand on veut être plus sage que l'Église.

Le 15 novembre 1687, paraissait à Paris une traduction du Bréviaire romain en français, préparée par Nicolas Le Tourneux. Ce livre était revêtu de l'approbation des docteurs Chedeville et de Rivière. Assurément, rien n'était moins étonnant que la publication d'un bréviaire en français dans un temps où la France était inondée de traductions de l'ordinaire de la Messe, imprimées par ordre du Roi et avec l'approbation de François de Harlay. On pouvait même dire à décharge que l'esprit de l'Église était moins violé par une traduction du bréviaire en langue vulgaire, que par une version française du missel; car il n'est personne qui ne sente la différence intrinsèque qui existe entre, un livre qui contient simplement la louange de Dieu, et celui qui renferme les augustes mystères du redoutable Sacrifice. Il y avait eu déjà plusieurs versions du bréviaire en langue, vulgaire, Sans parler de celle qu'avait publiée en langue allemande Frédéric Staphylus, conseiller d'État de l'empereur Ferdinand Ier, vers le milieu du XVII° siècle, l'abbé de Marolles en avait fait paraître une en français, et l'avait dédiée au cardinal Mazarin, dès l'année 1659. Il est vrai que quatre ans auparavant, l'avocat Jacques Corbin avait tenté d'obtenir de la Sorbonne l'approbation d'une version française du bréviaire, et n'avait pu obtenir cette faveur de la Faculté, à laquelle il l'avait fait demander par le docteur de la Morlière. Le docteur Grandin  était alors syndic, et le

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rejet de la proposition est consigné en ces termes sur les registres de la Faculté : Magister noster de la Morlière petiit licentiam probandi versionem gallicam breviarii romani, cujus supplicatio rejecta est (1).

Quoi qu'il en soit, le jugement sur les versions de la Liturgie en langue vulgaire par l'Assemblée de 1660 et par Alexandre VII, n'établissait point de distinction entre le missel et le bréviaire, mais proscrivait généralement toutes les traductions françaises des prières de l'Église. D'un autre côté, il était évident par les faits, qu'une inexplicable palinodie avait lieu en ce moment même dans toute la France sur cette matière. On devait donc penser que si l'autorité diocésaine s'attaquait au Bréviaire français de Nicolas Le Tourneux, la censure porterait uniquement sur les principes jansénistes que ce dangereux écrivain ne manquait jamais d'insinuer dans ses nombreux écrits. Il en arriva tout autrement.

Le 10 avril 1688 parut une sentence de l’officiaiité de Paris, portant condamnation de la traduction française du Bréviaire romain. L'official était Cheron, abbé de la Chalade et prieur de Saint-Jean de Brou, et la sentence condamnait « l'impression et la traduction en langue française du Bréviaire romain, comme étant une nouveauté faite contre les conciles, les délibérations des Assemblées du clergé ou les ordonnances du diocèse de Paris, les édits et les ordonnances du Roi ; contre l'esprit et l'usage de l'Église, et encore comme n'étant

(1) Pour compléter la notice que nous donnons ici sur les anciennes traductions de la Liturgie en français, indiquons les deux ouvrages suivants : Les Hymnes en français, translatées nouvellement et imprimées à Paris, 1498, petit in-4; la traduction est en vers, et l'ouvrage est orné de vingt-huit miniatures : Les Heures de Notre-Dame, réformées et corrigées par le commandement de Pie, Pape cinquième du nom ; le tout translaté du latin en français, 1577, in-8. Cette dernière traduction avait pour auteur Nicolas de Fraxinis ou des Frênes, docteur de Louvain

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ladite   version   ni   pure,   ni   fidèle,   contenant   aussi plusieurs sens qui conduisent à l'erreur, et qui peuvent être la source et la pépinière de plusieurs hérésies, et comme y ayant dans cette traduction plusieurs erreurs et hérésies condamnées par l'Église. »

C'était d'abord une chose assez étrange de voir l'official de François de Harlay rappeler les délibérations de l'Assemblée de 1660 et les ordonnances du diocèse de Paris, après tant d'éditions de la Liturgie en français, et l'impression des cent mille exemplaires de l'ordinaire de la Messe, avec l'approbation de ce prélat. Parmi les conciles auxquels Cheron en réfère, se trouve au premier rang le saint concile de Trente, et Ton a vu ce qu'était devenue son autorité  en cette matière. Les édits et ordonnances royaux rendus en 1661 n'avaient point empêché qu'on ne délivrât, depuis plus de vingt ans, le privilège du Roi aux nombreuses traductions de la Liturgie qui se répandaient en France, et la plupart avaient été imprimées à Paris. A lire la sentence de l'official, on croirait que les choses en étaient restées au point où les  avait placées  l'Assemblée  de   1660,   si  une  réticence   affectée   sur  le bref d'Alexandre VII qui valait bien en autorité la délibération  des Assemblées du clergé,   et même les édits et ordonnances  royaux, n'attestait une certaine gêne   à ce sujet dans l'auteur de la sentence.

Il était clair pour tout le monde qu'on évitait d'alléguer un décret récent du Siège apostolique qui était violé tous les jours; cependant la Déclaration de 1682 ne pouvait s'opposer à la déférence que l'on eût montrée envers un jugement du Siège apostolique, qui n'avait eu pour objet que de proscrire des nouveautés reconnues par l'official lui-même contraires à l'esprit et à l'usage de l'Eglise. Il était donc évident que l'Archevêché de Paris commençait à sentir le fond de la situation. Le concile de Trente, Alexandre VII,   l'Assemblée  de  1660,   avaient

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proscrit les versions, parce qu'elles pouvaient devenir un instrument de propagande entre les mains des hérétiques, et Nicolas Le Tourneux s'était chargé de prouver que les craintes et lés précautions étaient fondées. Aussi l'official, après avoir condamné en principe les traductions de la Liturgie en langue vulgaire, censurait spécialement celle du Bréviaire romain par Nicolas Le Tourneux, comme infectée des erreurs du jansénisme.

La sentence de l'officialité causa une grande rumeur dans le public ; les jansénistes s'en montrèrent blessés au point que François de Harlay se trouva obligé de publier lui-même une ordonnance, en date du 3 mai de la même années 1688, pour soutenir le jugement de son officiai. L'embarras perce de tous côtés dans cette pièce vraiment difficile à rédiger par un prélat qui n'avait point intention de proscrire d'autres versions de la Liturgie que celle du Bréviaire romain par Le Tourneux. Mais l'affaire était lancée ; il fallait aller jusqu'au bout. François de Harlay fut donc contraint détenir, dans son ordonnance, le môme langage qu'il tenait, vingt-huit ans auparavant, à l'Assemblée de 1660, et de dire, à son tour, que les versions de la Liturgie étaient contraires à l'usage et à l'esprit de l'Eglise. Pressé dans ses retranchements, il n'osa cependant rappeler en termes précis le bref d'Alexandre VII ; mais il y fit une allusion patente dans cette phrase de l'ordonnance : « Au reste, il n'y a aucun temps où l'abus des traductions de l'Écriture, des missels et des bréviaires, ne soit dangereux et à craindre, lors principalement qu'elles sont faites à l'insu et sans la permission des évêques, puisque le Saint-Siège, l'Église gallicane et la Faculté de théologie, dans ces sortes de circonstances, les ont condamnées sans distinction. »

Ainsi, François de Harlay convenait d'une condamnation du Saint-Siège contre les versions de la Liturgie ; or nul  autre pape qu'Alexandre VII n'avait donné sur

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cette matière le  sentiment du Siège apostolique. Bossuet n'a donc pas raison de dire qu'on n’avait en aucun égard au bref; dans cette circonstance, François de Harlay, qui l'avait sollicité à la tête de l'Assemblée de 1660, se trouvait heureux de pouvoir l'alléguer, et y avait beaucoup d'égard. Toutefois, on doit observer l'habileté avec laquelle le prélat se tire de l'inconvénient où le plaçaient tant de traductions de la Liturgie publiées  sous ses  yeux et avec son approbation, antérieurement à là sentence de son officiai. Son moyen est d'insinuer, comme on  vient de lé voir, que ces sortes de  versions n'ont pas  été proscrites, si elles   portent  l'approbation   des   évêques.   Telle  n'était cependant pas la doctrine de l'Assemblée de 1660, présidée par François de Harlay lui-même, qui écrivait à tous les évêques de France, comme   nous  l'avons  vu, pour l'es engager à défendre, sous peine  d'excommunication, l'usage des versions de la Liturgie, sur ce principe absolu que la Liturgie né doit jamais être traduite en langue   vulgaire.   Le  prélat   oubliait aussi  que  la  célèbre Assemblée dont il avait été le président avait voté des éloges à   l'évêque d'Acqs, qui, après la lecture de la circulaire, avait solennellement révoqué l'approbation qu'il avait cru pouvoir  donner à là traduction du Missel en français.

François de Harlay expose, comme un grief contre les versions, qu'elles «conduiraient insensiblement les fidèles à introduire la langue vulgaire dans, les exercices publics de la religion, contre l'esprit des conciles et la pratique de l'Église. » C'était rentrer tout à fait dans les maximes de l'Assemblée de 1660; mais il était évident, comme on le remarquera, que l'approbation de l'évêque n'enlevait pas cet inconvénient de la Liturgie.

Un embarras non moins grand dans la situation était la facilité avec laquelle les versions de là Liturgie, et la vente même du Missel de Voisin s'étaient exécutées depuis

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la condamnation générale par l'Assemblée, et surtout la publication des cent mille exemplaires de l'ordinaire de la Messe en français, après la révocation de l'Édit de Nantes. L'archevêque se borne à répondre qu'au fond « on a condamné les versions de l'Écriture et des Pères de l'Église qui étaient sans noms d'auteurs, et qui n'étaient pas autorisées de la permission des archevêques, lorsqu'on leur en a porté les plaintes, et qu'ils ont reconnu, dans l'examen qu'ils en ont fait, qu'elles contenaient une mauvaise doctrine. » François de Harlay évite de nommer les versions de la Liturgie, qui sont précisément en question, et affecte de ne parler que de l'hypothèse où les versions en général contiendraient des erreurs. Mais bientôt la nécessité de défendre les cent mille exemplaires l'oblige de faire reparaître adroitement les traductions de la Liturgie, dans la phrase suivante, et de soutenir ouvertement : « que les versions tant de l'Écriture que des prières de l'Église n'ont été suspectes et condamnées qu'au temps où les hérétiques en abusaient ; que les défendre maintenant est un contre-temps insoutenable, puisque c'est ôter aux nouveaux convertis les consolations qu'ils tirent des livres saints. » Mais si l'on doit une si grande indulgence aux nouveaux convertis, faudra-t-il refuser aux anciens catholiques la faculté de lire l'ordinaire de la Messe en français ? Il est clair que cela n'est plus possible. Reste à savoir ce que devient l'esprit de l’Église manifesté en 1660 par l'accord du Saint-Siège, de l'Église gallicane et de la Faculté de théologie contre les versions. Le Prélat et son officiai auraient donc mieux fait de passer sous silence l'esprit de l'Église, et de se borner à proscrire le Bréviaire romain de Le Tourneux comme infecté des erreurs jansénistes. Mais pourquoi dire que les versions tant de l'Ecriture que des prières de l’Église n'ont été suspectes et condamnées qu'au temps où les hérétiques en abusaient ?

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Ce temps durait encore en 1688, et la preuve c'est que la censure de l'official et l'ordonnance de l'archevêque condamnent le Bréviaire de Le Tourneux comme infecté d'hérésie. Les contradictions se multiplient ici dans une proportion étrange : on sent qu'il faut justifier à tout prix les cent mille exemplaires publiés par l'ordre du Roi. Les circonstances majeures qu'a fait naître la révocation de l'Édit de Nantes dominent tout ici, et il faut absolument glorifier un coup d'État dans lequel le Roi et les Évêques ont vu, en dépit d'Innocent XI, la compensation des actes de 1682.

Mais avec tout cela les jansénistes remarquaient malicieusement que plusieurs des traductions d'hymnes el d'oraisons incriminées dans la sentence et dans l'ordonnance se trouvent mot à mot dans les Prières chrétiennes selon l’esprit de l’Église,pour servir d'instruction aux nouveaux catholiques sur les devoirs ordinaires de la religion, recueillies, augmentées et imprimées par l'ordre de M. l'archevêque de Paris. Le prélat, qu'on n'a jamais accusé de jansénisme, répond « que cela s'est pu glisser par la faute de l'imprimeur ou par l'inadvertance des réviseurs, qui ne sont pas (comme tout le monde sait) les auteurs de la traduction de ces deux ou trois oraisons, et qui n'ont jamais été soupçonnés, sur ces matières, de la moindre nouveauté. Aussitôt que cette version est venue à notre connaissance, nous avons mandé le libraire pour la faire corriger, afin d'en faire passer la correction dans les éditions suivantes. » Rien assurément de plus explicable dans un temps et dans un pays où la plus subtile et la plus remuante des hérésies était présente partout ; nous nous garderons donc d'accuser ici François de Harlay; mais l'aveu que fait le prélat ne donne-t-il pas lieu de regretter qu'il ne s'en soit pas tenu toujours à, la doctrine qu'il enseignait avec ses collègues dans l'Assemblée de 1660, sur les traductions de la Liturgie

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en langue vulgaire ? Il faut qu'il y ait des hérésies, dit l'Apôtre (1); il sera donc toujours à craindre que les hérétiques ne corrompent la Liturgie. Toutes les fois qu'ils ont pu rédiger les formules saintes, ils l'ont fait au profit de leurs erreurs; peut-on se promettre qu'ils ne chercheront pas à les insinuer dans des traductions, si la porte leur est ouverte de ce côté ? Ainsi la raison d'État, qui avait dicté la révocation de  l'Édit de Nantes, produisit,plus que toute autre cause, en France, cette grande révolution qui a jeté, sans retour probable, les formules sacrées entre les mains des simples fidèles. Nous avons maintenant à enregistrer plusieurs faits qui serviront à éclairer la marche de cette innovation dont le Jansénisme s'aida puissamment, et qui contribua, chez les catholiques, à développer un certain esprit de laïcisme dans les choses de la religion, et en même temps à refroidir la piété dans les actes liturgiques, dont le chant et la langue sacrée sont les auxiliaires naturels.

La   sentence  de  l’official   et   l'ordonnance   de   l'archevêque de Paris excitèrent à un haut degré la colère de la secte janséniste. Arnauld, qui penchait alors vers son déclin, ne trouva pas indigne de lui de protester par un pamphlet contre cette double mesure qui semblait menacer les destinées de son parti. Mais dans ce livre intitulé : Défense des versions de l'Écriture sainte, des offices de l'Église et des ouvrages des Pères, qui parut à Cologne, en 1688, il ne dissimula pas non plus son espoir de voir ce dernier effort en faveur des doctrines du concile de Trente, d'Alexandre VII et de l'Assemblée de 1660, rendu inutile par la force même des choses. Le vieux docteur ne craint pas de dire qu'il est trop tard pour remonter ainsi trente ans en arrière, et ne dissimule en rien l'insolence

(1) I. Cor. XI.  19.

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de la victoire. Nous avons cité quelques lignes de son plaidoyer, et on a pu voir avec quel superbe dédain il traite l'Assemblée de 1660, dans sa lutte contre le prélat qui l'avait présidée, et qui ne pouvait dissimuler l'embarras que lui causait un tel souvenir.

Le XVIII° siècle vit la continuation de ce triomphe, et pas un diocèse n'échappa au mouvement qui poussait s vers les versions de la Liturgie. On s'en alarma d'autant moins qu'un grand nombre de ces traductions étaient revêtues de l'approbation des Ordinaires. Dans les diocèses gouvernés par des prélats jansénistes, comme Montpellier, Auxerre, Bayeux, Senez, ces versions étaient plus que suspectes; dans ceux que régissaient des évêques personnellement étrangers à la secte, mais qui laissaient à ses adeptes la liberté d'agir dans l'ordre de la religion, — et cette classe de Prélats était nombreuse, comme on le voit par les mémoires du temps, — les inconvénients n'étaient pas moins à craindre; enfin, dans ceux qui avaient le bonheur d'avoir à leur tête des Évêques résolus à ne ménager en rien l'hérésie et ses fauteurs, si l'on pouvait se promettre de ne pas voir sortir des presses du diocèse les dangereux produits de l'esprit de secte, sous la forme de paroissiens ou d'eucologes, les inconvénients qu'avaient voulu prévenir Alexandre VII et l'Assemblée de 1660 n'en étaient pas moins produits. Si exactes que fussent les traductions de la Liturgie, elles restaient tout aussi formellement contraires à l'esprit de l'Église, quant au principe de la langue sacrée et du respect des Mystères, et n'en offraient pas moins à l'interprétation des simples fidèles les formules sacrées, que l'usage inviolable de l'Église a été de réciter en secret à l'autel, dès le temps même où ces formules étaient conçues dans une langue que le peuple parlait encore.

La manie de la langue vulgaire alla jusqu'à produire des rituels  diocésains, dans lesquels les rubriques sacerdotales

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pour l'administration des sacrements étaient rédigées en français. Le Rituel d'Aleth, proscrit par le Saint-Siège, en 1668, donna ce funeste exemple, et il s'étendit successivement à un grand nombre d'Églises (1). On a de la peine à trouver la raison qui porta un si grand nombre de prélats à favoriser un tel abus. Les rubriques des missels et des bréviaires nouveaux demeuraient en latin, bien que la substance de ces livres fût traduite en français pour l'usage des fidèles, le rituel n'a jamais été l'objet de versions populaires, craignait-on donc que les prêtres, s'ils n'avaient eu le secours de rubriques en français, ne fussent exposés à conférer invalidement les sacrements? Nous ne le croyons pas, à une époque surtout où les études classiques et ecclésiastiques étaient bien autrement fortes qu'aujourd'hui. Nous pensons plutôt qu'il faut chercher la raison de cette étrange innovation dans l'indifférence pour la langue sacrée, résultat de la facilité avec laquelle on permettait désormais l'usage des versions aux fidèles. Plusieurs Églises de France, à la tête desquelles nous citerons celle de Paris, sont restées jusqu'à ce jour étrangères à cet abus; mais il est triste de voir des Églises aussi illustres que celles de Lyon, de Reims, etc., recommander par leur exemple une violation si manifeste du secret des Mystères.

Le même système a été appliqué aux livres d'offices destinés à l'usage des religieuses. Depuis deux siècles environ , on a donné, en France, des éditions du Bréviaire romain, ainsi que des Bréviaires monastique et cistercien, avec les rubriques en langue vulgaire. Pourquoi ne Teuton pas fait pour des religieuses, quand les prêtres eux-mêmes,

(1) Le seul rituel avec les rubriques françaises, dont nous ayons connaissance, antérieurement à celui d'Aleth, est le Rituel de Poitiers, publié en 1655 par le chapitre de cette église, le siège vacant. Voir l'excellent Mémoire de M. l'abbé Cousseau, sur l'ancienne Liturgie du diocèse de Poitiers, page 122.

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ouvrant le rituel pour administrer le baptême ou l’extrême-onction, y trouvaient en français tout le détail des rites qu'ils avaient à observer? Cependant les religieuses des autres pays qui ont gardé les rubriques latines, sont tout aussi exactes dans l'observation des règles de l'office que peuvent l'être celles de France; nous pourrions même ajouter, sur expérience personnelle, qu'elles les surpassent de beaucoup en ce point.

Il en est de même des brefs, ordos, ou directoires du choeur, qui, dans plusieurs de nos diocèses de France, s'impriment en français. Sans doute, on a voulu par là venir au secours des personnes qui, étant employées dans le service divin, ignorent néanmoins la langue latine. Le fait est cependant que dans la plus grande partie de la France où cet abus n'a pas pénétré, les chantres et les sacristains, dans les églises même de la campagne, ne sont jamais embarrassés pour démêler, à travers les signes abréviatifs d'un ordo en langue latine, les commémorations que l'on doit faire au chœur, la couleur et le genre des ornements qui doivent être préparés. De telles nouveautés sont cependant acceptées comme un droit, et attestent, avec bien d'autres que nous rencontrerons dans le cours de cet ouvrage, l'affaiblissement graduel des traditions, et le besoin de remonter bientôt à la source des usages catholiques.

Le XVII° siècle avait donc été vaincu dans sa résistance aux versions de la Liturgie; le XVIII°  vit consommer la refonte entière de la Liturgie elle-même, dans le plus grand nombre des Églises de France. Nous avons montré ailleurs comment la principale part dans cette déplorable révolution doit être attribuée à la nouvelle Liturgie parisienne de 1736. Un bréviaire et un missel, élaborés par des mains jansénistes, vinrent remplacer à l'autel et au chœur, dans l'Église de Paris, les livres romains déjà mutilés par François de Harlay et par   le cardinal de

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Noailles. Nous ne reviendrons pas sur cet épisode si important de l'histoire ecclésiastique du siècle dernier; mais nous devons raconter ici comment la nouvelle Liturgie fut immédiatement appelée à jouir des honneurs de la traduction en langue vulgaire. Il n'était pas au pouvoir de Charles de Vintimille, après avoir, dans l'acceptation du bréviaire, prêté la main à un parti qu'il avait jusqu'alors énergiquement combattu, de rappeler le souvenir de l'Assemblée de 1660, et du bref d'Alexandre VII. Depuis lors on avait marché, et il ne s'agissait plus de traduire le Missel romain pour les fidèles de Paris, mais bien de mettre en français un missel et un bréviaire qui n'étaient plus romains. Les temps avaient changé et la Liturgie avec eux. Elle n'était plus désormais à Paris l'ensemble des formules universelles de l'Église latine ; elle était un livre empruntant toute son autorité d'un prélat particulier, et devait sa disposition et sa composition même à des hommes qui avaient d'autres pensées et une autre foi que celles de l'Eglise. Les auteurs de l'œuvre ne pouvaient pas avoir de doute qu'elle ne dût jouir bientôt de la popularité par le moyen des traductions; ils avaient même compté sur ce résultat de leurs labeurs, et nous ne pouvons mieux expliquer la joie de leur triomphe qu'en transcrivant ici un passage du Journal de la secte qui, à lui seul, en dira plus que tout ce que nous pourrions ajouter. Nous prenons d'un peu haut cette citation, afin de prouver une fois de plus à certaines personnes de bonne foi que nous n'avons pas calomnié la Liturgie de Paris, en la représentant comme un dépôt dans lequel ses auteurs ont eu l'intention positive de rassembler toutes leurs oppositions contre le solennel jugement par lequel le Siège apostolique, et avec lui l'Église universelle, a flétri pour jamais l'hérésie janséniste. Déjà nous avions cité en faveur de nos conclusions de nombreux témoignages de la secte : la préoccupation  n'a pas permis qu'on en tînt compte ;

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nous insérons donc ici ce long fragment, à l'usage de ceux qui n'ont pas voulu lire les premiers, ou qui les auraient oubliés :

« Le Bréviaire et le Missel de Paris sont encore un sujet fécond de réflexions, pour un homme attentif à  considérer les moyens que Dieu prend pour faire ce qu'il veut de ceux mêmes qui ne font pas ce qu'il veut. Le cardinal de Noailles meurt, et M. de Vintimille lui succède. Celui-ci frappe, abat, détruit. Il interdit les a confesseurs, il ferme la bouche aux prédicateurs, il désole les séminaires, les collèges, la Sorbonne; et après avoir tout renversé, Dieu se sert de lui pour relever de dessous toutes ces ruines la Vérité qui paraît opprimée. Quel meilleur préservatif pouvait-on nous donner contre la Bulle, qu'un Bréviaire où l'on retrouve le langage sacré qu'elle proscrit, et les v. dogmes des Pères qu'elle anathématise? Toutes les oraisons du Missel sont autant de professions de foi contre la Bulle.

Qu'annoncent-elles ? (On ne saurait y être trop attentif.) Des aveux continuels de notre langueur, de notre misère, de notre impuissance pour le a bien; des cris redoublés du besoin d'une grâce forte, puissante, efficace, et qui sache dompter les volontés a les plus rebelles, grâce qui opère en nous le vouloir et le faire, grâce qui nous donne ce que Dieu nous commande, grâce par laquelle Dieu nous applique à toute bonne œuvre, lui-même faisant en nous ce qui lui est agréable. Qu'il est doux, en récitatif ces oraisons, de retrouver le langage sacré que la Bulle nous interdit! Mais que Dieu ait mis dans le cœur de M. de Vintimille de nous donner de telles armes contre la Bulle, voilà ce qu'on ne se lasse point d'admirer en disant la messe, ou en récitant le bréviaire. L'admiration passe jusqu'aux fidèles, qui ont l'avantage de pouvoir dire en français tout ce que le clergé dit en latin. Autre merveille,

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qui sert à montrer comment Dieu fait son œuvre au milieu des contradictions les plus violentes, et comment il sait vaincre les obstacles les plus insurmontables en apparence (1). »

Le rédacteur arrive ensuite aux avantages que la secte a retirés des traductions de la Liturgie en langue vulgaire, r et dévoile en ces termes les intentions de ses chefs foudroyés par le bref d'Alexandre VII, en 1661 : « Quels combats M. Arnauld n'a-t-il pas eu à soutenir pour défendre le droit qu'ont les fidèles de lire l'Écriture sainte en langue vulgaire ? Et quel bruit n'a-t-on pas fait contre les versions de l'office public de l'Église ? On avait de vieilles traductions, contre lesquelles on ne disait rien, parce qu'on ne les lisait pas, ou qu'on les lisait peu. Grâce à Messieurs de Port-Royal, la Bible, le Missel et le Bréviaire romain, tout fut traduit de nouveau, et les fruits abondants que les fidèles ont retirés de ces traductions, ont justifié pleinement ceux qui les leur ont mis entre les mains (2). »

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