Institutions liturgiques (page 125)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le nombre des reliures en ivoire consacrées aux livres liturgiques paraît avoir été fort considérable, ainsi qu'on peut s'en convaincre par la quantité qui s'en est conservée dans les dépôts publics d'antiquités et dans les trésors d'églises, mais bien plus encore par les détails donnés à ce sujet dans les Chroniques des monastères (4). L'Église grecque, aussi bien que l'Église latine, a eu recours  à

(1)  Dissertat. Epistolaris in antiq. sacr, eburneam tabulam. Collection de Calogerà, tom. XX.

(2)   Thesaurus vet. Dipt., tom. I, pag. .207.

(3) Dom Martène, Voyage littéraire, tom. I, pag. 98, avec les dessins de la châsse et des deux diptyques.

(4) Voir en particulier dans Muratori (Antiq. medii œvi, tom. III, De casibus infaustis Monasterii Farfensis, pag. 285), le détail des offrandes de l'abbé Bérard à son église de Farfa.

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ce moyen d'ornement pour les livres du service divin ; mais on en trouverait difficilement des exemples en Occident, depuis le XV° siècle. Nous n'entreprendrons point de donner ici une liste tant soit peu sérieuse des principaux ivoires qui servent aujourd'hui de couverture à ces livres; nous préférons renvoyer le lecteur aux ouvrages spéciaux dans lesquels on les trouve énumérés ou décrits, ou même gravés d'après des dessins plus ou moins fidèles. Au reste, le dénombrement sérieux de ces intéressants monuments du génie et de la piété de nos pères n'a pas encore été entrepris, que nous sachions ; nous nous bornerons donc à citer ici quelques échantillons pour mémoire. Ainsi, du XI° siècle, nous recommanderons le superbe ivoire qui orne un des côtés de l'Évangéliaire de Lorch, à la Vaticane (1) ; ceux qui servent de reliure au Sacramentaire de Drogon,à la Bibliothèque nationale, et à l'Évangéliaire de la même bibliothèque, n° 99, dont les sculptures ont été publiées dans le Trésor de Numismatique (2), et expliquées par M. Charles Lenormant (3). Pour le X° siècle, les ivoires de l'Évangéliaire d'Epternach, dont nous avons déjà parlé d'après Bruschius (4), et dont l'un, celui qu1 offre plusieurs figures en relief sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, se trouve maintenant à Paris, au Musée de l'hôtel de Cluny (5).  Au XI° siècle, la célèbre

(1)  Giorgi, Liturgia Romani Pontificis, tom. Il, lib. III, Dissert. ni. Gori, Thesaurus, tom III.

(2)  Bas-reliefs et ornements. Xe série. IIe classe, 2e partie, planches IX, X, XI.

(3)  Nous n'insistons pas ici sur le Psautier de Charles le Chauve dont les ivoires ont donné lieu à de si intéressants travaux d'explication delà part du R. P. Cahier, dans les Mélanges d'archéologie. Ce livre, par sa destination privée ,  se range parmi les livres d'Heures à l'usage des princes, dans la description desquels nous avons déclaré ne pas vouloir entrer.

(4)   Chronologia   monasteriorum   Germaniae,   pag.   511.   Voir encore Voyage littéraire, tom. II, pag. 297.

(5)  Ch. Lenormant, Mélanges d'archéologie,   tom. I, pag.   186 et seq.

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couverture de l'Évangéliaire dit de l'église de Besançon, expliquée par Gori dans son grand ouvrage (1). Au XII°, l'ivoire du Sacramentaire de Soleure, publié par Dom Gerbet (2) ; nous y joindrons malgré l'infériorité de la matière, les tablettes de citronnier entourées d'un rinceau d'argent, qui servent de couverture au Psautier donné par sainte Elisabeth de Hongrie à l'église de Frioul, et dont le principal sujet a été reproduit par Gori ; etc. (3).

Des reliures en ivoire, il nous faut maintenant passer à celles qui doivent leur principal ornement aux lames de métal précieux dont elles sont formées ; mais, auparavant, il est juste de constater que l'étendue toujours assez restreinte des plaques d'ivoire nécessitait l'emploi d'un métal solide pour fixer ces précieux bas-reliefs sur la couverture des livres liturgiques, ordinairement d'un assez grand format. Ce fut l'occasion de ces charmantes bordures d'arabesques, en ouvrages d'orfèvrerie, qui complètent si richement la décoration de tant de belles reliures dont l'ivoire forme le centre. Quelquefois il était nécessaire de réunir plusieurs de ces plaques historiées, qui étaient destinées à couvrir le même côté du volume ; l'or ou l'argent délicatement ouvragés en filigrane formaient cette liaison, en accroissant la magnificence de la reliure tout entière. Souvent aussi, indépendamment des rinceaux formés de feuillages, d'enroulements fantastiques et d'animaux, les coins offraient des médaillons consacrés ordinairement aux Évangélistes ou à leurs symboles, en sorte que la décoration extérieure des livres liturgiques était en rapport complet avec les ornements que la peinture avait prodigués pour les embellir à l'intérieur.

(1)   Thesaurus, tom. III, pag. 9 et seq.

(2)   Vetus Liturgia Alemannica, tom. I, pag. 105.

(3)   Thesaurus,  tom III,  pag.   116. Montalembert. Histoire de   sainte Elisabeth, pag. 403.

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Mais c'était peu pour la piété de nos pères d'employer l’or et l'argent comme accessoires dans l'ornementation des reliures liturgiques ; plus d'une fois ils voulurent que les livres du service divin ne se montrassent au peuple que sous une reliure complètement formée par des lames de ces précieux métaux. Ainsi voyons-nous de riches échantillons de ce luxe religieux, d'abord sur l’Évangéliaire gothique d'Ulphilas, appelé Codex argentus à cause de sa reliure même ; sur les célèbres Evangéliaires de saint Médard de Soissons et de saint Emmeran de Ratisbonne dont nous avons tant parlé ; le premier relié en vermeil, l'autre en or, avec ciselures à personnages. Nous joindrons à ces deux monuments du IX° siècle l'Evangéliaire de saint Eusèbe de Verceil, décoré par le roi Bérenger de plaques de vermeil ciselées, et l'une des couvertures de celui de Loch, de même métal et de même parure. Cette différence entre les deux côtés d'une reliure n'est pas sans exemple ; nous voyons Didier du Mont-Cassin, qui fut plus tard Victor III, décorer un épistolier pour son abbaye, en employant une plaque d'or d'un côté et une plaque d'argent de l'autre (1). Ces reliures mi-parties sont même désignées d'un nom spécial, témoin cette énumération des dons faits par Hugues, duc de Bourgogne, à l'église d'Avalon : « Textus unus aureus, et unus argenteus, aliusque dimidius (2). »

Nous citerons encore parmi les couvertures en métaux précieux, à la Bibliothèque nationale, l'Évangéliaire dit de saint Louis, venu de la Sainte-Chapelle. Il est revêtu en vermeil, orné de grands sujets qui représentent la Résurrection de Jésus-Christ d'un côté, et de l'autre le Sauveur sur la croix, avec la sainte Vierge et saint Jean. Mais, comme il n'est pas un seul des objets pour lesquels la

(1)  Leo Ostiensis, Chronicon Cassinense, lib. III, cap. xx.

(2)  D. D'Achery, Spicilegium, tom III, pag. 412.

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Liturgie réclame le concours des arts qui n'ait fourni aux plus grands artistes l'occasion de développer leur génie, nous rappellerons ici que Benvenuto Cellini s'employa à décorer par la ciselure les couvertures métalliques d'un Office de la Vierge.

En 1536, pendant le séjour que fit à Rome l'empereur Charles-Quint, après son expédition de Tunis, le pape Paul III  résolut de lui offrir un cadeau et consulta Cellini sur l'objet qu'il conviendrait de présenter à l’empereur. Cellini proposa un crucifix en or, dans l'ornementation duquel seraient entrées les trois Vertus théologales qu'il avait déjà ciselées en or pour un calice destiné au pape Clément VII, et qui n'avait pas été achevé. Paul III sembla un moment goûter l'idée de l'artiste;   mais  il changea d'avis, et s'arrêta à un Office de la Vierge, dans la pensée  que Charles-Quint  serait   flatté de  pouvoir offrira l'impératrice ce livre décoré (de la main du premier joaillier du monde. L'artiste dut remplir l'ordre du pontife. Le manuscrit était orné de miniatures que Cellini qualifie de merveilleuses, et il avait coûté deux mille écus au  cardinal  de Médicis.  Paul III fit donner à Cellini, outre l'or, des pierres précieuses pour le prix de six mille écus, et l'artiste exécuta la couverture du livre avec son talent ordinaire. Le fond était en  or massif, relevé de figurines, de feuillages,  d'émaux et étincelant de pierreries. Cellini n'en  donne pas d'autre description dans ses Mémoires; mais il rend compte de la satisfaction que ce magnifique travail fit éprouver à Charles-Quint (1).

L'usage d'employer les lames d'argent, de vermeil et d'or, sur la couverture des livres liturgiques s'est conservé, pour les Evangéliaires au moins, jusqu'à nos temps et nous l'avons vu pratiquer sous nos yeux, avec, plus ou moins de bonheur. Il serait à souhaiter, aujourd'hui où

(1) Benvenuto Cellini.  Opere.  Milan, tom. I, pag. 323-333. Tom. III, pag. 18.

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l'archéologie sacrée semble l'objet d'une si vive préoccupation, que l'on se mît davantage en peine d'étudier les sujets et les symboles qui doivent, selon la tradition figurer sur ces Textes, et que tout ne fût pas laissé à l'arbitraire de certains artistes que l'on trouve toujours prêts à exécuter tant bien que mal les sujets qu'on leur commande, ou qui, si on les laisse à eux-mêmes, produisent comme naturellement des compositions insignifiantes, lourdes et sans aucun rapport avec les formes que les siècles ont consacrées.

Le troisième élément d'ornementation employé dans la reliure   des livres   liturgiques,  celui qui l'emporte sur tous les autres en magnificence, et qui s'est étendu sur une longue suite de siècles, est l'usage d'enchâsser des pierres précieuses dans la  couverture de ces livres.   L'un des princes de la science liturgique, le pieux abbé Rupert, célèbre ainsi la haute  convenance de   cette  pratique : « C'est  avec  raison que  les livres  de  l'Évangile sont décorés d'or, d'argent et de pierres précieuses; car en eux reluit l'or de la sagesse céleste, en eux brille Par gent d'une éloquence fondée sur la foi ; en eux éclatent les pierres précieuses des miracles, de  ces prodiges opérés par les mains du  Christ, par  ces mains qui, selon la parole du divin Cantique, sont d'or, faites au tour,  et  pleine d'hyacinthes (1). » Outre les  motifs tirés de la dignité incommunicable des saints Évangiles, la coutume de les exposer sur l'autel, et, dans les Conciles, sur un trône au milieu de la salle des séances, de les porter solennellement dans  les processions, enfin de les donner à baiser au célébrant et au  clergé, devait

(1) «Codices Evangelii auro et argento, lapidibusque pretiosis non immerito decorantur ; in quibus rutilat aurum coelestia sapientiae, nitet argentum fidelis eloquentiae, fulgent miraculorum pretiosi lapides, quae manus Christi tornatiles aureae, plenœ hyacinthis operatae sunt. » De divinis officiis, lib. II, XXIII.

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inspirer naturellement la pensée de les orner de la plus somptueuse parure; aussi l'emploi des pierreries fut-il pour l'ordinaire réservé aux Évangéliaires. Toutefois, plusieurs Sacramentaires sont venus jusqu'à nous remarquables par ce genre de luxe qui semble effacer tous les autres.

On trouve déjà des pierres précieuses sur plusieurs des livres liturgiques dont le fond de la reliure est un ivoire ; on en trouve plus souvent encore sur ceux dont la couverture est en plaques ou en lames d'or et d'argent. Tantôt ces pierreries ont été taillées pour entrer dans l'ornementation du livre ; tantôt elles se présentent dans l'état où elles se trouvaient lorsqu'on les a détachées de quelque joyau antique; d'autres fois, ce sont des camées représentant des personnages historiques ou mythologiques de la plus grande beauté, qui ont ainsi traversé les siècles, à la faveur du respect qu'inspiraient les livres sacrés sur lesquels ils venaient ainsi faire amende honorable, au nom du paganisme vaincu. Quelquefois, la pieuse simplicité de nos pères s'évertuait à trouver une signification biblique à certains sujets antiques exprimés sur les gracieux camées dont ils ornaient les couvertures de livres, les châsses de reliques, les mitres, les calices, etc., etc. C'est ainsi que le célèbre onix venu de la Sainte-Chapelle et sur lequel est entaillée en relief l'apothéose d'Auguste, passa longtemps aux yeux des chanoines de cette église pour représenter le triomphe de Joseph établi par Pharaon gouverneur de l'Egypte. Ce vaste camée fut appliqué autrefois sur la couverture d'un livre liturgique, et les fractures déplorables qu'il a éprouvées sont venues probablement de la compression occasionnée par l'encadrement métallique à l'aide duquel il était fixé sur le volume.

La Bibliothèque nationale conserve un certain nombre de ces manuscrits liturgiques dont les couvertures sont

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encore enrichies de pierreries; mais, pour donner une idée de la richesse de ces sortes de reliures, nous ferons ici le dénombrement des pierres fines employées sur deux évangéliaires gardés autrefois à la Sainte-Chapelle. L' un, transcrit du X° au XI° siècle, et donné par Charles V, en 1379, portait sur sa couverture en lames d'or, trente-cinq saphirs, vingt-quatre rubis, trente émeraudes et cent-quatre perles. L'autre, œuvre d'un calligraphie du XIV° siècle et revêtu pareillement de lames d'or, étalait sur sa reliure douze saphirs, vingt-six émeraudes,  dix rubis, deux  onix   et soixante perles (1). Ce serait un magnifique compte à faire que celui des pierres fines dont est ornée la couverture de l'Évangéliaire de saint Emmeran de Ratisbonne; nous renvoyons à l'ouvrage spécial qui contient dans le plus grand détail la description de ce précieux monument de la piété de Charles le Chauve (2). Mais nous devons signaler ici une pratique  qui s'est reproduite plusieurs fois dans l'ornementation de la couverture des livres liturgiques; elle consistait à incruster dans la reliure même, au milieu des pierreries, de précieuses reliques, joyaux d'un bien plus haut prix. C'est ainsi que Didier du Mont-Cassin trouva moyen d'enrichir encore un évangéliaire de son abbaye, sur lequel il avait prodigué les plus  riches matériaux  d'ornement, en y enchâssant du bois   de   la vraie croix et un morceau  du vêtement  de saint   Jean l’évangéliste (3).

L'usage d'orner de pierreries les livres liturgiques s'effaça en Occident, à l'époque où le système des reliures subit la modification dont nous parlerons bientôt; les

(1)  Morand, Histoire de la Sainte-Chapelle, pag. 49.

(2)  Sauftel, Codex S. Emmeramni, Ratisbonae, 1786.

(3)  Evangelium majorera auro et lapidibus pretiosis ornatum, in quo has reliquias posuit : de ligno Domini et de vestimentis sancti Joannis Evangelistae. Leo Ostiensis, Chronicon Cassinense, Iib. III, cap. LXIII.

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anciens Textes environnés d'une vénération séculaire conservèrent leur riche décoration ; mais, après le XV° siècle, l'art du joaillier cessa d'être requis aussi souvent pour embellir les livres liturgiques, bien que Ton continuât, ainsi que nous l'avons dit, de produire des reliures ornées ; de lames de vermeil. Nous aimerons donc à mentionner ; ici, comme l'un des derniers monuments de l'antique piété, qui tendait à transformer en autant d'écrins splendides certains livres de la liturgie, l'admirable Bréviaire du Cardinal Grimani dont nous avons célébré les miniatures, et dont la couverture semée de pierreries rappelle si glorieusement la sainte et ingénieuse prodigalité des âges antérieurs (1).

L'Église grecque s'est montrée fidèle jusqu'aujourd'hui à une habitude qui est si pleinement en rapport avec le génie des peuples de l'Orient. A Constantinople, ses évangéliaires étincellent encore de pierreries, et l'Église fusse, en retenant la Liturgie de Byzance, en a conservé le luxe antique. Les voyageurs à Moscou et à Saint-Pétersbourg parlent de ces livres magnifiques; mais pour donner quelque chose de plus précis, nous citerons une relation ancienne qui peut fournir une idée de la religion des Russes envers les livres liturgiques : « Leurs livres d'Évangiles, dit un voyageur, sont sans contredit les plus magnifiques de l’Europe; car un seul coûte jusqu'à vingt-cinq ou trente mille écus. Le czar Pierre en faisait faire un par un joaillier français, dont Chaque côté est garni de cinq émeraudes, estimées la moindre plus de deux mille écus, et enchâssées dans quatre livres d'or (2). »

Nous ne devons pas quitter ces merveilleuses Couvertures des livres liturgiques, sans dire quelques mots des

(1)  Rio, De l'Art chrétien, pag. 183.

(2)  La Neuville, Relation de Moscovie à Paris, 1698, pag. 193.

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sujets historiques ou allégoriques dont la plupart étaient ornées. Il s'agit encore ici d'un des services que la Liturgie a rendus aux arts. Durant de longs siècles, l'art de l'a ciselure s'est exercé pour la reliure des livres du service divin comme pour l'ornement des vases sacrés, et, par ce moyen, l'Eglise a réchauffé cet art dans son sein, comme elle fit pour la peinture et la statuaire. Sans doute, ces œuvres d'un ciseau naïf et quelque peu lourd n'atteignent pas la perfection; mais souvent on est à même d'y admirer la noblesse, le sentiment, une certaine invention, et parfois même quelque reflet du bas-relief antique. Comme pour les miniatures elles-mêmes, l'époque carlovingienne se fait remarquer par la grandeur du style et la simplicité de l'exécution. Nous citerons en exemple le superbe ivoire de l'Évangéliaire Vatican venu de l'abbaye de Lorch. Il représente le Sauveur tenant l'Évangile et foulant le lion et le dragon, entre deux anges qui portent chacun un sceptre et un rouleau; ces trois personnages vêtus à l'antique, et posant avec grâce et majesté; au-dessus, deux anges au vol, soutenant une croix radiée ; au-dessous les mages devant Hérode, et plus loin offrant leurs hommages au Christ enfant sur les genoux de sa mère. Tout cet ensemble qui rappelle les anciens sarcophages chrétiens est digne de la plus vive admiration. On aime à voir Gori, en 1759, venger ce magnifique relief de la méprise du savant Giorgi, qui, frappé de l'air de grandeur de toute cette composition, avait cru y découvrir un ivoire antique adapté au Christianisme, et n'avait pas reconnu dans les deux scènes accessoires l'œuvre d'un ciseau contemporain du sujet principal (1). On ne saurait trop s'étonner de l'incurie avec laquelle les archéologues sacrés, ceux de l'Italie comme les autres, ont négligé jusqu'à ces  derniers temps, l'étude et la comparaison  des

(1) Gori, Thesaurus ,vet. Diptyeh,, tom. III, tab. IV.

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monuments chrétiens primitifs. Cependant ces monuments ont fourni presque constamment des motifs aux œuvres d'art pour l'ornementation des églises et des objets sacrés, jusqu'au XIV° siècle. Rien de plus imposant que cette tradition qui se relie à tout ce que la Liturgie a de plus intime, et cependant, à très peu d'exceptions près, elle est demeurée inaperçue , et il a fallu attendre le XIX° siècle pour voir enfin les archéologues s'en occuper sérieusement.

Parmi les ivoires des livres liturgiques qui reproduisent les scènes et les symboles des monuments chrétiens primitifs, nous rappellerons ceux de l'Evangéliaire de la Bibliothèque nationale que nous avons déjà cité (1). Sur cette belle couverture, toujours du IX° siècle, on retrouve le Lazare ressuscité par le Sauveur, la Samaritaine, l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, etc., traités dans le caractère des sarcophages de la Roma sotterranea. Nous avons fait ci-dessus la même remarque sur l’ivoire de Saint-Michel de Murano, à Venise.

D'autres couvertures du même temps, ou postérieures, celles surtout en or ou en argent, présentent le Christ assis ou debout, accompagné des animaux symboliques; nous donnerons en exemple celle de l'Evangéliaire de saint Eusèbe de Verceil offerte par le roi Bérenger, vers 888 ; sur l'autre côté, on a figuré saint Eusèbe lui-même , auquel la transcription de ce précieux manuscrit est attribuée avec fondement. Dans le même siècle, on commence aussi à représenter sur les couvertures le Christ en croix, et cet usage se poursuit jusque dans le XIV° siècle.

Cette grande scène s'y rencontre quelquefois avec l'accompagnement que l'on observe sur les miniatures et les vitraux .contemporains ; le soleil et la lune personnifiés, à droite et à gauche de la partie supérieure de la croix ; au

(1) Voyez ci-dessus, page 411.

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bas, la sainte Vierge et saint Jean ; près d'eux, l'église et la synagogue avec leurs attributs accoutumés. Nous citerons en ce genre la couverture du psautier de Frioul, dit de sainte Elisabeth. On aimait aussi à représenter sur ces reliefs d'ivoire ou de vermeil les saints patrons du donateur, ou ceux de l'église à laquelle le livre était destiné. Ainsi, sur l'Evangéliaire d'Epternach, on voit saint Benoît ayant au-dessous de lui l'empereur Othon II, et saint Ludger placé au-dessus de l'impératrice Théophanie. Les ivoires de diverses époques qui recouvrent les livres de la Liturgie grecque présentent aussi des images de saints, comme on peut le remarquer sur ceux qui sont conservés dans les collections publiques et particulières.

Quelques couvertures ciselées des livres liturgiques offrent des sujets en rapport avec les rites sacrés qui devaient s'accomplir au moyen de ces livres. Nous citerons principalement celles du Sacramentaire de Drogon, sur lesquelles diverses actions de la Liturgie sont distribuées en dix-huit compartiments. Ainsi, sous ce rapport encore, les ornements extérieurs des livres liturgiques tendaient à offrir une analogie avec les décorations dont la peinture les avait ornés à l'intérieur. Nous l'avons constaté pour les fantaisies d'ornement en rinceaux, arabesques, animaux, etc., et pour les scènes à personnages ; nous sommes encore en mesure d'ajouter qu'il en a été de même pour les portraits historiques.

Un évangéliaire de la cathédrale de Verdun était remarquable par un ivoire portant en relief l'effigie de Charles le Chauve (1). Tout à l'heure nous rappelions l'ivoire détaché de l'Evangéliaire d'Epternach, sur lequel figurent Othon II et l'impératrice Théophanie ; Othon le Grand est aussi représenté en relief sur un autre ivoire employé à la couverture d'un livre de la cathédrale de Frioul. Il est à

(1) D. Ruinart, Iter in Alsat. et Lotharing. pag, 425.

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genoux, ainsi que l'impératrice qui présente son fils, aux pieds du Sauveur; la sainte Vierge et saint Maurice sont debout des deux côtés du Christ (1). Le célèbre Évangéliaire de l'église de Besançon offre à son tour les effigies de Romain Diogène et de sa femme Eudocie, etc., (2). Il serait aisé de prolonger cette liste.

On ne doit pas s'étonner que les couvertures des livres liturgiques offrent une moisson moins abondante à l'artiste et à l'antiquaire que les miniatures dont ils sont si richement pourvus à l'intérieur. De même, il est de toute justice de ne pas exiger la même pureté dans l'exécution, la même liberté dans l'invention ; le ciseau se manie avec moins 'd'aisance que le pinceau ; tout ce que l'on est en droit de réclamer, c'est que le même esprit de foi l'ait dirigé, dans la conception et l'exécution de ses œuvres. Or, le génie catholique de ces siècles si longtemps méprisés a fait mieux, et les couvertures de livres qu'ils nous ont léguées ne sont pas seulement des monuments pompeux de la piété de nos pères, mais encore, le plus souvent du moins, des œuvres savantes et ingénieuses auxquelles l'art a dû sa conservation et son développement.

Dans cette revue si abrégée de tant de merveilles, nous devons dire un mot des artistes auxquels nous en sommes redevables. Leurs noms ont péri, du moins pour la plupart ; mais nous savons que les moines ont principalement cultivé l'art de la ciselure et celui de monter les pierres précieuses, dans le but d'orner plus dignement les livres de l'autel. Quand nous n'en aurions pour preuve que le nombre de livres ainsi recouverts de bas-reliefs sur ivoire ou sur métal précieux qui se conservaient dans les monastères, et qui sont mentionnés dans les chroniques et les inventaires des trésors d'abbayes, nous serions

(1)  Gori, Thesaurus vet. diptych., tom. III, tabul. II, pag. 15.

(2)  Ibid., tabul. I, pag. 9.

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en droit de maintenir notre assertion ; mais nous avons en outre les données les plus positives pour établir que les grands monastères du moyen âge étaient, pour ainsi dire, autant d'ateliers d'orfèvrerie et de ciselure dans lesquels on exécutait , on restaurait, on embellissait encore ces splendides reliures. Il suffira de rappeler ici les travaux accomplis à Saint-Gall au IX° siècle, par l'abbé Hartmot qui décora lui-même un évangéliaire de ciselures d'or et d'argent, ainsi que de pierres précieuses (1), et au X°, par le moine Tutilo si célèbre dans l'art de la ciselure. Ce fut lui qui fut chargé de disposer la couverture du magnifique évangéliaire que Sintramme avait écrit, et dont nous avons déjà parlé (2). L'abbé Salomon lui donna comme matériaux deux ivoires qui avaient été à l'usage de Charlemagne et dont l'un était déjà ouvragé en relief; Tutilo sculpta l'autre , et compléta par L'addition des pierres précieuses la reliure de cet admirable volume (3). Nous voyons encore Angelramme, abbé de Saint-Riquier, orner lui-même de lames d'argent un épistolier et un évangéliaire (4) ; le grand saint Dunstan de Cantorbéry, dans les jours de sa vie monastique, se distinguer non-seulement par son talent dans la calligraphie et la peinture, mais encore dans l'art de ciseler l'or et l'argent (5); saint Bernward, évêque d'Hildesheim, sorti pareillement du cloître bénédictin, exceller dans fart de monter les pierres précieuses, etc. (6). On pourrait accroître de beaucoup cette énumération, à la gloire des monastères du moyen-âge (7).

(1)  Goldast, De Casibus S.  Galli, tom. I.

(2)  Ci-dessus, page 281.

(3)  Ekkehard, Vita Notkeri.

(4)  Chronicon Centulense, cap. XVII.

(5)  Acta SS. O. S. B., saecul. V, Vita S. Dunstani.

(6) Acta SS. O. S. B., sœcul. VI, part. I, Vita S. Bernwardi.

(7) Le P. Cahier, Annales de Philosophie chrétienne, tom. XIX.

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Ces détails sur les reliures précieuses des livres liturgiques nous amènent à parler d'un autre genre d'honneurs 1 qui leur était affecté. Comme ces livres n'étaient pas tous ornés avec la même magnificence, et que les évangéliaires principalement devaient être portés avec pompe dans les occasions solennelles et figurer sur l'autel, on imagina de préparer pour les recevoir des étuis décorés avec le plus grand luxe. Ces capses (c'était le nom qu'on donnait à ces étuis) étaient pour l'ordinaire en lames d'argent, de vermeil, ou même d'or, et richement semées de pierres précieuses. Il 'en est parlé continuellement dans les inventaires et dans les récits historiques du moyen âge (1), et on les trouve déjà mentionnées dans Grégoire de Tours (2), qui raconte entre autres choses que Childebert, après la défaite d'Amalaric, rapporta dans le butin jusqu'à une vingtaine de ces châsses d'évangéliaires, toutes revêtues d'or pur et de pierres précieuses (3). C'est dans une capse de ce genre que saint Wilfrid d'York déposa Pévangéliaire qu'il avait fait transcrire en lettres d'or, sur vélin pourpré (4), et dont nous avons déjà parlé (5).

L'usage de ces étuis d'évangéliaires paraît s'être conservé presque jusqu'à nos jours, dans plusieurs églises de France. Bocquillot, qui écrivait en 1701,raconte que, en certains lieux, on portait encore la châsse de l'Évangile au jubé, par souvenir de l'antiquité ; seulement, il se plaint avec raison de ce qu'on la portait vide et uniquement pour la forme, ou encore de ce qu'on y renfermait le livre des Épîtres; ce qui était aller contre l'intention de ce rite.  Il cite les Églises de Paris et de Sens comme

(1) Voir   en    particulier   Chronicon   Centulense,   Spicileg., tom.   IV pag. 481. Chronicon Fontanellense, ibid., tom. III, pag. 227.

(2)  De Gloria confess., cap. LXIII, pag. 946.

(3)  Hist. Francor., lib. III, pag. 114.

(4)  Acta SS. O. S. B. saecul. IV, part. II, Vita S. Wilfridi.

(5)  Ci-dessus, pag. 342.

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ayant mieux conservé à cet égard l'esprit de l'antiquité (1).

Après avoir traité des couvertures éburnéennes et métalliques des livres liturgiques, il nous reste à dire quelque chose de la forme de reliure qui leur a été attribuée, lorsque ces livres étant devenus plus communs au moyen de l'imprimerie, l'antique zèle pour leur ornement se refroidit peu à peu. Il n'y avait plus à compter sur ces lourdes et somptueuses couvertures par lesquelles le moyen-âge signalait son génie pompeux, dès qu'il ne s'agissait plus que de relier convenablement ces volumes légers où le papier remplaçait désormais le vélin, où les vives peintures avaient fait place à de simples et froides gravures, où les lettres d'or et d'argent avaient cédé le pas aux caractères d'imprimerie, corrects, il est vrai, mais rendus désormais par les seules couleurs rouge et noire. Aussi les reliures métalliques dont nous avons signalé la continuation jusqu'à nos jours, dans une certaine mesure, n'ont-elles jamais eu pour objet que des Textes, manuscrits sur vélin, dernières reliques des âges de foi.

Mais enfin, il fallait couvrir ces livres imprimés, d'ailleurs les plus beaux de ceux que produisaient les presses, comme nous l'avons fait voir. Ces missels, ces bréviaires de grand format, reçurent de bonne heure la parure que l'on avait déjà commencé d'affecter aux livres liturgiques, sur le déclin des manuscrits. Deux planches de bois faisaient le fond; elles étaient revêtues en velours ou en satin, souvent avec broderies, souvent aussi avec des coins en orfèvrerie. Au centre, on plaçait volontiers un écusson en argent ou en vermeil aux armoiries du prélat, de l'église, ou du donateur. Un fermoir plus ou moins précieux complétait cette reliure dont les principaux accessoires se reproduisirent encore de temps en temps, quand l'usage se

(1) Traité historique de la Liturgie sacrée, liv. I, chap. X, pag. 244.

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fut établi de remplacer les planches de bois par des panneaux de carton, et les couvertures de velours et de satin par des peaux de maroquin gauffrées , avec applications de feuilles d'or découpées avec élégance.

Sans doute, les reliures en peaux, relevées d'arabesques, emblèmes, armoiries, en or, dont le XVI° siècle nous a laissé de si admirables modèles, ne furent pas réservées aux seuls livres liturgiques ; mais ils y ont eu la plus riche part, et dans le XVII° siècle, où les formes deviennent plus sévères, les reliures en maroquin les mieux soignées sont encore pour l'ordinaire celles des missels, des pontificaux, des bréviaires, etc. L'usage de dorer la tranche, nouveau genre de luxe auquel n'avaient pas su atteindre ces beaux évangéliaires ou sacramentaires écrits sur vélin, dont la couverture étincelait d'or et de pierreries, vint dès le XVI° siècle s'adjoindre aux autres moyens d'embellissement par lesquels on songea à relever les livres liturgiques de tous les formats. Cette coutume, ainsi que celle de leur consacrer les meilleures peaux de maroquin, continua jusqu'au XVIII° siècle; mais il faut reconnaître que les œuvres de reliure qui nous sont venues de ce siècle sont le plus souvent autant inférieures à celles du XVII° qu'elles sont demeurées supérieures à celles que l'on confectionne de nos jours.

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