Institutions liturgiques (page 126)
Nous avons maintenant, en effet, pour couvrir nos livres liturgiques, ce qu'on appelle les reliures à dos brisé, des peaux maroquinées de toute couleur qui montrent le carton après quelques mois de service, des dorures sur tranche qui blanchissent au bout d'un an, ou s'en vont en poussière avec le papier qui les portait, des empreintes en creux avec arabesques inouis et édifices plus bizarres les uns que les autres. Il est donc temps que le retour à une liturgie moins variable vienne ranimer les habitudes de respect pour les livres du service divin, et les entourer encore de ces formes graves et imposantes que tous les
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siècles, chacun selon son génie, leur ont assignées et maintenues, comme à l'envi. Laissons-nous aller à l'espoir de voir un jour, sinon la richesse des temps carlovingiens, du moins l'élégante sévérité, la solidité et le bon goût qui présidaient autrefois aux reliures liturgiques reparaître enfin, et compléter, sous ce rapport, le retour universel vers la plénitude des rites antiques.
Nous aurions encore beaucoup à dire sur la munificence de nos pères, dès qu'il s'agissait de l'embellissement des livres du service divin ; mais le lecteur est à même de s'en faire une idée d'après les descriptions que nous avons données dans ce chapitre et dans les précédents. Il demeure donc certain que la pieuse prodigalité des siècles de foi ne s'est pas moins signalée à l'égard des livres liturgiques qu'envers les vases même de l'autel que l'on sait avoir été l'objet d'une si large munificence, principalement du IV° au XVI° siècle. Nous dirons même que la dépense pour la confection et l'ornement de certains livres liturgiques s'est élevée au-dessus de celle que pouvaient exiger les vases et autres objets d'orfèvrerie les plus précieux. Qu'on se figure, en effet, un de ces évangéliaires ou sacramentaires en lettres d'or sur vélin pourpré, que l'on considère le travail de calligraphie, le dessin des bordures, les initiales historiées, les pages entières peintes par les premiers artistes du genre; puis les ciselures des ivoires ou des plaques d'or et d'argent, les ouvrages en filigrane destinés à encadrer les diverses pièces; enfin une profusion de pierres précieuses et de camées antiques étalée sur les deux panneaux de la reliure, et que l'on se demande alors s'il existait dans les trésors des églises beaucoup d'objets d'un aussi grand prix que les livres liturgiques dans leur splendeur complète.
Il est vrai que le génie patient des moines s'exerçant dans le calme du cloître à réaliser ces grandes œuvres ne cherchait sa récompense que dans un ordre de biens
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supérieurs aux richesses de la terre, en sorte que souvent les plus beaux monuments de la calligraphie et de la peinture liturgiques, les travaux de ciselure eux-mêmes, s'exécutaient sans entraîner d'autres dépenses que celle des matières premières; mais la valeur intrinsèque de ces chefs-d'œuvre n'en était pas pour cela moins réelle, et d'ailleurs, souvent aussi d'opulents donateurs s'imposaient, comme nous le verrons tout à l'heure, le devoir de fournir à la dépense de ces beaux livres qu'ils voulaient offrir sur l'autel d'une basilique, ou sur le tombeau d'un saint protecteur.
Pour avoir une appréciation positive du prix auquel les calligraphies et enlumineurs de profession élevaient leurs œuvres, il nous faut descendre jusqu'au XIII° siècle, où enfin quelques renseignements s'offrent à nous. A cette époque, un Missel orné montait jusqu'à la somme de deux cents florins (1). Plus tard, le prix dut s'élever encore, et nous ne parlons pas ici des frais énormes occasionnés par la richesse des reliures. Mais rien ne semblait alors trop dispendieux, dès qu'il s'agissait de préparer les objets qui devaient servir au culte divin.
Au reste, les églises non encore dépouillées de ces beaux livres qui faisaient leur gloire, et dont quelques-uns échappés au naufrage sont encore au nombre des plus précieux objets conservés dans les dépôts publics, appréciaient comme elles le devaient un si noble trésor. Nous en citerons une preuve significative. L'électeur de Bavière, Maximilien Ier, ce prince si vaillant et si catholique, ne pouvait se lasser d'admirer l'Évangéliaire de Saint-Emmeran de Ratisbonne, et conçut la pensée de s'en rendre maître. Il offrit aux bénédictins de ce monastère la ville de Stranbingen avec ses dépendances, s'ils voulaient
(1) Daunou,*Discours sur l'état des lettres au XIII° siècle. Hist. litt. de France, tome XVI, pag. 139.
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consentir à lui céder ce précieux monument de l'art du XI° siècle et de la piété carlovingienne. L'offre fut rejetée, et l'abbaye de Saint-Emmeran conserva son évangéliaire jusqu'au temps de la sécularisation, où il fut enlevé pour être transporté à la Bibliothèque royale de Munich dont il est un des principaux ornements (1).
Nous trouvons encore une preuve du zèle catholique pour la beauté des livres de la Liturgie dans le soin que l'on a montré si longtemps de ne les reproduire par l'art typographique que dans les conditions les plus convenables et souvent les plus splendides, ainsi que nous l'avons fait voir. Tant de superbes éditions des missels, bréviaires, pontificaux, livres de chœur, coûtaient des sommes immenses, et demeuraient comme autant de monuments de la vénération qu'inspirait universellement la liturgie. Nous avons remarqué comment, en France, cette majesté, cette noblesse dans l'exécution typographique descendirent insensiblement, à mesure que la liturgie allait se réduisant aux proportions d'un diocèse, et ne représentait plus que les idées mesquines du rédacteur particulier de tel missel ou de tel bréviaire. En vain dépensa-t-on des sommes inouies pour faire face aux frais que nécessitaient tant de nouvelles créations ; plus on avançait vers la fin du XVIII° siècle, plus les produits de la presse liturgique semblaient dépérir et accuser la pauvreté du fond. De nos jours, la décadence est devenue plus sensible encore, et malgré les millions qu'il a fallu prélever sur le clergé et sur les fabriques pour doter un grand nombre de nos diocèses de ces livres qui ne verront pas la fin du siècle actuel, nos, presses liturgiques, sauf quelques missels assez remarquables par la beauté des caractères, n'ont rien produit qui témoigne de quelque grandeur et reflète en quelque chose la dignité des éditions
(1) D. Martène, Voyage littéraire, tom. II, pag. 177.
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d'autrefois. On était contraint détendre avant tout à l'économie, du moment que l'édition, malgré son cours forcé, ne pouvait se promettre d'écoulement hors du diocèse. De là, ce manque absolu de tenue dans les éditions de la Liturgie romaine produites simultanément avec celles des diocèses, cet air de pacotille qu'elles ont eu généralement jusqu'à ces derniers jours; mais le moment approche où la France revenue à l'antique unité, reverra ces belles éditions que la certitude d'un large débit permettra d'entreprendre, et qui attesteront d'une manière éclatante que la prière universelle est redevenue celle de toutes nos Églises.
Tout à l'heure, en faisant ressortir la générosité avec laquelle on pourvoyait, dans les siècles de foi, à l'ornement des livres liturgiques, nous avons dit que les princes catholiques et les autres grands personnages aimaient à déposer en offrande sur l'autel de Dieu et sur le tombeau de ses Saints, des exemplaires de ces livres parés de tout le luxe dont l'art religieux de ces temps savait si bien les environner. Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu'en produisant ici divers exemples de ces sortes d'offrandes. Nous choisirons seulement quelques noms ; dans un travail plus étendu que ne saurait être celui-ci, on pourrait en citer plus d'une centaine, et des plus illustres.
Dès le VI° siècle, nous voyons l'empereur Justin envoyer à Rome, pour l'honneur des saints Apôtres, « un évangéliaire couvert de lames d'or et de pierres précieuses, du poids de quinze livres (1); » et, un peu plus tard, sous le pontificat de saint Vitalien, l'empereur Constant adresser de Constantinople à l'Église de Saint-Pierre, un autre évangéliaire d'or, orné de diamants d'une prodigieuse grosseur (1). » Au commencement du VII° siècle,
(1) Anast., Vitae Pontificum. In Hormisda, cap. X, edit. Vignoli.
(2) Anast., ibid., in Vitaliano, cap. 1.
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Théodelinde, reine orthodoxe des Lombards, offre à son église de Monza un évangéliaire dont la couverture en or existe encore et sur laquelle est sculptée une croix de chaque côté, avec l'inscription qui rappelle la donatrice (1). Nous trouvons à la fin du VIII° siècle l’évangéliaire écrit par Alcuin et offert par Charlemagne à l'abbaye d'Aniane. Ce livre avait une de ses couvertures ornée de ce mélange d'or et d'argent que les anciens nommaient electrum et l'autre présentait un ivoire ciselé (2). Le grand empereur offrit un autre évangéliaire à la basilique de Latran, à l'occasion de son couronnement; ce livre était orné d'or et de pierres précieuses (3).
Saint Léon III, qui avait eu la gloire de placer le diadème impérial sur la tête de Charlemagne, fit aussi lui-même plusieurs offrandes d'évangéliaires dont le Liber Pontificalis a gardé la mémoire. Ainsi il en déposa un sur la confession de saint Léon, et ce livre était couvert en vermeil, du poids de six livres et trois onces (4). Il en offrit encore un second à la confession de saint Pierre; mais ce dernier était revêtu d'or, enrichi d'une bordure « d'émeraudes, d'hyacinthes et autres pierreries d'une grosseur considérable (5). » Saint Paschal qui succéda presque immédiatement à saint Léon III, imita sa pieuse munificence, en offrant aussi à Saint-Pierre un évangéliaire dont la reliure consistait en un riche travail d'argent sur fond de pourpre (6). Nous trouvons encore, au IX° siècle, parmi les dons des pontifes romains aux églises
(1) Ex donis Dei dedit Theodelenda reg., in baseleca quant fundavit in Modoecia, juxta palatium suum. D. Mabillon, Iter Italicum, pag. 213.
(2) Annales monasterii Anianerisis. MS. cité par Baluze. Capitul. reg Franc. tom. II.
(3) Anast., in Leone III, cap. XXV.
(4) Ibid., in Leone III, cap. LXXXVII.
(5) Ibid., cap. LVII.
(6) Ibid. in Paschali, cap. XXVII.
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un évangéliaire relié en vermeil et donné à la basilique de Saint-Martin par Sergius II (1); un second recouvert de tablettes d'argent, à l'église de Saint-Léon, par saint Léon IV (2) ; un troisième aussi revêtu de lames d'argent, à l'église de Sainte-Balbine, par Benoît III (3); enfin un épistolaire contenant les passages de l'Ancien et du Nouveau Testament, que les sous-diacres devaient lire à la Messe, dans les diverses églises où était la station, et qui fut, par ordre du même Pontife, transcrit avec le plus grand soin et muni d'une reliure en plaques d'argent du plus riche travail. Benoît III offrit ce livre à l'église de Latran, en remplacement d'un autre qui avait été soustrait par une,main inconnue (4). Ce fut aussi sous ce Pontife que l'église de Saint-Pierre reçut de la part de l'empereur de Constantinople, Michel III, l'offrande de ce bel évangéliaire peint par le moine Lazare, dont il a déjà été question. La reliure, dit la Chronique pontificale, était « d'or pur et semée d'un grand nombre de pierres précieuses (5). »
En France, à la même époque, Hincmar de Reims offrait à son église rebâtie par sa magnificence, un magnifique évangéliaire orné de lames d'or et d'argent, et étincelant de pierreries. On lisait ces vers sur la riche couverture de ce livre :
Sancta Dei Genitrix, et semper Virgo Maria,
Hincmarus praesul defero dona tibi.
Haec pia quœ gessit, docuit nos Christus Iesus
Editus ex utero, casta puella, tuo (6).
Nous n'avons garde d'oublier non plus ni Louis le Débonnaire qui, dans son pèlerinage à Saint-Corneille de
(1) Anast., in Sergio II, cap. XXXVIII.
(2) Ibid., in Leone IV, cap. CV.
(3) Ibid., in Benedicto III, cap. XXV.
(4) Ibid., cap. XXXII.
(5) Anast., in Benedict, III, cap. XXXIII.
(6) Flodoard, Hist. lib. III, cap. V.
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Compiègne, où il était venu vénérer les reliques de saint Sébastien, déposa sur le tombeau du saint Martyr, entre autres dons, « un Texte des Évangiles écrit en lettres d'or et garni de lames d'or, sans mélange d'aucun autre métal (1) », selon les termes du récit contemporain; ni Lothaire qui fit don à l'église abbatiale de Prum d'un superbe Évangéliaire en lettres d'or, « pour le salut de son âme, pour celui de son épouse défunte, de ses enfants, de ses prédécesseurs, et enfin de son royaume», comme en fait foi l'inscription que Dom Martène a pu lire encore sur ce manuscrit (2); ni Arnoul, roi de Germanie, auquel l'abbaye de Saint-Emmeran de Ratis-bonne fut redevable de son célèbre Évangéliaire, décrit en ces termes par un chroniqueur contemporain : « Il a une coudée de haut, et, quant au prix et au poids, il est tel qu'on n'en pourrait pas aisément rencontrer un semblable. » Mabillon, qui rapporte ces paroles, ne fait pas difficulté d'ajouter qu'il ne se souvient pas d'avoir jamais rien vu de comparable (3).
Mais il nous faut suspendre cette énumération déjà trop longue ; qu'il nous soit cependant permis de relater, en finissant, quelques offrandes faites à l'autel du saint Patriarche des moines,dans l'abbaye du Mont-Cassin, selon le rapport de Léon d'Ostie. En 1023, l'empereur saint Henri vint y présenter un Évangéliaire écrit en onciales d'or, et dont la couverture était en or pur, rehaussé de pierres précieuses (4); plus tard, dans le même siècle, l'impératrice Agnès, femme de Henri III, en offrit un
(1) Acta. SS. O. S. B. Saecul. IV. Part. I.
(2) Voyage littéraire. Tom. II.
(3) Superest apud sanctum Emmeramnum hic codex, aureis litteris exaratus, qualem nusquam me vidisse memini. Annales. O. S. B. Lib. XXXIX, § LXXIV.
(4) Chronicon Cassinense. Lib. II, cap. XLIII.
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autre couvert de plaques d'argent dorées et ciselées (1) ; enfin, Victor III, autrefois Didier du Mont Cassin, puis successeur de saint Grégoire VII sur le trône apostolique, légua en mourant à son illustre et chère abbaye « son propre évangéliaire, l'évangéliaire de l'Empereur, l’évangéliaire du pape Etienne, l'évangéliaire de l'Impératrice, les deux évangéliaires du frère Firmus et l'évangéliaire de l'abbé Aligerne (2). »
Les simples particuliers imitaient la générosité des Souverains Pontifes et des princes, mais les bornes qui nous sont imposées ne nous permettent pas d'entrer dans aucun détail sur leurs libéralités. Mentionnons seulement un document très intéressant en ce genre, que l'on voit sous le portique de Sainte-Marie in Cosmedin, à Rome. C'est une inscription qu'un nommé Teubaldus avait fait placer, en 902, dans l'église de Saint-Valentin, et qui constate les dons offerts par ce personnage à cette église qui était située près de Sainte-Marie in Cosmedin. Les chanoines de cette dernière église l'enlevèrent, en 1625, des ruines de celle de Saint-Valentin qui n'existe plus aujourd'hui, et la placèrent sous le portique de leur belle basilique. Cette inscription relate, le don d'un missel, de deux antiphonaires, de deux fériaux, d'un passionnaire, de deux hymnaires, d'un livre de la Genèse avec les autres histoires canoniques, et d'autres manuscrits liturgiques offerts à Saint-Valentin dans son sanctuaire. Ce curieux monument nous donne une idée des livres qui étaient nécessaires au service d'une simple église de Rome, au commencement du X° siècle (3).
L'usage de ces offrandes se conserva jusqu'à l'invention de l'imprimerie ; en un mot, aussi longtemps que les livres liturgiques gardèrent leur antique éclat. Depuis lors,
(1) Chronicon Cassinense. Lib. III, cap. XLIII.
(2) Ibid. Lib. III, cap. LXXIX.
(3) Voir cette inscription à la note C.
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ils n'étaient plus d'un prix assez élevé ni quant à l'intérieur, ni quant aux couvertures, pour compter parmi les pièces du trésor des grandes églises. Parfois, un beau Missel a pu être offert portant au centre de la reliure l'écusson de quelque prince, ou de quelque prélat ; maison ne pouvait plus guère y attacher d'autre importance que le souvenir du donateur, et d'ailleurs, la plupart du temps, ces armoiries que l'on remarque encore sur quelques belles reliures liturgiques des XVII° et XVIII° siècles, ne veulent dire autre chose sinon que le livre a été à l'usage de celui dont elles ont gardé l'écusson. Les temps sont bien loin encore où l'on verra les livres liturgiques recouvrer assez de magnificence, pour que les princes songent de nouveau à en faire l'objet d'une offrande solennelle aux sanctuaires envers lesquels ils voudront témoigner leur vénération. Les idées de notre temps sur ce sujet trouvent leur juste mesure dans le contraste que nous avons relevé, entre l'opulence des dons en orfèvrerie et en riches étoffes, offerts par Charles X à la cathédrale de Reims, et la contenance plus que modeste du pontifical écrit sur papier, à l'anglaise, et auquel personne ne semblait avoir songé. Il est certain que nos pères l'auraient entendu autrement.
En traçant ces faibles essais sur l'importance que les âges catholiques mettaient à témoigner leur religion envers les livres de la Liturgie, plus d'une fois nous nous sommes senti douloureusement affecté au souvenir de tant de cruelles spoliations dont nos églises ont été victimes, dans la plus grande partie de l'Europe, et qui ont amené la destruction violente de tant de monuments des arts et de la foi. Mais nous éprouvions plus de regrets encore en songeant à l'attiédissement général qui, depuis près de trois siècles, semble s'être emparé des esprits et des cœurs, en sorte que si l'on cherche quelques consolations dans les souvenirs d'un temps meilleur, on est réduit à remonter dans le passé jusqu'à des âges déjà reculés. La foi,
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sans s'éteindre, s'est assoupie ; un sommeil obstiné a de plus en plus étendu ses malheureuses influences; on a peur du réveil, et on est disposé à tirer scandale de toute parole qui rappellerait en quelque chose l'énergie d'autrefois,sans laquelle pourtant cette vie abondante (1) dont parle le Sauveur, ne reprendra point son cours dans nos sociétés qui ne périssent que parce qu'elle fait défaut. Il est pourtant bien aisé de voir que les siècles qui ont joui de cette vie la puisaient uniquement dans la foi, et que la Liturgie était pour eux le grand moyen par lequel cette foi se nourrissait et se manifestait au dehors.
Nous nous sommes complu à décrire les merveilles que cet esprit sut produire pour l'ornement des livres liturgiques; puissent les détails que nous avons rassemblés avec quelque labeur, inspirer un plus grand respect pour ces livres vénérables ! Les conclusions qui restent à tirer de cet ensemble de faits sont faciles à déduire. On doit maintenant reconnaître que la dignité des livres liturgiques est telle qu'il n'y a rien de si précieux qui ne puisse, avec convenance, être employé à leur embellissement, et que la mesquinerie en ce genre est un indice de l'affaiblissement de la foi ; car elle atteste que les livres de la Liturgie ont perdu de leur importance. On doit conclure encore des récits que nous avons mis sous les yeux du lecteur, que le génie de la Liturgie est éminemment favorable à l'esthétique, et que les arts ne sauraient trop reconnaître les services dont ils lui sont redevables ; mais en même temps que rien n'est plus capable de glacer et d'anéantir toute inspiration que la décadence de l'esprit traditionnel dans les choses du service divin.
En achevant ce volume, destiné à servir d'introduction à la partie de nos Institutions consacrée aux livres de la Liturgie, qui sont la source de toute science liturgique,
(1) Joan. X, 10.
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jetons un regard en arrière pour mesurer l'espace que nous avons parcouru. Il est donc reconnu que les livres de la Liturgie ont été, dès l'origine de l'Église, l'objet d'une rédaction précise et autorisée ; qu'ils ont la gloire d'être écrits dans des langues sacrées et inviolables auxquelles ils sont confiés comme un dépôt précieux ; qu'ils ne peuvent être ni publiés, ni corrigés que par l'autorité la plus haute qui soit dans l'Église ; qu'enfin le respect qu'ils ont inspiré dans les siècles de foi les a placés, sous le rapport de l'exécution et de la richesse, autant au-dessus des livres ordinaires, que l'objet de leur destination est supérieur aux intérêts d'ici-bas.
Il s'agit maintenant de les faire connaître en détail, et d'initier le lecteur à l'histoire de chacun des six livres dont se compose la Liturgie Romaine : le Missel, le Bréviaire, le Rituel, le Pontifical, le Martyrologe et le Cérémonial des Évêques. Après avoir fait connaître la formation et les développements de ces monuments augustes, nous en entreprendrons le commentaire raisonné, et nous poserons ainsi les bases de notre Somme liturgique qui se déduira pour ainsi dire d'elle-même du vaste ensemble de principes, de faits et d'observations, que nous aurons fait passer sous les yeux du lecteur.
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NOTES DU CHAPITRE VIII
NOTE A
SUR L'ÉVANGÉLIAIRE SYRIAQUE DU MOINE RABULA, CONSERVÉ
A LA BIBLIOTHÈQUE LAURENTIENNE A FLORENCE
(Tablette 1ère , n° 56).
C'est uniquement en sa qualité de livre liturgique que nous nous occupons ici de ce précieux manuscrit; mais il est d'une telle importance, à raison de son antiquité et des peintures dont il est orné, qu'il nous a semblé mériter une description particulière. C'est à cet Évangéliaire, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que l'on peut ouvrir la série des livres liturgiques ornés de vignettes et de peintures à personnages.
Nous n'entrerons donc pas dans l'étude du manuscrit sous le rapport exégétique. Il est d'un haut intérêt à ce point de vue, et d'une assez belle antiquité d'ailleurs, puisqu'il remonte par une date contemporaine de sa transcription à l'année 586. On peut consulter à son sujet le Catalogue des manuscrits orientaux de la Bibliothèque Laurentienne, publié par Étienne-Évode Assemani, avec les notes de Gori (1); l'Évangeliarium quadruplex de Joseph Bianchini (2) ; Lami, De eruditione Apostolorum (3), etc. L'objet de cette note est uniquement de relever les caractères de cet Evangéliaire comme livre liturgique.
Nous observerons d'abord qu'il a été écrit pour être employé au service divin. C'est ce qu'attestent les notes ou rubriques qu'il contient pour l'indication des passages de l'Évangile destinés à être lus à l'Église, selon les fêtes de l'Année ecclésiastique, et les diverses nécessités de la Liturgie. Ces annotations sont du même temps et de la même main que le reste du manuscrit, et ont par conséquent une haute importance pour fixer les usages liturgiques de l'Église Syrienne au VI° siècle. Un autre Calendrier beaucoup plus abondant a été intercalé dans le corps du manuscrit de la page 15 à la page 19; mais cette table des lectures de l'Évangile pour toutes les circonstances de la Liturgie ordinaire et extraordinaire, est d'une main beaucoup plus récente, et qui, au jugement de Lami, n'est pas antérieure au XII° siècle. Nous ne reproduirons pas ici
(1) Bibliothecae Medicaeo-Laurentianae et Palatinae codicum maniscriptorum orientalium catologus. Tom. I.
(2) Tom. I.
(3) Tom. II.
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ces deux Calendriers qui trouveront naturellement leur place dans la partie de cet ouvrage où nous traiterons des monuments liturgiques de ce genre.
Afin de suivre dans cette notice l'ordre que flous avons gardé dans notre livre, nous commencerons par étudier l'Évangéliaire Laurentien sous le rapport calligraphique. Le caractère syriaque dans lequel il est écrit sur parchemin est de la plus grande beauté, en capitales rondes du caractère dit Estranghelo, d'un aspect imposant, comme il convenait pour un livre liturgique. Selon l'usage fréquent des calligraphes sacrés, le copiste a placé sur la dernière page la date de son travail, accompagnée de détails intéressants et caractéristiques que nous traduirons ici sur la version latine qu'en a donnée Lami. Voici donc comment s'exprime, à la page 292 et dernière, le pieux moine auquel on est redevable de ce célèbre monument de la Liturgie Syrienne.
« Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, maintenant et en tout temps, et dans les siècles des siècles, amen ! qui a daigné aider son humble et imparfait serviteur, le calligraphe Rabula, écrivain de ce saint livre des quatre Évangiles. Je supplie, par Notre-Seigneur, celui qui lira dans ce livre, de prier pour moi, afin que j'obtienne miséricorde au jour du redoutable jugement, comme l'obtint le larron placé à la droite ; que cette miséricorde me soit octroyée par les prières de notre sainte Dame Marie, Vierge et Mère de Dieu, à jamais, et par les prières des Frères du Monastère de la Maison de Saint-Jean, dans les siècles des siècles. Amen.
« Terminé ce livre, le sixième jour du mois Sciabat (Février) Indiction quatrième, l'an d'Alexandre huit cent quatre-vingt-dix-sept (de Jésus-Christ 586). Seigneur, donnez la paix à votre Église dans tous les pays, et que la mémoire de tous les saints de Dieu soit en tous lieux honorée.
« Ce livre a été écrit et terminé dans le monastère de la maison de Saint-Jean de Zagba, dans les jours de l'ami de Dieu Sergius, prêtre et abbé, et des religieux prêtres Thomas, et Thomas, et Martyrius, et des diacres Tatheckne et Damien, et des autres frères dans le Christ. Que le Seigneur de toutes choses garde cette demeure et ceux qui y résident de tous les maux intérieurs et extérieurs, qu'il y fasse habiter la paix et la tranquillité, tant que le monde durera, par les prières des Martyrs qui ont aimé le Seigneur et qui dans son espérance sont décédés ; dans les siècles des siècles. Amen.
« Que la mémoire de celui qui a écrit ce livre soit bonne devant Dieu le Père, et le Christ, et son Esprit vivant et saint. Daigne le Christ notre Dieu, dans la splendeur bénie de ses Anges, au jour de la résurrection des morts, lui faire entendre ces paroles réjouissantes: « Courage, bon et fidèle serviteur, parce que tu as été fidèle dans le peu que je t'avais confié, je t'établirai sur beaucoup de choses; entre dans la joie de ton Seigneur » ; par les prières des Bienheureux Apôtres et des Saints qui ont fait la volonté de Dieu ; dans les siècles des siècles. Amen.