Institutions liturgiques (page 128)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Oritur in stabulo totum qui continet orbem.

Le second médaillon a pour objet le Baptême du Christ. Le Sauveur est dans le Jourdain dont les eaux montent comme pour lui servir de ceinture. Saint Jean, couvert d'une tunique et d'un long manteau, pose la main gauche sur l'épaule de Jésus, et verse l'eau de la droite. De l'autre côté, est un Ange aux ailes étendues et tenant un sceptre. La Colombe

449

descend sur le Rédempteur. Les mots XPS. ION. BAPT. ANGEL. COLUMBA. servent à désigner les personnages. Ce vers est inscrit autour de la scène :

Tinguitur (sic) agnus aqua mundi qui crimina tollit.

Le troisième médaillon a pour objet la Cène. Les douze Apôtres sont autour d'une tableau centre de laquelle est le Sauveur. Tous ces personnages sont nimbés; mais le nimbe du Christ est crucifère, ainsi que sur les deux scènes précédentes. Les Apôtres tendent les mains vers leur Maître qui leur présente de la main droite son sacré corps, et de la main gauche le calice de son sang. Judas, placé le quatrième à gauche, tourne le dos à la table et semble se disposer à sortir. Sur la table, désignée par ces mots : Cœna Domini, sont divers objets. Au centre, une coupe, d'un côté de laquelle est le poisson mystérieux sur un plat, et de l'autre un pain traversé d'une croix en or. Un couteau et deux cuillers se voient sur la même table. Le vers de l'exergue est ainsi conçu :

Cum propriis Christus coenam sacravit alumnis.

La septième page est occupée par la Préface. Elle s'ouvre par le sigle qu'on remarque dans tous les Sacramentaires, et qui exprime les mots Vere dignum. Il couvre à lui seul la moitié de la page, sur laquelle sont peints aussi les bustes des douze Apôtres. Les premiers mots de la Préface sont en onciales d'or. Au bas de la page est représenté un ample calice.

La huitième page ouvre le Canon par un T de la plus riche ornementation. Les deux premiers mots Te igitur sont en belles capitales d'or; la suite, jusqu'à petimus inclusivement, en onciales très pures, deux lignes rouges et deux lignes d'or alternativement; le reste, à partir des mots uti accepta, est de cette belle minuscule Caroline qui se continue dans tout le manuscrit.

Les encadrements du Canon sont tous dignes de remarque. Nous ne les détaillerons pas ici page par page, pour ne pas trop prolonger cette description. Ainsi, on en trouve un d'abord, coupé par trois médaillons remplis chacun d'une tête d'homme nimbée; sur l'un, on lit le mot LVCAS. Plus loin, deux lions en regard et se menaçant; deux taureaux couchés, et renversant la tête, comme lorsqu'ils sont en fureur; enfin deux médaillons à têtes, avec ces mots : Cosmœ et Damiani. A une autre page, deux coqs aussi en regard, avec les quatre Évangélistes à têtes de lion, de taureau et d'aigle pour les trois derniers, et tous quatre nimbés. Ailleurs, ce sont douze têtes partagées trois par trois, sur chacun des côtés de l'encadrement. Plus loin, en regard de ces mots Agnus Dei, est un médaillon portant un agneau nimbé. Un calice est devant lui, et une croix semble traverser cet agneau de part en part.

Le corps du Sacramentaire n'offre plus de peintures jusqu'aux dernières pages qui sont encadrées de portiques assez ornés. Vient ensuite

450

l'avertissement : Huc usque prœcedens, etc., qui sépare l'œuvre de saint Grégoire des additions du copiste ; il présente le même genre de décorations. Les sept pages suivantes sont consacrées, selon l'usage, à la table. Le système d'ornementation consiste pareillement dans des portiques sur lesquels l'artiste a déployé tous ses moyens d'embellissement tant sous le rapport architectonique, que dans les détails de pur enjolivement. Parmi ces derniers, on remarque divers médaillons contenant les quatre vents, avec leur nom latin, les quatre grands Prophètes, les douze signes du zodiaque, etc.

Toute cette seconde partie du Sacramentaire est beaucoup moins ornée que la première. On trouve néanmoins en tête des Préfaces supplémentaires une page assez richement peinte; elle a pour ornement le sigle de Vere dignum, avec quatre médaillons consacrés aux Évangélistes.

A la suite des Préfaces supplémentaires, terminant le volume, sont les Bénédictions épiscopales qui se donnaient à la Messe, après le Pater.

L'encadrement de la première page présente, outre les quatre animaux Symboliques, les douze signes du zodiaque. Dans l'intérieur de la page .est un grand médaillon sur lequel est représenté un Abbé donnant cette solennelle bénédiction. Il est debout, tient sa crosse de la main gauche et bénit de la droite. Son nom RAGANALDUS ABBA, se lit dans l'arcature qui orne le siège très riche sur lequel il est monté. Devant lui sont trois rangs de personnes profondément inclinées pour recevoir la bénédiction. Toutes ces figures sont d'or sur fond d'azur. L'Abbé et les personnages des deux rangs supérieurs sont nimbés. Ceux du rang inférieur, qui représentent sans doute les séculiers, ne le sont pas. Cette miniature a été reproduite dans le Voyage Littéraire avec une infidélité malheureusement trop commune, au siècle dernier, sur les dessins gravés pour représenter des monuments du moyen âge.

Quatre médaillons placés aux angles de la page sont consacrés aux Vertus cardinales. La Prudence tient un livre de la main gauche, et de la droite une croix. La Force est armée d'une lance et d'un bouclier. La Tempérance tient d'une main un vase, et de l'autre une corne d'où sortent des flammes; enfin la Justice a une balance pour attribut.

Tels sont les principaux ornements du précieux Sacramentaire d'Autun. Ce luxe de peintures fait voir que les Evangéliaires n'étaient pas les seuls livres liturgiques que le pinceau des artistes du IX° siècle aimât à embellir. Quant à l'auteur des miniatures de ce beau manuscrit, on peut conjecturer avec vraisemblance qu'il a été moine, puisque son travail était destiné à Un monastère, comme il est aisé de le voir par l'effigie de l'Abbé Raganaldus, et par un grand nombre d'autres détails relatifs à des usages monastiques, dans la seconde partie du Sacramentaire.

451

NOTE C

INSCRIPTION,   DE   SANCTA  MARIA   IN   COSMEDIN,  RELATANT  LES

DONS FAITS PAR TEUBALDUS A L'ÉGLISE DE SAINT-VALENTIN.

svme, valentine martyr, hec dona, beate,

qve tibi fert opifex tevbaldvs corde benigno.

hec itaqve svnt que tibi, beatissime martyr, idem tevbaldvs

concessit qvatinvs sint in vsvm sacerdotum in perpetvvm

domino tibiqve hic servientium, id est:

domvs dvas soloratas invetas in vicino tvae ecclesiae.

cellam ivxta eadem ecclesiam.

orticellvm cvm olivis rétro ecclesiam sancti nicolai.

vineam in antoniano.

missalem I.

antifonaria II. vnvm divrni alivdqve noctvrni officii.

feriales II.

librvm geneseos cvm istoriis canonicis.

passionarivm.

dialogvm cvm scintillario.

imnaria II.

librvm ex moralibus

calicem argentum exavratvm cvm calamo et sva patena,

tvribvlvm argentevm.

manvalem I.

si qvis vero, beatissime martyr, ex his qve tibi a iam dicto

tevbaldo concessa svnt et vel ab illo avt ab aliis concedentur

temerario avsv aliqvid abstvlerit, distraxerit, vendiderit, vel fravdaverit

sit separatvs a domino omnivmque christianorvm consortio,

qvin et perpetvo percvssvs anathemate

atqve cvm diabolo et omnibvs impiis invctvs

œterno incendio exvratvr.

tempore Pontificis noni svmmique iohannis

est sacrata die supremo haec avla novembris

dvm qvinta elabentem indictio cvrreret annvm.

III - L. A Mgr de RHEIMS

LETTRE A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE  RHEIMS

MONSEIGNEUR,

J'ai beaucoup tardé à répondre aux questions que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sur le Droit de la Liturgie. L'idée que vous me suggériez, de rendre publique cette réponse par la voie de la presse, me devenant embarrassante ; puisque dès lors je me voyais contraint d'anticiper sur la marche de mes Institutions Liturgiques dont le plan, tel que je l'ai développé dans la préface du premier volume de cet ouvrage, ne me permettra pas d'aborder la vaste et magnifique thèse de Jure Liturgico, avant quatre ou cinq années.

Enfin, j'ai dû surmonter cette répugnance d'auteur, et déférer au vœu d'un illustre Prélat dont la bienveillance et les encouragements m'ont toujours été si précieux. Je hasarderai donc dans ces quelques pages la solution des problèmes canoniques qu'il a cru devoir me proposer, en le suppliant de rectifier, corriger, censurer même tout ce qui, dans cette lettre, s'écarterait des principes qui régissent la matière dont il y est traité.

Or, Monseigneur, vous m'avez prié d'examiner et de discuter les questions suivantes :

454

1° Quelle est l'autorité d'un évêque particulier en matière de liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine se trouve actuellement en usage ?

2° Quelle est l'autorité d'un évêque particulier en matière de liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine n'est pas actuellement en usage ?

3° Quelle conduite doit garder un évêque dans un diocèse où la Liturgie romaine a été abolie depuis la réception de la bulle de saint Pie V dans ce même diocèse ?

Ces trois questions sont graves et pratiques dans le plus haut degré; car de toutes les églises du rite latin, il n'en est pas une qui ne soit intéressée à leur solution. Aussi, les deux premières ont-elles été fréquemment traitées par les canonistes; et, quant à la troisième, sa solution dépend totalement de celle qu'on aura donnée aux deux premières.

On ne peut nier malheureusement, que, depuis un siècle et demi, la liturgie et généralement tout ce qui la concerne, ne fût devenu, en France, l'objet d'une indifférence presque universelle; quoique, d'autre part, cette époque ait été, pour notre seul pays, plus féconde en compositions liturgiques que tous les siècles chrétiens ensemble. D'où vient donc que cette ardeur, d'autres diront cette manie de produire par douzaines de nouveaux bréviaires et de nouveaux missels n'ait pas déterminé en même temps un progrès véritable de la science liturgique dans le clergé, ni causé dans les populations cet enthousiasme qui les animait autrefois pour les choses du culte divin ? C'est que, il faut bien en convenir, une telle innovation procédant d'après des principes totalement contradictoires au génie des institutions catholiques, il était tout naturel que ce génie lui-même ne se prêtât pas aisément à toutes les évolutions que certaine école littéraire, critique et même doctrinale se proposait de lui faire parcourir.

465

Tandis que nous perdions ainsi les anciennes traditions sur la forme du service divin, les notions du Droit liturgique allaient s'effaçant de plus en plus; de là, il advint que, lors de la nouvelle circonscription des diocèses, en 1801, le malaise déjà produit parla fièvre liturgique du XVIII°  siècle, se déclara d'une manière plus alarmante encore. On vit jusqu'à six à sept bréviaires et missels se disputer les églises d'un même diocèse. Si du moins ces divergences eussent trouvé leur excuse dans l'antiquité ! mais loin de là, il fallait bien convenir que l'unité liturgique avait régné naguères dans les lieux mêmes où s'offrait le spectacle d'une si étrange anarchie.

On a essayé de plusieurs remèdes pour guérir une si étrange situation; le meilleur de tous était de recourir aux principes de tous les temps et de tous les lieux sur la matière des rites sacrés. Il fallait tout simplement, et on l'a fait en divers lieux, proclamer que cette forme liturgique doit être uniquement adoptée qui réunit aux avantages de l’antiquité et de  l’universalité, cet autre avantage qui découle naturellement des deux premiers, je veux dire l'autorité.

En effet, la Liturgie n'est pas seulement la Prière de l’Église, et déjà sous ce seul aspect, elle réclame des égards infinis ; elle est encore l'enseignement le plus solennel et le plus populaire. Il importe donc qu'elle reflète sous des formes invariables l'invariable solidité du dogme ; que l'universalité de ses formules prévienne les altérations locales, en même temps que l'autorité qu'elle emprunte de cette universalité même l'établit comme le boulevart invincible delà foi. L'histoire montre aussi quelle jalousie les hérétiques lui ont portée dans tous les temps ; elle nous raconte quels stratagèmes ils employèrent pour la fausser à leur profit, toutes les fois qu'ils ne purent venir à bout d'anéantir son témoignage.

D'un autre côté, nous voyons l'Église commencer de

456

bonne heure la rédaction d'un corps de prières et formules liturgiques, accroître successivement ce dépôt, suivant le besoin des temps, y insérer d'âge en âge une formelle protestation contre toutes les erreurs ; enfin n'y introduire des modifications qu'avec une si extrême réserve, que l'on pourrait presque toute l'année, aujourd'hui encore, célébrer le saint Sacrifice de la Messe et réciter l'Office, dans la plus parfaite harmonie avec l'Église romaine, en se servant exclusivement de l’Antiphonaire et du Lectionnaire de saint Grégoire en guise de missel, et de son Responsorial en guise de bréviaire.

Cette immobilité que nous avons du moins retenue dans nos nouveaux livres français, pour le Canon de la Messe, n'a rien qui doive surprendre le catholique; ce qui a droit d'étonner, au contraire, c'est le vertige qui saisit nos pères, il y a deux siècles, et qui les entraîna dans une si étrange aberration que de s'en aller demander à des individus, à de simples prêtres, à des acolythes comme le Brun des Marettes et Mesenguy, à des laïques comme Coffin et Rondet, à des hérétiques comme ceux que nous venons de nommer, de vouloir bien fabriquer un autre système de la louange divine et de la confession des dogmes. Ce qui frappera de stupeur la postérité, c'est qu'il se soit trouvé un pays au monde où l'art de rédiger à neuf tout l'ensemble du culte catholique ait été réduit en axiomes et en corollaires; où l'on ait vu paraître sous le titre de Breviarium Ecclesiasticum des corps entiers d'office ecclésiastique publiés in gratiam Ecclesiarum in quibus facienda erit Breviariorun editio; qu'il se soit rencontré des évêques pour se faire les patrons de ces utopies et les réduire en pratique dans leurs églises sur les ruines de la Liturgie antique ; enfin que des personnages vulgaires dont les dictionnaires biographiques les plus détaillés ont à peine gardé les noms, et qui sont aujourd'hui inconnus même des habiles, aient eu le crédit de faire taire la voix

457

des siècles, de se poser en lieu et place non seulement de saint Grégoire et des Pontifes romains, mais même des antiques liturgistes de nos églises, dont les œuvres mystiques et populaires se mariaient si harmonieusement, dans nos livres français, aux accents de la piété grégorienne.

Mais ce n'est pas un tableau de la réforme liturgique en France que vous demandez de moi, Monseigneur. L'essai historique que j'ai tenté sur cet important sujet vous est connu, et a même été, tout imparfait qu'il est, honoré de votre suffrage. Toutefois, il n'est pas hors de propos de rappeler les faits dans une discussion sur la discipline ecclésiastique. En effet, si d'une part le Droit canonique n'est autre chose qu'une application pratique du dogme lui-même, en sorte que nul ne fut jamais décretiste exact, s'il n'était en même temps théologien solide; on peut dire aussi que ce serait en vain que les canonistes prétendraient dirimer la plupart des questions qui se peuvent élever sur les lois générales de l'Église, s'ils ne prenaient la peine de remonter, à l'aide des faits, jusqu'à l'intention du législateur. Heureux si les docteurs de cette science eussent toujours suivi cette méthode qui n'ôte rien à la précision ni à la solidité des conclusions, mais, au contraire, les motive et prépare une issue à toutes les applications diverses qui se peuvent présenter ! J'ai toujours beaucoup estimé Thomassin pour cette manière de procéder, et cet auteur serait à mes yeux le prince des canonistes, à part quelques préjugés gallicans fort affaiblis d'ailleurs, si, dans son beau Traité de la Discipline de l'Église, il eût voulu presser davantage les applications pratiques, dans les innombrables questions qu'il est conduit à examiner.

J'établirai donc maintenant, Monseigneur, une série de propositions appuyées sur les données positives de la théologie, de l'histoire et du droit commun, et je ferai ensuite

458

sortir de ces propositions, en manière de corollaire, la solution des trois problèmes que vous m'avez proposés. Je regrette de me voir obligé de réduire à de si étroites proportions une discussion qui doit plus tard se dérouler à l'aise dans mon grand ouvrage ; j'espère néanmoins justifier tout ce que j'aurai avancé. Donc, sans autre préambule, je procède à l'émission desdites propositions, et je dis :

1°. L'immutabilité et l'inviolabilité de la Liturgie importent au maintien du dépôt de la foi.

La foi est de l'ouïe, fides ex auditu ; c'est pour cela qu'elle se conserve et s'enseigne au milieu du peuple chrétien, au moyen de formules positives. Or, ces formules sont de deux sortes; les unes populaires dans leur expression, comme les Symboles ou Confessions de foi ; les autres, moins connues du vulgaire, telles que les décisions officielles des Papes et des Conciles, en matière de doctrine. Les formules liturgiques entrent dans la classe des Symboles ou Confessions de foi. Elles se composent soit de paroles de l'Écriture sainte, choisies et proposées par l'Eglise, comme exprimant les idées et les sentiments qu'elle veut inspirer aux fidèles ; soit de sentences dont l'expression, sans être empruntée à l'Écriture, n'en représente pas moins la foi de l'Église et la confession des dogmes.

Ces formules empruntent une grande autorité des ' circonstances augustes dans lesquelles elles sont prononcées. Elles servent d'accompagnement à la célébration des Mystères ; elles sont le moyen de la louange divine, la terreur des hérésies, le boulevart de la foi. Et si ces formules remontent à des temps éloignés, si elles se sont maintenues sans altération, si elles sont en usage dans un grand nombre d'églises, si enfin elles sont admises dans l'Église romaine, qui est la mère et la maîtresse de toutes les autres, leur autorité devient si grande que l'on ne peut

459

s'empêcher de les considérer comme faisant partie essentielle du dépôt de la Révélation.

De là vient que beaucoup de dogmes, qui ne sont point exprimés dans la Bible, nous sont connus par la Liturgie; de là vient que les saints Pères, quand ils ont trouvé l'Écriture muette sur tel ou tel point, ont fait appel au texte des Offices divins, aux formules de la prière ecclésiastique.

Tout le monde connaît, ou doit connaître cet axiome de la théologie : LEGEM CREDENDI STATUAT LEX SUPPLICANDI : la règle de croire découle de la règle de prier. Il est promulgué par le grand Pape saint Célestin, dans une épître aux évêques des Gaules, contre l'erreur des Pélagiens. Le pontife énumérant les divers arguments que l'Église doit invoquer contre cette nouvelle hérésie, s'exprime ainsi : « Outre les décrets inviolables du siège apostolique, qui nous ont enseigné la vraie doctrine, considérons encore les mystères renfermés dans ces formules de prières sacerdotales qui, établies par les apôtres, sont répétées dans le monde entier d'une manière uniforme par toute l'Église catholique ; en sorte que la règle de croire découle de la règle de prier (1). »

Et saint Célestin, sur la valeur de cet argument, n'énonce rien ici qui ne soit justifié par le suffrage antérieur des saints Pères (2), aussi bien que parla conduite de l'Église,

(1)  Praeter has autem beatissimae et Apostolicas Sedis inviolabiles sanctiones quibus nos piissimi patres, pestiferas novitatis elatione dejecta, et bonae voluntatis exordia et incrementa probabilium studiorum, et in eis usque in finem perseverantiam ad Christi gratiam referre docuerunt ; obsecrationum quoque sacerdotalium sacramenta respiciamus, quae ab apostolis tradita in toto mundo, atque in omni Ecclesia catholica uniformiter celebrantur ; ut legem credendi statuat lex supplicandi. S. Cœlestini Epist. XXI, apud D. Constant.

(2)  Nous donnerons ailleurs la chaîne des témoignages et nous nous contenterons de citer saint Augustin : « Exsere, dit-il, dans sa lettre à  Vital, contra orationes Ecclesiœ disputationes tuas, et  quando audis sacerdotem Dei ad altare exhortantem populum Dei orare pro incredulis, ut eos convertat ad fidem, et pro catechumenis, ut eis desiderium regenerationis inspiret, et pro fidelibus, ut in eo quod esse cœperunt, ejus munere perseverent, subsanna pias voces. » (Epist. CCXVII, ad Vitalem.)

Et ailleurs, le même Père exprime plus énergiquement encore l'autorité des livres et des formules liturgiques : « Utinam tardi corde et infirmi qui non possunt Scripturas vel eorum expositiones intelligere sic audirent, vel non audirent in hac questione disputationes nostras, ut magis intuerentur orationes suas quas semper habuit Ecclesia et habebit ab exordiis suis, donec finiatur hoc sœculum. » (De bono perseverantiœ. Cap. XXIII.)

460

qui n'a cessé de faire appel au texte de la Liturgie dans les Conciles généraux et particuliers qu'elle a tenus, à toutes les époques, contre les diverses hérésies. De là vient que, dans la disposition d'une bibliothèque ecclésiastique, on a coutume, suivant les meilleures traditions bibliographiques, de placer les livres de la Liturgie parmi les sources de la foi, après l'Écriture sainte et avant les Conciles.

Mais, comme il est aisé de voir que la valeur de l'argument tiré des formules liturgiques en faveur des dogmes, procède uniquement de l'inviolabilité de ces mêmes formules, l'Église a été conduite à adopter le parti de déclarer pareillement inviolable l'idiome dans lequel ces formules sont écrites. Elle s'est donc choisi une langue sacrée, et si les hérétiques le lui ont durement reproché, c'est qu'ils sentaient bien que cette mesure avait pour but de rendre inaltérable le dépôt de ces traditions antiques, dont l'autorité les écrasera toujours. Ils considéraient les livres liturgiques tels qu'ils sont en effet, c'est-à-dire comme un arsenal dans lequel, siècle par siècle, l'Église dépose, avec les trophées de ses victoires, les nouvelles armes qu'elle emploiera à la ruine de ses ennemis à venir.

Le Gallicanisme, qui s'est posé dans la malencontreuse situation de recevoir à la fois les coups des théologiens

461

zélés pour la prérogative romaine, et ceux des docteurs hétérodoxes, a cruellement ressenti les inconvénients de son tempérament hybride, quand il s'est agi de la Liturgie. D'un côté, il s'est vu obligé de soutenir contre Calvin l'usage de la langue latine dans le service divin, par le motif du grand bien qui résulte, pour le Christianisme, d'une confession universelle dans la prière, et d'une formule invariable pour les dogmes ; et d'autre part, il est impérieusement contraint d'admirer le résultat du travail de ses docteurs qui, à force de refaire sur de nouveaux plans la Liturgie des siècles, sont parvenus à ne plus laisser à nos églises de France que l'inconvénient de louer Dieu dans une langue inconnue du peuple en même temps qu'elles demeurent privées de la communion des prières, et de la confession officielle des dogmes, non seulement avec Rome et le reste de l'Église latine, mais d'un diocèse à l'autre, et quelquefois même dans un même diocèse.

Il est vrai que ces habiles réformateurs étaient tout fiers de ce qu'ils avaient fait. N'avaient-ils pas leur grand cheval de bataille : Après tout, disaient-ils, de quoi se plaint-on? nous avons tiré toutes choses de l'Écriture sainte. On aurait pu d'abord leur demander si c'est de l'Écriture sainte que sont tirées ces hymnes dont l'hérétique Nicolas Le Tourneux fournissait la matière, et que Santeul mettait en vers plus ou moins, ronflants, et ces hymnes que, dans son collège de Beauvais, produisait Charles Coffin, le même à qui on refusait les sacrements au lit de la mort, par ordre de l'évêque Vintimille Psi on a tiré de l'Écriture sainte ces innombrables oraisons et autres formules, qui remplacent dans les nouveaux livres tant de pièces séculaires et pleines d'autorité ? Mais, répondons directement à l'objection.

D'après le dire de nos faiseurs liturgistes du XVIII° siècle, il ne s'agit donc que d'extraire, d'autorité privée, telle ou telle phrase de la Bible, et l'isolant du contexte, de la

462

réduire à l'état d'antienne et de répons, pour que l'autorité et la valeur des formules ecclésiastiques soit dépassée, et plus que suppléée au moyen de cet heureux procédé. Malheureusement, la saine théologie ne saurait accepter, sans réclamation, un système si facile d'ailleurs. En bonne vérité catholique, il en est tout autrement. L'Église est avant l'Écriture ; c'est l'Église qui nous fait un dogme de la divinité des Livres saints ; c'est elle qui en dresse le Canon d'une manière souveraine ; c'est elle qui juge de la légitimité des interprétations du texte; c'est elle qui en fixe le sens.

Il suit de là que, lorsque l'Église a déterminé la valeur d'un passage de l'Écriture, soit dans un jugement en matière de foi ou de mœurs, soit dans la célébration des mystères de l'Office divin,ce passage n'est plus simplement un verset du livre inspiré qu'on appelle la Bible; mais il vient se placer au rang de ces propositions sur lesquelles s'exerce explicitement la foi du fidèle catholique. Cela posé, quelle sera l'autorité de cette autre phrase que la main d'un homme isolé détache du Livre sacré, et substitue à celle que l'Église elle-même avait choisie dans la lumière de l'Esprit-Saint ? L'une et l'autre sont puisées à la même source ; mais le sens de la première demeure sans garantie, tandis que celui de la seconde est fixé à jamais. Nous traiterons cette thèse ailleurs, avec tous ses développements, et, du reste, il ne s'agit ici que de la simple doctrine des Lieux Théologiques ; mais, en vérité, on ne peut que gémir sur la facilité avec laquelle on accueillit dans beaucoup d'Églises, les nouveaux bréviaires et missels, sous le prétexte, pompeusement étalé, que tout y était tiré de l'Écriture sainte, comme si on pouvait donner pour Écriture sainte toutes les coupures faites, d'autorité privée, aux livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Outre les inconvénients de cette dangereuse confusion

463

d'idées sur la nature du dépôt de la révélation et sur l'usage qu'en doivent faire les enfants de l'Église, il en est " un second qui vient immanquablement à la suite. Si la Bible, morcelée par une volonté individuelle, cesse d'être la Bible pour devenir une œuvre humaine, elle devient, de plus, un fatal instrument d'erreur et de séduction entre les mains des sectaires. Depuis l'origine de l'Église, il ne s'est pas rencontré une hérésie qui n'ait prétendu s'appuyer sur la Bible, et comme le remarque fort bien l'archevêque Languet dans sa discussion liturgique avec l'évêque de Troyes, les Ariens eussent trouvé matière à une bonne antienne dans ces paroles de l'Évangile : Pater major me est. Calvin aussi n'eût pas dédaigné un répons sur la Cène, dans lequel on eût incrusté cette sentence : Spiritus est qui vivificat ; caro autem non prodest quidquam. On se rappelle les nombreux cartons que l'archevêque Vintimille fut obligé de mettre dans la seconde édition du très biblique bréviaire parisien de 1756.

Tous les livres