Institutions liturgiques (page 129)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Outre la facilité de pouvoir inoculer leurs erreurs à l'aide de passages traîtreusement isolés du texte, il reste encore aux sectaires le puissant moyen de taire la vérité dans la Liturgie, en élaguant les formules qui l'expriment et les remplaçant par de nouveaux textes qui parlent d'autre chose. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple entre mille, que Vigier et Mesenguy ont fait disparaître de l'office du Vendredi Saint cette antienne qui les offusquait plus encore dans le recueil des prières populaires que dans saint Paul : Proprio filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit illum.

Au reste, quand bien même les faits ne seraient pas venus confirmer la théorie, quand il ne serait pas incontestable comme il Test, que toute hérésie a produit soit l'altération, soit le renouvellement de la Liturgie, il n'en serait pas moins évident que le remplacement des antiques et universelles formules de la Liturgie par de nouvelles

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pièces, quoique extraites de la Bible par une autorité inférieure, ne pourrait jamais avoir lieu qu'au détriment, ou du moins au péril du dépôt de la doctrine. Mais j'adresserai encore un mot aux admirateurs de l'œuvre française du siècle passé.

Vous prétendez, leur dirai-je, que la Liturgie a été réformée avec avantage parce que les antiennes, les répons, les introïts, les graduels, etc., sont désormais empruntés de la Parole de Dieu ; mais, outre qu'on pourrait vous demander pourquoi vous vous consolez si aisément de l'expulsion en masse d'une multitude innombrable de textes bibliques revêtus de l'autorité que leur donnait la confession de toute l'Eglise, peut-on de bonne foi considérer comme parole de Dieu, dans un sens quelconque, ces antiennes, ces répons, etc., dont tous les mots sont tirés de la Bible, il est vrai, mais dont le sens originel est aussi éloigné de ce qu'on leur fait dire que. l'affirmation l'est de la négation ? N'est-ce pas là plutôt ce gâchis téméraire que Tertullien flétrissait par un mot énergique : Cœdes Scriplurarum ? et saint Jérôme, le docteur de l'Écriture, que ne dirait-il pas, lui qui s'indignait si violemment contre ceux qui forcent ainsi la Parole sainte d'obéir à leurs jeux d'esprit, ou à leurs vains systèmes ; « comme si, dit-il, c'était un mérite et non une chose coupable de fausser le sens de l'Écriture et de l'entraîner à plaisir dans des allures auxquelles elle répugne ; comme si nous n'avions pas assez des centons d'Homère, et de ceux de Virgile (1). »

Mais répondirent plus d'une fois les faiseurs liturgiques du XVIII° siècle, et leurs modernes émules, la Liturgie romaine   elle-même,  en  plus  d'un  endroit,   emploie

(1) Quasi grande sit et non vitiosissimum docendi genus depravare sententias et ad voluntatem suam scripturam trahere repugnantem ; quasi non legerimus Homerocentonas et Virgiliocentonas, Epist. LIII, ad Paulinum. Edit. Vallarsi. Tom. I. pag. 275.

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l'Écriture sainte en des sens accommodatices qui ne sont évidemment que dans les mots et nullement dans l'intention de l'Écrivain sacré. — Donc, selon vous, répondrai-je, tout ce que peut l'Église romaine et par conséquent l'Église universelle, puisque la Liturgie de Rome était reçue universellement, avant l'innovation, un simple docteur, ou si l'on veut une seule église particulière aux ordres de ce docteur le pourra faire ! L'autorité sera la même; le droit est égal. Voilà pourtant jusqu'où on s'est trouvé entraîné.

Mais laissons un moment pour ce qu'elles sont ces prétentions anarchiques, il  y a  bien  d'autres réflexions à soumettre   aux   amateurs de l'innovation   liturgique. Ignorent-ils que, dans l'Écriture, sous les mots du sens littéral, est caché un sens mystique, produit divin de l'inspiration et  qui échappe à l'esprit de l'homme, s'il n'est indiqué par une autorité divine ?   Si l'emploi  que fait l'Église de   telle  parole du  Livre   sacré  vous   semble s'éloigner de la lettre, ouvrez le Nouveau Testament, parcourez-y les sentences de l'Ancien, interprétées par Jésus-Christ et ses Apôtres, et dites-nous si toujours les relations du mystique au littéral  sont si  évidentes  que vous les eussiez découvertes sans l'aide de ce commentaire divin. Telle antienne donc, tel répons, tel introït où il vous paraît que l'Église joue quelque peu sur les mots, comme vous le faites sans cesse dans vos livres nouveaux, non seulement renferme une autorité que vous n'avez pu donner à votre œuvre individuelle, mais pourrait fort bien exprimer un mystère dont la sublime simplicité vous échappe. Dans tous les cas, la présomption favorable demeure à l'Eglise qui possède une lumière que l'homme peut méconnaître, mais à laquelle il n'atteint pas.

Que s'il arrive parfois qu'un verset de l'Écriture soit employé par l'Église dans la Liturgie, uniquement pour servir d'expression à une pensée, ou à un sentiment qu'elle

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veut rendre ; ô vous qui refaites à neuf la prière des siècles, il n'y a rien là qui puisse vous autoriser à agir de même. L'Église ne fait en cela qu'user d'un droit que vous n'avez pas. Vous êtes serviteurs; elle est maîtresse,et son domaine s'exerce même sur l'Écriture. Ce langage vous scandalise peut-être ; je me tairai donc et je céderai la parole à un grand docteur de l'Église gallicane, homme de cloître, il est vrai, mais respecté jusqu'ici. Voici ce qu'il dit à propos de ce texte de l'Exode employé par l'Église dans l'office de la vigile de Noël ; Hodie scietis quia veniet Dominus. « Ces paroles, j'en conviens, dit l'abbé de Clairvaux, sont placées dans l'Écriture en leur lieu et en leur temps ; mais ce n'est pas sans convenance que la Mère-Église les a appliquées à la vigile de la Nativité du Seigneur ; cette Église, dis-je, qui a en elle l'esprit et le conseil de celui qui est son Epoux et son Dieu ; cette Église qui plonge son regard dans l'abîme des secrets divins, qui donne à Dieu dans son cœur, et, en échange, prend dans le cœur de Dieu une habitation continuelle. Lors donc qu'elle fait subir aux paroles des divines Écritures, soit une altération, soit une substitution, ce nouvel arrangement des paroles a plus de force encore que la première disposition des mots; la différence de l'un à l'autre est telle, pour ainsi dire, que celle qui se trouve entre la figure et la vérité, entre la lumière et l'ombre, entre la maîtresse et la servante (1). »

(1) Hodie scietis quia veniet Dominus. Verba haec quidem quo loco et tempore in Scriptura posita sunt : sed non incongrue illa Vigiliœ dominae Nativitatis Ecclesia mater aptavit. Ecclesia, inquam, quœ secum habet consilium et spiritum sponsi et Dei sui, cui dilectus inter ubera commoratur, ipsam cordis sui sedem principaliter possidens et conservans. Nimirum ipsa est quas vulneravit cor ejus, et in ipsam abyssum secretorum Dei oculum contemplationis immersit, ut et illi in suo, et sibi in ejus corde perennem faciat mansionem. Cum ergo ipsa in Scripturis divinis verba vel alterat, vel alternat, fortior est illa compositio, quam positio prima verborum : et fortassis tanto fortior, quantum distat inter figuram et veritatem, inter lucem et umbram, inter dominam et ancillam. S. Bernardus. In Vigil. Nativitatis Domini. Sermo III, n°1. Opp., tom. I., col. 761.

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Toute l’autorité qui fait de la Liturgie une des sources de la foi, vient donc de l'Église, soit que cette Église s'exprime dans des formules qui lui appartiennent en propre, soit qu'elle choisisse dans les Écritures, au sens littéral, au sens mystique dont elle a la clef, ou enfin au sens accommodatice qui ne peut jamais devenir téméraire entre ses mains, la matière de ses chants et de ses prières. Il suit de là que le motif plus ou moins sérieux de perfectionner, au point de vue littéraire, le corps des offices divins ne peut restituer à la Liturgie une autorité que toute variation lui enlève ; que la raison mise en avant au siècle dernier, d'abréger la somme des prières cléricales, ou de donner à nos maximes nationales une expression dans les offices divins, ne compense pas le détriment causé au dépôt de la doctrine; car enfin il sera toujours vrai de dire avec l'archevêque Languet : « Une composition imaginée par un simple particulier peut-elle donc être préférée et subrogée à des formules, que l'Église universelle a approuvées par son usage durant tant de siècles ? Si une église particulière supprime ces monuments sacrés, elle dépose les armes qui lui servaient à combattre les novateurs, elle les enlève des mains des fidèles. Ce que l'on voudrait introduire de nouveau dans cette église particulière, au mépris de l'antiquité et de l'universalité, ne peut avoir d'autre autorité que celle du prélat de cette église, homme sujet à l'erreur, et d'autant plus sujet à l'erreur qu'il est seul, qu'il introduit des choses nouvelles, qu'il méprise l'antiquité et l'universalité (1). »

(1) Porro compositio illa ab homine peculiari excogitata debuit ne iis praeferri et subrogari iis quae Ecclesia universa suo usu per t0t saecula approbaverat ?... Si autem quasdam Ecclesia   particularis haec Sacra monumenta supprimit, arma quibus novatores  impugnabat deponit, et a manibus suorum fidelium removet..... Quod in Ecclesia particulari, antiqvitate et universalitate spreta, de novo induceretur, non aliam sortitur auctoritatem quam illam quam a proslato suo mutuatur, errori sane obnoxio, et eo ipso obnoxio quo solus est, quo nova introducit, quo antiquitatem et universalitatem spernit. Mandatum J. J. Languet, Archiep. Senonen. de novo Missali Trecensi. Opp., tom. II. pag. 1252

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2° L'immutabilité et l’inviolabilité de la Liturgie importent au maintien de la hiérarchie ecclésiastique.

L'Église catholique est ainsi constituée, que la loi de subordination qui classe les divers pouvoirs ecclésiastiques, a pour résultat la conservation de la vérité révélée, aussi bien que la perpétuité de la mission légitime des pasteurs. Suivant la prédiction du Prophète, Dieu a établi des sentinelles sur les murs de Jérusalem ; ils ne se tairont ni le four, ni la nuit (1). Dès le premier âge de l'Église, saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien, pour confondre les novateurs, faisaient appel aux traditions de toutes ces Églises qui, répandues sur la surface de la terre, s'unissaient malgré les distances dans la confession d'une même doctrine. Or, si cet accord merveilleux d'unité se conservait dans toute la terre évangélisée, c'est que les Églises n'étaient point isolées, sans lien, ni livrées à la volonté de chefs éphémères et sans responsabilité. L'épiscopat est un, dit saint Cyprien, et il est possédé solidairement par tous les évêques (2); mais comme il est impossible que cette alliance puisse se soutenir sans un lien visible, le Christ a fondé son Église sur un seul évêque auquel tous les autres répondent comme à leur centre. L'Église ensuite, dirigée par l'Esprit divin, jugeant qu'il était nécessaire de fortifier par des règlements salutaires l'unité du royaume  de  Dieu,   a tracé

(1)  Isai. LXII, 6.

(2)   Episcopatus unus est, cujus a singulis in  solidum  pars  tenetur. De unitate Ecclesiœ. S. Cypriani. Opp., pag.  195.

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des cercles hiérarchiques d'une étendue moindre, dans lesquels entrent les Églises d'une circonscription particulière, et qui viennent ensuite se fondre dans le grand cercle de la Principauté romaine.

Ces divisions du territoire ecclésiastique connues sous le nom de Patriarcats, Primaties et Métropoles, suivant leur étendue, ont eu pour résultat d'assurer aux pasteurs une règle plus précise dans la foi, les mœurs et la discipline; aux peuples, un plus grand épanchement de la sollicitude des pasteurs, et par là même, une plus vive lumière de vérité, une plus puissante ardeur de charité. Mais la condition première de celte forme d'administration était et devait être que les individualités se fondissent dans l'unité de l'ensemble ; que les évêques d'une métropole consentissent à s'assujettir aux décrets du synode de la province ; que les métropolitains reconnussent, s'il y avait lieu, certaines prérogatives d'une église primatiale; et, dans tous les cas, l'imposante autorité du patriarche dans le district duquel ils étaient établis.

Nous n'avons point ici à faire l'histoire du droit métropolitain, primatial et patriarcal; le droit liturgique seul nous occupe. Or, nous voyons de bonne heure le principe de subordination ecclésiastique appliqué par les ' conciles aux choses du culte divin, et il n'en pouvait être autrement, puisque le but même de l'institution de l'Église est la conservation des vérités révélées, et la célébration des mystères du salut ; vérités et mystères dont la Liturgie est le puissant moyen.

Avant la paix de l'Église, il y avait eu plus de liberté aux évêques particuliers de fixer les prières du service divin; la tourmente des persécutions ne permettait pas encore d'organiser un corps de Liturgie pour les Églises d'un même ressort. Il devint bientôt nécessaire de prendre des mesures pour restreindre une liberté qui tendait à séparer les Églises plutôt qu'à les unir. Le premier monument

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de cette discipline que l'on rencontre dans les fastes de la législation ecclésiastique, est le fameux canon du deuxième concile de Milève, en 416. Il a semblé aux évêques, y est-il dit, que les Prières, les Oraisons ou  Messes qui ont été approuvées dans un concile, les Préfaces, les Recommandations, les Impositions de mains devaient être observées par tous. On ne récitera dans l'Église que celles qui auront été composées par des personnes les plus prudentes et approuvées en concile, dans la crainte qu'il ne s'y rencontre quelque chose qui soit contre la foi, ou qui ait été rédigé avec ignorance, ou avec moins de goût (1). »

Ainsi, non seulement les simples prêtres, mais les évêques particuliers d'une province, devront recevoir par la voie synodale, et non rédiger de leur autorité ordinaire, les formules de l'office divin. L'Église des Gaules, dans le même siècle, nous fournit l'occasion de signaler une nouvelle expression de cette dépendance hiérarchique des prélats ordinaires quant au droit de la Liturgie. Le concile de Vannes, tenu en 461, sous la présidence de saint Perpetuus, métropolitain de Tours, rend le décret suivant, au canon quinzième :

« Il nous a semblé bon que dans notre province il n'y eût qu'une seule coutume pour les cérémonies saintes et la psalmodie ;   en sorte que,  de  même que nous n'avons qu'une seule foi, par la confession de la Trinité, nous n'ayons aussi qu'une même règle pour les ce offices; dans la crainte que la variété d'observances en

(1) Placuit etiam et illud ut preces vel orationes, seu Missae quae probatae fuerint in concilio, sive praefationes, sive commendationes, seu manus impositiones ab omnibus celebrentur. Nec aliae omnino dicentur in Ecclesia, nisi quae a prudentioribus tractatae vel comprobatae in Synodo fuerint, ne forte aliquid contra fidem, vel per ignorantiam, vel per minus studium sit compositum. Concil. Milevit. Labb., tom. II, pag. 1540.

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quelque chose ne donne lieu de croire que notre dévotion présente aussi des différences (2). »

En 5o6, un autre concile des Gaules, celui d'Agde, dans son trentième canon, établit le même fait d'une Liturgie dont l'uniformité astreigne à la fois les évêques et les prêtres (2) ; et en 517, toujours dans les Gaules, le concile d'Épaone formule plus explicitement encore le droit métropolitain sur cet article (3).

Ces divers canons font partie du corps du droit, ayant été insérés au Décret de Gratien. On les y peut lire à côté de ceux, non moins célèbres, qui furent promulgués, dans le même but, aux VI° et VII° siècles, par les conciles d'Espagne (4), avant que cette péninsule, par le développement le plus logique de la même doctrine, acceptât l'uniformité de la Liturgie romaine, passant ainsi d'un cercle plus étroit à un cercle plus étendu.

Et c'est ce qui devait arriver par la succession des temps et le cours logique des événements. Au delà des limites de la métropole s'étendaient celles du patriarcat, et, pour l'occident, le droit patriarcal entraîne aisément après lui le droit papal, puisque le Pontife romain est le chef de nos Églises à ce double titre. Mais comme je dois plus loin traiter des droits spéciaux du Siège apostolique, sur la Liturgie de l'occident, je ne m'y arrêterai pas pour le présent. Reprenant donc mon exposé, j'observerai que le génie propre de l'institution hiérarchique,

(1)  Rectum quoque duximus, ut vel intra provinciam nostram sacrorum ordo et psallendi una sit consuetudo : et sicut unam cum Trinitatis confessione fidem tenemus, unam et officiorum regulam teneamus : ne variata observatione in aliquo devotio nostra discrepare credatur Concil. Venet. Labb., tom. IV, pag. 1057.

(2)  Labb., ibid., pag. 1388.

(3)  Labb., ibid., pag. 1579.

(4)  Voyez les canons 1, 2, 3, 4 et b du concile de Brague, en 563. (Labbe, tom. 5, pag. 840.) et le canon deuxième du IV° concile de Tolède. (Labbe., tom. V.)

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développé par le désir de présenter aux peuples, dans les prières du service divin, une plus solennelle expression de l'unité de doctrine, fit de bonne heure adopter, non plus seulement dans la province, la Liturgie de la métropole, mais, par suite, dans le ressort patriarcal, la forme des offices de l'Église patriarcale elle-même. Telle fut la volonté des évêques des grands sièges, qui trouvèrent en cela un moyen puissant de garantir le droit des Églises-Mères sur celles qu'elles ont fondées, ou qui, du moins, ont été mises sous leur dépendance par les antiques canons.

C'est ainsi que, dans l'Orient, les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, astreignirent à leurs usages liturgiques, les Églises de leur circonscription, et que le simple patriarche des Maronites lui-même, a, depuis le VIII° siècle, au rapport d'Assemani (1), retiré à lui le droit absolu de correction et de composition en matière de Liturgie. Il est vrai que cette prérogative a été restreinte dans le concile du Liban, tenu en 1756, et dont les canons ont été approuvés par le Souverain Pontife. L'un de ces canons porte que le patriarche ne pourra user de son droit qu'avec le concours de ses métropolitains et de ses évêques ; mais cette exception elle-même confirme la règle, en montrant que les opérations liturgiques intéressent si fort le lien de la hiérarchie, d'après les idées des orientaux, qu'ils ne consentent pas à les laisser d'une manière absolue entre les mains d'un prélat, même honoré de la dignité patriarcale, et n'ayant au-dessus de lui que le pape.

Quant au patriarche de Constantinople, il ne s'est pas contenté du droit Liturgique sur les églises de son patriarcat ; mais, entraîné par la nature même des choses, et trouvant dans ceux qui veulent bien le reconnaître pour

(1) Dissert, de Orig. Liturg., pag. 134.

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patriarche œcuménique une docilité qu'ils ne pourraient lui refuser sans se contredire eux-mêmes, il a étendu ses prétentions jusqu'à vouloir être l'arbitre de la Liturgie dans les patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Sa domination sur cet article a donc été admise, en raison de sa puissance hiérarchique, et c'est un des canons de l'Église melchite, ainsi qu'on peut le voir dans Balsamon (1).

De tout ce qui vient d'être établi, il suit que la Liturgie est une des formes du lien hiérarchique, et que, de même qu'en vertu de ce lien, les prêtres doivent recevoir la Liturgie des mains de l'évêque ; celui-ci, suivant les temps et les lieux, la doit recevoir soit du concile de la province, soit du patriarche, soit enfin du Pontife romain qui, pour les Églises de l'Occident, jouit des droits patriarcaux.

Il suit encore que le droit liturgique étant l'exercice d'une prérogative que le supérieur exerce sur l'inférieur, non seulement les notions les plus communes sont renversées quand une église métropolitaine ou primatiale descend jusqu'à emprunter d'une église qui lui est inférieure en ancienneté et en dignité, la forme des offices divins; mais de plus, on peut dire que cet abus ne saurait avoir lieu sans un grave détriment de l'inviolable principe de tradition, tant recommandé par les saints Pères, et sur lesquels repose le christianisme. Dès lors, en effet, il n'est plus possible de faire appel aux usages des Églises anciennes et principales, puisqu'elles ont abdiqué l'autorité que leur donnait leur ancienneté et leur principauté. Telle fut, entre autres, l'humiliation que subit l'Église de Lyon lorsqu'elle renonça à son antique Liturgie, au siècle dernier, pour adopter le Bréviaire que l'Église de Paris, répudiant elle-même ses propres usages,

(1) De Jure graeco-rom., lib. V, pag. 263.

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avait reçu de la main du P. Vigier, de l'Oratoire, et de l'acolythe Mésenguy. Nous apprenons, avec grande joie, que cette tache, qui déparait l'auguste primatiale des Gaules, sera bientôt lavée. En ces jours mêmes, l'Eglise de Lyon songe à repousser le triste présent de l'archevêque Montazet, et à rentrer dans le domaine de ses propres traditions.

Il suit, enfin, que les conciles, dès le ve siècle, ainsi que la volonté des prélats des grands sièges, ayant salutairement établi pour chaque église la nécessité d'adopter un centre liturgique, soit par chaque province, soit dans les proportions du ressort primatial ou patriarcal, l'isolement que la fabrication de tant de nouveaux bréviaires et missels, en France, a produit, non seulement d'une province à une autre province, mais même d'un diocèse à l'autre, est un fait inouï dans les siècles passés, contraires aux règles ecclésiastiques, sans résultat favorable pour l'édification des peuples, et sujet à tous les inconvénients pour ce qui concerne le maintien de l'unité doctrinale. Et si l'on vient à se rappeler que, lorsque cet isolement a été opéré, toutes ces églises n'avaient qu'une prière et qu'une tradition, il faut de toute nécessité, ou abjurer les principes fondamentaux du catholicisme, ou souhaiter vivement que ces jours de confusion soient abrégés.

3° L'immutabilité et l'inviolabilité de la Liturgie importent au maintien de la religion chez les peuples.

C'est déjà beaucoup, sans doute, de maintenir sauve la foi des peuples; mais, dit l’ Apôtre, si le cœur croit afin d'être dans la justice, il faut que la bouche confesse pour que l'homme soit sauvé (1). De là, le culte extérieur qui n'est qu'une manifestation de la croyance et des espérances qui viennent après elle. Aussi, voyons-nous

(1) Rom. X, 10.

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les peuples forts de croyance se montrer en même temps zélés pour la Liturgie. Elle est chez eux la consolation de l'homme privé, le lien de la famille, la plus sacrée des formes sociales. Chez nous-mêmes, malgré l'affaiblissement de la foi et les ravages de l'indifférentisme, nulles pompes n'émeuvent les esprits et les cœurs comme le font encore les pompes religieuses : elles sont la plus éloquente manifestation de ce reste de vie qui persiste encore au fond de notre société. Si cette étincelle demeure impuissante à ranimer le corps social, c'est parce que l'influence de la Liturgie quotidienne est nulle, et cette influence est nulle, parce que cette Liturgie elle-même est incomprise.

Il y a donc bien loin de notre état actuel à celui de ces nations que l'histoire de la Liturgie nous montre si ardentes à la conservation du dernier iota dans les livres du service divin, si jalouses de la gloire de leurs églises, de leurs prières et de leurs chants héréditaires. Nous avons raconté ailleurs les vives séditions auxquelles donnèrent lieu à Milan les tentatives faites à diverses époques pour y abolir le rite ambrosien : Charlemagne, Nicolas II, Eugène IV, échouèrent dans cette entreprise. En Espagne, au XI° siècle, il fallut toute la persévérante ardeur de saint Grégoire VII et de ses successeurs, soutenue par le concours des rois chevaliers de la Castille, pour consommer la destruction du rite mozarabe. Ces peuples sentaient qu'en leur enlevant l'antique et populaire expression de la foi de leurs pères on les privait de la plus légitime des jouissances, et si l'Espagne en vint à sentir bientôt l'avantage d'entrer dans la grande famille européenne par l'unité de la Liturgie romaine, l'Église de Milan, mue par des susceptibilités moins éclairées, sans doute, persista dans ses refus, et Rome dut respecter des répugnances dont le motif se confondait avec l'amour des traditions.

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Ce serait donc une bien malheureuse idée que de s'en venir contrister les instincts religieux des peuples par des changements dans les formes du service divin, toutes les fois que de graves raisons ne peuvent être alléguées pour justifier une semblable innovation. Dans tout notre Occident, hors les rares églises du rite ambrosien et celles encore plus rares du rite mozarabe, toutes, sans exception, suivaient, il y a cent cinquante ans, et la plupart suivent encore les usages de l'Église romaine. Quel a pu être, quel pourrait être le motif de leur arracher les antiques traditions de la prière? Un désir de perfectionnement émis, au nom d'un siècle frondeur dont les prétentions pourraient bien ne pas être reconnues par celui qui le suivra. Voilà donc la grande raison de ces changements, en y joignant cet avantage dont l'hérésie seule pourra profiter, d'avoir fait taire la voix imposante de la tradition et substitué une autorité restreinte, variable et faillible, à l'autorité irréfragable du Siège romain, et de tant d'églises qui répètent ses formules depuis mille ans et plus.

Et quel effet produiront sur les populations les variations de la Liturgie ? Leur premier résultat, en supposant que ces variations soient acceptées avec le calme de l'indifférence, sera de dépopulariser la forme religieuse. Jusqu'alors on avait répété les anciens chants ; on les savait par cœur; ils faisaient partie des moeurs publiques et privées. Le cycle religieux était familier au pauvre comme au riche, et l'église était un théâtre où se développait chaque année la série des seules pompes dont l'intelligence soit accessible à la multitude qu'elle instruit et moralise tout à la fois. Grâce à la beauté, très contestable d'ailleurs, du nouvel ensemble de chants et de cérémonies que vous imposez, voilà que, tout d'un coup, ce peuple ne retrouve plus rien de ce qu'il aimait, de ce que sa mémoire, son imagination  lui rappelait avec tant de

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bonheur. Tout est renouvelé autour de lui; mais son cœur et son âme ne se renouvellent pas comme les livres du lutrin; le sentiment s'éteint; il ne se transforme pas à volonté.

Que l'on calcule l'effet produit par la substitution d'un corps entier de prières liturgiques, inconnues, inharmoniques, au milieu même de ce siècle qui jetait de toutes manières dans les cœurs les instincts rationalistes, dans le temps même où la  participation aux sacrements demeurait interdite à la faiblesse humaine, au moyen  de règles nouvelles inspirées par le plus sauvage rigorisme. La génération qui avait connu les anciens chants aima encore, il est vrai, ces vieilles églises  dont les voûtes, toutes désenchantées qu'elles étaient, lui rappelaient pourtant le souvenir des plus douces émotions; la génération prosaïque qui vint après, se rua sur ces temples désormais incompris, qui ne répétaient plus que des cantiques sans mélodie, froides et lourdes traînées de notes qui ne se   gravent point  dans  la mémoire et ne font  vibrer aucune des cordes de l'âme. Pour ce qui est de la génération présente, si la distraction, ou toute occasion imprévue la conduit parfois dans nos temples, ce n'est certes pas l'harmonie des graduels ou offertoires de Lebeuf qui lui pourra causer des émotions salutaires ; mais, et ceci confirme  ce que j'énonce, s'il advient  qu'elle prête un instant l'oreille  et qu'elle sente tout à coup le charme d'une harmonie inconnue pénétrer jusqu'à elle, ce sera lorsque le chœur des prêtres exécute, de concert avec la grande voix du peuple chrétien, quelqu'un de ces morceaux inspirés que l'on a daigné conserver de l'antique Liturgie; par exemple, la mélodie des hymnes de l'avent et du carême, le Vexilla regis, l’O filii, le Pange lingua, le Lauda Sion, le Dies irae, le  Te Deum, etc. : témoignage d'une âme naturellement liturgique, pouvons-nous dire, en imitant un mot célèbre de Tertullien.

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Non, certes, le sentiment religieux n'est point chose si commune pour qu'on puisse impunément travailler à l'émousser par des changements d'une utilité contestable, et toujours peu comprise du peuple auquel, après tout, la Liturgie a été destinée. Lisons notre Bible dans la Vulgate, cela est juste; aidons-nous au besoin d'une Concordance pour mieux saisir l'harmonie des deux Testaments; étudions même en amateurs les odes classiques de nos hymnographes modernes ; mais laissons aux fidèles leurs antiennes, leurs répons chéris, leurs hymnes familières qu'ils savent et qu'ils chantent dès la première enfance. Que si déjà les huit dixièmes de l'Église de France ont été sacrifiés à la manie de l'innovation, que le fléau du moins s'arrête, en ces jours où les préjugés du malheureux siècle de la destruction chancellent; que nos diocèses du Midi et du Nord, que la catholique Bretagne, surtout, n'ait pas la douleur de voir s'éteindre la foi naïve de ses habitants, avec les traditions de sa chère Liturgie romaine. Si aujourd'hui les paysans de cette contrée n'ont plus de' dîmes à refuser à leurs curés, en témoignage du mécontentement que leur causent les changements liturgiques, ainsi qu'il arriva dans beaucoup de diocèses au siècle dernier, on voit ces pauvres gens errants sur les routes, et faisant des cinq et six lieues pour trouver une église où l'on puisse encore célébrer, avec les chants qu'ils aiment, le service funèbre des personnes qui leur étaient chères. Qu'il est à craindre, hélas ! qu'ils n'oublient bientôt le chemin de l'église paroissiale devenue muette pour eux, depuis qu'on leur a enlevé le beau et riche calendrier romain, les dimanches ornés de fêtes nombreuses, les hymnes qu'ils savaient tous par coeur.

Et à quelle épreuve ne met-on pas la foi des simples, quand il leur faut répondre à cette objection qui se présente d'elle-même à leurs esprits, lors même que leurs

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oreilles ne l'entendraient pas retentir de toutes parts : La Religion est changée ; on ne prie plus, on ne chante plus, on ne célèbre plus comme autrefois. Vous pensez que tout est bien, parce que, après tout, il est encore vrai de dire que le symbole est demeuré intact; mais c'est oublier que les distinctions les plus vulgaires sont un effort beaucoup au-dessus de l’ intelligence du peuple ; que ce peuple juge par les sens, et qu'il croira à l'immobilité du fond quand ses yeux et ses oreilles seront bien convaincus de l'immobilité de la forme. On ne modifie pas l'espèce humaine comme on refait un Bréviaire ; et puis, il faut bien en convenir, le peuple en cela, est d'autant plus fondé dans ses répugnances, qu'il a pour lui le génie même du catholicisme.

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