Institutions liturgiques (page 130)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais allons plus loin ; supposons que vous aurez suffisamment enseigné les peuples et clairement convaincu les esprits sur l'innocence parfaite de ces changements qui, dès lors, ne blesseront plus que les affections; mais maintenant comment s'y prendre pour préparer les fidèles à soutenir le choc d'une autre classe de raisonneurs qui s'apprête à les assaillir, ou encore, les réclamations de leurs propres pensées, qui se regimbent contre une innovation dont ils ne comprendront jamais bien clairement l'utilité. Car, enfin, si le clergé vient dire aux fidèles que l'on a remplacé les anciennes prières romaines par des prières mieux composées, il restera toujours à demander pourquoi les anciennes ont mérité d'être ainsi disgraciées, après tant de siècles ; comment il se fait que l'on sache mieux prier en cette époque de refroidissement que dans les âges de foi ; comment les formules approuvées par le Souverain Pontife peuvent être mises de côté par de simples évêques ; si cette opération, dans le cas où elle ait été nécessaire, n'accuse pas l'intégrité des anciens pasteurs qui ont si longtemps usé de prières assez suspectes, pour qu'enfin on ait à y renoncer solennellement;

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quelle sera maintenant la garantie des nouvelles prières, puisque ni l'antiquité ni l'autorité romaine n'ont su préserver les premières des inconvénients qui les ont fait abolir ; et quelle confiance enfin peut-on désormais avoir aux enseignements de ceux qui, dans la prière même, avouent n'avoir pas su atteindre jusqu'ici le degré de perfection convenable.

C'est à toutes ces questions embarrassantes qu'ont à répondre de simples catholiques, témoins des changements de la Liturgie, avant d'être en mesure d'admirer l'œuvre nouvelle; franchement, ils auront plutôt fait de se retrancher dans l'indifférence, et il est aisé de voir que c'est le parti auquel se sont arrêtées les masses dans plusieurs diocèses. On finit par rester froid en présence de toutes ces variations ; le souvenir d'un passé, où la Liturgie était chose universelle et immuable, s'efface de plus en plus. On dit bien quelquefois, quand l'urgence arrive de faire l'empiète d'un nouvel eucologe, ou d'un nouveau paroissien, qu'il est assez étonnant que, dans une même religion, on ait besoin de changer ainsi de livres de prières tous les dix ou vingt ans, ou encore chaque fois que l'on s'avise d'aller passer huit jours à quelque vingt lieues de sa résidence ordinaire; mais le peu d'importance qui s'attache désormais à ces sortes de questions, fait que l'on se résigne facilement à subir un ordre de choses qui pèse peu sur la vie. Le plus à plaindre dans tout ceci, est le sort des pauvres fabriques de paroisses rurales, que voilà contraintes de s'imposer cruellement à l'effet de se pourvoir de missels, graduels, antiphonaires, voire même processionnaux, tout fraîchement imprimés, tandis que les anciens étaient encore sortables, et qu'il serait si facile de diminuer la masse de ces colossales dépenses dont le chiffre, pour la France, s'élève déjà à plusieurs millions depuis vingt-cinq ans, si une Liturgie  universelle et immuable permettait de

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publier des éditions qui fussent à l'usage de toutes les églises à la fois.

Ainsi a-t-on refroidi le sentiment religieux dans les populations, autorisé, sans le vouloir, l'indifférence du grand nombre, et rendu les uns et les autres à peu près insensibles aux mystères et aux pompes du culte divin, sauf en ces grandes et rares occasions, dans lesquelles, ainsi que je le disais tout à l'heure, le dramatique de la Liturgie saisit encore le cœur et l'imagination des Français. Hors de là, on demeure froid, parce qu'on ignore; on ignore parce qu'on n'est pas enseigné ; on n'enseigne pas, parce que tout l'ensemble liturgique actuel est trop moderne pour pouvoir s'expliquer par les ressources de la tradition, et que ses rédacteurs en ont, sans doute, emporté la clef avec eux.

La Liturgie, ce lien social autant que religieux, a donc perdu sa force chez nous; elle l'a perdue sans qu'on en puisse accuser le protestantisme ; elle l'a perdue par notre faute ; il est juste d'en convenir. Et qu'on ne dise pas, comme je l'ai entendu de mes oreilles, que Rome aussi ne s'est pas toujours montrée si jalouse de maintenir ce précieux lien entre les peuples; qu'elle a ravi violemment aux nations de l'Occident, à la Gaule, à l'Espagne, les pures traditions de leur berceau, pour y substituer ses propres usages, qui durent sembler aux peuples tout aussi neufs, tout aussi étranges que peuvent l'être, pour nos populations d'aujourd'hui, les livres parisiens ou autres, substitués tout d'un coup, dans tel diocèse, soit au romain, soit à tout autre rite particulier.

Telle est la perpétuelle distraction du gallicanisme, que toujours et avec une incompréhensible assurance, il se posera, d'égal à égal, en face de l'Église romaine. Le Siège Apostolique a fait telle chose ; donc la France, donc tel diocèse de France peut revendiquer un droit égal. Mais, pourtant, pesez donc la situation respective.  Je

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devrais bien commencer par dire :  Rome est mère et maîtresse, tout ce qu'elle fait est bien; mais j'omets cette dure vérité. Je dis tout simplement : Rome, en ôtant à la  France  et à l'Espagne leurs antiques et vénérables rites,   leur donnait en   échange les siens plus antiques, plus vénérables encore. Elle leur enlevait des formules d'une haute, mais faillible autorité, pour leur substituer d'autres formules, dont la pureté est garantie par l'oracle de Celui qui a promis à Rome la victoire sur les portes de l'enfer; enfin elle enlevait nos Eglises à leur condition de   provinces  isolées   pour  les   établir,  au   moyen  de l'unité du langage liturgique,  dans cette vaste et puissante famille de la chrétienté occidentale, qui devait recueillir l'héritage de l'Orient, tombé victime d'un isolement fatal. Voilà ce que donnait en échange à nos Églises la sollicitude paternelle des Pontifes romains;  mais les , nouvelles Liturgies, en supposant toujours le droit égal, quel bienfait ont-elles apporté ? la destruction de l'unité de culte établie depuis mille ans, la perte de toute autorité infaillible dans les formules saintes, une inquiétude perpétuelle, une variation incessante, une contradiction palpable à  tous les principes  du catholicisme,  sous le rapport de la  Liturgie. Ne crions  donc pas trop haut contre les entreprises de Rome ; il est d'ailleurs un peu tard, après mille ans de possession.

Au reste, malgré cet esprit de domination qu'on ose bien encore lui reprocher quelquefois, Rome a su mieux que toute autre puissance, concilier la discrétion du gouvernement avec la plénitude de l'autorité; et c'est elle encore que je citerai comme modèle du respect sincère et éclairé pour les traditions liturgiques des peuples, toutes les fois qu'il y a lieu de craindre d'offenser trop gravement leurs susceptibilités religieuses. N'a-t-elle pas cédé, avec une maternelle condescendance, à l'opposition que fit l'Eglise de  Milan, pour  ne pas recevoir la

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Liturgie romaine ? Au seizième siècle, n'a-t-elle pas excepté de l'obligation d'adopter le Bréviaire et le Missel de saint Pie V, toutes les églises qui étaient en possession d'un l Bréviaire et d'un Missel antérieurs à deux cents ans ? Pour l'Orient, ne veille-t-elle pas à la conservation des rites grecs, arméniens, syriens, coptes, jusqu'au point d'interdire, sous des peines graves, aux évêques et aux prêtres de ces divers rites, quoique unis au Saint-Siège, la célébration de la messe et des sacrements d'après le rite latin? Enfin, n'avons-nous pas vu Grégoire XVI, après avoir flétri et déploré la destruction de l'unité catholique dans les malheureuses provinces Gréco-Russes, que l'autocrate Nicolas vient d'enchaîner à son détestable schisme, à la faveur d'une Liturgie qui, n'étant ni universelle, ni romaine, laisse sans défense la foi des églises, en présence de la violence et de l'astuce ; n'avons-nous pas vu, dis-je, il y a 'peu de jours (1), le même Grégoire XVI interposer son autorité pontificale pour arrêter la destruction de la Liturgie grecque, au profit du rite romain, dans la Pologne autrichienne, et traverser ainsi les desseins d'une politique profane à laquelle il importait peu que les Eglises ruthéniennes, situées dans les domaines de Sa Majesté Apostolique, fassent blessées ou non dans les traditions de la prière, pourvu qu'un nouveau mur de séparation s'élevât entre elles et les églises des provinces soumises au Tzar de toutes les Russies. Une si grande et si auguste question que celle de l'unité liturgique réduite à des termes si mesquins, devenait triviale ; la fusion violente des églises, dans la forme grégorienne, soulevait avec raison les populations ; le Pontife romain a dû intervenir; il a montré solennellement que la foi des peuples ne doit point être mise à de semblables épreuves, dans un but

(1) Bref du 17 juillet 1841.

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purement politique, et, une fois encore, la sagesse du Siège Apostolique a été justifiée aux yeux de l'univers.

Il suit donc des principes et des faits qui viennent d'être exposés, que les changements liturgiques ne pouvant d'ordinaire avoir lieu sans offenser les susceptibilités religieuses des populations, de graves et sérieuses raisons peuvent seules légitimer ces changements ; que les avantages qu'on se propose par ces mesures toujours odieuses, doivent être soigneusement pesés, dans la crainte que les inconvénients ne les dépassent ; qu'enfin, on doit toujours considérer les influences liturgiques, non sous le point de vue d'un système plus ou moins ingénieux de prières et lectures privées, mais telles qu'elles sont réellement; c'est-à-dire, comme le grand mobile des sentiments religieux dans les peuples, aussi bien que le plus fort et le plus solide moyen de conservation pour la doctrine.

4°. L'unité liturgique est le vœu de l'Église, et Rome procure cette unité avec zèle et discrétion.

L'immutabilité et l'inviolabilité de la Liturgie étant si utiles au maintien de l'orthodoxie, à l'affermissement du lien hiérarchique, à la conservation du sentiment religieux dans les populations fidèles, l'unité dans les formes du culte divin ne saurait manquer d'être le vœu sincère de l'Église. Elle doit tendre à réaliser ce vœu par tous les moyens qui sont en son pouvoir, bien que l'imperfection des choses d'ici-bas la mette bien plutôt à même de se diriger vers ce but que de l'atteindre. Les difficultés qu'entraîne après elle la variété des races humaines, des langages, des mœurs et des climats, forment un obstacle qui ne se lèvera jamais totalement; mais l'Église n'abandonne pas pour cela ses plans divins. Si l'unité absolue lui semble impraticable, pour le corps entier du Christianisme, elle s'attache à l'établir du moins dans diverses fractions de ce grand corps, et, de plus, elle veille

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avec une ardente sollicitude à la maintenir dans le monde entier, pour les rites apostoliques ou même ecclésiastiques qui tiennent à la Liturgie universelle.

Depuis les mesures énergiques prises au second siècle de l'ère chrétienne, par le saint pape Victor, à l'effet de conserver ou d'établir la célébration de la Pâque au dimanche, dans l'univers entier, jusqu'au bref de Grégoire XVI, que je rappelais tout à l'heure, nous voyons le Siège Apostolique continuellement occupé à veiller sur la Liturgie, à promulguer des décrets en cette importante matière, et toujours dans le but de ramener les églises à l'unité des formes du service divin.

Pour ce qui regarde les Eglises de l'Orient, les Souverains Pontifes n'ont, sans doute, jamais pu se flatter de l'espoir de les amener à n'user que des livres rédigés à Rome, dans la langue latine, promulgués par l'autorité apostolique, garantis de toute altération, et, partant de toute erreur, au moyen d'une réserve qui ôterait aux évêques même des grands sièges, comme en Occident, la liberté d'y introduire  des changements, ou d'y faire des additions furtives. Cette   liberté qu'a retenue  l'Orient, lui a-t-elle profité? N'a-t-elle pas entraîné la ruine du Christianisme et de la dignité humaine dans les races sémitiques,  en   les  séparant toujours plus  de  la chrétienté occidentale que l'unité de langage a élevée à de si hautes destinées ? Cette question n'est point ici de mon  sujet, et, pour ceux qu'elle intéresserait, je l'ai traitée ailleurs. Mais la sollicitude de Rome sur la Liturgie dans l'Orient n'en a pas été pour cela moins vive, ni moins éclairée. D'abord, elle a maintenu dans toutes ces  contrées  la dignité de son rite latin, ne permettant jamais aux nombreux missionnaires qu'elle y envoie sans cesse, d'abandonner leurs usages  liturgiques pour adopter ceux des Églises   d'Orient,  sous   quelque  prétexte   que   ce  soit. Ensuite, sans parler de cette vaste collection  de bulles

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et décrets qu'elle a rendus, et bien avant rétablissement de la Congrégation de la Propagande, pour corriger les nouveautés survenues  dans l'administration des  Sacrements, et déraciner les superstitions introduites par l'ignorance  dans   l'usage   des formes   liturgiques,   par   tout l'Orient ; nous voyons par les Actes des conciles et par le Bullaire, que toutes les fois que les réunions temporaires des Grecs, des Arméniens, des Syriens, des Éthiopiens   avec  l'Église   latine  se sont opérées,   Rome  est toujours   intervenue   pour   imposer    aux   églises   ainsi réunies des articles de réforme,  dirigés contre certains abus dont l'effet naturel était de scinder l'unité  du culte divin, en même  temps que d'exposer le dépôt des traditions universelles. Enfin, un tribunal ou une Congrégation pour la correction des livres de l'Eglise orientale est établi à Rome depuis trois siècles, comme un moyen efficace et permanent  de  garantir  ces livres,  à l'usage  des  chrétiens-unis, de  toute  altération   ou   variation arbitraire; par quoi le Saint-Siège montre la plus haute et la plus discrète application  du grand principe de l'unité liturgique ;   puisque  ne  pouvant espérer  de faire jouir ces églises chancelantes du bienfait d'une Liturgie identique à celle de tant d'autres provinces de  la chrétienté,  il les maintient du   moins dans   l'unité   de temps, par la conservation obligée de leurs antiques formules.  Les  seules  corrections et modifications que la Congrégation se permette dans l'édition de ces livres, ont pour objet de faire disparaître les erreurs sur la foi que les hérétiques avaient pu y glisser, par suite de l'isolement dans lequel le schisme avait placé ces églises, et, plusieurs   fois   aussi,   d'introduire   dans  ces  Liturgies quelques  usages   pieux,   empruntés   aux mœurs  de la chrétienté   d'Occident,   sans   porter   atteinte   à   l'intégrité   de  l'antique  fonds   des  formules   et   cérémonies orientales.

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Quant à l'Occident lui-même, Rome investie pour ces contrées d'un droit patriarcal, en sus de  sa principauté universelle, a pu procéder avec plus d'aisance au  développement  de   ses   plans  d'unité  liturgique.   Dès   le IV° siècle,   saint Innocent Ier disait dans sa Décrétale à Decentius, évêque d'Eugubium : « Si les prêtres du Seigneur voulaient garder les institutions ecclésiastiques, telles qu'elles sont réglées par la tradition des saints Apôtres,  il n'y   aurait  aucune  discordance dans les offices et les consécrations. Mais quand chacun estime pouvoir observer, non ce  qui vient de   la tradition, mais ce qui lui semble bon, il arrive de là, qu'on voit célébrer diversement, suivant la diversité des lieux et des églises.  Cet  inconvénient   engendre  un scandale pour les peuples qui, ne sachant pas que les traditions antiques ont été altérées par une humaine présomption, pensent, ou que les églises ne  sont pas d'accord entre elles, ou que des choses contradictoires ont été établies parles Apôtres, ou par les hommes apostoliques. Mais qui ne sait, qui ne comprend que ce qui a été donné par tradition à l'Église romaine par Pierre, le Prince des Apôtres, se garde maintenant encore et doit être par  tous   observé ;   qu'on   ne  doit  rien   ajouter   ou introduire   qui   soit   sans    autorité,   ou   qui   semble imité   d'ailleurs ?   Et   d'autant  plus   qu'il   est manifeste  que dans toute l'Italie, les Gaules, les Espagnes, l'Afrique, la Sicile et les îles adjacentes, nul n'a institué les  églises,   si  ce   n'est ceux qui   ont  été  constitués prêtres  par  le  vénérable apôtre   Pierre   et  ses  successeurs.    Que    ceux   qui   voudront,   lisent,    qu'ils recherchent si,  dans ces provinces, un  autre   apôtre a  enseigné. Que s'ils   n'en   trouvent pas d'autre, ils sont donc   obligés   de   se   conformer  aux usages de l'Église romaine, de laquelle ils ont tiré leur origine, de peur qu'en se livrant à  des doctrines étrangères,

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ils ne  semblent se séparer de la source de toutes les institutions (1). »

L'application de ces principes produisit successivement l'introduction du Canon romain dans le Missel de Milan, et dans ceux des Gaules. L'Église gothique d'Espagne reçut ce même Canon des mains du pape Vigile qui l'envoya à Profuturus, archevêque de Brague, et si la forme romaine du saint sacrifice ne prévalut pas tout d'abord dans la Péninsule, il est remarquable qu'elle y ait pénétré déjà dès le VI° siècle. Au VII°, la Liturgie romaine, s'établissait en Angleterre avec la foi par les soins de saint Augustin et de ses moines, et bientôt après, saint Boniface de Mayence, saint Anschaire et tous les autres Apôtres des régions Germaniques et Scandinaves l'inauguraient partout avec l'Évangile. L'Église des Gaules, au VIII° siècle, dut céder au désir des saints papes Paul et Adrien, qui, soutenus de l'appui éclairé de Pépin et de

(1) Si instituta ecclesiastica, ut sunt a beatis Apostolis tradita, integra vellent servare Domini sacerdotes; nulla diversitas, nulla varietas in ipsis ordinibus et consecrationibus haberetur. Sed dum unusquisque non quod traditum est, sed quod sibi visum fuerit, hoc œstimat esse tenendum, inde diversa in diversis locis vel ecclesiis aut teneri, aut celebrari videntur ; ac fit scandalum populis, qui dum nesciunt traditiones antiquas humana prœsumptione corruptas, putant sibi aut ecclesias non convenire, aut ab apostolis vel apostolicis viris contrarietatem inductam. Quis enim nesciat aut non advertat, id quod a principe apostolorum Petro Romanae Ecclesiœ traditum est, ac nunc usque custoditur, ab omnibus servari debere : nec superduci aut introduci aliquid, quod auctoritatem non habeat, aut aliunde accipere videatur exemplum ? Prassertim, cum sit manifestum in omnem Italiam, Gallias, Hispanias, Africam atque Siciliam et insulas interjacentes, nullum instituisse Ecclesias, nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores constituerint sacerdotes. Aut legant, si in his provinciis alius apostolorum invenitur, aut legitur docuisse. Qui si non legunt, quia nusquam inveniunt, oportet eos hoc sequi, quod Ecclesia Romana custodit, a qua eos principium accepisse non dubium est; ne dum peregrinis assertionibus student, caput institutionum videantur omittere. (S. Innocenta ad Decentium episc. Eugub. Epistola. Apud D. Coustant, pag. 856.)

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Charlemagne, obtinrent le triomphe de la Liturgie grégorienne sur celle de saint Irénée et de saint Hilaire. Puis, au XI° siècle, le grand saint Grégoire VII établit la même unité liturgique en Espagne, en abolissant dans ce pays le rite gothique ou mozarabe, et si les efforts de cet héroïque Pontife pour faire adopter la Liturgie romaine aux divers peuples de race slave eussent été couronnés de succès, si la condescendance Apostolique n'eût cédé devant les répugnances de ces peuples, la Russie et les vastes provinces soumises à sa domination seraient catholiques aujourd'hui, et non désolées par cette seconde apostasie qui fait le deuil de l'Église.

Ces provinces slaves (1) furent donc, en y joignant l'Église ambrosienne et quelques chapelles mozarabes à Tolède, les seuls points de l'Occident où ne régna pas l'unité de la Liturgie romaine. Quelques églises, comme celles de Lyon, d'Aquilée, avaient bien conservé une somme d'usages particuliers plus considérable que celle qui avait été retenue par les autres églises ; mais nonobstant, les livres grégoriens formaient toujours le fond des formules du service divin qu'on y célébrait. Ce fut dans le XV° siècle que la manie des changements liturgiques commença de poindre dans nos contrées. L'invention de l'imprimerie fournit un moyen commode aux églises particulières de se donner un fonds spécial de prières diocésaines. L'œuvre grégorienne fut bientôt menacée dans ses fondements. Voici comment un grand et saint Pape qualifie cette crise dangereuse qui tendait à faire avorter les efforts de tant de pontifes, et à dissoudre l'unité si chèrement achetée et si courageusement maintenue. « Cette détestable coutume, dit saint Pie V, s'était glissée dans les provinces, savoir que dans les églises

(1) Desquelles il faut retrancher la Pologne proprement dite, qui se fait gloire d'être latine et de suivre le rite romain.

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qui, dès l'origine, avaient l'usage de dire et psalmodier les heures canoniales, suivant l'ancien usage romain, aussi bien que les autres, chaque évêque se faisait un Bréviaire particulier, déchirant ainsi, au moyen de ces nouveaux offices dissemblables entre eux et propres, pour ainsi dire, à chaque évêché, cette communion qui consiste à offrir au même Dieu des prières et des louanges en une seule et même forme(1). »

Un des objets de réforme à présenter au saint concile de Trente devait donc être le rétablissement de cette communion des prières catholiques dont la suppression menaçait de faire rétrograder l'Église dans cette voie d'unité qui la conduit à la lumière et à la charité. La catholicité d'alors en fut émue et les princes, aussi bien que les peuples, n'avaient point là-dessus une autre manière de voir que le Pontife romain. Nous trouvons dans les actes du concile de Trente, un mémoire donné par le roi de France au cardinal de Lorraine, à l'effet d'obtenir des Pères de cette sainte assemblée des mesures efficaces pour la correction et l'épuration des prières qui composent le service divin. Charles-Quint, dans un projet de réforme, dressé à Augsbourg, avait émis ce même vœu, dont on trouve déjà une première manifestation dans les réclamations adressées, dès le siècle précédent, par l'empereur Sigismond, au concile de Bâle (2).

(1)  Quin etiam in provincias paulatim irrepserat prava illa consuetudo ut episcopi in Ecclesiis quas ab initio communiter cum caeteris veteri romano more horas canonicas dicere ac psallere consuevissent, privatum sibi quisque Breviarium conficerent, et illam communionem uni Deo, una et eadem formula, preces et laudes adhibendi, dissimillimo inter se, ac pene cujusque episcopatus proprio officio discerperent. (S. Pii V. Constitutio : Quod a nobis.)

(2)  Sur tous ces faits, ainsi que sur ceux qui précèdent et qui suivent, j'invite, une fois pour toutes, les personnes qui n'en auraient pas eu connaissance  jusqu'ici, à consulter  les deux premiers volumes  des Institutions  Liturgiques,   où   ils  sont   relatés   plus  au   long  avec  les preuves.

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Or, il est bien clair qu'un concile général ne pouvait efficacement opérer l'épuration de la Liturgie qu'autant que le principe de l'unité liturgique se trouvait antérieurement admis par tout le monde ; autrement les corrections décrétées par le concile auraient pu être admises dans un diocèse et rejetées dans un autre, et dès lors la mesure proposée demeurait sans résultat.

Le saint concile de Trente, par le décret qu'il rendit sur cette matière, montre bien qu'il l'entendait ainsi, lorsque dans sa vingt-cinquième et dernière session, il statua de renvoyer au Pontife romain le soin de publier pour toute l'Église le Bréviaire et le Missel (1). Nous verrons bientôt ce que fit le Siège Apostolique pour entrer dans les intentions du concile, et comment il appliqua, discrètement et vigoureusement tout à la fois, le principe toujours vivant de l'unité liturgique.

La seule ignorance des faits pourrait donc excuser ceux qui oseraient dire que l'unité de la Liturgie n'est pas dans l'intention de l'Église ; mais ces faits sont incontestables, aussi bien que l'autorité de ces paroles solennelles de Clément VIII dans une Constitution, adressée à toute l'Église et placée en tête de l'édition du Bréviaire romain, dont on est redevable à ce grand et saint Pontife. «Puisque, dit-il, dans l'Église catholique qui a été établie par Jésus-Christ, sous un seul chef, son Vicaire sur la terre, on doit toujours garder l'union et là conformité dans tout ce qui a rapport à la gloire de Dieu et au devoir des personnes ecclésiastiques c'est surtout dans l'unique forme des prières contenues au Bréviaire romain que cette communion avec Dieu qui est un, doit être perpétuellement conservée ; afin que dans l'Église répandue

(1) Conc. Trid. Sessione XXV. Contin. Sess. Dec. 3.

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par tout l'univers, les fidèles de Jésus-Christ invoquent et louent Dieu par les seuls et mêmes rites de chants et de prières (1). »

Il suit de là que quiconque détruit cette communion dans les lieux où elle existe, s'élève contre l'intention de Dieu, en méprisant celle de l'Église, et assume sur lui-même une responsabilité plus facile à sentir qu'agréable à exprimer.

5° L'unité que se propose l'Église dans la Liturgie n'est pas l'unité matérielle et judaïque ; mais l’unité vivante, animée par un progrès légitime et sans péril.

Mais j'entends déjà les réclamations de plusieurs personnes qui vont s'écriant que de pareilles théories tendraient à condamner la Liturgie à une immobilité fatigante, capable de glacer la piété des fidèles, contradictoire au génie de l'Église qui la porte à se prêter aux besoins des temps et à subir, comme tout ce qui habite ce monde, la loi d'un progrès salutaire. A cela, je réponds d'abord qu'il ne s'agit point ici de théories, mais de faits palpables résumés de la conduite de l'Église, de faits qui constituent un point de droit universel ; mais, de plus, je demande à mon tour : Qu'est-ce que le progrès ? Il me semble que, dans aucune chose, mais bien moins encore dans les choses de la religion, le progrès n'a droit de se montrer sous forme de destruction et de bouleversement. L'homme passe de l'enfance à l'adolescence, de l'adolescence à la virilité ; mais, dans ces diverses  phases, il demeure le

(1) Cum in Ecclesia catholica a Christo Domino nostro, sub uno capite, ejus in terris Vicario, instituta, unio et earum rerum quss ad Dei gloriam et debitum ecclesiasticarum personarum officium spectant conformatio semper conservanda sit ; tum praecipue illa communio uni Deo, una et eadem formula, preces adhibendi quae romano Breviario continetur, perpetuo retinenda est, ut Deus, in Ecclesia per universum orbem diffusa, uno et eodem orandi et psallendi ordine, a Christi fidelibus semper laudetur et invocetur. (Clemens VIII. Constitutio : Cum in Ecclesia.)

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même ; il se développe, mais il ne se renouvelle pas dans des conditions différentes de sa nature première.

Telle est l'Église; ce corps mystique de Jésus-Christ est soumis à une loi de développement, mais d'un développement conforme à sa nature. Depuis le siècle des Apôtres jusqu'à celui où nous vivons, la discipline ecclésiastique s'est modifiée, sans aucun doute ; mais ses modifications ont-elles jamais présenté rien de heurté ou de contradictoire ? Les diverses formes de la législation canonique ne se sont-elles pas, au contraire, succédé pacifiquement, harmonieusement, en sorte que celle qui suivait était le complément de celle qui avait précédé ? Mais de telles mutations, qu'on pourrait appeler les indices de la vie dans l'Église, s'opèrent avec une sage lenteur ; elles ne sont point abandonnées au gré des particuliers, en sorte qu'un homme privé puisse dire : J'ai fait cette révolution. Les papes, les conciles, en sont les auteurs ; quelquefois elles sont le résultat de l'assentiment tacite et simultané de la hiérarchie tout entière.

Or, si, dans la législation canonique, les variations sont si rares, si lentes et toujours sanctionnées par l'autorité compétente, en sorte que les lois antérieures ne sont point abjurées, mais continuées dans le développement de la pensée première, cet imposant progrès est bien plus remarquable encore dans la Liturgie proprement dite. Consacrée uniquement à la confession des dogmes, à la louange de Dieu et de ses Saints, aux supplications pour les nécessités du peuple fidèle, son expression est moins sujette aux changements. La fixité des formules dogmatiques rendues plus sacrées en proportion des siècles qui les ont répétées ; la misère et les besoins de l'humanité toujours les mêmes ; la valeur spéciale de tant de prières composées par des saints ; toutes ces choses amènent naturellement cette conclusion, que le progrès pour la Liturgie doit consister bien plutôt à s'enrichir par

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l’accession de nouvelles formes qu'à perdre violemment les anciennes.

L'histoire du culte divin nous montre, d'ailleurs, qu'il en a été ainsi, dans tous les temps. Un respect infini pour l'antique dépôt des prières grégoriennes s'est toujours concilié, chez les Souverains Pontifes, avec le zèle qui les a portés, dans chaque siècle, à fortifier toujours plus ce sublime ensemble de formules sacrées. Au huitième siècle, l'office et la messe de la Toussaint ; au onzième, l'office et la messe de la sainte Trinité ; au treizième, l'office et la messe du Saint Sacrement ; au quatorzième, ceux de la Visitation et de la Présentation de la sainte Vierge ; au quinzième, ceux de la Transfiguration de Notre-Seigneur ; enfin, à diverses époques, jusqu'aujourd'hui, l'addition au calendrier d'un nombre assez considérable de saints ; voilà le mouvement de la Liturgie, depuis saint Grégoire. Le fonds toujours le même ; de nouvelles fleurs venant égayer la gravité de l'antique dépôt.

Si l'on considère, en effet, la valeur matérielle des trois réformes liturgiques qui ont eu lieu depuis saint Grégoire le Grand, savoir, celle de saint Grégoire VII, celle des Franciscains et celle de saint Pie V ; le genre de progrès dont je parlais tout à l'heure, nous y apparaît toujours de plus en plus : épuration du fonds antique, revision intelligente de l'ensemble des prières, sans l'altérer, et bien moins encore le transformer par des substitutions indiscrètes. Saint Grégoire VII maintient, par un canon célèbre, le nombre des psaumes et des leçons dans les offices des fêtes et des fériés, et sanctionne, par un autre décret, le partage des livres de l'Ecriture suivant les saisons de l'année ecclésiastique. Les Franciscains, par commission de Grégoire IX, choisissent dans les écrits des saints Pères les passages convenables pour les leçons, élaborent les légendes des saints. Saint Pie V vient ensuite qui élague certains offices ajoutés indiscrètement à l'ancien fonds,

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perfectionne le choix des homélies des Pères, soumet les légendes à une critique plus exacte. Division du psautier et des livres de l'Écriture, hymnes, répons, antiennes, oraisons, tout demeure intact dans ces trois réformes successives, et pourtant l'œuvre a crû, s'est développée, quoique avec sagesse et lenteur. Tout ceci soit dit du Bréviaire ; quant au livre du sacrifice, le Missel, il a eu pareillement son progrès ; immobile dans sa teneur générale, il s'est prêté aux additions que nécessitait son rapport harmonique avec le Bréviaire.

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