Institutions liturgiques (page 138)
Mais je n'ai aucun droit, je le sens, d'exiger du public qu'il veuille bien s'imposer la rude tâche de lire deux gros volumes, dans le but unique de savoir à quoi s'en tenir sur une polémique fort inégale entre un illustre et savant prélat, et un auteur d'ailleurs assez obscur. La décision doit naturellement être basée sur d'autres données, et je ne me flatte pas assez pour me dissimuler que les préjugés défavorables sont de mon côté. Or, c'est le motif qui m'a déterminé à publier cette Défense que d'ailleurs j'ai pris soin d'adapter scrupuleusement à la forme du réquisitoire lancé contre moi, afin de la rendre en quelque sorte moins étrangère à tous ceux qui ont pris connaissance de celui-ci.
Cette publication, qui semblera peut-être, au premier abord, tant soit peu isolée au milieu de la vaste et brillante polémique qui dure depuis un an sur les questions de l'affranchissement de l'Église, s'y rattache néanmoins plus qu'on ne pense par le fond même du sujet. Il va sans dire que les intentions sont pures et droites de part et d'autre;
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mais de quoi s'agit-il, après tout? Du degré d'unité qui doit paraître dans la forme religieuse. L'unité liturgique n'a jamais existé entre Rome et l'Orient ; l'Orient, depuis de longs siècles, est impuissant à produire et à conserver même l'ombre d'une société chrétienne. Depuis un siècle et demi, la France a rompu l'antique lien liturgique; quelle décadence de la foi et des mœurs ne nous a-t-il pas fallu subir depuis la même époque ?
On dira tout ce qu'on voudra, mais il n'est pas absolument ridicule de voir avec Charlemagne, saint Grégoire VII et le concile de Trente, un des principes fondamentaux de l'unité sociale de l'Occident dans l'unité de la Liturgie romaine. A quoi bon conserver la langue latine dans les offices divins, comme garantie de l'immobilité du dogme, si les formules sacrées conçues en cette langue ne sont pas mises à l'abri des vicissitudes de temps et de lieux ?
Certes, les moments sont graves ; l'heure a laquelle nous vivons est solennelle : déjà, nous sommes remués, et nous le serons plus profondément encore. L'unité seule, acceptée dans toutes ses applications, fera notre force, et assurera notre triomphe. La question catholique ne sera pas toujours agitée dans l'enceinte des États particuliers ; elle deviendra tôt ou tard la question européenne. Le jour approche où le cri doit se faire entendre : Dieu le veut! C'est alors que l'unité de formes assurant l'unité de vues et d'efforts, l'Église se débarrassera des entraves nationales qui la meurtrissent si cruellement, et respirera librement sur le plus glorieux des champs de bataille.
En attendant, ce grand travail va se préparant ; car l'œuvre de Dieu, toujours humble dans ses commencements, doit avoir son cours ordinaire. Le bel exemple donné par Monseigneur l'évêque de Langres, et qui lui a mérité les éloges du Souverain Pontife, n'est déjà plus sans imitateurs. En outre, plusieurs de nos prélats
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n'attendent plus que l'instant favorable pour rendre à leurs églises la Liturgie romaine. D'autres ont pris des mesures énergiques pour arrêter un mouvement déplorable qui menaçait de l'enlever à leurs diocèses. D'autres ont cru devoir pressentir les désirs de leur clergé sur cette question, par voies de circulaires, ou en synode. Enfin, en divers lieux, la réimpression des livres liturgiques s'est opérée sous l'influence de principes totalement opposés à ceux qui présidèrent à leur rédaction, au siècle dernier. On peut citer en ce genre le nouveau Bréviaire de Lyon, dont les correcteurs récents ont fait disparaître nombre de passages qui sont précisément ceux-là mêmes que j'avais notés dans mes Institutions liturgiques. Qu'il me soit permis aussi de féliciter en passant Son Éminence le cardinal-archevêque de ce que, par ses soins, la fête de saint Grégoire VII se célèbre désormais dans l'Église primatiale.
Ce mouvement ne s'arrêtera pas ; il est du moins permis de le penser ; mais je ne veux pas aller plus loin sans faire observer qu'il est en tout conforme à l'ordre et aux règles ecclésiastiques. Je sais qu'on n'a pas craint de dire, dans un journal, que les doctrines de mon livre tendaient à soulever le clergé du second ordre contre l'épiscopat ; comme si des principes fondamentaux du droit ecclésiastique, réclamés et appliqués, pouvaient jamais être une occasion de désordre ; comme si je n'avais pas constamment enseigné que la rénovation liturgique ne peut être durable et utile qu'autant qu'elle s'opérera par l'action directe des premiers pasteurs !
Je le répéterai donc encore une fois : si les droits de la hiérarchie pouvaient être aujourd'hui méconnus, si l'Église de France semble en ce moment environnée de périls qu'il n'est plus guère possible de se dissimuler, du moins les défenseurs de la prérogative romaine ne se trouvent pas dans les rangs ennemis. Quiconque, en effet,
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est zélé pour les droits de la chaire de saint Pierre, doit l'être par là même pour l'autorité sacrée de l'épiscopat qui en émane. C'est la doctrine du Siège Apostolique, que celui qui exalte le pouvoir du Pontife romain, exalte par là même l'épiscopat ; comme aussi celui qui attaque les attributions sacrées de l'épiscopat insulte par là même la chaire de saint Pierre. Je l'ai remarqué ailleurs : jusqu'ici on ne compte pas de presbytériens parmi les adversaires de la déclaration de 1682 ; mais en revanche, on serait fort en peine de citer un auteur presbytérien qui n'ait fait profession d'être à cheval sur les quatre articles. Des jours viendront peut-être où tout enfant de l'Église en état de manier une plume devra consacrer ses efforts à la défense des droits sacrés de nos premiers pasteurs ; nous n'attendrons pas la dernière extrémité pour nous lever aussi et soutenir la cause de ceux que le Sauveur lui-même appelle les Anges des églises. J'ai cru devoir formuler ici cette protestation ; on doit éviter de scandaliser les faibles, et d'ailleurs à la veille des troubles qui se préparent peut-être, c'est un devoir et une consolation de rendre par avance témoignage de sa foi et de ses sentiments.
En finissant cette préface, je me permettrai quelques! réflexions sur un incident assez étrange de la controverse liturgique. On a entendu des légistes, fameux d'ailleurs par leur zèle contre la liberté de l'Église, M. Dupin et M. Isambert, attaquer dans des discours à la tribune et dans des écrits, la doctrine des Institutions liturgiques comme attentatoire aux libertés gallicanes et aux franchises du pays.
Il y aurait pourtant matière à une dissertation curieuse sur la question de l'unité liturgique dans ses rapports avec la légalité, et je regrette vivement que le temps ne me permette pas de l'entreprendre : toutefois, qu'il me soit permis de demander ici aux deux célèbres magistrats quel
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genre de légalité leur semble de nature à être invoquée contre le Bréviaire romain.
S'il s'agit de l'ancien droit des parlements, on trouve que les auteurs les plus accrédités au palais n'ont cessé de combler le Bréviaire romain des témoignages de leur vénération. Ainsi l'avocat général Marion, en 1575, dans la cause de Kerver, imprimeur privilégié de ce bréviaire pour la France; l'avocat général Servin, dans l'affaire du chapitre de Chinon, où il représente, dans son plaidoyer, le Bréviaire romain comme le plus repurgé et le plus autorisé de tous; Chopin, dans son Monasticon; Févret, dans son Traité de l'Abus, enseignent tous constamment que l'introduction de ce bréviaire dans les cathédrales du royaume est louable, désirable même, et ne discutent que sur les formalités à observer pour l'y introduire. Je rapporterai même ici les paroles par lesquelles l'illustre Antoine d'Hauteserre, professeur de droit en la faculté de Toulouse, dans ses Vindiciœ ecclesiasticœ jurisdictionis, répond à ceux qui regarderaient comme une nouveauté l'introduction du Bréviaire romain dans les églises de France : « Nihil novi affert qui dumtaxat sequitur ritus romanas Ecclesiae quae est parens et magistra omnium ecclesiarum; nihil novum comminiscitur, sed antiqua et meliora restituit, Ecclesiœ rugas et maculas tollit, qui « se et suam ecclesiam romanœ conciliat, sublata difformitate rituum. » (Lib. II cap. XXII, page 74, édition de Naples.) Nos anciens magistrats étaient donc bien loin de regarder l'usage du Bréviaire romain comme une servitude pour les églises ; aussi ne trouvons-nous pas un seul mot contre ce bréviaire dans le recueil de nos prétendues Libertés, pas plus qu'on ne saurait découvrir dans les motifs de ne pas recevoir en France la discipline du concile de Trente, motifs discutés fort au long par les jurisconsultes du palais, la plus légère répugnance contre le canon de ce concile qui renvoya au
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Pontife romain la publication du Bréviaire et du Missel universels.
Si maintenant il s'agit du droit actuel de la France, il est bien clair que la charte de 1800, qui ne prescrit aux Français la profession d'aucune religion en particulier, ne saurait ni favoriser telle forme de bréviaire comme plus légale, ni proscrire telle autre comme moins constitutionnelle. Ici donc, si on veut aller plus loin, il faut se résigner à tomber d'aplomb dans le ridicule.
S'appuiera-t-on sur les Articles organiques ? Mais, outre qu'ils sont absurdes au point de vue constitutionnel, et un grand nombre d'entre eux gravement et notoirement contraires à la conscience des catholiques, le seul de ces articles qui fasse allusion à la liturgie ne saurait, recevoir d'application qu'au moyen de l'introduction de la Liturgie romaine en France.
Il est ainsi conçu : Article 39. Il n'y aura qu'une liturgie pour toutes les églises de l'Empire Français. — Mais quelle sera cette liturgie ? Les églises la choisiront-elles ? Dans ce cas, la question est loin d'être vidée. Chaque église tiendra pour ses usages, et d'ailleurs les anciens canons antérieurs aux bulles papales pour l'unité romaine, recommandent simplement aux évêques de suivre les rites de la métropole; mais ils n'ont rien qui favorise des circonscriptions nationales qui n'existent pas dans l'Église.
Le gouvernement imposera-t-il cette liturgie, élaborée dans les bureaux du ministère des cuites? Je ne le lui conseille pas, nos évêques étant peu disposés à reconnaître un pape civil.
Reste donc le pape de Rome, et lui seul. Or, on n'ira pas croire, j'imagine, que mille ans après Charlemagne, trois siècles après le concile de Trente, et les huit conciles français qui ont accepté la bulle de saint Pie V, le Saint-Siège
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consente à reconnaître pour la France une autre liturgie que la Liturgie romaine. Le bref de Sa Sainteté à Monseigneur l'archevêque de Reims n'a rien appris là-dessus à la généralité des catholiques; tout au plus aura-t-il servi à distraire de leur illusion quelques honnêtes gens qui s'étaient plu à rêver pour la France une liturgie nationale qui ne serait pas la romaine.
Mais il est temps de clore enfin cette préface; je le fais en soumettant au jugement et à la correction du Siège Apostolique tout ce que renferme la Défense qu'on va lire. Puisse-t-elle aider au développement de cette unité extérieure qu'il sera toujours permis aux catholiques français de réclamer, et qu'il est facile au Dieu tout-puissant de leur octroyer de nouveau, pour la glorification de son nom, la plus grande sécurité de la foi, le ravivement de la piété, le maintien de la subordination hiérarchique, la réunion de tous les peuples dans une seule famille, par le moyen d'un seul langage, comme aux premiers jours du monde. Erat terra labii iinius et sermonum eorumdem! (Gen., XI, I).
8 décembre 1844.
LETTRE
A MONSEIGNEUR
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE
MONSEIGNEUR,
Dès les premières années de ma jeunesse, je sentis en moi un attrait puissant pour l'étude de l'histoire ecclésiastique, et je me reconnais grandement redevable à Dieu qui, dans sa providence paternelle, fit naître en mon âme cette disposition, dont l'un des principaux résultats devait être de fixer les facultés de mon intelligence sur un objet grave à la fois et surnaturel.
De bonne heure j'appris donc à m'identifier avec les destinées delà sainte Église catholique, colonne et soutien de la vérité. De bonne heure, j'appris à compatir à ses souffrances, à suivre ses combats, à jouir de ses triomphes, à soupirer pour sa liberté. Je compris que tout cœur catholique devait aimer cette Mère commune des enfants de Dieu, cette Épouse sans taches ni rides, qui a ravi le cœur de notre divin et aimable Sauveur Jésus-Christ.
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C'est pourquoi, je lui dévouai pour jamais, à cause de son Époux, tout ce que mon cœur aurait d'amour sur cette terre, tout ce que mes faibles efforts pourraient produire, dans la sphère étroite qui m'était réservée.
Mais dans la recherche des monuments à l'aide desquels l'œil catholique aime à suivre la marche de l'Église à travers les âges, je ne me bornai pas à ces premiers siècles, resplendissants de la pourpre des martyrs en même temps qu'illuminés par la doctrine des Pères. Je voulus accompagner l'Épouse du Christ jusqu'aux dernières épreuves de son pèlerinage, et l'histoire contemporaine du sacerdoce me sembla mériter mon attention et mon étude, non moins que celle de l'Église au moyen âge et dans les siècles primitifs.
J'avais quinze ans, Monseigneur, lorsque votre nom m'apparut pour la première fois. Il brillait d'un éclat immortel sur une des plus sombres pages des annales de l'Église, en ce siècle.
Un joug de fer pesait sur la chrétienté; Rome était veuve de son Pontife qui languissait dans les fers. Les plus fidèles serviteurs du Siège Apostolique expiaient leur courage dans la captivité. Les églises frappées de viduité par la mort de leurs évoques, tombaient aux mains des mercenaires. Le siège de Paris, capitale de l'Empire, était usurpé avec scandale par un homme qui n'avait pas su respecter la double barrière des bienfaits et des serments, et sur l'Église s'étendait une terreur rendue plus profonde encore par le silence que gardaient les sentinelles d'Israël.
Cependant, le cri du Pontife captif se fit entendre. Il réclamait pour ces droits sacrés de la hiérarchie dont la violation entraîne la ruine de l'édifice entier du christianisme; mais aucune voix n'osait servir d'écho à celle du Pontife. D'affreux périls attendaient celui qui eût osé transmettre à l'oreille du coupable prélat l'anathème
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lancé contre sa prévarication. Tout à coup, dans l'Église de Paris, un prêtre se leva et dénonça au faux pasteur l'arrêt apostolique qui flétrissait sa conduite. Quelques heures s'étaient à peine écoulées, et ce prêtre avait entendu se fermer sur lui les verrous d'un cachot à Vincennes.
Ce prêtre, dont le nom vivra à jamais dans les fastes de la liberté ecclésiastique, ce prêtre qui ne fléchissait pas lorsque tant de pontifes tremblaient, ce fut vous-même, Monseigneur. Avec quelle vénération je lus un nom si glorieux ! Avec quelle admiration je recueillis le récit d'un si généreux sacrifice ! Depuis lors, je désirai ardemment voir et connaître le glorieux confesseur de cette époque redoutable, durant laquelle, pour emprunter les paroles du Prophète, on peut dire que toute tête était languissante, tout cœur abattu, tout genou tremblant.
L'occasion tant désirée se présenta lors du séjour que vous eûtes lieu de faire à Paris, Monseigneur, à l'époque de votre translation sur le siège métropolitain de Toulouse. Je m'empressai avidement d'assister aux saints Mystères célébrés par vous, d'entendre les exhortations que votre voix paternelle prononçait quelquefois au milieu des cérémonies saintes. Je ne me rassasiais pas de contempler le dernier confesseur de la liberté ecclésiastique, le prêtre devenu pontife qui n'avait pas craint d'exposer sa vie pour le lien sacré de l'unité et de la subordination canonique. Depuis lors, rien n'a été capable d'altérer en moi le culte sincère que vous avait voué ma jeunesse; mais j'étais loin de croire qu'un jour dût venir où votre voix me dénoncerait devant l'Église comme un écrivain dangereux et téméraire.
Vous avez cru dans votre sagesse, Monseigneur, devoir i attaquer par un écrit imprimé, mes Institutions liturgiques, et, certes, je respecte les intentions qui vous ont fait agir. Il me serait même doux de m'avouer vaincu dans
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le combat, si j'avais la conscience de ma défaite ; malheureusement, je ne l'ai pas, cette conscience. Je pourrais, il est vrai, garder le silence et ne pas entreprendre ma justification; mais, d'autre part, il me semble qu'un devoir impérieux, celui de défendre la vérité, me presse de prendre la parole et de présenter des explications nécessaires : je dirai plus (car je m'en flatte), une justification complète.
Je sais, Monseigneur, toute la distance qui me sépare, moi humble moine, de la personne d'un prélat vénérable par ses cheveux blancs, par la confession de la foi, par le rang éminent de l'épiscopat; mais, dans ma conviction de ne mériter pas vos reproches, n'ai-je pas d'autant plus raison de m'affliger de les voir déversés sur ma tête, que toutes les présomptions demeurent contre moi dans l'esprit de tant de catholiques, étrangers à la controverse qui les a occasionnés. Si je suis coupable des témérités, des inconvenances, des calomnies, des falsifications dont vous m'accusez, Monseigneur, j'ai mérité assurément la flétrissure que vous cherchez à m'imprimer; mais si je suis en mesure de prouver que ces imputations ne sont pas fondées, n'est-ce pas une chose dure pour un écrivain catholique de les avoir subies, surtout avec les suites qu'elles ont entraînées après elles ?
J'ai écrit mon livre avec conviction, après de longues et sérieuses études; il ne renferme que des principes et des faits. Les principes sont ceux de l'Église catholique sur la liturgie, tels qu'ils sont professés dans les bulles des Souverains Pontifes, dans les conciles, celui de Trente en particulier, dans les canonistes les plus approuvés : on peut voir sur cela ma Lettre à Monseigneur l’archevêque de Reims, sur le droit de la liturgie. Quant aux faits, ils sont du domaine de l'histoire et de la critique, et s'ils sont vrais, il n'est ni en votre pouvoir, Monseigneur, de les anéantir, ni au mien d'en absorber
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l'existence et la portée, par le silence, ou par un désaveu complet.
Mais je ne sais pourquoi je chercherais à m'excuser devant vous, Monseigneur, d'entreprendre ma justification lorsque je n'ai besoin que de me rappeler les principes admis de tout temps dans l'Eglise, au sujet des écrivains catholiques, pour demeurer parfaitement en repos sur l'effet que doit produire ma défense à vos yeux si éclairés. N'est-ce pas un point de droit dans l'Église comme dans le for civil, que l'accusé parle toujours le dernier ? L'acception des personnes n'est-elle pas interdite par la loi divine, plus encore que par les lois humaines ? Et vous savez avant moi et mieux que moi, Monseigneur, quelles facilités ont toujours été données, soit dans les conciles, soit dans les jugements du Siège Apostolique (1), aux écrivains de défendre, d'expliquer et d'éclaircir leurs écrits, s'il arrive qu'ils soient appelés à en rendre compte. Ces explications que j'ai l'honneur de vous adresser, je me serais fait un devoir de vous les transmettre confidentiellement, si vous eussiez jugé à propos de me les demander; aujourd'hui que le public est mis par vous dans la confidence des griefs que vous croyez devoir me reprocher, il est bien évident que je ne puis me dispenser d'employer la voie de la presse.
Or voici, Monseigneur, la manière dont j'ai cru devoir procéder dans ma Défense. La brochure que vous avez publiée attaque les Institutions liturgiques, par rapport à certains principes ou faits généraux que j'ai mis en avant; j'essayerai de satisfaire dans cette Lettre aux oppositions que vous avez produites contre mes thèses. Une partie de votre opuscule est employée à discuter certains détails de mon livre; je joindrai à ma lettre un tableau
(1) Voyez, entre autres, la constitution de Benoît XIV, sur la censure des livres. VII des Ides de juillet 1753.
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des objections, et je placerai en regard mes réponses. En cette manière, mes torts, si j'en ai, seront faciles à constater; comme aussi s'il arrivait que mon livre se relevât des attaques que vous avez cru devoir lancer contre lui, sa justification aurait du moins ce caractère d'être prononcée en pleine connaissance de cause.
Je ne m'arrêterai point, Monseigneur, à récriminer contre la forme que vous avez cru devoir employer dans votre discussion contre moi. J'ai ouï dire que des personnes fort haut placées, et plus ou moins favorables d'ailleurs à votre point de vue, trouvaient cette forme tant soit peu acerbe. Pour moi, je vous l'avouerai, j'ai souri parfois en lisant sur vos pages énergiques ces rudes qualifications qui s'échappent de votre plume, et me viennent imprimer les notes d'imprudence (1), de témérité (2), d'injustice (3), d'absurdité (4), de calomnie (5), de fureur (6), de blasphème (7), d'indécence (8), d'obscénité (9) ; sans parler de l'endroit où vous signalez dans mon style les caractères qui font celui d'un jeune impie (10). Pour moi, je ne suis point ennemi de la franchise du langage, sans aller pourtant jusqu'à regretter les aménités littéraires de certains écrivains des XVI° et XVII° siècles ; et d'ailleurs, dans ces jours où l'on voudrait, sous prétexte d'une soi-disant modération, bannir des discussions la vigueur et l'énergie, j'aime à voir une aussi imposante autorité que la vôtre, Monseigneur, rappeler dans une polémique importante cette âpreté sans façon dont ne se scandalisaient pas nos pères.
Toutefois, Monseigneur, il y a bien dans votre brochure certains procédés de discussion que j'aurais désiré n'y pas voir, parce qu'ils ne tiennent pas essentiellement à cette franche allure que je me fais gloire d'estimer. Ainsi, par
( 1) Page 6. — (2) Page 7. — (3) Ibidem. — (4) Page 38. — (5) Page 34. — (6) Page 77. — (7) Page 122. —(8) Page i35. — (9) Ibidem. — (10) Page 12.
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exemple, à la page 48, vous déclarez n'avoir pu vous procurer aucun exemplaire des Bréviaires de Paris antérieurs à celui de François de Harlay, et aux pages 49, 57, 58, 60, 68, vous me contestez, sans preuves par conséquent, les faits que j'ai puisés dans ces bréviaires que chacun, après tout, peut aller consulter dans les bibliothèques de Paris.
A propos d'une post-communion que je signale dans le Missel du cardinal de Noailles que vous convenez n'avoir pas non plus entre les mains, vous citez le Missel de Charles de Vintimille, dans lequel cette post-communion fut réformée , et vous dites à vos lecteurs : Dom Guéranger A CHANGE LE TEXTE ET A MIS, etc. (1) : ce qui est une accusation de faux ni plus ni moins : mais accusation fâcheuse pour celui qui l'a lancée, puisqu'il est facile tous les jours à vos lecteurs de consulter le fameux Missel, et d'y voir que Dom Guéranger n'a pas changé le texte, ce qui serait infâme, et n'a pas eu besoin de mettre ce que le cardinal de Noailles avait mis.
Chacun sait ou doit savoir que le Bréviaire de Paris de 1736, publié par Charles de Vintimille, excita de si vives réclamations dans l'Église de Paris, que le prélat fut contraint de retirer l'édition et d'en donner immédiatement une seconde, avec un grand nombre de cartons aux endroits qui avaient choqué davantage. Pour apprécier les intentions des rédacteurs de ce bréviaire, je devais donc remonter jusqu'à cette première édition, antérieure aux cartons. Or, j'ai raconté avec toute franchisent même avec éloges, le fait de l'insertion de ces mêmes cartons; je croyais donc avoir prévenu toute possibilité de confusion. Quelle n'a donc pas été ma surprise, lorsque j'ai vu, Monseigneur, que c'était avec la seconde édition de 1736 que vous prétendiez réfuter les reproches que j'avais faits à la
(1) L'Eglise de France injustement flétrie, 81.
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première, donnant ainsi le change au public sur l'état même de la question, et faisant peser sur moi gratuitement l'odieuse accusation de calomnie grossière et audacieuse !
Vous avouerai-je toute ma pensée, Monseigneur ? Bien des pages de votre brochure, celles entre autres que je viens de signaler et dont je demande justice à votre loyauté, m'ont porté à croire, et j'ai accueilli cette pensée avec bonheur, que d'autres mains que les vôtres avaient conduit la rédaction de l'opuscule auquel je réponds en ce moment. J'en trouverais encore une preuve dans ce qui est écrit, page 70, savoir, que Sédulius est né en 1537 et mort en i63t. L'antiquité ecclésiastique vous est trop familière, Monseigneur, pour qu'on puisse vous imputer avec justice un tel anachronisme au sujet d'un auteur chrétien dont les œuvres sont dans toutes les Bibliothèques des Pères, dont l'autorité est invoquée en théologie, auquel l'Église a emprunté, outre l'introït Salve, sancta parens, deux antiennes, lesquelles, ainsi que l’introït lui-même, se trouvent citées et commentées plusieurs fois dans les homélies les plus populaires du Vénérable Bède et de saint Bernard. Au reste, dans la seconde édition de votre brochure, le public verra avec plaisir que cette erreur a été corrigée. Je regrette qu'on n'ait pas modifié de même l'endroit de la page i3o, où l'on attribue des hymnes à saint Augustin, dont les œuvres sont cependant bien plus connues encore que celles de Sédulius.
Au reste, je ne suis pas de ceux qui jugent et condamnent un livre, ou un mémoire, pour deux ou trois méprises dans lesquelles serait tombé l'auteur. Les hommes sérieux doivent porter leur vue plus loin; et je souscris de tout mon cœur au jugement de Monseigneur l’évêque de Chartres sur l'excellent livre du Monopole universitaire, par M. le chanoine Desgarets.
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« Qu'il me soit permis d'observer ici, dit le prélat, que, dans un débat où l'on allègue mille griefs, ou mille raisons contre un adversaire, lors même que, parmi ces raisons et ces griefs, il y en aurait cinquante ou même cent de mal assurés et d'incomplets, il suffit qu'il y en ait neuf cents qui l'accablent et le condamnent d'une manière péremptoire (1). »
De même aussi, dans le cas où je ne pourrais me justifier sur quelques points de l'accusation que vous avez cru, Monseigneur, devoir intenter contre moi (et j'espère fermement me justifier sur tous, sans exception), il ne s'en pourrait rien suivre contre le fond des idées émises dans un ouvrage déjà considérable, et dont votre critique effleure à peine la dixième partie.
Mais laissons pour le moment les détails, et résumons un peu la question débattue entre nous.
Or, voici tout simplement ce que j'ai prétendu en publiant mon livre :