Institutions liturgiques (page 139)
I. Dans le but de ranimer, du moins en quelque chose, les traditions liturgiques qui ont faibli chez nous (2), j'ai pris la liberté de publier un ouvrage longuement élaboré, dans lequel mon but est uniquement de rappeler les principes de tous les temps, les maximes de la tradition catholique sur le culte divin.
Ces maximes sont que la liturgie doit tendre à l'unité des formules ; que cette unité est le vœu de l'Eglise ; que les Souverains Pontifes, interprètes de la volonté de l'Eglise, l'ont recherchée dans tous les temps; que l'obligation, pour les églises du Patriarcat d'Occident, d'embrasser et de conserver la liturgie de Rome, est incontestable.
(1) Lettre sur la Liberté d'enseignement.
(2) Sacras Liturgiœ traditiones labescentes confovere. Bref de N. S. P. le Pape Grégoire XVI, du 1er septembre 1837.
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Niera-t-on ces principes fondamentaux ? Ce serait donner un démenti à tous les théologiens et canonistes orthodoxes et me faire trop beau jeu dans la question.
II. En racontant l'histoire de la liturgie, je me suis trouvé amené à faire voir comment les livres liturgiques actuellement en usage dans un grand nombre d'églises de France ont détruit l'unité de culte qui existait avant leur fabrication, comment ils ont été rédigés contrairement à tous les principes admis dans tous les temps, en matière de liturgie ; quelle part ont prise les sectateurs de l'hérésie jansénienne à cette grande révolution qui a tant influé sur le sort de la piété chrétienne parmi
nous.
Me trouvant, par le plan même de mon ouvrage, dans la nécessité de traiter à fond de la prière liturgique de toutes les églises, pouvais-je passer sous silence celle de l'Église actuelle de France ? N'aurais-je pas rendu comme inutile tout mon travail en le privant d'une de ses principales applications ? Quant à la vigueur avec laquelle j'ai procédé, depuis quand est-ce un crime de traiter avec énergie la cause de l'Église ? Ai-je d'ailleurs manqué d'égards aux contemporains ? Ai-je insulté, comme on le dit, les prélats de nos églises ? J'en appelle à mes lecteurs. Qu'ils disent si j'ai jamais attaqué d'autres hommes que les sectateurs ou les fauteurs de l'hérésie; si j'ai manqué une occasion de relever le mérite de tant de grands évêques, qui, au siècle dernier, se mesurèrent, sans calcul et sans respect humain, contre l'hydre maudite, trop souvent caressée, ou du moins ménagée par d'autres.
III. Enfin, si après avoir cherché par mes cris à rompre le sommeil trop général sur la situation liturgique, j'ai paru souhaiter et même prédire à la France un retour vers l'unité de la prière romaine ; ai-je accusé la lenteur ou la prudence de nos évêques ? Ai-je réclamé la
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destruction immédiate des livres actuels ? Ai-je cherché à exciter des troubles dans les diocèses ?
Je sais qu'on cherche à faire peser sur moi cette calomnie. Heureusement, mon livre est là; et sur ce point comme sur bien d'autres, il demeure lui-même la plus belle réponse à toutes les diatribes lancées contre lui.
Voilà, Monseigneur, ce que je pourrais me borner à répondre aux attaques dont mon ouvrage est l'objet. Cet exposé général pourrait suffire à beaucoup de personnes, et si je retranche du nombre de mes adversaires, ceux qui déclament contre mon livre sans l'avoir lu, et c'est le grand nombre, comme toujours, les autres trouveraient dans la déclaration que je viens de faire, de quoi se rassurer sur mes intentions et sur la portée de mon attaque contre les liturgies modernes. Toutefois, je ne m'en tiendrai pas là, et je me ferai un devoir de vous suivre, Monseigneur, dans toutes les particularités de la polémique que vous avez cru devoir diriger contre moi.
§ I
Et premièrement sur les principes généraux de la matière, j'ai prétendu que la liturgie tend à l'unité des formules et que cette unité est le voeu de l'Église. En cela du moins ma pensée s'est rencontrée avec la vôtre, Monseigneur, car vous avez dit, en parlant de moi : « Que dans cet ouvrage, Dom Guéranger eût exprimé le désir de voir l'unité de liturgie établie, s'il était possible, dans toute l'Église catholique, au moins dans l'Église d'Occident; qu'il eût exposé avec la chaleur qui lui est propre, les avantages de cette unité; nous aurions approuvé un désir si raisonnable et si orthodoxe. Nous aurions été également d'accord avec lui sur ce principe que la liturgie doit être stable; qu'il est nuisible à la
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piété et même dangereux pour la foi d'y apporter sans cesse des changements (1). »
Que j'aime cet accord de nos principes, Monseigneur ! Combien je désirerais qu'il continuât de se montrer dans tout le cours de votre brochure ! Mais bientôt vous en venez à déclarer qu'il vous est impossible de tolérer mes maximes et ma manière de procéder dans mon livre. Pourtant, s'il est indubitable à vos yeux que le désir de l'imité liturgique est un désir raisonnable et orthodoxe; s'il est vrai, pour vous comme pour moi, que la liturgie doit être stable, et qu'il est nuisible à la piété et même dangereux pour la foi d'y apporter sans cesse des changements, pourquoi n'estimeriez-vous pas, comme moi, un souverain malheur, une faute insigne, le renouvellement de la liturgie fait au dernier siècle dans les deux tiers des diocèses de France ! Pourquoi ne regretteriez-vous pas comme moi cette unité qui existait il y a un siècle, unité décrétée par le saint concile de Trente, resserrée par la bulle de saint Pie V, proclamée par huit conciles de France, l'un desquels est celui de votre propre métropole de Toulouse, reconnue enfin par plusieurs Assemblées du Clergé de France ? Pourquoi cette unité et stabilité de la liturgie vous tiennent-elles si peu à cœur, dans la pratique, que, pour juger du mérite et de l'opportunité de tel bréviaire ou missel, vous en appelez simplement au goût personnel d'un chacun, disant franchement comme pour dernière raison : « J'ai suivi le rit parisien pendant près de cinquante ans, à Paris, à Bayonne, à Toulouse, et je déclare que je l'ai trouvé très beau (2), » avec la même tranquillité que vous dites plus haut à propos d'un bonnet : « Ce que je sais par expérience, c'est que mes bonnets de chœur, sans
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être écrasés, ont toujours été assez carrés pour bien tenir sur ma tête (1). »
Mais, Monseigneur, du moment que, dans une matière ecclésiastique, il est question d'unité à établir, vous savez qu'il devient nécessaire d'invoquer la prérogative romaine, laquelle, faisons-y bien attention, ne peut s'exercer sans emporter avec elle, pour tous ceux qui la reconnaissent, l'obligation d'obéir. Aussi, est-ce un fait incontestable que l'unité liturgique n'est point simplement une utopie sur laquelle il soit loisible à chacun de faire des phrases, mais bien un point de droit positif dans l'Église, en sorte qu'on n'y peut admettre que de ces exceptions rares et régulières qui confirment la règle.
Au XVIII° siècle, à l'époque du renouvellement de la liturgie en France, les consciences n'étaient pas si délicates qu'elles le sont généralement aujourd'hui sur l'article de la soumission au Saint-Siège en cette matière. C'est pourquoi nous voyons les évêques, auteurs ou promulgateurs des nouveaux bréviaires et missels, en appeler simplement à leur autorité ordinaire pour justifier leur conduite, jusqu'au point d'interdire expressément tout bréviaire et missel, autres que ceux qu'ils publiaient. Depuis on est devenu, grâce à Dieu, plus timoré. On a cherché à justifier l'innovation par le silence de Rome; on a fait circuler des mots plus ou moins authentiques, proférés, dit-on, par un pape, par un cardinal, quelquefois par un simple prélat romain ; tant on avait besoin d'une Rome quelconque pour légitimer la fausse position dans laquelle on se trouvait ! Mais, de bonne foi, le gouvernement de l'Église serait-il possible, si, désormais pour suspendre l'effet des lois les plus sacrées et les plus générales, il suffisait de produire plus ou moins mystérieusement une simple dérogation verbale et personnelle,
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émanée le plus souvent d'une autorité incompétente. Il ne resterait donc plus qu'à jeter au feu les Conciles et le Bullaire,qu'à anéantir l'enseignement du Droit canonique pour se borner uniquement au voyage de Rome, par le moyen duquel on pourrait obtenir quelqu'une de ces explications favorables qui mettent à l'aise. J'oserais cependant émettre le vœu qu'on les fît reconnaître et certifier, comme il est d'usage pour les décisions verbales qu'on appelle dans le droit, Oracles de vive voix, et qui, dans tous les cas, n'émanent que de la personne même du Souverain Pontife, parlant et agissant comme tel.
En attendant voici un bref de Sa Sainteté Grégoire XVI, adressé à Monseigneur l'archevêque de Reims, dans lequel le Siège Apostolique considère comme toujours existante l'obligation statuée par le concile de Trente et les bulles de saint Pie V ; dans lequel tout en reconnaissant à certaines églises de la Liturgie romaine, le droit de garder la forme de bréviaire et de missel dont elles usaient deux cents ans avant la bulle, le Siège Apostolique leur refuse le droit de changer à volonté ces bréviaires et missels, condamnant par là même l'innovation du XVIII° siècle ; dans lequel la conduite de Monseigneur l'évêque de Langres, qui a rétabli dans son diocèse la Liturgie romaine, est préconisée comme digne de tous les éloges; dans lequel enfin le Souverain Pontife exprime le désir et l'espoir de voir les autres Évêques de France se ranger tour à tour à la même conduite, pour faire enfin disparaître cette variété de livres liturgiques, scandaleuse pour les peuples et périlleuse en elle-même, ce sont les expressions du Souverain Pontife.
Telle est, Monseigneur la substance de ce bref important que j'ai publié moi-même dans ma Lettre à Monseigneur l'archevêque de Reims, d'où l'Ami de la Religion l'a fait passer dans ses colonnes. J'avais pensé qu'une autorité aussi imposante suffisait pour faire cesser toutes
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les discussions, et d'autant plus que l'Ami de la Religion, dans un article spécial, n'avait fait nulle difficulté d'affirmer que votre manière de penser était identique à la doctrine du bref; en sorte que, dans toute cette affaire, il ne me restait que l'insigne témérité d'avoir remis en question une matière sur laquelle tout le monde est d'accord, en me donnant, de plus, le tort d'accumuler force mensonges, calomnies et inconvenances. J'avais beau chercher à comprendre quelque chose dans toute cette mêlée, je n'en pouvais venir à bout. On m'accusait; sans me faire mon procès, on me condamnait ; et, au milieu de tout cela, mes principes me semblaient toujours catholiques, les faits allégués toujours évidents; je ne pouvais retenir sur mes lèvres le fameux e pur si muove !
Bientôt, on annonce la deuxième édition de votre brochure, Monseigneur; je m'empresse de me la procurer, espérant que j'allais y trouver l'explication du mystère, et, sur la question même, des développements inattendus. J'ouvre le livre, et dès les premières lignes d'une introduction particulière à cette édition, je trouve les paroles suivantes :
« A peine cet opuscule avait-il paru, que j'ai lu dans les feuilles publiques deux pièces d'une haute importance, où l'on semble avoir voulu confirmer ce que j'ai dit, et sur la liturgie en général, et à la gloire de l'Eglise de France. La première pièce est émanée de la plus grande autorité qui soit dans l'Église. C'est le bref de Sa Sainteté Grégoire XVI, à Monseigneur l'archevêque de Reims (1). »
Ravi d'une si solennelle déclaration, et plein d'espoir de voir enfin l'unité liturgique appliquée à la France dans le sens du bref de Sa Sainteté, je cours à la fin du volume au
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chapitre intitulé : Beauté du Bréviaire de Paris, pour voir en quelle manière a été modifiée une certaine proposition qui me semblait totalement contraire à la doctrine nouvellement professée. Quelle n'est pas ma surprise de trouver page 137, la même proposition, dans les mêmes termes, après le bref connu et apprécié ?
« Tel est, y est-il dit, le Bréviaire que l'abbé de Solesmes veut enlever à la France. En plus d'un endroit il exprime cette espérance qu'il fonde sans doute sur le « grand effet que doivent produire les déclamations continuelles et injustes de ses Institutions liturgiques. Heureusement le Saint-Siège est plus sage que cet auteur. » Mais, Monseigneur, comment avez-vous pu laisser cette phrase dans une seconde édition, lorsque maintenant vous savez positivement que le Saint-Siège réprouve le changement de la liturgie opéré dans les diocèses mêmes qui avaient un bréviaire particulier légitime ? Si je ne suis pas sage de réclamer le rétablissement de l'unité romaine, ne voyez-vous pas que vous faites peser le même reproche sur le Souverain Pontife qui comble d'éloges Monseigneur l'évêque de Langres, et témoigne le désir et l'espoir de voir ses illustres collègues suivre son exemple ? Savez-vous que certains reproches finiront par me sembler doux à porter lorsque je les sentirai tomber sur moi en semblable compagnie ?
Je reviens ensuite à votre Introduction, Monseigneur, afin de saisir mieux votre pensée, m'imaginant aussi que peut-être des explications inattendues viendront donner une autre face à la question; mais ma surprise redouble, lorsque je lis ces paroles : « Il n'y a rien (dans le bref) qui ne soit au moins implicitement dans notre écrit ; comme on pourra s'assurer par la lecture de notre écrit qu'il ne renferme rien qui soit contraire au bref (1). »
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J'avoue que je m'y perds de plus en plus : mais c'est bien autre chose quand je rencontre plus loin ces mots inexplicables :
« Il y aurait peut-être un moyen d'y mettre quelque unité (dans la liturgie), d'en assurer l'orthodoxie et de lui donner une stabilité convenable. Ce serait de mettre en vigueur la règle du concile de Tolède, lequel ordonne que, dans toutes les églises de chaque province ecclésiastique, les offices publics, vêpres, matines, la messe, soient célébrés suivant l'usage de l'Église métropolitaine (1). »
Comment, Monseigneur, vos sentiments sur l'unité liturgique sont identiques à ceux du Souverain Pontife, et lorsqu'il proclame la nécessité de maintenir et de rétablir l'unité décrétée par le concile de Trente, en reprenant le Bréviaire et le Missel romains de saint Pie V, vous venez proposer les livres de la métropole! L'unité provinciale vous paraît un moyen suffisant d'assurer l’orthodoxie des formules liturgiques, et après avoir, quelques pages plus haut, transcrit le bref, en entier, vous lui donnez un tel démenti ! Je le répète, il doit y avoir au fond de tout cela un malentendu que l'on ne s'explique pas : mais, pour le moment, une chose demeure claire; c'est que, malgré que vous trouviez dans le bref du Saint-Père la confirmation de ce que vous avez écrit contre moi, vous n'entendez pas du tout sacrifier aux désirs de Sa Sainteté votre Bréviaire toulousain, quand bien même l'occasion favorable insinuée dans le bref viendrait à se présenter.
En effet, il ne saurait se présenter une occasion plus favorable d'en finir avec la discordance liturgique qu'une injonction pontificale de reprendre en France les usages romains. Or, dans ce cas-là même, d'après vos propres
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paroles, Monseigneur, le Saint-Siège devrait compter sur toute autre chose que sur une adhésion pure et simple.
« Bien convaincu, dites-vous, Monseigneur, de cette haute sagesse et de cette indulgence du Saint-Siège, s'il arrivait que certains esprits qui ne voient ni aussi clair ni aussi loin que le Vicaire de Jésus-Christ, fissent des efforts pour obtenir que, par un acte de son autorité suprême, il proscrivît la liturgie propre à un grand nombre de diocèses de France, nous recourrions nous-mêmes avec une pleine confiance à Sa Sainteté, pour qu'elle daignât accorder à nos églises, en faveur de leur liturgie, le privilège qu'ont obtenu jadis certaines églises d'Espagne et d'Italie, pour le rit mozarabique et le rit ambrosien. »
« Dans ce cas, nous n'appuierions pas notre demande sur la crainte des dissensions qui pourraient résulter de la proscription des liturgies auxquelles nous sommes attachés; nous laisserions à Sa Sainteté le soin d'apprécier ce motif. Pour nous, nous commencerions au contraire par protester de notre soumission sans réserve aux ordres qu'il plairait à Sa Sainteté de donner; après quoi nous nous permettrions de lui présenter des considérations encore plus importantes aux yeux de l'Épiscopat français; elles seraient tirées de l'honneur même et de la gloire de l'Église romaine (1). »
Ainsi, le Souverain Pontife aurait méconnu l'honneur et la gloire de l'Église romaine, lorsqu'il se flatte dans son bref de voir tour à tour Nosseigneurs les évêques de France imiter le grand exemple de Monseigneur l'évêque de Langres, puisque, pour imiter cet exemple, il ne faut rien moins que se débarrasser des liturgies modernes. Ainsi, dans le cas où le Souverain Pontife
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jugerait à propos de passer du conseil au précepte en faveur de l'unité liturgique, il céderait aux efforts de certains esprits qui ne voient ni aussi clair, ni aussi loin que le Vicaire de Jésus-Christ, et cesserait par conséquent d'y voir clair et loin comme devant. En vérité, ce n'est point à moi, j'en conviens bien volontiers, Monseigneur, de critiquer votre langage à l'égard du Chef de l'Église; mais aussi pourquoi nous dire que le bref de Sa Sainteté ne renferme que votre pensée sur la question liturgique ?
Au reste, Monseigneur, je ne vois aucune raison qui doive vous faire redouter de la part de Rome la proscription directe des livres liturgiques propres à un grand nombre de diocèses de France; je suis persuadé, au contraire, que la grande révolution liturgique s'accomplira d'elle-même. Vous avez vu que telle est la pensée du Souverain Pontife. Il ne doute pas que les évêques de France, les uns après les autres, alii atque alii, ne rentrent dans l'intention du concile de Trente et des bulles de saint Pie V. Pour votre métropole, Monseigneur, il faut ajouter : et dans l'intention du concile de Toulouse de 1590.
Quant à réclamer pour la liturgie de 1736 le privilège des liturgies ambrosienne et mozarabe, la question n'est pas du tout la même. Jamais la Liturgie romaine n'a régné à Milan, et les chapelles de Tolède, exceptées de l'obligation de garder la forme de l'Office romain, s'étaient maintenues dans la pratique du rite mozarabe jusqu'au temps de Jules II, qui leur concéda régulièrement ce privilège. Au contraire, la France, depuis le VIII° siècle, est romaine dans la liturgie; plusieurs fois, depuis mille ans, ce lien a été resserré. Pour ne parler que de l'époque postérieure au concile de Trente et aux bulles de saint Pie V, nous comptons huit conciles provinciaux (dont un de la province de Toulouse), enregistrés parmi les actes les plus
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solennels de l'Église gallicane, sans parler des résolutions des Assemblées du Clergé, proclamant hautement l'obligation pour la France de suivre Rome dans la liturgie. Il n'est donc pas libre de remonter à tel ou tel concile de Tolède pour en exhumer je ne sais quelle unité métropolitaine de la liturgie, quand l'unité patriarcale est devenue tout à la fois un fait et un droit dans l'Occident depuis tant de siècles. Il serait superflu de discuter ici ce qui vient de se passer à Carcassonne: je me bornerai à dire en passant que si, pour établir le règne du Bréviaire de Toulouse dans ce diocèse, il devient nécessaire de supprimer, ne fût-ce que dans une seule église, l'usage des livres de la Liturgie romaine, la mesure est nulle, par défaut de droit, quant à cette église. Maintenant, si on se rappelle en combien de milliers d'églises il fallut, au siècle dernier et en celui-ci, abolir la Liturgie romaine pour faire place aux nouveaux livres, on a plus de peine encore à croire que Rome puisse reconnaître les titres vénérables du rite ambrosien ou du rite mozarabe, dans les productions modernes qui sont venues détrôner, après neuf siècles, la prière de saint Grégoire. Mais encore une fois, la question n'est pas là; le bref de Sa Sainteté à Monseigneur l'archevêque de Reims suffit parfaitement aux nécessités présentes, et Pierre n'aura pas parlé en vain par la bouche de Grégoire.
§ II
Passant maintenant à la seconde partie de ma Défense, je dirai que, du moment où il est reconnu par tout le monde que l'unité dans la liturgie est un principe incontestable, et que les règlements ecclésiastiques la réclament aujourd'hui comme dans le passé, il me sera facile de démontrer que si, dans l'application de cette doctrine aux
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faits, je me suis trouvé dans le cas de raconter des choses pénibles, cet inconvénient, totalement inévitable, ne peut m'être imputé comme un grief.
Or, ces faits sont que, dans le XVIII° siècle, l'unité liturgique a été brisée; qu'elle l'a été arbitrairement et sans ménagement pour l'autorité du Saint-Siège et pour les anciennes traditions de la prière. Il suffit, pour en demeurer entièrement convaincu, de prendre d'une main le Bréviaire et le Missel parisiens des archevêques François de Harlay et Antoine de Noailles, et de l'autre, ceux de Charles de Vintimille, pour voir que ce sont des livres totalement différents. Les livres des deux premiers archevêques, malgré les modifications qu'ils ont subies, sont encore, dans l'ensemble et dans la plupart des détails, conformes aux livres de Jean-François de Gondy, lesquels portent en tête ces mots : Breviarium ou Missale Parisiense, ad formam sacrosancti concilii Tridentini; ce qui veut dire qu'ils sont romains. Les seconds ne ressemblent qu'à eux-mêmes et ont été évidemment rédigés par de simples particuliers, d'après tel système de composition préconçu, et abstraction faite de l'élément traditionnel dans la plus grande partie de leur teneur. L'unité liturgique qui existait antérieurement à la rédaction de ces livres, a donc cessé d'exister par le fait de leur promulgation, et surtout de leur extension à un si grand nombre de diocèses. Qui pourrait nier cette conclusion ? Et aussi qui pourrait interdire à un auteur catholique qui veut traiter de la liturgie, de relever un fait si important, sans la connaissance duquel cette science devient un vrai dédale par l'impossibilité où l'on se trouve de faire cadrer les explications des saints Pères, des mystiques, des liturgistes et des canonistes, sur les formules et les rites, avec la réalité de la plupart des formules et des rites aujourd'hui en usage, par le fait de ce changement inouï dans les fastes de l'Église ?
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Je dis inouï dans les fastes de l'Eglise; car lorsqu'au VIII° siècle, la Liturgie romaine fut substituée en France à la liturgie gallicane, la perte que faisaient nos églises de leurs anciennes coutumes était compensée abondamment par la richesse et l'autorité des traditions romaines. Traditions pour traditions, c'était un échange auquel l'Église de France avait plus à gagner qu'à perdre; sans parler du grand bien de l'unité dans la forme religieuse et de la parfaite sécurité qui en résulte pour le dépôt de la foi; double conséquence de l'introduction de la Liturgie romaine, qui consola promptement nos pères de la suppression des livres gallicans.
Une fois admise la nécessité de rapporter, dans un ouvrage sur la science liturgique, le fait d'un bouleversement des notions sur la matière, à partir du XVIII° siècle; je ne devais pas sans doute me borner à jeter en avant ce fait, sans garanties, sans explications. La science ecclésiastique ne procède point ainsi en aveugle. Elle pèse les faits et leurs conséquences; elle éclaire les obscurités, et, comme elle est la science des choses de Dieu et de l'Église, elle procède avec franchise et sans acception de personnes. D'où il suit que, dans mon plan, je devais un récit fidèle des motifs et des incidents de la moderne réforme de la liturgie en France. Maintenant, que je me sois trouvé dans la nécessité de dire que les hommes d'un certain parti qui n'est pas celui de la foi catholique, ont eu de l'influence dans l'œuvre de cette innovation, comme promoteurs, comme rédacteurs même ; cela s'ensuit de ce que je viens d'établir tout à l'heure, à la condition, bien entendu, que je ne produise que des faits véritables et avérés. Soutenir le contraire, ce serait vouloir bâillonner l'histoire, et cela n'est plus possible aujourd'hui; quant à la fidélité des récits, je ne les débite pas dans l'ombre; j'écris pour le public : il n'est personne qui n'ait le droit de me dire, s'il y a lieu : vous en avez menti.
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Ici, je le sens bien, Monseigneur, je me trouve en face de l'accusation que vous m'avez intentée, de malveillance et de calomnie contre l'Église de France ; accusation grave, humiliante, fâcheuse, mais uniquement toutefois dans l'hypothèse qu'elle soit fondée. Je pourrais assurément demander tout d'abord si ce système de dénigrement et de calomnie contre l'Église de France est supposable; quel genre d'intérêt je pourrais avoir à déverser le mépris sur une portion de la catholicité au sein de laquelle je suis né et j'ai été initié au sacerdoce : car, sachez-le bien, Monseigneur, je suis Français tout aussi bien que vous, et non pas un religieux à peine arrivé en France (1). Je suis tout aussi jaloux qu'un autre de nos gloires nationales; aucun engagement politique, aucun antécédent ne m'obligent à renier le moindre de ces honorables souvenirs, qui nous rendent chère la commune patrie. Comment donc aurais-je pu avoir la pensée de flétrir l'Église de France ?
Il est vrai, j'en conviens, que, si en ma qualité de Français, je suis tout aussi zélé qu'un autre pour l'honneur de ma nation, en revanche, comme catholique, je fais profession de n'avoir d'autre patrie que Rome. Et pourquoi cela ? Parce que Rome est la seule localité à laquelle soient attachées les destinées de l'Église et par là même de la révélation chrétienne; parce que je ne crois pas pouvoir adhérer d'une manière inviolable, en matière de christianisme, à un autre centre qu'à celui qui, établi par Jésus-Christ, possède l'infaillibilité de la doctrine et la plénitude de la juridiction. L'Église de France aurait-elle reçu du Siège Apostolique comme les églises d'Alexandrie et d'Antioche, une participation solennelle de la prérogative romaine ? Non que je sache.
Si donc cette sublime distinction n'a cependant pas empêché ces deux grands sièges de s'écrouler dans l'hérésie,
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comment oserais-je embrasser d'une manière expresse la solidarité de tout ce qui se ferait dans le sein de l'Église de France ? Je n'adhérerai donc aux actes ecclésiastiques qui ont lieu dans ma patrie, qu'autant qu'ils seront en harmonie avec la direction donnée par le Siège Apostolique ; je redouterai les conséquences de ces actes, dans la proportion de ce que cette harmonie me semblera moins visible; je m'en défierais tout à fait, si je voyais évidemment Rome d'un côté et la France de l'autre. Encore une fois, je ne comprends pas l'Église autrement, et si mon langage manque de courtoisie, je le regrette; mais je parle en France, comme je parlerais en Espagne, au Mexique, aux États-Unis, en un mot partout où les vraies notions de la foi et de la discipline existent par le fait, il est vrai, mais non en vertu d'une promesse divine.
Je vous avoue, Monseigneur, que j'ai lu avec peine certains endroits de votre brochure, dans lesquels vous avez cru pouvoir dire que l’ Église de France fut toujours, après l'Église romaine, la plus ferme colonne de l’Église de Jésus-Christ (1) ; qu'aucune autre église, après celle de Rome, ne peut se glorifier d'avoir été protégée d'une manière plus éclatante (2). Ces sortes de rapprochements, dont l'intention, certainement, n'a rien de mauvais, me semblent peu conformes au respect que nous devons porter à cette Église, Mère et Maîtresse, dont la solidité appuyée sur la parole de Jésus-Christ ne saurait convenablement être mise en parallèle avec la fidélité plus ou moins constante de toute autre église particulière. Les dons de la miséricorde divine, soit qu'ils s'appliquent aux particuliers, soit qu'ils aient pour but les nations, semblent bien plutôt l'objet d'une humble et discrète reconnaissance qu'un sujet de se glorifier, surtout en