Institutions liturgiques (page 140)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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présence d'une œuvre aussi divinement imposante que la permanence du Siège Apostolique, dans l'infaillible enseignement de la foi, pour le salut de tout le troupeau de Jésus-Christ.

Pour moi, je crois dans ma simplicité que l'humilité et le silence sur les grâces reçues, disposent davantage le ciel à nous en continuer l'aumône, et quand j'entends des catholiques français, prêtres ou laïques, parler de manière à faire croire qu'il y aurait dans l'Église de France quelque garantie de plus que dans toute autre église, pour la conservation de la foi et de l'unité, je m inquiète et même je ne comprends pas.

Au reste, cette prétention du mérite d'une église particulière au-dessus des autres n'est pas ancienne. Elle a été inconnue à l'antiquité. Longtemps on a dit les églises d'Asie, les églises d'Afrique, les églises des Gaules, etc. ; c'est presque constamment le langage des Pères. Le génie catholique veillait à écarter tout ce qui tendait à nationaliser l'Église dans le sens même le plus inoffensif. Le moyen âge n'eut point d'autre manière de sentir sur ce point ; la France alors donnait des évêques à l'Allemagne, à l'Angleterre, à l'Italie, qui lui en rendaient à leur tour; tant était étroite l'union des provinces de la catholicité, sous le Chef suprême dont l'autorité était alors reconnue de tous, en toutes choses et dans son entier.

Plus tard, les souverainetés modernes se sont constituées, la politique a isolé les nations, et pendant que les frontières se tranchaient de plus en plus, les soi-disant libertés nationales sont venues donner à chaque église une allure plus locale. L'orgueil de pays s'est mis de la partie, et c'est alors que l'on a vu l'Église de France, non contente de formuler ses doctrines positives sur la nature et les applications de la constitution de l'Église et sur les prérogatives du Chef suprême, en venir jusqu'à se créer à elle-même une pratique de la morale chrétienne,

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regardant comme en pitié le soi-disant relâchement par le moyen duquel les Alphonse de Liguori, les Léonard de Port-Maurice, les Paul de la Croix, trouvaient le secret de guérir les plaies du péché dans les autres, en s'élevant eux-mêmes au sommet de cette sainteté qui commande aux éléments, et est un des caractères essentiels de l'Église catholique.

Oui, certes, Monseigneur, vous avez bien raison de dire à la gloire de notre Église, que la foi fut apportée dans les Gaules dès les temps apostoliques ; que le sang des martyrs y coula abondamment ; mais je n'oserais pas répéter avec vous ce que vous ajoutez : « Dans quel lieu du monde la doctrine évangélique s'est-elle conservée constamment plus pure, et l'hérésie a-t-elle été plus fortement repoussée (1) ? »

Laissons de côté l'hérétique Vigilance pour un moment, si vous voulez ; ne parlons ni des  terribles convulsions qui signalèrent chez nous le treizième siècle, à  l'époque de l'hérésie des Albigeois, des Vaudois, etc. ; ne remontons pas plus haut que le seizième  siècle, et confessons que si l'Allemagne donna  alors Luther au monde,  la France eut à son tour le malheur de donner naissance à Calvin; que l'hérésie sacramentaire  parvint à s'établir dans notre patrie sur un pied formidable, ainsi que l'attestent ses affreux ravages, et aussi les  larges privilèges qui lui furent accordés par l'Édit de Nantes. Assurément, il y avait alors, en Europe, des royaumes, des états, au sein  desquels la doctrine évangélique se conservait plus pure, et où l’hérésie était plus fortement repoussée.

Bientôt j'aurai à parler du jansénisme, cette lèpre qui nous a travaillés si longtemps ; mais passons plus loin. N'est-ce pas la France qui est apparue comme la citadelle du philosophisme,  au  siècle  dernier ? N'est-ce  pas au

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milieu d'elle que s'est dressée l'Encyclopédie, comme une Babel superbe? Notre langue n'est-elle pas allée porter par le monde entier les écrits infâmes de Voltaire et des autres? S'est-il remué quelque doctrine perverse, dans un coin quelconque de l'Europe, que nos efforts directs, ou notre coopération, n'y aient paru avec évidence? Certes, les affreux malheurs qui ont pesé si longtemps sur la France, et qui, peut-être, la menacent encore, sont loin de prouver que notre nation ait fait toujours des magnifiques dons de Dieu un aussi bel usage qu'on voudrait bien nous le dire.

Dans aucun lieu du monde, la doctrine évangélique ne s'est conservée plus pure et l'hérésie n'a été plus fortement repoussée ! Et quand je l'accorderais, malgré l'histoire, est-il possible de se flatter à ce point, lorsque, non plus simplement l'hérésie, mais le scepticisme, mais le panthéisme, mais l'impiété disputent le terrain de toutes parts à la vraie foi ; lorsque les mandements de nos évêques ne cessent de signaler les progrès de l'indifférence et des doctrines funestes ?

L'Église de France n'est donc plus aujourd'hui ce qu'elle a été aux temps anciens; ce serait une illusion et une contradiction que de le soutenir aujourd'hui. Maintenant comment l'or s'est-il obscurci ? Comment les efforts du clergé sont-ils devenus stériles ? Comment l'héritage du Seigneur a-t-il dépéri entre nos mains ? Il est permis, sans doute, de s'interroger sur ce terrible mystère, de rechercher les causes de cet humiliant châtiment, d'étudier le passé pour voir s'il ne renfermerait pas le secret des remèdes du présent. Pour moi, j’ai cru comme bien d'autres, que nous n'étions pas tombés tout d'un coup, mais insensiblement, dans ce malheureux état ; que cette désolante défection, d'une part, cette triste stérilité de l'autre, accusaient dans le passé quelque grande faute. Comme bien d'autres, je l'ai cherchée et j'ai cru la trouver

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dans la prépondérance fatale de certaines doctrines d'isolement, qui n'ont que trop prévalu chez nous depuis deux siècles, et dont la liturgie a été l'un des points principaux duplication.

Mais, ô Eglise de France ! je n'ai point eu la pensée, Dieu le sait, de vous humilier dans votre détresse. Mon livre est là pour attester avec quel amour  j'ai  enregistré les noms et les services de ceux de vos pasteurs dont la fidélité a été sans tache, comme les cardinaux de Bissy et de Tencin,  les archevêques Fénelon,  Languet,  Saint-Albin, de Beaumont, de Juigné, etc. ; les  évêques  Belzunce, de Fumel, la Parisière, de Froullay, de la Mothe-d'Orléans, etc. Pour quiconque a lu mon livre, rien n'est plus évident que le témoignage que j'ai rendu à la sainteté des Vincent de Paul, des Olier, des Éveillon, des Gourdan, etc., à la science des  l'Aubespine,  des Hugues Ménard, des du Saussay, des Théophile  Raynaud, des Morin, des Sirmond, des Fronteau, des Guyet, des Thomassin, des Mabillon, des Ruinart, des Honoré de Sainte-Marie, des  Renaudot, des Lebrun, des Grancolas, des Martène, etc. J'ose dire que mon livre est un monument, si humble qu'il soit, à la gloire de tant de grands hommes. Il est vrai, ô Église de  France ! que j'ai donné à entendre que vous  n'êtes ni Mère, ni Maîtresse, mais fille et sujette de l'Église romaine ; que vous n'avez de vie et de lumière qu'autant que  vous la puisez  à cette source unique établie de Dieu ; que des périls vous ont environnée, et que vous avez été blessée dans les combats qui vous furent livrés par des ennemis intérieurs  et extérieurs, mais avec quelle joie aussi j'ai entonné, dans les dernières pages  de ce  livre calomnié, le cantique de votre résurrection, et redit ces coups merveilleux de la main du Très-Haut, par lesquels vous avez été ramenée des portes de la mort, et le progrès de cette convalescence qui fera place bientôt à la vigueur des anciens jours, alors

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que vous n'aviez qu'une prière avec l'Église romaine, et que les traditions de sa discipline vous assuraient le triomphe contre tous vos ennemis ! Oui, je l'avoue, je me suis souvenu de cette parole de l'apôtre : Qu'il n'y a en Jésus-Christ ni scythe, ni barbare (1), et je l'ai comprise dans ce sens qu'il n'y a dans l'Église ni Français, ni Allemands, ni Chinois, ni Péruviens ; mais seulement des hommes initiés sans distinction de races, ni de frontières, à la lumière d'une même Foi, à la sanctification des mêmes Sacrements. J'ai pensé, et je pense encore, que si un plus grand honneur devait être attribué à quelqu'une des provinces de la catholicité, ce devrait être uniquement en proportion de sa fécondité à produire des enfants de Dieu, de vrais fidèles, et j'ai vu, ô Église de France ! que, depuis deux siècles, votre sein a cessé d'être aussi fécond, le lait de vos mamelles aussi abondant, la famille qui autrefois se pressait autour de vous aussi nombreuse. Dieu sait d'ailleurs les vœux que je lui adresse pour le retour de votre ancienne gloire ; il sait que mon cœur, s'il a ressenti vos humiliations, n'a point été assez avili pour se complaire à les révéler, et malgré tout ce qu'on a dit, j'ose affirmer que ma plume n'a point fait défaut aux sentiments de mon cœur.

Quelques personnes, en ce siècle, ont fait la remarque que le cœur des catholiques français était devenu plus tendre pour Rome ; que cette Mère commune, qui naguère était pour eux simplement l'objet d'une vénération plus ou moins froide, devenait de jour en jour le centre de plus vives affections ; que les pèlerinages vers cette Cité sainte se multipliaient dans une progression qui nous reportera bientôt aux jours les plus fervents du moyen âge ; que l'amour toujours croissant des fidèles pour le Siège Apostolique s'épanchait sans cesse par les cent bouches

(1) Coloss., III, 11.

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de la presse, en protestations, en hommages, en vœux, en désirs plus chaleureux les  uns que les autres. Oui, certes, il en est ainsi, et c'est là le grand fait religieux qui s'accomplit aujourd'hui en France; mais, qu'est-ce à dire ? sinon que dans la détresse où se trouve la foi dans notre patrie, nous recourons au foyer de la lumière et de la vie, pour obéir à l'instinct même de la conservation. Ne nous y trompons pas :  si de nobles et  incessantes conquêtes promettent à notre  sainte foi des triomphes pour une époque plus ou moins éloignée, si le mérite des œuvres de l'apostolat auxquelles tant de catholiques français ont trouvé l'admirable secret de concourir, si les vœux incessants qui  montent vers  le Cœur miséricordieux de la Vierge Immaculée doivent, comme il n'en faut pas douter, abréger les jours de l'humiliation  et de l'épreuve ; il n'est pas du tout démontré que cette épreuve et cette humiliation soient encore arrivées au terme que la justice divine a fixé. Hâtons-nous donc de chercher la seule vraie sécurité à l'ombre de la Chaire Apostolique ; aspirons la vie qui nous échappe de toutes parts, en nous rapprochant plus encore  de ce  centre  unique où  elle est immortelle, et renions avec franchise toutes autres maximes, tous autres usages que ceux qui s'accordent avec la pleine et parfaite obéissance dans laquelle nous devons précéder les autres églises, nous Français initiés à la foi par les pontifes romains, dès les premiers siècles, et tout récemment rappelés de la mort à la vie par leur toute-puissante sollicitude.

Aussi, je vous l'avoue, Monseigneur, ai-je regardé comme un des plus graves inconvénients de la position que vous avez prise en attaquant mon livre, la nécessité invincible dans laquelle vous vous êtes trouvé d'essayer, encore une fois, la justification des actes de la trop fameuse Assemblée de 1682. En ce moment encore, les feuilles publiques dévouées au monopole universitaire, ces mêmes

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feuilles saturées chaque jour d'impiété et d'immoralité, ces feuilles qui ont eu l'audace de souiller de leurs éloges la brochure que vous avez cru devoir diriger contre moi, réclament en faveur de ce qu'on nomme la Religion de Bossuet ; elles se plaignent avec menaces de ce que le clergé a cessé d'attacher son affection aux maximes et aux libertés nationales de notre église. Pourquoi faut-il que vous hésitiez encore à flétrir cet odieux manifeste des quatre articles, dont vous avouez pourtant qu'il fournit dans la suite des armes et des prétextes aux ennemis de la Foi (1)?

Cette fameuse Déclaration, vous l'appelez malheureuse; car, dites-vous, Monseigneur, elle refroidit l'affection de l'Église romaine pour l'Eglise de France. — Oh! dites plutôt qu'elle refroidit l'affection de l'Église de France pour l'Eglise romaine, qu'elle nous mit sous le joug de la puissance séculière dans les choses spirituelles; qu'elle éleva de notre côté vers Rome, un mur de séparation en deçà duquel l'hérésie janséniste et le philosophisme nous décimèrent cruellement ; qu'elle donna un corps et une consistance légale et positive aux doctrines d'insubordination, desquelles sont sortis le presbytérianisme et le laïcisme, qui se produisirent enfin à l'état d'institution, dans la Constitution civile du Clergé; qu'elle a été le protocole obligé de toutes les révolutions postérieures contre la puissance du Saint-Siège dans les divers états, ayant été colportée par Pereira en Portugal, par Febronius en Allemagne, par Ricci en Toscane, par les prélats adulateurs de Napoléon dans toute la France, et le royaume d'Italie, en 1811, Vous le savez mieux que personne, Monseigneur; car ce fut après qu'on eût scellé les portes de votre cachot, que le Chapitre métropolitain de Paris, ouvrant la scène par un acte trop fameux, dans lequel il

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désavouait aussi hautement votre noble courage que témérairement il insultait au Pontife prisonnier, on vit paraître sur le Moniteur l'ignoble suite de ces Adresses à l'empereur qui, pour être rédigées dans le but de canoniser à jamais la Déclaration de 1682, n'en sont pas moins demeurées un des plus grands scandales de cette

époque.

Déclaration malheureuse ; car elle refroidit l'affection de l’Église romaine pour l'Eglise de France ! — Non, Monseigneur ; appelons-la plutôt malheureuse, parce qu'elle exposa le dépôt sacré de la foi au danger des nouveautés profanes. En effet, sans parler  de l'autorité des insignes théologiens qui ont déclaré certaines en matière de foi, et approchantes de la foi, les propositions contredites par cette Déclaration, nous apprenons de Benoît XIV que le Saint-Siège, malgré  son attention à s'abstenir de toute note de  censure  contre les quatre articles, a sérieusement songé à condamner la Défense de la Déclaration par Bossuet, ouvrage qui ne renferme que la pure doctrine de 1682, et qu'on n'a sursis à cette flétrissure que par la crainte d'exciter de  nouveaux troubles (1). Bien plus, la  sacrée Pénitencerie  romaine,  ce  tribunal d'une si haute autorité, n'a-t-il pas déclaré dans une décision connue de tout le monde  qu'un prêtre qui  adhère encore à la doctrine de la Déclaration, après les solennels avertissements que le  Saint-Siège a donnés du déplaisir que  lui  cause cette coupable entreprise, ne  peut recevoir  l'absolution  qu'autant qu'il  serait  dans la bonne foi (2).

Déclaration malheureuse ;  car elle refroidit l'affection de l’Église romaine  pour l'Église de France.

(1)  Epist. pro Card. Henrico Norisio ad supremum Hispaniae Inquisitorem. Inter opuscula Benedicti XIV, page 117.

(2)  Décision du 27 septembre  1820, citée entre autres dans la Théologie de Monseigneur l'évêque du Mans.

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— Non, l'affection de cette Mère tendre ne s'est point refroidie à l'égard de l'Église de France : autrement, qui a donc retenu les foudres aux mains du pieux Pontife Innocent XI ? Qui a donc inspiré tant d'égards à Alexandre VIII, lorsque, sur son lit de mort, il publiait la bulle contre les actes de la célèbre Assemblée ? Qui a donc inspiré à Clément XI des paroles si pleines de charité dans son admirable bref aux évêques de l'Assemblée de 1705 ? Qui a donc fait supporter aux Pontifes romains, durant tout le xvin0 siècle, des évêques comme le cardinal de Noailles, Caylus d'Auxerre, Colbert de Montpellier, François de Lorraine de Bayeux, Soanen de Senez, Bossuet de Troyes, Coislin de Metz, Montazet de Lyon, Loménie de Toulouse, etc. ? Qui a donc inspiré cette affection si tendre, ces encouragements si paternels, ces soins si charitables de Pie VI, envers nos prélats et nos prêtres fidèles, quand le jour de la confession fut arrivé? Et cette condescendance inouïe de l'angélique Pie VII, pour sauver au moins les débris de l'Eglise de France, plus mutilée encore par le schisme que par la persécution, d'où provenait-elle sinon de ce fonds inépuisable d'amour que Dieu a placé au cœur des mères, et qui se retrouve agrandi et purifié au cœur de cette Église Maîtresse, mais qui estime plus cher encore le nom de Mère des autres églises. Oh! qu'il est donc bien plus juste de dire : Déclaration malheureuse ; car elle refroidit l'affection de l'Église de France pour l'Eglise romaine!

Je vous ai suivi sur ce terrain, Monseigneur, parce que vous avez voulu vous y placer, et je le répète, c'était une des nécessités de la situation que vous avez choisie. Permettez encore que je réclame avec la même simplicité sur ce que vous dites plus loin que « l'Assemblée fut guidée  dans ce qu'elle fit par son attachement à la foi, et par son désir de conserver inviolable l'autorité du Saint-Siège. » Et qui sera donc arbitre entre l'Assemblée et

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le Saint-Siège, si ce dernier juge que la Déclaration est si peu un monument d'attachement à la foi, de la part de ceux qui l'ont rédigée, qu'il la casse, l'irrite, l'annule, en fait l'objet d'une solennelle protestation devant Dieu (1) ? A ce compte, il faudrait donc dire aussi que le Vénérable Innocent XI, ce Pontife dont le procès de béatification est ouvert, s'y est mépris aussi bien que moi, lorsqu'il appréciait avec tant de sévérité la conduite des prélats de 1682, dans cette lettre si apostolique où il leur disait :

« Vous avez craint, là où il n'y avait pas sujet de craindre. Une seule chose était à craindre pour vous ; c'était qu'on pût avec raison vous accuser, devant Dieu et devant les hommes, d'avoir manqué à votre rang, à votre honneur, à la dette de votre devoir pastoral. Il fallait avoir en mémoire les exemples de constance et de force épiscopales que ces anciens et très saints évêques, imités par beaucoup d'autres, en chaque siècle, ont, en semblable circonstance, donnés pour votre instruction............ Qui d'entre vous a osé plaider devant le Roi une cause si grave, si juste et si sacrée ? Cependant vos prédécesseurs, dans un péril semblable, la défendirent plus d'une fois, cette cause, avec liberté, auprès des anciens Rois de France, et même auprès de celui-ci, et ils  se retirèrent victorieux de la présence du Roi, rapportant de la part de ce Roi très équitable la récompense du devoir  pastoral vigoureusement  accompli. Qui d'entre vous est descendu dans l'arène pour s'opposer comme un mur en faveur de la maison d'Israël ? Qui a seulement prononcé un mot qui rappelât le souvenir de l'antique liberté ? Cependant, ils ont crié, eux, les gens du Roi, et dans une mauvaise cause, pour le droit royal ; tandis  que vous, quand il s'est agi de la

(1) Voyez la bulle Inter multiplices d'Alexandre VIII.

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meilleure des causes, de l'honneur du Christ, vous avez gardé le silence (1) ! »

Pour en finir sur cette matière, je crois nécessaire de rappeler ici les dernières paroles de la lettre par laquelle les prélats de l'Assemblée adressaient à leurs collègues la fameuse Déclaration. Il est salutaire de considérer de temps en temps certains faits et d'en peser la portée : autrement, on court le risque de les oublier... Donc, les prélats disaient : « A l'exemple des Pères du premier concile de Constantinople, écrivant aux évêques du synode de Rome, pour leur faire passer les actes de ce concile, nous prions votre fraternité et votre piété, Révérendissimes Évêques, de se féliciter avec nous des mesures au moyen desquelles se conservera à jamais intacte la paix de l'Eglise gallicane; en sorte que n'ayant qu'un même sentiment avec nous, vous fassiez efficacement recevoir, chacun dans vos églises, et aussi dans les universités et écoles soumises à votre charge pastorale, la doctrine que nous avons cru, d'un commun accord, devoir publier, en sorte que rien de contraire à cette doctrine ne soit enseigné. De là il adviendra que de même que,

(1) Timuistis ergo ubi non erat timor. Id unum timendum vobis erat, ne apud Deum, hominesque redargui jure possetis, loco atque honori vestro, et pastoralis officii debito defuisse. Memoria vobis repetenda erat quae antiqui illi sanctissimi Praesules, quos quam plurimi postea qualibet œtate sunt imitati,  episcopalis constantia: et  fortitudinis exempla, in hujusmodi casibus, ad vestram eruditionem ediderunt..... Ecquis vestrum tam gravem, tam justam causam, tam sacrosanctam oravit apud Regera ? Cum tamen praedecessores vestri eam in simili periculo constitutam non semel apud superiores Gallite Reges, imo apud hune ipsum libera voce defenderint, victoresque a regio conspectu discesserint, relatis etiam ab œquissimo Rege praemiis pastoralis officii strenue impleti? Quis vestrum in arenam descendit, ut opponeret murum pro domo Israël ? Quis vel unam vocem emisit memorem pristinae libertatis? Clamaverunt interim sicut scribitis, et quidem in mala causa, pro regio jure, clamaverunt Regis administri; cum vos in optima, pro Christi honore, sileretis. Bref du 11 avril 1682.

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par le consentement des Pères du synode de  Rome, le concile de Constantinople est devenu universel et œcuménique, ainsi, par  notre  commun  sentiment, notre Assemblée deviendra le concile national du  royaume entier ; et les articles de doctrine que nous Vous envoyons, seront les canons de l'Église gallicane, vénérables aux fidèles et immortels à jamais (1). »

Voilà, Monseigneur, dans ce passage bien authentique d'une Lettre synodale rédigée par Bossuet, voilà l'intention  finale  de  l'Assemblée de 1682. Constituer  pour l'Église de France une doctrine nationale que les évêques maintiendront, à l'exclusion de toute autre qui lui serait contraire;  une doctrine impérissable, qui  s'enseignera dans les églises, aussi bien que dans les universités, et qui sera proposée à  la vénération des fidèles. Or, comme les sociétés vivent par les doctrines,  et que les doctrines se produisent dans les institutions, nous avons dans la  Déclaration la raison  première  d'un nombre considérable  d'actes  ecclésiastiques depuis 1682, mais surtout de ce grand fait de la suppression de la Liturgie romaine, et de son remplacement par  de  nouvelles liturgies purement nationales. C'est pour cela, Monseigneur,

(1) Rogamus  porro  fraternitatem pietatemque vestram, reverendissimi praesules, ut quondam  Concilii  Constantinopolitani primi  patres rogabant Romanae synodi  episcopos, ad quos synodalia sua gesta mittebant;  ut  de iis, quœ  ad  Ecclesiae Gallicanea perpetuo sartam tectam conservandam  pacem explicuimus, nobis congratulemini ; et idem nobiscum sentientes, eam, quam communi consilio divulgandam esse censuimus, doctrinam in vestris singuli ecclesiis,  atque etiam universitatibus et scholis vestrae pastorali curae commissis, aut apud vestras diœceses constitutis, ita procuretis admitti, ut  nihil unquam ipsi contrarium doceatur. Sic eveniet ut quemadmodum, Romana; synodi patrum consensione, Constantinopolitana universalis et œcumenica synodus effecta est, ita et communi  nostrum omnium sententia noster Consessus fiat Nationale totius regni Concilium; et quos ad vos mittimus doctrinae nostrœ articuli, fidelibus venerandi et nunquam intermorituri Ecclesiae Gallicans canones evadant. Œuvres de Bossuet, tome VII, page 255.

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que, dans la défense de celles-ci, vous êtes contraint de faire entrer l'apologie de la célèbre Assemblée ; comme moi-même, pour établir les causes d'une si grande révolution, j'ai dû remonter jusqu'à ce fait qui me semble avoir eu la haute influence dans tout ce qui s'est accompli depuis. Mais j'en ai assez dit sur cette partie du vaste réquisitoire que vous avez dirigé contre mon livre : je passe à des accusations d'une nature plus sérieuse.

Vous m'accusez, Monseigneur, d'avoir voulu faire peser sur l'Église de France la note d'hérésie, et de toutes parts cette assertion se répète sur votre parole. Examinons ensemble la vérité du fait.

D'abord, quand j'aurais eu la maladresse de tomber dans une erreur historique aussi grave, ce serait un malheur pour moi, sans doute; mais, grâce à Dieu, l'orthodoxie proprement dite de mon livre n'en souffrirait aucune atteinte. La conservation de la foi en France, à telle ou telle époque, n'est qu'un fait, et non un droit. L'Église de Rome est la seule dont la foi repose sur les promesses, et j'entends souvent la voix de nos évêques dans leurs mandements, de nos prêtres dans leurs prédications, rappeler aux fidèles que le don précieux de la Foi peut être enlevé à une nation et transféré à une autre. Si donc, à aucune époque, cette semence précieuse n'a été arrachée de notre sol, bien que depuis longtemps elle n'y développe plus sa fécondité première, l'historien doit raconter les causes de cette stérilité partielle, et faire ressortir, avec actions de grâces, les prodiges de la miséricorde divine à laquelle, dit le prophète, nous devons de n'avoir pas été consumés (1). C'est ce que j'ai voulu faire.

Cela posé, j'en viens au fait. Or, vos raisons, Monseigneur, pour prouver que j'ai  accusé d'hérésie l'Église : de France, sont au  nombre de trois :  1° Un syllogisme :

(1) Jerem. Thren., III, 22.

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plus ou moins rigoureux que j'aurais dirigé contre la foi de l'Église de France; 2° la création d'une nouvelle hérésie dite antiliturgique, que j'ai fabriquée tout exprès pour l'adapter à l'Église de France; 3° deux propositions hérétiques que j'ai prétendu relever dans le Bréviaire de Paris, et qui ne s'y trouvent pas. Vous voyez, Monseigneur, que je ne dissimule pas vos accusations : discutons-les, s'il vous plaît, en commençant par le fameux syllogisme.

I. Vous dites donc, Monseigneur : « L'accusation d'hérésie intentée par Dom Guéranger contre  l'Eglise de  France, comme je  l'ai dit, est expresse; rien n'y manque; il la prouve par un argument en forme. Voici la majeure : Le jansénisme est pour jamais inauguré au dictionnaire des hérésies. (Tome II, préface, page X). Nous sommes bien loin de le contester. Écoutez la mineure :  Le jansénisme a été le protestantisme  de notre pays, le seul qui  ait  su se faire accepter. (Ibid., page IX.) Cela est-il clair? Il ne faut pas être fort habile pour tirer la conclusion. L'Église de France est donc hérétique, puisqu'elle a accepté une hérésie, celle de Jansénius (1).  »

Voilà, j'en conviens, un syllogisme assez brutal et dont l'auteur  a eu évidemment  en  vue d'accuser  d'hérésie l'Église de France. Mais, Monseigneur, qui l'a fabriqué, ce syllogisme? Est-ce vous ou moi? Quant à moi, je le renie, pour deux raisons : la première, parce qu'il n'est pas plus dans mon livre que dans ma tête; la seconde, parce qu'il n'est pas en forme.

1° Ce syllogisme n'est pas dans mon livre. Non, Monseigneur, il ne suffit pas, dans  une discussion, quand on veut réfuter un adversaire, d'aller prendre çà et là dans son livre des phrases qu'on range ensuite dans un

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rapport arbitraire, pour leur faire dire tout ce qu'on veut. La phrase qui sert de majeure au syllogisme, et celle qui sert de mineure, loin d'être alléguées par moi dans le rapport que la brochure leur attribue, n'appartiennent pas même à une même page. Après avoir pris la majeure à la page X, on a été contraint, pour trouver une mineure, de remonter à la page IX, et quant à la conséquence, où l'a-t-on prise ? Assurément ce n'est pas dans mon livre. La proposition contradictoire y est exprimée si souvent et en tant de manières, qu'il faut ne m'avoir pas lu pour s'imaginer le contraire un seul instant.

Je reprends donc le syllogisme.

MAJEURE. Le jansénisme est pour jamais inauguré au dictionnaire des hérésies.

Oui, j'ai dit cela, et c'est pour moi une profession de foi que de le répéter.

MINEURE. Le jansénisme a été le protestantisme de notre pays, le seul qui ait su se faire accepter.

Oui, encore, j'ai dit cela et je le répète. D'abord, personne n'ignore le rapport des dogmes de Jansénius ] avec ceux de Luther et de Calvin. Quant au fait de la présence du jansénisme en France, pendant un siècle ets plus, il ne peut y avoir à le contester que ceux qui n'auraient pas connaissance des efforts continuels des deux puissances pour l'extirper; efforts stériles, qui n'ont servi qu'à constater plus évidemment la prépondérance qu'avait obtenue, dans notre pays, une secte qui a constamment compté plusieurs représentants avoués dans l'épiscopat, des milliers d'adhérents dans le clergé du second ordre et les corporations religieuses, enfin un nombre proportionné de laïques dévoués ; une secte soutenue avec intrépidité par les diverses Cours de justice du royaume, et principalement par le Parlement de Paris, environnée dans l'opinion publique de cette faveur qui manque rarement de s'attacher à ceux qui  lèvent d'une

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manière quelconque l'étendard de l'indépendance, surtout quand ils ont à leur disposition la triple influence de la puissance matérielle, du mérite littéraire et de la richesse ; une secte enfin qui, dans un  siècle, a produit pour sa défense et sa propagation, environ  deux mille  volumes imprimés  en  langue française,  malgré  la censure,  ou souvent  avec  la  connivence des censeurs  eux-mêmes, sans parler d'un déluge de pamphlets, satires, chansons, et d'un  journal arrivé à sa  soixante-quinzième année, en dépit des mesures et des arrêts de la police. En vérité, si,  après tout cela,  il n'est pas permis de dire que le jansénisme avait pris pied en France, je n'y comprends plus rien. On ne saurait nier assurément que le philosophisme à son tour n'ait réussi à se faire accepter en notre pays, qui peut bien être considéré comme  sa seconde patrie : dira-t-on que les faits par lesquels on le démontre sont  d'une nature différente  de ceux que  je viens de rappeler au sujet du jansénisme?

CONSEQUENCE. L'Église de France est donc hérétique.

Je le répète, cette proposition n'est point dans mon livre, et même le contraire y est en toutes lettres d'un bout à l'autre, puisque je traite partout l'Église de France comme une église catholique. L'auteur de la brochure l'a senti, et aussi  il s'est bien gardé de citer une page en particulier; il donne cette conclusion comme si évidemment incluse dans  les prémisses,  qu'un homme peu habile d'ailleurs l'en peut extraire à volonté. Malheureusement, je crois  qu'il en est tout  autrement, et je  vais prouver que le fameux syllogisme n'est point en forme, précisément par le fait de la malencontreuse conclusion qu'on lui impose.

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