Institutions liturgiques (page 142)
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par nos réformateurs avec tout l'art dont ils sont capables. Suppression affectée de presque tous les endroits de l'Écriture et des Pères qui déposent le plus clairement contre les erreurs nouvelles; substitution adroite de textes qui semblent les favoriser, empruntés des anciens hérétiques, cités de nouveau dans les Hexaples en faveur des propositions condamnées ; altération grossière de l'Écriture et des Pères si indécemment défigurés, qu'à peine peut-on les reconnaître; affectation marquée dans le choix et la fabrique des homélies et des canons, les plus propres à remplir l'esprit des lecteurs des idées nouvelles; langage partout équivoque, mais partout déterminé par le corps de l'ouvrage à un seul sens, c'est-à-dire au sens janséniste ; on n'a négligé aucun des moyens qui conduisent naturellement à l'exécution de ce projet.
« On a beaucoup parlé du bréviaire, dès qu'il a paru; on a écrit pour et contre. Du côté des catholiques, il n'y a eu qu'une voix générale qui proscrivait l'ouvrage, et le condamnait aux ténèbres dont il est sorti. Les représentations si souvent réitérées, les oppositions formées à la réception du bréviaire, sont des preuves qu'il est bien difficile de dissimuler (1). »
En 1772, parurent les Mémoires liturgiques de Bertrand de la Tour, chanoine de Montauban, sur lequel M. Picot s'exprime ainsi : « Élevé au Séminaire Saint-Sulpice à Paris, il en conserva toujours l'esprit. Il était fort attaché au Saint-Siège, et zélé pour le bien de l'Eglise (2). » Dans celui de ces Mémoires qui est intitulé : Entreprise des hérétiques sur la liturgie, on lit ce qui suit: « Enfin, sous M. de Vintimille parut, par les intrigues de l'abbé Couet, le fameux Bréviaire de
(1) Troisième Lettre sur le nouveau Bréviaire de Paris. Page 14.
(2) L'Ami de la Religion, tome XXVI, page 294.
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Paris, enfant chéri du jansénisme, qui, malgré la défense de ce prélat, se répandit partout, et fut vanté avec fureur par tous les jansénistes. Il est étonnant que des évêques catholiques préfèrent à la source pure de Rome, les eaux bourbeuses de l'erreur, et lui fassent le dangereux hommage d'adopter son langage et ses idées. Quelque bon que fût d'ailleurs cet ouvrage, ce qui n'est certainement pas, la tache de son origine devait le faire rejeter : Timeo Danaos et dona ferentes. L'Eglise est-elle assez pauvre pour avoir besoin d'emprunter de ses ennemis? Ce malheureux enfant du jansénisme eut d'abord tous les airs de son père. Il a été depuis modifié; on en a ôté les ESTAMPES SCANDALEUSES qu'on avait mises à la tête, les noms de Coffin, de Santeul, et des autres poètes, qu'on avait mis à la tête des hymnes, et surtout plusieurs passages, de tous côtés répandus, qui favorisaient les nouvelles opinions.
« On avait surpris la bonne foi de M. de Vintimille, dont la doctrine et les intentions furent toujours bonnes. Ce ne fut qu'un cri quand il parut; le bruit en vint enfin à ses oreilles; il ouvrit les yeux et fit faire plusieurs corrections à différentes reprises, ce qui le rendit plus supportable. Mais, tout corrigé qu'il est, il y reste encore des choses bien répréhensibles (1).
Quatre ans après, en 1776, une partie des membres du Chapitre insigne de la métropole de Lyon, ayant formé opposition à l'archevêque Charles de Montazet, janséniste notoire, qui voulait implanter dans cette primatiale des Gaules le Bréviaire parisien de 1706, rédigea un premier mémoire sous ce titre : Motifs de ne pas admettre la nouvelle liturgie de M. l'archevêque de Lyon. On y lisait entre autres choses ces paroles sur le Bréviaire de 1736 :
(1) Entreprises des hérétiques sur la liturgie, page 30.
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« S'il fallait nommer l'auteur du Bréviaire de Paris, on pourrait dire qu'il s'appelle Légion. Combien de mains suspectes se sont réunies pour élever ce fameux monument, et ensuite pour le placer dans le sanctuaire de la capitale ! Comme le veau d'or, il fut formé de tout ce que les rebelles avaient de plus précieux, et, dès qu'il parut, ils poussèrent de grands cris de joie pour célébrer leur idole. Tout concourt donc à faire redouter le prétendu zèle de perfectionner la liturgie. Tout annonce qu'il a été soufflé par l'esprit d'erreur. Peu favorable à la piété qui ne dédaigne pas les prières anciennes, et qui ne se plaint pas de leur simplicité, il tache d'introduire dans l'Office sinon des erreurs palpables, au moins des expressions ambiguës, susceptibles de divers sens, et dont les novateurs ne manqueraient pas d'abuser (1) ».
Il ne s'agit pas de savoir si les auteurs des réclamations que je viens de citer ont obtenu l'insignifiante, ou plutôt l'honorable flétrissure d'un arrêt du Parlement de Paris; moins encore aurait-on droit de s'étonner du petit nombre de ces voix réclamant contre l'innovation, à une époque où chacun sait qu'il n'y avait nulle liberté d'écrire dans un sens contraire aux maximes admises par les Cours de justice; mais que l'on joigne à ces témoignages défavorables à l'origine du bréviaire de 1736, le sentiment et la conduite de deux des plus pieux évêques du XVIII° siècle, Henri de Belzunce à Marseille, et Félix de Fumel à Lodève : le premier, adressant un mandement à son peuple pour l'engager à redoubler de zèle dans le culte de la sainte Vierge et des saints, menacé par de téméraires innovations; le second, à peine monté sur son siège, expulsant, avec vigueur, du sanctuaire, le Bréviaire parisien
(1) Motifs de ne pas admettre la nouvelle liturgie de M. l'archevêque de Lyon, page 60.
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que son prédécesseur y avait introduit. Que Ton se rappelle en même temps l'estime hautement professée pour l'œuvre de 1736, par Scipion de Ricci et son synode, par Grégoire et ses deux conciles de Paris en 1797 et 1801 ; il faut bien qu'il y ait une raison de ces antipathies d'un côté et de ces sympathies de l'autre.
Mais nous avons mieux que tout cela, s'il est possible; c'est le témoignage de la secte elle-même s'applaudissant, en 1765, de voir désormais régner sans obstacle dans l'Église de Paris, ce bréviaire qui, tout mutilé qu'il soit par les cartons, lui semble encore, dans l'état où il est, digne de ses plus chères complaisances. Écoutons ces paroles de triomphe, et méditons-en la portée.
« Parmi les maux dont Dieu a permis dans sa justice que l'Église de France soit affligée depuis le commencement de ce siècle, il est aisé de remarquer quelques traits éclatants de sa miséricorde, au nombre desquels on doit mettre la composition et la publication qui s'est faite du nouveau Bréviaire de Paris. Depuis qu'il est en usage, une heureuse expérience fait sentir que ce bréviaire, par le bon goût qui règne dans toutes ses parties, fournit aux ecclésiastiques chargés du soin des âmes un secours toujours présent, une ressource toujours féconde et assurée, soit pour se nourrir eux-mêmes des vérités chrétiennes, soit pour en nourrir les autres, et que, par sa traduction, il supplée, jusqu'à un certain point, au défaut d'instructions solides, dont la disette ne fait qu'augmenter tous les jours dans les paroisses. Plus on fera réflexion sur les circonstances où cet ouvrage a paru, et sur le caractère du prélat qui en a conçu et exécuté le dessein, plus on demeurera persuadé que, sans une providence toute singulière, jamais un homme tel que M. de Vintimille n'aurait soutenu jusqu'au bout une telle entreprise, malgré les contradictions de la cabale molinienne, et surtout
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des jésuites, auxquels il ne pouvait que céder sur tout le reste (1). »
Il me semble, après tout cela, Monseigneur, que l'on est en droit de conclure, sur l'autorité des témoignages contemporains, ce que les noms seuls de Vigier, Mésenguy et Coffin suffisaient bien à mettre hors de doute, savoir, que les livres de la liturgie parisienne de 1736 ont eu pour rédacteurs des hommes appartenant au jansénisme. Je passe à ma seconde assertion.
2° Il est bien vrai que f ai signalé, dans l'œuvre de ces auteurs, les caractères de l’antiliturgisme qu’ils ont imprimés à tous leurs autres produits. Or, cette seconde assertion, c'est par des faits que je l'ai démontrée. J'ai ] prouvé ce qu'avaient d'ailleurs établi les divers auteurs catholiques cités plus haut, savoir, que la liturgie parisienne de 1736 fut rédigée de manière à bannir un nombre immense de prières traditionnelles, remplacées désormais par des textes de la Bible choisis arbitrairement, et souvent dans un but suspect ; à diminuer les manifestations de la piété catholique à l'égard de la sainte Vierge et des saints ; à restreindre la confiance des peuples aux faits miraculeux ; à comprimer la notion et l'exercice du pouvoir apostolique qui réside dans le Souverain Pontife. Mes preuves ont été nombreuses ; cependant, je suis loin d'avoir cité la moitié de ce que j'aurais pu alléguer. Dans votre brochure, Monseigneur, vous avez cherché à répondre à une partie de mes arguments, qui d'ailleurs ne sont pas seulement les miens, mais ceux des auteurs catholiques qui m'ont précédé dans la carrière. Vous trouverez à la fin de cette lettre, mes réponses en regard de vos objections, et, je le répète encore, je me flatte d'avoir satisfait à tout. Je passe donc à ma troisième assertion.
(1) Nouvelles ecclésiastiques, 20 mars 1765.
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3° Il est complètement faux que j'aie imputé indistinctement aux évêques qui ont eu le malheur de propager les nouveaux livres parisiens, la note quelconque d'hérésie, antiliturgique ou autre. Mon livre est là, Monseigneur ; c'est à lui que j'en appelle, à lui que vous ne pouvez en aucune façon récuser dans cette cause où il s'agit de lui, et où il ne s'agit même que de lui. Citez, je vous en prie, les pages : je m'avouerai tout aussitôt convaincu.— Mais, me direz-vous, du moment que vous prétendez que les livres parisiens sont l'œuvre de la conspiration antiliturgique, n'accusez-vous pas par là même les prélats qui les ont propagés ? — A cela, je réponds qu'il faut faire ici une distinction toute naturelle. Parmi les évêques qui introduisirent ces livres dans leurs églises, les uns étaient appelants de la bulle Unigenitus, ou du moins ne la regardaient pas comme règle de foi; les autres avaient franchement accepté ce jugement de l'Église universelle. Les premiers, hérétiques jansénistes, rebelles à la foi catholique, n'ont rien à perdre quand je les rangerais au nombre des antiliturgistes ; les autres furent inconséquents, je ne crains pas de le dire; mais y aurait-il justice d'interpréter à la rigueur une démarche à laquelle ils étaient entraînés par les idées du temps, dans un pays où la mode exerce un empire si irrésistible, démarche que d'ailleurs tout l'ensemble de leur conduite désavouait hautement ? Non, Monseigneur, il ne serait pas équitable de poursuivre la mémoire de tant de prélats honorables, pas plus qu'il ne serait conforme à la loyauté d'un écrivain catholique de sacrifier, pour des questions de personne, les principes sacrés de l'Église en matière de liturgie.
Je dirai donc avec franchise : ces évêques ont eu un grand tort en rompant le lien liturgique avec Rome, en acceptant de la main des hérétiques ce qu'ils ne voulaient plus recevoir de celle du Vicaire de Jésus-Christ, en préparant par cette démarche des résultats lamentables dans
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un avenir plus ou moins éloigné ; mais nulle raison n'oblige à faire peser sur eux le soupçon d'une préméditation que rien n'atteste. Nous donc, victimes d'un passé désastreux, jugeons les faits et les doctrines; c'est notre droit, c'est notre devoir ; mais gardons-nous de prononcer sans preuves contre les personnes ; laissons à Dieu sa justice et sa miséricorde. Tels sont les principes que j'ai eus sans cesse devant les yeux, en écrivant mon livre, et c'est pour cela, Monseigneur, que je me sens si à l'aise quand je me permets de vous demander la page de ce livre qui contient les calomnies que vous m'imputez. Peut-être aurais-je pu réclamer aussi, moi écrivain catholique, quelque chose de cette bienveillance qui, si elle est un droit pour les morts, ne laisse pas d'en être un aussi pour les vivants.
III. Je passe au troisième argument au moyen duquel vous avez cru, Monseigneur, pouvoir démontrer que j'avais accusé d'hérésie l'Église de France. Ce dernier argument vous paraît même plus fort que les deux autres; vous me permettrez donc de l'examiner avec tout le sérieux que comporte la matière.
« Jusqu'à présent, dites-vous, Monseigneur, Dom Guéranger n'a découvert dans le Bréviaire de Paris que des intentions hérétiques ; il veut maintenant nous y montrer des hérésies (1). »
Comme je n'ai nulle souvenance d'avoir lancé une imputation de ce genre dans l'un ou l'autre de mes deux volumes, je m'étonne tout d'abord de l'aplomb avec lequel ce nouveau délit m'est attribué ; mais bientôt je reprends votre brochure, Monseigneur, et j'y lis :
« Il n'a pu en trouver que deux : ce serait déjà beaucoup trop (2). »
(1) Page 95.
(2) Ibid.
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Je le crois, en effet ; mais, de grâce, en quel coin du bréviaire les ai-je déterrées, ces deux hérésies ?
« Il voit la première dans un canon, la seconde dans la strophe d'une hymne? (1). »
Me voici donc orienté davantage : c'est pourquoi laissant, pour un moment, une digression sur les canons du bréviaire, à laquelle je répondrai bientôt, je passe à l'examen du grief. Il consiste à avoir écrit ces paroles que vous enregistrez, Monseigneur, comme le corps du délit :
« On avait trouvé moyen de placer au mardi de la IVe semaine de Carême quelques paroles du onzième canon du troisième concile de Tolède qui enchérissaient sur la quatre-vingt-septième proposition de Quesnel (2). »
Eh quoi ! Monseigneur, avoir écrit ces lignes, c'est accuser le Bréviaire de Paris de renfermer des hérésies ? Pour moi, je ne le crois pas, et je suis persuadé que vous conviendrez avec moi qu'il n'en est rien, quand vous aurez relu le passage. Est-ce que par hasard j'aurais dit que ce canon enchérissait sur la quatre-vingt-septième HERESIE de Quesnel ? Non : j'ai dit simplement : Sur la quatre-vingt-septième PROPOSITION; ce qui n'est pas la même chose. Vous savez mieux que moi, Monseigneur, que les cent une propositions de Quesnel ne sont pas cent une hérésies; que la plupart même sont condamnées comme simplement fausses, captieuses, malsonnantes, offensives des oreilles pieuses, scandaleuses, pernicieuses, téméraires, injurieuses à l'Eglise et à sa pratique, etc., etc.; en sorte que, dans cette censure in globo, on ne peut appliquer avec certitude la note d'hérésie qu'au petit nombre de celles qui sont identiques à des propositions déjà notées comme telles. Le canon renferme donc, sans aucun doute, une
(1) Page 95.
(2) Institutions liturgiques. Tome II, page 270.
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doctrine digne de censure, puisque dans le fait elle a été censurée par l'Eglise universelle; mais, encore une fois, rien n'oblige à la qualifier d'hérétique, et j'ai eu bien soin de ne le pas faire.
En outre, quand bien même j'aurais dit que le canon en question est identique à la quatre-vingt-septième hérésie de Quesnel, il ne s'ensuivrait pas le moins du monde que j'eusse accusé d'hérésie l'Église de France; car voici, Monseigneur, les paroles que vous ajoutez et qui me justifient complètement:
« Ce canon du concile de Tolède ne se trouve pas dans le bréviaire, et Dom Guéranger nous dit plus tard que, sur les vives réclamations qui avaient été faites, on l'avait retranché; il n'y a donc pas à l'examiner (1).
En effet, Monseigneur, puisque ce canon fut enlevé du bréviaire dès l'an ij36 et remplacé par un autre, suivant l'ordre de Charles de Vintimille qui fit mettre des cartons aux endroits de son bréviaire qui avaient le plus soulevé les catholiques, il suit de là que, lorsque ce bréviaire, dans le cours des années suivantes, jusqu'à nos jours, fut étendu à un si grand nombre d'églises de France, il ne contenait plus le canon, hérétique ou non, qui fait l'objet de la discussion. Je n'ai donc pu en aucune façon accuser l'Église de France d'hérésie, pour le fait de réciter dans l'office divin un canon que mon livre lui-même n'a pas accusé de contenir une hérésie, et qui d'ailleurs n'existe plus au bréviaire. Franchement, Monseigneur, convenez qu'il faut ne pas avoir de grands reproches à faire à un livre pour lui en adresser de si singuliers. Nous voilà donc, j'espère, quittes du canon; passons à la strophe.
Je vais d'abord transcrire vos paroles, Monseigneur, je répondrai plus facilement ensuite.
(1) Page 95.
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« Les jansénistes, dit Dom Guéranger, se délectaient dans cette strophe (1); il est impossible de (la) justifier, si l'on prend les termes dans la rigueur... Dieu seul sait combien de temps elle doit retentir encore dans nos églises; mais qu'il nous soit donné de protester contre une tolérance qui dure malheureusement depuis plus d'un siècle, et de dire en passant un solennel anathème à trois propositions de Quesnel, que Clément XI, et avec lui toute l'Eglise, a proscrites (et que) les quatre vers de la strophe en question... rendent avec tant d'énergie. »
« Voilà une hérésie bien manifeste (2). »
Eh non ! Monseigneur : l'accusation d'hérésie n'est pas le moins du monde manifeste dans ce passage. Quelle que soit la note théologique que méritent les trois propositions prises en elles-mêmes, j'ai eu du moins l'attention de ne leur en appliquer aucune en particulier. Il me suffisait de dire qu'elles sont proscrites par toute l'Eglise, qu'elles méritent un solennel anathème : je ne suis pas allé plus loin pour les, propositions elles-mêmes; donc, je n'ai pas pu traiter la strophe d'hérétique, puisque je ne l'ai dénoncée qu'à raison de son identité avec les propositions.
Remarquez bien encore ceci, Monseigneur : j'ai dit (c'est vous-même qui me citez), qu'il est impossible de justifier celte strophe, si l'on prend les termes dans la rigueur : donc, je n'ai pas dit le moins du monde qu'elle serait toujours répréhensible, lors même que, par une interprétation bénigne, on voudrait y ajouter, ainsi que vous faites plus loin, des choses qui n'y sont pas matériellement.
(1) Voici cette strophe d'une hymne des Évangélistes, par Santeul :
Insculpta saxo lex vetus
Prœcepta, non vires dabat :
Inscripta cordi lex nova
Quidquid jubet dat exequi.
(2) Page 96.
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Si on voulait faire le même travail de glose officieuse sur la moitié des propositions de Quesnel condamnées dans la bulle Unigenitus, on nous aurait bientôt démontré aussi que l'Eglise a eu tort de condamner une grande partie de ces assertions maudites. Vous savez mieux que moi, Monseigneur, que le but spécial de la bulle Unigenitus, cette admirable constitution à qui nous devons le salut de la foi, a été principalement de poursuivre l'hérésie janséniste dans ses retranchements, en flétrissant toutes ces façons de parler captieuses et à deux tranchants, à l'aide desquelles elle se cramponnait à l'Eglise, quand on voulait l'en mettre dehors. La question est là tout entière et non pas ailleurs ; et quant aux livres liturgiques dont nous parlons, croyez bien, Monseigneur, que si, au lieu des simples échantillons que j'ai produits, j'avais voulu signaler une à une toutes les reproductions malicieuses des maximes de Quesnel qu'on y trouve, même aujourd'hui, soit dans les coupures de la Bible et des saints Pères, soit dans les formules de composition récente, ce travail eût pris une dimension bien autrement considérable.
Je reprends votre texte, Monseigneur :
«Voilà une hérésie bien manifeste. La strophe signalée rend avec une énergie remarquable trois propositions condamnées. Aussi l'Abbé de Solesmes regarde-t-il comme un problème insoluble à résoudre, de savoir comment quelqu'un peut être obligé, sous peine de péché, à réciter une hymne qui contient matériellement une doctrine qu'on ne pourrait soutenir sans encourir l'excommunication (1). »
Oui, Monseigneur, ce problème me semble toujours insoluble; car enfin la bulle ne défend pas seulement, sous la peine de l'excommunication, de soutenir les
(1) Page 97.
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propositions hérétiques qu'elle condamne ; elle défend sous la même peine de soutenir chacune des propositions condamnées par elle, prises même séparément; d'en traiter publiquement, ou en particulier, si ce n'est pour les combattre, etc.
C'est pour ce motif que, lorsque le Bréviaire parisien de 1736 fut étendu à divers diocèses de France, plusieurs évêques n'y consentirent qu'à la condition d'y faire certains changements, indépendamment de ceux qu'avaient opérés les cartons de Charles de Vintimille ; mais la fameuse strophe fut l'objet principal de leur sollicitude. A Évreux, on la modifia dans un sens; au Mans, dans un autre. Vint ensuite le Bréviaire de Toulouse de 1772 qui essaya une nouvelle variante assez peu poétique, mais d'un sens plus orthodoxe. On peut voir pour tous ces faits le deuxième volume des Institutions liturgiques, où je parle les pièces en main (1). On peut consulter encore les Nouvelles ecclésiastiques, qui jettent les hauts cris contre l'audace de ces prélats assez osés pour corriger les hymnes de Santeul d'après la bulle Unigenitus. Il serait important de lire aussi la curieuse brochure publiée, soi-disant à Avignon, par manière d'apologie du Bréviaire de Toulouse de 1772, et dans laquelle l'auteur janséniste prend avec tant d'énergie la défense de ce bréviaire, et de la strophe en particulier (2).
Mais si l'on désire quelque chose de plus actuel et de plus éloquent que tout cela, on n'a qu'à lire un article récemment donné dans le recueil périodique publié aujourd'hui même par les jansénistes, à Paris. On connaîtra alors si la secte a renoncé à voir dans la célèbre
(1) Pages 33o, 355, 5o9.
(2) Doctrina septem praesulum vindicata seu epistola romani theologi ad septem Galliœ praesules. De iniquo animadversore, qui catholicam doctrinam in breviario ab ipsis recens promulgato consignatam notare ausus est. 1774, in-8°.
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strophe la glorification de son système condamné, si elle ne réclame pas de toute sa force contre les interprétations bénignes auxquelles on voudrait soumettre cette formule; si elle ne s'applaudit pas, en ce siècle comme au siècle dernier, non seulement d'avoir fourni à l'Église de France la formule de la prière publique, et par conséquent la confession de la foi, mais encore de contraindre la bouche de tant de prêtres français à protester contre l'un des jugements les plus solennels de l'Église universelle. Mais lisez plutôt vous-même :
« L'opposition est manifeste entre la doctrine de la bulle et celle de cette hymne, qui n'est pas seulement tolérée, mais dont la récitation est prescrite, ainsi qu'on le dit fort bien, depuis plus d'un siècle, dans plusieurs diocèses d'une des plus importantes Églises du monde. Lors donc qu'on arrive à constater au sein de l'Église, d'un côté la condamnation formelle d'un enseignement aussi important que celui qui est contenu dans les propositions indiquées du Père Quesnel, et de l'autre l'adoption non moins formelle de ce même enseignement, matériellement contenu dans des prières approuvées non pas d'hier, non pas tacitement, ni dans un coin reculé du globe, mais depuis longues années, mais en France, et malgré des réclamations restées sans effet; une conclusion ressort de là, il faut inévitablement le reconnaître, quoiqu'elle heurte directement les idées qu'on a coutume de se faire sur l'état de la vérité dans l'Église; c'est que la lutte qui, depuis deux siècles et plus, a pris naissance sur ces matières, n'est point finie; c'est qu'il n'est point intervenu de décision certaine, et que l'unité de doctrine ne s'est point établie sur ce point (1). »
Certes, le témoignage n'est pas suspect; et, quant à sa portée en lui-même, il est bien évident qu'elle est fort
(1) Revue ecclésiastique, 63° livraison. Août 1843, page 88.
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au-dessus de tout ce que j'ai dit sur la strophe. Oui, je m'en flatte : tôt ou tard, on ouvrira les yeux, et alors les attaques dont mon livre et ma personne ont été l'objet seront jugées comme elles doivent l'être. En attendant, j'ai démontré jusqu'à l'évidence, ce me semble, que je n'ai qualifié d'hérétiques ni la strophe, ni le canon; j'ai montré plus haut que je n'avais point appliqué aux évêques de France la note de l'hérésie antiliturgique ; j'ai fait voir aussi que le syllogisme qui m'était attribué comme tendant à flétrir l'Église de France, dans sa foi, ne m'appartenait en aucune manière :
Donc, il n'est ni vrai, ni juste de dire que j'ai accusé d'hérésie l’ Église de France.
Maintenant, Monseigneur, me sera-t-il permis de me plaindre à vous-même d'un procédé malheureux dont vous avez cru devoir user à mon égard, en terminant votre brochure? Après avoir accumulé contre mon livre toutes les accusations auxquelles j'ai répondu, et toutes celles auxquelles je vais répondre, vous avez cru devoir me jeter à la tête le nom de l'abbé de Lamennais, dans le but d'amener votre lecteur à faire un rapprochement (c'est votre mot) (1), entre un homme tombé dans les plus coupables erreurs, et moi, prêtre et religieux catholique, qui défends les droits de l'unité. Et c'est après avoir si mal prouvé que j'ai calomnié l'Église de France à propos de certains faits qui, après tout, sont du domaine de l'histoire, que, cherchant contre moi dans l'avenir des armes que ni le passé, ni le présent ne vous fournissent, vous vous hasardez à prophétiser sur moi une chute pareille à celle de ce prêtre infortuné.
Dom Guéranger, dites-vous, Monseigneur, s'offensera peut-être; il sera blessé, nous n'en doutons pas. — Non, Monseigneur, je ne suis ni offensé, ni blessé : je vous
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plains seulement de la dure nécessité qui vous a contraint, pour attaquer mon livre, de lui faire dire si souvent ce qu'il ne dit pas, pour prédire ensuite, sur de si étranges motifs, l'apostasie prochaine de son auteur.
Je le sais, Monseigneur, je ne suis qu'un homme pécheur, à qui l'indéfectibilité dans la foi n'est aucunement promise; mais, à part le Pontife romain, en qui Pierre vit et parle à jamais, quel homme sur cette terre peut se promettre, d'une manière absolue, qu'il ne scandalisera pas l'Église par sa chute ? Dans la pratique des vertus, de la foi par conséquent, nous sommes tous fils de nos œuvres, et si le moine s'élevant dans son orgueil peut choir des humbles degrés de la chaire abbatiale dans l'abîme de l'hérésie, l'histoire nous apprend que le Pontife aussi est tombé plus d'une fois jusque des sommets du trône patriarcal, entraînant après lui, dans sa chute, ce qui est bien plus triste encore, le peuple qu'il devait éclairer. Gardons-nous donc de prophétiser la chute de ceux qui sont encore debout ; mais, bien plutôt, selon le conseil de l'Apôtre qui parle pour tout chrétien : que celui qui est debout veille à ne pas tomber (1).
Or donc, pour éviter la chute lamentable du malheureux prêtre dont nous parlons, que tous les catholiques s'appliquent à ranimer en eux les principes de soumission au Siège Apostolique, et considérant que ce prêtre n'est tombé que pour avoir hésité d'abord à se soumettre à un jugement du Pontife romain, jugement qu'il ne voulait plus croire irréformable, abjurons pour jamais les désastreuses maximes de 1682, qui furent sa première station dans la voie rétrograde qu'il a suivie depuis, le premier écueil sur lequel vint heurter sa nacelle désormais flottante à tous vents.
(1) I Cor. X, 12.
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Il me resterait beaucoup à ajouter sur ce sujet; je ne veux dire qu'un mot, c'est qu'il semble étrange que ceux-là mêmes qui n'ont que des excuses pour les prélats de 1682, s'avisent tout d'un coup de pronostiquer la révolte contre les décisions du Saint-Siège, à ceux qui naguère, dans la plus glorieuse des défaites, ont remporté la victoire de l'obéissance (1). Il est des faits de ce siècle pour lesquels l'histoire est déjà ouverte; il est aussi des hommes que l'on calomniait sur tous lestons, il y a dix ans, et qui n'ont, depuis dix ans, répondu à de dures attaques que par le silence et par des services. Que l'on prophétise donc tant qu'on voudra contre eux; ils n'en vivront pas moins; ils continueront d'implorer l'appui de Celui qui les fortifia au jour de l'épreuve.